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Literatura Francesa

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  • Honor de BalzacTrait de la vie lgante

    (1833)

    CHAPITRE PREMIERProlgomnes

    Mens agitat molem.VIRGILE.

    L'esprit d'un homme se devine la manire dont il porte sa canne.

    TRADUCTION FASHIONABLE.

    La civilisation a chelonn les hommes sur trois grandes lignes... Il nousaurait t facile de colorier nos catgories la manire de M. CharlesDupin ; mais, comme le charlatanisme serait un contre-sens dans unouvrage de philosophie chrtienne, nous nous dispenserons de mler lapeinture aux x de l'algbre, et nous tcherons, en professant les doctrines lesplus secrtes de la vie lgante, d'tre compris mme de nos antagonistes,les gens en bottes revers.

    Or, les trois classes d'tres crs par les murs modernes sont :L'homme qui travaille ;L'homme qui pense ;L'homme qui ne fait rien.De l trois formules d'existence assez compltes pour exprimer tous les

    genres de vie, depuis le roman potique et vagabond du bohme jusqu'l'histoire monotone et somnifre des rois constitutionnels :La vie occupe ;

    La vie d'artiste ;La vie lgante.

    De la vie occupe

    Le thme de la vie occupe n'a pas de variantes. En faisant uvre de sesdix doigts, l'homme abdique toute une destine ; il devient un moyen, et,malgr toute notre philanthropie, les rsultats obtiennent seuls notre

  • admiration. Partout l'homme va se pmant devant quelques tas de pierres,et, s'il se souvient de ceux qui les ont amoncels, c'est pour les accabler desa piti ; si l'architecte lui apparat encore comme une grande pense, sesouvriers ne sont plus que des espces de treuils et restent confondus avecles brouettes, les pelles et les pioches.

    Est-ce une injustice ? non. Semblables aux machines vapeur, leshommes enrgiments par le travail se produisent tous sous la mme formeet n'ont rien d'individuel. L'homme-instrument est une sorte de zro social,dont le plus grand nombre possible ne composera jamais une somme, s'iln'est prcd par quelques chiffres.

    Un laboureur, un maon, un soldat, sont les fragments uniformes d'unemme masse, les segments d'un mme cercle, le mme outil dont le mancheest diffrent. Ils se couchent et se lvent avec le soleil ; aux uns, le chant ducoq ; l'autre, la diane ; celui-ci, une culotte de peau, deux aunes de drapbleu et des bottes ; ceux-l, les premiers haillons trouvs ; tous, les plusgrossiers aliments : battre du pltre ou battre des hommes, rcolter desharicots ou des coups de sabre, tel est, en chaque saison, le texte de leursefforts. Le travail semble tre pour eux une nigme dont ils cherchent le motjusqu' leur dernier jour. Assez souvent le triste pensum de leur existence estrcompens par l'acquisition d'un petit banc de bois o ils s'asseyent laporte d'une chaumire, sous un sureau poudreux, sans craindre des'entendre dire par un laquais :

    Allez-vous-en, bonhomme ! nous ne donnons aux pauvres que lelundi.

    Pour tous ces malheureux, la vie est rsolue par du pain dans la huche, etl'lgance, par un bahut o il y a des hardes.

    Le petit dtaillant, le sous-lieutenant, le commis rdacteur, sont destypes moins dgrads de la vie occupe ; mais leur existence est encoremarque au coin de la vulgarit. C'est toujours du travail et toujours letreuil : seulement, le mcanisme en est un peu plus compliqu, etl'intelligence s'y engrne avec parcimonie.

    Loin d'tre un artiste, le tailleur se dessine toujours, dans la pense deces gens-l, sous la forme d'une impitoyable facture : ils abusent del'institution des faux cols, se reprochent une fantaisie comme un vol fait leurs cranciers, et, pour eux, une voiture est un fiacre dans les

  • circonstances ordinaires, une remise les jours d'enterrement ou de mariage.S'ils ne thsaurisent pas comme les manouvriers, afin d'assurer leur

    vieillesse le vivre et le couvert, l'esprance de leur vie d'abeille ne va gureau-del : car c'est la possession d'une chambre bien froide, au quatrime,rue Boucherat ; puis une capote et des gants de percale crue pour lafemme ; un chapeau gris et une demi-tasse de caf pour le mari ; l'ducationde Saint-Denis ou une demi-bourse pour les enfants, du bouilli persill deuxfois la semaine pour tous. Ni tout fait zros ni tout fait chiffres, cescratures-l sont peut-tre des dcimales.

    Dans cette cit dolente, la vie est rsolue par une pension on quelquesrentes sur le grand livre, et l'lgance par des draperies franges, un lit bateau et des flambeaux sous verre.

    Si nous montons encore quelques btons de l'chelle sociale, surlaquelle les gens occups grimpent et se balancent comme des moussesdans les cordages d'un grand btiment, nous trouvons le mdecin, le cur,l'avocat, le notaire, le petit magistrat, le gros ngociant, le hobereau, lebureaucrate, l'officier suprieur, etc.

    Ces personnages sont des appareils merveilleusement perfectionns,dont les pompes, les chanes, les balanciers, dont tous les rouages, enfin,soigneusement polis, ajusts, huils, accomplissent leurs rvolutions sousd'honorables caparaons brods. Mais cette vie est toujours une vie demouvement o les penses ne sont encore ni libres ni largement fcondes.Ces messieurs ont faire journellement un certain nombre de tours inscritssur des agendas. Ces petits livres remplacent les chiens de cour qui lesharcelaient nagure au collge, et leur remettent toute heure en mmoirequ'ils sont les esclaves d'un tre de raison mille fois plus capricieux, plusingrat qu'un souverain.

    Quand ils arrivent l'ge du repos, le sentiment de la fashion s'estoblitr, le temps de l'lgance a fui sans retour. Aussi la voiture qui lespromne est-elle marchepieds saillants plusieurs fins, ou dcrpitecomme celle du clbre Portal. Chez eux, le prjug du cachemire vitencore ; leurs femmes portent des rivires et des girandoles ; leur luxe esttoujours une pargne ; dans leur maison, tout est cossu, et vous lisez au-dessus de la loge : Parlez au suisse. Si dans la somme sociale ilscomptent comme chiffres, ce sont des units.

  • Pour les parvenus de cette classe, la vie est rsolue par le titre de baron,et l'lgance par un grand chasseur bien emplum ou par une loge Feydeau.

    L cesse la vie occupe. Le haut fonctionnaire, le prlat, le gnral, legrand propritaire, le ministre, le valet et les princes sont dans la catgoriedes oisifs et appartiennent la vie lgante.

    Aprs avoir achev cette triste autopsie du corps social, un philosopheprouve tant de dgot pour les prjugs qui amnent les hommes passerles uns prs des autres en s'vitant comme des couleuvres, qu'il a besoin dese dire : Je ne construis pas plaisir une nation, je l'accepte toute faite.

    Cet aperu de la socit, prise en masse, doit aider concevoir nospremiers aphorismes, que nous formulons ainsi :

    ILe but de la vie civilise ou sauvage est le repos.

    II

    Le repos absolu produit le spleen.

    IIILa vie lgante est, dans une large acception du terme,

    l'art d'animer le repos.

    IVL'homme habitu au travail ne peut comprendre

    la vie lgante.

    VCorollaire. Pour tre fashionable, il faut jouir du repos sans avoirpass par le travail : autrement, gagner un quaterne, tre fils de

    millionnaire, prince, sincuriste ou cumulard.

    De la vie dartiste

  • L'artiste est une exception : son oisivet est un travail, et son travail unrepos ; il est lgant et nglig tour tour ; il revt, son gr, la blouse dulaboureur, et dcide du frac port par l'homme la mode ; il ne subit pas delois : il les impose. Qu'il s'occupe ne rien faire, ou mdite un chef-d'uvre,sans paratre occup ; qu'il conduise un cheval avec un mors de bois, oumne grandes guides les quatre chevaux d'un britschka ; qu'il n'ait pasvingt-cinq centimes lui, ou jette de l'or pleines mains, il est toujoursl'expression d'une grande pense et domine la socit.

    Quand M. Peel entra chez M. le vicomte de Chateaubriand, il se trouvadans un cabinet dont tous les meubles taient en bois de chne : le ministretrente fois millionnaire vit tout coup les ameublements d'or ou d'argentmassif qui encombrent l'Angleterre crass par cette simplicit.

    L'artiste est toujours grand. Il a une lgance et une vie lui, parce que,chez lui, tout reflte son intelligence et sa gloire. Autant d'artistes, autant devies caractrises par des ides neuves. Chez eux, la fashion doit tre sansforce : ces tres indompts faonnent tout leur guise. S'ils s'emparent d'unmagot, c'est pour le transfigurer.

    De cette doctrine se dduit un aphorisme europen :

    VIUn artiste vit comme il veut, ou... Comme il peut.

    De la vie lgante

    Si nous omettions de dfinir ici la vie lgante, ce trait serait infirme.Un trait sans dfinition est comme un colonel amput des deux jambes : ilne peut plus gure aller que cahin-caha. Dfinir, c'est abrger : abrgeonsdonc.

    Dfinitions.La vie lgante est la perfection de la vie extrieure et matrielle ;Ou bien :L'art de dpenser ses revenus en homme d'esprit ;Ou encore :La science qui nous apprend ne rien faire comme les autres, en

  • paraissant faire tout comme eux ;Mais mieux peut-tre :Le dveloppement de la grce et du got dans tout ce qui nous est

    propre et nous entoure ;Ou plus logiquement :Savoir se faire honneur de sa fortune.Selon notre honorable ami, E. de G..., ce serait :La noblesse transporte dans les choses.D'aprs T.-P. Smith :La vie lgante est le principe fcondant de l'industrie.Suivant M. Jacotot, un trait sur la vie lgante est inutile, attendu qu'il

    se trouve tout entier dans Tlmaque. (Voir la Constitution de Salente.) entendre M. Cousin, ce serait, dans un ordre de penses plus lev :

    L'exercice de la raison, ncessairement accompagn de celui des sens, del'imagination et du cur, qui, se mlant aux institutions primitives, auxilluminations immdiates de l'animalisme, va teignant la vie de sescouleurs. (Voyez page 44 du Cours de l'histoire de la Philosophie, si le mot vielgante n'est pas vritablement celui de ce rbus.)

    Dans la doctrine de Saint-Simon :La vie lgante serait la plus grande maladie dont une socit puisse

    tre afflige, en partant de ce principe : Une grande fortune est un vol. Suivant Chodruc : elle est un tissu de frivolits et de billeveses.La vie lgante comporte bien toutes ces dfinitions subalternes,

    priphrases de notre aphorisme III ; mais elle renferme, selon nous, desquestions plus importantes encore, et, pour rester fidle notre systmed'abrviation, nous allons essayer de les dvelopper.

    Un peuple de riches est un rve politique impossible raliser. Unenation se compose ncessairement de gens qui produisent et de gens quiconsomment. Comment celui qui sme, plante, arrose et rcolte, est-ilprcisment celui qui mange le moins ? Ce rsultat est un mystre assezfacile dvoiler, mais que bien des gens se plaisent considrer comme unegrande pense providentielle. Nous en donnerons peut-tre l'explicationplus tard, en arrivant au terme de la voie suivie par l'humanit. Pour lemoment, au risque d'tre accus d'aristocratie, nous dirons franchementqu'un homme plac au dernier rang de la socit ne doit pas plus demander

  • compte Dieu de sa destine qu'une hutre de la sienne.Cette remarque, tout la fois philosophique et chrtienne, tranchera

    sans doute la question aux yeux des gens qui mditent quelque peu leschartes constitutionnelles, et, comme nous ne parlons pas d'autres, nouspoursuivrons.

    Depuis que les socits existent, un gouvernement a donc toujours tncessairement un contrat d'assurance conclu entre les riches contre lespauvres. La lutte intestine produite par ce prtendu partage laMontgomery allume chez les hommes civiliss une passion gnrale pour lafortune, expression qui prototype toutes les ambitions particulires ; car dudsir de ne pas appartenir la classe souffrante et vexe drivent lanoblesse, l'aristocratie, les distinctions, les courtisans, les courtisanes, etc.

    Mais cette espce de fivre qui porte l'homme voir partout des mtsde cocagne et s'affliger de ne s'y tre juch qu'au quart, au tiers ou moiti, a forcment dvelopp l'amour-propre outre mesure et engendr lavanit. Or, comme la vanit n'est que l'art de s'endimancher tous les jours,chaque homme a senti la ncessit d'avoir, comme un chantillon de sapuissance, un signe charg d'instruire les passants de la place o il perchesur le grand mt de cocagne au sommet duquel les rois font leurs exercices.Et c'est ainsi que les armoiries, les livres, les chaperons, les cheveux longs,les girouettes, les talons rouges, les mitres, les colombiers, le carreau l'glise et l'encens par le nez, les particules, les rubans, les diadmes, lesmouches, le rouge, les couronnes, les souliers la poulaine, les mortiers, lessimarres, le menu vair, l'carlate, les perons, etc., etc., taientsuccessivement devenus des signes matriels du plus ou moins de reposqu'un homme pouvait prendre, du plus ou moins de fantaisies qu'il avait ledroit de satisfaire, du plus ou moins d'hommes, d'argent, de penses, delabeurs, qu'il lui tait possible de gaspiller. Alors, un passant distinguait,rien qu' le voir, un oisif d'un travailleur, un chiffre d'un zro.

    Tout coup la Rvolution, ayant pris d'une main puissante toute cettegarde-robe invente par quatorze sicles, et l'ayant rduite en papier-monnaie, amena follement un des plus grands malheurs qui puissentaffliger une nation. Les gens occups se lassrent de travailler tout seuls ; ilsse mirent en tte de partager la peine et le profit, par portions gales, avecde malheureux riches qui ne savaient rien faire, sinon se gaudir en leur

  • oisivet !...Le monde entier, spectateur de cette lutte, a vu ceux-l mmes qui

    s'taient le plus affols de ce systme le proscrire, le dclarer subversif,dangereux, incommode et absurde, sitt que, de travailleurs, ils se furentmtamorphoss en oisifs.

    Aussi, de ce moment, la socit se reconstitua, se rebaronifia, serecomtifia, s'enrubanisa, et les plumes de coq furent charges d'apprendreau pauvre peuple ce que les perles hraldiques lui disaient jadis : Vade retro,Satanas !... Arrire de nous, PKINS !... La France, pays minemmentphilosophique, ayant expriment, par cette dernire tentative, l'utilit, lascurit du vieux systme d'aprs lequel se construisaient les nations, revintd'elle-mme, grce quelques soldats, au principe en vertu duquel laTrinit a mis en ce bas monde des valles et des montagnes, des chnes etdes gramines.

    Et en l'an de grce 1804, comme en l'an MCXX, il a t reconnu qu'il estinfiniment agrable, pour un homme ou une femme, de se dire en regardantses concitoyens : Je suis au-dessus d'eux ;je les clabousse, je les protge, jeles gouverne, et chacun voit clairement que je les gouverne, les protge etles clabousse ; car un homme qui clabousse, protge ou gouverne lesautres, parle, mange, marche, boit, dort, tousse, s'habille, s'amuse autrementque les gens clabousss, protgs et gouverns.

    Et la VIE LGANTE a surgi !...Et elle s'est lance, toute brillante, toute neuve, toute vieille, toute

    jeune, toute fire, toute pimpante, toute approuve, corrige, augmente etressuscite par ce monologue merveilleusement moral, religieux,monarchique, littraire, constitutionnel, goste : J'clabousse,jeprotge,je... , etc.

    Car les principes d'aprs lesquels se conduisent et vivent les gens quiont du talent, du pouvoir ou de l'argent, ne ressembleront jamais ceux dela vie vulgaire.

    Et personne ne veut tre vulgaire !...La vie lgante est donc essentiellement la science des manires.Maintenant, la question nous semble suffisamment abrge et aussi

    subtilement pose que si S. E. le comte Ravez s'tait charg de la proposer la premire Chambre septennale.

  • Mais quelle gent commence la vie lgante, et tous les oisifs sont-ilsaptes en suivre les principes ?

    Voici deux aphorismes qui doivent rsoudre tous les doutes et servir depoint de dpart nos observations fashionables :

    VIIPour la vie lgante, il n'y a d'tre complet

    que le centaure, l'homme en tilbury.

    VIIIIl ne suffit pas d'tre devenu ou de natre riche pour mener une

    vie lgante : il faut en avoir le sentiment.

    Ne fais pas le prince, a dit avant nous Solon, si tu n'as pas appris l'tre.

    CHAPITRE IIDu sentiment de la vie lgante

    La complte entente du progrs social peut seule produire le sentimentde la vie lgante. Cette manire de vivre n'est-elle pas l'expression desrapports et des besoins nouveaux crs par une jeune organisation djvirile ? Pour s'en expliquer le sentiment et le voir adopt par tout le monde,il est donc ncessaire d'examiner ici l'enchanement des causes qui ont faitclore la vie lgante du mouvement mme de notre rvolution ; carautrefois elle n'existait pas.

    En effet, jadis le noble vivait sa guise et restait toujours un tre part.Seulement, les faons du courtisan remplaaient, au sein de ce peuple talons rouges, les recherches de notre vie fashionable. Encore le ton de la courn'a-t-il dat que de Catherine de Mdicis. Ce furent nos deux reinesitaliennes qui importrent en France les raffinements du luxe, la grce desmanires et les feries de la toilette. L'uvre que commena Catherine, enintroduisant l'tiquette (voir ses lettres Charles IX), en entourant le trnede supriorits intellectuelles, fut continue par les reines espagnoles,influence puissante qui rendit la cour de France arbitre et dpositaire des

  • dlicatesses inventes, tour tour, et par les Maures et par l'Italie.Mais, jusqu'au rgne de Louis XV, la diffrence qui distinguait le

    courtisan du noble ne se trahissait gure que par des pourpoints plus oumoins chers, par des bottines plus ou moins vases, une fraise, unechevelure plus ou moins musque, et par des mots plus ou moins neufs. Celuxe, tout personnel, n'tait jamais complt par un ensemble dansl'existence. Cent mille cus, profusment jets dans un habillement, dans unquipage, suffisaient pour toute une vie. Puis un noble de province pouvaitse mal vtir et savoir lever un de ces difices merveilleux, notre admirationd'aujourd'hui et le dsespoir de nos fortunes modernes, tandis qu'uncourtisan richement mis et t fort embarrass de recevoir deux femmeschez lui. Une salire de Benvenuto Cellini, achete au prix de la ranon d'unroi, s'levait souvent sur une table entoure de bancs.

    Enfin, si nous passons de la vie matrielle la vie morale, un noblepouvait faire des dettes, vivre dans les cabarets, ne pas savoir crire ouparler, tre ignorant, stupide, prostituer son caractre, dire des niaiseries, ildemeurait noble. Le bourreau et la loi le distinguaient encore de tous lesexemplaires de Jacques Bonhomme (l'admirable type des gens occups), enlui tranchant la tte, au lieu de le pendre. On et dit le civis romanus enFrance : car, vritables esclaves, les Gaulois taient devant lui comme s'ilsn'existaient pas.

    Cette doctrine fut si bien comprise, qu'une femme de qualit s'habillaitdevant ses gens, comme s'ils eussent t des bufs, et ne se dshonorait pasen chipant l'argent des bourgeois (voir la conversation de la duchesse deTallard dans le dernier ouvrage de M. Barrire) ; que la comtesse d'Egmontne croyait pas commettre d'infidlit en aimant un vilain ; que madame deChaulnes affirmait qu'une duchesse n'avait pas d'ge pour un roturier, etque M. Joly de Fleury considrait logiquement les vingt millions decorvables comme un accident dans l'tat.

    Aujourd'hui, les nobles de 1804 ou de l'an 1520 ne reprsentent plusrien. La Rvolution n'tait qu'une croisade contre les privilges, et samission n'a pas t tout fait vaine. Mais, malgr l'amlioration apparenteimprime l'ordre social par le mouvement de 1789, l'abus ncessaire queconstitue l'ingalit des fortunes s'est rgnr sous de nouvelles formes.N'avons-nous pas, en change d'une fodalit risible et dchue, la triple

  • aristocratie de l'argent, du pouvoir et du talent, qui, toute lgitime qu'elleest, n'en jette pas moins sur la masse un poids immense, en lui imposant lepatriciat de la banque, le ministrialisme et la balistique des journaux et dela tribune, marchepieds des gens de talent ? Ainsi, tout en consacrant, parson retour la monarchie constitutionnelle, une mensongre galitpolitique, la France n'a jamais que gnralis le mal : car nous sommes unedmocratie de riches. Avouons-le, la grande lutte du XVIIIe sicle tait uncombat singulier entre le tiers tat et les ordres. Le peuple n'y fut quel'auxiliaire des plus habiles. Aussi, en octobre 1830, il existe encore deuxespces d'hommes : les riches et les pauvres, les gens en voiture et les gens pied, ceux qui ont pay le droit d'tre oisifs et ceux qui tentent de l'acqurir.La socit s'exprime en deux termes, mais la proposition reste la mme. Leshommes doivent toujours les dlices de la vie et le pouvoir au hasard qui,jadis, crait les nobles ; car le talent est un bonheur d'organisation, commela fortune patrimoniale en est un de naissance.

    Du moment que deux livres de parchemin ne tiennent plus lieu de tout,o le fils naturel d'un baigneur millionnaire et un homme de talent ont lesmmes droits que le fils d'un comte, nous ne pouvons plus tre distinctiblesque par notre valeur intrinsque. Alors, dans notre socit, les diffrencesont disparu : il n'y a plus que des nuances. Aussi le savoir-vivre, l'lgancedes manires, le je ne sais quoi, fruit d'une ducation complte, forment laseule barrire qui spare l'oisif de l'homme occup. S'il existe un privilge, ildrive de la supriorit morale.

    De l le haut prix attach, par le plus grand nombre, l'instruction, lapuret du langage, la grce du maintien, la manire plus ou moins aisedont une toilette est porte, la recherche des appartements, enfin laperfection de tout ce qui procde de la personne. N'imprimons-nous pasnos murs, notre pense, sur tout ce qui nous entoure et nous appartient ? Parle, marche, mange ou habille-toi, et je te dirai qui tu es , a remplacl'ancien proverbe, expression de cour, adage de privilgi. Aujourd'hui, unmarchal de Richelieu est impossible. Un pair de France, un prince mme,risque de tomber au-dessous d'un lecteur cent cus, s'il se dconsidre :car il n'est permis personne d'tre impertinent ou dbauch. Plus leschoses ont subi l'influence de la pense, plus les dtails de la vie se sontennoblis, purs, agrandis.

  • Telle est la pente insensible par laquelle le christianisme de notrervolution a renvers le polythisme de la fodalit, par quelle filiation unsentiment vrai a respir jusque dans les signes matriels et changeants denotre puissance. Et voil comment nous sommes revenus au point d'onous sommes partis : l'adoration du veau d'or. Seulement, l'idole parle,marche, pense, en un mot, elle est un gant. Aussi le pauvre JacquesBonhomme est-il bt pour longtemps. Une rvolution populaire estimpossible aujourd'hui. Si quelques rois tombent encore, ce sera, comme enFrance, par le froid mpris de la classe intelligente.

    Pour distinguer notre vie par de l'lgance, il ne suffit donc plusaujourd'hui d'tre noble ou de gagner un quaterne l'une des loterieshumaines, il faut encore avoir t dou de cette indfinissable facult(l'esprit de nos sens peut-tre !) qui nous porte toujours choisir les chosesvraiment belles ou bonnes, les choses dont l'ensemble concorde avec notrephysionomie, avec notre destine. C'est un tact exquis, dont le constantexercice peut seul faire dcouvrir soudain les rapports, prvoir lesconsquences, deviner la place ou la porte des objets, des mots, des ideset des personnes ; car, pour nous rsumer, le principe de la vie lgante estune haute pense d'ordre et d'harmonie, destine donner de la posie auxchoses. De l cet aphorisme :

    IXUn homme devient riche ; il nat lgant.

    Appuy sur de telles bases, vu de cette hauteur, ce systme d'existencen'est donc plus une plaisanterie phmre, un mot vide ddaign par lespenseurs comme un journal lu. La vie lgante repose, au contraire, sur lesdductions les plus svres de la constitution sociale. N'est-elle pasl'habitude et les murs des gens suprieurs qui savent jouir de la fortune etobtenir du peuple le pardon de leur lvation, en faveur des bienfaits rpandus par leurs lumires ? N'est-elle pas l'expression des progrs faitspar un pays, puisqu'elle en reprsente tous les genres de luxe ? Enfin, si elleest l'indice d'une nature perfectionne, tout homme ne doit-il pas dsirerd'en tudier, d'en surprendre les secrets ?

    Alors, il n'est donc plus indiffrent de mpriser ou d'adopter les

  • fugitives prescriptions de la MODE, car mens agitat molem : l'esprit d'unhomme se devine la manire dont il tient sa canne. Les distinctionss'avilissent ou meurent en devenant communes ; mais il existe unepuissance charge d'en stipuler de nouvelles, c'est l'opinion : or, la mode n'ajamais t que l'opinion en matire de costume. Le costume tant le plusnergique de tous les symboles, la Rvolution fut aussi une question demode, un dbat entre la soie et le drap. Mais, aujourd'hui, la MODE n'est plusrestreinte au luxe de la personne. Le matriel de la vie, ayant t l'objet duprogrs gnral, a reu d'immenses dveloppements. Il n'est pas un seul denos besoins qui n'ait produit une encyclopdie, et notre vie animale serattache l'universalit des connaissances humaines. Aussi, en dictant leslois de l'lgance, la mode embrasse-t-elle tous les arts. En accueillant, ensignalant le progrs, elle se met la tte de tout : elle fait les rvolutions dela musique, des lettres, du dessin et de l'architecture. Or, un trait de la vielgante, tant la runion des principes incommutables qui doivent dirigerla manifestation de notre pense par la vie extrieure, est en quelque sorte lamtaphysique des choses.

    CHAPITRE IIIDogmes

    MONOGRAPHIE DE LA VERTU.Songez aussi, madame, qu'il y a des

    perfections rvoltantes.(Ouvrage indit de l'auteur)

    L'glise reconnat sept pchs capitaux et n'admet que trois vertusthologales. Nous avons donc sept principes de remords contre trois sourcesde consolation ! Nulle crature humaine, sans en excepter sainte Thrse nisaint Franois d'Assise, n'a pu chapper aux consquences de cetteproposition fatale.

    Malgr sa rigueur, ce dogme gouverne le monde lgant comme ildirige l'univers catholique. Le mal sait stipuler des accommodements, lebien suit une ligne svre. De cette loi ternelle, nous pouvons extraire unaxiome confirm par tous les dictionnaires des cas de conscience :

  • XLe bien n'a qu'un mode, le mal en a mille.

    Ainsi la vie lgante a ses pchs capitaux et ses trois vertus cardinales.Oui, l'lgance est une et indivisible, comme la Trinit, comme la libert,comme la vertu. De l rsultent les plus importants de tous nos aphorismesgnraux :

    XILe principe constitutif de l'lgance est l'unit.

    XIIIl n'y a pas d'unit possible sans la propret,sans l'harmonie, sans la simplicit relative.

    Mais ce n'est point la simplicit plutt que l'harmonie, ni l'harmonieplutt que la propret, qui produisent l'lgance : elle nat d'uneconcordance mystrieuse entre ces trois vertus primordiales. La crerpartout et soudain est le secret des esprits nativement distingus.

    En analysant toutes les choses de mauvais got qui entachent lestoilettes, les appartements, les discours ou le maintien d'un inconnu, lesobservateurs trouveront toujours qu'elles pchent par des infractions plusou moins sensibles cette triple loi de l'unit.

    La vie extrieure est une sorte de systme organis, qui reprsente unhomme aussi exactement que les couleurs du colimaon se reproduisent sursa coquille. Aussi, dans la vie lgante, tout s'enchane et se commande.Quand M. Cuvier aperoit l'os frontal, maxillaire ou crural de quelque bte,n'en induit-il pas toute une crature, ft-elle antdiluvienne, et n'enreconstruit-il pas aussitt un individu class, soit parmi les sauriens ou lesmarsupiaux, soit parmi les carnivores ou les herbivores ?... Jamais cethomme ne s'est tromp : son gnie lui a rvl les lois unitaires de la vieanimale.

    De mme, dans la vie lgante, une seule chaise doit dterminer touteune srie de meubles, comme l'peron fait supposer un cheval. Telle toilette

  • annonce telle sphre de noblesse et de bon got. Chaque fortune a sa base etson sommet. Jamais les Georges Cuvier de l'lgance ne s'exposent porterdes jugements errons : ils vous diront quel nombre de zros, dans lechiffre des revenus, doivent appartenir les galeries de tableaux, les chevauxde race pure, les tapis de la Savonnerie, les rideaux de soie diaphane, leschemines de mosaque, les vases trusques et les pendules surmontesd'une statue chappe au ciseau des Cortot ou des David. Apportez-leurenfin une seule patre : ils en dduiront tout un boudoir, une chambre, unpalais.

    Cet ensemble rigoureusement exig par l'unit rend solidaires tous lesaccessoires de l'existence ; car un homme de got juge, comme un artiste,sur un rien. Plus l'ensemble est parfait, plus un barbarisme y est sensible. Iln'y a qu'un sot ou un homme de gnie qui puisse mettre une bougie dansun martinet. Les applications de cette grande loi fashionable furent biencomprises de la femme clbre (madame T.. ) laquelle nous devons cetaphorisme :

    XIIIOn connat l'esprit d'une matresse de maison

    en franchissant le seuil de sa porte.

    Cette vaste et perptuelle image qui reprsente votre fortune ne doitjamais en tre le spcimen infidle ; car vous seriez plac entre deuxcueils : l'avarice ou l'impuissance. Or, trop vain comme trop modeste, vousn'obissez plus cette unit, dont la moindre des consquences estd'amener un heureux quilibre entre vos forces productrices et votre formeextrieure.

    Une faute aussi capitale dduit toute une physionomie.Premier terme de cette proposition, l'avarice a dj t juge ; mais, sans

    pouvoir tre accuss d'un vice aussi honteux, beaucoup de gens, jalouxd'obtenir deux rsultats, tchent de mener une vie lgante avec conomie.Ceux-l parviennent srement un but : ils sont ridicules. Ne ressemblent-ils pas, tout moment, des machinistes inhabiles dont les dcorationslaissent apercevoir les ressorts, les contre-poids et les coulisses ? manquant

  • ainsi ces deux axiomes fondamentaux de la science :

    XIVL'effet le plus essentiel de l'lgance est de cacher les moyens.

    XVTout ce qui rvle une conomie est inlgant

    En effet, l'conomie est un moyen. Elle est le nerf d'une bonneadministration, mais elle ressemble l'huile qui donne de la souplesse et dela douceur aux roues d'une machine : il ne faut ni la voir ni la sentir.

    Ces inconvnients ne sont pas les seuls chtiments dont les gensparcimonieux soient punis. En restreignant le dveloppement de leurexistence, ils descendent de leur sphre, et, malgr leur pouvoir, se mettentau niveau de ceux que la vanit prcipite vers l'cueil oppos. Qui nefrmirait pas de cette pouvantable fraternit ?

    Que de fois n'avez-vous pas rencontr, la ville ou la campagne, desbourgeois semi-aristocrates qui, pars outre mesure, sont obligs, faute d'unquipage, de calculer leurs visites, leurs plaisirs et leurs devoirs d'aprsMatthieu Laensberg ? Esclave de son chapeau, madame redoute la pluie, etmonsieur craint le soleil ou la poussire. Impressibles comme desbaromtres, ils devinent le temps, quittent tout et disparaissent l'aspectd'un nuage. Mouills et crotts, ils s'accusent rciproquement, au logis, deleurs misres ; gns partout, ils ne jouissent de rien.

    Cette doctrine a t rsume par un aphorisme applicable toutes lesexistences, depuis celle de la femme force de retrousser sa robe pours'asseoir en voiture, jusqu'au petit prince d'Allemagne qui veut avoir desbouffes :

    XVIDe l'accord entre la vie extrieure et la fortune

    rsulte l'aisance.

    L'observation religieuse de ce principe permet seule un homme de

  • dployer, jusque dans ses moindres actes, une libert sans laquelle la grcene saurait exister. S'il mesure ses dsirs sur sa puissance, il reste dans sasphre sans avoir peur d'en dchoir. Cette scurit d'action, qu'on pourraitnommer la conscience du bien-tre, nous prserve de tous les oragesoccasionns par une vanit mal entendue.

    Ainsi les experts de la vie lgante ne tracent pas de longs chemins entoile verte sur leurs tapis, et ne redoutent pas, pour eux, les visites d'un vieiloncle asthmatique. Ils ne consultent pas le thermomtre pour sortir avecleurs chevaux. galement soumis aux charges de la fortune et sesbnfices, ils ne paraissent jamais contraris d'un dommage ; car, chez eux,tout se rpare avec de l'argent, ou se rsout par le plus ou moins de peineque prennent leurs gens. Mettre un vase, une pendule en cage, couvrir sesdivans de housses, ensacher un lustre, n'est-ce pas ressembler ces bonnesgens qui, aprs avoir fait des tirelires pour s'acheter des candlabres, leshabillent aussitt d'une gaze paisse ? L'homme de got doit jouir de toutce qu'il possde. Comme Fontenelle, il n'aime pas les choses qui veulent tretrop respectes. l'exemple de la nature, il ne craint pas d'taler tous les jourssa splendeur ; il peut la reproduire. Aussi n'attend-il pas que, semblablesaux vtrans du Luxembourg, ses meubles lui attestent leurs services par denombreux chevrons, pour en changer la destination, et ne se plaint-il jamaisdu prix excessif des choses, car il a tout prvu. Pour l'homme de la vieoccupe, les rceptions sont des solennits ; il a ses sacres priodiques pourlesquels il fait ses dballages, vide ses armoires et dcapuchonne sesbronzes ; mais l'homme de la vie lgante sait recevoir toute heure, sans selaisser surprendre. Sa devise est celle d'une famille dont la gloire s'associe la dcouverte du nouveau monde ; nouveau il est semper paratus, toujoursprt, toujours semblable lui-mme. Sa maison, ses gens, ses voitures, sonluxe, ignorent le prjug du dimanche. Tous les jours sont des jours de fte.Enfin, si magna licet componere parvis, il est comme le fameux Dessein, quirpondait, sans se dranger, en apprenant l'arrive du duc dYork :

    Mettez-le au numro 4. Ou comme la duchesse d'Abrants, qui, prie la veille par Napolon de

    recevoir la princesse de Westphalie au Raincy, donne le lendemain lesplaisirs d'une chasse royale, d'opulents festins et un bal somptueux dessouverains.

  • Tout fashionable doit imiter, dans sa sphre, cette large entente del'existence : il obtiendra facilement ces merveilleux rsultats par uneconstante recherche, par une exquise fracheur dans les dtails. Le soinperptue la bonne grce de l'ensemble, et de l vient cet axiome anglais :

    XVIIL'entretien est le sine qua non de l'lgance.

    L'entretien n'est pas seulement cette condition vitale de la propret quinous oblige d'imprimer aux choses leur lustre journalier : ce mot exprimetout un systme.

    Du moment que la finesse et la grce des tissus ont remplac, dans lecostume europen, la lourdeur des draps d'or et les cottes armories dulaborieux Moyen Age, une rvolution immense a eu lieu dans les choses dela vie. Au lieu d'enfouir un fonds dans un mobilier prissable, nous enavons consomm l'intrt en objets plus lgers, moins chers, faciles renouveler, et les familles n'ont plus t dshrites du capital.

    Ce calcul d'une civilisation avance a reu ses derniers dveloppementsen Angleterre. Dans cette patrie du confortable, le matriel de la vie estconsidr comme un grand vtement essentiellement muable et soumis auxcaprices de la fashion. Les riches changent annuellement leurs chevaux, leursvoitures, leurs ameublements ; les diamants mmes sont remonts ; toutprend une forme nouvelle. Aussi les moindres meubles sont-ils fabriqusdans cet esprit ; les matires premires y sont sagement conomises. Sinous ne sommes pas encore parvenus ce degr de science, nous avonscependant fait quelques progrs. Les lourdes menuiseries de l'Empire sontentirement condamnes, ainsi que ses voitures pesantes et ses sculptures,demi-chefs-d'uvre qui ne satisfaisaient ni l'artiste ni l'homme de got.Nous marchons enfin dans une voie d'lgance et de simplicit. Si lamodestie de nos fortunes ne permet pas encore des mutations frquentes,nous avons au moins compris cet aphorisme qui domine les mursactuelles :

    XVIII

  • Le luxe est moins dispendieux que l'lgance.

    Et nous tendons nous loigner du systme en vertu duquel nos aeuxconsidraient l'acquisition d'un meuble comme un placement de fonds ; carchacun a senti instinctivement qu'il est tout la fois plus lgant et plusconfortable de manger dans un service de porcelaine unie que de montreraux curieux une coupe sur laquelle Constantin a copi la Fornarina. Les artsenfantent des merveilles que les particuliers doivent laisser aux rois, et desmonuments qui n'appartiennent qu'aux nations. L'homme assez niais pourintroduire dans l'ensemble de sa vie un seul chantillon d'une existencesuprieure cherche paratre ce qu'il n'est pas, et retombe alors dans cetteimpuissance dont nous avons tch de fltrir les ridicules. Aussi nous avonsrdig la maxime suivante pour clairer les victimes de la manie desgrandeurs :

    XIXLa vie lgante tant un habile dveloppement

    de l'amour-propre, tout ce qui rvle trop fortement la vanit yproduit un plonasme.

    Chose admirable !... Tous les principes gnraux de la science ne sontque des corollaires du grand principe que nous avons proclam ; carl'entretien et ses lois sont en quelque sorte la consquence immdiate del'unit.

    Bien des personnes ont object l'normit des dpenses ncessites parnos despotiques aphorismes...

    Quelle fortune, nous a-t-on dit, pourrait suffire aux exigences de vosthories ?... Le lendemain du jour o une maison a t remeuble,retapisse, o une voiture a t restaure, o la soie d'un boudoir a tchange, un fashionable ne vient-il pas insolemment appuyer sa ttepommade sur une tenture ? Un homme en colre n'arrive-t-il pas exprspour souiller un tapis ? Des maladroits n'accrochent-ils pas la voiture ? Etpeut-on toujours empcher les impertinents de franchir le seuil sacr duboudoir ?

    Ces rclamations, prsentes avec l'art spcieux dont les femmes savent

  • colorer toutes leurs dfenses, ont t pulvrises par cet aphorisme :

    XXUn homme de bonne compagnie ne se croit plus

    le matre de toutes les choses qui, chez lui, doivent tre mises la disposition des autres.

    Un lgant ne dit pas tout fait, comme le roi, notre voiture, notre palais,notre chteau, nos chevaux, mais il sait empreindre toutes ses actions decette dlicatesse royale ; heureuse mtamorphose l'aide de laquelle unhomme semble convier sa fortune tous ceux dont il s'entoure. Aussi cettenoble doctrine implique-t-elle un autre axiome, non moins important que leprcdent :

    XXIAdmettre une personne chez vous, c'est la supposer digne

    d'habiter votre sphre.

    Alors, les prtendus malheurs dont une petite matresse demanderaitraison nos dogmes absolus ne peuvent procder que d'un dfaut de tactimpardonnable. Une matresse de maison peut-elle jamais se plaindre d'unmanque d'gards ou de soin ? N'est-ce pas sa faute ? N'existe-t-il pas, pourles gens comme il faut, des signes maonniques la faveur desquels ilsdoivent se reconnatre ? En ne recevant dans son intimit que ses gaux,l'homme lgant n'a plus d'accidents redouter ; s'il en survient, ce sont deces coups du sort que personne n'est dispens de subir. L'antichambre estune institution en Angleterre, o l'aristocratie a fait de si grands progrs : ilest peu de maisons qui n'aient un parloir. Cette pice est destine donneraudience tous les infrieurs. La distance plus ou moins grande qui sparenos oisifs des hommes occups est reprsente par l'tiquette. Lesphilosophes, les frondeurs, les rieurs, qui se moquent des crmonies, nerecevraient pas leur picier, ft-il lecteur de grand collge, avec lesattentions dont ils entoureraient un marquis. Il ne s'ensuit pas que les

  • fashionables mprisent les travailleurs : bien loin, ils ont pour eux uneadmirable formule de respect social : Ce sont des gens estimables.

    Il est aussi maladroit un lgant de se moquer de la classe industrielleque de tourmenter des mouches miel, que de dranger un artiste quitravaille : cela est de mauvais ton.

    Les salons appartiennent donc ceux qui ont le pied lgant, comme lesfrgates ceux qui ont le pied marin. Si vous n'avez pas refus nosprolgomnes, il faut en accepter toutes les consquences.

    De cette doctrine drive un aphorisme fondamental :

    XXIIDans la vie lgante, il n'existe plus de supriorit :

    on y traite de puissance puissance.

    Un homme de bonne compagnie ne dit personne : J'ai l'honneur,etc. Il n'est le trs humble serviteur d'aucun homme.

    Le sentiment des convenances dicte aujourd'hui de nouvelles formules,que les gens de got savent approprier aux circonstances. Sous ce rapport,nous conseillons aux esprits striles de consulter les Lettres de Montesquieu.Cet illustre crivain a dploy une rare souplesse de talent dans la maniredont il termine ses moindres billets, en horreur de l'absurde monographiedu J'ai l'honneur d'tre...

    Du moment que les gens de la vie lgante reprsentent les aristocratiesnaturelles d'un pays, ils se doivent rciproquement les gards de l'galit laplus complte. Le talent, l'argent et la puissance donnant les mmes droits,l'homme en apparence faible et dnu auquel vous adressezmaladroitement un lger coup de tte sera bientt au sommet de l'tat, etcelui que vous saluez obsquieusement va rentrer demain dans le nant dela fortune sans pouvoir.

    Jusqu'ici, l'ensemble de nos dogmes a plutt embrass l'esprit que laforme des choses. Nous avons en quelque sorte prsent l'esthtique de la vielgante. En recherchant les lois gnrales qui rgissent les dtails, nousavons t moins tonns que surpris de dcouvrir une sorte de similitudeentre les vrais principes de l'architecture et ceux qu'il nous reste tracer.Alors, nous nous sommes demand si, par hasard, la plupart des objets qui

  • servent la vie lgante n'taient pas dans le domaine de l'architecture. Levtement, le lit, le coup, sont des abris de la personne, comme la maisonest le grand vtement qui couvre l'homme et les choses son usage. Ilsemble que nous ayons employ tout, jusqu'au langage, comme l'a dit M. deTalleyrand, pour cacher une vie, une pense qui, malgr nos efforts, traversetous les voiles.

    Sans vouloir donner cette rgle plus d'importance qu'elle n'en mrite,nous consignerons ici quelques-unes de ces rgles :

    XXIIIL'lgance veut imprieusement que les moyens soient

    appropris au but.

    De ce principe drivent deux autres aphorismes qui en sont laconsquence immdiate.

    XXIVL'homme de got doit toujours savoir rduire

    le besoin au simple.

    XXVIl faut que chaque chose paraisse ce qu'elle est.

    XXVILa prodigalit des ornements nuit

    l'effet.

    XXVIIL'ornement doit tre mis en haut.

    XXVIII

  • En toute chose, la multiplicit des couleurssera de mauvais got.

    Malgr la simplicit de ces lois, que plus d'un lgantologiste auraitpeut-tre mieux rdiges, dduites ou enchanes, nous n'achverons passans faire observer aux nophytes de la fashion que le bon got ne rsultepas encore tant de la connaissance de ces rgles que de leur application. Unhomme doit pratiquer cette science avec l'aisance qu'il met parler salangue maternelle. Il est dangereux de balbutier dans le monde lgant.N'avez-vous pas souvent vu de ces demi-fashionables qui se fatiguent couriraprs la grce, sont gns s'ils voient un pli de moins leur chemise, etsuent sang et eau pour arriver une fausse correction, semblables cespauvres Anglais tirant chaque mot leur pocket ? Souvenez-vous, pauvrescrtins de la vie lgante, que de notre XXIVe aphorisme rsulteessentiellement cet autre principe, votre condamnation ternelle :

    XXIXL'lgance travaille est la vritable lgance

    ce qu'est une perruque des cheveux.

    Cette maxime implique, en consquence svre, le corollaire suivant :

    XXXLe dandysme est une hrsie de la vie lgante.

    En effet, le dandysme est une affectation de la mode. En se faisantdandy, un homme devient un meuble de boudoir, un mannequinextrmement ingnieux, qui peut se poser sur un cheval ou sur un canap,qui mord ou tette habituellement le bout d'une canne, mais un trepensant... jamais ! L'homme qui ne voit que la mode dans la mode est unsot. La vie lgante n'exclut ni la pense ni la science : elle les consacre. Ellene doit pas apprendre seulement jouir du temps, mais l'employer dansun ordre d'ides extrmement lev.

    Puisque nous avons, en commenant cette troisime partie de notretrait, trouv quelque similitude entre nos dogmes et ceux du christianisme,

  • nous la terminerons en empruntant la thologie des termes scolastiquespropres exprimer les rsultats obtenus par ceux qui savent appliquer nosprincipes avec plus ou moins de bonheur.

    Un homme nouveau se produit, ses quipages sont de bon got ; ilreoit merveille, ses gens ne sont pas grossiers ; il donne d'excellentsdners ; il est au courant de la mode, de la politique, des mots nouveaux, desusages phmres ; il en cre mme ; enfin, chez lui, tout a un caractre deconfortabilisme exact. Il est en quelque sorte le mthodiste de l'lgance, etmarche la hauteur du sicle. Ni gracieux ni dplaisant, vous ne citerezjamais de lui un mot inconvenant, et il ne lui chappe aucun geste demauvais ton... N'achevons pas cette peinture ; cet homme a la grcesuffisante.

    Ne connaissons-nous pas tous un aimable goste qui possde le secretde nous parler de lui sans trop nous dplaire ? Chez lui, tout est gracieux,frais, recherch, potique mme. Il se fait envier. Tout en vous associant ses jouissances, son luxe, il semble craindre votre manque de fortune. Sonobligeance, tout en discours, est une politesse perfectionne. Pour lui,l'amiti n'est qu'un thme dont il connat admirablement bien la richesse, etdont il mesure les modulations au diapason de chaque personne.

    Sa vie est empreinte d'une personnalit perptuelle, dont il obtient lepardon grce ses manires : artiste avec les artistes, vieux avec unvieillard, enfant avec les enfants, il sduit sans plaire, car il nous ment dansson intrt et nous amuse par calcul. Il nous garde et nous cline parce qu'ils'ennuie, et, si nous nous apercevons aujourd'hui que nous avons t jous,demain nous irons encore nous faire tromper.. . Cet homme a la grceessentielle.

    Mais il est une personne dont la voix harmonieuse imprime au discoursun charme galement rpandu dans ses manires. Elle sait et parler et setaire, s'occupe de vous avec dlicatesse, ne manie que des sujets deconversation convenables ; ses mots sont heureusement choisis ; son langageest pur, sa raillerie caresse et sa critique ne blesse pas. Loin de contredireavec l'ignorante assurance d'un sot, elle semble chercher, en votrecompagnie, le bon sens ou la vrit. Elle ne disserte pas plus qu'elle nedispute ; elle se plat conduire une discussion qu'elle arrte propos.D'humeur gale, son air est affable et riant. Sa politesse n'a rien de forc, son

  • empressement n'est point servile ; elle rduit le respect n'tre plus qu'uneombre douce ; elle ne vous fatigue jamais, et vous laisse satisfait d'elle et devous. Entran dans sa sphre par une puissance inexplicable, vousretrouverez son esprit de bonne grce empreint sur les choses dont elles'environne ; tout y flatte la vue, et vous y respirez comme l'air d'une patrie.Dans l'intimit, cette personne vous sduit par un ton naf. Elle est naturelle.Jamais d'effort, de luxe, d'affiche ; ses sentiments sont simplement rendusparce qu'ils sont vrais. Elle est franche, sans offenser aucun amour-propre.Elle accepte les hommes comme Dieu les a faits, pardonnant aux dfauts etaux ridicules ; concevant tous les ges et ne s'irritant de rien, parce qu'elle ale tact de tout prvoir. Elle oblige avant de consoler, elle est tendre et gaie :aussi l'aimerez-vous irrsistiblement. Vous la prenez pour type et lui vouezun culte.

    Cette personne la grce divine et concomitante.Charles Nodier a su personnifier cet tre idal dans son Ondet, gracieuse

    figure laquelle la magie du pinceau n'a pas nui. Mais ce n'est rien de lire lanotice : il faut entendre Nodier lui-mme racontant certaines particularitsqui tiennent trop la vie prive pour tre crites, et alors vous concevriez lapuissance prestigieuse de ces cratures privilgies...

    Ce pouvoir magntique est le grand but de la vie lgante. Nous devonstous essayer de nous en emparer ; mais la russite est toujours difficile, carla cause du succs est dans une belle me. Heureux ceux qui l'exercent ! ilest si beau de voir tout nous sourire, et la nature et les hommes !...

    Maintenant, les sommits sont entirement parcourues : nous allonsnous occuper des dtails.

    CHAPITRE IVDe la toilette dans toutes ses parties

    Croyez-vous qu'on puisse trehomme de talent sans toutes cesniaiseries ?

    Oui, monsieur, mais vous serez un homme de talent plus ou moins aimable, bien ou mal lev , rpondit-

  • elle.Inconnus causant dans un salon.

    Nous devons M. Auger, jeune crivain dont l'esprit philosophique adonn de graves aspects aux questions les plus frivoles de la mode, unepense que nous transformerons en axiome :

    XXXILa toilette est l'expression de la socit.

    Cette maxime rsume toutes nos doctrines et les contient sivirtuellement, que rien ne peut plus tre dit qui ne soit un dveloppementplus ou moins heureux de ce savant aphorisme.

    L'rudit, ou l'homme du monde lgant, qui voudrait rechercher, chaque poque, les costumes d'un peuple, en ferait ainsi l'histoire la pluspittoresque et la plus nationalement vraie. Expliquer la longue cheveluredes Francs, la tonsure des moines, les cheveux rass du serf, les perruquesde Popocambou, la poudre aristocratique et les titus de 1790, ne serait-cepas raconter les principales rvolutions de notre pays ? Demander l'originedes souliers la poulaine, des aumnires, des chaperons, de la cocarde,des paniers, des vertugadins, des gants, des masques, du velours, c'estentraner un modilogue dans l'effroyable ddale des lois somptuaires, et surtous les champs de bataille o la civilisation a triomph des mursgrossires importes en Europe par la barbarie du Moyen ge. Si l'gliseexcommunia successivement les prtres qui prirent des culottes et ceux quiles quittrent pour des pantalons ; si la perruque des chanoines de Beauvaisoccupa jadis le Parlement de Paris pendant un demi-sicle, c'est que ceschoses, futiles en apparence, reprsentaient ou des ides, ou des intrts :soit le pied, soit le buste, soit la tte, vous verrez toujours un progrs social,un systme rtrograde ou quelque lutte acharne se formuler l'aide d'unepartie quelconque du vtement. Tantt la chaussure annonce un privilge ;tantt le chaperon, le bonnet ou le chapeau signalent une rvolution ; l,une broderie, ou une charpe ; ici des rubans ou quelque ornement de pailleexpriment un parti : et alors vous appartenez aux croiss, aux protestants,aux Guise, la Ligue, au Barnais ou la Fronde.

  • Avez-vous un bonnet vert ? vous tes un homme sans honneur.Avez-vous une roue jaune, en guise de crachat, votre surcot ? allez,

    paria de la chrtient !... Juif, rentre dans ton clapier l'heure du couvre-feu,ou tu seras puni d'une amende.

    Ah ! jeune fille, tu as des annels d'or, des colliers mirifiques et despendants d'oreilles qui brillent comme tes yeux de feu !... Prends garde ! sile sergent de ville t'aperoit, il te saisira et tu seras emprisonne pour avoirainsi dval par la ville, courant, folle de ton corps, travers les rues, o tufais tinceler les yeux des vieillards dont tu ruines les escarcelles !...

    Avez-vous les mains blanches ?... vous tes gorg aux cris de : ViveJacques Bonhomme ! Mort aux seigneurs !

    Avez-vous une croix de Saint-Andr ?... entrez sans crainte Paris : JeanSans-Peur y rgne.

    Portez-vous la cocarde tricolore ?... fuyez !... Marseille vousassassinerait, car les derniers canons de Waterloo nous ont crach la mort etles vieux Bourbons !

    Pourquoi la toilette serait-elle donc toujours le plus loquent des styles,si elle n'tait pas rellement tout l'homme, l'homme avec ses opinionspolitiques, l'homme avec le texte de son existence, l'homme hiroglyph ?Aujourd'hui mme encore, la vestignomonie est devenue presque unebranche de l'art cr par Gall et Lavater. Quoique, maintenant, nous soyons peu prs tous habills de la mme manire, il est facile l'observateur deretrouver dans une foule, au sein d'une assemble, au thtre, lapromenade, l'homme du Marais, du faubourg Saint-Germain, du paysLatin, de la Chausse-d'Antin ; le proltaire, le propritaire, leconsommateur et le producteur, l'avocat et le militaire, l'homme qui parle etl'homme qui agit.

    Les intendants de nos armes ne reconnaissent pas les uniformes de nosrgiments avec plus de promptitude que le physiologiste ne distingue leslivres imposes l'homme par le luxe, le travail ou la misre.

    Dressez l un porte-manteau, mettez-y des habits !...Bien ! Pour peu que vous ne vous soyez pas promen comme un sot qui

    ne sait rien voir, vous devinerez le bureaucrate cette fltrissure desmanches, cette large raie horizontale imprime dans le dos par la chaisesur laquelle il s'appuie si souvent en pinant sa prise de tabac ou en se

  • reposant des fatigues de la fainantise. Vous admirerez l'homme d'affairesdans l'enflure de la poche aux carnets ; le flneur, dans la dislocation desgoussets, o il met souvent ses mains ; le boutiquier, dans l'ouvertureextraordinaire des poches, qui billent toujours, comme pour se plaindred'tre prives de leurs paquets habituels. Enfin, un collet plus ou moinspropre, poudr, pommad, us ; des boutonnires plus ou moins fltries ;une basque pendante, la fermet d'un bougran neuf, sont les diagnosticsinfaillibles des professions, des murs ou des habitudes. Voil l'habit fraisdu dandy, l'elbeuf du rentier, la redingote courte du courtier marron, le frac boutons d'or sabl du Lyonnais arrir, ou le spencer crasseux d'un avare.

    Brummel avait donc bien raison de regarder la TOILETTE comme le pointculminant de la vie lgante ; car elle domine les opinions, elle lesdtermine, elle rgne ! C'est peut-tre un malheur, mais ainsi va le monde.L o il y a beaucoup de sots, les sottises se perptuent ; et certes, il fautbien reconnatre alors cette pense pour axiome :

    XXXIIL'incurie de la toilette est un suicide moral.

    Mais, si la toilette est tout l'homme, elle est encore bien plus toute lafemme. La moindre incorrection dans une parure peut faire relguer uneduchesse inconnue dans les derniers rangs de la socit.

    PRINCIPES CUMNIQUES DE LA TOILETTE

    Les gens qui s'habillent la manire du manuvrier, dont le corpsendosse quotidiennement, et avec insouciance, la mme enveloppe, toujourscrasseuse et puante, sont aussi nombreux que ces niais allant dans le mondepour n'y rien voir, mourant sans avoir vcu, ne connaissant ni la valeur d'unmets ni la puissance des femmes, ne disant ni un bon mot ni une sottise.Mais, mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ! .

    S'il s'agit de les convertir l'lgance, pourront-ils jamais comprendreces axiomes fondamentaux de toutes nos connaissances ?

    XXXIII

  • La brute se couvre, le riche ou le sot se parent,l'homme lgant s'habille.

    XXXIVLa toilette est, tout la fois, une science, un art,

    une habitude, un sentiment.

    En effet, quelle est la femme de quarante ans qui ne reconnatra pas unescience profonde dans la toilette ? N'avouez-vous pas qu'il ne saurait existerde grce dans le vtement, si vous n'tes accoutum le porter ? Y a-t-il riende plus ridicule que la grisette en robe de cour ? Et quant au sentiment de latoilette, combien, par le monde, compterez-vous de dvotes, de femmes etd'hommes auxquels sont prodigus l'or, les toffes, les soieries, les crationsles plus merveilleuses du luxe, et qui s'en servent pour se donner l'air d'uneidole japonaise ! De l suit un aphorisme galement vrai, que mme lescoquettes mrites et les professeurs de sduction doivent toujours tudier :

    XXXVLa toilette ne consiste pas tant dans le vtement

    que dans une certaine manire de le porter.

    Aussi n'est-ce pas tant le chiffon en lui-mme que l'esprit du chiffonqu'il faut saisir. Il existe au fond des provinces, et mme Paris, un bonnombre de personnes capables de commettre, en fait de modes nouvelles,l'erreur de cette duchesse espagnole qui, recevant une prcieuse cuvette destructure inconnue, crut, aprs bien des mditations, entrevoir que sa formela destinait paratre sur la table, et offrit aux regards des convives unedaube truffe, n'alliant pas des ides de propret avec la porcelaine dore dece meuble ncessaire.

    Aujourd'hui, nos murs ont tellement modifi le costume, qu'il n'y aplus de costume proprement parler. Toutes les familles europennes ontadopt le drap, parce que les grands seigneurs, comme le peuple, ontcompris instinctivement cette grande vrit : il vaut beaucoup mieux porterdes draps fins, et avoir des chevaux, que de semer sur un habillement lespierreries du Moyen ge et de la monarchie absolue. Alors, rduite la

  • toilette, l'lgance consiste en une extrme recherche dans les dtails del'habillement : c'est moins la simplicit du luxe qu'un luxe de simplicit. Il ya bien une autre lgance ; mais elle n'est que la vanit dans la toilette. Ellepousse certaines femmes porter des toffes bizarres pour se faireremarquer, se servir d'agrafes en diamants pour attacher un nud ; mettre une boucle brillante dans la coque d'un ruban ; de mme quecertains martyrs de la mode, gens cent louis de rente, habitant unemansarde et voulant se mettre dans le dernier genre, ont des pierres leurchemise le matin, attachent leurs pantalons avec des boutons d'or,retiennent leurs fastueux lorgnons par des chanes, et vont dner chezTabar !... Combien de ces Tantales parisiens ignorent, volontairement peut-tre, cet axiome :

    XXXVILa toilette ne doit jamais tre un luxe.

    Beaucoup de personnes, mme de celles auxquelles nous avons reconnuquelque distinction dans les ides, de l'instruction et de la supriorit decur, savent difficilement connatre le point d'intersection qui spare latoilette de pied et la toilette de voiture !

    Quel plaisir ineffable, pour l'observateur, pour le connaisseur, derencontrer par les rues de Paris, sur les boulevards, ces femmes de gniequi, aprs avoir sign leur nom, leur rang, leur fortune, dans le sentiment deleur toilette, ne paraissent rien aux yeux du vulgaire, et sont tout un pomepour les artistes, pour les gens du monde occups flner ! C'est un accordparfait entre la couleur du vtement et les dessins ; c'est un fini dans lesagrments qui rvle la main industrieuse d'une adroite femme de chambre.Ces hautes puissances fminines savent merveilleusement bien seconformer l'humble rle de piton, parce qu'elles ont maintes foisexpriment les hardiesses autorises par un quipage ; car il n'y a que lesgens habitus au luxe du carrosse qui savent se vtir pour aller pied.

    C'est l'une de ces ravissantes desses parisiennes que nous devons lesdeux formules suivantes :

    XXXVII

  • L'quipage est un passe-port pour tout ce qu'une femme veutoser.

    XXXVIIILe fantassin a toujours lutter contre un prjug.

    D'o il suit que l'axiome suivant doit, avant tout, rgler les toilettes desprosaques pitons :

    XXXIXTout ce qui vise l'effet est de mauvais got,

    comme tout ce qui est tumultueux.

    Brummel a, du reste, laiss la maxime la plus admirable sur cettematire, et l'assentiment de l'Angleterre l'a consacre :

    XLSi le peuple vous regarde avec attention, vous n'tes pas bienmis : vous tes trop bien mis, trop empes, ou trop recherch.

    D'aprs cette immortelle sentence, tout fantassin doit passer inaperu.Son triomphe est d'tre la fois vulgaire et distingu, reconnu par les sienset mconnu par la foule. Si Murat s'est fait surnommer le roi Franconi, jugezde la svrit avec laquelle le monde poursuit un fat ! Il tombe au-dessousdu ridicule. Le trop de recherche est peut-tre un plus grand vice que lemanque de soin, et l'axiome suivant fera frmir sans doute les femmes prtentions :

    XLIDpasser la mode, c'est devenir caricature.

    Maintenant, il nous reste dtruire la plus grave de toutes les erreursqu'une fausse exprience accrdite chez les esprits peu accoutums rflchir ou observer ; mais nous donnerons despotiquement et sans

  • commentaires notre arrt souverain, laissant aux femmes de bon got et auxphilosophes de salon le soin de le discuter :

    XLIILe vtement est comme un enduit ; il met tout en relief,

    et la toilette a t invente bien plutt pour faire ressortirdes avantages corporels que pour voiler des imperfections.

    D'o suit ce corollaire naturel :

    XLIIITout ce qu'une toilette cherche cacher, dissimuler,

    augmenter et grossir plus que la nature ou la mode nel'ordonnent ou ne le veulent, est toujours cens vicieux.

    Aussi toute mode qui a pour but un mensonge est essentiellementpassagre et de mauvais got.

    D'aprs ces principes, drivs d'une jurisprudence exacte, bass surl'observation, et dus au calcul le plus svre de l'amour-propre humain oufminin, il est clair qu'une femme mal faite, djete, bossue ou boiteuse, doitessayer, par politesse, de diminuer les dfauts de sa taille ; mais elle seraitmoins qu'une femme, si elle s'imaginait produire la plus lgre illusion.Mademoiselle de la Vallire boitait avec grce, et plus d'une bossue saitprendre sa revanche par les charmes de l'esprit ou par les blouissantesrichesses d'un cur passionn. Nous ne savons pas quand les femmescomprendront qu'un dfaut leur donne d'immenses avantages !... L'hommeou la femme parfaits sont les tres les plus nuls.

    Nous terminerons ces rflexions, applicables tous les pays, par unaxiome qui peut se passer de commentaires :

    XLIVUne dchirure est un malheur, une tache est un vice.

    Octobre-novembre 1830.

  • FIN