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Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net Caf gographique du 9 fvrier 2005 SREBRENICA DIX ANS APRES: UN GNOCIDE ? Dbat introduit et anim par Agns CASERO (Avocate) et Michel ROUX (Universit du Mirail) INTRODUCTION Michel ROUX (Dpartement de Gographie, Universit de Toulouse-le Mirail) Srebrenica est sans aucun doute lpisode le plus atroce des guerres qui ont ravag lex-Yougoslavie dans les annes 1990. Le 11 juillet 1995, les forces serbes de Bosnie semparent de cette petite ville peuple de Bosniaques et trient ses habitants. Les hommes en ge de combattre (environ 16-60 ans) seront emmens et excuts les jours suivants (8000 morts environ). Le reste des habitants est chass vers la rgion de Tuzla, tenue par les Bosniaques. Le 10 anniversaire approche. Il sagit ici de souligner en quoi cet vnement continue de nous concerner, et dlargir le dbat une rflexion sur la notion de gnocide. Les circonstances y sont favorables : on vient de clbrer le 60 anniversaire de la libration dAuschwitz, lieu de massacres dune tout autre dimension, mais qui renvoie au mme terme. Pour resituer le massacre de Srebrenica dans son contexte historique, il faut remonter au moins jusqu 1990. La Yougoslavie va mal depuis une dcennie, prcisment depuis la mort de Tito : conomie stagnante, chmage massif, dsaccords entre les six rpubliques, monte des nationalismes alimente dabord par les tensions croissantes entre Serbes et Albanais au Kosovo. En 1981, les Albanais, majoritaires dans cette province autonome de la Serbie, avaient revendiqu sa transformation en rpublique, leurs manifestations avaient t durement rprimes et leurs relations avec les Serbes locaux, dj distantes auparavant, staient encore dgrades. Slobodan Milosevic, arriv au pouvoir en Serbie en 1987, avait rduit presque rien lautonomie du Kosovo et celle de lautre province autonome de la Serbie, la Vovodine. En 1990, suite la chute du mur de Berlin, les communistes, au pouvoir depuis 1945, autorisent la cration dautres partis politiques, sinscrivant ainsi dans un mouvement gnral des pays de lEst. Ils esprent gagner les lections organises la mme anne et se donner une nouvelle lgitimit. Effectivement, ils les gagnent en Serbie (sous le nouveau nom de Parti Socialiste), car Milosevic est trs populaire auprs des Serbes pour avoir mat les Albanais du Kosovo. Ils les gagnent aussi au Montngro. Mais ils les perdent en Slovnie, en Croatie et en Bosnie. En Macdoine, o ils ne sont pas arrivs en tte, ils demeurent au pouvoir, mais dans un gouvernement de coalition. Situation trs dlicate. En Croatie, le nouveau parti au pouvoir, le HDZ (Communaut dmocratique croate) et le nouveau prsident Franjo Tudjman, son leader, tiennent un discours imprgn de nationalisme croate, alors qu Belgrade Milosevic exploite le nationalisme serbe. En outre se sont forms de part et dautre des partis ultra-nationalistes fascisants, le Parti croate du droit et le Parti radical serbe. En Bosnie, la Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net situation est plus complexe car aucun groupe national na la majorit absolue dans la population et, en consquence, aucun parti ne la dtient au Parlement (car les nouveaux partis ont un lectorat ethnique ). Partout, les mdias diffusent des points de vue nationalistes agressifs qui influent sur ltat desprit de la population. Le voisin, sil appartient un autre groupe national, nest pas encore peru comme un ennemi, mais les mauvais souvenirs de la Seconde Guerre mondiale sont rveills et des dfiances rciproques se dveloppent. Aprs les lections de 1990 apparaissent entre les rpubliques des divergences de fond quant lavenir de la Yougoslavie. La Serbie veut renforcer les pouvoirs du gouvernement fdral. Slovnes et Croates interprtent cela comme une tentative de Milosevic pour restaurer l "hgmonie" serbe quils avaient mal vcue entre les deux guerres mondiales dans le Royaume de Yougoslavie. Ils souhaitent au contraire que la Yougoslavie devienne une confdration dont chaque membre serait presque indpendant. Faute daccord, Slovnie et Croatie proclament leur indpendance en juin 1991. Larme fdrale, qui soutient le point de vue serbe, quitte la Slovnie aprs deux semaines descarmouches et se redploie en Croatie. Celle-ci comporte en effet une minorit serbe qui veut dtacher certains territoires de la Croatie indpendante et les rattacher une Yougoslavie rduite. Des milices serbes, appuyes par larme, se rendent matresses de ces territoires et y proclament une rpublique serbe de Krajina. Cest le dbut du nettoyage ethnique, expression qui apparatra lanne suivante dans les mdias europens propos de la Bosnie. La communaut internationale, en reconnaissant la Croatie dans ses limites hrites de lex-Yougoslavie, donne tort aux Serbes. Les tentatives de mdiation de la Communaut (plus tard Union) europenne savrent vaines et, si en fvrier1992, lONU fait accepter la prsence dune force militaire, la FORPRONU (Force de protection des Nations-Unies), ce nest pas pour imposer la paix par les armes, mais pour sinterposer tant bien que mal entre les belligrants et protger les convois humanitaires. Scnario analogue en Bosnie en 92. Le 1er mars a lieu un rfrendum sur lindpendance. Les lecteurs bosniaques et croates votent pour ; les lecteurs serbes sont contre mais, se sachant minoritaires, sabstiennent. Lindpendance proclame et bientt internationalement reconnue, les Serbes de Bosnie fondent une Republika Srpska. Leurs forces militaires et paramilitaires, accrues par des bandes armes venues de Serbie et soutenues par larme ex-yougoslave, semparent des 3/4 de la Bosnie. Le nettoyage ethnique se dchane. En 93, des combats clatent entre Bosniaques et Croates de Bosnie (lesquels, soutenus pas la Croatie laquelle ils veulent se rattacher, ont fond leur propre rpublique, lHerceg-Bosna). Bilan en Bosnie : sur 4,4 M dhabitants, plus de 2 M deviennent rfugis ( ltranger) ou personnes dplaces (ailleurs dans leur propre pays) ; 200 000 morts environ (proportionnellement plus quen France pendant la Premire Guerre mondiale), en grande majorit des civils. Quelle est la place de Srebrenica dans ce dchanement gnral ? Cette petite ville majorit bosniaque, situe au NE de la Bosnie en moyenne montagne, prs de la frontire de la Serbie, est enclave dans les territoires dont les Serbes bosniens se sont rendus matres. Son nom (de srebro, largent, quivalent du toponyme franais Largentire) rappelle que les environs comportent des mines dargent exploites depuis longtemps. Les chiffres de population donns son sujet refltent une confusion entre ville et commune. Au recensement de mars 91, la ville avait 5700 habitants (64% de Musulmans avec majuscule, appellation officielle des Bosniaques en ex-Yougoslavie - ; 28% de Serbes et 8% de divers). La commune, comportant cette ville et 79 villages, avait 37 000 habitants (Musulmans 75%, Serbes 23%, autres 2%). Elle stendait sur 527 km2 mais pendant la guerre lenclave bosniaque nen comportait que 160 environ : la petite ville et quelques villages proches. Les Serbes locaux, alors, avaient fui, mais des Bosniaques chasss des rgions voisines sy entassaient, jusqu Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net 50 000 environ. Une population affame, sporadiquement bombarde, dormant en grande partie dans des hangars, des tables, des ruines, ou dehors, par un hiver enneig et glacial. Cest en mars 93 que le nom de Srebrenica merge dans les mdias occidentaux. Comme en Croatie, des caques bleus de lONU sont alors prsents en Bosnie, comme "force de maintien de la paix" en pleine guerre ! Les Serbes ayant stopp les convois humanitaires, le gnral Morillon, chef des casques bleus, se rend Srebrenica, y est brivement retenu par les rfugis, leur promet la protection de lONU, puis obtient des Serbes le rtablissement de laide humanitaire et lvacuation des blesss et dune partie des rfugis. LONU en fait une "zone de scurit" (rsolution 824 du Conseil de scurit, 6 mai), mais ne se donnera jamais les moyens de protger lenclave, dont la rsolution implique pourtant le dsarmement. Pendant deux ans, Srebrenica survit de faon prcaire. Selon les moments, les convois humanitaires y parviennent ou sont bloqus, les forces serbes la harclent ou sen dsintressent. Lassaut serbe dcisif commence le 7 juillet 1995. Le bataillon hollandais de lONU prsent sur place demande en vain un appui arien de lOTAN, puis se rend sans avoir combattu. La ville tombe le 11 juillet 1995. Victorieuses, les troupes du gnral Mladic perptrent le crime dj voqu. Plus tard, elles extrairont les cadavres des fosses communes pour les disperser dans des charniers secondaires afin de rendre plus difficile leur dcouverte. Srebrenica devient emblmatique : le pire massacre en Europe depuis 1945, le pire chec pour lONU et les puissances opposes aux guerres yougoslaves. Mais les Serbes sont proches de leur dfaite finale : la diplomatie amricaine a dj obtenu la fin des combats entre Bosniaques et Croates ; au moment de la chute de Srebrenica, une "force de raction rapide" franco-anglaise se met en place prs de Sarajevo. En aot, l'offensive croate balaie les Serbes de Krajina, affaiblissant ainsi les Serbes de Bosnie. Le 28, un obus serbe tue 41 civils sur un march de Sarajevo et les puissances passent enfin laction : des bombardements de lOTAN sur les forces serbes assigeant Sarajevo les contraignent accepter un cessez-le-feu, ce qui conduira en novembre 1995 aux accords de Dayton. Lors des ngociations, les Serbes de Bosnie ntaient pas reprsents par leurs chefs politique (Radovan Karadzic) et militaire (le gnral Ratko Mladic), contre lesquels le Tribunal pnal international lanc un acte daccusation pour crimes de guerre et gnocide, mais par Milosevic. Ces accords, qui mettent la Bosnie sous la tutelle de lONU et de lOTAN, la divisent en une Fdration croato-bosniaque et une Rpublique serbe, attribuant Srebrenica celle-ci. La ville est repeuple par quelques milliers de Serbes, dmnags de Sarajevo ou rfugis de Krajina. Son conomie est ruine. Les Bosniaques qui tentent de sy rinstaller sont au dbut accueillis avec hostilit, parfois coups de pierres. Par la suite, beaucoup de retours enregistrs par le HCR sont en fait provisoires : les gens font linventaire de leurs biens, les vendent et repartent. Comment demeurer dans une ville en ruines o il ny a pas de travail ? Beaucoup de Serbes partent aussi. Minoritaires, les Bosniaques gagnent toutefois les lections locales car rfugis et personnes dplaces ont le droit de voter dans leur commune dorigine. Srebrenica a un maire bosniaque, mais faire fonctionner le conseil municipal nest pas simple. Le cas de Srebrenica pose au moins trois problmes : - qualifier ce crime : la qualification de gnocide a t retenue en avril 2004 par le Tribunal pnal international sur la Yougoslavie (TPIY) de La Haye, dans le cadre du procs du gnral Krstic, condamn 35 ans de prison. - tablir les responsabilits : les deux principaux chefs serbes de Bosnie, Karadzic et Mladic, ont t inculps par le TPIY en 1995, mais sont toujours en fuite. Dautres ont t arrts et condamns, et le procs de Milosevic est en cours. Quant lONU, la question de la responsabilit de ses chefs sur place nest pas compltement claircie, tant tait complexe la chane de commandement. Une mission dinformation du Parlement franais y a travaill, Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net publiant son rapport en 2001. Aux Pays-Bas, la publication dun rapport a t suivie de la dmission du gouvernement (2002). - indemniser les survivants : une action a t intente par 69 survivants contre lONU. Agns CASERO, du barreau de Toulouse, est leur avocate. Pourquoi dbattre de Srebrenica dix ans aprs ? 1. ce crime sinscrit dans un ensemble de violences contemporaines dont il sagit de prendre la mesure et de conserver la mmoire. Ainsi, ce qui se passe en Tchtchnie ne renvoie-t-il pas la notion de gnocide ? 2. le dbat juridique sur les responsabilits est en cours ; 3. le thme du nettoyage ethnique devient un sujet de recherche en gographie. Il est dailleurs tonnant quil ait t nglig jusquici, car cest lune des modalits de la mobilit humaine, thme minemment gographique. Matre Agns CASERO (Avocate de survivants) * Pourquoi Srebrenica ? Si javais du raconter la manire dont jai peru les choses et dont aujourdhui un peu partout dans le monde les gens se soulvent pour Srebrenica, peut-tre naurais-je pas employ les mmes mots que mon excellent voisin Michel Roux. A mon sens, ce n'est pas un simple dbat autour de lunit de lex-Yougoslavie : fallait-il rester uni ou non ? Les vnements ont dmarr bien avant les premires agressions de lt 1991, et au dpart ce fut le nationalisme serbe qui mit le feu aux poudres. Dabord dans la valle de la Krajina en t 91 ; a se passait en Croatie o lon se livrait lpuration ethnique. Non pas contre ceux qui taient pour ou contre une dislocation ou lindpendance, mais contre ceux qui ntaient pas serbes. Tel a t le point de dpart. Intervention rapide de lONU et indpendance rapidement ngocie de la Croatie. La Bosnie tait entoure par deux peuples indpendants ou proches de l'tre, elle tait dans lobligation de la demander aussi pour viter une mort certaine. Sous limpulsion de l'ONU, la Bosnie l'a obtenu et sest retrouve en situation dtat mort-n. Une des premires dcisions de lONU dit que son intervention navait pas pour but la guerre ("on ne rajoute pas la guerre la guerre") ; la conduite de la politique de lONU est le fait de la France et du Royaume-Uni. Mais cette premire dcision de lONU est une dcision dembargo total sur les armes. La Croatie, jeune tat, est soumise lembargo ; elle sen sort bien car elle est arme par les allemands et les italiens. En 1993, le tourisme italien sur la cte Adriatique tait prospre et lon ne sentait pas la prsence de la guerre. La Serbie, elle, est arme par ses allis naturels dont la France faisait partie ; par ailleurs, Belgrade est le lieu ou susinait une grande partie de larmement europen. Ctait alors le 4ime pays le plus arm dEurope. La politique serbe a consist laisser des "chevaux de Troie" en Bosnie : Mladic, militaire de larme serbe, a continu en Bosnie faire son mtier de militaire, pas officiellement mais au nom des Serbes de Bosnie. Il est faux de dire que les vrais coupables sont les serbes de Bosnie : un rapport de lONU, rendu public en 1999, a rvl que les Serbes de Bosnie taient arms par larme rgulire de Belgrade. Si Milosevic vient dtre condamn par le TPI pour complicit de gnocide, cest en raison du rle actif de laide logistique de Belgrade et du nationalisme serbe. Deux belligrants sur trois taient considrablement arms (lun d'eux surtout) et le troisime ne ltait absolument pas. Larme bosniaque taient constitue de femmes et denfants (les hommes qui sont morts Srebrenica sont surtout des enfants de 13 ans), face une vraie arme, une arme rgulire forte qu'on a laiss faire. A mon sens, si on parle aujourdhui de Srebrenica, si on dvoile les dmissions qui ont suivie sa chute, cest bien quil y a plusieurs manire de raconter lhistoire et de prsenter les faits. Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net En ce qui me concerne, la version que je dfends est reconnue dans un rapport officiel de lONU et aujourdhui des survivants essaient de faire reconnatre une vrit historique afin de pouvoir continuer vivre. Au sein du TPI des actions courageuses sont menes pour mettre jour la vrit sur les responsabilits des uns et des autres. * Le rle de lONU. De 1991 1993, le Conseil de Scurit a pris des rsolutions dinterposition: tre prsent sur le terrain, mais ne pas ajouter la guerre. Discours et interventions des tats au sein du Conseil de Scurit taient extrmement houleux au vu de la situation sur le terrain. En effet, on tait en prsence dactions divergentes et contradictoires. Des ngociations permanentes, conduites par les franco-anglais, cherchaient un terrain dentente avec des personnes qui, paralllement et en mme temps, se livraient des purations ethniques impitoyables. A partir de 1993, des pays arabes mais aussi le Vnzula demandent au Conseil de Scurit dautoriser les Casques Bleus intervenir sur le terrain lorsquils taient tmoins de vritables agressions serbes contre les musulmans. Srebrenica, Sarajevo, Gorazde, ces villes devenues des enclaves musulmanes du fait de lpuration ethnique subissaient les agressions serbes. En 93, aprs la cration du TPI, le Conseil de Scurit dlimite des "zones de scurit" lintrieur desquelles les Casques Bleus pouvaient intervenir militairement sil y avait pntration. Ce qui sest pass Srebrenica avait dmarr 4 mois auparavant par une attaque serbe avec prise dotages des Casques Bleus. Ces derniers font appel leur hirarchie pour tre protgs mais leur hirarchie ne rpond pas. Nous avons l tous les ingrdients dun gnocide annonc et l est le scandale de Srebrenica. C'est laspect annonc de la catastrophe et linaction rflchie de lONU avec pour conclusion une paix qui cautionne lpuration ethnique qui est proprement parler scandaleuse. Nanmoins il ne faut pas se tromper dadversaires, les criminels ce nest pas lONU, mais les milices serbes. Dix jours avant la chute de Srebrenica les miliciens serbes circulaient autour de la ville, on les a laiss faire. Empcher ce massacre tait possible : il y a donc une coresponsabilit dont lONU doit rpondre. Par ailleurs il convient de rappeler que lONU cest NOUS, ce sont nos tats. Voil toutes les raisons qui font de Srebrenica un cas unique ce jour. DEBAT Michel Roux : Agns a raison de mentionner le nationalisme serbe et den souligner les responsabilits. Cependant lemballement des nationalismes est le fait dinteractions. Si les serbes de Croatie ont t totalement dchans, la raison en incombe non seulement la propagande de leur chef mais galement au nationalisme croate quils voyaient monter en face deux et qui les effrayait. Le discours nationaliste croate au printemps 1990 a donn aux dirigeants serbes tous les arguments pour faire jouer le ressort du nationalisme serbe. De mme les violences qui avaient eu lieu dans les annes 80 au Kosovo, la rpression sauvage contre les albanais, donnaient aux Croates toutes les raisons de se mfier des dirigeants serbes et de la monte des nationalismes serbes. Il sagit bien dun phnomne demballements rciproques, mais la responsabilit principale est nanmoins imputable ceux qui ont dclench la guerre grce leur supriorit militaire et ont conduit conqutes et massacres. Une consultante auprs du HCR : Les Casques Bleus taient prsents comme observateurs et ne pouvaient en aucun cas intervenir. La responsabilit nincombe pas aux Casques Bleus, mais aux tats de l'ONU. Dans les conflits, Liban, Somalie, les Casques Bleus nont Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net jamais eu intervenir. Comment lONU peut-elle se doter dune vraie force dintervention? Agns Casero : Chaque conflit amne lONU convenir de contrats avec les tats appels intervenir. Dans le cas qui nous occupe, la FORPRONU tait une manation de lONU sur le terrain. Le Chapitre 7 de la Charte des Nations Unies autorise le Conseil de Scurit faire usage des armes lorsque les zones de scurit ne sont pas respectes. A Srebrenica, la zone de scurit de mars 93 impliquait seulement le dsarmement des adversaires. En avril et juin 93, de nouvelles rsolutions autorisaient les Casques Bleus faire appel aux armes en riposte aux bombardements et aux incursions armes afin de neutraliser les tentatives dobstruction la libert de circulation des forces ou des convois humanitaires. Ds 1993, il y avait des textes crits qui permettaient de protger les zones de scurit. Le problme rcurrent a toujours t de contraindre lONU respecter ses propres rsolutions. Concernant les zones de scurit de Bosnie, les accords de 93-94 entre la FORPRONU et lOTAN autorisaient le reprsentant de lONU sur place, AKASHI, faire appel aux forces de lOTAN. Il fallait la double signature du reprsentant des forces armes et du reprsentant de lONU. En 1995, le gnral Janvier, reprsentant de lONU en Bosnie, disposait du pouvoir par sa seule signature de faire appel aux forces armes. Le 10 juillet, il a tlphon sa hirarchie mais les hsitations combines de Janvier et dAkashi ont empch lappui arien qui aurait protg Srebrenica comme cela avait t le cas pour Gorazde. M.R. : Le terme "dobservateur" suggre une extriorit qui nest pas du tout celle des gens de lONU. Quand une force se dploie sur le terrain, quelle que soit sa mission, elle est ncessairement immerge dans le conflit et est amene accomplir des missions et des actes qui ne relvent pas vraiment de lobservation. De mme, si on se rfre la Rsolution 824 du Conseil de Scurit du 6 mai 1993 qui institue la zone de scurit de Srebrenica, la mission des Casques Bleus sur place nest pas exactement d'observation. Si lon a affaire une zone scurit, il convient de se donner des moyens de protection et cest ce que lONU na pas fait. Michel POINARD (gographe lUTM) : Ce conflit nest-il pas le rebondissement de vieux conflits serbes et croates assoupis du temps de Tito mais qui ont resurgi par la suite? M.R. : Les relations entre serbes et croates sont ambigus, rapprochements et conflits se succdent. Au XIX s., les croates taient dans lEmpire austro-hongrois et leurs intellectuels dveloppaient en majorit une approche yougoslave favorable un rapprochement avec les serbes en vue dun tat commun. Les serbes, qui avaient acquis leur indpendance avec le Congrs de Berlin (1878), taient aussi plutt favorables un rapprochement avec les croates, mais comme une extension de la Serbie en direction de territoires linguistiquement proches. La cration de la premire Yougoslavie (1918) a du. Les croates attendaient un tat fdral qui prserverait leurs intrts culturels, les serbes un tat unitaire. Il y avait dj dissymtrie entre Croatie et Serbie : lecteurs serbes plus nombreux que les croates, dynastie rgnante serbe comme ltat-major de larme. Consquence : la naissance, chez les croates, dun mouvement nationaliste qui mergera en 41 sous la forme dune alliance avec Hitler. Aprs la Seconde Guerre Mondiale, dans un contexte trs autoritaire (rgime de Tito), un nouveau rapprochement sous la bannire officielle de "Fraternit et Unit" met en sourdine les rancoeurs prcdentes. De nombreux mariages mixtes ont lieu, dus une trs grande mobilit sociale encourage par le dveloppement dune forte industrialisation. Donc entre serbes et croates, on a successivement enregistr : des dsirs de rapprochements, des rapprochements, des raidissements nationalistes et des conflits. Un tudiant en histoire : Comment dfinit-on les nations yougoslaves ? Est-ce par la Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net religion, par la langue ou par le territoire ? M.R. : Entre serbes, croates et bosniaques existe un continuum linguistique. On utilise la mme langue avec quelques variantes dialectales. Pour les linguistes, il sagit du mme instrument de communication ; pour les habitants, ce nest pas la mme langue et sa dnomination change. Pour certains cette langue est appele serbe, pour dautres croate ou bosniaque, on parle galement de montngrin mais aussi de serbo-croate ou de croato-serbe. Serbes et croates se diffrencient aussi par la religion ou plutt la tradition culturelle, catholique pour les croates, orthodoxe pour les serbes ; cet lment sous tend les deux nations. Les bosniaques de leur ct ont beaucoup de difficults faire merger un groupe identifiable. Quel est le devenir des rfugis ? A.C. : Il sont entre 10 000 et 12 000, qui vivent depuis 10 ans dans les camps construits par des ONG sudoises pour la plupart ; des baraquements financs par des mouvements associatifs sur des terrains de la ville de Tuzla, qui a donn son accord condition de les rcuprer au bout de 10 ans. Aujourdhui on est au terme des 10 ans, d'o les vagues dexpulsions. Ces femmes reoivent des pensions de ltat finances par le FMI (100 par personne, plus 20 par enfant charge). Les plus jeunes enfants ont lge du massacre, il ny a pas eu de naissance aprs le massacre. Cest un monde de femmes essentiellement, plus quelques vieillards. Quand des hommes ont survcu, ils cherchent du travail Belgrade. On trouve galement des communauts exiles aux Etats-Unis, en Australie et en Suisse. En Suisse les bosniaques sont en voie dexpulsion vers leur ville considre comme pacifie. Or Srebrenica est sous la tutelle de la Rpublique de Srpska, qui ne reconnat que le seul meurtre dune centaine de personnes et napporte aucune information pour localiser les corps. Les rfugies ne souhaitent pas rentrer, elles attendent la reconnaissance des massacres. A Tuzla elles manifestent tous les 11 du mois pour rappeler quelles existent en tant que survivantes et tous les ans elles organisent le 11 juillet une commmoration Potocari, haut lieu du massacre prs de Srebrenica. Avec laccord des organisations internationales, elles ont obtenu que ce lieu soit sacralis, elles en ont fait un cimetire de prs de 1 000 tombes. Le travail aujourdhui consiste rechercher les charniers secondaires et identifier les corps. Une femme sur 3 a pu grce l'ADN identifier des membres de sa famille. Il est impratif de retrouver les corps : sans identification, elles ne peuvent croire la disparition de leur famille. Pascal MICHEL (animateur des cafs go) : Je reprends sur la question du mot "gnocide" dans le conflit. Il me semble que les forces europennes (franaises et anglo-saxonnes), incapables de maintenir la paix, ont fait appel aux USA et Bill Clinton. Cest ce moment l que B. Clinton a introduit le mot "gnocide", en sappuyant notamment sur les images satellites des charniers. Ainsi aurait t justifie la prsence amricaine et limplantation de camps militaires amricains sur le territoire europen. Ce serait donc B. Clinton qui aurait utilis le mot "gnocide", mais plus tard le TPI a signifi que 8000 morts ne constituaient pas un "gnocide" parce quil ny en avait pas assez ! On ne pourrait parler que de "massacre". Y a-t-il un seuil pour dfinir le "gnocide" ? Le terme " gnocide" aurait-il servi dargument pour mobiliser lopinion publique amricaine ? A.C. : Les amricains se sont trs souvent opposs dans le cadre du Conseil de Scurit la politique de ngociation mene sur place. Ils auraient mme propos un plan dexfiltration qui na pas t accept. Tout cela nest pas officiel et nest pas dans le rapport de lONU. Mais il y a totale discordance entre amricains et europens ; ainsi 8 jours avant la chute de Srebrenica, le Gal Janvier plaide au Conseil de Scurit labandon de la zone ; le rapport de Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net lONU confirme bien lopposition trs ferme de Madeleine Allbright. Peut-on parler de "gnocide" ? Le mot apparat aprs la Seconde Guerre Mondiale, il ne se dfinit pas par le nombre de morts, mais par latteinte porte un peuple menac en tant que peuple, atteintes physiques et biologiques envers les femmes, les hommes, les enfants dans le but de les faire disparatre. Le mot "shoah" en hbreu veut dire anantissement, le mot "gnocide" sous-tend la disparition, lanantissement dun peuple. Une convention pour la prvention du gnocide a t signe par les tats membres de lONU, en dehors de la Charte de lONU puisquil est dj dans les attributions de celle-ci de maintenir la paix mais aussi d'empcher les atteintes un peuple pour raisons de sexes, races, religions, etc. Il existe donc une convention et si le Conseil de Scurit a cr des zones de scurit en 93, cest bien parce que des populations ont t agresses en fonction de leur religion. Mais est-ce un gnocide ? L'accusation de gnocide en ex-Yougoslavie a bien t formule par le TPI, juridiction spciale pour les crimes commis en ex-Yougoslavie, comptente, au pnal seulement, pour les crimes particulirement graves : gnocides, crimes de guerre, atteintes la Convention de Genve. Le TPI en a le monopole du jugement ; on ne peut pas porter plainte devant un Etat, ou bien cet Etat est oblig de renvoyer les faits devant le TPI, faits pnaux et non civils. Le TPI a reconnu la culpabilit de Milosevic pour des faits qualifis de "complicit de gnocide" (avoir fourni des armes aux milices serbes). Donc le mot "gnocide" a bien t reconnu. Dans les faits tels quon les prsente sur place, on a affaire une propagande de haine exacerbe par un nationalisme serbe trs fort. Jusqualors les musulmans se dfinissaient comme des bosniens, des yougoslaves ; ils ne se reconnaissent musulmans que depuis cette guerre. Ils ont eu en face deux un nationalisme serbe qui les a renvoys leur identit religieuse. Et lintention vhicule par ce nationalisme tait bien (mme si la Serbie a toujours convoite la rgion de Srebrenica pour sa richesse) lextermination de ce peuple musulman. M.R. : Effectivement le TPI a qualifi de gnocide les actes reprochs au gnral serbe Krstic, condamn en 2004 46 ans de prison, peine ramene ensuite 35 ans, la plus lourde peine enregistre jusqualors. Par contre, dans les mdias balkaniques, on trouve le mot "gnocide" partout avec des acceptations tonnantes ; par exemple, dans le mmorandum de 1986 (texte interne lAcadmie des Sciences de Serbie) diffus la Presse suite des fuites, les albanais du Kosovo sont accuss de gnocide contre les serbes ; en ralit il sagit dun "gnocide sans morts" (le mal tre des Serbes du Kosovo qui ont limpression de perdre la rgion et qui migrent), mais lAcadmie des Sciences de Serbie nomme ce phnomne "gnocide". Au regard de ces interprtations extrmes, il est sage de se reporter la dfinition des Nations Unies de 1948 : le "gnocide" y dsigne des actes commis dans lintention de dtruire en tout ou en partie un groupe national, ethnique ou religieux. Les actes en question sont le meurtre, latteinte grave lintgrit physique ou mentale, la soumission des conditions dexistence conduisant sa destruction, les mesures visant travers les naissances et les transferts forcs denfants lanantissement du groupe. Dans la dfinition du "gnocide" il ny a pas de notion dchelle, il est tout aussi licite de parler de "gnocide" pour un vnement local portant sur 8 000 morts que pour le massacre des juifs dEurope durant la Seconde Guerre Mondiale qui a fait 5 6 M de victimes. Les deux vnements sont extrmement diffrents dans leur porte, mais ce qui les rassemble cest le fait que les violences diriges contre le groupe, le sont systmatiquement et sen prennent des individus uniquement parce quils appartiennent au groupe indpendamment des actes quils auraient pu commettre par ailleurs. L est le point de convergence. Une anthropologue africaniste : Nous sommes dans une priode o la mmoire est mise en exergue concernant tous ces conflits et gnocides. En 2004 le gnocide rwandais, cette anne les 10 ans du gnocide de Srebrenica, le 60 anniversaire de la Shoah. Brusquement Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net les consciences se rveillent. Peut-on extraire quelques lments qui puissent servir dans le futur viter ce genre dagression lhumanit ? Peut-on reprer les origines historiques, les fonctionnements qui annoncent et conduisent de tels vnements ? Aujourdhui en Afrique, il y a le Darfour, la Cte dIvoire, toutes les conditions sont requises pour que de tels vnements clatent. Les leons des uns ne peuvent-elles pas servir aux autres ? M.R : Lune des solutions serait de mettre en place un travail de veille permanente qui sintresserait aux discours mdiatiques ou des phnomnes sociaux comme la violence autour des stades. Dans les annes 1987-88 en Yougoslavie, la violence autour des matchs de foot atteignait des sommets inous et cest prcisment dans ces milieux-l que le chef de la milice arme serbe recrutait (il fut un certain temps Prsident du Club des supporters de lEtoile Rouge de Belgrade). Il y a des phnomnes sociaux et dventuels emballements quil convient de surveiller afin de prvenir des dveloppements catastrophiques. A.C. : Faute dautres solutions, je mne un procs pour dfendre les survivants. Aucun procs na jamais t men contre lONU. Le TPI qui en mane (1993) est saisi dactions pnales, non pour indemniser les victimes, mais pour chercher et punir les auteurs de faits trs graves. Soumis la bonne volont des Etats, il lui est trs difficile de rechercher les criminels de guerre. Dans ses procs, la victime a une place de tmoin : convoque, elle ne peut pas saisir seule le TPI ni recevoir dindemnisation, elle nest pas "partie" au procs. A lpoque on savait ce qui se passait, le gnocide a t film. Et nous citoyens dEurope, on ptitionnait, on manifestait. Le Conseil de Scurit avait tout ce quil fallait pour intervenir pour protger ces populations, et a na pas t fait. Fallait-il interpeller les tribunaux pour demander qui donner raison, la barbarie ou lhumanit ? Les dossiers sur le Darfour ou la Tchtchnie passent au crible de la raison dtat, de la faon de communiquer sur certains points et pas sur dautres et quel moment. Le droit dingrence est prvu dans la Charte de lONU, o on trouve tous les lments afin que ces catastrophes ne se renouvellent pas. Dans un systme compliqu, multi-tatique, lONU apparat comme un club dtats o les responsabilits sont trs dilues. En tant que citoyen, il nous revient de ragir, ne serait-ce qu titre symbolique. Comment peut-on reprer les lments susceptibles de mettre en route le processus gnocidaire ? Comment se fait-il quil y ait aujourdhui un tel processus de territorialisation (accroche dun peuple un territoire) ? Et enfin je voulais voquer le viol comme arme massive de destruction. A.C. : Pour rpondre sur le viol, les atteintes sur lhumain passent par le maillon le plus pacifique, celui qui transmet les mmoires et la vie, savoir les femmes. Dans tous les conflits aujourdhui les femmes sont particulirement vises. Le viol est un moyen coutumier de la guerre, violer les femmes est la premire manire dhumilier les hommes. Le constat que je fais aujourdhui est le manque de ractions spcifiques envers cet tat des choses. M.R. : Pourquoi se cramponner des territoires lpoque de la mondialisation, alors que des dynamiques supranationales trs puissantes suggrent des voies diffrentes ? Prcisment, la mondialisation suscite des ractions en sens inverse chez des populations fragiles qui se sentent alors menaces jusque dans leurs racines. Pour justifier limportance du territoire, ils dveloppent un fort ancrage identitaire, accompagn dune appropriation des ressources. Au Rwanda, dans un contexte de surpeuplement agraire trs fort (400 hab/km2, plus de terres dfricher), lune des raisons dexterminer les Tutsis a t de semparer de leurs terres et de leurs troupeaux. Mais lorsque ces populations se cramponnent leur territoire, elles le Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net dsignent aussi comme lieu dun marquage symbolique qui matrialise leur relation lhistoire. Pour les serbes, le Kosovo serait le cur de leur royaume mdival et leur reviendrait cause des monastres et des glises bties lorsqu'il tait sous domination serbe. Denis ECKERT (CIEU-CNRS-UTM) : Quant au rapport au territoire, dans la construction dune nation dmocratique allemande de 1945 nos jours, il y a eu abandon progressif de la rfrence un territoire historique, abandon de la revendication de la Silsie, la Pomranie et des Sudtes ; cela relve dun travail identitaire par rapport aux territoires qui a t srieusement men dans le sens dune construction dune conscience dmocratique et pacifique et de ce point de vue l ce travail me parat remarquable. Dans le cas de la Russie, les indignations de la communaut internationale sont lies aux statuts du pouvoir qui est responsable des perscutions. La question nest pas seulement de la prvention du gnocide mais plus gnralement des atteintes lhumain. Il nest pas besoin dattendre la qualification de gnocide pour dclencher la protestation citoyenne. Je doute que la politique de rpression en Tchtchnie constitue un fait de gnocide, mais ce nest pas une raison pour ne pas de demander des comptes ltat russe et son chef. Question : Vous avez fait un parallle entre Gorazde et Srebrenica, mais le dnouement na pas t le mme puisque lOTAN a pu bombarder les positions serbes Gorazde. Pourquoi deux dnouements diffrents ? On a expliqu que les ordres militaires taient trs difficiles remonter par le biais de lONU : pourquoi dans un cas a remonte et pas dans lautre ? Vous avez utilis l'expression de "passivit rflchie" de la part de lONU car elle savait ce qui se passait et cependant rien na t entrepris : ne pourrait-on pas faire un procs dintention lONU qui a attendu ce gnocide pour faire les accords de Dayton ? A.C. : A Gorazde, l'appel aux armes a t immdiatement suivi d'une querelle au sein de lONU sur le thme "quil naurait pas fallu intervenir parce que de toutes faons les serbes ne seraient pas alls jusquau bout". Le problme a toujours t quon parlait dgal gal, lors des ngociations, avec ceux qui par ailleurs bombardaient, dans une confusion gnrale. Concernant le procs dintention vis--vis de l'ONU, ma requte est effectivement une mise en cause de sa politique globale. Avant Srebrenica, on tait arriv un plan de paix qui tait pratiquement accept par tout le monde, sauf par les Serbes de Bosnie cause de lenclave de Srebrenica, il fallait que Srebrenica disparaisse pour quon arrive une politique serbe. Le soupon pse sur la politique de lONU et sur le gnral Janvier, Akashi et les personnes qui discutaient avec Mladic au moment o du massacre. On sait que Janvier, quelques jours avant le massacre, sest rendu au Conseil de Scurit pour demander que Srebrenica disparaisse. M.R. : Quelques mots sur ces enclaves dont le sort a t dcid de faon assez alatoire. Pour Srebrenica il y a soupon que lONU lait laiss prendre pour quelle reste aux mains des serbes. Ce nest pas le seul cas, dans la mme rgion il y a eu une seconde enclave plus petite Zepa qui a subi le mme sort. Pour Gorazde, je nai pas vraiment dexplications pour expliquer lintervention de lONU, peut-tre voulait-elle donner un avertissement aux serbes ? A propos des enclaves, en faire des " zones de scurit" avait t impos par le gnral Morillon sans que la hirarchie le soutienne et en mettant lONU devant le fait accompli. En rponse Denis Eckert propos de comment sortir de la "faim des territoire" et de lexemple allemand : cet exemple me parat discutable car si en 45 les allemands ont renonc un certain nombre de territoires historiques, ils navaient vraiment pas le choix ; leur pays tait lamin par les allis et cet abandon sest droul au prix dune puration ethnique russie (12 millions dallemands expulss des territoires de lEst vers les deux Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net nouveaux tats allemands crs ce moment l). Dune certaine faon on est bien sorti de la "faim des territoires" mais aprs un rel chaos et dans un cataclysme total. M.R. : Pour Srebrenica, il y a eu contradiction entre linitiative improvise de Morillon et le dispositif de lONU, de sorte que lon na jamais pris les mesures ncessaires pour protger ni Srebrenica ni aucun autre territoire de la Bosnie. Lorsque Srebrenica a t prise dassaut par les Serbes, les forces de lONU et de lOTAN ont d faire face deux handicaps : une prise dotages qui retenait plusieurs centaines de membres de lONU, et le retard et mme labsence de la force de raction rapide dartillerie qui devait intervenir et qui navait pas pu tre achemine puisque les hlicoptres amricains avaient refus de les transporter. Question Agns Casero : comment procdez-vous dans votre travail ? Travaillez-vous avec un groupe dtudes, avec des historiens ? Vous vous rendez souvent sur le terrain ? A.C. : Les victimes sont dans les camps, ne possdent pas dordinateurs, ne parlent pas langlais : pour communiquer il faut aller vers elles afin de les connatre. Les milieux mdians sont les milieux militants ; Toulouse je travaille avec lassociation GUERNICA (Assoc. pour la Dmocratie et la Paix en Ex-Yougoslavie), qui milite pour le dveloppement de la dmocratie en favorisant les changes culturels (festival de Mostar chaque anne). Elle une forte connaissance du terrain, de lhistoire et de la langue. En ce qui me concerne je suis une militante qui a suivi la guerre et a pris la mesure des limites de nos actions sur le terrain. Je suis avocate et je suis reste en relation avec mes amis militants. On ma demand de rflchir sur la question des responsabilits parce que je connaissais le milieu militant et le terrain : - une association a dpos une plainte devant le TPI, sans recevoir la moindre rponse ; mme rsultat pour un avocat amricain avec lequel nous sommes toujours en relation - la possibilit dengager des plaintes contre des personnes na pas t ralise mais est toujours envisageable. Au fur et mesure que lon avance dans le dossier, on se rend compte que ces personnes sont insres dans tout un systme. Laboutissement de ma rflexion est de chercher une responsabilit du systme dans son ensemble. Cela na jamais t fait. Les actions aboutissent grce des rseaux de confiance et damitis mais aussi parce que nous sommes anims par une espce de rage qui fait que lon refuse de rester impuissant devant de tels scandales. On est dans une lutte entre lhumanit et la barbarie. Le seul moyen pour obtenir rparation reste le tribunal. Saisi par des survivants, le Tribunal administratif de Paris vient de rendre une dcision dirrecevabilit pour motif que lONU na pas la nationalit franaise : mais quelle est la nationalit de l'ONU ? Aprs lappel nous irons jusqu Strasbourg. Ce procs afin dobtenir rparation peut rveiller lopinion. M.R : En conclusion, ces conflits yougoslaves et lintrt port aux questions humanitaires et in-humanitaires travers le gnocide ont cr un nouveau domaine de recherches en sciences humaines et sociales. Un gographe, Stphane Rosire, vient de soutenir une HDR sur "Le nettoyage ethnique" et la dimension territoriale du gnocide. Compte-rendu tabli par Marie-Rose GONNE-DAUDE ANNEXES Les trois nations de Bosnie-Herzgovine (Michel Roux) Au recensement de 1991, la Bosnie a 4,4 millions dhabitants, presque tous de langue maternelle serbo-croate (mme sils ne lappellent pas tous ainsi). Parmi eux, 44,5% se sont Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net dclars Musulmans, 31,2% Serbes, 17,4% Croates, 5,5% Yougoslaves. Cette dernire appellation, introduite en 1961, permettait aux gens de ne pas choisir une appartenance nationale particulire. Mais o sont les Bosniaques ? En fait ils navaient jamais t recenss sous ce nom. Vers 1900 on les appelait encore (et ils sappelaient eux-mmes) Turcs, ce qui signifiait musulmans. Au recensement de 1948 ils apparaissent comme musulmans indtermins , en 1953 comme Yougoslaves indtermins , en 1961 comme Musulmans au sens ethnique , en 1971, 1981 et 1991 comme Musulmans au sens de la nationalit . En 1993, la Bosnie indpendante choisit pour eux le nom de Bosniaques. En serbo-croate, on distingue Bosnjak (Bosniaque musulman) et Bosanac (tout habitant de la Bosnie). Le linguiste Paul Garde suggre de rendre en franais ce second terme par Bosnien. Avant la guerre, la rpartition territoriale des trois peuples tait trs complexe : mme si la majorit des villages avaient une population homogne, la plupart des villes et des rgions avaient un peuplement composite. La guerre et le nettoyage ethnique ont simplifi brutalement ce dispositif. Petite bibliographie sur gnocide et nettoyage ethnique (Michel Roux) COQUIO Catherine, Parler des camps, penser les gnocides, Paris, Albin Michel, 1999. [professeur de littrature, fondatrice en 1997 de l'Association internationale de recherche sur les crimes contre l'humanit et les gnocides]. FERRO Marc (dir.), Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe s. : de l'extermination la repentance, Paris, Robert Laffont, 2003, 843 p. [historien]. GRMEK Mirko et al., Le nettoyage ethnique. Documents historiques sur une idologie serbe, Paris, Fayard, 1993, 340 p. [M. Grmek, d'origine croate, aujourd'hui dcd, tait directeur d'tudes l'Ecole pratique des hautes tudes. Mme si les documents cits sont authentiques, ne pas dduire de cette lecture que la propension au nettoyage est exclusivement serbe !]. KIERNAN Ben, Sur la notion de gnocide , Le Dbat, n 104, 1999, p. 179-192. KRIEG-PLANQUE Alice, "Purification ethnique". Une formule et son histoire, Paris, CNRS ditions, 2003, 528 p. [ouvrage tir d'une thse en sciences du langage, explique notamment quand et comment cette formule s'est implante dans la langue franaise]. KULLASHI Muhamedin, Humanisme et haine. Les intellectuels et le nationalisme en ex-Yougoslavie, Paris, L'Harmattan, 1998, 206 p. [le dernier texte, p. 163-205, montre par quels mcanismes les Albanais du Kosovo ont t transforms en ennemis aux yeux des Serbes. L'auteur, Kosovar d'origine, est professeur de philosophie Paris 8]. PRUNIER Grard, Rwanda 1959-1996, histoire d'un gnocide, Paris, Ed. Dagorno, 1997, 514 p. [africaniste, CNRS]. ROHDE David, Le grand massacre. Srebrenica juillet 1995, Paris, Plon, 1998, 365 p. [chronique du massacre et des reculades de l'ONU par un grand reporter du New York Times, prix Pulitzer pour ses reportages sur Srebrenica]. ROSIERE Stphane, Gographie politique et gopolitique, Paris, Ellipses, 2003 [les p. 203-215 permettent de se faire rapidement une ide de la notion de modification coercitive du peuplement, qui englobe celles de nettoyage ethnique et de gnocide]. SEMELIN Jacques, Elments pour une grammaire du massacre , Le Dbat, n 124, 2004, p. 154-170. TERNON Yves, Les Armniens, histoire d'un gnocide, Paris, Seuil, 1996, 437 p., (1re dition 1977). TERNON Y., L'tat criminel. Les gnocides au XXe sicle, Paris, Seuil, 1995, 449 p. [comporte une analyse du concept de gnocide]. WIEWIORKA Annette, Dportation et gnocide. Entre la mmoire et l'oubli, Paris, Plon, 1992, 506 p. [historienne, CNRS. Sur l'occultation partielle de l'extermination des juifs au dbut de l'aprs-guerre]. Cafs Gographiques de Toulouse Les Cafs Gographiques www.cafe-geo.net Caf gographique du 9 fvrier 2005Les trois nations de Bosnie-Herzgovine (Michel Roux)Petite bibliographie sur gnocide et nettoyage ethnique (Michel Roux)

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