balzac eugénie grandet

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HONORÉ DE BALZAC EUGÉNIE GRANDET 1

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  • 1. HONOR DE BALZACEUGNIEGRANDET1

2. IIl se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vueinspire une mlancolie gale celle que provoquent les clotres les plussombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-tre y a-t-il la fois dans ces maisons et le silence du clotre etlaridit des landes et les ossements des ruines: la vie et le mouvementy sont si tranquilles quun tranger les croirait inhabites, sil nerencontrait tout coup le regard ple et froid dune personne immobiledont la figure demi monastique dpasse lappui de la croise, au bruitdun pas inconnu. Ces principes de mlancolie existent dans laphysionomie dun logis situ Saumur, au bout de la rue montueuse quimne au chteau, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peufrquente, chaude en t, froide en hiver, obscure en quelques endroits,est remarquable par la sonorit de son petit pav caillouteux, toujourspropre et sec, par ltroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de sesmaisons qui appartiennent la vieille ville, et que dominent lesremparts. Des habitations trois fois sculaires y sont encore solidesquoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent loriginalit qui recommande cette partie de Saumur lattention desantiquaire et des artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons,sans admirer les normes madriers dont les bouts sont taills enfigures bizarres et qui couronnent dun bas-relief noir le rez-de-chausse de la plupart dentre elles. Ici, des pices de boistransversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleuessur les frles murailles dun logis termin par un toit en colombage queles ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont t tordus parlaction alternative de la pluie et du soleil. L se prsentent des appuisde fentre uss, noircis, dont les dlicates sculptures se voient peine,et qui semblent trop lgers pour le pot dargile brune do slancent lesoeillets ou les rosiers dune pauvre ouvrire. Plus loin, cest des portesgarnies de clous normes o le gnie de nos anctres a trac deshiroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais. Tanttun protestant y a sign sa foi, tantt un ligueur y a maudit Henri IV.Quelque bourgeois y a grav les insignes de sa noblesse de cloches, lagloire de son chevinage oubli. LHistoire de France est l tout entire.A ct de la tremblante maison pans hourds o lartisan a difi sonrabot, slve lhtel dun gentilhomme o sur le pleincintre de la porteen pierre se voient encore quelques vestiges de ses armes, brises par2 3. les diverses rvolutions qui depuis ont agit le pays. Dans cette rue, lesrez-de-chausse commerants ne sont ni des boutiques ni des magasins,les amis du moyen ge y retrouveraient louvroure de nos pres en toutesa nave simplicit. Ces salles basses, qui nont ni devanture, ni montre,ni vitrages, sont profondes, obscures et sans ornements extrieurs ouintrieurs. Leur porte est ouverte en deux parties pleines, grossirementferres, dont la suprieure se replie intrieurement, et dont linfrieurearme dune sonnette ressort va et vient constamment. Lair et le jourarrivent cette espce dantre humide, ou par le haut de la porte, ou parlespace qui se trouve entre la vote, le plancher et le petit mur hauteur dappui dans lequel sencastrent de solides volets, ts le matin,remis et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnes. Ce mursert taler les marchandises du ngociant. L, nul charlatanisme.Suivant la nature du commerce, les chantillons consistent en deux outrois baquets pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile voile, des cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cerclesle long des murs, ou quelques pices de drap sur des rayons?.Entrez? Une fille propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux brasrouges quitte son tricot, appelle son pre ou sa mre qui vient et vousvend vos souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment,selon son caractre, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs demarchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis sa porte et quitourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne possde en apparenceque de mauvaises planches bouteilles et deux ou trois paquets delattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers delAnjou; il sait, une planche prs, combien il peut de tonneaux si larcolte est bonne; un coup de soleil lenrichit, un temps de pluie le ruine:en une seule matine, les poinons valent onze francs ou tombent sixlivres. Dans ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes delatmosphre dominent la vie commerciale. Vignerons, propritaires,marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers sont tous lafftdun rayon de soleil; ils tremblent en se couchant le soir dapprendre lelendemain matin quil a gel pendant la nuit; ils redoutent la pluie, levent, la scheresse, et veulent de leau, du chaud, des nuages, leurfantaisie. Il y a un duel constant entre le ciel et les intrts terrestres.Le baromtre attriste, dride, gaie tour tour les physionomies. Dunbout lautre de cette rue, lancienne Grand rue de Saumur, ces mots:Voil un temps dor! se chiffrent de porte en porte. Aussi chacun rpond-il au voisin: Il pleut des louis, en sachant ce quun rayon de soleil, cequune pluie opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle 3 4. saison, vous nobtiendriez pas pour un sou de marchandise chez cesbraves industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deuxjours la campagne. L, tout tant prvu, lachat, la vente, le profit, lescommerants se trouvent avoir dix heures sur douze employer enjoyeusesparties,enobservations,commentaires, espionnagescontinuels. Une mnagre nachte pas une perdrix sans que les voisinsne demandent au mari si elle tait cuite point. Une jeune fille ne metpas la tte sa fentre sans y tre vue par tous Il ne passe personnedans la rue les groupes inoccups qui ne soit tudi.. L donc lesconsciences sont jour, de mme que ces maisons impntrables, noireset silencieuses nont point de mystres.La vie est presque toujours en plein air: chaque mnage sassied saporte, y djeune, y dne, sy dispute. Il ne passe personne dans la rue quine soit tudi. Aussi, jadis, quand un tranger arrivait dans une ville deprovince, tait-il gauss de porte en porte. De l les bons contes, de lle surnom de copieux donn aux habitants dAngers qui excellaient cesrailleries urbaines. Les anciens htels de la vieille ville sont situs enhaut de cette rue jadis habite par les gentilshommes du pays. Lamaison pleine de mlancolie o se sont accomplis les vnements decette histoire tait prcisment un de ces logis, restes vnrables dunsicle o les choses et les hommes avaient ce caractre de simplicitque les moeurs franaises perdent de jour en jour.Aprs avoir suivi les dtours de ce chemin pittoresque dont lesmoindres accidents rveillent des souvenirs et dont leffet gnral tend plonger dans une sorte de rverie machinale, vous apercevez unrenfoncement assez sombre, au centre duquel est cache la porte de lamaison monsieur Grandet. Il est impossible de comprendre la valeur decette expression provinciale sans donner la biographie de monsieurGrandet.Monsieur Grandet jouissait Saumur dune rputation dont les causes etles effets ne seront pas entirement compris par les personnes qui nontpoint, peu ou prou, vcu en province. Monsieur Grandet, encore nomm parcertaines gens le pre Grandet, mais le nombre de ces vieillardsdiminuait sensiblement, tait en 1789 un matre-tonnelier fort sonaise, sachant lire, crire et compter. Ds que la Rpublique franaisemit en vente, dans larrondissement de Saumur, les biens du clerg, letonnelier, alors g de quarante ans, venait dpouser la fille dun richemarchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et de ladot, muni de deux mille louis dor, au districts, o, moyennant deux centsdoubles louis offerts par son beau-pre au farouche rpublicain qui 4 5. surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour un morceau depain, lgalement, sinon lgitimement, les plus beaux vignobles delarrondissement, une vieille abbaye et quelques mtairies. Leshabitants de Saumur tant peu rvolutionnaires, le pre Grandet passapour un homme hardi, un rpublicain, un patriote, pour un esprit quidonnait dans les nouvelles ides, tandis que le tonnelier donnait toutbonnement dans les vignes. Il fut nomm membre de ladministration dudistrict de Saumur, et son influence pacifique sy fit sentirpolitiquement et commercialement. Politiquement, il protgea les ci-devant et empcha de tout son pouvoir la vente des biens des migrs;commercialement, il fournit aux armes rpublicaines un ou deuxmilliers de pices de vin blanc, et se fit payer en superbes prairiesdpendant dune communaut de femmes que lon avait rserve pour undernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire,administra sagement, vendangea mieux encore; sous lEmpire, il futmonsieur Grandet.Napolon naimait pas les rpublicains: il remplaa monsieur Grandet,qui passait pour avoir port le bonnet rouge, par un grand propritaire,un homme particule, un futur baron de lEmpire. Monsieur Grandetquitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il avait fait fairedans lintrt de la ville dexcellents chemins qui menaient sesproprits. Sa maison et ses biens, trs avantageusement cadastrs,payaient des impts modrs. Depuis le classement de ses diffrentsclos, ses vignes, grce des soins constants, taient devenues la ttedu pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles quiproduisent la premire qualit de vin. Il aurait pu demander la croix dela Lgion dHonneurs.Cet vnement eut lieu en 1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurslgitimes amours, tait ge de dix ans. Monsieur Grandet, que laProvidence voulut sans doute consoler de sa disgrce administrative,hrita successivement pendant cette anne de madame de La Gaudinire,ne de La Bertellire, mre de madame Grandet; puis du vieux monsieurLa Bertellire, pre de la dfunte; et encore de madame Gentillet, grandmre du ct maternel: trois successions dont limportance ne futconnue de personne.Lavarice de ces trois vieillards tait si passionne que depuislongtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contemplersecrtement. Le vieux monsieur La Bertellire appelait un placement uneprodigalit, trouvant de plus gros intrts dans laspect de lor que dans5 6. les bnfices de lusure. La ville de Saumur prsuma donc la valeur desconomies daprs les revenus des biens au soleil. Monsieur Grandetobtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie dgalitneffacera jamais, il devint le plus impos de larrondissement. Ilexploitait cent arpents de vignes, qui, dans les annes plantureuses, luidonnaient sept huit cents poinons de vin.Il possdait treize mtairies, une vieille abbaye, o, par conomie, ilavait murs les croises, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; etcent vingt-sept arpents de prairies o croissaient et grossissaient troismille peupliers plants en 1793. Enfin la maison dans laquelle ildemeurait tait la sienne. Ainsi tablissait-on sa fortune visible. Quant ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en prsumerlimportance: lune tait monsieur Cruchot, notaire charg desplacements usuraires de monsieur Grandet; lautre, monsieur desGrassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bnfices duquel levigneron participait sa convenance et secrtement. Quoique le vieuxCruchot et monsieur des Grassins possdassent cette profondediscrtion qui engendre en province la confiance et la fortune, ilstmoignaient publiquement monsieur Grandet un si grand respect queles observateurs pouvaient mesurer ltendue des capitaux de lancienmaire daprs la porte de lobsquieuse considration dont il taitlobjet. Il ny avait dans Saumur personne qui ne ft persuad quemonsieur Grandet net un trsor particulier, une cachette pleine delouis, et ne se donnt nuitamment les ineffables jouissances queprocure la vue dune grande masse dor. Les avaricieux en avaient unesorte de certitude en voyant les yeux du bonhomme, auxquels le mtaljaune semblait avoir communiqu ses teintes. Le regard dun hommeaccoutum tirer de ses capitaux un intrt norme contractencessairement, comme celui du voluptueux, du joueur ou du courtisan,certaines habitudes indfinissables, des mouvements furtifs, avides,mystrieux qui nchappent point ses coreligionnaires.Ce langage secret forme en quelque sorte la franc-maonnerie despassions. Monsieur Grandet inspirait donc lestime respectueuse laquelle avait droit un homme qui ne devait jamais rien personne, qui,vieux tonnelier, vieux vigneron, devinait avec la prcision dunastronome quand il fallait fabriquer pour sa rcolte mille poinons oseulement cinq cents; qui ne manquait pas une seule spculation, avaittoujours des tonneaux vendre alors que le tonneau valait plus cher quela denre recueillir, pouvait mettre sa vendange dans ses celliers etattendre le moment de livrer son poinon deux cents francs quand les6 7. petits propritaires donnaient le leur cinq louis. Sa fameuse rcolte de1811, sagement serre, lentement vendue, lui avait rapport plus dedeux cent quarante mille livres. Financirement parlant, monsieurGrandet tenait du tigre et du boa: il savait se coucher, se blottir,envisager longtemps sa proie, sauter dessus; puis il ouvrait la gueule desa bourse, y engloutissait une charge dcus, et se couchaittranquillement, comme le serpent qui digre, impassible, froid,mthodique. Personne ne le voyait passer sans prouver un sentimentdadmiration mlang de respect et de terreur.Chacun dans Saumur navait-il pas senti le dchirement poli de sesgriffes dacier? celui-ci matre Cruchot avait procur largentncessaire lachat dun domaine, mais onze pour cent, celui-lmonsieur des Grassins avait escompt des traites, mais avec uneffroyable prlvement dintrts. Il scoulait peu de jours sans que lenom de monsieur Grandet ft prononc soit au march, soit pendant lessoires dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, lafortune du vieux vigneron tait lobjet dun orgueil patriotique. Aussiplus dun ngociant, plus dun aubergiste disait-il aux trangers avec uncertain contentement: Monsieur, nous avons ici deux ou trois maisonsmillionnaires; mais, quant monsieur Grandet, il ne connat pas lui-mme sa fortune! En 1816 les plus habiles calculateurs de Saumurestimaient les biens territoriaux du bonhomme prs de quatremillions; mais, comme terme moyen, il avait d tirer par an, depuis1793 jusquen 1817, cent mille francs de ses proprits, il taitprsumable quil possdait en argent une somme presque gale celle deses biens-fonds. Aussi, lorsquaprs une partie de boston, ou quelqueentretien sur les vignes, on venait parler de monsieur Grandet, lesgens capables disaient-ils: - Le pre Grandet?... le pre Grandet doitavoir cinq six millions. - Vous tes plus habile que je ne le suis, jenai jamais pu savoir le total, rpondaient monsieur Cruchot ou monsieurdes Grassins sils entendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il desRothschild ou de monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaientsils taient aussi riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leurjetait en souriant une ddaigneuse affirmation, ils se regardaient enhochant la tte dun air dincrdulit. Une si grande fortune couvrait dunmanteau dor toutes les actions de cet homme. Si dabord quelquesparticularits de sa vie donnrent prise au ridicule et la moquerie, lamoquerie et le ridicule staient uss. En ses moindres actes, monsieurGrandet avait pour lui lautorit de la chose juge. Sa parole, sonvtement, ses gestes, le clignement de ses yeux faisaient loi dans le7 8. pays, o chacun, aprs lavoir tudi comme un naturaliste tudie leseffets de linstinct chez les animaux, avait pu reconnatre la profonde etmuette sagesse de ses plus lgers mouvements. - Lhiver sera rude,disait-on, le pre Grandet a mis ses gants fourrs: il faut vendanger. -Le pre Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette anne.Monsieur Grandet nachetait jamais ni viande ni pain. Ses fermiers luiapportaient par semaine une provision suffisante de chapons, de poulets,doeufs, de beurre et de bl de rente.Il possdait un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venirchercher une certaine quantit de grains et lui en rapporter le son et lafarine. La grande Nanon, son unique servante, quoiquelle ne ft plusjeune, boulangeait elle-mme tous les samedis le pain de la maison.Monsieur Grandet stait arrang avec les marachers, ses locataires,pour quils le fournissent de lgumes.Quant aux fruits, il en rcoltait une telle quantit quil en faisait vendreune grande partie au march. Son bois de chauffage tait coup dans seshaies ou pris dans les vieilles truisses moiti pourries quil enlevaitau bord, et ses fermiers le lui charroyaient en ville tout dbit, lerangeaient par complaisance dans son bcher et recevaient sesremerciements. Ses seules dpenses connues taient le pain bnit, latoilette de sa femme, celle de sa fille, et le payement de leurs chaises lglise; la lumire, les gages de la grande Nanon, ltamage de sescasseroles; lacquittement des impositions, les rparations de sesbtiments et les frais de ses exploitations. Il avait six cents arpents debois rcemment achets quil faisait surveiller par le garde dun voisin,auquel il promettait une indemnit. Depuis cette acquisition seulement,il mangeait du gibier. Les manires de cet homme taient fort simples.Il parlait peu.Gnralementilexprimaitses ides parde petites phrasessentencieuses et dites dune voix douce. Depuis la Rvolution, poque laquelle il attira les regards, le bonhomme bgayait dune manirefatigante aussitt quil avait discourir longuement ou soutenir unediscussion. Ce bredouillement, lincohrence de ses paroles, le flux demots o il noyait sa pense, son manque apparent de logique attribus un dfaut dducation taient affects et seront suffisamment expliquspar quelques vnements de cette histoire. Dailleurs, quatre phrasesexactesautant quedes formulesalgbriques luiservaienthabituellement embrasser, rsoudre toutes les difficults de la vieet du commerce: Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nousvenons cela. Il ne disait jamais ni oui ni non, et ncrivait point. Lui 8 9. parlait-on? il coutait froidement, se tenait le menton dans la maindroite en appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et seformait en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Ilmditait longuement les moindres marchs. Quand, aprs une savanteconversation, son adversaire lui avait livr le secret de ses prtentionsen croyant le tenir, il lui rpondait: - Je ne puis rien conclure sans avoirconsult ma femme.Sa femme, quil avait rduite un ilotisme complet, tait en affairesson paravent le plus commode. Il nallait jamais chez personne, nevoulait ni recevoir ni donner dner; il ne faisait jamais de bruit, etsemblait conomiser tout, mme le mouvement. Il ne drangeait rienchez les autres par un respect constant de la proprit. Nanmoins,malgr la douceur de sa voix, malgr sa tenue circonspecte, le langageet les habitudes du tonnelier peraient, surtout quand il tait au logis,o il se contraignait moins que partout ailleurs.Au physique, Grandet tait un Grandet tait un homme de cinq pieds,trapu, homme de Cinq Pieds, carr, ayant des mollets de douze poucesde circonfrence, des rotules noueuses et de larges paules; son visagetait rond, tann, marqu de petite vrole, son menton tait droit, seslvres noffraient aucune sinuosit, et ses dents taient blanches; sesyeux avaient lexpression calme et dvoratrice que le peuple accorde aubasilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas deprotubrances significatives; ses cheveux jauntres et grisonnantstaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaientpas la gravit dune plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez,gros par le bout, supportait une loupe veine que le vulgaire disait, nonsans raison, pleine de malice. Cette figure annonait une finessedangereuse, une probit sans chaleur, lgosme dun homme habitu concentrer ses sentiments dans la jouissance de lavarice et sur le seultre qui lui ft rellement de quelque chose, sa fille Eugnie, sa seulehritire. Attitude, manires, dmarche, tout en lui, dailleurs, attestaitcette croyance en soi que donne lhabitude davoir toujours russi dansses entreprises. Aussi, quoique de moeurs faciles et molles enapparence, monsieur Grandet avait-il un caractre de bronze. Toujoursvtu de la mme manire, qui le voyait aujourdhui le voyait tel quiltait depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons decuir; il portait, en tout temps des bas de laine draps, une culotte courtede gros drap marron boucles dargent, un gilet de velours raiesalternativement jaunes et puce, boutonn carrment, un large habitmarron grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker. Ses 9 10. gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt mois, et,pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son chapeau lamme place, par un geste mthodique. Saumur ne savait rien de plus surce personnage.Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cette maison. Leplus considrable des trois premiers tait le neveu de monsieur Cruchot.Depuis sa nomination de prsident au tribunal de premire instance deSaumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons,et travaillait faire prvaloir Bonfons sur Cruchot. Il signait dj C. deBonfons. Le plaideur assez malavis pour lappeler monsieur Cruchotsapercevait bientt laudience de sa sottise. Le magistrat protgeaitceux qui le nommaient monsieur le prsident, mais il favorisait de sesplus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur deBonfons. Monsieur le prsident tait g de trente-trois ans, possdaitle domaine de Bonfons (Boni Fontis), valant sept mille livres de rente; ilattendait la succession de son oncle le notaire et celle de son onclelabb Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin de Tours, qui tousdeux passaient pour tre assez riches. Ces trois Cruchot, soutenus parbon nombre de cousins, allis vingt maisons de la ville, formaient unparti, comme jadis Florence les Mdicis; et, comme les Mdicis, lesCruchot avaient leurs Pazz. Madame des Grassins, mre dun fils devingt-trois ans, venait trs assidment faire la partie de madameGrandet, esprant marier son cher Adolphe avec mademoiselle Eugnie.Monsieur des Grassins le banquier favorisait vigoureusement lesmanoeuvres de sa femme par de constants services secrtement rendusau vieil avare, et arrivait toujours temps sur le champ de bataille. Cestrois des Grassins avaient galement leurs adhrents, leurs cousins,leurs allis fidles. Du ct des Cruchot, labb, le Talleyrand de lafamille, bien appuy par son frre le notaire, disputait vivement leterrain la financire, et tentait de rserver le riche hritage sonneveu le prsident. Ce combat secret entre les Cruchot et les desGrassins, dont le prix tait la main dEugnie Grandet, occupaitpassionnment les diverses socits de Saumur. Mademoiselle Grandetpousera-t-elle monsieur le prsident ou monsieur Adolphe desGrassins? A ce problme, les uns rpondaient que monsieur Grandet nedonnerait sa fille ni lun ni lautre. Lancien tonnelier rongdambition cherchait, disaient-ils, pour gendre quelque pair de France, qui trois cent mille livres de rente feraient accepter tous les tonneauxpasss, prsents et futurs des Grandet. Dautres rpliquaient quemonsieur et madame des Grassins taient nobles, puissamment riches,10 11. quAdolphe tait un bien gentil cavaliers, et qu moins davoir un neveudu pape dans sa manche, une alliance si convenable devait satisfaire desgens de rien, un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, etqui, dailleurs, avait port le bonnet rouge. Les plus senss faisaientobserver que monsieur Cruchot de Bonfons avait ses entres touteheure au logis, tandis que son rival ny tait reu que les dimanches.Ceux-ci soutenaient que madame des Grassins, plus lie avec lesfemmes de la maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur inculquercertaines ides qui la feraient, tt ou tard, russir. Ceux-l rpliquaientque labb Cruchot tait lhomme le plus insinuant du monde, et quefemme contre moine la partie se trouvait gale.- Ils sont manche manche, disait un bel esprit de Saumur. Plusinstruits, les anciens du pays prtendaient que les Grandet taient tropaviss pour laisser sortir les biens de leur famille, mademoiselleEugnie Grandet de Saumur serait marie au fils de monsieur Grandet deParis, riche marchand de vin en gros. A cela les Cruchotins et lesGrassinistes rpondaient: - Dabord les deux frres ne se sont pas vusdeux fois depuis trente ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de hautesprtentions pour son fils. Il est maire dun arrondissement, dput,colonel de la garde nationale, juge au tribunal de commerce; il renie lesGrandet de Saumur, et prtend sallier quelque famille ducale par lagrce de Napolon. Que ne disait-on pas dune hritire dont on parlait vingt lieues la ronde et jusque dans les voitures publiques, dAngers Blois inclusivement? Au commencement de 1818, les Cruchotinsremportrent un avantage signal sur les Grassinistes. La terre deFroidfond, remarquable par son parc, son admirable chteau, ses fermes,rivires, tangs, forts, et valant trois millions, fut mise en vente parle jeune marquis de Froidfond oblig de raliser ses capitaux. MatreCruchot, le prsident Cruchot, labb Cruchot, aids par leurs adhrents,surent empcher la vente par petits lots. Le notaire conclut avec lejeune homme un march dor en lui persuadant quil y aurait despoursuites sans nombre diriger contre les adjudicataires avant derentrer dans le prix des lots; il valait mieux vendre monsieur Grandet,homme solvable, et capable dailleurs de payer la terre en argentcomptant. Le beau marquisat de Froidfond fut alors convoy versloesophage de monsieur Grandet, qui, au grand tonnement de Saumur, lepaya, sous escompte, aprs les formalits. Cette affaire eut duretentissement Nantes et Orlans. Monsieur Grandet alla voir sonchteau par loccasion dune charrette qui y retournait. Aprs avoir jetsur sa proprit le coup doeil du matre, il revint Saumur, certain11 12. davoir plac ses fonds cinq, et saisi de la magnifique pensedarrondir le marquisat de Froidfond en y runissant tous ses biens. Puis,pour remplir de nouveau son trsor presque vide, il dcida de couper blanc ses bois, ses forts, et dexploiter les peupliers de ses prairies.Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, lamaison monsieur Grandet, cette maison ple, froide, silencieuse,situe en haut de la ville, et abrite par les ruines des remparts. Lesdeux piliers et la vote formant la baie de la porte avaient t, commela maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulire au littoralde la Loire, et si molle que sa dure moyenne est peine de deux centsans. Les trous ingaux et nombreux que les intempries du climat yavaient bizarrement pratiqus donnaient au cintre et aux jambages de labaie lapparence des pierres vermicules de larchitecture franaise etquelque ressemblance avec le porche dune gele. Au dessus du cintrergnait un long bas-relief de pierre dure sculpte, reprsentant lesquatre Saisons, figures dj ronges et toutes noires. Ce bas-relieftait surmont dune plinthe saillante, sur laquelle slevaient plusieursde ces vgtations dues au hasard, des paritaires jaunes, des liserons,des convolvulus, du plantain, et un petit cerisier assez haut dj. Laporte, en chne massif, brune, dessche, fendue de toutes parts, frleen apparence, tait solidement maintenue par le systme de ses boulonsqui figuraient des dessins symtriques. Une grille carre, petite, mais barreaux serrs et rouges de rouille, occupait le milieu de la portebtarde et servait, pour ainsi dire, de motif un marteau qui syrattachait par un anneau, et frappait sur la tte grimaante dun matre-clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de ceux que nos anctresnommaient jacquemart, ressemblait un gros point dadmiration; enlexaminant avec attention, un antiquaire y aurait retrouv quelquesindices de la figure essentiellement bouffonne quil reprsentait jadis,et quun long usage avait efface. Par la petite grille, destine reconnatre les amis, au temps des guerres civiles, les curieuxpouvaient apercevoir, au fond dune vote obscure et verdtre, quelquesmarches dgrades par lesquelles on montait dans un jardin quebornaient pittoresquement des murs pais, humides, pleins desuintements et de touffes darbustes malingres. Ces murs taient ceuxdu rempart sur lequel slevaient les jardins de quelques maisonsvoisines. Au rez-de-chausse de la maison, la pice la plus considrabletait une salle dont lentre se trouvait sous la vote de la portecochre. Peu de personnes connaissent limportance dune salle dans lespetites villes de lAnjou, de la Touraine et du Berry. La salle est la 12 13. fois lantichambre, le salon, le cabinet, le boudoir, la salle manger;elle est le thtre de la vie domestique, le foyer commun; l, le coiffeurdu quartier venait couper deux fois lan les cheveux de monsieur Grandet;l entraient les fermiers, le cur, le sous-prfet, le garon meunier.Cette pice, dont les deux croises donnaient sur la rue, taitplanchie, des panneaux gris, moulures antiques, la boisaient de hauten bas; son plafond se composait de poutres apparentes galementpeintes en gris, dont les entre-deux taient remplis de blanc en bourrequi avait jauni. Un vieux cartel de cuivre incrust darabesques encaille ornait le manteau de la chemine en pierre blanche, mal sculpt,sur lequel tait une glace verdtre dont les cts, coups en biseau pouren montrer lpaisseur, refltaient un filet de lumire le long duntrumeau gothique en acier damasquin. Les deux girandoles de cuivredor qui dcoraient chacun des coins de la chemine taient deux fins;en enlevant les roses qui leur servaient de bobches, et dont lamatresse-branche sadaptait au pidestal de marbre bleutre agenc devieux cuivre, ce pidestal formait un chandelier pour les petits jours.Les siges de forme antique taient garnis en tapisseries reprsentantles fables de La Fontaine; mais il fallait le savoir pour en reconnatreles sujets, tant les couleurs passes et les figures cribles de reprisesse voyaient difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaientdes encoignures, espces de buffets termins par de crasseusestagres, une vieille table jouer en marqueterie, dont le dessus faisaitchiquier, tait place dans le tableau qui sparait les deux fentres.Au-dessus de cette table, il y avait un baromtre ovale, bordure noire,enjoliv par des rubans de bois dor, o les mouches avaient silicencieusement foltr que la dorure en tait un problme. Sur la paroioppose la chemine, deux portraits au pastel taient censsreprsenter laeul de madame Grandet, le vieux monsieur de LaBertellire, en lieutenant des gardes franaises, et dfunt madameGentillet en bergre. Aux deux fentres taient draps des rideaux engros de Tours rouge, relevs par des cordons de soie glands dglise.Cette luxueuse dcoration, si peu en harmonie avec les habitudes deGrandet, avait t comprise dans lachat de la maison, ainsi que letrumeau, le cartel, le meuble en tapisserie et les encoignures en bois derose. Dans la croise la plus rapproche de la porte, se trouvait unechaise de paille dont les pieds taient monts sur des patins, afindlever madame Grandet une hauteur qui lui permt de voir lespassants. Une travailleuse en bois de merisier dteint remplissaitlembrasure, et le petit fauteuil dEugnie Grandet tait plac tout 13 14. auprs. Depuis quinze ans, toutes les journes de la mre et de la fillestaient paisiblement coules cette place, dans un travail constant, compter du mois davril jusquau mois de novembre. Le premier de cedernier mois elles pouvaient prendre leur station dhiver la chemine.Ce jour-l seulement Grandet permettait quon allumt du feu dans lasalle, et il le faisait teindre au trente et un mars, sans avoir gard niaux premiers froids du printemps ni ceux de lautomne. Unechaufferette; entretenue avec la braise provenant du feu de la cuisineque la Grande Nanon leur rservait en usant dadresse, aidait madame etmademoiselle Grandet passer les matines ou les soires les plusfraches des mois davril et doctobre. La mre et la fille entretenaienttout le linge de la maison, et employaient si consciencieusement leursjournes ce vritable labeur douvrire, que, si Eugnie voulait broderune collerette sa mre, elle tait force de prendre sur ses heures desommeil en trompant son pre pour avoir de la lumire. Depuislongtemps lavare distribuait la chandelle sa fille et la GrandeNanon, de mme quil distribuait ds le matin le pain et les denresncessaires la consommation journalire.La Grande Nanon tait peut-tre la seule crature humaine capabledaccepter le despotisme de son matre.Toute la ville lenviait monsieur et madame Grandet. La GrandeNanon, ainsi nomme cause de sa taille haute de cinq pieds huitpouces, appartenait Grandet depuis trente-cinq ans. Quoiquelle netque soixante livres de gages, elle passait pour une des plus richesservantes de Saumur. Ces soixante livres, accumules depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer rcemment quatre mille livres enviager chez matre Cruchot. Ce rsultat des longues et persistantesconomies de la Grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante,voyant la pauvre sexagnaire du pain pour ses vieux jours, taitjalouse delle sans penser au dur servage par lequel il avait t acquis. Alge de vingt-deux ans, la pauvre fille navait pu se placer chezpersonne, tant sa figure semblait repoussante; et certes ce sentimenttait bien injuste: sa figure et t fort admire sur les paules dungrenadier de la garde, mais en tout il faut, dit-on, l-propos. Force dequitter une ferme incendie o elle gardait les vaches, elle vint Saumur, o elle chercha du service, anime de ce robuste courage qui nese refuse rien. Le pre Grandet pensait alors se marier, et voulaitdj monter son mnage. Il avisa cette fille rebute de porte en porte.Juge de la force corporelle en sa qualit de tonnelier, il devina le partiquon pouvait tirer dune crature femelle taille en Hercule, plante sur14 15. ses pieds comme un chne de soixante ans sur ses racines, forte deshanches, carre du dos, ayant des mains de charretier et une probitvigoureuse comme ltait son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaientce visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni leshaillons de la Nanon npouvantrent le tonnelier, qui se trouvait encoredans lge o le coeur tressaille. Il vtit alors, chaussa, nourrit lapauvre fille, lui donna des gages, et lemploya sans trop la rudoyer. En sevoyant ainsi accueillie, la Grande Nanon pleura secrtement de joie, etsattacha sincrement au tonnelier, qui dailleurs lexploita fodalement.Nanon faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait les bues, elleallait laver le linge la Loire, le rapportait sur ses paules; elle selevait au jour, se couchait tard; faisait manger tous les vendangeurspendant les rcoltes, surveillait les halleboteurs; dfendait, comme unchien fidle, le bien de son matre; enfin, pleine dune confiance aveugleen lui, elle obissait sans murmure ses fantaisies les plus saugrenues.Lors de la fameuse anne de 1811, dont la rcolte cota des peinesinoues, aprs vingt ans de service?, Grandet rsolut de donner sa vieillemontre Nanon, seul prsent quelle reut jamais de lui. Quoiquil luiabandonnt ses vieux souliers (elle pouvait les mettre), il estimpossible de considrer le profit trimestriel des souliers de Grandetcomme un cadeau, tant ils taient uss. La ncessit rendit cette pauvrefille si avare que Grandet avait fini par laimer comme on aime un chien,et Nanon stait laiss mettre au cou un collier garni de pointes dont lespiqres ne la piquaient plus. Si Grandet coupait le pain avec un peu tropde parcimonie, elle ne sen plaignait pas; elle participait gaiement auxprofits hyginiques que procurait le rgime svre de la maison ojamais personne ntait malade. Puis la Nanon faisait partie de lafamille: elle riait quand riait Grandet, sattristait, gelait, se chauffait,travaillait avec lui. Combien de douces compensations, dans cettegalit! Jamais le matre navait reproch la servante ni lalleberge oula pche de vigne, ni les prunes ou les brugnons mangs sous larbre.- Allons, rgale-toi, Nanon, lui disait-il dans les annes o les branchespliaient sous les fruits que les fermiers taient obligs de donner auxcochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse navait rcoltque de mauvais traitements, pour une pauvresse recueillie par charit,le rire quivoque du pre Grandet tait un vrai rayon de soleil. Dailleursle coeur simple, la tte troite de Nanon ne pouvaient contenir quunsentiment et une ide. Depuis trente-cinq ans, elle se voyait toujoursarrivant devant le chantier du pre Grandet, pieds nus, en haillons, etentendait toujours le tonnelier lui disant:15 16. - Que voulez-vous, ma mignonne? Et sa reconnaissance tait toujoursjeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre crature navaitjamais entendu le moindre mot flatteur, quelle ignorait tous lessentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparatre un jourdevant Dieu, plus chaste que ne ltait la Vierge Marie elle-mme,Grandet, saisi de piti, disait en la regardant: - Cette pauvre Nanon! Sonexclamation tait toujours suivie dun regard indfinissable que luijetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps autre, formait depuislongtemps une chane damiti non interrompue, et laquelle chaqueexclamation ajoutait un chanon. Cette piti, place au coeur de Grandetet prise tout en gr par la vieille fille, avait je ne sais quoi dhorrible.Cette atroce piti davare, qui rveillait mille plaisirs au coeur du vieuxtonnelier, tait pour Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi:Pauvre Nanon! Dieu reconnatra ses anges aux inflexions de leur voix et leurs mystrieux regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantit demnages o les domestiques taient mieux traits, mais o les matresnen recevaient nanmoins aucun contentement. De l cette autre phrase:Quest-ce que les Grandet font donc leur grande Nanon pour quelleleur soit si attache? Elle passerait dans le feu pour eux! Sa cuisine,dont les fentres grilles donnaient sur la cour, tait toujours propre,nette, froide, vritable cuisine davare o rien ne devait se perdre. QuandNanon avait lav sa vaisselle, serr les restes du dner, teint son feu,elle quittait sa cuisine, spare de la salle par un couloir, et venaitfiler du chanvre auprs de ses matres. Une seule chandelle suffisait la famille pour la soire. La servante couchait au fond de ce couloir,dans un bouge clair par un jour de souffrance. Sa robuste sant luipermettait dhabiter impunment cette espce de trou, do elle pouvaitentendre le moindre bruit par le silence profond qui rgnait nuit et jourdans la maison. Elle devait, comme un dogue charg de la police, nedormir que dune oreille et se reposer en veillant.La description des autres portions du logis se trouvera lie auxvnements de cette histoire; mais dailleurs le croquis de la salle oclatait tout le luxe du mnage peut faire souponner par avance lanudit des tages suprieurs. En 1819, vers le commencement de lasoire, au milieu du mois de novembre, la grande Nanon alluma du feupour la premire fois. Lautomne avait t trs beau. Ce jour tait unjour de fte bien connu des Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les sixantagonistes se prparaient-ils venir arms de toutes pices, pour serencontrer dans la salle et sy surpasser en preuves damiti. Le matintout Saumur avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnes16 17. de Nanon, se rendant lglise paroissiale pour y entendre la messe, etchacun se souvint que ce jour tait lanniversaire de la naissance demademoiselle Eugnie. Aussi, calculant lheure o le dner devait finir,matre Cruchot,labbCruchot et monsieurC. deBonfonssempressaient-ils darriver avant lesdesGrassins pourftermademoiselle Grandet. Tous trois apportaient dnormes bouquetscueillis dans leurs petites serres. La queue des fleurs que le prsidentvoulait prsenter tait ingnieusement enveloppe dun ruban de satinblanc, orn de franges dor.Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les joursmmorables de la naissance et de la fte dEugnie, tait venu lasurprendre au lit, et lui avait solennellement offert son prsentpaternel, consistant, depuis treize annes, en une curieuse pice dor.Madame Grandet donnait ordinairement sa fille une robe dhiver oudt, selon la circonstance. Ces deux robes, les pices dor quellercoltait au premier jour de lan et la fte de son pre, luicomposaient un petit revenu de cent cus environ, que Grandet aimait lui voir entasser.Ntait-ce pas mettre son argent dune caisse dans une autre, et, pourainsi dire, lever la brochette lavarice de son hritire, laquelle ildemandait parfois compte de son trsor, autrefois grossi par les LaBertellire. Pendant le dner, le pre, tout joyeux de voir son Eugnieplus belle dans une robe neuve, stait cri: - Puisque cest la ftedEugnie, faisons du feu! ce sera de bon augure.- Mademoiselle se mariera dans lanne, cest sr, dit la grande Nanon enremportant les restes dune oie, ce faisan des tonneliers.- Je ne vois point de partis pour elle Saumur, rpondit madame Grandeten regardant son mari dun air timide qui, vu son ge, annonait lentireservitude conjugale sous laquelle gmissait la pauvre femme.Grandet contempla sa fille, et scria gaiement:- Elle a vingt-trois ans aujourdhui, lenfant, il faudra bientt soccuperdelle.Eugnie et sa mre se jetrent silencieusement un coup doeildintelligence.Madame Grandet tait une femme sche et maigre, jaune comme uncoing, gauche, lente; une de ces femmes qui semblent faites pour tretyrannises. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de grosyeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance avec cesfruits cotonneux qui nont plus ni saveur ni suc. Ses dents taient noireset rares, sa bouche tait ride, et son menton affectait la forme dite en 17 18. galoche, Ctait une excellente femme, une vraie La Bertellire. LabbCruchot savait trouver quelques occasions de lui dire quelle navait past trop mal, et elle le croyait. Une douceur anglique, une rsignationdinsecte tourment par des enfants, une pit rare, une inaltrablegalit dme, un bon coeur, la faisaient universellement plaindre etrespecter. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs la foispour ses menues dpenses. Quoique ridicule en apparence, cette femmequi, par sa dot et ses successions, avait apport au pre Grandet plus detrois cent mille francs, stait toujours sentie si profondment humiliedune dpendance et dun ilotisme contre lequel la douceur de son me luiinterdisait de se rvolter, quelle navait jamais demand un sou, ni faitune observation sur les actes que matre Cruchot lui prsentait signer.Cette fiert sotte et secrte, cette noblesse dme constammentmconnue et blesse par Grandet, dominaient la conduite de cettefemme. Madame Grandet mettait constamment une robe de levantineverdtre, quelle stait accoutume faire durer prs dune anne; elleportait un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille cousue,et gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant peu dulogis, elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais rien pourelle. Aussi Grandet, saisi parfois dun remords en se rappelant le longtemps coul depuis le jour o il avait donn six francs sa femme,stipulait-il toujours des pingles pour elle en vendant ses rcoltes delanne. Les quatre ou cinq louis offerts par le Hollandais ou le Belgeacqureur de la vendange Grandet formaient le plus clair des revenusannuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait reu ses cinq louis,son mari lui disait souvent, comme si leur bourse tait commune: - As-tu quelques sous me prter? Et la pauvre femme, heureuse de pouvoirfaire quelque chose pour un homme que son confesseur lui reprsentaitcomme son seigneur et matre, lui rendait, dans le courant de lhiver,quelques cus sur largent des pingles. Lorsque Grandet tirait de sapoche la pice de cent sous alloue par mois pour les menues dpenses,le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne manquait jamais,aprs avoir boutonn son gousset, de dire sa femme: - Et toi, la mre,veux-tu quelque chose?- Mon ami, rpondait madame Grandet anime par un sentiment dedignit maternelle, nous verrons cela.Sublimit perdue! Grandet se croyait trs gnreux envers sa femme. Lesphilosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugniene sont-ils pas en droit de trouver que lironie est le fond du caractrede la Providence? Aprs ce dner, o, pour la premire fois, il fut 18 19. question du mariage dEugnie, Nanon alla chercher une bouteille decassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber endescendant.- Grande bte, lui dit son matre, est-ce que tu te laisserais choircomme une autre, toi?- Monsieur, cest cette marche de votre escalier qui ne tient pas.- Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez d la faireraccommoder depuis longtemps. Hier, Eugnie a failli sy fouler le pied.- Tiens, dit Grandet Nanon en la voyant toute ple, puisque cest lanaissance dEugnie, et que tu as manqu de tomber, prends un petitverre de cassis pour te remettre.- Ma foi, je lai bien gagn, dit Nanon. A ma place, il y a bien des gens quiauraient cass la bouteille, mais je me serais plutt cass le coude pourla tenir en lair.- Cte pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis.- Tes-tu fait mal? lui dit Eugnie en la regardant avec intrt.- Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins.- H bien, puisque cest la naissance dEugnie, dit Grandet, je vais vousraccommoder votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, mettre lepied dans le coin, lendroit o elle est encore solide.Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante sansautre lumire que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et alladans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils.- Faut-il vous aider? lui cria Nanon en lentendant frapper danslescalier.- Non! non! a me connt, rpondit lancien tonnelier.Au moment o Grandet raccommodait lui-mme son escalier vermoulu,et sifflait tue-tte en souvenir de ses jeunes annes, les trois Cruchotfrapprent la porte.- Cest-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par lapetite grille.- Oui, rpondit le prsident.Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se refltait sous la vote,permit aux trois Cruchot dapercevoir lentre de la salle.- Ah! vous tes des fteux, leur dit Nanon en sentant les fleurs.- Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis,je suis vous! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-mme une marche demon escalier.- Faites, faites, monsieur Grandet, Charbonnier est Maire chez lui; ditsentencieusement le prsident en riant tout seul de son allusion que 19 20. personne ne comprit.Madame et mademoiselle Grandet se levrent. Le prsident, profitant delobscurit, dit alors Eugnie:- Me permettez-vous, mademoiselle, de vous souhaiter, aujourdhui quevous venez de natre, une suite dannes heureuses, et la continuation dela sant dont vous jouissez?Il offrit un gros bouquet de fleurs rares Saumur; puis, serrantlhritire par les coudes, il lembrassa des deux cts du cou, avec unecomplaisance qui rendit Eugnie honteuse. Le prsident, qui ressemblait un grand clou rouill, croyait ainsi faire sa cour.- Ne vous gnez pas, dit Grandet en rentrant.Comme vous y allez les jours de fte, monsieur le prsident!- Mais, avec mademoiselle, rpondit labb Cruchot arm de son bouquet,tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fte.Labb baisa la main dEugnie. Quant matre Cruchot, il embrassa lajeune fille tout bonnement sur les deux joues, et dit: - Comme a nouspousse, a! Tous les ans douze mois.En replaant la lumire devant le cartel, Grandet, qui ne quittait jamaisune plaisanterie et la rptait satit quand elle lui semblait drle,dit: - Puisque cest la fte dEugnie, allumons les flambeaux!Il ta soigneusement les branches des candlabres, mit la bobche chaque pidestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuveentortille dun bout de papier, la ficha dans le trou, lassura, lalluma,et vint sasseoir ct de sa femme, en regardant alternativement sesamis, sa fille et les deux chandelles. Labb Cruchot, petit homme dodu,grassouillet, perruque rousse et plate, figure de vieille femmejoueuse, dit en avanant ses pieds bien chausss dans de forts souliers agrafes dargent : - Les des Grassins ne sont pas venus?- Pas encore, dit Grandet.- Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacersa face troue comme une cumoire.- Je le crois, rpondit madame Grandet.- Vos vendanges sont-elles finies? demanda le prsident de Bonfons Grandet.- Partout! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener delong en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvementplein dorgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui allait la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise son feu, ayant unelumire et se prparant filer l, pour ne pas se mler la fte.- Nanon, dit-il, en savanant dans le couloir, veux-tu bien teindre ton20 21. feu, ta lumire, et venir avec nous? Pardieu! la salle est assez grandepour nous tous.- Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.- Ne les vaux-tu pas bien? ils sont de la cte dAdam tout comme toi.Grandet revint vers le prsident et lui dit:- Avez-vous vendu votre rcolte?- Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans deux ans ilsera meilleur. Les propritaires, vous le savez bien, se sont jur detenir les prix convenus, et cette anne les Belges ne lemporteront passur nous. Sils sen vont, h bien, ils reviendront.- Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet dun ton qui fit frmir leprsident.- Serait-il en march? pensa Cruchot.En ce moment, un coup de marteau annona la famille des Grassins, etleur arrive interrompit une conversation commence entre madameGrandet et labb.Madame des Grassins tait une de ces petites femmes vives, dodues,blanches et roses, qui, grce au rgime claustral des provinces et auxhabitudes dune vie vertueuse, se sont conserves jeunes encore quarante ans.Elles sont comme ces dernires roses de larrire-saison, dont la vuefait plaisir, mais dont les ptales ont je ne sais quelle froideur, et dontle parfum saffaiblit. Elle se mettait assez bien, faisait venir ses modesde Paris, donnait le ton la ville de Saumur, et avait des soires.Son mari, ancien quartier-matredans la garde impriale, grivementbless Austerlitz et retrait, conservait, malgr sa considration pourGrandet, lapparente franchise des militaires.- Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tendant la main et affectantune sorte de supriorit sous laquelle il crasait toujours les Cruchot.- Mademoiselle, dit-il Eugnie aprs avoir salu madame Grandet, voustes toujours belle et sage, je ne sais en vrit ce que lon peut voussouhaiter. Puis il prsenta une petite caisse que son domestique portait,et qui contenait une bruyre du Cap, fleur nouvellement apporte enEurope et fort rare.Madame des Grassins embrassa trs affectueusement Eugnie, lui serrala main, et lui dit: - Adolphe sest charg de vous prsenter mon petitsouvenir.Un grand jeune homme blond, ple et frle, ayant dassez bonnes faons,timide en apparence, mais qui venait de dpenser Paris, o il tait allfaire son Droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pension, savana21 22. vers Eugnie, lembrassa sur les deux joues, et lui offrit une bote ouvrage dont tous les ustensiles taient en vermeil, vritablemarchandise de pacotilles, malgr lcusson sur lequel un E.G. gothiqueassez bien grav pouvait faire croire une faon trs soigne. Enlouvrant, Eugnie eut une de ces joies inespres et compltes qui fontrougir, tressaillir, trembler daise les jeunes filles. Elle tourna les yeuxsur son pre, comme pour savoir sil lui tait permis daccepter, etmonsieur Grandet dit un prends, ma fille! dont laccent et illustrun acteur. Les trois Cruchot restrent stupfaits en voyant le regardjoyeux et anim lanc sur Adolphe des Grassins par lhritire qui desemblables richesses parurent inoues. Monsieur des Grassins offrit Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains tombs surle ruban de la Lgion dHonneur attach la boutonnire de son habitbleu, puis il regarda les Cruchot dun air qui semblait dire:- Parez-moi cette botte l? Madame des Grassins jeta les yeux sur lesbocaux bleus o taient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurscadeaux avec la bonne foi joue dune femme moqueuse. Dans cetteconjoncture dlicate, labb Cruchot laissa la socit sasseoir en cercledevant le feu et alla se promener au fond de la salle avec Grandet. Quandles deux vieillards furent dans lembrasure de la fentre la plus loignedes des Grassins: - Ces gens-l, dit le prtre loreille de lavare,jettent largent par les fentres.- Quest-ce que cela fait, sil rentre dans ma cave, rpliqua le vigneron.- Si vous vouliez donner des ciseaux dor votre fille, vous en auriezbien le moyen, dit labb.- Je lui donne mieux que des ciseaux, rpondit Grandet.- Mon neveu est une cruche, pensa labb en regardant le prsident dontles cheveux bouriffs ajoutaient encore la mauvaise grce de saphysionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite btise qui et duprix.- Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame desGrassins.- Mais nous sommes tous runis, nous pouvons deux tables...- Puisque cest la fte dEugnie, faites votre loto gnral, dit le preGrandet, ces deux enfants en seront.Lancien tonnelier, qui ne jouait jamais aucun jeu, montra sa fille etAdolphe. - Allons, Nanon, mets les tables.- Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame desGrassins toute joyeuse de la joie quelle avait cause Eugnie.- Je nai jamais de ma vie t si contente, lui dit lhritire. Je nai rien 22 23. vu de si joli nulle part.- Cest Adolphe qui la rapporte de Paris et qui la choisie, lui ditmadame des Grassins loreille.- Va, va ton train, damne intrigante! se disait le prsident; si tu esjamais en procs, toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais bonne.Le notaire, assis dans son coin, regardait labb dun air calme en sedisant: - Les des Grassins ont beau faire, ma fortune, celle de mon frreet celle de mon neveu montent en somme onze cent mille francs. Lesdes Grassins en ont tout au plus la moiti, et ils ont une fille: ilspeuvent offrir ce quils voudront! hritire et cadeaux, tout sera pournous un jour. huit heures et demie du soir, deux tables taient dresses. La joliemadame des Grassins avait russi mettre son fils ct dEugnie. Lesacteurs de cette scne pleine dintrt, quoique vulgaire en apparence,munis de cartons bariols, chiffrs, et de jetons en verre bleu,semblaient couter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pasun numro sans faire une remarque; mais tous pensaient aux millions demonsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement lesplumes roses, la toilette frache de madame des Grassins, la ttemartiale du banquier, celle dAdolphe, le prsident, labb, le notaire, etse disait intrieurement:Ils sont l pour mes cus. Ils viennent sennuyer ici pour ma fille. H! mafille ne sera ni pour les uns ni pour les autres, et tous ces gens-l meservent de harpons pour pcher!Cette gaiet de famille, dans ce vieux salon gris, mal clair par deuxchandelles; ces rires, accompagns par le bruit du rouet de la grandeNanon, et qui ntaient sincres que sur les lvres dEugnie ou de samre; cette petitesse jointe de si grands intrts; cette jeune fillequi, semblable ces oiseaux, victimes du haut prix auquel on les met etquils ignorent, se trouvait traque, serre par des preuves damiti dontelle tait la dupe; tout contribuait rendre cette scne tristementcomique. Nest-ce pas dailleurs une scne de tous les temps et de tousles lieux, mais ramene sa plus simple expression? La figure deGrandet exploitant le faux attachement des deux familles, en tirantdnormes profits, dominait ce drame et lclairait. Ntait-ce pas leseul dieu moderne auquel on ait foi, lArgent dans toute sa puissance,exprim par une seule physionomie? Les doux sentiments de la vienoccupaient l quune place secondaire, ils animaient trois coeurs purs,ceux de Nanon, dEugnie et sa mre. Encore, combien dignorance dansleur navet! Eugnie et sa mre ne savaient rien de la fortune de23 24. Grandet, elles nestimaient les choses de la vie qu la lueur de leursples ides, et ne prisaient ni ne mprisaient largent, accoutumesquelles taient sen passer. Leurs sentiments, froisss leur insumais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptionscurieuses dans cette runion de gens dont la vie tait purementmatrielle. Affreuse condition de lhomme! il ny a pas un de sesbonheurs qui ne vienne dune ignorance quelconque. Au moment omadame Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considrable quiet jamais t pont dans cette salle, et que la grande Nanon riait daiseen voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteauretentit la porte de la maison, et y fit un si grand tapage que lesfemmes sautrent sur leurs chaises.- Ce nest pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire.- Peut-on cogner comme a, dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte?- Quel diable est-ce? scria Grandet.Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagne deGrandet.- Grandet, Grandet, scria sa femme qui pousse par un vague sentimentde peur slana vers la porte de la salle.Tous les joueurs se regardrent.- Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup de marteau meparat malveillant.A peine fut-il permis monsieur des Grassins dapercevoir la figure dunjeune homme accompagn du facteur des Messageries, qui portait deuxmalles normes et tranait des sacs de nuit. Grandet se retournabrusquement vers sa femme et lui dit: - Madame Grandet, allez votrelotos. Laissez-moi mentendre avec monsieur. Puis il tira vivement laporte de la salle, o les joueurs agits reprirent leurs places, mais sanscontinuer le jeu..- Est-ce quelquun de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme.- Non, cest un voyageur.- Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire en tirant savieille montre paisse de deux doigts et qui ressemblait un vaisseauhollandais, il est neuf-heures. Peste! la diligence du Grand Bureau nestjamais en retard.- Et ce monsieur est-il jeune? demanda labb Cruchot.- Oui, rpondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquets qui doiventpeser au moins trois cents kilos.- Nanon ne revient pas, dit Eugnie.- Ce ne peut tre quun de vos parents, dit le prsident. 24 25. - Faisons les mises, scria doucement madame Grandet. A sa voix, jaivu que monsieur Grandet tait contrari, peut-tre ne serait-il pascontent de sapercevoir que nous parlons de ses affaires.- Mademoiselle, dit Adolphe sa voisine, ce sera sans doute votrecousin Grandet, un bien joli jeune homme que jai vu au bal de monsieurde Nucingen.Adolphe ne continua pas, sa mre lui marcha sur le pied, puis, en luidemandant haute voix deux sous pour sa mise: - Veux-tu te taire, grandnigaud! lui dit-elle loreille.En ce moment Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celuidu facteur retentirent dans les escaliers; il tait suivi du voyageur quidepuis quelques instants excitt tant de curiosits et proccupait sivivement les imaginations, que son arrive en ce logis et sa chute aumilieu de ce monde peut tre compare celle dun colimaon dans uneruche, ou lintroduction dun paon dans quelque obscure basse-cour devillage.- Asseyez-vous auprs du feu, lui dit Grandet.Avant de sasseoir, le jeune tranger salua trs gracieusementlassemble. Les hommes se levrent pour rpondre par une inclinationpolie, et les femmes firent une rvrence crmonieuse.- Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vousarrivez peut-tre de...- Voil bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecturedune lettre quil tenait la main, laissez donc monsieur se reposer.- Mais, mon pre, monsieur a peut-tre besoin de quelque chose, ditEugnie.- Il a une langue, rpondit svrement le vigneron.Linconnu fut seul surpris de cette scne. Les autres personnes taientfaites aux faons despotiques du bonhomme. Nanmoins, quand ces deuxdemandes et ces deux rponses furent changes, linconnu se leva,prsenta le dos au feu, leva lun de ses pieds pour chauffer la semelle deses bottes, et dit Eugnie: - Ma cousine je vous remercie, jai dn Tours. Et, ajouta-t-il en regardant Grandet, je nai besoin de rien, je nesuis mme point fatigu.- Monsieur vient de la Capitale, demanda madame des Grassins.Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris,en sentendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par une chane son col, lappliqua sur son oeil droit pour examiner et ce quil y avaitsur la table et les personnes qui y taient assises, lorgna fortimpertinemment madame des Grassins, et lui dit aprs avoir tout vu: 25 26. - Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il, je vous enprie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le quitter...- Jtais sre que ctait le cousin, pensait madame des Grassins en luijetant de petites oeillades.- Quarante-sept, cria le vieil abb. Marquez donc, madame des Grassins,nest-ce pas votre numro?Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme, qui,saisie par de tristes pressentiments, observa tour tour le cousin deParis et Eugnie, sans songer au loto. De temps en temps, la jeunehritire lana de furtifs regards son cousin, et la femme du banquierput facilement y dcouvrir un crescendo dtonnement ou de curiosit.Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de vingt-deux ans,produisait en ce moment un singulier contraste avec les bonsprovinciauxquedjsesmanires aristocratiques rvoltaientpassablement, et que tous tudient pour se moquer de lui. Ceci veut uneexplication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez voisinsde lenfance pour se laisser aller des enfantillages. Aussi, peut-tre,sur cent dentre eux, sen rencontrerait-il bien quatre-vingt-dix-neufqui se seraient conduits comme se conduisait Charles Grandet. Quelquesjours avant cette soire, son pre lui avait dit daller pour quelquesmois chez son frre de Saumur. Peut-tre monsieur Grandet de Parispensait-il Eugnie. Charles, qui tombait en province pour la premirefois, eut la pense dy paratre avec la supriorit dun jeune homme lamode, de dsesprer larrondissement par son luxe, dy faire poque, etdy importer les inventions de la vie parisienne. Enfin, pour toutexpliquer dun mot, il voulait passer Saumur plus de temps qu Paris se brosser les ongles, et y affecter lexcessive recherche de mise queparfois un jeune homme lgant abandonne pour une ngligence qui nemanque pas de grce. Charles emporta donc le plus joli costume dechasse, le plus joli fusil, le plus joli couteau, la plus jolie gaine deParis. Il emporta sa collection de gilets les plus ingnieux: il y en avaitde gris, de blancs, de noirs, de couleur scarabe, reflets dor, depaillets, de chins, de doubles, chle ou droits de col, col renvers,de boutonns jusquen haut, boutons dor. Il emporta toutes les varitsde cols et de cravates en faveur cette poque. Il emporta deux habitsde Buisson, et son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette dor,prsent de sa mre. Il emporta ses colifichets de dandys, sans oublierune ravissante petite critoire donne par la plus aimable des femmes,pour lui du moins, par une grande dame quil nommait Annette, et quivoyageait maritalement, ennuyeusement, en cosse, victime de quelques 26 27. soupons auxquels besoin tait de sacrifier momentanment sonbonheur; puis force joli papier pour lui crire une lettre par quinzaine.Ce fut, enfin, une cargaison de futilits parisiennes aussi complte quiltait possible de la faire, et o, depuis la cravache qui sert commencer un duel, jusquaux beaux pistolets cisels qui le terminent,se trouvaient tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisifpour labourer la vie. Son pre lui ayant dit de voyager seul etmodestement, il tait venu dans le coup de la diligence retenu pour luiseul, assez content de ne pas gter une dlicieuse voiture de voyagecommande pour aller au-devant de son Annette, la grande dame que...etc., et quil devait rejoindre en juin prochain aux Eaux de Bade. Charlescomptait rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser courredans les forts de son oncle, y vivre enfin de la vie de chteau; il nesavait pas le trouver Saumur o il ne stait inform de lui que pourdemander le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut lyvoir dans un grand htel. Afin de dbuter convenablement chez son oncle,soit Saumur, soit Froidfond, il avait fait la toilette de voyage la pluscoquette, la plus simplement recherche, la plus adorable, pouremployer le mot qui dans ce temps rsumait les perfections spcialesdune chose ou dun homme. A Tours, un coiffeur venait de lui refriserses beaux cheveux chtains; il y avait chang de linge, et mis unecravate de satin noir combine avec un col rond de manire encadreragrablement sa blanche et rieuse figure. Une redingote de voyage demi boutonne lui pinait la taille, et laissait voir un gilet decachemire chle sous lequel tait un second gilet blanc. Sa montre,ngligemment abandonne au hasard dans une poche, se rattachait parune courte chane dor lune des boutonnires. Son pantalon gris seboutonnait sur les cts, o des dessins brods en soie noireenjolivaient les coutures. Il maniait agrablement une canne dont lapomme dor sculpt naltrait point la fracheur de ses gants gris. Enfin,sa casquette tait dun got excellent. Un Parisien, un Parisien de lasphre pouvait seul et sagencer ainsi sans paratre ridicule, et donnerune harmonie de fatuit toutes ces niaiseries, que soutenait dailleursun air brave, lair dun jeune homme qui a de beaux pistolets, le coup sret Annette. Maintenant, si vous voulez bien comprendre la surpriserespective des Saumurois et du jeune Parisien, voir parfaitement le vifclat que llgance du voyageur jetait au milieu des ombres grises de lasalle, et des figures qui composaient le tableau de famille, essayez devous reprsenter les Cruchot. Tous les trois prenaient du tabac, et nesongeaient plus depuis longtemps viter ni les roupies, ni les petites27 28. galettes noires qui parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, cols recroquevills et plis jauntres. Leurs cravates molles seroulaient en corde aussitt quils se les taient attaches au cou.Lnorme quantit de linge qui leur permettait de ne faire la lessive quetous les six mois, et de le garder au fond de leurs armoires, laissait letemps y imprimer ses teintes grises et vieilles. Il y avait en eux uneparfaite entente de mauvaise grce et de snilit.Leurs figures, aussi fltries que ltaient leurs habits rps, aussiplissesque leurs pantalons, semblaient uses, racornies,etgrimaaient. La ngligence gnrale des autres costumes, tousincomplets, sans fracheur, comme le sont les toilettes de province, olon arrive insensiblement ne plus shabiller les uns pour les autres, et prendre garde au prix dune paire de gants, saccordait aveclinsouciance des Cruchot. Lhorreur de la mode tait le seul point surlequel les Grassinistes et les Cruchotins sentendissent parfaitement.Le Parisien prenait-il son lorgnon pour examiner les singuliersaccessoires de la salle, les solives du plancher, le ton des boiseries oules points que les mouches y avaient imprims et dont le nombre auraitsuffi pour ponctuer lEncyclopdie mthodique et le Moniteur, aussittles joueurs de loto levaient le nez et le considraient avec autant decuriosit quils en eussent manifest pour une girafe. Monsieur desGrassins et son fils, auxquels la figure dun homme la mode ntait pasinconnue, sassocirent nanmoins ltonnement de leurs voisins, soitquils prouvassent lindfinissable influence dun sentiment gnral,soit quils lapprouvassent en disant leurs compatriotes par desoeillades pleines dironie: - Voil comme ils sont Paris.Tous pouvaient dailleurs observer Charles loisir, sans craindre dedplaire au matre du logis. Grandet tait absorb dans la longue lettrequil tenait, et il avait pris pour la lire lunique flambeau de la table,sans se soucier de ses htes ni de leur plaisir. Eugnie, qui le typedune perfection semblable, soit dans la mise, soit dans la personne,tait entirement inconnu, crut voir en son cousin une crature descendude quelque rgion sraphique. Elle respirait avec dlices les parfumsexhals par cette chevelure si brillante, si gracieusement boucle. Elleaurait voulu pouvoir toucher la peau blanche de ces jolis gants fins. Elleenviait les petites mains de Charles, son teint, la fracheur et ladlicatesse de ses traits. Enfin, si toutefois cette image peut rsumerles impressions que le jeune lgant produisit sur une ignorante fillesans cesse occupe rapetasser des bas, ravauder la garde-robe deson pre, et dont la vie stait coule sous ces crasseux lambris sans28 29. voir dans cette rue silencieuse plus dun passant par heure, la vue de soncousin fit sourdre en son coeur les motions de fine volupt que causent un jeune homme les fantastiques figures de femmes dessines parWestall dans les Keepsake anglais et graves par les Finden dun burinsi habile quon a peur, en soufflant sur le vlin, de faire envoler cesapparitions clestes. Charles tira de sa poche un mouchoir brod par lagrande dame qui voyageait en cosse. En voyant ce joli ouvrage fait avecamour pendant les heures perdues pour lamour, Eugnie regarda soncousin pour savoir sil allait bien rellement sen servir. Les maniresde Charles, ses gestes, la faon dont il prenait son lorgnon, sonimpertinence affecte, son mpris pour le coffret qui venait de fairetant de plaisir la riche hritire et quil trouvait videmment ou sansvaleur ou ridicule; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les desGrassins lui plaisait si fort quavant de sendormir elle dt rverlongtemps ce phnix des cousins.Les numros se tiraient fort lentement, mais bientt le loto fut arrt.La grande Nanon entra et dit tout haut:- Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit ce monsieur.Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors voixbasse: - Gardons nos sous et laissons le loto. Chacun reprit ses deuxsous dans la vieille soucoupe corne o il les avait mis. Puislassemble se remua en masse et fit un quart de conversion vers le feu.- Vous avez donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre.- Oui, oui, rpondit madame des Grassins en venant prendre place prs deCharles.Eugnie, mue par une de ces penses qui naissent au coeur des jeunesfilles quand un sentiment sy loge pour la premire fois, quitta la sallepour aller aider sa mre et Nanon. Si elle avait t questionne par unconfesseur habile, elle lui et sans doute avou quelle ne songeait ni sa mre ni Nanon, mais quelle tait travaille par un poignant dsirdinspecter la chambre de son cousin pour sy occuper de son cousin, poury placer quoi que ce ft, pour obvier un oubli, pour y tout prvoir, afinde la rendre, autant que possible, lgante et propre.Eugnie se croyait dj seule capable de comprendre les gots et lesides de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour prouver sa mre et Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait, que touttait faire.Elle donna lide la grande Nanon de bassiner les draps avec la braised feu; elle couvrit elle-mme la vieille table dun napperon, etrecommanda bien Nanon de changer le napperon tous les matins. Elle29 30. convainquit sa mre de la ncessit dallumer un bon feu dans lachemine, et dtermina Nanon monter, sans en rien dire son pre, ungros tas de bois dans le corridor.Elle courut chercher dans des encoignures de la salle un plateau de vieuxlaque qui venait de la succession de feu le vieux monsieur de LaBertellire, y prit galement un verre de cristal six pans, une petitecuiller ddore, un flacon antique o taient gravs des amours, et mittriomphalement le tout sur un coin de la chemine. Il lui avait plus surgidides en un quart dheure quelle nen avait eu depuis quelle tait aumonde.- Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera lodeur dunechandelle. Si nous achetions de la bougie... Elle alla, lgre comme unoiseau, tirer de sa bourse lcu de cent sous quelle avait reu pour sesdpenses du mois.- Tiens, Nanon, dit-elle, va vite.- Mais, que dira ton pre? Cette objection terrible fut propose parmadame Grandet en voyant sa fille arme dun sucrier de vieux Svresrapport du chteau de Froidfond par Grandet.- Et o prendras-tu donc du sucre? es-tu folle?- Maman, Nanon achtera aussi bien du sucre que de la bougie.- Mais ton pre?- Serait-il convenable que son neveu ne pt boire un verre deau sucre?Dailleurs, il ny fera pas attention.- Ton pre voit tout, dit madame Grandet en hochant la tte.Nanon hsitait, elle connaissait son matre.- Mais va donc, Nanon, puisque cest ma fte!Nanon laissa chapper un gros rire en entendant la premire plaisanterieque sa jeune matresse et jamais faite, et lui obit. Pendant quEugnieet sa mre sefforaient dembellir la chambre destine par monsieurGrandet son neveu, Charles se trouvait lobjet des attentions demadame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.- Vous tes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de quitter lesplaisirs de la capitale pendant lhiver pour venir habiter Saumur. Mais sinous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez que lon peut encore syamuser.Elle lui lana une vritable oeillade de province, o, par habitude, lesfemmes mettent tant de rserve et de prudence dans leurs yeux quellesleur communiquent la friande concupiscence particulire ceux desecclsiastiques, pour qui tout plaisir semble ou un vol ou une faute.Charles se trouvait si dpays dans cette salle, si loin du vaste chteau 30 31. et de la fastueuse existence quil supposait son oncle, quen regardantattentivement madame des Grassins, il aperut enfin une image demiefface des figures parisiennes. Il rpondit avec grce lespcedinvitation qui lui tait adresse, et il engagea naturellement uneconversation dans laquelle madame des Grassins baissa graduellementsa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses confidences. Ilexistait chez elle et chez Charles un mme besoin de confiance.Aussi, aprs quelques moments de causerie coquette et de plaisanteriessrieuses, ladroite provinciale put-elle lui dire sans se croire entenduedes autres personnes, qui parlaient de la vente des vins, dont soccupaiten ce moment tout le Saumurois: - Monsieur, si vous voulez nous fairelhonneur de venir nous voir, vous ferez trs certainement autant deplaisir mon mari qu moi.Notre salon est le seul dans Saumur o vous trouverez runis le hautcommerce et la noblesse: nous appartenons aux deux socits, qui neveulent se rencontrer que l parce quon sy amuse. Mon mari, je le disavec orgueil, est galement considr par les uns et par les autres.Ainsi, nous tcherons de faire diversion lennui de votre sjour ici. Sivous restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu!Votre oncle est un grigou qui ne pense qu ses provins, votre tante estune dvote qui ne sait pas coudre deux ides, et votre cousine est unepetite sotte, sans ducation, commune, sans dot, et qui passe sa vie raccommoder des torchons.- Elle est trs bien, cette femme, se dit en lui-mme Charles Grandet enrpondant aux minauderies de madame des Grassins.- Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit en riantle gros et grand banquier.A cette observation, le notaire et le prsident dirent des mots plus oumoins malicieux; mais labb les regarda dun air fin et rsuma leurspenses en prenant une pince de tabac, et offrant sa tabatire laronde - Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire monsieur leshonneurs de Saumur?- Ha , comment lentendez-vous, monsieur labb? demanda monsieurdes Grassins.- Je lentends, monsieur, dans le sens le plus favorable pour vous, pourmadame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le rusvieillard en se tournant vers Charles.Sans paratre y prter la moindre attention, labb Cruchot avait sudeviner la conversation de Charles et de madame des Grassins.- Monsieur, dit enfin Adolphe Charles dun air quil aurait voulu rendre 31 32. dgag, je ne sais si vous avez conserv quelque souvenir de moi; jai eule plaisir dtre votre vis--vis un bal donn par monsieur le baron deNucingen, et...- Parfaitement, monsieur, parfaitement, rpondit Charles surpris de sevoir lobjet des attentions de tout le monde.- Monsieur est votre fils? demanda-t-il madame des Grassins.Labb regarda malicieusement la mre.- Oui, monsieur, dit-elle.- Vous tiez donc bien jeune Paris? reprit Charles en sadressant Adolphe.- Que voulez-vous, monsieur, dit labb, nous les envoyons Babyloneaussitt quils sont sevrs.Madame des Grassins interrogea labb par un regard dune tonnanteprofondeur. - Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouverdes femmes de trente et quelques annes aussi fraches que lestmadame, aprs avoir eu des fils bientt Licencis en Droit. Il me sembletre encore au jour o les jeunes gens et les dames montaient sur deschaises pour vous voir danser au bal, madame, ajouta labb en setournant vers son adversaire femelle. Pour moi, vos succs sont dhier...- Oh! le vieux sclrat! se dit en elle-mme madame des Grassins, medevinerait-il donc?- Il parat que jaurai beaucoup de succs Saumur, se disait Charles endboutonnant sa redingote, se mettant la main dans son gilet, et jetantson regard travers les espaces pour imiter la pose donne lord Byronpar Chantrey.Linattention du pre Grandet, ou, pour mieux dire, la proccupation danslaquelle le plongeait la lecture de sa lettre, nchapprent ni au notaireni au prsident, qui tchaient den conjecturer le contenu par lesimperceptibles mouvements de la figure du bonhomme, alors fortementclaire par la chandelle. Le vigneron maintenait difficilement le calmehabituel de sa physionomie. Dailleurs chacun pourra se peindre lacontenance affecte par cet homme en lisant la fatale lettre que voici:Mon frre, voici bientt vingt-trois ans que nous ne nous sommes vus.Mon mariage a t lobjet de notre dernire entrevue, aprs laquelle nousnous sommes quitts joyeux lun et lautre. Certes je ne pouvais gureprvoir que tu serais un jour le seul soutien de la famille, laprosprit de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu tiendras cettelettre en tes mains, je nexisterai plus.Dans la position o jtais, je nai pas voulu survivre la honte dunefaillite. Je me suis tenu sur le bord du gouffre jusquau dernier moment,32 33. esprant surnager toujours. Il faut y tomber. Les banqueroutes runiesde mon agent de change et de Roguin, mon notaire, memportent mesdernires ressources et ne me laissent rien. Jai la douleur de devoirprs de quatre millions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour centdactifs. Mes vins emmagasins prouvent en ce moment la baisseruineuse que causent labondance et la qualit de vos rcoltes.Dans trois jours Paris dira: "Monsieur Grandet tait un fripon!" Je mecoucherai, moi probe, dans un linceul dinfamie. Je ravis mon fils etson nom que jentache et la fortune de sa mre. Il ne sait rien de cela, cemalheureux enfant que jidoltre. Nous nous sommes dit adieutendrement. Il ignorait, par bonheur, que les derniers flots de ma viespanchaient dans cet adieu. Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frre,mon frre, la maldiction de nos enfants est pouvantable; ils peuventappeler de la ntre, mais la leur est irrvocable. Grandet, tu es monan, tu me dois ta protection: mais que Charles ne jette aucune paroleamre sur ma tombe!Mon frre, si je tcrivais avec mon sang et mes larmes, il ny aurait pasautant de douleurs que jen mets dans cette lettre; car je pleurerais, jesaignerais, je serais mort, je ne souffrirais plus; mais je souffre etvois la mort dun oeil sec. Te voil donc le pre de Charles! il na point deparents du ct maternel, tu sais pourquoi.Pourquoi nai-je pas obi aux prjugs sociaux? Pourquoi ai-je cd lamour? Pourquoi ai-je pous la fille naturelle dun grand seigneur?Charles na plus de famille. O mon malheureux fils! mon fils! coute,Grandet, je ne suis pas venu timplorer pour moi; dailleurs tes biens nesont peut-tre pas assez considrables pour supporter une hypothquede trois millions; mais pour mon fils! Sache-le bien, mon frre, mesmains suppliantes se sont jointes en pensant toi. Grandet, je te confieCharles en mourant. Enfin je regarde mes pistolets sans douleur enpensant que tu lui serviras de pre. Il maimait bien, Charles; jtais sibon pour lui, je ne le contrariais jamais: il ne me maudira pas.Dailleurs, tu verras, il est doux, il tient de sa mre, il ne te donnerajamais de chagrin. Pauvre enfant! accoutum aux jouissances du luxe, ilne connat aucune des privations auxquelles nous a condamns lun etlautre notre premire misre...Et le voil ruin, seul. Oui, tous ses amis le luiront, et cest moi quiserai la cause de ses humiliations.Ah! je voudrais avoir le bras assez fort pour lenvoyer dun seul coupdans les cieux prs de sa mre. Folie!Je reviens mon malheur, celui de Charles. Je te lai donc envoy pour 33 34. que tu lui apprennes convenablement et ma mort et son sort venir. Soisun pre pour lui, mais un bon pre. Ne larrache pas tout coup sa vieoisive, tu le tuerais. Je lui demande genoux de renoncer aux crancesquen qualit dhritier de sa mre il pourrait exercer contre moi. Maiscest une prire superflue; il a de lhonneur, et sentira bien quil ne doitpas se joindre mes cranciers. Fais-le renoncer ma succession entemps utile. Rvle-lui les dures conditions de la vie que je lui fais; et,sil me conserve sa tendresse, dis-lui bien en mon nom que tout nest pasperdu pour lui. Oui, le travail, qui nous a sauvs tous deux, peut luirendre la fortune que je lui emporte; et, sil veut couter la voix de sonpre, qui pour lui voudrait sortir un moment du tombeau, quil parte, quilaille aux Indes! Mon frre, Charles est un jeune homme probe etcourageux: tu lui feras une pacotille, il mourrait plutt que de ne pas terendre les premiers fonds que tu lui prteras; car tu lui en prteras,Grandet! sinon tu te crerais des remords! Ah! si mon enfant ne trouvaitni secours ni tendresse en toi, je demanderais ternellement vengeance Dieu de ta duret. Si javais pu sauver quelques valeurs, javais bien ledroit de lui remettre une somme sur le bien de sa mre; mais lespayements de ma fin du mois avaient absorb toutes mes ressources. Jenaurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon enfant;jaurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main,qui met rchauff; mais le temps me manque.Pendant que Charles voyage, je suis oblig de dresser mon bilan. Jetche de prouver par la bonne loi qui prside mes affaires quil ny adans mes dsastres ni faute ni improbit. Nest-ce pas moccuper deCharles?Adieu, mon frre. Que toutes les bndictions de Dieu te soient acquisespour la gnreuse tutelle que je te confie, et que tu acceptes, je nendoute pas. Il y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dans le mondeo nous devons aller tous un jour, et o je suis dj. Victor-Ange-Guillaume GRANDET.- Vous causez donc? dit le pre Grandet en pliant avec exactitude lalettre dans les mmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Ilregarda son neveu dun air humble et craintif sous lequel il cacha sesmotions et ses calculs. - Vous tes-vous rchauff?- Trs bien, mon cher oncle.- H bien, o sont donc nos femmes? dit loncle oubliant dj que sonneveu couchait chez lui. En ce moment Eugnie et madame Grandetrentrrent. - Tout est-il arrang l-haut? leur demanda le bonhomme enretrouvant son calme.34 35. - Oui, mon pre.- H bien, mon neveu, si vous tes fatigu, Nanon va vous conduire votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement de mirliflor ! maisvous excuserez de pauvres vignerons qui nont jamais le sou. Les imptsnous avalent tout.- Nous ne voulons pas tre indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vouspouvez avoir jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir. Ademain.A ces mots, lassemble se leva, et chacun fit la rvrence suivant soncaractre. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, etvint lallumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. Madame desGrassinsnavait pasprvulincident quidevait faire finirprmaturment la soire, et son domestique ntait pas arriv.- Voulez-vous me faire lhonneur daccepter mon bras, madame? ditlabb Cruchot madame des Grassins.- Merci, monsieur labb. Jai mon fils, rpondit-elle schement.- Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit labb.- Donne donc le bras monsieur Cruchot, lui dit son mari.Labb emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver quelquespas en avant de la caravane.- Il est trs bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant lebras. Adieu, paniers, vendanges sont faites! Il vous faut dire adieu mademoiselle Grandet, Eugnie sera pour le Parisien. A moins que cecousin ne soit amourach dune Parisienne, votre fils Adolphe varencontrer en lui le rival le plus...- Laissez donc, monsieur labb. Ce jeune homme ne tardera pas sapercevoir quEugnie est une niaise, une fille sans fracheur. Lavez-vous examine? elle tait, ce soir, jaune comme un coing.- Vous lavez peut-tre fait remarquer au cousin.- Et je ne men suis pas gne...- Mettez-vous toujours auprs dEugnie, madame, et vous naurez pasgrand chose dire ce jeune homme contre sa cousine, il fera de lui-mme une comparaison qui...- Dabord, il ma promis de venir dner aprs demain chez moi.- Ah! si vous vouliez, madame, dit labb.- Et que voulez-vous que je veuille, monsieur labb? Entendez-vousainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrive lge detrente-neuf ans, avec une rputation sans tache, Dieu merci, pour lacompromettre, mme quand il sagirait de lempire du Grand Mogol. Noussommes un ge, lun et lautre, auquel on sait ce que parler veut dire. 35 36. Pour un ecclsiastique, vous avez en vrit des ides bien incongrues. Fi!Cela est digne de Faublas.- Vous avez donc lu Faublas?- Non, monsieur labb, je voulais dire les Liaisons dangereuses.- Ah! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant labb. Mais vous mefaites aussi pervers que lest un jeune homme daujourdhui! Je voulaissimplement vous...- Osez me dire que vous ne songiez pas me conseiller de vilaineschoses. Cela nest-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est trs bien,jen conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas sa cousine. AParis, je le sais, quelques bonnes mres se dvouent ainsi pour lebonheur et la fortune de leurs enfants; mais nous sommes en province,monsieur labb.- Oui, madame.- Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-mme ne voudraitpas de cent millions achets ce prix...- Madame, je nai point parl de cent millions. La tentation et t peut-tre au-dessus de nos forces lun et lautre. Seulement, je croisquune honnte femme peut se permettre, en tout bien tout honneur, depetites coquetteries sans consquence, qui font partie de ses devoirs ensocit, et qui...- Vous croyez?- Ne devons-nous pas, madame, tcher de nous tre agrables les uns auxautres... Permettez que je me mouche. - Je vous assure, madame, reprit-il, quil vous lorgnait dun air un peu plus flatteur que celui quil avait enme regardant; mais je lui pardonne dhonorer prfrablement lavieillesse la beaut...- Il est clair, disait le prsident de sa grosse voix, que monsieurGrandet de Paris envoie son fils Saumur dans des intentionsextrmement matrimoniales...- Mais, alors, le cousin ne serait pas tomb comme une bombe, rpondaitle notaire.- Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme estcachottier.- Des Grassins, mon ami, je lai invit dner, ce jeune homme. Il faudraque tu ailles prier monsieur et madame de Larsonnire, et les du Hautoy,avec la belle demoiselle du Hautoy, bien entendu; pourvu quelle se mettebien ce jour-l! Par jalousie, sa mre la fagote si mal! Jespre,messieurs, que vous nous ferez lhonneur de venir, ajouta-t-elle enarrtant le cortge pour se retourner vers les deux Cruchot. 36 37. - Vous voil chez vous, madame, dit le notaire.Aprs avoir salu les trois des Grassins, les trois Cruchot senretournrent chez eux, en se servant de ce gnie danalyse que possdentles provinciaux pour tudier sous toutes ses faces le grand vnementde cette soire, qui changeait les positions respectives des Cruchotinset des Grassinistes. Ladmirable bon sens qui dirigeait les actions de cesgrands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la ncessitdune alliance momentane contre lennemi commun. Ne devaient-ils pasmutuellement empcher Eugnie daimer son cousin, et Charles de penser sa cousine? Le Parisien pourrait-il rsister aux insinuations perfides,aux calomnies doucereuses, aux mdisances pleines dloges, auxdngations naves qui allaient constamment tourner autour de lui pourle tromper?Lorsque les quatre parents se trouvrent seuls dans la salle, monsieurGrandet dit son neveu:- Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vousamnent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nousdjeunons huit heures. midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain sur le pouce, et nousbuvons un verre de vin blanc; puis nous dnons, comme les Parisiens, cinq heures. Voil lordre. Si vous voulez voir la ville ou les environs,vous serez libre comme lair. Vous mexcuserez si mes affaires ne mepermettent pas toujours de vous accompagner.Vous les entendrez peut-tre tous ici vous disant que je suis riche:monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par-l! Je les laisse dire,leurs bavardages ne nuisent point mon crdit. Mais je nai pas le sou,et je travaille mon ge comme un jeune compagnon, qui na pour toutbien quune mauvaise plaine et deux bons bras.Vous verrez peut-tre bientt par vous-mme ce que cote un cu quandil faut le suer. Allons, Nanon, les chandelles?- Jespre, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurezbesoin, dit madame Grandet; mais sil vous manquait quelque chose, vouspourrez appeler Nanon.- Ma chre tante, ce serait difficile, jai, je crois, emport toutes mesaffaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi qu majeune cousine.Charles prit des mains de Nanon une bougie allume, une bougie dAnjou,bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille de la chandelle,que monsieur Grandet, incapable den souponner lexistence au logis, nesaperut pas de cette magnificence. 37 38. - Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.Au lieu de sortir par la porte de la salle qui d