honoré de balzac – le colonel chabertlesmaterialistes.com/fichiers/.../balzac...chabert.pdf ·...

of 38 /38
« Nous devons recueillir tout ce qu'il y a de bon dans l'héritage littéraire et artistique légué par le passé, assimiler d'un esprit critique ce qu'il contient d'utile et nous en servir comme d'un exemple, lorsque nous créons des œuvres en empruntant à la vie du peuple de notre temps et de notre pays les matériaux nécessaires. » (Mao Zedong, 1942) Perspectives du matérialisme dialectique Transformation de la France Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert (1844) Parti Communiste Marxiste-Léniniste-Maoïste de France

Author: others

Post on 22-Sep-2020

7 views

Category:

Documents


0 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

  • « Nous devons recueillir tout ce qu'il y a de bon dans l'héritage littéraire et artistiquelégué par le passé, assimiler d'un esprit critique ce qu'il contient d'utile et nous enservir comme d'un exemple, lorsque nous créons des œuvres en empruntant à la vie dupeuple de notre temps et de notre pays les matériaux nécessaires. » (Mao Zedong, 1942)

    Perspectives du matérialisme dialectiqueTransformation de la France

    Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert(1844)

    Parti Communiste Marxiste-Léniniste-Maoïste de France

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    Préface

    On accuse faussement Honoré de Balzac d'accumuler des descriptions au kilomètre, le tout avec uneexplication ridicule selon laquelle il était payé à la ligne. Il faut lire Le Colonel Chabert, qui fait partiedes Scènes de la vie privée de la Comédie humaine, pour voir à quel point on trouve dans les œuvresd'Honoré de Balzac une chaleur humaine ouvertement assumée, une présentation de la misère à la foiscritique et plein de compassion pour les personnes en souffrance. La description de l'emprisonnement estd'une précision à la fois glaciale et chaleureuse pour les malheureux, et Honoré de Balzac ditouvertement que « toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de lavérité ». Et il précise même que « L’antichambre du Greffe offrait alors un de ces spectacles quemalheureusement ni les législateurs, ni les philanthropes, ni les peintres, ni les écrivains ne viennentétudier ». Lui, pourtant, l'a fait, et de manière terriblement formidable. Il y a jusqu'à son parti-pris quiest flagrant, ici pour Hyacinthe Chabert, ancien officiel napoléonien, porteur de valeurs, confronté auximmondes égoïsme et opportunisme de la Restauration, qu'Honoré de Balzac est censé apprécierpourtant en raison de son conservatisme politique. On a ici un exemple monumental de comment leréalisme l'emporte, et ce court roman qu'est Le Colonel Chabert a frappé les esprits de par le portraitnon seulement d'êtres réels, mais de l'esprit d'une époque.

    La Comédie Humaine

    Scènes de la vie privéeet

    Scènes de la vie parisienne

    A MADAME LA COMTESSE IDA DEBOCARMÉ, NÉE DU CHASTELER.

    — Allons ! encore notre vieux carrick !

    Cette exclamation échappait à un clercappartenant au genre de ceux qu’on appelledans les Études des saute-ruisseaux, et quimordait en ce moment de fort bon appétit dansun morceau de pain ; il arracha un peu de miepour faire une boulette qu’il lança railleusementpar le vasistas d’une fenêtre sur laquelle ils’appuyait. Bien dirigée, la boulette rebonditpresque à la hauteur de la croisée, après avoirfrappé le chapeau d’un inconnu qui traversait lacour d’une maison située rue Vivienne, oùdemeurait maître Derville, avoué.

    — Allons, Simonnin, ne faites donc pas desottises aux gens, ou je vous mets à la porte.

    Quelque pauvre que soit un client, c’est toujoursun homme, que diable ! dit le premier clerc eninterrompant l’addition d’un mémoire de frais.

    Le saute-ruisseau est généralement, commeétait Simonnin, un garçon de treize à quatorzeans, qui dans toutes les Études se trouve sous ladomination spéciale du principal clerc dont lescommissions et les billets doux l’occupent touten allant porter des exploits chez les huissiers etdes placets au Palais. Il tient au gamin de Parispar ses mœurs, et à la Chicane par sa destinée.Cet enfant est presque toujours sans pitié, sansfrein, indisciplinable, faiseur de couplets,goguenard, avide et paresseux. Néanmoinspresque tous les petits clercs ont une vieillemère logée à un cinquième étage avec laquelle ilspartagent les trente ou quarante francs qui leursont alloués par mois.

    — Si c’est un homme, pourquoi l’appelez-vous vieux carrick ? dit Simonnin de l’air del’écolier qui prend son maître en faute.

    Et il se remit à manger son pain et sonfromage en accotant son épaule sur le montantde la fenêtre, car il se reposait debout, ainsi queles chevaux de coucou, l’une de ses jambesrelevée et appuyée contre l’autre, sur le bout du

    2222 2222222222

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    soulier.

    — Quel tour pourrions-nous jouer à cechinois-là ? dit à voix basse le troisième clercnommé Godeschal en s’arrêtant au milieu d’unraisonnement qu’il engendrait dans une requêtegrossoyée par le quatrième clerc, et dont lescopies étaient faites par deux néophytes venusde province. Puis il continua sonimprovisation :... Mais, dans sa noble etbienveil lante sagesse, Sa Majesté Louis Dix-huit(mettez en toutes lettres, hé ! monsieur lesavant qui faites la Grosse !), au moment oùElle reprit les rênes de son royaume, comprit...(qu’est-ce qu’il comprit, ce gros farceur-là ?) lahaute mission à laquel le Elle était appelée par ladivine Providence !...... (point admiratif et sixpoints : on est assez religieux au Palais pournous les passer), et sa première pensée fût ainsique le prouve la date de l’ordonnance ci-dessousdésignée, de réparer les infortunes causées parles affreux et tristes désastres de nos tempsrévolutionnaires, en restituant à ses fidèles etnombreux serviteurs (nombreux est une flatteriequi doit plaire au tribunal) tous leurs biens nonvendus, soit qu’ils se trouvassent dans ledomaine public soit qu’ils se trouvassent dans ledomaine ordinaire ou extraordinaire de lacouronne soit enfin qu’ils se trouvassent dansles dotations d’établissements publics, car noussommes et nous nous prétendons habiles àsoutenir que tel est l’esprit et le sens de lafameuse et si loyale ordonnance rendue en.... —Attendez, dit Godeschal aux trois clercs, cettescélérate de phrase a rempli la fin de ma page.— Eh ! bien, reprit-il en mouillant de sa languele dos du cahier afin de pouvoir tourner la pageépaisse de son papier timbre, eh ! bien, si vousvoulez lui faire une farce, il faut lui dire que lepatron ne peut parler à ses clients qu’entre deuxet trois heures du matin : nous verrons s’ilviendra, le vieux malfaiteur ! Et Godeschalreprit la phrase commencée : — rendue en... Yêtes-vous ? demanda-t-il.

    — Oui, crièrent les trois copistes.

    Tout marchait à la fois, la requête, la

    causerie et la conspiration.

    — Rendue en... Hein ? papa Boucard, quelleest la date de l’ordonnance ? il faut mettre lespoints sur les i, saquerlotte ! Cela fait des pages.

    — Saquerlotte ! répéta l’un des copistesavant que Boucard le Maître clerc n’eûtrépondu.

    — Comment, vous avez écrit saquerlotte ?s’écria Godeschal en regardant l’un desnouveaux venus d’un air à la fois sévère etgoguenard.

    — Mais oui, dit le quatrième clerc en sepenchant sur la copie de son voisin, il a écrit : Ilfaut mettre les points sur les i, et sakerlotte avecun k.

    Tous les clercs partirent d’un grand éclat derire.

    — Comment, monsieur Huré, vous prenezsaquerlotte pour un terme de Droit, et vousdites que vous êtes de Mortagne ! s’écriaSimonnin.

    — Effacez bien ça ! dit le principal clerc. Sile juge chargé de taxer le dossier voyait deschoses pareilles, il dirait qu’on se moque de labarbouil lée ! Vous causeriez des désagréments aupatron. Allons, ne faites plus de ces bêtises-là,monsieur Huré ! Un Normand ne doit pas écrireinsouciamment une requête. C’est le : — Portezarme ! de la Bazoche.

    — Rendue en... en, demanda Godeschal.Dites-moi donc, quand, Boucard ?

    — Juin 1814, répondit le premier clerc sansquitter son travail.

    Un coup frappé à la porte de l’Étudeinterrompit la phrase de la prolixe requête. Cinqclercs bien endentés, aux yeux vifs et railleurs,aux têtes crépues, levèrent le nez vers la porte,après avoir tous crié d’une voix de chantre :— Entrez. Boucard resta la face ensevelie dansun monceau d’actes, nommés broutil le en stylede Palais, et continua de dresser le mémoire defrais auquel il travaillait.

    3

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    L’Étude était une grande pièce ornée dupoêle classique qui garnit tous les antres de lachicane. Les tuyaux traversaient diagonalementla chambre et rejoignaient une cheminéecondamnée sur le marbre de laquelle se voyaientdivers morceaux de pain, des triangles defromage de Brie, des côtelettes de porc frais, desverres, des bouteilles, et la tasse de chocolat duMaître clerc. L’odeur de ces comestibless’amalgamait si bien avec la puanteur du poêlechauffé sans mesure, avec le parfum particulieraux bureaux et aux paperasses, que la puanteurd’un renard n’y aurait pas été sensible. Leplancher était déjà couvert de fange et de neigeapportée par les clercs. Près de la fenêtre setrouvait le secrétaire à cylindre du Principal, etauquel était adossée la petite table destinée ausecond clerc. Le second faisait en ce moment lepalais. Il pouvait être de huit à neuf heures dumatin. L’Étude avait pour tout ornement cesgrandes affiches jaunes qui annoncent des saisiesimmobilières, des ventes, des licitations entremajeurs et mineurs, des adjudications définitivesou préparatoires, la gloire des Études ! Derrièrele Maître clerc était un énorme casier quigarnissait le mur du haut en bas, et dont chaquecompartiment était bourré de liasses d’oùpendaient un nombre infini d’étiquettes et debouts de fil rouge qui donnent une physionomiespéciale aux dossiers de procédure. Les rangsinférieurs du casier étaient pleins de cartonsjaunis par l’usage, bordés de papier bleu, et surlesquels se lisaient les noms des gros clients dontles affaires juteuses se cuisinaient en ce moment.Les sales vitres de la croisée laissaient passerpeu de jour. D’ailleurs, au mois de février, ilexiste à Paris très-peu d’Études où l’on puisseécrire sans le secours d’une lampe avant dixheures, car elles sont toutes l’objet d’unenégligence assez concevable : tout le monde yva, personne n’y reste, aucun intérêt personnelne s’attache à ce qui est si banal ; ni l’avoué, niles plaideurs, ni les clercs ne tiennent àl’élégance d’un endroit qui pour les uns est uneclasse, pour les autres un passage, pour lemaître un laboratoire. Le mobilier crasseux setransmet d’avoués en avoués avec un scrupule si

    religieux que certaines Études possèdent encoredes boîtes à résidus, des moules à tirets, des sacsprovenant des procureurs au Chlet, abréviationdu mot Chatelet, juridiction, qui représentaitdans l’ancien ordre de choses le Tribunal dePremière Instance actuel. Cette Étude obscure,grasse de poussière, avait donc, comme toutesles autres, quelque chose de repoussant pour lesplaideurs, et qui en faisait une des plus hideusesmonstruosités parisiennes. Certes, si lessacristies humides où les prières se pèsent et sepayent comme des épices, si les magasins desrevendeuses où flottent des guenilles quiflétrissent toutes les illusions de la vie en nousmontrant où aboutissent nos fêtes, si ces deuxcloaques de la poésie n’existaient pas, une Étuded’avoué serait de toutes les boutiques sociales laplus horrible. Mais il en est ainsi de la maisonde jeu, du tribunal, du bureau de loterie et dumauvais lieu. Pourquoi ? Peut-être dans cesendroits le drame, en se jouant dans l’âme del’homme, lui rendit les accessoires indifférents :ce qui expliquerait aussi la simplicité du grandpenseur et des grands ambitieux.

    — Où est mon canif ?

    — Je déjeune !

    — Va te faire lanlaire, voilà un pâté sur larequête !

    — Chît ! messieurs.

    Ces diverses exclamations partirent à la foisau moment où le vieux plaideur ferma la porteavec cette sorte d’humilité qui dénature lesmouvements de l’homme malheureux. L’inconnuessaya de sourire, mais les muscles de son visagese détendirent quand il eut vainement cherchéquelques symptômes d’aménité sur les visagesinexorablement insouciants des six clercs.Accoutumé sans doute à juger les hommes, ils’adressa fort poliment au saute-ruisseau, enespérant que ce Pâtiras lui répondrait avecdouceur.

    — Monsieur, votre patron est-il visible ?

    Le malicieux saute-ruisseau ne répondit aupauvre homme qu’en se donnant avec les doigts

    4444 4444444444

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    de la main gauche de petits coups répétés surl’oreille, comme pour dire : — Je suis sourd.

    — Que souhaitez-vous, monsieur ? demandaGodeschal qui tout en faisant cette questionavalait une bouchée de pain avec laquelle on eûtpu charger une pièce de quatre, brandissait soncouteau, et se croisait les jambes en mettant àla hauteur de son œil celui de ses pieds qui setrouvait en l’air.

    — Je viens ici, monsieur, pour la cinquièmefois, répondit le patient. Je souhaite parler àmonsieur Derville.

    — Est-ce pour une affaire ?

    — Oui, mais je ne puis l’expliquer qu’àmonsieur...

    — Le patron dort, si vous désirez le consultersur quelques difficultés, il ne travaillesérieusement qu’à minuit. Mais si vous voulieznous dire votre cause, nous pourrions, tout aussibien que lui, vous...

    L’inconnu resta impassible. Il se mit àregarder modestement autour de lui, comme unchien qui, en se glissant dans une cuisineétrangère, craint d’y recevoir des coups. Par unegrâce de leur état, les clercs n’ont jamais peurdes voleurs, ils ne soupçonnèrent donc pointl’homme au carrick et lui laissèrent observer lelocal, où il cherchait vainement un siége pour sereposer, car il était visiblement fatigué. Parsystème, les avoués laissent peu de chaises dansleurs Études. Le client vulgaire, lassé d’attendresur ses jambes, s’en va grognant, mais il neprend pas un temps qui, suivant le mot d’unvieux procureur, n’est pas admis en taxe.

    — Monsieur, répondit-il, j’ai déjà eul’honneur de vous prévenir que je ne pouvaisexpliquer mon affaire qu’à monsieur Derville, jevais attendre son lever.

    Boucard avait fini son addition. Il sentitl’odeur de son chocolat, quitta son fauteuil decanne, vint à la cheminée, toisa le vieil homme,regarda le carrick et fit une grimaceindescriptible. Il pensa probablement que, de

    quelque manière que l’on tordît ce client, ilserait impossible d’en tirer un centime ; ilintervint alors par une parole brève, dansl’intention de débarrasser l’Étude d’unemauvaise pratique.

    — Ils vous disent la vérité, monsieur. Lepatron ne travaille que pendant la nuit. Si votreaffaire est grave, je vous conseille de revenir àune heure du matin.

    Le plaideur regarda le Maître clerc d’un airstupide, et demeura pendant un momentimmobile. Habitués à tous les changements dephysionomie et aux singuliers caprices produitspar l’indécision ou par la rêverie quicaractérisent les gens processifs, les clercscontinuèrent à manger, en faisant autant debruit avec leurs mâchoires que doivent en fairedes chevaux au râtelier, et ne s’inquiétèrent plusdu vieillard.

    — Monsieur, je viendrai ce soir, dit enfin levieux qui par une ténacité particulière aux gensmalheureux voulait prendre en défautl’humanité.

    La seule épigramme permise à la Misère estd’obliger la Justice et la Bienfaisance à desdénis injustes. Quand les malheureux ontconvaincu la Société de mensonge, ils serejettent plus vivement dans le sein de Dieu.

    — Ne voilà-t-il pas un fameux crâne ? ditSimonnin sans attendre que le vieillard eûtfermé la porte.

    — Il a l’air d’un déterré, reprit le dernierclerc.

    — C’est quelque colonel qui réclame unarriéré, dit le premier clerc.

    — Non, c’est un ancien concierge, ditGodeschal.

    — Parions qu’il est noble, s’écria Boucard.

    — Je parie qu’il a été portier, répliquaGodeschal. Les portiers sont seuls doués par lanature de carricks usés, huileux et déchiquetéspar le bas comme l’est celui de ce vieuxbonhomme ! Vous n’avez donc vu ni ses bottes

    5

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    éculées qui prennent l’eau, ni sa cravate qui luisert de chemise ? Il a couché sous les ponts.

    — Il pourrait être noble et avoir tiré lecordon, s’écria le quatrième clerc. Ça s’est vu !

    — Non, reprit Boucard au milieu des rires, jesoutiens qu’il a été brasseur en 1789, et colonelsous la République.

    — Ah ! je parie un spectacle pour tout lemonde qu’il n’a pas été soldat, dit Godeschal.

    — Ça va, répliqua Boucard.

    — Monsieur ! monsieur ? cria le petit clercen ouvrant la fenêtre.

    — Que fais-tu, Simonnin ? demandaBoucard.

    — Je l’appelle pour lui demander s’il estcolonel ou portier, il doit le savoir, lui.

    Tous les clercs se mirent à rire. Quant auvieillard, il remontait déjà l’escalier.

    — Qu’allons-nous lui dire ? s’écriaGodeschal.

    — Laissez-moi faire ! répondit Boucard.

    Le pauvre homme rentra timidement enbaissant les yeux, peut-être pour ne pas révélersa faim en regardant avec trop d’avidité lescomestibles.

    — Monsieur, lui dit Boucard, voulez-vousavoir la complaisance de nous donner votre nom,afin que le patron sache si...

    — Chabert.

    — Est-ce le colonel mort à Eylau ? demandaHuré qui n’ayant encore rien dit était jalouxd’ajouter une raillerie à toutes les autres.

    — Lui-même, monsieur, répondit lebonhomme avec une simplicité antique. Et il seretira.

    — Chouit !

    — Dégommé !

    — Puff !

    — Oh !

    — Ah !

    — Bâoun !

    — Ah ! le vieux drôle !

    — Trinn, la, la, trinn, trinn.

    — Enfoncé !

    — Monsieur Desroches, vous irez auspectacle sans payer, dit Huré, le quatrièmeclerc, à un nouveau venu en lui donnant surl’épaule une tape à tuer un rhinocéros.

    Ce fut un torrent de cris, de rires etd’exclamations, à la peinture duquel on useraittoutes les onomatopées de la langue.

    — A quel théâtre irons-nous ?

    — A l’Opéra ! s’écria le principal.

    — D’abord, reprit Godeschal, le théâtre n’apas été désigné. Je puis, si je veux, vous menerchez madame Saqui.

    — Madame Saqui n’est pas un spectacle.

    — Qu’est-ce qu’un spectacle ? repritGodeschal. Établissons d’abord le point de fait.Qu’ai-je parié, messieurs ? un spectacle. Qu’est-ce qu’un spectacle ? une chose qu’on voit...

    — Mais dans ce système-là, vous vousacquitteriez donc en nous menant voir l’eaucouler sous le Pont-Neuf ? s’écria Simonnin eninterrompant.

    — Qu’on voit pour de l’argent, disaitGodeschal en continuant. — Mais on voit pourde l’argent bien des choses qui ne sont pas unspectacle. La définition n’est pas exacte, ditHuré.

    — Mais, écoutez-moi donc !

    — Vous déraisonnez, mon cher, dit Boucard.

    — Curtius est-il un spectacle ? ditGodeschal.

    — Non, répondit le premier clerc, c’est uncabinet de figures.

    — Je parie cent francs contre un sou, repritGodeschal, que le cabinet de Curtius constituel’ensemble de choses auquel est dévolu le nom de

    6666 6666666666

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    spectacle. Il comporte une chose à voir àdifférents prix, suivant les différentes places oùl’on veut se mettre.

    — Et berlik berlok, dit Simonnin.

    — Prends garde que je ne te gifle, toi ! ditGodeschal.

    Les clercs haussèrent les épaules.

    — D’ailleurs, il n’est pas prouvé que ce vieuxsinge ne se soit pas moqué de nous, dit-il encessant son argumentation étouffée par le riredes autres clercs. En conscience, le colonelChabert est bien mort, sa femme est remariéeau comte Ferraud, Conseiller d’État. MadameFerraud est une des clientes de l’Étude !

    — La cause est remise à demain, ditBoucard. A l’ouvrage, messieurs ! Sac-à-papier !l’on ne fait rien ici. Finissez donc votre requête,elle doit être signifiée avant l’audience de laquatrième Chambre. L’affaire se jugeaujourd’hui. Allons, à cheval.

    — Si c’eût été le colonel Chabert, est-ce qu’iln’aurait pas chaussé le bout de son pied dans lepostérieur de ce farceur de Simonnin quand il afait le sourd ? dit Huré en regardant cetteobservation comme plus concluante que celle deGodeschal.

    — Puisque rien n’est décidé, reprit Boucard,convenons d’aller aux secondes loges desFrançais voir Talma dans Néron. Simonnin iraau parterre.

    Là-dessus, le premier clerc s’assit à sonbureau, et chacun l’imita.

    — Rendue en juin mil huit cent quatorze (entoutes lettres), dit Godeschal, y êtes-vous ?

    — Oui, répondirent les deux copistes et legrossoyeur dont les plumes recommencèrent àcrier sur le papier timbré en faisant dansl’Étude le bruit de cent hannetons enfermés pardes écoliers dans des cornets de papier.

    — Et nous espérons que Messieurscomposant le tribunal, dit l’improvisateur.Halte ! il faut que je relise ma phrase, je ne me

    comprends plus moi-même.

    — Quarante-six... Ça doit arriver souvent !...Et trois, quarante-neuf, dit Boucard.

    — Nous espérons, reprit Godeschal aprèsavoir tout relu, que Messieurs composant letribunal ne seront pas moins grands que ne l’estl’auguste auteur de l’ordonnance, et qu’ils ferontjustice des misérables prétentions del’administration de la grande chancel lerie de laLégion-d’Honneur en fixant la jurisprudencedans le sens large que nous établissons ici.....

    — Monsieur Godeschal, voulez-vous un verred’eau ? dit le petit clerc.

    — Ce farceur de Simonnin ! dit Boucard.Tiens, apprête tes chevaux à double semelle,prends ce paquet, et valse jusqu’aux Invalides.

    — Que nous établissons ici, reprit Godeschal.Ajoutez : dans l’intérêt de madame... (en touteslettres) la vicomtesse de Grandlieu...

    — Comment ! s’écria le Maître clerc, vousvous avisez de faire des requêtes dans l’affaireVicomtesse de Grandlieu contre Légion-d’Honneur, une affaire pour compte d’Étude,entreprise à forfait ? Ah ! vous êtes un fiernigaud ! Voulez-vous bien me mettre de côté voscopies et votre minute, gardez-moi cela pourl’affaire Navarreins contre les Hospices. Il esttard, je vais faire un bout de placet, avec desattendu, et j’irai moi même au Palais...

    Cette scène représente un des mille plaisirsqui, plus tard, font dire en pensant à lajeunesse : — C’était le bon temps !

    Vers une heure du matin, le prétendu colonelChabert vint frapper à la porte de maîtreDerville, avoué près le Tribunal de PremièreInstance du département de la Seine. Le portierlui répondit que monsieur Derville n’était pasrentré. Le vieillard allégua le rendez-vous etmonta chez ce célèbre légiste, qui, malgré sajeunesse, passait pour être une des plus fortestêtes du Palais. Après avoir sonné, le défiantsolliciteur ne fut pas médiocrement étonné devoir le premier clerc occupé à ranger sur la table

    7

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    de la salle à manger de son patron les nombreuxdossiers des affaires qui venaient le lendemainen ordre utile. Le clerc, non moins étonné, saluale colonel en le priant de s’asseoir : ce que fit leplaideur.

    — Ma foi, monsieur, j’ai cru que vousplaisantiez hier en m’indiquant une heure simatinale pour une consultation, dit le vieillardavec une fausse gaieté d’un homme ruiné quis’efforce de sourire.

    — Les clercs plaisantaient et disaient vraitout ensemble, reprit le Principal en continuantson travail. Monsieur Derville a choisi cetteheure pour examiner ses causes, en résumer lesmoyens, en ordonner la conduite, en disposer lesdéfenses. Sa prodigieuse intelligence est pluslibre en ce moment, le seul où il obtienne lesilence et la tranquillité nécessaires à laconception des bonnes idées. Vous êtes, depuisqu’il est avoué, le troisième exemple d’uneconsultation donnée à cette heure nocturne.Après être rentré, le patron discutera chaqueaffaire, lira tout, passera peut-être quatre oucinq heures à sa besogne ; puis, il me sonnera etm’expliquera ses intentions. Le matin, de dixheures à deux heures, il écoute ses clients, puisil emploie le reste de la journée à ses rendez-vous. Le soir, il va dans le monde pour yentretenir ses relations. Il n’a donc que la nuitpour creuser ses procès, fouiller les arsenaux duCode et faire ses plans de bataille. Il ne veutpas perdre une seule cause, il a l’amour de sonart. Il ne se charge pas, comme ses confrères, detoute espèce d’affaire. Voilà sa vie, qui estsingulièrement active. Aussi gagne-t-il beaucoupd’argent.

    En entendant cette explication, le vieillardresta silencieux, et sa bizarre figure prit uneexpression si dépourvue d’intelligence, que leclerc, après l’avoir regardé, ne s’occupa plus delui. Quelques instants après, Derville rentra, misen costume de bal ; son Maître clerc lui ouvritla porte, et se remit à achever le classement desdossiers. Le jeune avoué demeura pendant unmoment stupéfait en entrevoyant dans le clair-

    obscur le singulier client qui l’attendait. Lecolonel Chabert était aussi parfaitementimmobile que peut l’être une figure en cire de cecabinet de Curtius où Godeschal avait voulumener ses camarades. Cette immobilité n’auraitpeut-être pas été un sujet d’étonnement, si ellen’eût complété le spectacle surnaturel queprésentait l’ensemble du personnage. Le vieuxsoldat était sec et maigre. Son front,volontairement caché sous les cheveux de saperruque lisse, lui donnait quelque chose demystérieux. Ses yeux paraissaient couverts d’unetaie transparente : vous eussiez dit de la nacresale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à lalueur des bougies. Le visage pâle, livide, et enlame de couteau, s’il est permis d’empruntercette expression vulgaire, semblait mort. Le couétait serré par une mauvaise cravate de soienoire. L’ombre cachait si bien le corps à partirde la ligne brune que décrivait ce haillon, qu’unhomme d’imagination aurait pu prendre cettevieille tête pour quelque silhouette due auhasard, ou pour un portrait de Rembrandt, sanscadre. Les bords du chapeau qui couvrait lefront du vieillard projetaient un sillon noir surle haut du visage. Cet effet bizarre, quoiquenaturel, faisait ressortir, par la brusquerie ducontraste, les rides blanches, les sinuositésfroides, le sentiment décoloré de cettephysionomie cadavéreuse. Enfin l’absence detout mouvement dans le corps, de toute chaleurdans le regard, s’accordait avec une certaineexpression de démence triste, avec lesdégradants symptômes par lesquels secaractérise l’idiotisme, pour faire de cette figureje ne sais quoi de funeste qu’aucune parolehumaine ne pourrait exprimer. Mais unobservateur, et surtout un avoué, aurait trouvéde plus en cet homme foudroyé les signes d’unedouleur profonde, les indices d’une misère quiavait dégradé ce visage, comme les gouttes d’eautombées du ciel sur un beau marbre l’ont à lalongue défiguré. Un médecin, un auteur, unmagistrat eussent pressenti tout un drame àl’aspect de cette sublime horreur dont lemoindre mérite était de ressembler à cesfantaisies que les peintres s’amusent à dessiner

    8888 8888888888

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    au bas de leurs pierres lithographiques encausant avec leurs amis.

    En voyant l’avoué, l’inconnu tressaillit par unmouvement convulsif semblable à celui quiéchappe aux poètes quand un bruit inattenduvient les détourner d’une féconde rêverie, aumilieu du silence et de la nuit. Le vieillard sedécouvrit promptement et se leva pour saluer lejeune homme ; le cuir qui garnissait l’intérieurde son chapeau étant sans doute fort gras, saperruque y resta collée sans qu’il s’en aperçût,et laissa voir à nu son crâne horriblement mutilépar une cicatrice transversale qui prenait àl’occiput et venait mourir à l’œil droit, enformant partout une grosse couture saillante.L’enlèvement soudain de cette perruque sale,que le pauvre homme portait pour cacher sablessure, ne donna nulle envie de rire aux deuxgens de loi, tant ce crâne fendu étaitépouvantable à voir. La première pensée quesuggérait l’aspect de cette blessure était celle-ci : — Par là s’est enfuie l’intelligence !

    — Si ce n’est pas le colonel Chabert, ce doitêtre un fier troupier ! pensa Boucard.

    — Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-jel’honneur de parler ?

    — Au colonel Chabert.

    — Lequel ?

    — Celui qui est mort à Eylau, répondit levieillard.

    En entendant cette singulière phrase, le clercet l’avoué se jetèrent un regard qui signifiait :— C’est un fou !

    — Monsieur, reprit le colonel, je désirerais neconfier qu’à vous le secret de ma situation.

    Une chose digne de remarque est l’intrépiditénaturelle aux avoués. Soit l’habitude de recevoirun grand nombre de personnes, soit le profondsentiment de la protection que les lois leuraccordent, soit confiance en leur ministère, ilsentrent partout sans rien craindre, comme lesprêtres et les médecins. Derville fit un signe àBoucard, qui disparut.

    — Monsieur, reprit l’avoué, pendant le jourje ne suis pas trop avare de mon temps ; maisau milieu de la nuit les minutes me sontprécieuses. Ainsi, soyez bref et concis. Allez aufait sans digression. Je vous demanderai moi-même les éclaircissements qui me semblerontnécessaires. Parlez.

    Après avoir fait asseoir son singulier client, lejeune homme s’assit lui-même devant la table ;mais, tout en prêtant son attention au discoursdu feu colonel, il feuilleta ses dossiers.

    — Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-vous que je commandais un régiment decavalerie à Eylau. J’ai été pour beaucoup dansle succès de la célèbre charge que fit Murat, etqui décida le gain de la bataille.Malheureusement pour moi, ma mort est un faithistorique consigné dans les Victoires etConquêtes, où elle est rapportée en détail. Nousfendîmes en deux les trois lignes russes, qui,s’étant aussitôt reformées, nous obligèrent à lesretraverser en sens contraire. Au moment oùnous revenions vers l’Empereur, après avoirdispersé les Russes, je rencontrai un gros decavalerie ennemie. Je me précipitai sur cesentêtés-là. Deux officiers russes, deux vraisgéants, m’attaquèrent à la fois. L’un d’euxm’appliqua sur la tête un coup de sabre quifendit tout jusqu’à un bonnet de soie noire quej’avais sur la tête, et m’ouvrit profondément lecrâne. Je tombai de cheval. Murat vint à monsecours, il me passa sur le corps, lui et tout sonmonde, quinze cents hommes, excusez du peu !Ma mort fut annoncée à l’Empereur, qui, parprudence (il m’aimait un peu, le patron !),voulut savoir s’il n’y aurait pas quelque chancede sauver l’homme auquel il était redevable decette vigoureuse attaque. Il envoya, pour mereconnaître et me rapporter aux ambulances,deux chirurgiens en leur disant, peut-être tropnégligemment, car il avait de l’ouvrage :— Allez donc voir si, par hasard, mon pauvreChabert vit encore ? Ces sacrés carabins, quivenaient de me voir foulé aux pieds par leschevaux de deux régiments, se dispensèrent sansdoute de me tâter le pouls et dirent que j’étais

    9

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    bien mort. L’acte de mon décès fut doncprobablement dressé d’après les règles établiespar la jurisprudence militaire.

    En entendant son client s’exprimer avec unelucidité parfaite et raconter des faits sivraisemblables, quoique étranges, le jeune avouélaissa ses dossiers, posa son coude gauche sur latable, se mit la tête dans la main, et regarda lecolonel fixement.

    — Savez-vous, monsieur, lui dit-il enl’interrompant, que je suis l’avoué de lacomtesse Ferraud, veuve du colonel Chabert ?

    — Ma femme ! Oui, monsieur. Aussi, aprèscent démarches infructueuses chez des gens deloi qui m’ont tous pris pour un fou, me suis-jedéterminé à venir vous trouver. Je vous parleraide mes malheurs plus tard. Laissez-moi d’abordvous établir les faits, vous expliquer plutôtcomme ils ont dû se passer, que comme ils sontarrivés. Certaines circonstances, qui ne doiventêtre connues que du Père éternel, m’obligent àen présenter plusieurs comme des hypothèses.Donc, monsieur, les blessures que j’ai reçuesauront probablement produit un tétanos, oum’auront mis dans une crise analogue à unemaladie nommée, je crois, catalepsie. Autrementcomment concevoir que j’aie été, suivant l’usagede la guerre, dépouillé de mes vêtements, et jetédans la fosse aux soldats par les gens chargésd’enterrer les morts ? Ici, permettez-moi deplacer un détail que je n’ai pu connaître quepostérieurement à l’événement qu’il faut bienappeler ma mort. J’ai rencontré, en 1814, àStuttgard un ancien maréchal-des-logis de monrégiment. Ce cher homme, le seul qui ait voulume reconnaître, et de qui je vous parlerai tout àl’heure, m’expliqua le phénomène de maconservation, en me disant que mon cheval avaitreçu un boulet dans le flanc au moment où jefus blessé moi-même. La bête et le cavaliers’étaient donc abattus comme des capucins decartes. En me renversant, soit à droite, soit àgauche, j’avais été sans doute couvert par lecorps de mon cheval qui m’empêcha d’êtreécrasé par les chevaux, ou atteint par des

    boulets. Lorsque je revins à moi, monsieur,j’étais dans une position et dans une atmosphèredont je ne vous donnerais pas une idée en vousen entretenant jusqu’à demain. Le peu d’air queje respirais était méphitique. Je voulus memouvoir, et ne trouvai point d’espace. Enouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté del’air fut l’accident le plus menaçant, et quim’éclaira le plus vivement sur ma position. Jecompris que là où j’étais, l’air ne se renouvelaitpoint, et que j’allais mourir. Cette pensée m’ôtale sentiment de la douleur inexprimable parlaquelle j’avais été réveillé. Mes oreilles tintèrentviolemment. J’entendis, ou crus entendre, je neveux rien affirmer, des gémissements poussés parle monde de cadavres au milieu duquel je gisais.Quoique la mémoire de ces moments soit bienténébreuse, quoique mes souvenirs soient bienconfus, malgré les impressions de souffrancesencore plus profondes que je devais éprouver etqui ont brouillé mes idées, il y a des nuits où jecrois encore entendre ces soupirs étouffés ! Maisil y a eu quelque chose de plus horrible que lescris, un silence que je n’ai jamais retrouvé nullepart, le vrai silence du tombeau. Enfin, enlevant les mains, en tâtant les morts, jereconnus un vide entre ma tête et le fumierhumain supérieur. Je pus donc mesurer l’espacequi m’avait été laissé par un hasard dont lacause m’était inconnue. Il paraît, grâce àl’insouciance ou à la précipitation avec laquelleon nous avait jetés pêle-mêle, que deux mortss’étaient croisés au-dessus de moi de manière àdécrire un angle semblable à celui de deuxcartes mises l’une contre l’autre par un enfantqui pose les fondements d’un château. Enfuretant avec promptitude, car il ne fallait pasflâner, je rencontrai fort heureusement un brasqui ne tenait à rien, le bras d’un Hercule ! unbon os auquel je dus mon salut. Sans ce secoursinespéré, je périssais ! Mais, avec une rage quevous devez concevoir, je me mis à travailler lescadavres qui me séparaient de la couche de terresans doute jetée sur nous, je dis nous, commes’il y eût eu des vivants ! J’y allais ferme,monsieur, car me voici ! Mais je ne sais pasaujourd’hui comment j’ai pu parvenir à percer la

    10101010 10101010101010101010

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    couverture de chair qui mettait une barrièreentre la vie et moi. Vous me direz que j’avaistrois bras ! Ce levier, dont je me servais avechabileté, me procurait toujours un peu de l’airqui se trouvait entre les cadavres que jedéplaçais, et je ménageais mes aspirations. Enfinje vis le jour, mais à travers la neige, monsieur !En ce moment, je m’aperçus que j’avais la têteouverte. Par bonheur, mon sang, celui de mescamarades ou la peau meurtrie de mon chevalpeut-être, que sais-je ! m’avait, en se coagulant,comme enduit d’un emplâtre naturel. Malgrécette croûte, je m’évanouis quand mon crâne futen contact avec la neige. Cependant, le peu dechaleur qui me restait ayant fait fondre la neigeautour de moi, je me trouvai, quand je reprisconnaissance, au centre d’une petite ouverturepar laquelle je criai aussi long-temps que je lepus. Mais alors le soleil se levait, j’avais doncbien peu de chances pour être entendu. Y avait-il déjà du monde aux champs ? Je me haussaisen faisant de mes pieds un ressort dont le pointd’appui était sur les défunts qui avaient les reinssolides. Vous sentez que ce n’était pas lemoment de leur dire : — Respect au couragemalheureux ! Bref, monsieur, après avoir eu ladouleur, si le mot peut rendre ma rage, de voirpendant long-temps, oh ! oui, longtemps ! cessacrés Allemands se sauvant en entendant unevoix là où ils n’apercevaient point d’homme, jefus enfin dégagé par une femme assez hardie ouassez curieuse pour s’approcher de ma tête quisemblait avoir poussé hors de terre comme unchampignon. Cette femme alla chercher sonmari, et tous deux me transportèrent dans leurpauvre baraque. Il parait que j’eus une rechutede catalepsie, passez-moi cette expression pourvous peindre un état duquel je n’ai nulle idée,mais que j’ai jugé, sur les dires de mes hôtes,devoir être un effet de cette maladie. Je suisresté pendant six mois entre la vie et la mort,ne parlant pas, ou déraisonnant quand jeparlais. Enfin mes hôtes me firent admettre àl’hôpital d’Heilsberg. Vous comprenez, monsieur,que j’étais sorti du ventre de la fosse aussi nuque de celui de ma mère ; en sorte que, six moisaprès, quand, un beau matin, je me souvins

    d’avoir été le colonel Chabert, et qu’enrecouvrant ma raison je voulus obtenir de magarde plus de respect qu’elle n’en accordait à unpauvre diable, tous mes camarades de chambréese mirent à rire. Heureusement pour moi, lechirurgien avait répondu, par amour-propre, dema guérison, et s’était naturellement intéressé àson malade. Lorsque je lui parlai d’une manièresuivie de mon ancienne existence, ce bravehomme, nommé Sparchmann, fit constater, dansles formes juridiques voulues par le droit dupays, la manière miraculeuse dont j’étais sortide la fosse des morts, le jour et l’heure oùj’avais été trouvé par ma bienfaitrice et par sonmari ; le genre, la position exacte de mesblessures, en joignant à ces différents procès-verbaux une description de ma personne. Eh !bien, monsieur, je n’ai ni ces pièces importantes,ni la déclaration que j’ai faite chez un notaired’Heilsberg, en vue d’établir mon identité !Depuis le jour où je fus chassé de cette ville parles événements de la guerre, j’ai constammenterré comme un vagabond, mendiant mon pain,traité de fou lorsque je racontais mon aventure,et sans avoir ni trouvé, ni gagné un sou pour meprocurer les actes qui pouvaient prouver mesdires, et me rendre à la vie sociale. Souvent, mesdouleurs me retenaient durant des semestresentiers dans de petites villes où l’on prodiguaitdes soins au Français malade, mais où l’on riaitau nez de cet homme dès qu’il prétendait être lecolonel Chabert. Pendant long-temps ces rires,ces doutes me mettaient dans une fureur qui menuisit et me fit même enfermer comme fou àStuttgard. A la vérité, vous pouvez juger,d’après mon récit, qu’il y avait des raisonssuffisantes pour faire coffrer un homme ! Aprèsdeux ans de détention que je fus obligé de subir,après avoir entendu mille fois mes gardiensdisant : — « Voilà un pauvre homme qui croitêtre le colonel Chabert ! » à des gens quirépondaient : « Le pauvre homme ! » je fusconvaincu de l’impossibilité de ma propreaventure, je devins triste, résigné, tranquille, etrenonçai à me dire le colonel Chabert, afin depouvoir sortir de prison et revoir la France. Oh !monsieur, revoir Paris ! c’était un délire que je

    11

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    ne...

    A cette phrase inachevée, le colonel Chaberttomba dans une rêverie profonde que Dervillerespecta.

    — Monsieur, un beau jour, reprit le client,un jour de printemps, on me donna la clef deschamps et dix thalers, sous prétexte que jeparlais très-sensément sur toutes sortes de sujetset que je ne me disais plus le colonel Chabert.Ma foi, vers cette époque, et encore aujourd’hui,par moments, mon nom m’est désagréable. Jevoudrais n’être pas moi. Le sentiment de mesdroits me tue. Si ma maladie m’avait ôté toutsouvenir de mon existence passée, j’aurais étéheureux ! J’eusse repris du service sous un nomquelconque, et qui sait ? je serais peut-êtredevenu feld-maréchal en Autriche ou en Russie.

    — Monsieur, dit l’avoué, vous brouilleztoutes mes idées. Je crois rêver en vousécoutant. De grâce, arrêtons-nous pendant unmoment.

    — Vous êtes, dit le colonel d’un airmélancolique, la seule personne qui m’ait sipatiemment écouté. Aucun homme de loi n’avoulu m’avancer dix napoléons afin de fairevenir d’Allemagne les pièces nécessaires pourcommencer mon procès...

    — Quel procès ? dit l’avoué, qui oubliait lasituation douloureuse de son client en entendantle récit de ses misères passées.

    — Mais, monsieur, la comtesse Ferraud n’est-elle pas ma femme ! Elle possède trente millelivres de rente qui m’appartiennent, et ne veutpas me donner deux liards. Quand je dis ceschoses à des avoués, à des hommes de bon sens ;quand je propose, moi, mendiant, de plaidercontre un comte et une comtesse ; quand jem’élève, moi, mort, contre un acte de décès, unacte de mariage et des actes de naissance, ilsm’éconduisent, suivant leur caractère, soit aveccet air froidement poli que vous savez prendrepour vous débarrasser d’un malheureux, soitbrutalement, en gens qui croient rencontrer unintrigant ou un fou. J’ai été enterré sous des

    morts, mais maintenant je suis enterré sous desvivants, sous des actes, sous des faits, sous lasociété tout entière, qui veut me faire rentrersous terre !

    — Monsieur, veuillez poursuivre maintenant,dit l’avoué.

    — Veuil lez, s’écria le malheureux vieillard enprenant la main du jeune homme, voilà lepremier mot de politesse que j’entends depuis...

    Le colonel pleura. La reconnaissance étouffasa voix. Cette pénétrante et indicible éloquencequi est dans le regard, dans le geste, dans lesilence même, acheva de convaincre Derville etle toucha vivement.

    — Écoutez, monsieur, dit-il à son client, j’aigagné ce soir trois cents francs au jeu ; je puisbien employer la moitié de cette somme à fairele bonheur d’un homme. Je commencerai lespoursuites et diligences nécessaires pour vousprocurer les pièces dont vous me parlez, etjusqu’à leur arrivée je vous remettrai cent souspar jour. Si vous êtes le colonel Chabert, voussaurez pardonner la modicité du prêt à un jeunehomme qui a sa fortune à faire. Poursuivez.

    Le prétendu colonel resta pendant unmoment immobile et stupéfait : son extrêmemalheur avait sans doute détruit ses croyances.S’il courait après son illustration militaire, aprèssa fortune, après lui-même, peut-être était-cepour obéir à ce sentiment inexplicable, en germedans le cœur de tous les hommes, et auquel nousdevons les recherches des alchimistes, la passionde la gloire, les découvertes de l’astronomie, dela physique, tout ce qui pousse l’homme à segrandir en se multipliant par les faits ou par lesidées. L’ego, dans sa pensée, n’était plus qu’unobjet secondaire, de même que la vanité dutriomphe ou le plaisir du gain deviennent pluschers au parieur que ne l’est l’objet du pari. Lesparoles du jeune avoué furent donc comme unmiracle pour cet homme rebuté pendant dixannées par sa femme, par la justice, par lacréation sociale entière. Trouver chez un avouéces dix pièces d’or qui lui avaient été refuséespendant si long-temps, par tant de personnes et

    12121212 12121212121212121212

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    de tant de manières ! Le colonel ressemblait àcette dame qui, ayant eu la fièvre durant quinzeannées, crut avoir changé de maladie le jour oùelle fut guérie. Il est des félicités auxquelles onne croit plus ; elles arrivent, c’est la foudre, ellesconsument. Aussi la reconnaissance du pauvrehomme était-elle trop vive pour qu’il pûtl’exprimer. Il eût paru froid aux genssuperficiels, mais Derville devina toute uneprobité dans cette stupeur. Un fripon aurait eude la voix.

    — Où en étais-je ? dit le colonel avec lanaïveté d’un enfant ou d’un soldat, car il y asouvent de l’enfant dans le vrai soldat, etpresque toujours du soldat chez l’enfant, surtouten France.

    — A Stuttgard. Vous sortiez de prison,répondit l’avoué.

    — Vous connaissez ma femme ? demanda lecolonel.

    — Oui, répliqua Derville en inclinant la tête.

    — Comment est-elle ?

    — Toujours ravissante.

    Le vieillard fit un signe de main, et parutdévorer quelque secrète douleur avec cetterésignation grave et solennelle qui caractérise leshommes éprouvés dans le sang et le feu deschamps de bataille.

    — Monsieur, dit-il avec une sorte de gaieté ;car il respirait, ce pauvre colonel, il sortait uneseconde fois de la tombe, il venait de fondre unecouche de neige moins soluble que celle qui jadislui avait glacé la tête, et il aspirait l’air commes’il quittait un cachot. Monsieur, dit-il, si j’avaisété joli garçon, aucun de mes malheurs ne meserait arrivé. Les femmes croient les gens quandils farcissent leurs phrases du mot amour. Alorselles trottent, elles vont, elles se mettent enquatre, elles intriguent, elles affirment les faits,elles font le diable pour celui qui leur plaît.Comment aurais-je pu intéresser une femme ?j’avais une face de requiem, j’étais vêtu commeun sans-culotte, je ressemblais plutôt à un

    Esquimau qu’à un Français, moi qui jadispassais pour le plus joli des muscadins, en1799 ! moi, Chabert, comte de l’Empire ! Enfin,le jour même où l’on me jeta sur le pavé commeun chien, je rencontrai le maréchal-des-logis dequi je vous ai déjà parlé. Le camarade senommait Boutin. Le pauvre diable et moifaisions la plus belle paire de rosses que j’aiejamais vue ; je l’aperçus à la promenade, si je lereconnus, il lui fut impossible de deviner quij’étais. Nous allâmes ensemble dans un cabaret.Là, quand je me nommai, la bouche de Boutinse fendit en éclats de rire comme un mortier quicrève. Cette gaieté, monsieur, me causa l’un demes plus vifs chagrins ! Elle me révélait sansfard tous les changements qui étaient survenusen moi ! J’étais donc méconnaissable, mêmepour l’œil du plus humble et du plusreconnaissant de mes amis ! jadis j’avais sauvéla vie à Boutin, mais c’était une revanche que jelui devais. Je ne vous dirai pas comment il merendit ce service. La scène eut lieu en Italie, àRavenne. La maison où Boutin m’empêchad’être poignardé n’était pas une maison fortdécente. A cette époque je n’étais pas colonel,j’étais simple cavalier, comme Boutin.Heureusement cette histoire comportait desdétails qui ne pouvaient être connus que de nousseuls ; et, quand je les lui rappelai, sonincrédulité diminua. Puis je lui contai lesaccidents de ma bizarre existence. Quoique mesyeux, ma voix fussent, me dit-il, singulièrementaltérés, que je n’eusse plus ni cheveux, ni dents,ni sourcils, que je fusse blanc comme unAlbinos, il finit par retrouver son colonel dans lemendiant, après mille interrogations auxquellesje répondis victorieusement. Il me raconta sesaventures, elles n’étaient pas moinsextraordinaires que les miennes : il revenait desconfins de la Chine, où il avait voulu pénétreraprès s’être échappé de la Sibérie. Il m’appritles désastres de la campagne de Russie et lapremière abdication de Napoléon. Cette nouvelleest une des choses qui m’ont fait le plus de mal !Nous étions deux débris curieux après avoirainsi roulé sur le globe comme roulent dansl’Océan les cailloux emportés d’un rivage à

    13

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    l’autre par les tempêtes. A nous deux nousavions vu l’Égypte, la Syrie, l’Espagne, laRussie, la Hollande, l’Allemagne, l’Italie, laDalmatie, l’Angleterre, la Chine, la Tartarie, laSibérie ; il ne nous manquait que d’être allésdans les Indes et en Amérique ! Enfin, plusingambe que je ne l’étais, Boutin se chargead’aller à Paris le plus lestement possible afind’instruire ma femme de l’état dans lequel je metrouvais. J’écrivis à madame Chabert une lettrebien détaillée. C’était la quatrième, monsieur !si j’avais eu des parents, tout cela ne seraitpeut-être pas arrivé ; mais, il faut vous l’avouer,je suis un enfant d’hôpital, un soldat qui pourpatrimoine avait son courage, pour famille toutle monde, pour patrie la France, pour toutprotecteur le bon Dieu. Je me trompe ! j’avaisun père, l’Empereur ! Ah ! s’il était debout, lecher homme ! et qu’il vît son Chabert, comme ilme nommait, dans l’état où je suis, mais il semettrait en colère. Que voulez-vous ! notre soleils’est couché, nous avons tous froid maintenant.Après tout, les événements politiques pouvaientjustifier le silence de ma femme ! Boutin partit.Il était bien heureux, lui ! Il avait deux oursblancs supérieurement dressés qui le faisaientvivre. Je ne pouvais l’accompagner ; mesdouleurs ne me permettaient pas de faire delongues étapes. Je pleurai, monsieur, quandnous nous séparâmes, après avoir marché aussilong-temps que mon état put me le permettre encompagnie de ses ours et de lui. A Carlsruhej’eus un accès de névralgie à la tête, et restai sixsemaines sur la paille dans une auberge ! Je nefinirais pas, monsieur, s’il fallait vous racontertous les malheurs de ma vie de mendiant. Lessouffrances morales, auprès desquelles pâlissentles douleurs physiques, excitent cependantmoins de pitié, parce qu’on ne les voit point. Jeme souviens d’avoir pleuré devant un hôtel deStrasbourg où j’avais donné jadis une fête, et oùje n’obtins rien, pas même un morceau de pain.Ayant déterminé de concert avec Boutinl’itinéraire que je devais suivre, j’allais à chaquebureau de poste demander s’il y avait une lettreet de l’argent pour moi. Je vins jusqu’à Parissans avoir rien trouvé. Combien de désespoirs ne

    m’a-t-il pas fallu dévorer ! — Boutin sera mort,me disais-je. En effet, le pauvre diable avaitsuccombé à Waterloo. J’appris sa mort plus tardet par hasard. Sa mission auprès de ma femmefut sans doute infructueuse. Enfin j’entrai dansParis en même temps que les Cosaques. Pourmoi c’était douleur sur douleur. En voyant lesRusses en France, je ne pensais plus que jen’avais ni souliers aux pieds ni argent dans mapoche. Oui, monsieur, mes vêtements étaient enlambeaux. La veille de mon arrivée je fus forcéde bivouaquer dans les bois de Claye. Lafraîcheur de la nuit me causa sans doute unaccès de je ne sais quelle maladie, qui me pritquand je traversai le faubourg Saint-Martin. Jetombai presque évanoui à la porte d’unmarchand de fer. Quand je me réveillai j’étaisdans un lit à l’Hôtel-Dieu. Là je restai pendantun mois assez heureux. Je fus bientôt renvoyé.J’étais sans argent, mais bien portant et sur lebon pavé de Paris. Avec quelle joie et quellepromptitude j’allai rue du Mont-Blanc, où mafemme devait être logée dans un hôtel à moi !Bah ! la rue du Mont-Blanc était devenue la ruede la Chaussée-d’Antin. Je n’y vis plus monhôtel, il avait été vendu, démoli. Desspéculateurs avaient bâti plusieurs maisons dansmes jardins. Ignorant que ma femme fût mariéeà monsieur Ferraud, je ne pouvais obtenir aucunrenseignement. Enfin je me rendis chez un vieilavocat qui jadis était chargé de mes affaires. Lebonhomme était mort après avoir cédé saclientèle à un jeune homme. Celui-ci m’apprit, àmon grand étonnement, l’ouverture de masuccession, sa liquidation, le mariage de mafemme et la naissance de ses deux enfants.Quand je lui dis être le colonel Chabert, il semit à rire si franchement que je le quittai sanslui faire la moindre observation. Ma détentionde Stuttgard me fit songer à Charenton, et jerésolus d’agir avec prudence. Alors, monsieur,sachant où demeurait ma femme, je m’acheminaivers son hôtel, le cœur plein d’espoir. Eh ! bien,dit le colonel avec un mouvement de rageconcentrée, je n’ai pas été reçu lorsque je me fisannoncer sous un nom d’emprunt, et le jour oùje pris le mien je fus consigné à sa porte. Pour

    14141414 14141414141414141414

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    voir la comtesse rentrant du bal ou du spectacle,au matin, je suis resté pendant des nuitsentières collé contre la borne de sa portecochère. Mon regard plongeait dans cettevoiture qui passait devant mes yeux avec larapidité de l’éclair, et où j’entrevoyais à peinecette femme qui est mienne et qui n’est plus àmoi ! Oh ! dès ce jour j’ai vécu pour lavengeance, s’écria le vieillard d’une voix sourdeen se dressant tout à coup devant Derville. Ellesait que j’existe ; elle a reçu de moi, depuis monretour, deux lettres écrites par moi-même. Ellene m’aime plus ! Moi, j’ignore si je l’aime ou sije la déteste ! je la désire et la maudis tour àtour Elle me doit sa fortune, son bonheur ; eh !bien, elle ne m’a pas seulement fait parvenir leplus léger secours ! Par moments je ne sais plusque devenir !

    A ces mots, le vieux soldat retomba sur sachaise, et redevint immobile. Derville restasilencieux, occupé à contempler son client.

    — L’affaire est grave, dit-il enfinmachinalement. Même en admettantl’authenticité des pièces qui doivent se trouver àHeilsberg, il ne m’est pas prouvé que nouspuissions triompher tout d’abord. Le procès irasuccessivement devant trois tribunaux. Il fautréfléchir à tête reposée sur une semblable cause,elle est tout exceptionnelle.

    — Oh ! répondit froidement le colonel enrelevant la tête par un mouvement de fierté, sije succombe, je saurai mourir, mais encompagnie.

    Là, le vieillard avait disparu. Les yeux del’homme énergique brillaient rallumés aux feuxdu désir et de la vengeance.

    — Il faudra peut-être transiger, dit l’avoué.

    — Transiger, répéta le colonel Chabert. Suis-je mort ou suis-je vivant ?

    — Monsieur, reprit l’avoué, vous suivrez, jel’espère, mes conseils. Votre cause sera macause. Vous vous apercevrez bientôt de l’intérêtque je prends à votre situation, presque sansexemple dans les fastes judiciaires. En

    attendant, je vais vous donner un mot pour monnotaire, qui vous remettra, sur votre quittance,cinquante francs tous les dix jours. Il ne seraitpas convenable que vous vinssiez chercher ici dessecours. Si vous êtes le colonel Chabert, vous nedevez être à la merci de personne. Je donnerai àces avances la forme d’un prêt. Vous avez desbiens a recouvrer, vous êtes riche.

    Cette dernière délicatesse arracha des larmesau vieillard. Derville se leva brusquement, car iln’était peut-être pas de costume qu’un avouéparût s’émouvoir ; il passa dans son cabinet,d’où il revint avec une lettre non cachetée qu’ilremit au comte Chabert. Lorsque le pauvrehomme la tint entre ses doigts, il sentit deuxpièces d’or à travers le papier.

    — Voulez-vous me désigner les actes, medonner le nom de la ville, du royaume ? ditl’avoué.

    Le colonel dicta les renseignements envérifiant l’orthographe des noms de lieux ; puis,il prit son chapeau d’une main, regarda Derville,lui tendit l’autre main, une main calleuse, et luidit d’une voix simple : — Ma foi, monsieur,après l’Empereur, vous êtes l’homme auquel jedevrai le plus ! Vous êtes un brave.

    L’avoué frappa dans la main du colonel, lereconduisit jusque sur l’escalier et l’éclaira.

    — Boucard, dit Derville a son premier clerc,je viens d’entendre une histoire qui me coûterapeut-être vingt-cinq louis. Si je suis volé, je neregretterai pas mon argent, j’aurai vu le plushabile comédien de notre époque.

    Quand le colonel se trouva dans la rue etdevant un réverbère, il retira de la lettre lesdeux pièces de vingt francs que l’avoué lui avaitdonnées, et les regarda pendant un moment a lalumière. Il revoyait de l’or pour la première foisdepuis neuf ans.

    — Je vais donc pouvoir fumer des cigares, sedit-il.

    Environ trois mois après cette consultationnuitamment faite par le colonel Chabert chez

    15

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    Derville, le notaire chargé de payer la demi-solde que l’avoué faisait à son singulier client,vint le voir pour conférer sur une affaire grave,et commença par lui réclamer six cents francsdonnés au vieux militaire.

    — Tu t’amuses donc à entretenir l’anciennearmée ? lui dit en riant ce notaire, nomméCrottat, jeune homme qui venait d’acheterl’étude où il était Maître clerc, et dont le patronvenait de prendre la fuite en faisant uneépouvantable faillite.

    — Je te remercie, mon cher maître, réponditDerville, de me rappeler cette affaire-là. Maphilanthropie n’ira pas au delà de vingt-cinqlouis, je crains déjà d’avoir été la dupe de monpatriotisme.

    Au moment où Derville achevait sa phrase, ilvit sur son bureau les paquets que son Maîtreclerc y avait mis. Ses yeux furent frappés àl’aspect des timbres oblongs, carrés,triangulaires, rouges, bleus, apposés sur unelettre par les postes prussienne, autrichienne,bavaroise et française.

    — Ah ! dit-il en riant, voici le dénoûment dela comédie, nous allons voir si je suis attrapé. Ilprit la lettre et l’ouvrit, mais il n’y put rien lire,elle était écrite en allemand. — Boucard, allezvous-même faire traduire cette lettre, et revenezpromptement, dit Derville en entr’ouvrant laporte de son cabinet et tendant la lettre à sonMaître clerc.

    Le notaire de Berlin auquel s’était adressél’avoué, lui annonçait que les actes dont lesexpéditions étaient demandées luiparviendraient quelques jours après cette lettred’avis. Les pièces étaient, disait-il, parfaitementen règle, et revêtues des légalisations nécessairespour faire foi en justice. En outre, il lui mandaitque presque tous les témoins des faits consacréspar les procès-verbaux existaient à Prussich-Eylau ; et que la femme à laquelle monsieur lecomte Chabert devait la vie, vivait encore dansun des faubourgs d’Heilsberg.

    — Ceci devient sérieux, s’écria Derville

    quand Boucard eut fini de lui donner lasubstance de la lettre. — Mais, dis donc, monpetit, reprit-il en s’adressant au notaire, je vaisavoir besoin de renseignements qui doivent êtreen ton étude. N’est-ce pas chez ce vieux friponde Roguin....

    — Nous disons l’infortuné, le malheureuxRoguin, reprit maître Alexandre Crottat enriant et interrompant Derville.

    — N’est-ce pas chez cet infortuné qui vientd’emporter huit cent mille francs à ses clients etde réduire plusieurs familles au désespoir, ques’est faite la liquidation de la successionChabert ? Il me semble que j’ai vu cela dans nospièces Ferraud.

    — Oui, répondit Crottat, j’étais alorstroisième clerc, je l’ai copiée et bien étudiée,cette liquidation. Rose Chapotel, épouse etveuve de Hyacinthe, dit Chabert, comte del’empire, grand-officier de la Légion-d’Honneur ;ils s’étaient mariés sans contrat, ils étaient donccommuns en biens. Autant que je puis m’ensouvenir, l’actif s’élevait à six cent mille francs.Avant son mariage, le comte Chabert avait faitun testament en faveur des hospices de Paris,par lequel il leur attribuait le quart de lafortune qu’il posséderait au moment de sondécès, le domaine héritait de l’autre quart. Il y aeu licitation, vente et partage, parce que lesavoués sont allés bon train. Lors de laliquidation, le monstre qui gouvernait alors laFrance a rendu par un décret la portion du fiscà la veuve du colonel.

    — Ainsi la fortune personnelle du comteChabert ne se monterait donc qu’à trois centmille francs.

    — Par conséquent, mon vieux ! réponditCrottat. Vous avez parfois l’esprit juste, vousautres avoués, quoiqu’on vous accuse de vous lefausser en plaidant aussi bien le Pour que leContre.

    Le comte Chabert, dont l’adresse se lisait aubas de la première quittance que lui avait remisele notaire, demeurait dans le faubourg Saint-

    16161616 16161616161616161616

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    Marceau, rue du Petit-Banquier, chez un vieuxmaréchal-des-logis de la garde impériale, devenunourrisseur, et nommé Vergniaud. Arrivé là,Derville fut forcé d’aller à pied à la recherche deson client ; car son cocher refusa de s’engagerdans une rue non pavée et dont les ornièresétaient un peu trop profondes pour les rouesd’un cabriolet. En regardant de tous les côtés,l’avoué finit par trouver, dans la partie de cetterue qui avoisine le boulevard, entre deux mursbâtis avec des ossements et de la terre, deuxmauvais pilastres en moellons, que le passagedes voitures avait ébréchés, malgré deuxmorceaux de bois placés eu forme de bornes.Ces pilastres soutenaient une poutre couverted’un chaperon en tuiles, sur laquelle ces motsétaient écrits en rouge : VERGNIAUD,NOURICEURE. A droite de ce nom, se voyaientdes œufs, et à gauche une vache, le tout peint eublanc. La porte était ouverte et restait sansdoute ainsi pendant toute la journée. Au fondd’une cour assez spacieuse, s’élevait, en face dela porte, une maison, si toutefois ce nomconvient à l’une de ces masures bâties dans lesfaubourgs de Paris, et qui ne sont comparables àrien, pas même aux plus chétives habitations dela campagne, dont elles ont la misère sans enavoir la poésie. En effet, au milieu des champs,les cabanes ont encore une grâce que leurdonnent la pureté de l’air, la verdure, l’aspectdes champs, une colline, un chemin tortueux,des vignes, une haie vive, la mousse deschaumes, et les ustensiles champêtres ; mais àParis la misère ne se grandit que par sonhorreur. Quoique récemment construite, cettemaison semblait près de tomber en ruine. Aucundes matériaux n’y avait eu sa vraie destination,ils provenaient tous des démolitions qui se fontjournellement dans Paris. Derville lut sur unvolet fait avec les planches d’une enseigne :Magasin de nouveautés. Les fenêtres ne seressemblaient point entre elles et se trouvaientbizarrement placées. Le rez-de-chaussée, quiparaissait être la partie habitable, étaitexhaussé d’un côté, taudis que de l’autre leschambres étaient enterrées par une éminence.Entre la porte et la maison s’étendait une mare

    pleine de fumier où coulaient les eaux pluvialeset ménagères. Le mur sur lequel s’appuyait cechétif logis, et qui paraissait être plus solide queles autres, était garni de cabanes grillagées oùde vrais lapins faisaient leurs nombreusesfamilles. A droite de la porte cochère se trouvaitla vacherie surmontée d’un grenier à fourrages,et qui communiquait à la maison par unelaiterie. A gauche étaient une basse-cour, uneécurie et un toit à cochons qui avait été fini,comme celui de la maison, en mauvaisesplanches de bois blanc clouées les unes sur lesautres, et mal recouvertes avec du jonc. Commepresque tous les endroits où se cuisinent leséléments du grand repas que Paris dévorechaque jour, la cour dans laquelle Derville mit lepied offrait les traces de la précipitation vouluepar la nécessité d’arriver à heure fixe. Cesgrands vases de fer-blanc bossués dans lesquelsse transporte le lait, et les pots qui contiennentla crème, étaient jetés pêle-mêle devant lalaiterie, avec leurs bouchons de linge. Les loquestrouées qui servaient à les essuyer flottaient ausoleil étendues sur des ficelles attachées à despiquets. Ce cheval pacifique, dont la race ne setrouve que chez les laitières, avait fait quelquespas en avant de sa charrette et restait devantl’écurie, dont la porte était fermée. Une chèvrebroutait le pampre de la vigne grêle etpoudreuse qui garnissait le mur jaune et lézardéde la maison. Un chat était accroupi sur les potsà crème et les léchait. Les poules, effarouchées àl’approche de Derville, s’envolèrent en criant, etle chien de garde aboya.

    — L’homme qui a décidé le gain de labataille d’Eylau serait là ! se dit Derville ensaisissant d’un seul coup d’œil l’ensemble de cespectacle ignoble.

    La maison était restée sous la protection detrois gamins. L’un, grimpé sur le faîte d’unecharrette chargée de fourrage vert, jetait despierres dans un tuyau de cheminée de la maisonvoisine, espérant qu’elles y tomberaient dans lamarmite. L’autre essayait d’amener un cochonsur le plancher de la charrette qui touchait àterre, tandis que le troisième pendu à l’autre

    17

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    bout attendait que le cochon y fût placé pourl’enlever en faisant faire la bascule à lacharrette. Quand Derville leur demanda sic’était bien là que demeurait monsieur Chabert,aucun ne répondit, et tous trois le regardèrentavec une stupidité spirituelle, s’il est permisd’allier ces deux mots. Derville réitéra sesquestions sans succès. Impatienté par l’airnarquois des trois drôles, il leur dit de cesinjures plaisantes que les jeunes gens se croientle droit d’adresser aux enfants, et les gaminsrompirent le silence par un rire brutal. Dervillese fâcha. Le colonel qui l’entendit, sortit d’unepetite chambre basse située près de la laiterie etapparut sur le seuil de sa porte avec un flegmemilitaire inexprimable. Il avait à la bouche unede ces pipes notablement culottées (expressiontechnique des fumeurs), une de ces humblespipes de terre blanche nommées des brûle-gueules. Il leva la visière d’une casquettehorriblement crasseuse, aperçut Derville ettraversa le fumier, pour venir plus promptementà son bienfaiteur, en criant d’une voix amicaleaux gamins : — Silence dans les rangs ! Lesenfants gardèrent aussitôt un silencerespectueux qui annonçait l’empire exercé sureux par le vieux soldat.

    — Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit ? dit-ilà Derville. Allez le long de la vacherie ! Tenez,là, le chemin est pavé, s’écria-t-il en remarquantl’indécision de l’avoué qui ne voulait pas semouiller les pieds dans le fumier.

    En sautant de place en place, Derville arrivasur le seuil de la porte par où le colonel étaitsorti. Chabert parut désagréablement affectéd’être obligé de le recevoir dans la chambre qu’iloccupait. En effet, Derville n’y aperçut qu’uneseule chaise. Le lit du colonel consistait enquelques bottes de paille sur lesquelles sonhôtesse avait étendu deux ou trois lambeaux deces vieilles tapisseries, ramassées je ne sais où,qui servent aux laitières à garnir les bancs deleurs charrettes. Le plancher était toutsimplement en terre battue. Les murs salpêtrés,verdâtres et fendus répandaient une si fortehumidité, que le mur contre lequel couchait le

    colonel était tapissé d’une natte en jonc. Lefameux carrick pendait à un clou. Deuxmauvaises paires de bottes gisaient dans uncoin. Nul vestige de linge. Sur la tablevermoulue, les Bulletins de la Grande-Arméeréimprimés par Plancher étaient ouverts, etparaissaient être la lecture du colonel, dont laphysionomie était calme et sereine au milieu decette misère. Sa visite chez Derville semblaitavoir changé le caractère de ses traits, oùl’avoué trouva les traces d’une pensée heureuse,une lueur particulière qu’y avait jetéel’espérance.

    — La fumée de la pipe vous incommode-t-elle ? dit-il en tendant à son avoué la chaise àmoitié dépaillée.

    — Mais, colonel, vous êtes horriblement malici.

    Cette phrase fut arrachée à Derville par ladéfiance naturelle aux avoués, et par ladéplorable expérience que leur donnent debonne heure les épouvantables drames inconnusauxquels ils assistent.

    — Voilà, se dit-il, un homme qui auracertainement employé mon argent à satisfaire lestrois vertus théologales du troupier : le jeu, levin et les femmes !

    — C’est vrai, monsieur, nous ne brillons pasici par le luxe. C’est un bivouac tempéré parl’amitié, mais... Ici le soldat lança un regardprofond à l’homme de loi. Mais, je n’ai fait detort à personne, je n’ai jamais repoussépersonne, et je dors tranquille.

    L’avoué songea qu’il y aurait peu dedélicatesse à demander compte à son client dessommes qu’il lui avait avancées, et il se contentade lui dire : — Pourquoi n’avez-vous donc pasvoulu venir dans Paris où vous auriez pu vivreaussi peu chèrement que vous vivez ici, mais oùvous auriez été mieux ?

    — Mais, répondit le colonel, les braves genschez lesquels je suis m’avaient recueilli, nourrigratis depuis un an ! comment les quitter aumoment où j’avais un peu d’argent ? Puis le

    18181818 18181818181818181818

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    père de ces trois gamins est un vieux égyptien...

    — Comment, un égyptien ?

    — Nous appelons ainsi les troupiers qui sontrevenus de l’expédition d’Égypte de laquelle j’aifait partie. Non-seulement tous ceux qui en sontrevenus sont un peu frères, mais Vergniaud étaitalors dans mon régiment, nous avions partagé del’eau dans le désert. Enfin, je n’ai pas encore finid’apprendre à lire à ses marmots.

    — Il aurait bien pu vous mieux loger, pourvotre argent, lui.

    — Bah ! dit le colonel, ses enfants couchentcomme moi sur la paille ! Sa femme et lui n’ontpas un lit meilleur, ils sont bien pauvres, voyez-vous ? ils ont pris un établissement au-dessus deleurs forces. Mais si je recouvre ma fortune !..Enfin, suffit !

    — Colonel, je dois recevoir demain ou aprèsvos actes d’Heilsberg. Votre libératrice vitencore !

    — Sacré argent ! Dire que je n’en ai pas !s’écria-t-il en jetant par terre sa pipe.

    Une pipe culottée est une pipe précieuse pourun fumeur ; mais ce fut par un geste si naturel,par un mouvement si généreux, que tous lesfumeurs et même la Régie lui eussent pardonnéce crime de lèse-tabac. Les anges auraient peut-être ramassé les morceaux.

    — Colonel, votre affaire est excessivementcompliquée, lui dit Derville en sortant de lachambre pour s’aller promener au soleil le longde la maison.

    — Elle me paraît, dit le soldat, parfaitementsimple. L’on m’a cru mort, me voilà ! rendez-moi ma femme et ma fortune ; donnez-moi legrade de général auquel j’ai droit, car j’ai passécolonel dans la garde impériale, la veille de labataille d’Eylau.

    — Les choses ne vont pas ainsi dans lemonde judiciaire, reprit Derville. Écoutez-moi.Vous êtes le comte Chabert, je le veux bien,mais il s’agit de le prouver judiciairement à desgens qui vont avoir intérêt à nier votre

    existence. Ainsi, vos actes seront discutés. Cettediscussion entraînera dix ou douze questionspréliminaires. Toutes iront contradictoirementjusqu’à la cour suprême, et constitueront autantde procès coûteux, qui traîneront en longueur,quelle que soit l’activité que j’y mette. Vosadversaires demanderont une enquête à laquellenous ne pourrons pas nous refuser, et quinécessitera peut-être une commission rogatoireen Prusse. Mais supposons tout au mieux :admettons qu’il soit reconnu promptement parla justice que vous êtes le colonel Chabert.Savons-nous comment sera jugée la questionsoulevée par la bigamie fort innocente de lacomtesse Ferraud ? Dans votre cause, le pointde droit est en dehors du code, et ne peut êtrejugé par les juges que suivant les lois de laconscience, comme fait le jury dans les questionsdélicates que présentent les bizarreries socialesde quelques procès criminels. Or, vous n’avezpas eu d’enfants de votre mariage, et monsieurle comte Ferraud en a deux du sien, les jugespeuvent déclarer nul le mariage où serencontrent les liens les plus faibles, au profit dumariage qui en comporte de plus forts, dumoment où il y a eu bonne foi chez lescontractants. Serez-vous dans une positionmorale bien belle, en voulant mordicus avoir àvotre âge et dans les circonstances où vous voustrouvez, une femme qui ne vous aime plus ?Vous aurez contre vous votre femme et sonmari, deux personnes puissantes qui pourrontinfluencer les tribunaux. Le procès a donc deséléments de durée. Vous aurez le temps devieillir dans les chagrins les plus cuisants.

    — Et ma fortune ?

    — Vous vous croyez donc une grandefortune ?

    — N’avais-je pas trente mille livres de rente ?

    — Mon cher colonel, vous aviez fait, en 1799,avant votre mariage, un testament qui léguait lequart de vos biens aux hospices.

    — C’est vrai.

    — Eh ! bien, vous censé mort, n’a-t-il pas

    19

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    fallu procéder à un inventaire, à une liquidationafin de donner ce quart aux hospices ? Votrefemme ne s’est pas fait scrupule de tromper lespauvres. L’inventaire, où sans doute elle s’estbien gardée de mentionner l’argent comptant,les pierreries, où elle aura produit peud’argenterie, et où le mobilier a été estimé àdeux tiers au-dessous du prix réel, soit pour lafavoriser, soit pour payer moins de droits aufisc, et aussi parce que les commissaires-priseurssont responsables de leurs estimations,l’inventaire ainsi fait a établi six cent millefrancs de valeurs. Pour sa part, votre veuveavait droit à la moitié. Tout a été vendu,racheté par elle, elle a bénéficié sur tout, et leshospices ont eu leurs soixante-quinze millefrancs. Puis, comme le fisc héritait de vous,attendu que vous n’aviez pas fait mention devotre femme dans votre testament, l’Empereur arendu par un décret à votre veuve la portion quirevenait au domaine public. Maintenant, à quoiavez-vous droit ? à trois cent mille francsseulement, moins les frais.

    — Et vous appelez cela la justice ? dit lecolonel ébahi.

    — Mais, certainement...

    — Elle est belle.

    — Elle est ainsi, mon pauvre colonel. Vousvoyez que ce que vous avez cru facile ne l’estpas. Madame Ferraud peut même vouloir garderla portion qui lui a été donnée par l’Empereur.

    — Mais elle n’était pas veuve, le décret estnul...

    — D’accord. Mais tout se plaide. Écoutez-moi. Dans ces circonstances, je crois qu’unetransaction serait, et pour vous et pour elle, lemeilleur dénoûment du procès. Vous y gagnerezune fortune plus considérable que celle àlaquelle vous auriez droit.

    — Ce serait vendre ma femme !

    — Avec vingt-quatre mille francs de rente,vous aurez, dans la position où vous voustrouvez, des femmes qui vous conviendront

    mieux que la vôtre, et qui vous rendront plusheureux. Je compte aller voir aujourd’hui mêmemadame la comtesse Ferraud afin de sonder leterrain ; mais je n’ai pas voulu faire cettedémarche sans vous en prévenir.

    — Allons ensemble chez elle...

    — Fait comme vous êtes ? dit l’avoué. Non,non, colonel, non. Vous pourriez y perdre tout àfait votre procès...

    — Mon procès est-il gagnable ?

    — Sur tous les chefs, répondit Derville. Mais,mon cher colonel Chabert, vous ne faites pasattention à une chose. Je ne suis pas riche, macharge n’est pas entièrement payée. Si lestribunaux vous accordent une provision, c’est-à-dire une somme à prendre par avance sur votrefortune, ils ne l’accorderont qu’après avoirreconnu vos qualités de comte Chabert, grand-officier de la Légion-d’Honneur.

    — Tiens, je suis grand-officier de la Légion,je n’y pensais plus, dit-il naïvement.

    — Eh ! bien, jusque-là, reprit Derville, nefaut-il pas plaider, payer des avocats, lever etsolder les jugements, faire marcher des huissiers,et vivre ? les frais des instances préparatoires semonteront, à vue de nez, à plus de douze ouquinze mille francs. Je ne les ai pas, moi qui suisécrasé par les intérêts énormes que je paye àcelui qui m’a prêté l’argent de ma charge. Etvous ! où les trouverez-vous ?

    De grosses larmes tombèrent des yeux flétrisdu pauvre soldat et roulèrent sur ses jouesridées. A l’aspect de ces difficultés, il futdécouragé. Le monde social et judiciaire luipesait sur la poitrine comme un cauchemar.

    — J’irai, s’écria-t-il, au pied de la colonne dela place Vendôme, je crierai là : — « Je suis lecolonel Chabert qui a enfoncé le grand carré desRusses à Eylau ! » Le bronze, lui ! mereconnaîtra.

    — Et l’on vous mettra sans doute àCharenton.

    A ce nom redouté, l’exaltation du militaire

    20202020 20202020202020202020

  • Honoré de Balzac – Le Colonel Chabert

    tomba.

    — N’y aurait-il donc pas pour moi quelqueschances favorables au ministère de la guerre ?

    — Les bureaux ! dit Derville. Allez-y, maisavec un jugement bien en règle qui déclare nulvotre acte de décès. Les bureaux voudraientpouvoir anéantir les gens de l’Empire.

    Le colonel resta pendant un moment interdit,immobile, regardant sans voir, abîmé dans undésespoir sans bornes. La justice militaire estfranche, rapide, elle décide à la turque, et jugepresque toujours bien ; cette justice était laseule que connût Chabert. En apercevant ledédale de difficultés où il fallait s’engager, envoyant combien il fallait d’argent pour yvoyager, le pauvre soldat reçut un coup morteldans cette puissance particulière à l’homme etque l’on nomme la volonté. Il lui parutimpossible de vivre en plaidant, il fut pour luimille fois plus simple de rester pauvre,mendiant, de s’engager comme cavalier siquelque régiment voulait de lui. Ses souffrancesphysiques et morales lui avaient déjà vicié lecorps dans quelques-uns des organes les plusimportants. Il touchait à l’une de ces maladiespour lesquelles la médecine n’a pas de nom,dont le siége est en quelque sorte mobile commel’appareil nerveux qui paraît le plus attaquéparmi tous ceux de notre machine, affectionqu’il faudrait nommer le spleen du malheur.Quelque grave que fût déjà ce mal invisible,mais réel, il était encore guérissable par uneheureuse conclusion. Pour ébranler tout à faitcette vigoureuse organisation, il suffirait d’unobstacle nouveau, de quelque fait imprévu quien romprait les ressorts affaiblis et produiraitces hésitations, ces actes incompris, incomplets,que les physiologistes observent chez les êtresruinés par les chagrins.

    En reconnaissant alors les symptômes d’unprofond abattement chez son client, Derville luidit : — Prenez courage, la solution de cetteaffaire ne peut que vous être favorable.Seulement, examinez si vous pouvez me donnertoute votre confiance, et accepter aveuglément le

    résultat que je croirai le meilleur pour vous.

    — Faites comme vous voudrez, dit Chabert.

    — Oui, mais vous vous abandonnez à moicomme un homme qui marche à la mort ?

    — Ne vais-je pas rester sans état, sans nom ?Est-ce tolérable ?

    — Je ne l’entends pas ainsi, dit l’avoué. Nouspoursuivrons à l’amiable un jugement pourannuler votre acte de décès et votre mariage,afin que vous repreniez vos droits. Vous serezmême, par l’influence du comte Ferraud, portésur les cadres de l’armée comme général, et vousobtiendrez sans doute une pension.

    — Allez donc ! répondit Chabert, je me fieentièrement à vous.

    — Je vous enverrai donc une procuration àsigner, dit Derville. Adieu, bon courage ! S’ilvous faut de l’argent, comptez sur moi.

    Chabert serra chaleureusement la main deDerville, et resta le dos appuyé contre lamuraille, sans avoir la force de le suivreautrement que des yeux. Comme tous les gensqui comprennent peu les affaires judiciaires, ils’effrayait de cette lutte imprévue.

    Pendant cette conférence, à plusieursreprises, il s’était avancé, hors d’un pilastre dela porte cochère, la figure d’un homme postédans la rue pour guetter la sortie de Derville, etqui l’accosta quand il sortit. C’était un vieuxhomme vêtu d’une veste bleue, d’une cotteblanche plissée semblable à celle des brasseurs,et qui portait sur la tête une casquette deloutre. Sa figure était brune, creusée, ridée, maisrougie sur les pommettes par l’excès du travailet hâlée par le grand air.

    — Excusez, monsieur, dit-il à Derville enl’arrêtant par le bras, si je prends la liberté devous parler, mais je me suis douté, en vousvoyant, que vous étiez l’ami de notre général.

    — Eh ! bien ? dit Derville, en quoi vousintéressez-vous à lui ? Mais qui êtes-vous ?reprit le défiant avoué.

    21

  • Perspectives du matérialisme dialectique

    — Je suis Louis Vergniaud, répondit-ild’abord. Et j’aurais deux mots à vous dire.

    — Et c’est vous qui avez logé le comteChabert comme il l’est ?

    — Pardon, excuse, monsieur, il a la plus bellechambre. Je lui aurais donné la mienne, si jen’en avais eu qu’une. J’aurais couché dansl’écurie. Un homme qui a souffert comme lui,qui apprend à lire à mes mioches, un général, unégyptien, le premier lieutenant sous lequel j’aiservi... faudrait voir ? Du tout, il est le mieuxlogé. J’ai partagé avec lui ce que j’avais.Malheureusement ce n’était pas grand’chose, dupain, du lait, des œufs ; enfin à la guerre commeà la guerre ! C’est de bon cœur. Mais il nous avexés.

    — Lui ?

    — Oui, monsieur, vexés, là ce qui s’appelleen plein. J’ai pris un établissement au-dessus demes forces, il le voyait bien. Ça vous lecontrariait, et il pansait le cheval ! Je lui dis :— Mais, mon général ?— Bah ! qui dit, je neveux pas être comme un fainéant, et il y a long-temps que je sais brosser le lapin. J’avais doncfait des billets pour le prix de ma vacherie à unnommé Grados... Le connaissez-vous, monsieur ?

    — Mais, mon cher, je n’ai pas le temps devous écouter. Seulement dites-moi comment lecolonel vous a vexés !

    — Il nous a vexés, monsieur, aussi vrai que jem’appelle Louis Vergniaud et que ma femme ena pleuré. Il a su par les voisins que nousn’avions pas le premier sou de notre billet. Levieux grognard, sans rien dire, a amassé tout ceque vous lui donniez, a guetté le billet et l’apayé. C’te malice ! Que ma femme et moi noussavions qu’il n’avait pas de tabac, ce pauvrevieux, et qu’il s’en passait ! Oh ! maintenant,tous les matins il a ses cigares ! je me vendraisplutôt... Non ! nous sommes vexés. Donc, jevoudrais vous proposer de nous prêter, vu qu’ilnous a dit que vous étiez un brave homme, unecentaine d’écus sur notre établissement, afin quenous lui fassions faire des habits, que nous lui

    meublions sa chambre. Il a cru nous acq