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NarratologieAnalyse du discours

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Tzvetan Todorov Les catgories du rcit littraire

Tzvetan Todorov Les catgories du rcit littraire

tudier la littrarit et non la littrature : c'est la formule qui, il y a bientt cinquante ans, signala l'apparition de la premire tendance moderne dans les tudes littraires, le Formalisme russe. Cette phrase de Jakobson veut redfinir l'objet de la recherche; pourtant on s'est mpris assez longtemps sur sa vritable signification. Car elle ne vise pas substituer une tude immanente l'approche transcendante (psychologique, sociologique ou philosophique) qui rgnait jusqu'alors : en aucun cas on ne se limite la description d'une uvre, ce qui ne pourrait d'ailleurs pas tre l'objectif d'une science (et c'est bien d'une science qu'il s'agit). Il serait plus juste de dire que, au lieu de projeter l'uvre sur un autre type de discours, on la projette ici sur le discours littraire. On tudie non pas l'uvre mais les virtualits du discours littraire, qui l'ont rendue possible : c'est ainsi que les tudes littraires pourront devenir une science de la littrature.

Sens et interprtation. Mais de mme que pour connatre le langage on doit d'abord tudier les langues, pour accder au discours littraire, nous devons le saisir dans des uvres concrtes. Un problme se pose ici : comment choisir parmi les multiples significations, qui surgissent au cours de la lecture celles qui ont trait la littrarit? Comment isoler le domaine de ce qui est proprement littraire, en laissant la psychologie et l'histoire celui qui leur revient? Pour faciliter ce travail de description, nous nous proposons de dfinir deux notions prliminaires : le sens et Y interprtation.

Le sens (ou la fonction) d'un lment de l'uvre, c'est sa possibilit d'entrer en corrlation avec d'autres lments de cette uvre et avec l'uvre entire *. Le sens d'une mtaphore est de s'opposer telle autre image ou d'tre plus intense qu'elle un ou plusieurs degrs. Le sens d'un monologue peut tre de caractriser un personnage. C'est au sens des lments de l'uvre que pensait Flaubert lorsqu'il crivait : II n'y a point dans mon livre une description isole, gratuite; toutes servent mes personnages et ont une influence lointaine ou immdiate sur l'action. Chaque lment de l'uvre a un ou plusieurs sens (sauf si celle-ci est dficiente), qui sont en nombre fini et qu'il est possible d'tablir une fois pour toutes.

1. Cf. Tynianov, De l'volution littraire , p. 123; ici comme partout dans ce texte, les citations des formalistes russes renvoient au recueil Thorie de la Littrature, Ed. du Seuil, 1965; nous l'indiquerons dornavant par TL.

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II n'en est pas de mme quant l'interprtation. L'interprtation d'un lment de l'uvre est diffrente suivant la personnalit du critique, ses positions idologiques, suivant l'poque. Pour tre interprt, l'lment est inclus dans un systme qui n'est pas celui de l'uvre mais celui du critique. L'interprtation d'une mtaphore peut tre par exemple une conclusion sur les pulsions de mort du pote ou sur son attirance pour tel lment de la nature plutt que pour tel autre. Le mme monologue peut alors tre interprt comme une ngation de l'ordre existant ou, disons, comme une mise en question de la condition humaine. Ces interprtations peuvent tre justifies et elles sont, de toutes les faons, ncessaires; mais n'oublions pas que ce sont l des interprtations.

L'opposition entre sens et interprtation d'un lment de l'uvre correspond la distinction classique de Frege entre Sinn et Vorstellung. Une description de l'uvre vise le sens des lments littraires ; la critique cherche leur donner une interprtation.

Le sens de l'uvre. Mais alors, nous dira-t-on, que devient l'uvre elle- mme? Si le sens de chaque lment rside dans sa possibilit de s'intgrer dans un systme qui est l'uvre, cette dernire aurait-elle un sens?

Si l'on dcide que l'uvre est la plus grande unit littraire, il est vident que la question du sens de l'uvre n'a pas de sens. Pour avoir un sens l'uvre doit tre incluse dans un systme suprieur. Si on ne le fait pas, il faut avouer que l'uvre n'a pas de sens. Elle n'entre en rapport qu'avec elle-mme, c'est donc un index sui, elle s'indique elle-mme sans renvoyer aucun ailleurs.

Mais c'est une illusion, de croire que l'uvre a une existence indpendante. Elle apparat dans un univers littraire peupl par les uvres dj existantes et c'est l qu'elle s'intgre. Chaque uvre d'art entre dans des rapports complexes avec les uvres du pass qui forment, suivant les poques, diffrentes hirarchies. Le sens de Madame Bovary est de s'opposer la littrature romantique. Quant son interprtation, elle varie suivant les poques et les critiques.

Notre tche ici est de proposer un systme de notions qui pourront servir l'tude du discours littraire. Nous nous sommes limits, d'une part, aux uvres en prose, et de l'autre, un certain niveau de gnralit dans l'uvre : celui du rcit. Pour tre la plupart du temps l'lment dominant dans la structure des uvres en prose, le rcit n'en est pour autant le seul. Parmi les uvres particulires que nous analyserons, nous reviendrons le plus souvent sur les Liaisons dangereuses.

Histoire et discours. Au niveau le plus gnral, l'uvre littraire a deux aspects : elle est en mme temps une histoire et un discours. Elle est histoire, dans ce sens qu'elle voque une certaine ralit, des vnements qui se seraient passs, des personnages qui, de ce point de vue, se confondent avec ceux de la vie relle. Cette mme histoire aurait pu nous tre rapporte par d'autres moyens ; par un film, par exemple; on aurait pu l'apprendre par le rcit oral d'un tmoin, sans qu'elle soit incarne dans un livre. Mais l'uvre est en mme temps discours : il existe un narrateur qui relate l'histoire; et il y a en face de lui un lecteur qui la peroit. A ce niveau, ce ne sont pas les vnements rapports qui comptent mais la faon dont le narrateur nous les a fait connatre. Les notions d'histoire et de discours ont t dfinitivement introduites dans les tudes du langage aprs leur formulation catgorique par E. Benveniste.

Ce sont les formalistes russes qui, les premiers, ont isol ces deux notions qu'ils appelaient fable ( ce qui s'est effectivement pass ) et sujet ( la faon dont le

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lecteur en a pris connaissance ) (Tomachevski, TL, p. 268). Mais Laclos avait dj bien senti l'existence de ces deux aspects de l'oeuvre, et il a crit deux introductions : la Prface du Rdacteur nous introduit l'histoire, l'Avertissement de l'diteur, au discours. Chklovski dclarait que l'histoire n'est pas un lment artistique mais un matriau prlittraire; seul le discours tait pour lui une construction esthtique. Il croyait pertinent pour la structure de l'uvre le fait que le dnouement soit plac avant le nud de l'intrigue; mais non le fait que le hros accomplisse tel acte au lieu de tel autre (en pratique les formalistes tudiaient l'un et l'autre). Pourtant les deux aspects, l'histoire et le discours, sont tous deux galement littraires. La rhtorique classique se serait occupe des deux : l'histoire relverait de Yinventio, le discours de la dispositio.

Trente ans plus tard, dans un lan de repentir, le mme Chklovski passait d'un extrme l'autre, en affirmant : II est impossible et inutile de sparer la partie vnementielle de son agencement compositionnel, car il s'agit toujours de la mme chose : la connaissance du phnomne (0 xudozhestvennoj proze, p. 439). Cette affirmation nous parat tout aussi inadmissible que la premire : c'est oublier que l'uvre a deux aspects et non un seul. Il est vrai qu'il n'est pas toujours facile de les distinguer; mais nous croyons que, pour comprendre l'unit mme de l'uvre, il faut d'abord isoler ces deux aspects. C'est ce que nous allons tenter ici.

I. LE RCIT COMME HISTOIRE

II ne faut pas croire que l'histoire corresponde un ordre chronologique idal. Il suffit qu'il y ait plus d'un personnage pour que cet ordre idal devienne extrmement loign de l'histoire naturelle . La raison en est que, pour sauvegarder cet ordre, nous devrions sauter chaque phrase d'un personnage un autre pour dire ce que ce second personnage faisait pendant ce temps-l . Car l'histoire est rarement simple : elle contient le plus souvent plusieurs fils et ce n'est qu' partir d'un certain moment que ces fils se rejoignent.

L'ordre chronologique idal est plutt un procd de prsentation, tent dans des uvres rcentes, et ce n'est pas lui que nous nous rfrons en parlant de l'histoire. Cette notion correspond plutt un expos pragmatique de ce qui s'est pass. L'histoire est donc une convention, elle n'existe pas au niveau des vnements eux-mmes. Le rapport d'un agent de police sur un fait divers suit prcisment les normes de cette convention, il expose les vnements le plus clairement possible (alors que l'crivain qui en tire l'intrigue de son rcit passera sous silence tel dtail important pour ne nous le rvler qu' la fin). Cette convention est si largement rpandue que la dformation particulire faite par l'crivain dans sa prsentation des vnements est confronte prcisment avec elle et non avec l'ordre chronologique. L'histoire est une abstraction car elle est toujours perue et raconte par quelqu'un, elle n'existe pas en soi .

Nous distinguerons, en ne nous cartant pas en cela de la tradition, deux niveaux de l'histoire.

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a) Logique des actions.

Essayons tout d'abord de considrer les actions dans un rcit en elles-mmes, sans tenir compte du rapport qu'elles entretiennent avec les autres lments. Quel hritage nous a lgu ici la potique classique?

Les rptitions. Tous les commentaires sur la technique du rcit reposent sur une simple observation : dans toute uvre, il existe une tendance la rptition, qu'elle concerne l'action, les personnages ou bien des dtails de la description. Cette loi de la rptition, dont l'extension dborde largement l'uvre littraire, se prcise dans p