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Supplment lhebdo Gauche N 1258 du 6 mai 2011 - 5 eLa Revue

Ne peut tre vendu sparment.

LoligarchieComment elle a pris le pouvoir Comment le lui reprendre

Sommaire2 Le mot de Jean-Luc Mlenchon 6 Loligarchie, a suffit! Vive la dmocratie! Entretien avec Herv Kempf

11 Loligarchie financire contre lintrt gnral Guillaume tiviant 16 Le parfum doligarchie de la construction europenne Entretien avec Antoine Schwartz et Franois Denord 22 Permanence du discours antidmocratique: renaissance de loligarchie Benot Schnekenburger 28 Quand ltat enrichit les riches Entretien avec Olivier Toscer 35 Les mdias au service de l'oligarchie Sacha Tognolli 42 Amrique latine, monde arabe: loligarchie en ligne de mire Raquel Garrido

47 La nuit du 4aot ou comment fut renverse une oligarchie Salom Dulibe - Bastien Lachaud 55 Comment rendre le pouvoir au Peuple Franois Delapierre

Directeur de la publication : Franois Delapierre Rdactrice en chef : Jeanne FidazMaquette : GrafficImprimerie : Deltacolor, NmesSupplment de Gauche ISSN n 1258 - CPPAP n 0613G83311 Gauche, 63 avenue de la Rpublique 75011 Paris

Le mot

de Jean-Luc MlenchonCette revue est dite par le Parti de Gauche. Dans la conception de laction politique qui est celle de ses fondateurs, cest la responsabilit etla mission spcifique des militants des organisations politiques aprs stre trac un cap, dtudier les tapes du chemin qui sy dirige et de mettre noir sur blanc le programme qui prvoit les transitions pour sy avancer. Bien sr, toute cette prparation doit se faire en lien troit avec ce quexpriment les mouvements de la socit dans tous les domaines. Cest ce travail que participe la production de cette revue.Mais il y a plus. Dans la vision rpublicaine du socialisme, plus forte raison dans celle de lcologie politique de gauche, le citoyen est lacteur central du systme politique. Car cest lui de formuler lintrt gnral qui, seul, lgitime laction publique et

la contrainte de la loi sur chacun. Dans cette approche il est demand chacun de dire non ce qui lui parait bon pour lui-mme mais ce qui lest pour tous. Le discernement qui est ici requis commence donc par une mise distance avec ses propres intrts autant quavec la foule des autres intrts particuliers, les modes du moment et les prjugs de lpoque. Cette capacit de discernement est donc politiquement essentielle. Elle sacquiert dans les apprentissages intellectuels de lcole laque, par lexercice dun esprit critique, la pratique des vertus civiques et lexprience sociale, entre autres choses. Bien sr, sa mise en uvre nest pas la mme selon les poques et les conditions quelles imposent. Lengagement militant en est une forme du niveau le plus lev, une sorte daltruisme dlibr et assum, une religion civile en quelque sorte, dont2

les arguments sont raisonns. Au niveau qui est celui des militants politiques, cette exigence appelle un travail dducation mthodique. Sur eux-mmes et pour les autres. Laction politique transforme la socit et la personne qui lentreprend, dun mme mouvement. Son moteur ce sont les ides qui permettent de comprendre le rel pour y trouver sa place efficace et utile au bien commun. Lmancipation de tous et celle de chacun procdent dune mme dynamique. Sa racine est rebours du narcissisme irresponsable qualimentent le capitalisme et le productivisme de notre temps. Dans les revues slaborent quelques-uns des instants les plus essentiels de cette comprhension mancipatrice.Les citoyens eux aussi sont appels trouver leur mode dimplication dans laction non seulement pour la conqute du pouvoir mais aussi pendant quil sexerce. Ce dernier point nest pas le moindre quoiquil fasse rarement lobjet de dbat. Cest la premire mission dun parti de gauche que de travailler former une conscience civique claire qui place les citoyens en situation dtre rellement

acteur politique de la transformation de la socit quil faut organiser. Mais encore une fois, cette tche est hors de porte si lon na pas lesprit le tableau densemble du changement que lon veut oprer. La diffusion des ides nest donc pas le prtexte de laction politique charg de mettre en scne lambition des candidats aux lections mais laliment qui rend possible laction civique consciente efficace. Ladhsion des ides lve et renforce le collectif autant que lindividu. Il le rend raisonnable. Cest--dire apte former lui-mme les ides de sa pratique et agir efficacement. Le lien politique de gauche se distingue du lien tribal et des chefferies de droite en ceci quil est dlibr et argument. Il est bon de le rappeler dans les priodes comme celle-ci o les partis politiques consomment sans vergogne autant de slogans interchangeables. Faire une revue, cest se donner le moyen de nourrir ce lien avec laliment adapt au rgime intellectuel que lengagement de gauche ncessite.Jean-Luc Mlenchon est co-prsident du Parti de Gauche et dput europen.

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Comment loligarchie a prisle pouvoir5Comment les riches dtruisent la dmocratieLoligarchie, a suffit! Vive la dmocratie!

Herv Kempf est journaliste. Il a publi il y a quelques mois un livre intitul: Loligarchie a suffit, vive la dmocratie! Il tablit le mme constat que le Parti de Gauche: la France, du fait de la faiblesse de la participation populaire et de laccaparement des pouvoirs politique et conomique, nest plus une dmocratie. Elle nest pas encore une dictature. Le peuple franais vit actuellement sous un rgime oligarchique, puisquune petite caste saccapare le pouvoir de dcider du sort commun. gauche: comment vous est venue lide de travailler sur loligar-chie?

Herv Kempf: Dans mon livre Comment les riches dtruisent la plante, javais beaucoup utilis cette notion. Le terme oligarques tait lpoque couramment employ propos de la Russie, et il ma paru pertinent pour dcrire la situation des pays occidentaux. Puis jai rutilis ce terme dans Pour sauver la plante, sortez du capitalisme, qui tait davantage une analyse conomique de lvolution du systme.Je me suis alors rendu compte que le mot oligarchie ne qualifiait pas seulement une classe sociale, une sorte de substitut aux mots bourgeoisie ou classe diri-geante, mais quil qualifiait tout aussi judi-cieusement une forme de gouvernement.

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En ralit, les tats occidentaux nont pas voulu reprendre les rnes du systme financier. Et ils ne le voulaient pas parce que les responsables politiques partagentles mmes intrtsque les financiers.Entretien avec Herv Kempftymologiquement, pourquoi parler de loligarchie, et pas de laristocratie delargent ou de la ploutocratie?Laristocratie est une des formes de loli-garchie dans laquelle le pouvoir des oligarques est bas sur leur comptence guerrire. Loligarchie peut tre une thocratie, o le pouvoir dcoule de lamatrise de la relation avec les instances transcendantes. Quant une troisime forme du rgime oligarchique, la ploutocratie, elle enracine le pouvoir dans la richesse pcu-niaire. Nous sommes dans une oligarchie de type plou-tocratique. Dans Commentles riches dtruisent la plante, jai pens employer le terme de ploutocratie, qu locca-sion employait le magazine pro capitaliste The Economist. Mais lditeur ma fait remar-quer, juste titre, que le terme avait une connotation antis-mite dans les annes 1930. Pour viter toute ambigut, je lai donc oubli et ai utilis le terme doligarchie.Quels vnements vous ont donn enviede parler doligarchie?Cest par un processus continu que je me suis aperu que cette cl ouvrait la porte

de la comprhension du monde actuel et permettait dassembler les pices du puzzle. Aprs la crise financire de 2008, durant laquelle la puissance publique a vit leffondrement du systme bancaire, en mobilisant lpargne publique et la garantie publique, la logique aurait t que les tats reprennent le contrle dusystme financier. Mais, aprs un moment dhbtude durant le premier semestre 2009, et quand le systme financier a quitt le bord de labme, tout sest remis en place comme avant: les bonus des traders , lauto-nomie des banques vis--vis des tats, les comportements spculatifs En ralit, les tats occidentaux nont pas voulu reprendre les rnes du systme financier. Et ils ne le voulaient pas parce que les responsables politiques partagent les mmes int-rtsque les financiers; ils ne sont pas l pour dfendre lintrt public, mais pour garantir la prosprit des intrts capita-listes.Lpisode de 2008-2009 illustre parfaite-ment les principes de fonctionnement du rgime oligarchique dans lequel nous sommes plongs.

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Depuis 2005, on a eu la dmonstration que quandloligarchie avait dcid quelque chose, loppositiondu Peuple tait vaine.Comment les riches dtruisent la dmocratieVous voquez galement la crise colo-gique et son impact sur la dmocratieQuelques cologistes soutiennent que la transformation ncessaire pour viter laggravation de la crise cologique ne peut maner du systme dmocratique. Il faudrait donc une forme de gouverne-ment autoritaire, ou un gouvernement des experts cest le vieux rve platoni-cien des sages dirigeant la socit. Mais cette approche souffre dune erreur fonda-mentale: elle suppose que nous sommes en dmocratie. Or, nous ne sommes pas en dmocratie, ou alors dans un tat extrmement dgrad de la dmocratie; cest en ralit le systme oligarchique qui est incapable daffronter la crise cologique. Il a mmeaucontraire,en saffirmant,

prcipitsonaggravation.

Renverserlacoursevers

leprcipicesupposeune

rduction drastique de lingalit sociale que dfendent avec acharnement les oligarques. Cela implique aussi une remise en cause radicale du systme de valeurs qui dfinit la socit oligarchique actuelle: priorit la recherche du profit, comp-tition entre individus et entre tats pose comme un tat de nature, individualisme exacerb, objectif de croissance mat-

rielle tout prix, marchandisation gn-ralise des biens communs et des relations sociales. Ce systme de valeurs est totale-ment contraire lesprit ncessaire pour viter laggravation de la crise cologique.De quand date ce mouvement vers loli-garchie?La drive oligarchique commence en 1980, avec larrive au pouvoir de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, qui ont lanc lemouvement de dfiscalisation des riches, de drgulation financire et de privatisation. Cette politique dveloppe durant la dcennie 1980 a amorc une monte continue des ingalits dans tous les pays occidentaux.Du point de vue de la poli-tique, cela sest traduit par une hybridation entre les milieux de la dcision publique et des grands dcideurs cono-miques, par un mouvement gnralis de privatisations, qui sattaque mainte-nant aux fonctions rgaliennes de ltat (prisons, scurit publique, dfense natio-nale), par le contrle capitalistique des mdias un degr indit, et globalement, par une disproportion entre la puissance financire et la puissance publique des tats, au dtriment de ceux-ci.8Entretien avec Herv KempfDe surcrot, en cas de besoin, les mcanismes de la dmocratie repr-sentative quoi dail-leurs loligarchie voudrait nous faire rduire la dmocratie ne sont pas respects. Depuis 2005, on a eu la dmons-tration que quand loli-garchie avait dcid quelque chose savoir la Constitution euro-penne, lopposition du Peuple tait vaine. Malgr les votes sans ambigutdes citoyens franais, nerlandais et irlan-dais, la Constitution a t impose, sous le nom de Trait de Lisbonne.Doit-on nommer ceux qui composentloligarchie?On peut les nommer au dtour dune phrase, mais ce nest pas une question de personnes. Jindique quelques noms dans le livre afin dexpliquer les trajectoires, mais je veux surtout faire passer lide quil sagit dun systme. Peu importe MM.X ou Y, cest le systme qui pose problme. Certes, il faut savoir dsigner les respon-sables et les responsabilits mais lenjeu essentiel est de contribuer rveiller lnergie dmocratique.

De manire plus gn-rale alors, comment

dfinir loligarchie?Un critre, cest largent: qui est riche dans nos socits, o la fortune est au pinacle du systme de valeurs? En gros, loli-garchie est constitue des 10% les plus riches. Mais ceux qui ont le vrai pouvoir, qui donnent le tempo, qui se retrouvent Davos ou ailleurs sont les 1% ou les 0,1% les plus riches.Je pense que, au sein de ces 10% les plus riches, certains peuvent faire le choix de refuser de soutenir loligarchie ou de faire son jeu ce qui suppose quils acceptent la rduction forte des ingalits, qui les touchera aussi. Le mouvement de rveil dmocratique, dmancipation, daffirma-tion de la possibilit dune autre politique et de la volont de la mettre en uvre repose sur les classes populaires. Mais pour pouvoir librer un certain nombre de verrous de pouvoir trs concrets, il faut quune fraction des 10% les plus riches dcroche des valeurs du groupe des 1% pour soutenir le mouvement populaire. Au total, je ne considre pas loligarchie comme un bloc monolithique.

9La main visible des financiers

10conomieLoligarchie financire

contre lintrt gnral

Guillaume tivantNous devons retrouver le sensde lintrt gnral. Cette phrase pourrait tre tire discours de Jean-Luc Mlenchon dun tract du Parti de Gauche. Elle en fait issue dune intervention Michel Pbereau, prsident du Conseil dadministration de BNP Paribas, en prambule un colloque organis par HEC et la revue Chal-lenges. Quel est le sens de lintrt gnral pour le banquier le pluspuissant de France?En finir avec la retraite par r-partition, adopter en France des plans de rigueur semblables ceux que subissent les Espagnols et les Allemands, continuer au-toriser les dlires spculatifs des banques qui nous ont conduits la crise Bref, lintrt gnral

pour Pbereau, cest la dfense de son intrt particulier. Et le cas de cet ancien directeur du Trsor public, qui sige notamment au Conseil dadministration dEADS, Total et Saint-Gobain, nest pas isol: depuis les annes 1980, la financiarisation de lconomie a permis aux intrts de la finance de prendre le pas sur ceux de lensemble des citoyens. En France, loligarchie financire prospre libre-ment depuis le tournant de la rigueur.LEurope des grandes affairesMars1983. La France vient de connatre trois dvaluations succes-sives du franc pour rduire linflation et le dficit extrieur. La politique de relance par la consommation mene par les socialistes est un chec. Le gouvernement est face un choix

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Des centaines de directives sont labores pour dmanteler les barrires physiques, politiques et fiscales faisantobstacle la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes.La main visible des financierscrucial: sortir du Systme montaire eu-ropen (SME) et poursuivre ses rformes sociales ou y rester et mettre en place une politique de rigueur et de drgulation financire. Aprs dpres discussions la tte de ltat, la France choisit de rester dans le SME avec lespoir que la politique de gauche qui a chou dans une France isole pourra fonctionner si elle est mene lchelon europen. Nous voulons lEu-rope des travailleurs, contre lEurope mar-chande, lEurope des profits,lEurope des grandes affaires, assne Franois Mitterrand. En fait, lEurope a dj sa tte sur le billot de la sp-culation. La libralisation prend toute son ampleur avec lActe unique de 1986, dont le fer de lance est le socialiste Jacques Delors, Prsident de la Commission europenne. Sous la pression de Margaret Thatcher, des centaines de directives sont labores pour dmanteler les barrires phy-siques, politiques et fiscales faisant obstacle la libre cir-culation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes. partir de la mise en place effective de la libra-tion des capitaux en 1990, et surtout du Trait de Maastricht en 1992, les fonds

de pension, les fonds dinvestissements et les hedge funds prennent le contrle de lconomie. Et se dveloppe alors une oli-garchie financire dune puissance inoue, tourne entirement contre les intrts du peuple.Les actionnaires reprennent la mainDans lensemble du monde occidental, le capitalisme devient financier. Ds lors,lidologie de la valeur action-nariale domine tout le reste. La rentabilit des actifs bour-siers guide les comportements des entrepreneurs tant du ct de la cration que de la rpar-tition de la valeur ajoute. Les actionnaires deviennent, pour les plus importants dentre eux, de vritables oligarques se gavant sur le dos des tra-vailleurs. Pendant les trente glorieuses, le capitalisme in-dustriel avait fait place au ca-pitalisme managrial qui tait caractris par la sparation entre les actionnaires (quiavaient la proprit de lentreprise) et les gestionnaires (qui la contrlaient). Les ac-tionnaires taient considrs depuis 1929 comme des spculateurs responsables de la crise et navaient donc plus suffisam-12conomiement de crdibilit pour quon leur confie la gestion des entreprises. La proprit et le pouvoir y taient ainsi dissocis. Depuis le tournant des annes 1980, les action-naires reprennent la main avec lessor du capitalisme financier.Spolier ltat et les salarisGrce la drglementation de la finance, ils ont maintenant les pleins pouvoirs. Ils peuvent par exemple mettre la main sur une entreprise, en ayant trs peu de fonds propres, par LBO (leveraged buy out). Ils financent leurs acquisitions par lemprunt, quils rembourseront plus tard grce la hausse de la rentabilit de lentreprise. Pression sur les salaires, plans sociaux massifs, harclement des salaris Tout est permis pour que le cours de lentre-prise augmente, que les actionnaires puissent ainsi rembourser lemprunt et faire une plus-value lors de la revente. Les salaris ne sont plus que des variables dajustement; il ny a plus de vision long terme de lentreprise. Le but des oligarques financiers est uniquement de revendre ds quils se seront assez pays sur la bte. Les financiers adeptes des LBO ne se contentent pas de spolier les travailleurs, ils pillent aussi ltat. Ils chappent aux impts franais et sattaquent danciens services publics. Citons par exemple le cas de TDF (TlDiffusion de France),

issu de lORTF. Ce rseau hertzien pour la tlvision et la radio, autrefois dtenu par France Telecom, a t cd intgralement des actionnaires privs en 2004. TDF a subi deux LBO. La socit compte parmi ses principaux actionnaires Texas Pacific Group et la Caisse des dpts et consi-gnations, qui semble avoir dfinitivement oubli sa vocation dintrt gnral. En juin2009, les actionnaires de TDF ont mis en uvre un plan social supprimant 550 emplois en France, soit un quart des effec-tifs, malgr la situation financire saine de lentreprise. Ils comptaient faire chuter la masse salariale pour pouvoir rembourser la dette gnre par les LBO et augmenter la valeur de lentreprise sans avoir d-penser dargent.Des produits financiers dconnects de la sphre relleNon contents de pouvoir laisser libre cours leur rapacit sur le dos des salaris et de ltat, les oligarques financiers veulent de surcrot pouvoir spculer en courant un minimum de risques, grce aux produits drivs financiers. Dvelopps au dpart comme des produits dassurance contre les risques de fluctuation des marchs, les produits drivs sont rapidement devenus des instruments de spculation. Ces pro-duits sont des contrats par lesquels les agentsfixent lavance le prix auquel ils

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Cest une chance que les gens de la nation ne comprennent pas notre systme bancaire, car si tel tait le casil y aurait une rvolution demain matin. Henry FordLa main visible des financierspeuvent acheter ou vendre une certaine quantit dactifs sous-jacents. Ils nont pas de valeur en soi, mais une valeur qui drive de lactif sous-jacent qui peut tre une action, une obligation, une devise, une hypothque, un taux dintrt, desmatires premires, etc. Leur valeur dpend de lvolution de ces actifs ou indices entre la conclusion du contrat et son dnouement. Par exemple, dans un contrat de vente, si le prix du produit baisse sur le march, la valeur du driv augmente. Ces pro-duits drivs financiers se re-produisent par milliers, sont compltement dconnects de la sphre relle, se vendent et se revendent, et finalementles spculateurs peuvent avoir intrt ce que des prix flambent ou seffondrent, sans aucun gard pour les consquences sociales et environnementales.Les mains libresNous subissons actuellement de plein fouet les consquences de ce genre de pratiques. Les oligarques de la finance ont plong le monde entier dans la crise: les gouvernements ont d prendre en charge leurs dettes pourries et subissent de sur-crot la spculation contre les bons du

Trsor, en tant la merci des agences de notations. Les actionnaires ont les mains libres et savent que plus leurs pra-tiques provoqueront des catastrophes conomiques, plus les gouvernements seront pousss imposer des plans derigueur pour freiner les dfi-cits publics. Cette spirale a t cre entirement par loligarchie financire. Le rsultat est la hauteur de ses esprances: le FMI fait accepter aux populations europennes ce quil nosait autrefois imposer quaux pays en dveloppement. Et loli-garchie espre faire croire au peuple que ces rformes visent lintrt gnral!Cest une chance que les gensde la nation ne comprennent pas notre systme bancaire, car si tel tait le cas il yaurait une rvolution demain matin, af-firmait Henry Ford, fondateur des usines Ford, au dbut du XXesicle. Il pourrait le rpter aujourdhui, tant loligarchie financire joue sur la mconnaissance des citoyens dans ce domaine complexe. Elle marche main dans la main avec la tech-nocratie europenne, pour nous mener vers le dsastre. Les institutions bruxel-loises sont limage de la finance: leur fonctionnement incomprhensible pour14

Il est aujourdhui grand temps de dfinanciariser lconomie et de cesser dese soumettre aux injonctions de loligarchie financire.conomiela majorit des citoyens leur permet tous les mensonges et toutes les prdations.Une monarchie financireLes gouvernements ont donc fait le choix de sasservir aux exigences du capital. Les oligarques entrecroisent les rseaux politiques et financiers au dtri-ment du Peuple. Les grands banquiersen sont un bon exemple. Fr-dric Ouda tait conseiller de Nicolas Sarkozy lorsquil tait ministre du budget. Il est aujourdhui directeur gnral de la Socit Gnrale suite la dmission force de Daniel Bouton. Michel Pbereau est galement un excellent repr-sentant de cette classe. Le prsident du Conseil dadmi-nistration de BNP Paribas taitauparavant un haut fonctionnaire. Au-jourdhui la tte de la premire banque du monde, il continue se servir de ses rseaux politiques pour garantir les int-rts de loligarchie financire. Il a prsid pendant six ans un actif lobby patronal (lInstitut de lentreprise), est prsent au comit consultatif international de la Fed

(Banque fdrale amricaine) New York et conseille mme le maire de Shanghai. Et il noublie pas la France: il a aid la ministre de lconomie Christine Lagarde pour le plan de sauvetage des banques en 2009 et est lauteur dun rapport sur la dette publi en 2005. De plus, la moiti des entreprises du Cac 40 sont conseilles par des cadres de la BNP. Dans Limpria-lisme, stade suprme du capi-talisme, Lnine crivait dj, citant Lysis: La Rpubliquefranaise est une monarchie financire () Lomnipo-tence de nos grandes banques est absolue; elles entranentdans leur sillage le gouverne-ment, la presse. Presquun sicle plus tard, la situation na fait quempirer. Il est au-jourdhui grand temps dedfinanciariser lconomie et de cesser de se soumettre aux injonctions de loli-garchie financire. La finance nest pas d-sincarne. Nous savons o se trouvent les coupables. Il sagit juste de les empcher de svir. Guillaume tivant est prsident de la commission conomie du Parti de Gauche.

15LEurope qui protge les oligarquesLe parfum doligarch de la construction eu

Franois Denord et Antoine Schwartz sont deux chercheurs; le premier en sociologie, le second en histoire. Pour comprendre pourquoi lUnion europenne est ce point antidmocratique, ils reviennent pour nous sur la gense de la construction europenne. Ils dplorent que le projet europen nait jamais t port par des mobilisations populaires et montrent les raisons historiques pour lesquelles la concurrence libre et non fausse et la libralisation des conomies sont les deux mamelles de lintgration communautaire. La pression populaire est remplace par celle des marchs.Vous voquez un parfum doligar-chie pour dcrire les dbuts de la construction europenne. Pour-quoi?Antoine Schwartz: Vous savez, les dbuts de la construction europenne sont trs souvent raconts la manire dune fable, dun conte pour enfants, qui met en scne des hros, les fameux pres fondateurs, qui auraient su dpasser lgosme des tats et ltroitesse desprit des populations pour nous offrir un rve merveilleux dhumanisme et de paix. Il faut remettre les choses dans leur contexte: lunifica-tion de lEurope est dabord un produit de la guerre froide. Si la question de la

paix se pose, cest dabord en fonction de la menace communiste. Pour y faire face, les tats-Unis cherchaient arrimer les pays de lEurope occidentale au bloc de lOuest et poussaient la reconstruction dune zone de libre-change sur le conti-nent europen. Cest pour cela quils ont apport leur soutien aux mouvements pro-europens. Cest aussi dans ce cadre-l quil faut resituer des initiatives comme celle de Jean Monnet de crer une commu-naut du charbon et de lacier, ou ensuite le projet une communaut europenne de dfense place directement sous lgide de lOTAN rejet par lassemble fran-aise en 1954. Et puis, le projet europen16Entretien avec Franois Denord et Antoine Schwartzie ropenne

17LEurope qui protge les oligarquesna jamais t port par des mobilisations populaires: il rsulte avant tout de laction de minorits influentes.Franois Denord: Nous rappelons en particulier que les nolibraux ont jou un rle important dans les mouvements euro-pens. Ds avant-guerre, certains cono-mistes, comme Friedrich Hayek et Jacques Rueff militaient au sein de Federal Union. Aprs-guerre, des nolibraux convaincus sont dminents dirigeants pro-europens, Ren Courtin par exemple, lun des anima-teurs du Mouvement Europen franais, ou Robert Marjolin, la tte de lOrganisation europenne de coordination conomique (OECE). Il faudrait voquer aussi La Ligue europenne de coopration conomique, proche des milieux patronaux, car cest elle qui donne le ton en matire de doctrine conomique. Ds lpoque du congrs de LaHaye (en mai1948) ses membres revendiquent la libre circulation des capi-taux, lunification montaire et la cration dune union douanire. Les europistes vont uvrer pour que lunification de lEu-rope emprunte le chemin de ces ides. On sait par exemple que le projet de march commun a t lanc par Johan Willem Beyen, puis ngoci du ct allemand par Alfred Mller-Armack. Tous deux taient membres de la socit du Mont-Plerin. a ne dit pas tout, mais a fait rflchir. En particulier sur le fait que le trait de Rome,

qui institue en 1957 la Communaut conomique europenne, nest pas du tout neutre dun point de vue idologique.Ds 1957, la construction communau-taire est politiquement orienteF.D.: On oublie que la cration dun march commun fond sur les prin-cipes de libre concurrence ne faisait pas du tout consensus lpoque. En parti-culier, une partie notable de la haute fonction publi-que franaise tait trs hostile au projet. Elle reprochait au trait daller lencontre du modle franais dconomie collective cest lexpres-sion quemploie lpoque le ministre des affaires conomiques Paul Rama-dier qui reposait sur un large secteur nationalis, le rle de la planification et un protectionnisme assum. La critique parait dautant plus juste que, prcis-ment, ce projet de march commun ne prvoit ni planification souple, ni vri-table coordination en matire montaire, ni impratif de plein-emploi. On oublie aussi que certains responsables franais avaient rclam pendant les ngociations une harmonisation sociale pralable la cration du march commun mais quils se sont heurts un refus de la part du ministre allemand, Ludwig Erhart, proche des milieux patronaux. Cest le prsident du Conseil des ministres, le socialiste Guy18

Ce trait comporte des lments clefs qui visent faire de la concurrence et de la libralisation des conomies le moteur de lintgration.Entretien avec Antoine Schwartz et Franois DenordMollet qui dcide de passer outre les rti-cences dans un contexte o le pays connat des graves crises lies la dcolonisation. A.S.: Ce trait comporte des lments clefs qui visent faire de la concurrence et de la libralisation des conomies le moteur de lintgration. Dabord, les fameuses quatre liberts: libert de mouvement des travailleurs, des biens, des services, des capitaux. Ensuite, la philosophie dela concurrence libre et non fausse (annonce en pram-bule et dans larticle3). Enfin, la vocation de la nouvelle union douanirede contri-buer la suppression des barrires aux changes au niveau mondial (article110). Mais ce trait de Rome ne promet pas le rgne du simple laisser-faire, laissez-passer des libraux. Il fixe les rgles du jeu concurrentiel enpromettant un encadrement des ententes et des fusions, ainsi quune restriction des aides dtat aux entreprises. Qui plus est, des institutions sont charges dassurer le pilotage de lensemble. En fait, ce trait se conforme bien plus aux prceptes noli-braux en mettant lintervention publique au service du march et de la concurrence. Car dans une perspective nolibrale, un cadre lgal et institutionnel est ncessaire,

mais dans un objectif prcis, celui de maintenir lordre concurrentiel. Cest a le socle idologique de lintgration euro-penne, y compris jusqu aujourdhui.Considrez-vous que le fonctionnementactuel de lUnion est oligarchique?A.S.: Le moins que lon puisse dire, cest que dmocratie nest le matre mot ni des institutions europennes, ni de leurfonctionnement. Quelles sont les instances de dcision dans cet espace de pouvoirtrans-national? En premier lieu les tats, et donc le jeu des ngo-ciations diplomatiques, peu soumis au regard public. En second lieu, les institutions communautaires, cest--dire la Commission, la Banque centrale europenne (BCE), la Cour de justice et le Parlement europen. Except ce dernier,ce sont des organes non-lus, dirigs par des technocrates qui confondent volon-tiers lintrt gnral europen avec celui des lobbys dentreprise. Quant au Parlement europen, cest linstitution faible du systme, mme si ses pouvoirs ont t renforcs. Trop souvent, les clivages idologiques sy trouvent effacs par la culture du consensus. Qui plus est, il na pas la lgitimit pour prtendre

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En fait, lintgration europenne a impos un socle politique et institutionnel qui dtachela politique conomique des pressions populaires pour la soumettre celles des marchs financiers.LEurope qui protge les oligarquesincarner un peuple europen en France, 59,4% dabstention aux dernires lections europennes!F.D.: Il faut bien voir aussi quel point les Traits relatifs lUnion europenne ont boulevers les modes daction de ltat. Les tats ont accept de se couper les deux bras (cest--dire les leviers budgtaire et montaire), au profit dun systme fondsur le rejet de ltat social, de ltat producteur et planifica-teur, un systme qui chappe dans une large mesure au contrle dmocratique. En fait, lintgration europenne a impos un socle politique et institutionnel qui dtache la politique conomique des pressions populaires pour la soumettre celles des marchs financiers on en voit le rsultat aujourdhui. Tout ceci nest videmment pas sans consquences la fois sur le type de politique conomique mene et sur les groupessociaux que ces politiques servent.A.S.: Cest en effet de cette faon quil faut envisager le dficit dmocratique de lUnion europenne pour reprendre une expression un peu tarte la crme. Certains intellectuels libraux cons-quents lont bien compris: le polito-

logue amricain Andrew Moravcsik par exemple. Il explique noir sur blanc avec beaucoup de satisfaction que lintgra-tion europenne a eu pour rsultat de protger des domaines clefs de la dci-sion publique (la gestion de la monnaie, la diplomatie conomique, les change-ments constitutionnels, ladministration technique notamment) de toute contes-tationpolitique directe ce sont ses propres mots. Cest un vieux refrain de la pense librale: la gestion des affaires publiques doit chapper la tyrannie des majorits, lirrationalit des masses comme on disait au XIXesicle, et rester lapa-nage dune lite claire.Vous pensez donc que LEu-rope sociale naura paslieu?F.D.: Une Europe intrins-quement librale ne saurait comme par magie se muer enEurope sociale. Sauf imaginer que lon puisse transformer le plomb en or. Il sagit de notre point de vue de revenir sur les acquis libraux, de remettre en ques-tion trois piliers de lordre conomique europen que sont le montarisme, la libre concurrence et le libre-change.Les20Entretien avec Antoine Schwartz et Franois Denordmesuresessen-

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delensemble

destatsest

requis pour rviser les traits. Mais peut-tre que dans un contexte plus propice aux ides progressistesA.S.: En attendant cette rforme, il y a un point importantquil faut garder lesprit: tout laisse penser quun gouvernement qui parviendrait au pouvoir pour mener une politique en rupture avec le nolib-ralisme naurait peu prs aucune marge de manuvre dans ce cadre. Il ne dispose-rait ni du contrle de la monnaie, gre par la BCE, ni de la matrise complte de son budget. Il se trouverait confront la rgle-

mentation exis-tante en matire de concur-renceet soumis la pression de la libre circulation des marchan-dises et des capi-taux. En fait ce gouvernement de gauche seraitsoitcontraint

derenierses

promesses,soit

contraintde

dsobir et de se heurter au cadre europen.Cette deuxime option serait peut-tre loccasion de provoquer une crise salutaire dans le fonctionnement de lUnion euro-penne et dexiger une rengociation des Traits. Une telle perspective peut sembler aujourdhui un peu abstraite. Mais cette question des marges de manuvres nen reste pas moins primordiale: toute orga-nisation politique qui prtend gouverner en dehors des sentiers libraux doit sy confronter. Or, ce sujet, il nous semble que la discussion ne fait encore que commencer.

21Le peuple, cet incapable

Permanence du discour renaissance de loligarc

22Philosophies antidmocratique: h ie

Benot SchnekenburgerIl ny a aucun rgime politique par natureIl serait trompeur de commencer une analyse de loligarchie par le seul recours ltymologie. Il en va de loligarchie comme de la dmocratie: chaque terme est le rsultat dune lutte historique qui lui donne sens. Les typologies des rgimes politiques marquent dabord un phno-mne fondamental, issu du miracle grec: la prise de conscience du fait politique comme autonome. La pense grecque du IVesicle invente conjointement la politique et la philosophie, parce que les hommes dcouvrent, encore maladroite-ment, que leur devenir leur appartient, quils le font par la dlibration commune plus que par application de valeurs exis-tant par nature ou rvles par les dieux. Ds lors que les hommes font la politique, il leur revient de dire comment ils la font. Demble la question du comment, la fois celle du juste ou du vrai, est aussi celle

23

On trouve ds Homre une classification des rgimes politiques partir du nombre de ceux qui participent en droit au pouvoir: un seul, mono, plusieurs, oligo, ou tout le peuple, dmos.Le peuple, cet incapable

de la lgitimit. Parce que la lgitimit ne peut tre dsincarne, elle pose la ques-tion de lorigine (arkh), cest-- dire que lon demande qui doit dtenir le pouvoir (kratos). Le type de pouvoir se trouve donc dfini par le groupe qui le dtient, dont les ides dominantes tablissentla lgitimit. Cette confu-sion, parfois entretenue dessein, doit nous permettre de comprendre pourquoi lhistoire des ides, reflet de lhistoire relle, ne cesse de privilgier le petit nombre sur la masse du peuple, en prf-rant dabord laristocratie ou la noblesse, pour finalement masquer par le discours sur la dmocratie librale lexis-tence dune oligarchie diri-geante.Permanence du prjug oligarchiqueContre une ide reue un peu htive, le monde grec ntait pas, dans sa majo-rit, dmocratique, et les typologies des rgimes conservent la marque de cet a priori antidmocratique. On trouve ds Homre, puis chez Platon et enfin Aristote qui la systmatise, une classification des rgimes politiques partir du nombre de ceux qui participent en droit au pouvoir:

un seul, mono, plusieurs, oligo, ou tout le peuple, dmos.Pourtant, si la discussion a lieu sur le nombre, sy ajoutent les qualits censes caractriser les rgimes politiques selon leur nature bonne ou mauvaise, droite ou dviante. Pour qualifier la dviation,Aristote voque deux traits: le corps social et la comp-tence suppose. De ce fait, il refuse la dmocratie, rgime o lemporte la majorit du peuple, et donc les plus pauvres1 qui ne viseraient que leur intrt.La question en effet est celle du type de politique mener, du choix des lois, des dci-sions prendre. Un prjug tenace consiste croire que la masse des gens est inapte prendre les bonnes dcisions.Avec Platon, il faut produire des rois philosophes, et rserver la politique aux meilleurs, les bien duqus2. De ce prjug nat le sens premier de laristocratie, une des formes de loligarchie: le rgime o les meilleurs, car les plus comptents, mais en fait les bien ns, dirigent.Avec lmergence du pouvoir dtat, les premiers penseurs du concept de souve-rainet refusent leur tour la dmocratie: Jean Bodin, ny voit que le dsordre de la24

Un prjug tenace consiste croire que la masse des gens est inapte prendre les bonnes dcisions.Philosophiepopulace quil faut bien ranger coup de btons 3.La Rvolution franaise a cru pouvoir mettre bas lAncien Rgime, mais ds lors quil sest agi de dterminer qui pouvait participer la dtermination des lois, le prjug antidmocratique a prvalu. Le suffrage censitaire visait carter du vote et de llection tous ceux suspects de ne pas tre aptes choisir unebonne politique, sur critre social. Les diffrentes formes de privilges rservant la participation politique une minorit tombent progres-sivement, avec linstitution du suffrage pour les hommes sans conditions de revenu, puis le suffrage universelaprs la seconde guerre mondiale. Ainsi, un long mouvement de dmocratisation a peu peu conduit rduire la prtention du petit nombre diriger.Le retour de loligarchieDo vient alors le retour de loligarchie? De la crise interne des dmocraties lib-rales elles-mmes. Appuyes sur le capi-talisme, o prvaut la loi de lintrt particulier, elles ne peuvent, du moins en faade, que prner un discours o le droit de vote universel est accord, sans considration sociale ou de comptence.

Cette tendance na de cesse dinquiter les classes dirigeantes qui pensent ncessaire le maintien dune forme daristocratie. partir des annes cinquante, le discours de lutte contre les totalitarismes accom-pagne une forme de mfiance vis--vis de la mobilisation politique des classes populaires. Des libraux, comme Schum-peter, Huntington ou Jones, voient dans les mouvements de masse la monte auxextrmes, et estiment nces-saire la restriction du choix dmocratique la formation dune lite comptitive4, les instruments par lesquels se forme cette nouvelle classe dirigeante ne relevant pas dune dlibration dmocra-tique. Le matre mot de cetteopration, cest lapathie politique. Il faut encourager le dsinvestissement poli-tique des classes populaires, et limiter loffre politique acceptable. Schumpeter affirme par exemple que le citoyen typique, ds quil se mle de politique, rgresse un niveau infrieur de rende-ment mental. 5 Et en France, le matre penser des dmocrates libraux, Raymond Aron, dnonce le problme de la dmocratie: les gouvernants ne peuvent sauver un peuple en dpit de lui-mme. Il va encore plus loin en estimant quil y a une origine gntiquement (sic)

25

En thorisant la Rpublique sociale, Jaurs entend faire la synthse entre la dmocratie politique et la dmocratiesociale, cest--dire associer libertet galit, l o les oligarques modernes, effrays par laspiration lgalit en viennent restreindre la libert elle-mme.Le peuple, cet incapable

dtermine tre comptent ou non:seule une minorit qui ne dpasse pas 10 20% en est capable6. Ce courant est aujourdhui dnonc par Herv Kempf au dbut de son ouvrage Loligarchie a suffit,vive la dmocratie!Pour cela il faut que le systme produise des dirigeants potentiels et exclue ceux quimettent en cause la dmo-cratie librale. Lidologie dominante met en place alors ce que Bourdieu appel-lera une nouvelle noblesse dtat7. En France on peut noter le rle central jou par lInstitut dtudes politiques et lENA. Ceux qui en sont issus forment peu peu un monde de connivences, occupant des postes stratgiques au sein de ltat, mais aussi dans le monde mdiatique, tant dans la presse que dans les instituts de sondages. Dans une dmo-cratie dopinion,il devient

trs proccupant qumanent

dune mme formation ceux

qui sont censsparticiper

de sa production et de sa

mesure, voire quioccupent

les deux fonctions, les dirigeants dinsti-tuts de sondage devenant chroniqueurs politiques.

Reconqurir le sens du mot dmocratieContre lide que le peuple ne soit pas comptent, et quil faille promouvoir des experts, lhistorien marxiste Moses I. Finley rappelait dans Dmocratie antique et dmocratie moderne (Payot 1976) que lapolitique ne relve pas dune expertise pralable, que pour les citoyens grecs les ques-tions taient, toutes choses gales par ailleurs, aussi complexes que les ntres. Athnes, lisgoria, droit de tous la parole sur lagora o se dcide la loi, tient seule de comptence, pour des citoyens galement gaux devant le droit.Dans la lutte historique entre les partisans de loligarchie et ceux de la dmocratie, aprs les rvolutions issues des Lumires et de leur projet mancipateur, les oligarques ont peu peu dtourn le sens de la dmocratie. Ce mouvement est dautant plus difficile saisir pour la gauchefranaise que nous avons tendance asso-cier naturellement la Rpublique issue de1789 et1793, avec son cortge daspi-26Philosophierations sociales, avec la dmocratie. Nous oublions quun large courant a toujours voulu opposer rpublique et dmocratie. Il y a un autre modle rpublicain, fond sur la sparation absolue des pouvoirs, la rf-rence au bicamrisme et au suffrage majo-ritaire qui na dautre but que de rduire la participation du peuple, et dtourne peu peu les sens que nous attribuons et la rpublique et la dmocratie. Cest celui de Kant, incarnant le courant modr des Lumires8, comme celui des constituants amricains, pour qui il faut absolument produire une rpublique9 et non une dmocratie, palliant ce quils appellent le despotisme du peuple. Ce mme despo-tisme dmocratique10 est refus par Tocqueville, matre penser de la critique librale de la grande Rvolution.

Aujourdhui, les partisans de la dmo-cratie librale visent retirer au peuple ses prrogatives politiques en travestis-sant le sens de la dmocratie. La tradi-tion rvolutionnaire franaise puise dautres sources que la pense librale. Montesquieu, elle prfre Rousseau. De Marx, nous retenons quil ne peut y avoir de droits de lHomme formels sans droits rels11. En thorisant la Rpublique sociale, Jaurs entend faire la synthse entre la dmocratie politique et la dmo-cratie sociale, cest--dire associer libert et galit, l o les oligarques modernes, effrays par laspiration lgalit en viennent restreindre la libert elle-mme. Benot Schnekenburger est professeur de philosophie et chercheur en science politique.1. Aristote, Les politiques, LivreIII, 7. 2. moins que, dis-je, les philosophes narrivent rgner dans les cits, ou moins que ceux qui prsent sont appels rois et dynastes ne philosophent de manire authentique et satisfaisante et que viennent concider lun avec lautre le pouvoir politique et philosophie; moins que les naturels nombreux de ceux qui prsent se tournent sparment vers lun et lautre nen soient emp-chs de force, il ny aura pas, mon ami Glaucon, de terme aux maux des cits ni, il me semble, ceux du genre humain.; faute de quoi personne, pour ainsi dire, ne mne daction politique saine Platon, Rpublique, L VI, [496d]. 3. Les six livres de la Rpublique, LivreVI, chapitreIV. 4. Schumpeter, Capitalisme, socialisme et dmocratie, Payot: systme institutionnel, aboutissant des dcisions politiques, dans lequel des individus acquirent le pouvoir de statuer sur ces dcisions lissue dune lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple p.329-330. 5. id. p.347. 6. Le terme de gntiquement est soulign par Aron, dans Les dsillusions du progrs, p.99 Agora 1987 (premire dition 1965). 7. Bourdieu, La Noblesse dtat, Grandes coles et esprit de corps, Seuil, 1989 8. Kant, Projet de Paix Perptuelle: Parmi ces trois formes dtat, la forme dmocratique, au sens propre du mot est ncessairement despotique. () Toute forme de gouvernement qui nest par reprsentative est proprement informe(). Vrin p.19. 9. republic, by which I mean a government in which the schemes of representation takes places, opens a different prospect promises the cure for which we are seeking. The Federalist Papers, Madison, Hamilton, Jay (1788), p.126 10. Tocqueville, De la Dmocratie en Amrique (1835), 10/18, p.361 11. Marx se livre une critique du contenu formel des droits de lhomme dans La question juive, 1844.

27Les CAC 40 voleursQuand l'tat enrichit les riches

Olivier Toscer est journaliste. En 2003, il publie un livre intitul Argent public, fortunes prives dans lequel il dmontre que lorigine des grandes fortunes se trouventle contrle quelles exercent sur ltat. Celui-ci peut ds lors siffler la fin dedes oligarques pour peu que la sphre et le secteur publics soit clairement librs des intrts privs. Gauche: Peut-on dire que le Peuple franais vit dsor-mais dans un rgime oligar- chique?Olivier Toscer: Oui, tout fait. Les gens aux manettes en France, forment une caste politique, conomique, administrative, trs soude les uns aux autres. Tous se connaissent et sentraident. Au final, le sommet de la pyramide oligarchique est compos de ceux qui possdent largent. la fin, cest toujours le milliardaire et lintrt priv qui lemportent et lintrt gnral et largent public qui perdent.

Comment se manifeste la gnro sit de ltat vis--vis des grandesfortunes?Elle se manifeste par de la navet totale! Quand lappareil dtat et lAdministration se piquent de vouloir faire des affaires, avec des hommes daffaires profession-nels, ils perdent forcment. Pour gagner de largent, faire des coups financiers, il vaut mieux travailler dans un cadre souple sans contraintes. La sphre publique est inadapte pour fonctionner comme cela. Cest ce quon avu dans les annes 1980 avec28Entretien avec Olivier Toscer

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Le bras de fer se termine clairement en faveur des intrts du secteur priv:les entreprises profitent du rle de garant de ltat.Les CAC 40 voleursles premires privatisations. Ltat voulait faire des affaires, il vendait ses entreprises et les diffrents exemples que je passe en revue dans mon livre montrent que les actifs publics ont t systmatiquementbrads. Un exemple typique, cest le cas dune entreprise qui priclite; ltat prte de largent un homme daffaire afin que celui- ci la rachte et la gre. Ainsi, la reprise par Franois Pinault de la pape-terie de la Chapelle-dArblay, situe dans la circonscrip-tion de Laurent Fabius, a t partiellement finance par ltat. Cet homme daffairesla gard deux ans, puis la revendue avec grand profit. Or ltat navait pas pens insrer une clause de retour meilleure fortune dans le contrat de vente, en vertu de laquelle Pinault aurait d partager le profit li une ventuelle revente. Ltat a subventionn Pinault, sans que les emplois naient t sauvegards. Lintrt public a t doublement perdant.Vous parlez aussi de lexemple inverse: de la manire dont ltat a sauv lentre-prise Wendel (famille du baron Ernest-Antoine Seillire) en rachetant ses mines, qui ntaient plus rentables la fin des annes 1970.

La sidrurgie tait en faillite totale, les emplois taient menacs. Ltat a natio-nalis les entreprises des Wendel pour essayer de sauver les emplois. Il les a dans le mme temps dgag de leurs dettes et leura vit la faillite. Aujourdhui, la fortune des Wendel est florissante, les caisses de ltat un peu moins, et les emplois dans la sidrurgie disparus Dans ces deux cas, ltat inter-vient par crainte du chmage. Mais le bras de fer se termine clairement en faveur des intrts du secteur priv: les entreprises profitent du rle de garant de ltat.Ltat permet aussi aux trs riches de devenir richissimes par sa politiquefiscale.Un milliardaire qui fraude le fisc reste un milliardaire. Le jour o ltat sen aperoit si toutefois il dcide de ne pas fermer les yeux le milliardaire effectue le chantage suivant: Si vous membtez trop avec des arrirs fiscaux, avec des procdures, je dlocalise lactivit de mes entreprises. Ltat ngocie ainsi les amendes au plus bas. Lors de laffaire Bettencourt, quand les comptes en Suisse non dclars ont t dcouverts, des voix se sont leves pour faire valoir quelle30

Finalement, le meilleur moyen de ne pas payer dimpts, cest dtreparticulirementricheEntretien avec Olivier Toscerpayait tout de mme beaucoup dimpts en France et quelle avait cr des emplois, quil fallait donc la laisser tranquille. Cest tout de mme incroyable!Finalement, le meilleur moyen de ne pas payer dimpts, cest dtre particulire-ment riche Plus on est riche, plus on fait jouer loptimisation fiscale. Cest la raison pour laquelle Franois Pinault est devenu collectionneur. Avec la suppression du bouclier fiscal et de lISF, le pouvoir va servir encore davantage les riches.La politique fiscale de ltat aujourdhui consiste convaincre les riches de rester en France. Quand on tombe sur les trs trs riches, on prfre ne pas trop regarder. Sagissant des trs grandes fortunes, tous les contrles fiscaux remontent auxministres. Ainsi, linterven-tion de Woerth dans laffaire Bettencourt est assez banale.Au dbut des annes 2000, lorsquelAdministration fiscale sest rendue compte que Pinault avait plac 30% de sa fortune dans les paradis fiscaux, des ngociations entrele milliardaire et Bruno Cremel, le direc-teur de cabinet du ministre de lconomie Laurent Fabius, ont eu lieu. Or M.Cremel est un ancien employ de Pinault. Laccord se fait secrtement, Pinault paye un peu, mais pas trop. Et quand Fabius quitte le

Gouvernement, son directeur de cabinet retourne chez Pinault! Pinault a donc ngoci son redressement fiscal avec un de ses employsQuelles sont les causes et les consquences du pantouflage, cest--dire du passage de hauts fonctionnaires dans le secteurpriv?Les hauts fonctionnaires savent quils peuvent tre recruts par le priv et quils le seront. Dans cette perspective, ils ont tendance se faire bien voir par leurs futurs employeurs lors de leur dbut de carrire dans le public. Les rgles existantes on ne peut pas aller travailler dans lentre-prise quon contrlait dans ses fonctions administratives moins de cinq ans aprsavoir exerc ce contrle ne sont pas respectes. Et leurs violations ne sont pas sanc-tionnes, puisque la commis-sion de dontologie na aucun pouvoir de sanction.Le pantouflage sest dvelopp dans les annes 1980. Avant linterpntration public-priv, lENA jouissait dun prestige sans gal. Avec les annes 1980, cest largent qui lemporte, les hauts fonctionnaires se rendent compte que lemploy de lhomme daffaires gagne dix fois plus queux; lat-trait de lAdministration pour les narques

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Les favoris dtat, comme je les appelle, sont protgs par les murailles dun chteau fort constitues par la rcupration de tous ceuxqui sont normalement chargs de les contrler.Les CAC 40 voleursseffondre. On arrive une situation dans laquelle les personnes passent lENA uniquement pour faire des affaires par la suite. Ainsi, Jean-Marie Messier na pas travaill plus de trois ans dans la haute Administration avant daller faire des affairesCe pantouflage est connu pour les nar-ques, mais vous montrez dans votre livrequil touche galement les magistratsLe monde de largent tente de neutralisertous les contre-pouvoirs: la Justice, lAdministration Le recrutement des juges pardesgrandesentreprisessest

dvelopp,quilssagissent

demagistratsduparquet,

dejuges dinstructionIls

deviennentgnralement

lesdirecteursjuridiquesde

lentrepriseetarrangentles

coups; ils utilisent leur carnet dadresses danciens magis-trats, incitent leurs collgues rests magistrats ne pas ouvrir dinformation judi-ciaire. Les favoris dtat,comme je les appelle, sont protgs par les murailles dun chteau fort constitues par la rcupration de tous ceux qui sont normalement chargs de les contrler.En outre, il existe une volont du pouvoir

politique, convaincu par le monde conomique, de laisser la justice hors du monde des affaires. Le premier discours de Sarkozy devant le Medef portait sur la dpnalisation du droit des affaires. Les ples financiers sont ferms les uns aprs les autres. La corruption politico-finan-cire nest plus rellement sanctionne.Ainsi, les plus riches se servent de la loi: avec laide de spcialistes, ils ne la violent pas mais sarrangent avec elle. Quid desautorits administratives indpendantes? Le dman-tlement de ltat na-t-il pas galement affaibli lescontrles?Avec la cration des Autorits administratives indpen-dantes (AAI), les contrles devaient tre plus efficients car indpendants. En ralit, la logique publique, celle de lintrt gnral, est affai-blie, au profit des logiques prives. En effet, les sages qui sigent dans les AAI ne sont plus sous la direction duministre et ne risquent plus dtre sanc-tionns. Ils utilisent cette libert pour entrer en contact avec le priv et protger ses intrts. On pourrait penser que a donne des instances plus professionna-32

La presse pourrait tre un contre-pouvoir; en lachetant, ils lannihilent.Entretien avec Olivier Toscerlises et donc plus efficaces, mais ce nest pas le cas.Racontez-nous comment votre livre,Fortunes prives, argent public a t peru sa sortie en 2002 Il y a eu uncertain black-outCe livre a huit ans. Il na pas eu le succs mdiatique escompt car il nonce desvrits qui drangent. Il na t attaqu en justice par personne, il ny a pas eu deprocs endiffamation, car

toutestvraiMaiscest

trscompliqudtreinvit

sur TF1 quand on parle de Martin Bouygues ou dallersur le plateau dEurope 1 quand on voque Lagardre. Certains des personnages prin-cipaux du livre, des favoris dtat, sont les propritaires des mdias, et ce nest pas un hasard Cette interpntration des finan-ciers et des hommes de mdias fait partie

du rempart quils construisent autour deux: la presse pourrait tre un contre-pouvoir; en lachetant, ils lannihilent.Larme de la dissuasion publicitaire est trs efficace: aprs que jai crit un article sur Bernard Arnault, n1 mondial du luxe, ce dernier a t contrari et a supprim ses publicits du Nouvel Obs durant trois mois. a fait beaucoup derecettes en moins. Finalement, il est revenu sur sa dcision car elle a t rendue publique et nuisait son image. Ces gens-l ne respectent pas quon puisse crire des choses vraies sur eux.Les drives explicites dansce livre nont fait que samplifier depuis larrive de Sarkozy au pouvoir, qui na pas peur de montrer ses liens avec les puis-sances dargent. Sarko a dcomplex ses rapports avec le monde de largent, il avoue sa proximit avec les milieux daffaires.

33Paru vendumdias servicede loligarchieSacha Tognollia dmocratie suppose des citoyens libres et clairs, cest--dire des individus en capacit de se forger une opinion. Ces derniers ont comme responsabilit de dcider, par vote, des orientations politiques suivies par tous, soit directement, soit en mandant leurs reprsentants. Ce processus ncessite donc une formation et une information conti-nues des citoyens. A fortiori en Rpublique, o chacun est appel voter non pas en fonction seule-ment de ses propres intrts, mais en fonction de lintrt gnral. Deux institutions participent principalement de la construction des opinions politiques: lcole qui permet aux futurs citoyens dacqurir un maximum de

connaissances et un esprit critique, et les mdias dont la fonction est din-former, cest--dire mettre en lumire des faits et prsenter des analyses. Nous nous intresserons cette seconde institution. Son observation montre quel point le pluralisme des mdias a laiss la place un systme de domination vhiculant avec force lidologie dominante, cest--dire lensemble des reprsentations du monde rel visant justifier lordre social. Aujourdhui, force est de constater que les mdias rpondent aux volonts dune oligarchie dont le principal but est la rentabilit finan-cire de leurs produits commer-ciaux, ces produits tant de vritables acteurs dune domination symbo-lique.35Paru venduLes mdias aux mains dES oligarquesEn effet, les mdias sont possds par une infime minorit doligarques milliar-daires, dont la plupart se sont retrouvs au Fouquets pour fter llection de Nicolas Sarkozy. La liste des invits faisait la part belle ces mdiacrates. Prenons lexemple de Martin Bouygues, fidle ami du Prsident. Celui qui reprsente la 21e fortune de France est principalement rput pour son groupe de BTP, mais il est galement propritaire de plusieurs mdias, commencer par TF1, premire chane gnraliste franaise, LCI, Euros-port France, Tv Breizh, Odysse, Histoire, Ushaa TV; il dtient 50% de France 24, 49% de Prima TV, 34,3% des Publications de Mto France et mme prs de 10% de Canal +France. Par ailleurs, TF1 dtient 33,5% de AB Groupe (RTL9, TMC etc.). Il y avait aussi Vincent Bollor qui prside lagence Havas et le Groupe Bollor poss-dant les gratuits Direct Soir et Matin plus ou encore Direct 8, une des principales chanes de la TNT. Vincent Bollor est galement propritaire de linstitut de sondage CSA. Dautres encore faisaient partie de cette bande du Fouquets comme Bernard Arnault qui, aprs avoir revendu La Tribune, est devenu propritaire des chos, ou Serge Dassault, snateur

UMP et prsident du groupe Socpresse qui possde notamment Le Figaro. Ces exemples nous montrent quel point les mdias appartiennent une poigne doli-garques juchs au sommet du pouvoir conomique et politique.La marchandisation de linformationLinformation est donc devenue une marchandise contrle par des hommes daffaires. Certes, cette marchandisation nest pas une nouveaut: les mdias sont depuis longtemps des entreprises qui dpendent de la publicit, des chiffres de vente ou de laudimat. Cest ainsi que depuis la Libration, les concentrations se sont multiplies, limage du groupe Hersant dont le fondateur fut surnomm le Papivore du fait de son apptit insatiable pour lachat de journaux, de priodiques et de radios. Mais ce qui est nouveau, cest lampleur de ces concen-trations et leur caractre transnational. Il en est ainsi de Michel Lucas, Directeur gnral du Crdit Mutuel, groupe bancaire tentaculaire. Il ny a qu voir son apptit dogre pour les journaux de tout lEst de la France jusqu Avignon: un imprialisme bien plus brutal et rapide que celui de feu Hersant. Pas loin de dix journaux, plus dun million dexemplaires vendus sur 24 dpartements, 101 ditions, une audience36

Au nouvel ge du capitalisme correspondent des entreprises mdiatiques financiarises dont lobjectif est une rentabilit avec des tauxde profit deux chiffres.de 3,5millions de lecteurs. Un oligopole capitalistique et idologique norme Pour reprendre les mots de Henri Maler, un des animateurs de lassociation de critique des mdias Acrimed: Les entre-prises mdiatiques ne sont pas la proie des concentrations et de la mondialisation capi-talistes: elles en sont des acteurs. Ce ne sontpas seulement des entreprises multimdia, mais des pieuvres tentaculaires qui dploient leuractivit dans des domaines de plus en plus tendus. De plus, au nouvel ge du capitalisme correspondent des entreprises mdiatiques financiarises dont lobjectif est une renta-bilit avec des taux de profit deux chiffres. Par consquent, la fonction initiale des mdias linformation a laiss la place une vritable entre-prise de formatage des consciences des clients et non plus des citoyens dont les besoins sont faonns pour constituer une vritable demande. Cest laune de cette analyse que lon peut comprendre laf-firmation de Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1, selon lequel il y a beaucoup defaons de parler de la tlvision. Mais dans une perspective business, soyons ralistes: la base, le mtier de TF1, cest daider Coca-Cola, par exemple, vendre son

produit (). Or pour quun message publi-citaire soit peru, il faut que le cerveau du tlspectateur soit disponible. Nos missions ont pour vocation de le rendre disponible: cest--dire de le divertir, de le dtendre pour le prparer entre deux messages. Ce que nous vendons Coca-Cola, cest du temps de cerveau humain disponible.Linformation des citoyens lpreuve de la logique commercialeAinsi, dans les mains des oligarques, les mdias sont rduits tre de simples produits commerciaux. Il ne sagit donc plus dinformer les citoyens, ni mme de produire des contenus de qualit. Lobjectif est tout autre: faire de largent. Ds lors, cestla course laudimat compris non pas comme la satisfaction dun maximum daspirations diffrencies, mais comme lagglomration de consommateurs. Pour ce faire, les mdias vont privilgier une programmation consensuelle qui vise rduire au maximum le taux dinsatis-faction. Les journaux tlviss rpondent cette logique: maintenir le plus fort taux de prsence des tlspectateurs pour les conduire dun cran publici-

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La rentabilit exige par ces oligarques les oblige prcariser dautant leur personnel. Prs de la moiti des journalistes ne disposent pas dun CDI.Paru vendutaire un autre. Cette logique commer-ciale est identique pour les entreprises de sondage. LIFOP affiche un chiffre daffaires consolid de plus de 35millions deuros; tandis quIPSOS, plus grand institut franais, ct en bourse depuis 1999, annonce 101millions deuros pour 2009. Au demeurant, les sondages dopinion, largement publis, ne sont pour la plupart des instituts de sondagequun produit secondaire. En effet,ceux-cinereprsentent quune part trs minoritaire des activits et des ressources des sondeurs (gnralement entre 2 et 20%), et sont gn-ralement envisags comme unproduitdappel un objet promotionnel linstar des journaux tlviss dune chane qui doit faire connatre linstitut et attirer les clients vers dautres acti-vits plus rentables, comme les tudes marketing.De plus, la profitabilit exige par ces oligarques les oblige prcariser dautant leur personnel. Prs de la moiti des jour-nalistes ne disposent pas dun CDI. Drle dindpendance ! Et comment envisager quils puissent faire un travail de qualit quand on sait quils doivent traiter dix sujets par jour?

LES PRINCIPAUX acteursdE LA domination symboliqueEnfin, les mdias, envisags largement, sont producteurs de sens. Ce ne sont pas des miroirs de la socit et du rel, mais des acteurs dune domination symbolique qui produit et consacre des reprsentations lgitimes. Ce sens peut tre produit de deux faons, explicitement et implicitement.Dans ce dernier cas, le sens est produit insidieusement par le choix des concepts qui organisent la ralit vcue en discours, par les chocs motifs sans recul, par les reprsenta-tions du monde Ces modes dapprhension de la ralit apparaissent pour les citoyens comme des vidences et soutiennent toutes les formes de domination. Cest le cas vident des magazines fmi-nins qui reproduisent les dominations de genre. Mais ce phnomne de domination symbolique peut sanalyser travers ceux qui sont invisibles dans les mdias. Force est de constater que la majorit du peuple est devenue invisible. Par exemple, un rapport du CSA a montr que les ouvriers reprsentent 2% des personnes que lon voit la tlvision, alors quils reprsentent 23% de la population relle. Mme chose38

pour les employs. Ainsi, 53% de la popu-lation est pratiquement invisible dans les mdias. Ces derniers prsentent donc une socit totalement imaginaire et fabrique, o la classe moyenne aise domine. Quant au traitement de lactualit politique qui devrait permettre chacun de se forger une ide, celui-ci est parfaitement ajust aux politiques librales. La stigmatisation de la contestation radicale (qualifie de populisme), la personnalisation voire la peoplisation du dbat dmocratique et lexclusion des revendications des mouve-ments sociaux imposent une reprsenta-tion de laction politique qui la drobe laction des domins.

Face cela, il est donc ncessaire davoir une critique radicale du fonctionnement des mdias. En effet, la mdiacratie tant la vitrine du systme, il faut dlgitimer son discours pour que les citoyens rede-viennent pleinement souverains. Nous avons russi le faire lors du rfrendum de 2005 sur le Trait constitutionnel europen. Nous appelons une vri-table Rvolution citoyenne qui remette en cause lappropriation oligarchique des mdias mais galement lextrme prca-rit dans laquelle sont maintenus leurs salaris. Sacha Tognolli est co-responsable du rseau jeune du Parti de Gauche.

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Comment reprendre le pouvoirQuils dgagent todos !

Amrique latine, mond loligarchie en ligne de

Raquel GarridoDu fait de leur proximit, les rvolu-tions citoyennes du monde arabe singulirement celles de Tunisie et dgypte interpellent davantage les Franais que nont pu le faire en leur temps les rvolutions citoyennes dAmrique Latine.La fondation du Parti de Gauche fut large-ment inspire des processus rvolution-naires dAmrique Latine partir de 1999 et en particulier par les pays o la souve-rainet politique fut restitue au peuple par voie dAssembles constituantes, cest--dire le Venezuela (1999), la Bolivie (2006) et lquateur (2007). lheure o les Tunisiens viennent de provoquer, eux aussi, llection dune assemble constituante pour le 24juillet 2011, il est utile de souligner la conver-gence entre les rvolutions latino-amri-caines et arabes, qui ont en partage un

objectif prioritaire: le renversement de loligarchie.Bien des commentateurs ont soulign rcemment les diffrences entre les rvolu-tions latino-amricaines et les rvolutions arabes. En particulier, ont t releves lab-sence, dans les rvolutions arabes, de lder mximo et dorganisations constitues.Un examen plus approfondi permet de voir que cette diffrence nest pas si tran-che. Si lon prend la question de lexistence dorganisations constitues, on notera que parmi toutes ces rvolutions citoyennes, cest en Tunisie quil y a lorganisation la plus ancienne et structure, en lespce le syndicat UGTT, et que cest au Venezuela que linorganisation est la plus forte, dans la mesure o le parti au pouvoir, le PSUV, na finalement t cr que 10 ans aprs la prise du pouvoir. En Bolivie, si une certaine force sest dgage du syndi-42

Les rvolutions latino-amricaines et arabes, quiont en partage un objectif prioritaire:le renversement de loligarchie.e arabe: mirecalisme, notamment parmi les indignes cultivant la coca (Evo Morales tait un syndicaliste cocalero), ce sont surtout des mouvements auto-organiss comme El Alto, quartier pauvre de LaPaz, quiont men les grands affronte-ments comme la Guerre de leau contre lattribution du march de leau la multinatio-nale tats-unienne Bechtel. En quateur, le parti PAIS est tout jeune, il est pour ainsi dire n avec llection prsidentielle de Rafael Correa.En ce qui concerne la figure dun lder mximo, si premirevue on ne peut que constater que Hugo Chavez, Evo Morales et Rafael Correa nont pas cet instant leur quivalent en Tunisie, gypte ou en Lybie, il faut imm-diatement rectifier en indiquant que ce qui

fut important dans les rvolutions latino-amricaines ne fut pas tant lmergence de ces personnalits individuelles que leur identification avec une mesure program-matique qui surplombait toutes les autres:la convocation dune assem-ble constituante.En effet, loin de lesprit caudilliste que daucuns considrent tre une marque culturelle dAmrique Latine, llection de Chavez, Morales et Correa fut en ralit permise par lengage-ment que, ds quils seraient lus, ils restitueraient imm-diatement au peuple leur pouvoir, par la voie dune Assemble Constituante dont ils acceptaient par avance lissue.La thse des rvolutions citoyennes dAmrique Latine fut que le pouvoir

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Il sagit dexpulser loligarchie en rtablissant la souverainet populaire.Quils dgagent todos !

politique rside de faon constante dans le peuple lui-mme, et cest par la restitu-tion au peuple de sa souverainet que les rgimes qui en sont issus ont renou avec la lgitimit dmocratique. Les dmocra-ties reprsentatives tout comme les dicta-tures semblent oublier ce fait pourtant basique, ds lors quelles sont mises au service dune oligarchie.En Tunisie, le mouvement citoyen a donn un nom au rgime quil affrontait: la klep-tocratie. En quateur, le terme employ tait celui de partidocratie. Derrire ces termes on trouve la mme ide, celle dun ancien rgime aux mains dune poigne quil faut renverser. Et cest bien l le point commun entre les rvolutions citoyennes dAmrique Latine et des pays arabes. Il sagit dexpulser loligarchie en rtablissantla souverainet populaire. La Tunisie, aprs avoir vcu des difficults de transition, vient de franchir un cap dcisif enconvoquant uneAssemble

Constituante.Ceprocessus

a abouti retirer le pouvoir

aux ministresproches de

Ben Ali et a donn un cadre stable la lutte politique entre les partis concourant au pouvoir. Ainsi, le label de rvolution dsorganise a soudainement t mis en veilleuse, et la diffrence apparente avec les rvolutions dAmrique latine sestompe.

Il va sans dire que chaque situation natio-nale est diffrente, tant entre pays arabes quentre ceux-ci et les Sud-Amricains, quentre Sud-Amricains eux-mmes. Il est amusant de constater que ceux l mme qui nous reprochent de comparer la France la Tunisie ou lEurope lAm-

rique latine mettent ces situa-tions diffrentes dans un mme sac fait dune ignorance et dun ddain no-coloniaux. Ce qui compte pour les mili-tants que nous sommes est de dceler la part duniversel qui existe dans ces luttes man-cipatrices. Encore faut-il accepter lide duniversel et sopposer au contraire de tous les tenants du relativisme culturel. Cest le relativisme culturel qui attribuait aux peuples arabes une indiffrence voire une inaptitude la dmocratie, justifiant44

Ce qui compte pour les militants que nous sommes est de dceler la part duniversel qui existedans ces luttes mancipatrices.International

par l autant de guerres, invasions et occupations. Cest le relativisme culturel qui voit en un Prsident de la Rpublique cariben stant soumis une assembleconstituante et un rfrendum rvocatoire rien de plus quun despote clair.Les oligarques de chaque pays ont intrt ce relativisme culturel car ils cachent la simi-litude du fait oligarchique derrire la diversit de ses dcli-naisons nationales.Mais si lon veut bien rflchir ce que les oligarques du monde ont en commun, on comprend vite que les ntres aussi ont besoin dtre expulss du pouvoir. Le refus daccepter lissue du rfrendum de 2005, la concentration aggrave de la richesse et du pouvoir sur quelques-unes, le refus de prendre en compte un mouvement sur les retraites de plus de 5millions de grvistes, sont autant dindices de limpasse civique dans laquelle nous nous trouvons dans le cadre des institutions de la VeRpu-blique. Il nous faut lAssemble consti-tuante pour recouvrer notre pouvoir, pour empcher que des gouvernants ne se main-

tiennent illgitimement. Pourquoi serait-il illgitime au Maghreb de ne pas rpondre la mobilisation citoyenne et pourquoi serait-il lgitime pour Nicolas Sarkozy dignorer superbement cinq millions de grvistes? Le Peuple se mfie de quiconque veut maintenir lordre tabli, et cette mfiance sexprime galement loccasion des lections o lon voit que labs-tention devient lacte ultime de dfiance lgard du cadre politique prexistant. Cette inefficacit civique est comparable ce qui se passait, selon des modalits diff-rentes, avant les rvolutions citoyennes, en Amrique Latine et dans le monde arabe. Pour en sortir, il a fallu en passer par un mcanisme, lassemble constituante, qui est une invention de la Rvolution fran-aise! Voil donc bien un point qui ne peut pas tre rejet par largument simpliste du relativisme culturel. Paris comme Tunis, Paris comme Quito, Paris comme Paris, bas loligarchie! Raquel Garrido est porte parole interna-tionale du Parti de Gauche.

45Et l'oligarchie dans son froc

46HistoireLa nuit du 4aot oucomment fut renverse une oligarchieSalom Dulibe - Bastien LachaudIl rgne une atmosphre malsaine de nuit du 4 aot, s'inquitait rcemment Jean-Franois Cop, le prsident de lUMP. Ce grand moment de notre histoire rvolutionnaire continue de hanter les oligarques, plus de deux sicles aprs.ibert, galit, fraternit. Aux trois valeurs du triptyque rpubli-cain sont souvent assimiles trois du premier t de la Rvolution franaise, qui en seraient fondatrices. Ainsi le 14juillet symboliserait la libert de citoyen-ne-s brisant les barreaux de larbitraire, le 4aot serait la nuit de lgalit grce labolition des privilges, tandis que la Dclaration des Droits de lHomme et du Citoyen vote le 26aot incarnerait les premires bases dune fraternit univer-selle. Dune manire simplifie, ce rapprochement est bien sr sduisant, loquent, et il nest en

outre pas injustifi. Mais, alors que la prise de la Bastille est aujourdhui la date de notre fte nationale et que la Dclaration des Droits de lHomme et du Citoyen fait partie du pram-bule de notre Constitution, la nuit du 4aot est surtout agite comme un pouvantail. Cette nuit est pourtant un point dtape essentiel dans un processus dj entam qui aboutit en quelques annes au renversement de laristocratie par la bourgeoisie.CONTRLER LE NERF DE LA GUERRECest par son pouvoir conomique que la bourgeoisie commence remettre en cause la noblesse. Cette

47Et l'oligarchie dans son frocdernire, qui bnficie dun statut hono-rifique, nest en effet pas autorise prati-quer les activits telles que le commerce, juges dgradantes. Or, au moment o le capitalisme se dveloppe dans toute lEu-rope, le pouvoir conomique en gnral et commercial en particulier devient un moyen pour une classe ultra-minoritaire dmerger et de senrichir: la bourgeoisie. Avec les grandes dcouvertes et leur lot de mtaux prcieux, de produits nouveaux, la bourgeoisie profite dune expansion commerciale sans prcdent, dans toute lEurope. Elle construit aussi les basesdune industriequelle

entirement.

Enparallle, labourgeoisie

entreprenddeconstruire

undificefinancierqui

luipermetdaccrotreses

activitscommerciales

et industrielles. Les cra-tions de premires banques amnent les premires spcu-lations, les premires crises et la constitution de fortunesconsidrables. Cest avec cette main-mise sur le commerce et la finance quen France la bourgeoisie se jette lassaut de la monarchie. Les grands banquiers qui ont profit de cet essor du capitalisme deviennent les financiers de la monarchie, constamment court dargent. Et, pour

assurer son essor, la bourgeoisie demande en change des liberts conomiques.Or sous lAncien rgime, ce nest pas la proprit industrielle ni lactivit commer-ciale ni la finance qui priment mais la proprit des terres. Ce sont dailleurs les propritaires fonciers qui sont la base de la thorie conomique des physiocrates qui valident ainsi les rapports sociaux dAncien Rgime. La proprit de la terre apporte en effet pour un seigneur tous les revenus et privilges qui y sont attachs, elle est inextricablement lie la placesociale de choix quoccupe la noblesse. but de la bourgeoisie est alors devenir la classe possdante de lensemble des moyens de production: non seulement du commerce, de lindus-trie et de la finance, mais aussi et surtout de la terre. Progressivement, la bour-geoisie rachte quelques terres. Au dbut, elle ne bnficie pas des droits qui attachs mais peu peu

elle arrive se voir attribuer une noblesse de robe qui lui permet de profiter de ces avantages.Mais cette intgration est freine par les structures fodales quasi immobiles. Au XVIIIesicle, la bourgeoisie construit alors son propre modle.48HistoireMETTRE BAS LHGMONIECULTURELLECopier la noblesse linstar du bourgeois gentilhomme de Molire ne suffit plus la bourgeoisie. Elle a besoin au contraire de miner le modle idologique qui fonde le pouvoir de la noblesse pour mieux labattre. Les bourgeois commencent alors sintresser aux visions subversives de la socit que dveloppent les philosophes des Lumires et qui trouvent leur applica-tion pratique en Angleterre puis lors de la Rvolution amricaine.Les fondements de labsolutisme sont fouls aux pieds par les ides des Lumires. Revue de dtail: labsolutisme est condamn par Montesquieu qui dve-loppe sa thorie de la sparation des trois pouvoirs et, plus encore, par Rousseau qui affirme le principe de souverainet popu-laire. Voltaire ne va pas jusque-l il se satisfait trs bien du despotisme clair de Frederick II de Prusse mais affirme le principe de tolrance pour garantir la libert dopinion et plus encore la libert religieuse. Mais en acceptant la pluralit religieuse dans un seul royaume, cest lori-gine divine du monarque et donc une part essentielle de sa lgitimit qui est remise en cause. Diderot peut donc affirmer que le roi doit tre choisi par son Peuple et non par Dieu.

Attaqu de toute part, le pouvoir royal ressort en lambeaux de ce sicle des Lumires. Il en est de mme de la pr-minence nobiliaire. Voltaire affirme que les privilges des nobles ne se justifient plus car ils napportent rien la socit au contraire des bourgeois qui enrichissent le pays.Ces ides sont combattues par le pouvoir coup dinterdictions et de censure. Mais rien ne parvient stopper leur diffusion dans les salons qui rassemblent llite de la socit.Pire encore pour loligarchie en place, ces ides sont appliques. Les tats-Unis font leur rvolution. Ils y gagnent leur indpen-dance et des institutions rpublicaines. La noblesse franaise, linstar de La Fayette, se laisse gagner par de telles ides.Lhgmonie culturelle a chang de bord. Cest dornavant la bourgeoisie qui mne le bal. Lunit de la bourgeoisie se fait autour de ces valeurs quelle fait siennes. La noblesse na plus de modle unifica-teur. Les divisions qui la rongent peuvent se faire jour.DIVISER POUR MIEUX RGNERCes processus daccaparement du pouvoir conomique dune part, et de lhgmonie culturelle dautre part, permettent la bourgeoisie de triompher sur la noblesse en profitant des divisions internes de la

49Et l'oligarchie dans son frocmonarchie. En effet, depuis plusieurs sicles, la monarchie se centralisant, le roi dpouille progressivement les seigneurs de leurs droits de justice et surtout de leur autorit politique. En sdentarisant la cour, Louis XIV domestique la noblesse qui voit sa source de prestige la plus impor-tante, la guerre et le combat, disparatre. La grogne de la noblesse est palpable la fin du XVIIIesicle: en tmoigne la lutte sans merci entre LouisXV et les Parlements qui refusent denregis-trer les dits, principa-lement fiscaux, du roi.Cette division entre la noblesse et le roi sam-plifie la fin du sicle sous Louis XVI. Alors que la monarchie, crible de dettes notamment du fait de la guerre dindpen-dance des tats-Unis, a le couteau des finan-ciers bourgeois sous la gorge, elle se tournevers une institution noble pour se renflouer. Les Parlements refusant denregistrer les rformes fiscales du roi, la monarchie na en effet plus dautre choix que de faire appel lAssemble des notables, compose de nobles, de prlats et de quelques bourgeois.

Elle se runit Versailles en 1787. Les dli-brations ont lieu en bureaux, qui sont prsids par les princes de sang, et lAssem-ble des notables refuse dapprouver les rformes fiscales. Ici, commence la fronde des nobles, lasse dtre exclus du pouvoir alors que la bourgeoisie tient la monarchie par son financement.Cest suite lchec de cette Assemble des notables que le roi en est rduit convo-quer les tats Gn-raux, qui ne lavaient pas t depuis 1614. Le but est de faire ent-riner, par cette Assem-ble runissant les trois ordres, les rformes fiscales qui seules auraient pu permettre la monarchie de retomber sur ses pieds.

Cest le coup de force de la bourgeoisie que davoir russi, par le biais de la puissance conomique et finan-cire, se rendreindispensable la monarchie jusqu la contraindre se couper du soutien des nobles. Une fois cette division affirme, la bourgeoisie peut commencer jouer sa partition ds le dbut des tats Gnraux, en mai1789.50HistoireMais ces divisions ne suffisent pas. Pour prendre le pouvoir, la bourgeoisie doit radiquer tout ce qui la distingue de la noblesse pour pouvoir prendre sa place.EFFACER LES FRONTIRESEn prenant possession de quelques terres, la bourgeoisie a dj commenc effacer ces lignes de dmarcation entre elle et la noblesse. Mais elle doit abolir lordre fodal pour pouvoir faire exploser la suprmatie devenue factice de la noblesse. Cest au cours de lt 1789 que la bourgeoisie va faire sa relle Rvolution, dont le point dorgue est la nuit du 4aot.La premire affirmation dindiffrencia-tion entre la bourgeoisie et la noblesse se fait le 17juin1789. Ce jour-ci, en sance des tats Gnraux, le Tiers tat se proclame Assemble nationale.Le principe politique de cette procla-mation est simple. Les tats gnraux rassemblent les trois ordres et affirment la division de la socit, par consquent linfriorit de la bourgeoisie, bien quelle truste quasiment la totalit de la dl-gation du Tiers tat au dtriment de la masse du Peuple, alors mme que celui-ci reprsente limmense majorit du Tiers tat. Au contraire, le terme dAssemble nationale affirme lunicit de la souverai-net et donc brouille les frontires entre

noblesse et bourgeoisie, en dtruisant le symbole du fodalisme quest la distinc-tion de la socit en trois ordres.Le 27juin, aprs une preuve de force de plus dune semaine avec lAssemble nationale, le roi est oblig de demander la noblesse de la rejoindre. La premire partie de la Rvolution est plie pour la bourgeoisie, car elle dispose au sein de lAssemble nationale de plus de pouvoir politique que la noblesse.Le 4aot occupe une place de choix dans cette Rvolution. Alors que dans toute la France les campagnes se rvoltent contre ceux quils appellent alors les aristo-crates, cest le moment rv pour la bourgeoisie de porter un coup fatal la noblesse sur le dernier terrain quil lui reste conqurir, tout en sassurant que le mouvement populaire ne drape pas. En effet, les privilges sont cette date, alors que la bourgeoisie est dj matresse de lconomie et de la politique, lultime bastion derrire lequel la noblesse peut se rfugier pour affirmer la supriorit de son rang. Ainsi, les privilges sont bien, selon les mots dAlbert Soboul, lpinedorsale juridique de lAncien rgime. Ce sont des droits appartenant uniquement la noblesse, et qui, pour ceux concernant lconomie (servage, monopoles, bana-lits, taxes), entravent le dveloppement de la bourgeoisie.

51Et l'oligarchie dans son frocET LE PEUPLE DANS TOUT CA?En 1789, la bourgeoisie fait sa Rvolution. Mais elle ne peut pas la faire seule, elle a besoin, du moins au dbut, de lappui du Peuple. Pendant lt 1789, les deux rvolutions se font donc en parallle. Le 14juillet, cest le peuple parisien qui prend la Bastille; et entre cette date charnire et le 4aot, cest tout le peuple franais qui se rvolte pendant ces semaines que lonsurnommela

Grande peur.

Larumeur

delarrive

detroupes

debrigands,

paysparles

ar isto crates, pour piller les c a m p a g n e s , cre une effer-vescence qui se retourne vite non pas contre les seigneurs eux-mmes mais sur ce qui symbolise leur pouvoir: certains chteaux sont incendis, avec tous les papiers qui justifiaient leur domination. La nuit du 4aot est en fait une rponse ces vnements. LAssemble nationale et donc la bourgeoisie veulent reprendre le contrle des vnements qui leur ont provisoirement chapps.Le 4aot, presse par lurgence popu-

laire, lAssemble vote une loi dabolition de tous les privilges qui dispose notam-ment: Une constitution nationale et la libert publique tant plus avanta-geuses aux provinces que les privilges dont quelques-unes jouissaient [] il est dclar que tous les privilges particuliers de provinces, principauts, pays, cantons, villes et communauts dhabitants, soit pcuniaires, soit de toute autre nature, soient abolis sans retour, et demeure-ront confondus dans le droit commun de tous les Fran-ais. Ds les jours suivants, la bourgeoisie c h e r c h e r a g r i g n o t e r l a porte de ce vote. LAssem-ble instaurera la possibilit de racheter certains droits seigneuriaux. Ainsi, un village pourrait racheter le droit dutiliser tel ou tel quipement, ou le droit dex-ploiter ses terres sans reverser une partie des rcoltes la noblesse. Pour limmense majorit, ce rachat ncessite une somme trop importante, sauf pour les bourgeois qui saccaparent ainsi une grande partie des terres quils convoitaient tant. Mais le mouvement populaire ne cessera plus52Histoiredsormais dintervenir pour obtenir labo-lition totale des privilges. Ce sera chose faite sous la Rpublique montagnarde en 1793 et 1794. Il faut attendre la fin de la Rvolution pour que la bourgeoisie se venge de cette grande peur.Le 9 thermidor marque larrestation et lexcution de Robespierre, St Just et dautres personnalits du Comit de Salut public coupable davoir trahi les leurs en embrassant la cause du Peuple. Cest Barre lui-mme, lartisan de leur chute, qui en explique le mieux le sens: Le31mai, le Peuple fit sa Rvolution; le 9

thermidor, la Convention nationale a fait la sienne. Cette date correspond donc une inversion complte de la dynamique dune rvolution populaire, pour la transformer en rvolution de loligarchie bourgeoise. Commence alors la Rpublique conserva-trice des thermidoriens qui met ainsi fin la rvolution citoyenne. La bour-geoisie reprend le pouvoir au peuple. Elle a russi sa Rvolution et priv le Peuple de la sienne. Une oligarchie a disparu au profit dune nouvelle que le Peuple doit nouveau combattre au travers dune nouvelle Rvolution citoyenne.La nuit du 4aot, un symboleTout aussi important que sa ralit, un vnement historique doit tre analys en fonction de la reprsentation quen ont les contemporains et leurs successeurs.En 1789, labolition des droits seigneuriaux est quelque chose de fondamental pour len-semble de la population. Pour beaucoup, les nuances importent peu. Cette nuit-l, lAssem-ble nationale a supprim les privilges des seigneurs et les corves quon lui devait. Il sagissait dune revendication centrale des cahiers de dolances. Linfluence de lannonce de la dcision prise est telle que la disparition du droit fodal est raffirme lors de la procla-mation de la Dclaration des droits de lHomme et du Citoyen, alors mme que les dcrets dapplication des dcisions de la nuit du 4aot ne sont pris quen mai1790.Pour le Peuple tout entier, laffirmation de labolition des privilges est un immense espoir dgalit qui nat. Cette aspiration lgalit est depuis ce jour un lment fondateur de lesprit rpublicain. Il explique en partie linsurrection citoyenne de 1792 qui conduit la proclamation de la Rpublique.Et cest bien parce que cette aspiration lgalit na pas t satisfaite et ne lest toujours pas quune rvolution citoyenne, contre loligarchie qui a remplac la noblesse, est nces-saire.

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Comment rendre ? le pouvoir au Peuple

Franois Delapierretablir la souverainet du Peuple faceet simplique consciemment pour une

loligarchie semble aux yeux du plusexigence dmocratique que partagent

Rgrand nombre une tche insurmon-pourtant des masses immenses.

table. Pourtant il nen est rien. Cette ideEn fait, quand on examine concrtement

que le pouvoir oligarchique est indbou-les moyens de combattre loligarchie et

lonnable est une simple croyance. Elle nedtablir la souverainet du Peuple, on voit

dcoule pas dune analyse rationnelle maisque la tche est parfaitement sa porte

du travail dinculcation men aujourdhuiet celle dun gouvernement dtermin

comme hier par les appareils idologiquesle servir. Bien sr, cela serait une rvolu-

dominants. Et notamment par un systmetion, cest--dire un changement radical

mdiatique quifonctionne dsormaisdes institutions, des rapports sociaux

en continu 24heures sur 24, comme leset de la culture dominante. Mais elle est

marchs financiers quil sert. Cest lui quitout fait raliste. Elle peut se dcliner en

rpand dans les ttes ce refrain dbilitant:mesures claires et prcises: une Consti-

le Peuple doit renoncer diriger cartuante pour refonder notre systme poli-

les contraintes internationales sont troptique, la planification cologique pour

fortes, le monde trop complexe, les exp-faire bifurquer nos modes de production,

riences rvolutionnaires tentes jusquicidchange et de consommation, la renatio-

bien trop dsastreuses. Consquencenalisation de la monnaie et du crdit pour

de ce bourrage de crne, seule une mino-que la volont du Peuple puisse gouverner

rit de citoyenssactive politiquementface aux banques, le partage des richesses

55

La rvolution citoyenne peut se dcliner en mesures claires et prcises.Vite la rvolution citoyennepour briser les reins dune accumula-tion destructrice,