herbert marcuse et la crise étudiante - core .marcuse envisage, au contraire, la possibilité d'une

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  • Copie de consetvation et de diffusion, disponible en format lectronique sur le serveur WEB du CDC : URL = http://vwwv.cdc.qc.ca/prospective5/5/lazure-5-'-1969.pdf Article revue Proswectives. Volume 5. Numro 1

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    Herbert Marcuse et la crise tudiante

    par Jacques LAZURE *

    SURTOUT dans le milieu des jeunes, Herbert Marcuse passe pour le nouveau prophte de la socit contem- poraine. En l'espace de quelques annes, son toile a mont en flche dans le firmament de la gloire et de la renomme. Au panthon intellectuel, c'est un nou- veau dieu, tout le moins un dmiurge, qui vient de prendre place !

    Cette ascension subite et vertigineuse se com- prend-elle, se justifje-t-elle? Les jeunes ont-ils raison de difier ainsi ce philosophe la pense austre? Pourquoi, malgr toutes les asprits de ses discours philosophiques, le reconnaissent-ils instinctivement comme leur @re et leur porte-parole? Quel est le message prcis que ce visionnaire contemporain apporte notre socit et en quoi s'insre-t-il au mur mme des aspirations les plus secrtes et les plus fortes de l'humanit, surtout de celle qui se lance dans la vie avec la fougue et l'espoir de la jeunesse ? En d'autres termes, quelle est la pense de Marcuse et que reprsente-t-elle, pour le Qubec, h l'heure de son volution rapide et des mouvements de contesta- tion qui se jouent sur sa scne? C'est toutes ces questions que j'essaierai de donner une bauche de rponse, en prsentant une revue de trois des princi-

    * L'auteor est responsable de la recherche au service de PEducation permanente de PUniversitt de Montrai et reprt- sentant de ce service auprs de 1'OpCration Depart (Mont- rhl) , de la direction gnrale de 1'Education pemanente. minist&re de I'Education.

    paux ouvrages de Marcuse: Eros et civilisation, I'Hom- me unidimensionnel et la Fin de i'utopie. En ralit6, finsisterai beaucoup plus sur l'expos de sa pense; de la sorte, il sera relativement f ade d'en discerner les rapports avec la crise tudiante.

    Il y a prs de quinze ans dj, Marcuse prsentait, dans Erm et civilisation, le noyau des ides force qu'il dveloppera tout au long de ses ouvrages post- rieurs. Dans cette tude abstraite et svre qui, en passant, n'est pas particulirement apte exciter les a zones rognes a de la pense, encore moins celles du wrps, Marcuse fait une critique incisive de la thorie freudienne a selon laquelle la civilisation est fonde sur l'assujettissement permanent des instincts humains a (p. 15). Pour Freud, en effet, a la libre satisfaction des besoins instinctueis de l'homme est incompatible avec la socit civibe a (ibid.). Celle-ci exige, de faon invitable et irrversible, une rpression de plus en plus forte. Dans la pense de Freud, en somme, la civilisation implique ni plus ni moins a le sacrifice systmatique de la libido, son dtourne- ment rigoureusement impos vers des activits et des manifestations socialement utiles a (ibid.). Marcuse n'accepte pas ce point de vue freudien, non pas dans le sens qu'il rejette l'observation de Freud selon la- quelle la civilisation occidentale serait concrtement rpressive, mais plut dans le sens qu'a wnteste la thorie de Freud tablissant que toute civilisation serait essentiellement rgpressive.

  • Marcuse envisage, au contraire, la possibilit d'une civilisation non rpressive, et c'est ce quoi il se consacre dans la deuxime partie de son ouvrage inti- tule a Au-del du principe de ralit D. Auparavant, dans la premire partie, il avait analys, l'aide des concepts freudiens, la civilisation occidentale a sous la domination du principe de ralit I>. Cette civilisa- tion, en effet, a substitu le principe de ralit au principe de plaisir. A cause des exigences de l'environ- nement naturel et humain, l'homme en est arriv sacrifier son dsir instinctuel de plaisir, de a satis- faction pleine et sans douleur de ses besoins D (p. 24) une organisation rationnelle et utile de sa vie et du cosmos. Ce fut le triomphe du principe de ralit6. Par le fait mme, il s'est opr un changement s- rieux dans le systme de valeurs des individus. A la satisfaction immdiate ils ont prfr la satisfaction remise, au plaisir la restriction du plaisir, la joie ou au jeu la peine ou le travail, la rceptivit la pro- ductivit, l'absence de refoulement la scurit.

    Marcuse ne nie pas que cette civilisation occiden- tale, a sous la domination du principe de ralit D, ait apport et apporte encore l'homme des avantages incontestables. a: Elle lve le niveau de la culture matrielle, facilite l'obtention des biens de consom- mation, rend le confort et le luxe meilleur march, entrane des secteurs toujours plus vastes dans l'orbite de l'industrie. B (p. 94). Mais Marcuse s'vertue montrer tous les cts ngatifs et opprimants de ces avantages. De tels bienfaits engendrs par la civilisa- tion occidentale, qui en est une de rendement et de productivit, sont apparus dans un climat de rpres- sion et de domination des individus, allant mme jus- qu'au totalitarisme. Bien plus, ils tendent eux-mmes, en raison prcisment de leur efficacit, renforcer cette rpression et la rendre encore plus envahissante. Si la domination et l'alination de l'homme, parce que fondes sur une division et sur une organisation du travail tout orientes vers une production et une con- sommation croissantes des biens matriels, se font de plus en plus rationnelles, efficaces et productives, elles deviennent aussi et du mme coup de plus en plus impersonnelles, objectives et universelles. L'homme perd sa libert individuelle; il n'est plus une valeur et une fin en soi. Il est asservi un systme de travail social obligatoire impliquant essentiellement des acti- vis inhumaines, mcaniques et routinires. Ce contrle social, cette manipulation collective de la conscience individuelle s'tendent mme des rgions jusque-l restes libres. a La promotion des activits de loisirs abtissantes, l'organisation monopoliste de l'informa- tion, I'an6antissement de toute vritable opposition

    au systme tabli, le triomphe des idologies anti- intellectuelles sont des exemples de cette tendance 3. (p. 89). L'homme devient tellement domin par le systme et si suavement domin, qu'il en amve se chloroformer la conscience, ne plus tre capable de rbellion contre la domination. Celle-ci se rationalise de plus en plus, se dpersonnalise, au point de se ptrifier a en un systme d'administration objective B (p. 92), contre lequel il apparat extrmement difficile de lutter, puisque les adversaires ne sont plus personnellement identifiables et puisque, en fin de compte, ce systme procure un niveau de vie plus lev. Mais ce meilleur niveau de vie a se trouve compens par les contrles envahissants sur la vie des gens a (p. 94). Il faudrait s'attaquer ii toutes les insti- tutions anonymes, au systme entier de ce type de socit ax avant tout sur les techniques et le progrs matriel, pour esprer en modifier le caractre profon- dment alinant.

    Marcuse, l'encontre de Freud, croit de toutes ses forces la possibilit d'une civilisation non rpressive. Bien plus, il voit, au sein mme de la rpression ac- tuelle, des possibilits de libration humaine scrtes par le systme prsent. a Les progrs de l'alination eux-mmes augmentent le potentiel de liber t... Sou- lage des exigences de la domination, la rduction quantitative du temps et de l'nergie consacrs au travail (spcialement par l'automation) conduirait une modification qualitative de l'existence humaine: c'est le temps libre plutt que le temps de travail qui dterminerait son contenu. Le domaine croissant de la libert deviendrait vraiment le domaine du jeu libre des facults individuelles B. (p. 193).

    Ce n'est pas, toutefois, ii n'importe quelles con- ditions que se raliserait cette socit non rpressive. Il faudra que le principe de plaisir (ce que l'auteur appelle Eros), jusqu'ici refoul par le principe de ralit et de rendement, reprenne sa place premire et commande ainsi le dveloppement de la nouvelle civilisation. Cela revient dire qu'il faudra une a libration de besoins instinctuels et de satisfactions qui taient demeurs jusque-l tabous ou refouls rr (p. 10) ; la civilisation devra rechercher avant tout la satisfaction intgrale des instincts et des besoins fonda- mentaux de l'homme, au lieu de s'esquinter & une pro- duction de biens sans cesse accrue; il faudra, en dfi- nitive, que 1'Eros triomphe de l'utile et du rationnel.

    Par l, Marcuse ne prne pas un retour pur et simple la biologie de l'instinct brut. Pour lui, il existe une forme valable et ncessaire de rpression ou de restriction des instincts: ceile qui consiste dans

  • ale pouvoir de matriser et de guider les pulsions ins- tinctuelles, de transformer des ncessits biologiques en dsirs et besoins individuels B (p. 44). De telles restrictions des instincts, qui augmentent la satisfaction plutt qu'elles ne la diminuent, mme si elles suppo- sent une certaine forme du principe de ralit, a cons- tituent la forme humaine du principe de plaisir ... elles sont devenues le privilge et la distinction de l'homme et l'ont rendu capable de transformer la ncessit aveugle de la satisfaction du besoin en satisfaction dsire s (pp. 44-45). C'est plutt contre les restric- tions et les contrles additionnels naissant des institu- tions spcifiques de la domination sociale (ce qu'il appelle la a sur-rpression D) que l'auteur s'insurge avec force.

    Donc, Marcuse veut revenir la libration et la suprmatie d'Eros, la satisfaction des instincts et des besoins vitaux de l'individu, mais dans la rationalit, au point prcis o la raison et le bonheur convergent. C'est la naissance de la nouvelle rationalit de la satisfaction, tendant non pas supprimer le travail, mais en liminer le ct laborieux, rpressif et alinant. Les relations de travail deviendraient ainsi a libidineuses r> c'est--dire tout imbibes des val