Salut Littérature et littérature du salut

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<ul><li><p>Madame Gisle Sapiro</p><p>Salut littraire et littrature du salutIn: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 111-112, mars 1996. pp. 36-58.</p><p>Citer ce document / Cite this document :</p><p>Sapiro Gisle. Salut littraire et littrature du salut . In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 111-112, mars 1996.pp. 36-58.</p><p>doi : 10.3406/arss.1996.3167</p><p>http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1996_num_111_1_3167</p></li><li><p>RsumSalut littraire et littrature du salutAlors que tout semble les rapprocher dans l'espace social, Franois Mauriac et Henry Bordeaux,romanciers catholiques de l'Acadmie, se retrouvent, partir de 1935, dans des camps politiquesopposs. Dfenseur de l'Italie mussolinienne et du franquisme, Henry Bordeaux se rangera rsolumentdans le camp ptainiste. C'est aprs son lection l'Acadmie franaise, en 1933, que FranoisMauriac amorcera sa rupture avec la droite acadmique pour prendre le parti de l'Ethiopie agresseet du peuple basque avant de s'engager dans la rsistance intellectuelle : il est le seul acadmicien tre entr dans la clandestinit. La comparaison de leurs deux trajectoires rvle ce que le clivagepolitique doit une opposition entre deux logiques antagonistes du champ littraire : la logique mondaine et la logique asctique. Si les deux romanciers catholiques, d'origine bourgeoise,connaissent une socialisation similaire dans les milieux mondains du champ littraire, Bordeaux seconfine dans une littrature thse qui recueille un large succs, tandis que Mauriac poursuit larecherche du seul vritable salut littraire ses yeux - la reconnaissance de la NRF. La perceptiondiffrente qu'ils ont du champ littraire est fonde sur la relation entre dispositions thiques etesthtiques qui distingue leurs habitus respectifs : au ple d'htronomie qu'incarne Bordeaux, lerapport l'institution catholique n'apparat jamais comme contradictoire avec la logique littraire ; enrevanche, la conciliation des exigences thiques et esthtiques est objet de proccupation permanenteau ple d'autonomie que reprsente Mauriac. C'est le rapport conflictuel qu'entretient Mauriac avec lepharisasme bourgeois constitutif de son habitus qui dicte son apprhension pratique du champlittraire. Le salut littraire concide avec sa conversion religieuse qui prpare la conversion politique.Par un double processus de dsignation (positif et ngatif), il se verra assigner une position de prophtenational sous l'Occupation, avant d'tre renvoy sa place d'intellectuel catholique la Libration.</p><p>AbstractSalvation through literature and literature of salvationWhereas everything would seem to place them in the same social space, from 1935 Francois Mauriacand Henry Bordeaux, both Catholic novelists from the French Academy, found themselves in oppositepolitical camps. A defender of Mussolini's and Franco's policies, Henry Bordeaux would resolutelychoose Petain's side. After his election to the French Academy, in 1933, Francois Mauriac announcedhis break with the "Academic right" and took up the defense of Ethiopia as the aggressed party and ofthe Basque people before going on to join the intellectual resistance : he is the only member of theFrench Academy to have gone into hiding. Comparison of the two trajectories shows what this politicalcleavage owes to an opposition between two antagonistic logics in the literary held : a "worldly logic"and an "ascetic logic". While both of these Catholic novelists were born to the bourgeoisie andunderwent a similar socialization in the worldly milieus of the literary held, Bordeaux consistently wrote"thesis novels" which met with large success, while Mauriac sought what he saw as the only genuineliterary salvation : recognition by the Nouvelle Revue francaise. Their different perceptions of the literaryheld stems from the relationship between the ethic and esthetic positions that characterize theirrespective habitus : at the heteronomous pole embodied by Bordeaux, the relationship to the Catholicinstitution is never presented as contraiy to literary logic ; on the other hand, reconciling ethical andesthetic demands is a constant preoccupation at the autonomous pole represented by Mauriac. It isMauriac's conflictual relationship the bourgeois pharisaism that constitutes his habitus which dictates hispractical grasp of the literary field. Literary salvation coincided with his religious conversion, whichprepared his political conversion. By a twofold process of (positive and negative) designation, he wouldbe assigned a position as national prophet under the Occupation, before being set back in his niche asa Catholic intellectual at the Liberation.</p><p>ZusammenfassungHeil der Literatur, Literatur des HeilsAlles scheint im sozialen Raum an ihnen gleich : dennoch finden wir Franois Mauriac und HenryBordeaux, die beiden Romanschriftsteller des Katholizismus und Mitglieder der Akademie, ab 1935 inkontrr entgegengesetzten politischen Lagern. Henry Bordeaux ist uberzeugter Anhnger desmussolinischen Italiens und der Franco-Bewegung und hat sich entschieden auf die Seite der</p></li><li><p>Petainisten geschlagen. Fr Franois Mauriac beginnt ab 1933, mit seiner Wahl in die Acadmiefranaise, sein Bruch mit der akademischen Rechten , und er nimmt bereits zugunsten desiiberfallenen thiopiens und des Volks der Basken Stellung, um spter dann der intellektuellenRsistance beizutreten : er ist das einzige Mitglied der Akademie, das in den Untergrund geht. AmVergleich beider Lebenswege kann aufgezeigt werden, wie sehr cliese politische Spaltung ausdiametral sich gegenberliegenden Denkweisen im literarischen Feld abzuleiten sind, d.h. eine mondne und eine asketische . Zwar erfahren beide als Romanschriftsteller brgerlicher Abkunfteine vergleichbare Sozialisation im mondnen Milieu des literarischen Feldes, Bordeaux bleibt aber ineiner Thesenliteratur befangen, die ihm gleichwohl einen groen Erfolg sicherstellt, whrend Mauriacauf das in seinen Augen einzig wahre literarische Heil aus ist : die Aner- kennung des NRF (NouvelleRevue franaise). Die verschiedene Wahrnehmung des literarischen Feldes beruht auf derunterschiedlichen Beziehung zwischen ethischen und sthetischen Prioritten, die auch in ihremjeweiligen Habitus ihren Niederschlag findet : am Pol der Heteronomie, den Bordeaux verkrpert,erscheint das Verhltnis zur katholischen Institution niemals im Widerspruch zum literarischen Denken ;demgegenber ist die Frderung der Vershnung der ethischen mit den sthetischen Erwgungenstndiger Gegenstand der Beschftigung des durch Mauriac vertrete-nen Pois der Autonomie. Sein furseinen Habitus konsti-tutives konfliktuelles Verhltnis zum brgerlichen Pharisertum bestimmt beiMauriac seine praktische Auffassung des literarischen Feldes. Das literarische Heil ist mit seinerreligisen Bekehrung eins und bereitet die politische Bekehrung vor. Durch ein doppeltes (positives undnegatives) Ernennungsverfahren wird ihm zur Zeit der Okkupation die Rolle eines Nationalprophetenzugewiesen, whrend er nach der Befreiung auf seinen Platz als katholischer Intellektuellerzurckverwiesen wird.</p></li><li><p> Illustration non autorise la diffusion </p><p>Gisle Sapiro </p><p>Salut littraire </p><p>et Li ERATURE DU SALUT Deux trajectoires de romanciers catholiques : Franois Mauriac et Henry Bordeaux </p><p>je veux la libert dans le salut. Arthur Rimbaud, Une saison en enfer. </p><p>ranois Mauriac fut le seul crivain de l'Acadmie franaise s'engager dans la rsistance littraire. S'interroger sur la trajectoire qui mne le jeune cri</p><p>vain bourgeois, catholique et conservateur, puis l'immortel oprer, pass la cinquantaine, une rupture avec les positions auxquelles l'assignaient doublement sa classe d'origine et son orientation initiale dans le champ littraire, c'est porter au jour les effets de champ qui ont contribu l'inflchir. La comparaison de cette trajectoire statistiquement peu probable celle de l'autre </p><p>romancier catholique de l'Acadmie, Henry Bordeaux, donne voir une opposition idaltypique entre deux logiques du champ littraire : l'une, rgie par des principes extra-littraires (conomique, mondain et/ou idologique) ; l'autre, propre au ple de production restreinte, qui postule le primat des exigences spcifiques (esthtiques) sur les contraintes d'ordre conomique, moral ou politique. Cet antagonisme sous-tend, en grande partie, les divergences politiques qui vont opposer, l'Acadmie comme dans le champ de production idologique, ces </p><p> Roger-Viollet Roger-Viollet </p></li><li><p>Salut littraire et littrature du salut 37 </p><p>deux auteurs dont les trajectoires, les visions du monde, voire mme les objets d'observation privilgis - les murs de la bourgeoisie provinciale - qui leur ont souvent valu les tiquettes moraliste ou rgionaliste 1, prsentent, l'origine, des semblants de proximit. </p><p>La notion de trajectoire, entendue comme srie de positions successivement occupes par un mme agent (ou un mme groupe) dans un espace lui-mme en devenir et soumis d'incessantes transformations , dfinit les vnements biographiques comme autant de placements et de dplacements dans l'espace social, c'est--dire, plus prcisment, dans les diffrents tats successifs de la structure de la distribution des diffrentes espces de capital qui sont en jeu dans le champ considr2. Les effets de champ peuvent tre apprhends travers les oppositions qu'ils gnrent entre des crivains par ailleurs proches dans l'espace social (par leurs origines sociales et gographiques, par leurs dispositions thiques et politiques, par leur cursus scolaire). C'est ce rapport entre trajectoire et champ que l'on s'attachera ici, afin de mettre en vidence ce que l'opposition entre Bordeaux et Mauriac doit leurs positions respectives dans le champ littraire, et ce que l'cart entre ces positions rvle, en retour, d'une relation profondment diffrente entre dispositions thiques et esthtiques chez les deux auteurs. </p><p>On accentuera dans un premier temps les traits comparables des deux parcours, afin de mieux faire ressortir tout ce qui oppose le romancier de la famille et des honntes gens, l'artisan d'une littrature thse, au peintre des monstres sociaux, qui n'hsite pas priver Thrse Desqueyroux du salut - Au vrai, ces pages consolantes ont t crites puis dchires : je ne voyais pas le prtre qui devait recevoir la confession de Thrse , rappelant ainsi qu'un vrai romancier ne saurait introduire dans son uvre un lment qui lui semble arbitraire, mme pour illustrer ses convictions morales 3 . Tout ce qui oppose encore le romancier la mode l'crivain consacr par ses pairs, l'auteur prolixe de nombreux succs de librairie d'abord parus en feuilleton dans La Revue des Deux-Mondes, puis publis chez Pion, parfois chez Flammarion, et souvent rdits dans des collections populaires, au collaborateur de La NRF, qui, mme aux heures de gloire, recueille des tirages plus modestes, mais que l'diteur le plus prestigieux de Pentre-deux-guerres, Gallimard, a pu disputer, un moment, Grasset (notons que l'uvre d'Henry Bordeaux compte deux fois plus de titres que celle de Franois Mauriac : une soixantaine de romans sur quelque cent cinquante titres, soit deux trois par an, contre vingt-cinq romans et une quarantaine d'essais). </p><p>La trajectoire de Mauriac ncessitera un dveloppement plus ample du fait de la rupture voque : si la reconversion la politique est lie au vieillissement social et aux stratgies de maintien d'une position dans un champ en transformation partir des annes 1930, la nature de cette reconversion ne peut tre dissocie de la conversion religieuse qui l'a prcde. Alors que, au ple d'htronomie qu'incarne Henry Bordeaux, le rapport l'institution catholique n'apparat jamais comme contradictoire avec la logique littraire, la conciliation des dispositions thiques et esthtiques est objet de proccupation permanente au ple de l'autonomie que reprsente, ici, Franois Mauriac. Le maintien de l'autonomie littraire passe par un jeu subtil avec les marges tolres par l'orthodoxie catholique, qui confine l'hrsie : ce jeu va surdterminer la rupture qu'opre Mauriac avec l'glise pendant la guerre d'Espagne au nom du christianisme. </p><p>LA LOGIQUE MONDAINE </p><p>Habitus et socialisation dans le champ premire vue, les proprits sociales de Franois Mauriac (n en 1885) le prdisposaient reproduire, une gnration de distance, la position qu'occupait dans le champ son an, Henry Bordeaux (n en 1870). S'ils sont tous deux issus de la bourgeoisie provinciale en ascension par la ligne paternelle, professions librales d'une part, propritaires terriens et ngociants de l'autre, la proximit des positions d'origine tient surtout aux stratgies familiales de reproduction qui, favorises par le capital culturel d'une mre appartenant la bourgeoisie clans les deux cas, sont orientes vers l'acquisition d'un capital scolaire, seul garant de l'accession au champ du pouvoir en ces temps troubles de la Rpublique naissante. </p><p>D'autant plus que les deux familles avaient expriment les alas de l'entreprise prive : le grand-pre paternel d'Henry Bordeaux, qui dirigeait une tannerie, s'tait ruin, et la raffinerie des grands-parents maternels de Franois Mauriac avait t dtruite lors d'un incendie. Fils d'un avocat, les cinq frres Bordeaux (ils sont huit enfants) ont le parcours classique de la bourgeoisie ascendante : l'un fait carrire dans l'arme et devient gnral, deux autres suivent une forma- </p><p>1 Cf. Anne-Marie Thiesse, crire la France. Le mouvement rgionaliste de langue franaise entre la Belle poque et la Libration. Paris, PUF, coll. Ethnologies , 1991, p. 139 et 180. 2 - Pierre Bourdieu. L'illusion biographique, Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, juin 1986, p. 69-73. 3 Ren Lalou, Histoire de la littrature franaise contemporaine (de 1870 nos jours), vol. II, Paris, PUF, 1947, p. 749. </p></li><li><p>Gisle Sapiro </p><p>tion d'ingnieur dans une grande cole (Polytechnique et les Mines). Bachelier seize ans, le futur crivain ne se voit concder la ralisation de ses ambitions littraires qu' la condition de suivre un cursus de droit paralllement sa licence de lettres en Sorbonne. Aprs un conseil de famille, le choix s'tait fix sur la facult plutt que sur la prparation l'cole normale suprieure qui menait au professorat : II fallait bien me reconnatre quelque titre sortir des carrires habituelles proposes aux jeunes gens de notre milieu : les grandes coles qui formaient des cavaliers, des fantassins, des artilleurs, des marins, des ingnieurs, le droit avec la magistrature, le barreau, le notariat, les Facults de mdecine, l'cole coloniale nouvellement cre. Et le journalisme? Le journalisme, peu en honneur dans nos familles bourgeoises, tait d'avance condamn. Quant la littrature, il tait admis qu'elle ne pouvait nourrir son homme, sauf quelques romanciers consacrs, un Alphonse Daudet, un Zola dont les tirages passaient alors pour scandaleux4. Licenci en droit, il fait un stage chez son pre Thonon, puis obtient, grce une dmarche paternell...</p></li></ul>