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  • 6140

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    Honoré de BalzacEugénie Grandet Balzac

    Eugénie Grandet Édition de Jacques Noiray

    Grandet est le prince des avares : il jouit en secret de son or tandis qu’il tyrannise sa famille en l’entretenant dans la pauvreté. Mais c’est aussi un héros de la fi nance, un spéculateur moderne. Seul point faible dans ce caractère de bronze : l’amour pour sa fi lle. Amoureuse de son cousin Charles, jeune élégant ambi-tieux, Eugénie est prise entre passion et amour paternel, désir et devoir. La fatalité va la priver de l’amour et la contraindre à ne s’occuper que d’argent. Telle est la destinée tragique de la belle héritière, qui voit ses sentiments pervertis par l’avidité des hommes. Eugénie Grandet est le grand roman de l’argent qui corrompt tout. Satire des mœurs de province, cette comédie noire est aussi l’histoire d’une femme sincère et fi dèle, dans un monde qui ne l’est pas.

    Texte intégral

    « La fi gure de Grandet […] N’était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi,

    l’Argent dans toute sa puissance, exprimée par une seule physionomie ? »

    ISBN 978-2-07-046558-3 A 46558 catégorie F3

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  • C O L L E C T I O N

    F O L I O C L A S S I Q U E

  • Honoré de Balzac

    Eugénie GrandetÉdition présentée, établie et annotée

    par Jacques NoirayProfesseur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne

    Biographie de Balzac par Samuel S. de Sacy

    Gallimard

  • © Éditions Gallimard, 1972,pour la biographie de Balzac ;

    2016, pour la préface, le reste du dossieret la présente édition.

    Couverture : Balance pour peser les pièces de monnaieutilisées par un religieux de Middletown.

    Gravure du 19e siècle. Photo © North Wind Pictures /Leemage (détail).

  • PRÉFACE

    Il en va d’Eugénie Grandet comme de ces tableauxtrop souvent vus, de ces morceaux de musique tropentendus, de ces poèmes trop ressassés : la répéti-tion émousse la perception, l’attention lassée sedétourne de ces objets trop célébrés, et la notoriététient lieu d’excuse pour négliger de grandes œuvresque recouvre peu à peu la patine de l’habitude. Àce roman jugé trop typique, représentatif du Balzac« standard », Julien Gracq déclare préférer desœuvres plus « déviantes » comme Les Chouans, LeLys dans la vallée ou Béatrix1. Gide va plus loin,proclamant sa « consternation » à la relecture d’untexte qu’il avait « dévoré » à seize ans, et qui ne luisemble plus «mériter du tout la faveur insignequ’on lui accorde 2 ». Ce roman a souffert aussid’avoir été considéré trop vite, dès sa sortie, commeune « charmante histoire », une « touchante pein-ture domestique » (Sainte-Beuve), salué par les

    1. En lisant en écrivant, José Corti, p. 22.2. Journal, 22 mars 1931 (Gallimard, «Bibliothèque de la

    Pléiade », t. II, p. 267).

  • belles amies de l’auteur en un concert d’exclama-tions admiratives et banales, que résume cet élogede Marceline Desbordes-Valmore : « Votre EugénieGrandet serre le cœur en clouant les yeux sur lespages 1 ». De là une réputation tenace de romansentimental, trop sage, trop fade, trop convenu, de« roman pour jeunes filles », propre à découragerle lecteur moderne. Chef-d’œuvre sans doute, maispetit chef-d’œuvre. Balzac lui-même s’est irrité queses ennemis fassent hypocritement l’éloge d’EugénieGrandet pour mieux « assassiner » ses autresromans2. Pourtant, sous le vernis des apparences,au-delà des louanges faciles, des jugements hâtifs etdes idées reçues, il est possible à un lecteur attentifde découvrir dans Eugénie Grandet un autreroman, et de retrouver intact ce qui donne à cetteœuvre son originalité et sa force.

    «L’existence étroite de la province »

    Lorsque Eugénie Grandet paraît en décembre 1833au tome V des Études de mœurs au XIXe sièclepubliées par la veuve Béchet, le roman constitue lepremier des quatre volumes des Scènes de la viede province. Balzac, qui avait situé en Touraineplusieurs récits figurant dans le volume suivant,publié enmême temps que le tome V (LaGrenadière,

    1. Lettre à Balzac, 12 février 1834 (Balzac, Correspondance,Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade », t. I, p. 935).

    2. « Eugénie Grandet avec laquelle on a assassiné tant dechoses de moi » (lettre àMmeHanska, 10 février 1838).

    Préface8

  • Les Célibataires, L’Illustre Gaudissart), a cherchésans doute à varier le cadre géographique de cesscènes provinciales. Il a choisi pour Eugénie Gran-det la province voisine, l’Anjou, et la ville de Saumur,qu’il connaissait fort peu. On n’est même pas sûrqu’il l’ait jamais visitée. C’est pourquoi, sous lemasque angevin, c’est bien de Touraine qu’il s’agitencore. Les érudits balzaciens se sont plu à relevertous les indices qui montrent que le romancier, lors-qu’il parle de Saumur, a plutôt en tête sa ville natalede Tours et les paysages avoisinants : tel ce lapsus,relevé par Pierre-Georges Castex, qui lui fait évoquer,dans le manuscrit, le « beau soleil des automnes deTouraine » avant de corriger, dans le texte imprimé,en « beau soleil des automnes naturels aux rives de laLoire » (p. 121).

    Peu importe, après tout. L’essentiel, c’est que Sau-mur représente pour Balzac, comme Alençon dansLe Cabinet des Antiques, comme Sancerre dans LaMuse du département, comme Issoudun dansLa Rabouilleuse, la quintessence de la petite ville deprovince. Elle en a tous les caractères : ancienneté,étroitesse, froideur, mesquinerie, mais aussi pitto-resque et « naïve simplicité » des mœurs. C’est lafiguration d’une idée, plutôt qu’une représentationfaite sur nature. Avec son paysage typique, ses rem-parts et son château, ses rues tranquilles aux rarespassants, ses visages furtifs qui guettent aux fenêtres,ses maisons séculaires, « impénétrables, noires etsilencieuses », elle relève d’un modèle général plutôtque d’une réalité inscrite dans un lieu déterminé.L’exposé introducteur des premières pages, entière-ment au présent, montre que nous entrons dans une

    Préface 9

  • temporalité indéfinie, immobile et répétitive, quiest pour le romancier le propre de la province. La«mélancolie » qui s’en dégage est un caractère géné-ral (un « principe », écrit Balzac p. 268) de toute vieprovinciale avant d’être le trait spécifique de l’exis-tence d’Eugénie. C’est seulement quand nous nousapprochons des personnages que la description seprécise et que nous entrons dans une représentationparticulière.

    Les personnages, peu nombreux, sont tous étroi-tement liés à leur cadre provincial. Le premier àparaître est «M. Grandet » (son prénom de Félixn’est cité qu’une seule fois dans le roman, p. 218).Le propre de la province étant que l’« on y vit enpublic », Grandet est d’abord présenté en focalisa-tion externe, et défini par le regard que ses conci-toyens portent sur lui, par les commérages dont ilest l’objet, par la réputation dont il jouit à Saumur,inexplicable pour « les personnes qui n’ont point,peu ou prou, vécu en province » (p. 57). Sa physio-nomie, ses traits caractéristiques comme sonbégaiement (dont la cause échappe aux observa-teurs), les signes extérieurs par lesquels se devine sarichesse, ses manières et ses actes sont sans cessescrutés, commentés et interprétés par les Saumuroispour lesquels chaque élément de sa personne et desa conduite est un indice qu’il faut déchiffrer : « saparole, son vêtement, ses gestes, le clignement de sesyeux faisaient loi dans le pays » (p. 63). Grandet estune sorte de célébrité locale dont s’enorgueillissentses concitoyens : « Quelque Parisien parlait-il desRothschild ou de M. Laffitte, les gens de Saumurdemandaient s’ils étaient aussi riches que M. Gran-

    Préface10

  • det » (p. 62). Mais l’essentiel du personnage reste en-dehors de toute saisie, et l’attention des observateursse heurte à une opacité fondamentale, dès qu’ils’agit de dépasser la pure apparence : « Saumur nesavait rien de plus sur ce personnage » (p. 66).Grandet apparaît ainsi comme un être paradoxal, àla fois centre d’attraction de la curiosité publique etlimite infranchissable à cette curiosité : être du mys-tère et du secret, lisible en surface, illisible en pro-fondeur, dont les raisons ne sont pas connues, dontla fortune n’est pas chiffrée, dont les décisions inat-tendues (la vente de son vin, le transport de l’or)seront autant de surprises pour les Saumurois.C’est pourquoi il inspire à la fois de l’admiration,du respect et de la crainte. L’intérêt dramatique deGrandet est d’être en même temps un personnagetypique, un produit du terroir angevin, tonnelierenrichi, vigneron faisant, comme tant d’autres,valoir ses propriétés, et un personnage atypique, unétranger dans Saumur, « trop supérieur à une villede laquelle il se jouait sans cesse » (p. 170), différentpar la profondeur de ses idées, l’ampleur de sesvues, la hardiesse de ses initiatives, et doué d’unesorte de « génie » (p. 171) incompréhensible pourses concitoyens.

    Ce personnage complexe ne doit pas se séparer desa maison, « la maison à M. Grandet », à laquelle, enbonne logique réaliste, il est attaché par des liensétroits. Il en va de la maison Grandet comme de lapension Vauquer dans Le Père Goriot : la maisonimplique le personnage qui la possède comme lepersonnage explique la maison. « Pâle, froide, silen-cieuse » (p. 70) comme l’est son maître, la maison

    Préface 11

  • Grandet est centrée sur trois lieux principaux : la« salle », espace typique de la province angevine ettourangelle, le jardin et le cabinet secret de l’avare.Dans la salle où l’on vit s’entassent des objets hété-roclites usés et salis par le temps, en un bric‑à-bracqui révèle les manies conservatrices de ses habitants :vieux cartel de cuivre, glace verdâtre, girandolesdorées, sièges garnis de tapisseries raccommodées,encoignures crasseuses, vieille table à jouer, baro-mètre couvert de chiures de mouches, portraits aupastel effacés, etc. Cette description réaliste, oùl’accumulation des mots mime l’accumulation deschoses et procure le même plaisir, est aussi profon-dément symbolique. Ce que révèle cette prolifération,c’est dans cette maison d’avare le règne de l’objet, saprééminence sur les hommes, cette réification quifait apparaître d’abord Mme Grandet et sa fille,avant même qu’elles soient effectivement introduitesdans le roman, sous la forme des meubles qui lesreprésentent : la chaise de paille à patins et la tra-vailleuse de Mme Grandet logées dans l’embrasured’une fenêtre, et le petit fauteuil d’Eugénie placé toutauprès.

    Le jardin situé derrière la maison, impénétrablecomme elle, clos de murs et adossé au rempart, étroitet humide, mais non dépourvu d’un charme lié aux«mystérieuses beautés particulières aux endroitssolitaires » (p. 120), est un topos typique de la pro-vince. Mais c’est surtout un lieu stratégique d’obser-vation et de communication, où se déroulerontplusieurs des scènes capitales du « drame » : c’est làque Charles apprend la mort de son père, c’est là quese débitent entre Charles et Eugénie les « grands

    Préface12

  • riens » de l’amour naissant, c’est de là que Grandetépie sa fille qu’il souffre à sa manière d’avoir enfer-mée dans sa chambre, c’est là enfin qu’Eugénie valire l’« horrible lettre » que lui adresse Charles à sonretour en France. Lieu de « joie triste » ou de souf-france vive, le jardin, comme la maison mais mieuxqu’elle parce qu’il est plus triste et plus délabréencore, sert de cadre privilégié à la mélancolie quiest la tonalité générale du roman.

    Quant au «mystérieux cabinet » (p. 115) deGrandet, c’est le point aveugle de la maison, lecentre interdit à tous, ignoré de tous. Lieu sombreet rayonnant où l’avare, au cœur des ténèbres,quand tout dort, se donne le spectacle et la jouis-sance de l’or. Ici encore, comme dans le cas deGrandet lui-même, les gens de Saumur (et le lecteuravec eux) en sont réduits à de simples suppositions :« Là, sans doute, quelque cachette avait été trèshabilement pratiquée […] là, sans doute, […]venait le vieux tonnelier […] lui seul avait la clef dece laboratoire où, dit-on, il consultait des plans[…] » (p. 114-115, nous soulignons). Ce cabinet nesera jamais décrit. Grandet n’y sera jamais montré.Toujours, vis‑à-vis de la personne de l’avare et deses pratiques, le récit oppose à la curiosité généralela limite infranchissable d’une irréductible opacité.

    Le personnel romanesque attaché à cette maisonest des plus réduits. Outre Grandet, trois personnesvivent là : Mme Grandet, Eugénie et la GrandeNanon. La première, « sèche et maigre, jaune commeun coing, gauche, lente » (p. 80), réduite à «un ilo-tisme complet » par le despotisme de son mari, n’estqu’une ombre plaintive qui traverse le roman. On la

    Préface 13

  • voit sans cesse ravaudant le linge, tricotant pourl’hiver des manches qu’elle n’achèvera jamais, pliantsous les colères de son tyran domestique, auxquelleselle n’oppose qu’une « fierté sotte et secrète » et une« noblesse d’âme constamment méconnue et bles-sée » (p. 80). Une sainte sans doute, mais une saintelanguissante, un peu ridicule, et promise à une mortrapide. Un type provincial aussi, si l’on en croit lejugement que Zulma Carraud, lectrice attentive etsagace de La Comédie humaine, porte sur ce person-nage : «MmeGrandet existe dans chaque ville de pro-vince. Cette femme qui a tout donné à un mariqu’elle aime médiocrement, même son être moral,qui serait morte cent fois si elle n’eût eu une fille,on la trouve partout. Il faut vivre en province, etobserver un peu pour être frappé du grand nombrede victimes de ce genre qui existent 1. » Eugénie, audébut du roman, n’est que la réplique de sa mère.Toujours assise à ses pieds, toujours travaillantprès d’elle, redoutant Grandet comme elle, ignorantcomme elle les affaires et la fortune du tonnelier. Ilfaudra la venue de Charles et la naissance de l’amourpour que ses yeux se dessillent et qu’une personnalitéoriginale lui vienne, enmême temps que la lucidité.

    La Grande Nanon a plus de relief. Cette « créaturechampêtre » (p. 114) est d’abord une caricature et unpersonnage comique : taillée en Hercule, plus grandequ’un grenadier de la garde (et bien plus que sonmaître, avec lequel elle forme un couple burlesque),grosse comme une tour, le teint couleur brique, le

    1. Lettre à Balzac, 8 février 1834 (Balzac, Correspondance,op. cit., t. I, p. 930).

    Préface14

  • visage «martial » et « orné » de verrues, elle sembleissue d’une farce paysanne. Son langage pitto-resque renforce cette apparence de servante de comé-die. Mais il y a dans ce « cœur simple » (p. 76), dontFlaubert se souviendra peut-être pour créer le person-nage de Félicité, une profondeur inattendue. Imagede la naïveté et de la bonté, victime elle aussi del’injustice du sort, « pauvre fille » comme sa maî-tresse1, Nanon est proche d’Eugénie, à laquelle l’unitune communauté de sentiments qui l’amènera natu-rellement à compatir avec la jeune fille, et à devenirà la fin, pour celle-ci, une sorte de confidente. MaisNanon est aussi liée à son maître par « une chaîned’amitié non interrompue », un sentiment ambigu,dans lequel entrent de la reconnaissance, une fidélitécanine et la seule sorte d’amour que soit capabled’éprouver une « pauvre créature » ignorant tout des« sentiments doux que la femme inspire ». À l’atta-chement qu’elle éprouve répond chez Grandet une« atroce pitié d’avare » ayant, écrit Balzac, « je nesais quoi d’horrible » et qui constitue, pour Nanon,sa « somme de bonheur » (p. 77). Nanon se trouvedonc vis‑à-vis de Grandet, toutes proportions gar-dées, dans la même situation qu’Eugénie vis‑à-visde Charles. Toutes deux sont des figures du sacrificeet de l’amour pur. Et toutes deux ne reçoivent enretour qu’indifférence et ingratitude. Ainsi, peut-êtrene serait-il pas faux de voir dans la Grande Nanonun double caricatural d’Eugénie. À cette différence

    1. L’expression est employée par Balzac pour qualifierNanon (p. 74 et 75) aussi bien qu’Eugénie (p. 199, p. 209, p. 279,p. 285).

    Préface 15

  • près que la trop simple Nanon n’a pas conscience dece qu’elle éprouve et qu’à la fin, mariée, heureuse,embourgeoisée, elle incarne la seule réussite possibledans ce roman de l’échec et du malheur. Réussitedérisoire, manifestation parmi tant d’autres de l’iro-nie du sort à l’œuvre dans cette histoire.

    Dans cette forteresse bien défendue, peu de per-sonnes sont admises : « Six habitants seulementavaient le droit de venir dans cette maison » (p. 66).Trois contre trois. Les trois Cruchot et les trois desGrassins forment deux groupes antagonistes luttantpour le même but, la conquête d’Eugénie, ou plutôtde la fortune qu’elle représente. Les acteurs de ce« drame » qui fait le fond du roman et ne sedénouera qu’à la fin, après neuf années d’incerti-tude, sont des représentants typiques de la province :d’un côté, chez les Cruchot, un notaire, un vieuxprêtre, un magistrat ; de l’autre, chez les des Gras-sins, un ancien militaire reconverti dans la banque,une coquette de sous-préfecture et un grand dadaisde fils qui finira par s’enfuir à Paris pour menerjoyeuse vie. Ce drame est d’abord conçu par Balzaccomme une comédie, où l’on retrouve quelque chosede ces réductions burlesques de l’épopée antiqueauxquelles se plaisaient les écrivains classiques. Lecombat des Grassinistes et des Cruchotins est uneIliade travestie. Doublement travestie même,puisque c’est une Iliade saumuroise, et que ceshéros médiocres portent en plus le signe dérisoire dela province. Leurs noms mêmes dénoncent leur vul-garité comique : le jeune Cruchot est une « cruche »,et Mme des Grassins est bien « dodue ». Pour renfor-cer encore ce ridicule, Balzac invite le lecteur à

    Préface16

  • « essayer de se représenter » les Cruchot. C’est l’occa-sion pour lui d’accumuler les marques du sordidedans une peinture réaliste qui redouble la descrip-tion de la « salle » de la maison Grandet : « Tous lestrois prenaient du tabac, et ne songeaient plusdepuis longtemps à éviter ni les roupies, ni les petitesgalettes noires qui parsemaient le jabot de leurs che-mises rousses, à cols recroquevillés et à plis jau-nâtres. […] Leurs figures, aussi flétries que l’étaientleurs habits râpés, aussi plissées que leurs panta-lons, semblaient usées, racornies, et grimaçaient »(p. 96-97), etc. Cette caricature rappelle sans douteles tableaux burlesques des satires de Régnier ou deBoileau. Mais ne nous y trompons pas : ces gro-tesques sont aussi de « grands calculateurs », douésd’un « admirable bon sens » (p. 112). Ce sont lesCruchot, les plus ridicules mais les plus patients etles plus solides, qui emporteront la mise. La force dela province est dans ce mépris des apparences etcette persévérance malgré tout qui permet finale-ment la victoire.

    Si l’on considère l’ensemble du roman d’EugénieGrandet, décor et personnages, on n’y trouve qu’uncentre de gravité, la petite ville de province, et qu’uneespèce sociale, le provincial (à une exception près,celle de Charles, sur laquelle nous allons revenir).Paris est absent de ce roman. Il n’existe que commelimite, horizon lointain, ignoré par les uns, redoutépar les autres, sujet d’étonnement ou de méfiance. Letropisme qui attire, dans la plupart des romans bal-zaciens de la province, les forces vives de la petiteville vers le « soleil moral » de la capitale (dans Illu-sions perdues, dans Le Cabinet des Antiques, dans

    Préface 17

  • La Muse du département) n’existe pas dans Eugé-nie Grandet. Grandet ne se rend jamais à Paris. Il yenvoie les autres (Nanon, des Grassins) quand sesintérêts l’exigent. Le centre de sa toile est à Saumur,et il ne le quitte pas. Les Parisiens ne sont pour luiqu’une matière exploitable, comme ses vignes ou sespeupliers. Si son argent est à Paris, sous forme d’ins-cription lointaine et abstraite sur le Grand Livre dela rente, son or est à Saumur, et c’est là qu’il se maté-rialise et s’entasse. Eugénie Grandet apparaît ainsicomme une sorte de monde à l’envers où, pour laseule fois dans La Comédie humaine, la province semontre toujours supérieure à Paris : supérieure enénergie, puisque le Grandet de Saumur triomphe làoù le Grandet de Paris échoue et meurt. Supérieureaussi en grandeur morale, puisque Eugénie dominetoujours son cousin, et l’écrasera finalement par samagnanimité (et par l’ostentation, sidérante pourCharles, de ses millions).

    Charles, seul Parisien du roman, sert donc pourles Saumurois d’objet de curiosité et de repoussoir.Quand il tombe dans la réunion de famille des Gran-det, comme un aérolithe ou plutôt, nous dit Balzac,comme «un colimaçon dans une ruche » ou comme«un paon dans quelque obscure basse-cour de vil-lage » (p. 92), il étonne par son luxe, par ses maniè-res, par son langage : « Voilà comme ils sontà Paris » (p. 98). Mais il n’en impose pas. Sa supério-rité de Parisien n’en est une que pour lui. Quand illorgne, à peine arrivé, les provinciaux réunis dans lasalle de la maison Grandet, son regard impertinentne sert qu’à le rendre ridicule, aux yeux de l’assem-blée comme à ceux du lecteur. Il faut toute la naïveté

    Préface18

  • d’Eugénie pour trouver admirable ce « phénix descousins » (p. 99) qui s’apparente bien plutôt au stu-pide corbeau de la fable et que ce « vieux renard » deGrandet qualifie immédiatement et pour toujours de«mirliflor ». Peu à peu d’ailleurs, sous le poidsdu malheur et sous l’influence de l’amour naissant,Charles va se défaire, au moins en apparence, de sesmanières parisiennes. Il va finir par aimer « cettemaison dont les mœurs ne lui semblèrent plus siridicules », et se laisser toucher par « la simplicité decette vie presque monastique » (p. 209). On le verraprêter ses bras pour dévider des pelotes de fil, écouteravec « des délices inconnues » le bavardage innocentdes deux saintes femmes. Il va vendre ses colifichetsinutiles, troquer son vêtement à la mode contre unesolide redingote de drap noir. Il va, en quelque sorte,se « déparisianiser », à l’inverse de Mme de Bargetonqui, dans Illusions perdues, devra se « désangoulê-mer » pour être admise dans le grand monde pari-sien. Mais cette naturalisation angevine, qui auraitreprésenté pour Eugénie l’accomplissement de sesvœux et pour Charles une forme de salut, ne pourrapas aller jusqu’à son terme. Car celui-ci, en dépitd’un reste de candeur, a déjà été corrompu par lescyniques leçons de sa maîtresse Annette, et parl’expérience démoralisante de la vie parisienne. Il esttrop tard. À son insu, l’égoïsme lui a été « inoculé ».Il a déjà appris à « donner pour mobile à toute chosel’intérêt personnel » (p. 193). En quoi, au fond, iln’est pas très différent de Grandet lui-même, mêmesi le cynisme élégant du Parisien n’a pas (ou pasencore) la brutalité des manières du tonnelier deSaumur. Le malheur d’Eugénie est d’avoir connu

    Préface 19

  • Charles au moment où les dernières apparences del’innocence masquaient encore les premières mani-festations de sa véritable nature.

    «L’argent dans toute sa puissance »

    En intitulant son œuvre du nom de son héroïne,Balzac a révélé son intention de donner la premièreplace au drame sentimental qui occupe la vie d’Eugé-nie. Mais cette histoire de passion malheureuse et desacrifice, toute en demi-teintes, en soupirs et ensilences mélancoliques, ne saurait à elle seule donnerau roman sa consistance. Il faut qu’elle soit équili-brée et comme compensée par l’histoire d’une autrepassion, autrement plus expressive : l’appétit de larichesse. Le personnage qui l’incarne, le père Gran-det, domine tout le roman de sa carrure puissante etn’est pas loin de représenter, aux yeux du lecteur, lepersonnage principal. Balzac a peint dans La Comé-die humaine d’autres figures d’avare : le vieilHochon dans La Rabouilleuse, le vieux Sécharddans Illusions perdues. Mais jamais mieux qu’ici iln’a montré la passion de l’or dans toute sa force etsous toutes ses formes. L’exemple qui vient à l’espritest évidemment l’Harpagon de Molière, modèle detous les avares. Mais le point de vue de Balzac n’estpas exactement le même, comme le romancier le pré-cise lui-même le 1er janvier 1844 dans une lettre àMme Hanska : «Molière avait fait l’Avarice dansHarpagon ; moi j’ai fait un avare avec le père Gran-det. » Entendons que pour Balzac Harpagon reste untype général et abstrait, une figure morale empruntée

    Préface20

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