autoconfrontation et bakhtin

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1Clot, Y. (sous presse). L'auto-confrontation croise en analyse du travail : l'apport de la thorie bakhtinienne du dialogue. In, sous la Direction de L. Filliettaz et J. P. Bronckart, L'analyse des actions et des discours en situation de travail. De Boeck. Lautoconfrontation croise en analyse du travail : lapport de la thorie bakhtinienne du dialogue. Y. Clot. Equipe de Clinique de l'activit du CNAM. Lanalyse des rapports entre langage et travail a ses traditions (Boutet, 1995 ; Grosjean et Lacoste, 1999). Ici on voudrait mieux comprendre les ressorts dialogiques d'une mthode d'analyse du travail dveloppe depuis quelques annes (Fata, 1997; Clot, 2002 b, Clot & Fata, 2000; Yvon & Clot, 2003). Pour ce faire, on commencera par soulever quelques questions sur la thorie du dialogue. Ensuite, on tentera de dfinir l'auto-confrontation comme un "genre d'activit spcialis" que doivent s'approprier ceux qui se livrent l'analyse de leur travail. Enfin on examinera en quoi et comment cette appropriation peut se rvler source d'un dveloppement de l'activit professionnelle dans le cadre 1 d'une clinique de l'activit . I. Destinataires, sur-destinataire, sub-destinataire. On commencera par un commentaire un peu substantiel de certains textes de Bakhtine et on essaiera ensuite d'en tirer quelque enseignements. Pour Bakhtine, lecteur trs attentif de Dostoevski, l'intriorit psychique est une affaire trop srieuse pour tre abandonne aux psychologies mentalistes. Mme lorsqu'il prend sa conduite comme objet de rflexion, l'homme ne parle pas de lui-mme et des autres mais avec lui-mme et avec les autres : "il est impossible de saisir l'homme de l'intrieur, de le voir et de le comprendre en le transformant en objet d'une analyse impartiale, neutre, pas plus que par une fusion avec lui, en le 'sentant'. On peut l'approcher et le dcouvrir, plus exactement le forcer se dcouvrir seulement par un change dialogique" (1970 a, p. 344). Mais Bakhtine est encore plus prcis. Le dialogue n'est pas un procd pour dcouvrir un homme prexistant. Il le constitue. Lorsque le dialogue s'arrte, tout s'arrte (ibid, p. 344). Avec Vygotski qui crivait que le "comportement n'est aucun moment une lutte qui s'apaise" (2003, p. 6), il aurait sans aucun doute souscrit la belle. Ce chapitre peut tre avantageusement lu en contrepoint de celui crit par K. Kostulski dans ce mme volume. Non seulement parce quil convoque aussi le cadre technique de lautoconfrontation croise mais plus profondment parce quil participe du mme projet : rendre compte des rapports qui se nouent dans ce cadre entre plusieurs niveaux et plusieurs temps dialogiques.1

2formule de Tosquelles : "c'est seulement notre mort qui runit dans une totalit la polymorphie de nos vnements vcus" (2003, p. 87). Pour Bakhtine, le noeud de l'approche dialogique est constitu par les relations entre le dialogue intrieur et extrieur : "dans le dialogue, les rpliques de l'un empitent sur les rpliques du dialogue intrieur de l'autre" (1970 a, p. 347). Dans les dialogues qu'il prend comme exemple, "se heurtent et discutent non pas deux voix entires et monologiques, mais deux voix dchires" et "les rpliques ouvertes de l'une rpondent aux rpliques caches de l'autre" (ibid, p. 350). Pas de discorde entre les sujets ou de dissonances entre leur voix qui ne soient aussi, simultanment, "interfrence de deux voix l'intrieur d'une seule" (ibid, p. 355). Certes, pour Bakhtine, ces dissonances sont souvent subtiles. Elle ne laissent que des traces fugitives dans l'nonc et sont reprables chez un sujet "pas tant dans les mots que dans des silences que ne justifie pas le sens de son discours, dans des changements de ton inexplicables par rapport sa premire voix, dans un rire dplac, etc." (ibid, p. 2 354) . Quoiqu'il en soit, celui qui parle l'autre prsuppose que sa voix n'a pas en face d'elle le mot monologique de son interlocuteur mais qu'elle "pntre dans son dialogue intrieur, o la place prcise d'autrui est en quelque sorte prpare d'avance" (ibid, p. 360). Bakhtine trouve chez Dostoevski le principe structural du dialogisme tel qu'il l'entend. Partout c'est l'interfrence consonante ou dissonante des rpliques du dialogue "apparent" avec des rpliques du dialogue intrieur. Partout un ensemble dtermin d'ides, de rflexions, de mots est distribu entre plusieurs voix distinctes avec une tonalit diffrente dans chacune d'elles. Le plurivocalisme et l'htrovocalisme font s'pauler rciproquement le dialogue extrieur et le dialogue intrieur. Et ce, en raison mme du fait que "la recherche du mot personnel, c'est, en fait, une recherche du mot non personnel, du mot qui est plus grand que soi, une aspiration fuir ses propres mots l'aide desquels on ne sait rien dire de substantiel" (1984, p. 370). On mesure alors quel point le dialogue possde un volume que sa surface ne saurait envelopper tout entier. C'est d'ailleurs ce qui donne une histoire possible au dialogue qui est toujours plein de possibilits non ralises. L'htrovocalisme est le nom que Bakhtine donne ce volume. En accord avec lui, mais dans un autre vocabulaire nous disons que le dialogue ralis (Bakhtine parle de dialogue apparent) n'a pas le monopole du rel du dialogue. Il trahit au double sens de rvler et de transformer le rel du dialogue. De ce point de vue, si le mot lui-mme est, comme il l'crit, "bivocal" ou "quipollent" (1970 a, p. 363) c'est qu'il est toujours le thtre d'une lutte pour. L. Jakubinski avait dj beaucoup insist, dans un texte fondateur, sur le rle de la mimique et de l'intonation dans le processus de production de l'nonc et dans la dfinition de l'intensit du discours (Jakubinski, 2000).2

3la signification. Et "c'est aux dialogique" (1984, p. 364). frontires que se livre le dur combat

On voit assez bien d'habitude que pour Bakhtine ces frontires fluctuantes passent entre mes mots et ceux d'autrui. L'exprience verbale de l'homme est un processus d'assimilation plus ou moins cratif des mots d'autrui et non pas des mots de la langue en eux-mmes. Notre parole est remplie des mots d'autrui et nos noncs sont caractriss des degrs variables par l'altrit ou l'assimilation, par un emploi identique ou dmarqu, retravaill ou inflchi des mots d'autrui (1984, p. 296). Pour agir dans le monde, nous vivons dans l'univers des mots d'autrui et toute notre vie consiste se diriger dans cet univers, se livrer justement ce dur combat dialogique aux frontires fluctuantes entre les mots d'autrui et les mots personnels (1984, pp. 363-364). Mais on voit moins bien en gnral que les frontires dialogiques fluctuent aussi l'intrieur des mots personnels eux-mmes dont l'emploi est aussi identique ou dmarqu, retravaill ou inflchi selon les moments et les situations. Bakhtine appelle "microdialogue" (1970 a, p. 362) ce dialogue intrieur qui fait du mot personnel une histoire du mot dans le mot. Cet aspect du dialogisme, trs mal reconnu, mrite pourtant beaucoup d'attention (Friedrich, 2001). Mais ce n'est pas tout. On voit aussi moins bien, en gnral, que Bakhtine inscrit ces deux dialogues mls l'intrieur d'un troisime dont ils ne sont que des parties : le "grand dialogue" qui dborde compltement le primtre de l'change actuel entre les deux interlocuteurs, mais auquel ils participent mme leur insu. C'est le "troisime front", si on peut s'exprimer ainsi : le "grand dialogue" (1970 a, p. 362) ou encore la "grande temporalit "(1984, p. 346) du dialogue. Or, comme le prcdent, ce point est dcisif pour bien cerner l'originalit de la posture dialogique de Bakhtine. "Comprendre, crit-il, c'est, ncessairement devenir le troisime dans un dialogue" (ibid, p. 336). Il ne s'agit pas bien sr du troisime au sens littral puisque les participants d'un dialogue peuvent tre en nombre illimit. Mais d'une position dialogique particulire. Le destinataire du dialogue ralis est concret et l'auteur de la production verbale attend de lui une rponse dans l'change en cours. Ce destinataire est le destinataire second. Mais en dehors de ce destinataire, "l'auteur d'un nonc, de faon plus ou moins consciente, prsuppose un surdestinataire" ((ibid, p. 336). Situ, selon les poques, dans "un lointain mtaphysique" ou dans un temps historique loign, ce "destinataire de secours" varie la faveur des perceptions du monde et du milieu : "ce surdestinataire, avec sa comprhension responsive, idalement correcte, prend une identit idologique concrte variable (Dieu, la vrit absolu, le jugement de la conscience humaine impartiale, le peuple, le jugement de l'histoire, la science, etc.)" ((ibid, p. 337). On ajouterait volontiers bien sr, pour ce qui nous concerne, en analyse psychologique du travail, le mtier. Mais quoiqu'il en soit, l'auteur de l'nonc en attend aussi comprhension et rponse mme son corps dfendant.

4L'auteur d'un nonc "ne peut jamais s'en remettre tout entier, et livrer toute sa production verbale la seule volont absolue et dfinitive de destinataires actuels ou proches" (ibid, p. 337). Tout dialogue, ajoute Bakhtine, se droule en prsence d'un troisime participant invisible "qui se situe audessus de tous les participants du dialogue" (ibid, p. 337). Ainsi, la totalit des voix du pass continuent parler dans le prsent. Ce sur-destinataire n'a pourtant rien d'obligatoirement mystique quand bien mme il serait susceptible de le devenir dans certaines perceptions du monde. Ce qui est sr c'est que l'autre n'est donc pas seulement le second dans le dialogue, autrui comme personne, l'autrui singulier de l'intersubjectivit. Il n'est pas seulement quelqu'un d'autre mais autre chose : une histoire collective de civilisation du rel. En ralit, cet autre l est transhistorique et non pas supra-historique. Il est trs prcisment transpersonnel (Clot, 2003 b). En effet, il n'est pas externe l'entit dialogique situe, il existe l'intrieur des changes singuliers de cette entit, mme s'il demeure irrductible eux. Il reste que, pour Bakhtine, "il est moment constitutif du tout de l'nonc et, l'a