mÉmoires des esclavages

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MÉMOIRES DES ESCLAVAGES

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  • D O U A R D G L I S S A N T

    MMOIRESDES ESCLAVAGES

    L A F O N D A T I O N D U N C E N T R E N A T I O N A L

    P O U R L A M M O I R E D E S E S C L A V A G E S

    E T D E L E U R S A B O L I T I O N S

    Avant-propos de Dominique de Villepin

    G A L L I M A R D

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  • Il a t tir de ldition originale de cet ouvragequarante exemplaires hors commerce sur vlin pur fil

    des papeteries Malmenayde numrots de

    1

    40

    .

    Gallimard/La Documentation franaise, Paris

    ,

    2007.

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  • Avant-proposde Dominique de Villepin

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    Le 10 mai 2001, le Parlement adoptait lunanimitune loi faisant de lesclavage un crime contre lhumanit.La France devenait ainsi le premier pays reconnatrelampleur des souffrances et de lhumiliation subies pardes millions dhommes et de femmes travers le monde.Elle reconnaissait sa part de responsabilit. linitiativedu prsident de la Rpublique Jacques Chirac, le 10 maiest devenu une journe nationale consacre la mmoirede la traite ngrire, de lesclavage et de leurs abolitions.

    Cette commmoration annuelle constitue un aboutis-sement pour tous ceux qui mnent depuis longtemps lecombat pour la reconnaissance de ce crime et pour lhon-neur des victimes. Elle doit devenir le point de dpartdune volont partage de comprhension, de rconcilia-tion et dengagement dans la lutte contre lesclavage, quisubsiste encore dans certains pays. Poser les jalons decette rflexion, prciser les contours du futur Centre natio-nal consacr la traite, lesclavage et ses abolitions,

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    voil la mission qua accepte douard Glissant. Quimieux que lui pouvait assumer une tche exigeant autantde lucidit et de gnrosit ? Comme en tmoigne ce textelumineux et polyphonique, il a su laisser vivre en lui lamultitude des mmoires, des souvenirs, des blessures pouratteindre le cur de ce questionnement sur lesclavage,qui est aussi un questionnement sur lhomme.

    Car, au fondement de ce crime, il y a cette flure delhomme qui trop souvent la conduit jeter un doute surlhumanit de lautre. lorigine de lesclavage, il y a lerefus de reconnatre en lautre le mme, notre frre, notregal. Cest pour cela que les Grecs dsignaient parfoislesclave du terme

    andropon,

    qui a des pieds dhomme ,comme pour se convaincre quil y avait une vraie diff-rence de nature entre les peuples et entre les classes sociales.Contre lesclavage il ny a quune seule arme : laffirma-tion sans exception de lgalit entre tous les hommes.

    Lhistoire nous a appris quil est inutile de comparer lagravit des crimes et la profondeur des souffrances. Maisrarement une forme de violence aura t pratique surune si longue priode et selon une organisation gogra-phique aussi tendue et systmatique. Et si lesclavage apu prendre des formes multiples, cest lOccident qui amis en uvre sa forme la plus cruelle travers le com-merce triangulaire. Peu de voix se sont leves en Europeau long des sicles pour condamner le sort atroce rserv ces hommes, ces femmes, ces enfants arrachs leurs familles, leur terre, leur culture, entasss dansdes navires et vendus comme du btail pour cultiver des

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    terres que dautres staient appropries. Cette ngationdu respect de lhomme fut mme inscrite dans notre loiavec la promulgation du Code noir en 1685.

    Aujourdhui la France veut regarder en face cette tra-gdie qui a laiss tant de plaies ouvertes travers lemonde et dans sa propre chair.

    Mais elle veut se souvenir aussi des grands combatscontre lesclavage nourris par lidal des Lumires etports par llan de 1789. Ces combats, nous pouvons entre fiers. Nous devons leur tre fidles en dfendant sansrelche les valeurs de la Rpublique. Oui, nous sommesfranais lorsque nous sommes citoyens de luniversel,lorsque nous combattons loubli, lorsque nous nous con-frontons notre histoire, non pas pour creuser les plaiesmais pour avancer et nous rassembler.

    Aim Csaire nous montre le chemin qui rconcilie lalucidit et la justice, un chemin de fraternit :

    Vous savez que ce nest point par haine des autresraces

    que je mexige bcheur de cette unique raceque ce que je veuxcest pour la faim universellepour la soif universellela sommer libre enfinde produire du fond de son intimit closela succulence des fruits.

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    Les victimes des grands crimes de lHistoire ont sou-vent t des victimes anonymes. Le silence et loubli ontreprsent pour leurs descendants une nouvelle forme desouffrance et dincomprhension. Cest aussi ce quontpu ressentir beaucoup de nos compatriotes, en particulierdOutre-Mer. Car la traite ngrire a galement cons-titu un processus de dracinement, de ngation de lori-gine et de la culture de millions dhommes et de femmes.Certes, il existe des lieux de mmoire de lesclavage. Cesont les villes qui portent inscrit dans leur architecture lerle quelles ont jou dans le commerce triangulaire ; cesont les ports de dpart des bateaux le long des ctesdAfrique, limage de lle de Gore ; ce sont les rivagesdu Nouveau Monde, o tant dhommes ont retrouv unespoir tandis quil en condamnait dautres supporterun vritable enfer ; ce sont enfin les monuments qui com-mmorent les figures de Toussaint Louverture ou deVictor Schlcher. Mais tous ces lieux ne diront pas unjeune Antillais de quel pays venaient ses anctres, dont ilvoudrait connatre lhistoire. Cest pour cela que notrepays doit tre capable de faire une place cette souffranceet cette mmoire. Cest le sens du mot fraternit. Cestle sens de lattachement de la Rpublique lOutre-Mer.

    Les peuples mis en esclavage ont trac un nouveauchemin pour lhumanit. Privs de leur destin et de leurhistoire, ils ont tiss une solidarit nouvelle. Privs deleur langue, ils ont invent un langage propre portant latrace de toutes les cultures. En inventant le mtissage, ils

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  • ont ouvert le cur et lesprit des hommes. Cest bien ceque nous montre douard Glissant lorsque, venant aprsLopold Sdar Senghor et Aim Csaire, il oppose au devenir-esclave du monde , la crolisation du monde.

    Nous ne parviendrons pas surmonter seuls les cueilsde notre histoire. Nous ne pourrons pas tirer seuls lesleons du pass afin de garantir le respect de lhomme, deses droits et de son intgrit travers le monde. Pourconstruire un monde meilleur nous avons besoin du regard,de la voix, des blessures et de lhumanit de tous.

    Le travail ralis par douard Glissant est tourn verslavenir, vers cette gnrosit et vers cet humanisme quisont lhritage du drame de lesclavage. Sa rflexion nesadresse pas seulement aux descendants des victimes delesclavage mais bien tous les Franais. Le rle duCentre national qui sera install Paris sera de rappro-cher les histoires, de combler lignorance qui peut existerde part et dautre pour jeter les bases dune vritablemmoire partage. Cest indispensable si nous voulonsconstruire une France de la diversit unie et rassembleautour de ses valeurs rpublicaines. Cest indispensablesi nous voulons honorer lapparition de toutes ces iden-tits nouvelles qui apportent au monde leurs richesses.

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  • Mmoires des esclavages

    La fondation dun Centre nationalpour la mmoire des esclavages

    et de leurs abolitions

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  • G4-D68122-BAT- Page 16 Vendredi, 30. novembre 2007 12:02 12

  • Alain Plnel,Inspecteur dacadmieEt vice-recteur de la MartiniqueDe 1955 1960.

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  • G4-D68122-BAT- Page 18 Vendredi, 30. novembre 2007 12:02 12

  • Introduction

    De quelques vues sommaires et de ladifficult de les amnager entre elles

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  • G4-D68122-BAT- Page 20 Vendredi, 30. novembre 2007 12:02 12

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    Laccumulation des vrits dvidenceque leur entassement change en autant delieux-communso des penses du monde rencontrent des pen-ses du monde

    Nous vivons le monde avec dsormais lenvie etlintuition dun savoir nouveau, celui de la conni-vence irrue de tant dhistoires collectives, toutesparticulires, un si long temps renfermes dans lescertitudes de leurs gographies, et dont les plus har-dies et les plus agressives, leurs tenants stant achar-ns conqurir et dominer la plupart de notre pla-nte, nont pour autant pas conduit dveloppercette passion de la rencontre, cette complicit desrapports, qui aujourdhui nous sollicitent, nous parais-sant videntes. Nous noublions pas les brasiers dehaines qui flambent partout, ni toutes ces hautainesindiffrences. Mais notre savoir neuf est un plaisir,non pas certes de la dcouverte, le dcouvreur esttoujours irrmdiablement tourn vers lui-mme,mais de ltincellement et de la conjonction des dif-frences, passion des potes.

    Nous refaisons nos gographies, nous ressouvenant

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    ainsi de cela que nous navons jamais connu ni vcumais qui fut instill dans nos mmoires, par exempleles dvales dAttila ou les premiers royaumes chinoisou les anciens empires africains ou les rituels incas,ou mme, pour les Antillais francophones, le cieltomb sur la tte des Gaulois. Il sagira ici des Afri-cains dports en esclavage vers les nouvelles Am-riques, mais particulirement des peuples, guade-loupen, guyanais, martiniquais, qui ont vcu souslautorit des royaumes, des empires, des rpu-bliques qui se sont succd en France, et de lautrect des mers, des peuples de locan Indien. Uncas trs spcifique dans lnorme bouleversement desesclavages qui ont organis le monde connu pen-dant des millnaires et qui se sont concentrs surlAfrique partir des sicles immdiatement pr-chrtiens, la projetant dans le nouveau mondejusquau dix-neuvime de lre actuelle.

    Il y a deux sortes de mmoires en la matire, celledont vous profiterez par absorption quotidienne di-recte et trs pratiquement insue, rapporte de gn-ration en gnration quand cela a t possible, quenous appellerions la

    mmoire de la

    tribu

    , aujourdhuivolontiers marronne quand il sagit des descendantsdes anciens esclaves, volontiers sceptique quand ilsagit des descendants des anciens esclavagistes, dansles deux cas rtive sans mme lavoir dcid vraiment,et par ailleurs celle qui rsulte de notre situation

    actuelle et commune

    dans le global et limmdiat du

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    monde, cest la

    mmoire culturelle de la collectivit Terre

    ,que chaque collectivit ou nation dtermine pour sapart mais partage demble avec toutes les autres,mmoire grossie au monde, quelquefois acquise aucours et au prix dune errance ou dun dracinementindividuels, soudaine en mme temps que patiem-ment recompose, trop vivace et parfois perturbante.

    Un tableau, le plus succinct qui soit, un minus-cule mmento, nous navons pas besoin ici deconnaissances fouilles, qualifiera ces mmoires dupoint de vue qui nous intresse, ou du moins quinous serait le plus utile, celui de la relation person-nelle ou collective lHistoire, et en effet nous luti-liserons peut-tre. (Nous ne croyons pas quil failley adjoindre des considrations sur une

    mmoire pro-pre au

    genre humain

    . Les mmoires des gnes sontdune autre espce, leurs mutations insouponnableschappent encore au raisonnement.)

    Ces quelques traits, en premier lieu, nous per-mettront daccumuler sans embarras nos observa-

    Mmoires personnelles

    AutomatiquesConscientes

    Inconscientes

    Mmoires collectives

    Mmoires de la tribuMmoires de lacollectivit TerreAcceptes ou intgresRefuses ou refoules

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    tions, dans le dsordre qui nous parat qualifiernotre matire, avant de les distinguer entre elles etde proposer les conclusions videntes quon en pour-rait tirer. Mais nous nous mfierons tout au longdes vidences. Lun des propos de ce travail est desuggrer que, alors mme que nous en savons deplus en plus sur les ralits de ce phnomne socialet de civilisation quest lesclavage, nous en conce-vons difficilement la totalit, car celle-ci est obli-tre par toutes sortes de conditions que nousessaierons daborder, les rejets et les troubles de lammoire, individuelle et collective, les dessous deshistoires latentes qui se manifestent difficilementsous les clats de ce quon nomme lHistoire, lesbarrires tablies depuis si longtemps entre les airesdexistence des divers pays des Amriques, et par-tout au monde ces autres barrires traditionnellesdes langues et des murs, leves et soutenues parles nationalismes et les sectarismes, qui font que lesralits de lesclavage, quels que soient leurs sinistresdomaines actuels dapplication, et alors que nousarrivions dlimiter leurs champs historiques defonctionnement, nen restent pas moins parpillesdans les consciences, au moins autant que dans lemonde, et par consquent difficiles combattre engnral. Une masse impressionnante, garde pardes tours de veille, qui ne laissent rien passer : lesvictimes craignent la lumire, les profiteurs dispo-sent de tous les leurres imaginables.

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    Ces caractres ont motiv avec raison loptiquesous laquelle une organisation comme lUnesco acommenc daborder globalement le problme delesclavage, et qui est la figure dun itinraire, dundplacement, dune Relation tablie entre des siteset des situations dont les convergences ntaientdabord pas videntes, la

    Route de lesclave

    , moinssre dmarquer que la Route de la soie ou celledes pices, mais mieux adapte ltude de sonobjet que ne le seraient des structures plat et desanalyses ponctuelles, dont la ncessit simposepourtant. Le parcours, lexploration, au vrai sens duterme, des terrains o sexercrent des esclavagesouvrent la rflexion, ardente dcouvrir, plutt quilsne la structurent jamais. Les synthses qui rsultentet jaillissent dun tel choix commencent changerles ides que nous nous tions faites des esclavagescomme phnomne.

    La fondation dun Centre national pour la mmoiredes esclavages et de leurs abolitions prsente ainsi, cette premire approche, des difficults qui, si ellesne sont pas insurmontables, exigent dtre srieuse-ment prvenues. La premire dentre elles tient aucaractre dit

    national

    dune telle entreprise. Lexis-tence dune nation ne sous-entend pas forcmentlunanimit de ses nationaux autour dun projetdonn un moment donn, il semble pourtant quecette unanimit serait, rptons-le, une conditionsouhaitable dans le cas de ce centre de mmoire.

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    Nous aurons dvelopper les raisons qui fonde-raient lexigence dune telle unanimit, dautantplus dlicate dfinir ou maintenir quelle rsulte-rait, dans ce cas de la nation franaise, en effetdune triple vue : unanimit difficile des nationauxqui se proclament de souche , qui pourraient parailleurs ressentir lexistence dun tel organisme demmoire comme une offense, ou une agression, leur pass commun, un dni leur action dans lemonde, et unanimit de ces autres nationaux qui,descendants mancips desclaves, pourraient diver-ger sur le sens et la signification ou la raison suffi-sante de cette fondation comme reconnaissanceou rparation, et, pour finir, ou pour recommencerdans une autre dimension, unanimit incontour-nable, et si ardue, de ces deux groupes de citoyens

    entre eux

    , si on peut dire. Ce qui serait le plus diffi-cile. La question est de savoir si vous pouvez faireabstraction de lune quelconque de ces unanimits,dans cette tentative de connaissance.

    Considrons encore que le groupe de ces citoyensqui rassemble les descendants des anciennes vic-times de lesclavage, tabli sur sa terre archipel oumigr en France, dans les deux cas avec ce statutlgal, est susceptible, sous une forme ou sous uneautre, spare ou associe, daspirer se constituer son tour en nation : alors la conjoncture devientdifficile dmler, ou les motifs dfinir.

    Ces esclavages transatlantiques dont la pratique

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    nous concerne particulirement ne sont pas isols,la plupart des ports europens, presque toutes lesctes de lAfrique noire et la grande majorit despays amricains y sont impliqus, par la traite dabord,et pour lexploitation des systmes conomiquesmis en place, ensuite. Ainsi un centre aujourdhui,sil doit tre national dans son inspiration, et noustudierons pourquoi ce caractre national devraittre ici partag, nation franaise, nations des peuplesantillais, nations du monde, ne pourrait pour autantfonctionner que de manire internationale, enga-geant des lucidits et des solidarits nouvelles. Lelieu commun de tant de troubles et de contradic-tions non encore rsolues restera dans tous les cas lammoire, ses exigences diverses, ses distorsions ouses manques et parfois ses maladies. Si on met partles mmoires renforces par lexercice et lappren-tissage personnel ou collectif, on constatera peut-tre que la mmoire individuelle est assez souventplutt mlancolique ou malheureuse, elle porte regretter un pass heureux ou lamenter un passtrop douloureux, les mmoires collectives sont trssouvent troubles ou peut-tre agressives, jamaissres de la matire quelles brassent. Pourrions-nous considrer par l quil ny a pas de

    normalitdaffect

    de la mmoire, dans le temps ? Les gensheureux nont pas dhistoire, mais peut-tre nau-raient-ils surtout pas de mmoire. Et la mmoirecollective est un privilge, certes, et son manque est

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    une infirmit, mais elle introduit linquitude et autourment parfois, et dautres fois linjustice et auxexactions envers lautre.

    La mmoire individuelle se renforce par des gym-nastiques dont il est permis de rassembler les nom-breux systmes : les obsessions des gestes ducatifs,les pratiques mnmotechniques, les lancinementsdes formules caractre incitatif ou magique, et ilen est de mme pour les mmoires collectives quiainsi se raffermissent par des rituels, religieux et cul-turels et politiques, dont lessentiel visait, parexemple dans les histoires occidentales, distinguer

    qui taient les sujets

    de la nation

    , intrieurs ou ext-rieurs,

    et qui en taient les ennemis

    .Plus tard se dcidera en France une dimension

    centralisatrice de citoyennet, lie lexistencepresque sacre de la rpublique une et indivisible,cest le sacr de la lacit, qui acclrera ces proces-sus didentification, comme il en a t sous dautresformes (ferveur du sujet de Sa Majest, folie ducombattant du Reich), pour les autres tats-nationsdEurope, soit royaumes ou empires ou rpubliquesou dictatures. Mais dans les deux cas, dindividu oude communaut, les pratiques dtai et de soutiende la mmoire fonctionnent parfois de manire dis-continue, fractale, imprvisible, et les divers troublesde la mmoire qui en rsultent sont invitables, leursmodalits diffrent pourtant, selon quil sagit donc depersonnes ou de collectivits. De tels troubles sont

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    malaiss reprer quand il est question de commu-nauts, les symptmes en sont considrs par la plu-part des gens comme des manifestations bien nor-males de lactivit de la collectivit, ou comme destmoins de son nergie et de son dynamisme.

    Nous savons peut-tre comment fonctionnait lammoire collective dans les pays de lAfrique noire,et cest dabord par lorganisation de lexistence partranches dge, dont le passage de lune lautredonnait lieu des rituels imposants, o se trouvaientchaque fois rassembles ou ramasses non seulementla mmoire immdiate de la communaut maisaussi et surtout sa mmoire lointaine ou ancestrale.Ensuite par les chants des griots et des conteurs quitransmettaient la chronique de la nation, sous formede rcits ou dpopes. Il semble que sur certainesdes ctes qui font face aux Amriques, par exempleau Cap-Vert, des pomes collectifs chantent encorele dpart des anctres pour lautre versant des eaux,et exhalent la douleur de leur exil. Ces mmoiressont tournes vers la vie intrieure de la commu-naut, elles ne semblent pas portes par une agressi-vit particulire envers un ennemi ou un tranger.Mais les peuples de lAfrique noire ont t long-temps coups de toute relation avec leur diasporadans les Amriques, jusquau moment o des fonc-tionnaires subalternes en provenance des Antillesfurent dpchs pour aider la colonisation fran-aise de ces rgions dAfrique partir du dbut du

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    vingtime sicle, aprs que les Africains librs de latraite aux dix-septime et dix-huitime sicles aientt renvoys en Sierra Leone et que les Noirs amri-cains aient pris charge au dix-neuvime sicle etsous le patronage des tats-Unis la cration deltat du Liberia. Ce ntait peut-tre pas, dans lunou lautre de ces cas, le meilleur moyen pour lespeuples africains de reprendre contact avec le passde la traite et avec le devenir de cette douloureusediaspora.

    La mmoire collective des tats-nations en Occi-dent a grossi partir dlans et dexpriences histo-riques mais aussi de fantasmes drivs de leur histoirecommune, sortes de concrtisations antinomiquesnanmoins partages entre ces tats (exemples :

    ros-bifs, mangeurs de grenouilles, boches, nous avons brlune sainte, Trafalgar, Ina, Azincourt, Austerlitz et soncontraire Waterloo

    , deux gares impossibles aux extr-mits dune mme ligne de chemin de fer, qui passesous la mer,

    Verdun

    ,

    la ligne bleue des Vosges

    ), et tantdautres symboles tout aussi puissants, lis avanttout aux fortunes de la guerre et aux intolrances dugot, et ici observs du point de vue franais, au furet mesure attnus ou rsorbs dans ces mmoirescollectives, de part et dautre de ces frontires natio-nales souvent modulables : autant de visions dont la

    dure

    dexercice, cest--dire la force de laction fan-tasmatique, varie selon lintensit des chocs origi-nels et selon aussi les dveloppements rparateurs

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    engendrs et soutenus par la relation de ces nationsentre elles. Des communauts aussi structures his-toriquement ont-elles encore besoin de la mmoirecollective, mme traumatique, pour exister (ou :peut-on souffrir dun excs de traditions ?), et lammoire peut-elle se rparer ? Peut-elle se partageravec dautres en dehors de sa propre communaut ?

    Pouvons-nous par exemple considrer aujour-dhui les vnements historiques advenus

    entre

    lesnations grandissantes que furent la France, lAngle-terre, lAllemagne, lEspagne et les autres pays envi-ronnants, partir du haut Moyen ge, comme laprojection de plus en plus prcise, faite de reculs etdavances, dun mouvement de ralisation de cequi deviendra lEurope, entit culturelle ou poli-tique ? Ne serait-ce pas retrouver, pensant de lasorte, la tentation gnralisante et

    a

    posteriori

    dunesorte de philosophie de lhistoire ? Disons quunenation devenait un tat-nation partir du momento, en Europe, anxieuse de garantir ses frontires,elle tait porte les largir et occuper dautresterritoires, renforant son unit interne. Ce fut l lelot commun de ces pays dEurope que nous avonscits, cest ce qui a fait leur histoire partage, aumoins autant quelle la t par leur change desbeauts de lart ou de la philosophie ou par leursmises en commun des savoirs et des techniques. Cestce qui a contribu aussi leurs rivalits sauvages et leur solidarit inlassable dans la grande entreprise

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    de la colonisation et de la domination du monde.Pas besoin dtre des prophtes de second ge oudes voyants daprs-coup pour le considrer. Lesmmoires europennes et leurs approches actuellesde la traite et de lesclavage dans les Amriquesseront trs souvent rticentes, peu dcides enga-ger des responsabilits ou souligner des solida-rits. Lesclavage et la colonisation taient des ph-nomnes lointains, dont les sensibilits nationalesnavaient pas t directement affectes, sauf peut-tre dans le cas rcent de lIndochine et de lAlgrie. Prissent les colonies, plutt quun principe ,stait cri Robespierre. Mais un principe nim-prgne jamais lme collective. Un peuple pouvait,au prix de quelque gne, vivre trs bien sans con-natre ni confronter la ralit des politiques et desactions que ses dirigeants menaient au loin en sonnom. Mais il se voit toujours un moment o lesmmoires diffractes nen convergent pas moinsvers des consensus restreints (lEurope daccord,mais dans quelles directions, et les pays dau-del,oui, mais sans aucune responsabilit quon doiveavouer), dont on ne sait pas comment ni quand ilsont commenc prendre corps.

    Ailleurs dans le monde, la formation des nationset puis lapparition des grands empires, en Asie, enChine, au Japon, dans les Amriques prcolom-biennes, ne se sont pas accompagnes, du moinspas si tt dans leurs histoires ni dune manire si

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    tranche, pour une part, de la considration gran-dissante et bientt tyrannique de ce que jai appel

    une identit racine unique

    , laquelle prvaudra ensuiteassez universellement, et pour une autre part, de latransformation des nations en tats-nations : cestla conjonction de ces deux phnomnes qui sobserveet uvre dabord dans le seul Occident. Conjonc-tion qui tmoigne pour une pense souveraine delUn, ses magnificences et ses calamits. Or, et avecune admirable obstination, les plus subtils des pen-seurs occidentaux ont projet dans lanalyse des ra-lits du monde et des socits autres , quilsdcouvraient, et quils choisissaient de prfrenceselon ce quils croyaient tre une lmentarit typiqueet rvlatrice, leur obsession de lunique et leur pas-sion dun ordre cach dont ce serait la mission delesprit humain de les tablir ou de les illustrer. Sices penseurs, aussi sensibles que mlancoliques,sloignaient de la pense de lHistoire, quils nepeuvent plus contrler, ctait pour en venir laralit de la structure, quils entendent matriser, etpar o lunicit se refait. Voil une sorte de gnro-sit, en effet, que de vouloir toute force trouver unpoint fixe darrimage, dans la pense, pour tout cequi se prsente dabord dans le monde commepars et peut-tre irrconciliable.

    Mais les ocans et les monts et les dserts et lescampagnes et les fleuves et les glaciers du monde,secourables ou non, apocalyptiques ou non, propo-

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    sent dune tout autre manire leurs diversits qui serejoignent, et les socits humaines font de la mmesorte, complexe, et imprdictible. Il est certes plusfacile de leur annoncer un ordre prtabli quedessayer de se perdre et de se retrouver dans leursemmlements. Ce qui entrane que la pense duDivers est tout dabord maladroite sexprimer, etpeu sre se dire, ou dessiner ses intuitions. Dansle divers du monde, on nentend dabord pas la po-tique du Divers. On sen moque volontiers. Et lespotes qui sy appliquent dbutent par un grandnombre dessais incommodes et mal faonns. Ilsnont pas la manire lisse des belles penses de sys-tme. Quand les histoires des peuples se sont ren-contres pleinement, partir de la fin de la PremireGuerre mondiale, la prtention lHistoire, unevise gnrale ou une philosophie

    a priori

    etdautre part lexamen quasi normatif des socits,aura pourtant commenc dj et peu peu sroder ou se drober.

    L o les histoires insues despeuples se rejoignent enfin finit lHistoire

    Commeprtexte ou comme idal.

    Ce qui survient ds lors, cest une configurationd

    histoires transversales

    , dont les assemblements in-dits restent encore dcouvrir. Faute denvisager,sinon dimaginer, ces transversalits, dont le jeunous tient bientt lieu duniversel, nous rfutonsentre nous non seulement la simple lgitimit desmmoires, ce qui ne serait peut-tre pas un mauvais

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    recours, mais plus terriblement leur existence, mmesi par l nous entreprenons de nous amputer dunefonction propre et essentielle lesprit humain. Lavarit tant immense des possibles du monde nousrenforce mconnatre la prsence dun pass res-souvenu. Ou sinon, voil que nous choisissons dli-brment, et aussi comme par une sorte de ressenti-ment, de slectionner de ce pass les ralits ou lesfantasmes que nous voulons garder dans nos rservesmmorielles, sans craindre par l de contribuer pournous une autre forme damputation, personnelleou collective. Ainsi, la deuxime des difficults ma-jeures, pour ce qui est de la fondation dun Centrenational pour la mmoire des esclavages, provient-elle bien de notre partage tout instinctif, et de nosdissensions pas trs clairement raisonnes, sur lesens et le devenir de lHistoire.

    La troisime difficult dsigne, ce moment pr-liminaire de notre rflexion, un des lieux communsque nous avons dj voqus, celui des avatars delidentit. Il faut peut-tre se mfier de lide diden-tit, mais plus encore du silence quon ferait autour.Il est certain que la constitution, ou mtamorphose,dune ou de plusieurs collectivits en une seulenation ne peut se parfaire sans le sentiment puissantdune identit commune, trs souvent ressentieplutt que dfinie. Il ny a pas de peuple possiblesans ce sentiment puissant. Mais cest seulement lo les nations se sont constitues en tats-nations et

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    o

    en mme temps

    les identits collectives se sontvcues comme exclusions absolues de lautre que sesont fait jour ces thories explicites, presque desphilosophies de lidentit, dont la premire seradonc une exaltation de lidentit close, imparta-geable, que nous pouvons ranger dans une catgoriedes

    identits racine unique

    , et qui essaimera dans lemonde.

    Notre hypothse est que

    lidentit vcue commeclose et unique a toujours besoin de la formulation dunethorie de lidentit.

    Lunicit est inquite, quand elleest rduite ne pas se dire. Et elle sest dite en effet,de manire imprative, au monde entier. Nousvivons encore sous sa loi.

    Limportance historique de ces conceptions uni-taires et sectaires de lidentit est grande, non seule-ment elles ont permis dacclrer lapparition de laplupart des tats-nations et des empires modernes,de provenance occidentale, quelles accompagnaient,et autoris ce quils ont cr de merveilleux commeaussi de mortel, mais elles les ont par ailleurs distin-gus des anciens empires connus, soit msopota-mien, carthaginois, hbreu, romain, arabe, chinois,ottoman, aztque ou inca, qui ont fond sur la puis-sance militaire et conomique, ou sur la prmi-nence des dieux, ou dun dieu jaloux, et mme surla mission dun peuple lu, mais en aucun cas sur lapense, souterraine ou avoue, de la prcellencedune essence humaine ou dun ordre de civilisa-tion : chimre idologique dont la vanit a pourtant

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    nourri ces conceptions extrmes qui nous rgissentencore, lesquelles ont dessin les premiers dcors dece quon a appel le monde moderne ou, ce qui estlongtemps revenu au mme, le systme ou lordreoccidental : la croyance plus ou moins sourde ouproclame en la supriorit dune race, ou duneidentit, ou dune

    forme de lidentit

    , tout le moinsdonc, dune civilisation, et quand mme celle-ciaura invent ou prn luniversel, et la prolifrationen consquence de tant de racismes institus, oumme institutionnaliss,

    nous nen avons pas fini avecles racismes ni avec les racismes antiracistes

    , et la lgiti-mation impavide des entreprises de domination colo-niale, et la pratique gnralise, depuis le seizimesicle, du

    partage du monde

    entre les puissancesdominantes, et, au fur et mesure que le progrsallait, llvation dune chelle idale de perfec-tion, dont la monte, plus facilement oprable parquelques-uns que par dautres, ouvrait sur cet uni-versel. Lharmonie est pour nous impressionnante,entre mtaphysique de lUn, dcouvertes et conqutesdes sciences et des techniques, qui accompagnentnaturellement les dcouvertes et les conqutes deterritoires et de peuples, magnificences de lart et dela pense, et dautre part la volont de comprendrele monde

    dun seul tenant

    , quitte en bousculer ladiversit, ou la rduire.

    Mais cest prcisment partir de ces sries deprises de possession du monde que va grandir

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    lnorme nouveaut : non pas le seul mtissage descultures et de ce quon nommait les races, qui a tou-jours plus ou moins exist, mais lacclration fou-droyante de cette mise en rapport, et aussi et sur-tout la proposition, pour rpondre aux thories delidentit racine close, quil y a des formes didentitnon uniques, partageables, qui nen sont pas moinsassures delles-mmes, des identits qui communi-quent la manire des rhizomes, des

    identits rela-tion

    , et quelles sont non seulement individuelles,cest le fait organique du mtissage, mais aussi col-lectives, cest la pratique culturelle et socitale descrolisations, et quelles ne constituent ni une fai-blesse, ni un manque, ni une maladie de lidentitmais au contraire une projection hardie et gnreusede la vision des humanits daujourdhui. Et aussique nombre de communauts transforment peu peu la nature de leur identit, passant de lintransi-geance exclusive la participation, et coupant raideaux racismes et aux volonts de domination. Lacrolisation se multiplie travers le vivant.

    tait-il ncessaire, dans la ralit prodigieuse-ment mtisse de ce monde, de rhtoriser nou-veau, dopposer thorie thorie, quitte retrouverce vieux finalisme de la pense quil avait tant fallucombattre ? Nous en discuterons plus tard, il lefaut, si nous voulons exposer les processus de cro-lisation et les principes de non-agression qui nousimportent, en dehors de tout esprit de systme ou

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    de tout pathtique moralisateur. Notre rel, quoiquil en soit, tmoigne pour cette diversit explosequil organise lui-mme, comme sil tait tout agis-sant (mais cest parce que nous navons pas le tempsde calculer ses pousses, den prvoir la vitesse et lesdirections), et sur laquelle se fonde et se dit le mou-vement des largissements des identits, qui ne sonten aucune manire leur dilution. On dirait ainsi quele monde, qui clate et le montre de partout, nousfait des signes que nous ne voulons pas voir.

    La diffrence des vcus et des conceptions quenous avons de lidentit collective mais aussi delHistoire et de la mmoire, et des intrts de lanation, celle qui est ntre comme celle que noussouhaiterions avoir, et peut-tre des relations entrenations, selon les communauts envisages, vientcreuser encore lcart entre ceux que la questiondun centre la mmoire de lesclavage intresse oupassionne et ceux qu tout coup elle rebute. LaRpublique franaise en a souhait la fondation et lechef de ltat en a ainsi dcid. Nous lapprcionscomme le grand geste dune nation qui matrise lavision de son Histoire et enfin ne veut en tre ni lavictime ni laline. Nous entreprenons ici et lafois dexaminer propos dun tel projet lensembledes divergences que nous avons dj esquisses etde tcher dy rpondre, par mettre en relation ou enopposition les diverses notions la significationminemment variable, dont nous avons vu quelles

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    concernent :

    la mmoire,

    selon quelle rclame ouquelle regimbe, quand elle est rature ou quandelle est surexcite ; et aussi

    le caractre national

    duneentreprise qui pourrait paratre comme allant lencontre des intrts de la nation franaise ou bien loppos des aspirations des divers peuples antil-lais et des peuples de locan Indien ; et

    lHistoire

    ,considre comme destin quand on la subit, oucomme devenir quand on la rflchit et quon aforc la conduire ou en changer le cours ;

    liden-tit enfermement

    , qui ravage et tue autour delle ; etcette autre,

    lidentit relation

    , dont la racine estrhizome, qui se raccorde aux diffrents, les recon-nat et les considre enfin.

    Et quand nous voyons que ces vues et ces dimen-sions se rapportent tellement aux vnements de cetesclavage-ci qui nous questionne, transatlantique,carabe, amricain, europen, qui a ml de si prsnos absences dhistoire

    dans

    la prsence des paysdautour mais aussi et partout

    dans

    la trace lanci-nante de lAfrique des origines, pour les Antillaisdes petites Antilles

    dans

    laction de la lointaine France,ou pour nos voisins

    dans

    celles des lointaines Angle-terre ou Espagne ou Hollande, et aussi nos pr-sences lointaines dans cette France qui bougeait etchangeait tant, sans que le plus souvent nous y puis-sions quelque chose, et enfin les prises en main denos histoires dans la conscience de la diversit dumonde, qui renforce nos rflexions et nos vouloirs,

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    alors nous consentons que cet esclavage-ci, obscuret pris une ralit volontiers oblitre, mais parlequel nous avons commenc peut-tre de har toutesles formes connues desclavage, nous devrons nousefforcer, peut-tre lavons-nous entrepris voil long-temps dj, de le comprendre ou de le jauger dansce mouvement de la globalit Terre, de ce que nousappelons pour notre part le Tout-monde, qui est lelisible dsordre de cette diversit consentie. Cestun devoir commun, des deux cts dune ancienneligne que nous avons tous transpasse, il faut dumoins le croire.

    Nous tcherons, par un mme mouvement et unemme logique ou une mme inspiration, et sansdoute avec la mme passion, de suivre au plus prsce que dautres, les archivistes et les historiens (etaussi les historiographes) et les sociologues et leschercheurs et anthropologues, auront accumul derenseignements et de dcouvertes sur cet engrange-ment de souffrances et de mystres qua t cetesclavage, afin de projeter, par des vues rsolumenttransversales, selon nos ambitions dj dclares, etau long dun chemin, dune Route qui ouvriraitvraiment dans lobscur et lignor, quelques-unes deleurs lumires sur les meilleures des raisons, et bien-tt sur les manires pratiques les plus envisageables,de concevoir et driger un tel Centre national. Maisnous restons convaincus que les phnomnes delesclavage, de cet esclavage-ci, ne seront jamais

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    vus, ni visibles ni perceptibles ni comprhensibles,par les seules mthodes de la pense objective, quiest dgage de toute implication, mais partir ausside points dexposition particuliers, o le risque de lacomprhension (ne serait-ce que par les excs dunesubjectivit trop partisane) engage, et force affron-ter lobscur et le diffr.

    Nous approcherons lesclavage comme phno-mne transatlantique, li par-del une autre mer laralit de lesclavage dans locan Indien, et dans lecadre dun aperu gnral sur les esclavages. Laprincipale prsence dans lAtlantique et la Carabeest celle des tats-Unis dAmrique, tant pour leuraction dans cette rgion du monde que pour lareprsentativit de leur peuplement africain. Unchapitre sera consacr aux Antilles, la Carabe et locan Indien, o lintervention de la France serareleve principalement, celle de la Grande-Bretagneaussi, et peut-tre cause de leurs divergences destratgie dans la manipulation du rel antillais.Cette partie du texte reviendra et insistera plusencore sur la question essentielle de la crolisationdans la Carabe, que nous aurons aborde prc-demment. Lenjeu de toute mancipation est en effetdabord la libert du mlange, du mtissage, de lacrolisation, que le raciste et lesclavagiste repoussentavec un inlassable acharnement. Vaincre lesclavage,cest aussi comprendre cette nature et cette fonctiondes crolisations, et comprendre que lunivers des

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  • esclavagistes est celui de la solitude enrage de soi.Les rflexions rassembles nous permettront enfinde proposer le dessein de ce Centre national pour lammoire des esclavages et de leurs abolitionsMais il aura toujours fallu et la fin en revenir lammoire, ses ombres et ses audaces.

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  • G4-D68122-BAT- Page 44 Vendredi, 30. novembre 2007 12:02 12

  • Chapitre un

    Les esclavages dont il est question ici

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  • G4-D68122-BAT- Page 46 Vendredi, 30. novembre 2007 12:02 12

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    Quand les Portugais entreprennent la circumna-vigation de lAfrique, tendant vers lOrient rv, lecommerce des esclaves sest maintenu depuis lAnti-quit tout autour du Bassin mditerranen, et on nedfinit dailleurs pas l une essence de lesclave,mme si en gnral on a considr peu peu lespeuples trs divers runis sous lappellation de slaves comme procurant le plus important descontingents de la masse servile au nord-est du Bas-sin mditerranen. Les premiers Africains qui sontrazzis vers lEurope, sans doute prcds depuislongtemps par ceux qui furent traits au Maghrebou dans la Corne de lAfrique et au Moyen-Orient,assurment par ceux qui avaient t transports engypte depuis des millnaires, et rappelons-nous lafameuse dispute de Cheikh Anta Diop sur les pharaonsprimitifs dorigine nubienne, ne prsentent donc pasde caractre bien particulier, et coup sr aucune

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    sorte de spcificit raciale, sinon que de maniretoute domestique ils sont parfois prfrs aux slaves , pour des raisons de mentalit, ou de sno-bisme le plus souvent. Un esclave africain faisaitplus distingu quun esclave blanc, de mme quil ya peu, dans la gentry des Amriques, un domestiquephilippin faisait classe. Pour en revenir aux tempsanciens, mis part lesclavage des Hbreux engypte, qui avait t considr par ce peuple lui-mme comme un chtiment impos par son dieu, etdont ce dieu devait le dlivrer aprs expiation, aucungroupe dhumains ni aucune des races en tant quetels navaient t dsigns pour ltat servile ni mar-qus par lui. Lesclave est sans doute alors un outilanim dans un systme de production, mais il peutcesser tout moment de ltre, en tant quindividu, la faveur soit de circonstances favorables ou mira-culeuses, mme sil est vrai que des classes daffran-chis se constituent alors un peu partout dont il estdifficile de svader, quand mme ces classes par-viennent occuper les positions les plus avanta-geuses dans ces socits du pass. tel point que lesaffranchis sont alors et partout, chez les empereursromains ou byzantins, les califes arabes ou les sul-tans mamelouks, les outils de gouvernement desprinces. Ils sont affranchis de lesclavage, mais ilssont privs de la libert, comme les eunuques,autres instruments du pouvoir, sont privs de lavirilit. Et aucune communaut, peuple ou race ou

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    nation, nest alors vue ni estime comme la plusgnriquement apte remplir un rle doutil animdans un domaine plutt que dans un autre. Dans lesmines dor, dargent, de gemmes et de sel noir delAntiquit, sans doute une norme multiplicit deraces et dappartenances caractrisait-elle les popu-lations infernales entasses l pour attendre dans lesghennes leur extinction.

    Cest la dcouverte paradoxale des Indes occi-dentales , aprs un mouvement inverse de celui desPortugais, une inquite et foudroyante projection enflche prenant alors vers louest le relais du patientgrignotement des ctes de lAfrique vers lest, quidclenche la rencontre avec les Tanos, les Aztques,les Mayas, et les Incas, grossit le rve dmentiel delEldorado, et lexploitation, cest--dire lexter-mination acclre, de ces populations. Dans lesmines des Andes, la diversit navait aucune chance.Et cest, autre paradoxe de ces contacts indits decultures et de civilisations, par une pense et une inter-vention humanitaires que se dclenche lune des plusintenses dvastations nes des histoires des huma-nits, la traite et lesclavage des populations africainesqui seront dportes dans ce quon nommait djles Amriques, dsignation ironique, sans doute des-tine sanctionner, en leur refusant son nom, lor-gueil fou de Colomb qui les avait dcouvertes, etdont le rve dOrient avait fait quon appelait leurshabitants des Indiens. Remarquons alors que le pre

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    Bartolom de Las Casas, dominicain dinspiration,qui a renonc ses biens, et initi laffaire, ne se bat-tait pas tout dune pice pour faire abolir lexploita-tion inhumaine des richesses fabuleuses ou fantas-mes de ce nouveau monde, l offert lapptit, etjamais ceci naura t remis en cause par aucune desparties dans aucun de ces tribunaux, petits conciles,jugements et controverses et arbitrages monts cette occasion, tout le monde est daccord sur ce fondintouchable, mais le rvrend pre se proccupe,pourrait-on dire seulement, de soulager ou de fairecesser au plus vite les souffrances de ceux quonnommait donc les Indiens, los Indios, en proposantde les remplacer par des Africains, plus costaudssupposment au travail sous le soleil. Ce nest de lasorte pas destination des mines, bientt en pertede rendement, quon choisit ces derniers, la pensese tourne dj vers les champs de canne, le sucre etle rhum, et les autres merveilles de la nature tropi-cale, le ptun, le caf, le cacao, les pices rares, enattendant le dtour par la coca, et sans compterlindigo et les bois tropicaux et dautres matirestout aussi prcieuses.

    Ctait l une pure opration dacclration deces fameux rendements, car le sort dvolu auxIndiens ne samliorera en rien, mais aussi, une pra-tique nouvelle qui nallait pas manquer de poser lalongue la question ardue de lchelle des mes. Carsil est damnable dasservir des cratures de dieu, les

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    Africains ont-ils pour autant une me ? Beaucoupmoins en tout cas que les Indiens, si lon retientdonc le raisonnement de Las Casas. La propositionfaite sagissant des Indiens du continent sud et de laCarabe hispanique va gagner tout lespace desAmriques. Ainsi, pour la premire fois, une raceaura-t-elle t dsigne pour un esclavage raison deses seules aptitudes supposes un travail donn. Etaussi, bien entendu, parce quelle se trouvait ras-semble dans une seule rserve sans fond connu,lAfrique subsaharienne, globalement facile daccs,les Portugais avaient effectu au long des ctes letravail prliminaire, et tout fait traitable. Et si, dansle bateau ngrier, qui a donc servi pendant dessicles ce trafic, les aviss armateurs occidentaux,europens et des tats-Unis, se seront avant toutproccups de ne pas entasser ensemble des indi-vidus dune mme espce et dune mme langue, lesIbos loin des Ibos, les Fons loin des Fons, commeles planteurs tcheront aussi de le pratiquer sur lesPlantations, afin de prvenir les complots et les sou-lvements, ce nen est pas moins une seule race, ausens limit o on lentendait lpoque, qui fournit la cargaison, et une seule, la mme, au travail surces Plantations. Ainsi, dans les annes de 1950 1970ou peu prs en France, les ouvriers immigrs, soitnord-africains ou antillais ou portugais, taient-ilsassigns au travail dabattage le plus lmentaire et leplus abrutissant, dont peu de Franais saccommo-

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    daient, dans les usines de fabrication des automo-biles et des autres produits manufacturs, et pour-tant dits ouvriers spcialiss. Prcision sans ironie etimage rassurante. Quant aux esclaves du NouveauMonde, ils taient srement les spcialiss, bienttles spcialistes, du travail des Plantations, tout lemonde en convient, et les dictons en vogue cettepoque et qui ont parcouru jusqu aujourdhui entmoignent, dont celui-ci, le plus populaire peut-tre sur ces aires : Lodeur du ngre, a fait pous-ser la canne.

    norme bouleversement des rgimes desclavage,qui se rpandent sur toute ltendue du mondeconnu, et ajoutent pour commencer la traite atlan-tique la traite transsaharienne et aux autres formesde trafic desclaves dj connues, dabord traverslAfrique, en Europe centrale et du Nord, jusquauxconfins de lAsie. Les spcialistes sefforcent, avecpeut-tre leurs raisons, de distinguer, en ce quiconcerne les Amriques, entre les systmes de traiteet les systmes desclavage, mais peut-on sparer enabsolu les rgles du bateau ngrier et les rgle-ments des Plantations ? Sous-estimer linfluence delorigine des cargaisons sur la nature des rapportsultrieurs entre matres et esclaves ? Ngliger lesexigences des armateurs de la traite vis--vis desplanteurs, quils tenaient le plus souvent la gorge,dans une balance dchange qui relevait davantagedu troc que du commerce financier ? On connat

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    par ailleurs la rputation, dans les systmes servilesamricains, de la nation ibo, qui nacceptait absolu-ment pas sa dportation et pratiquait le suicidecomme titre de voyage, porte par lespoir dunretour au pays natal, dans une proportion incompa-rable avec celle des autres nations transplantes(nous constatons par exemple la lecture de sesrelations de voyages que le pre Labat tait trsdisert et vrai dire ingalable sur cette question dessuicides dans les Plantations, et sur la manire dyremdier), et lesdits Ibos exagraient tellement, leurrputation tait par le mme fait si dsastreuse, queles trs industrieux capitaines des bateaux ngriers,chaque fois quil se rvlait ncessaire, trafiquaientleurs rles pour camoufler lorigine ibo dune partiede leur cargaison. Les faux en criture de bord, quiont eu aussi dautres motivations, par exemple dordrefiscal, ou qui visent grossir la part du capitaine,rendent alatoires les conclusions quon aurait putirer de ltude de tels documents avrs. Quoi quilen soit, cette relation entre les pratiques de traite etles systmes desclavage tait trop organique pourquon puisse prtendre les isoler absolument lesuns des autres, mme si cest pour des raisons mtho-dologiques, et mme si on ne peut pas du tout lesconfondre.

    Un norme monstrueux bouleversement impn-trable : aujourdhui encore, aprs des centaines etdes centaines dtudes, de compilations, danalyses

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    darchives et de reconstitutions de toutes sortes, ilreste vain dessayer de donner une ide de tant desouffrances, de tant dhorreurs tales jour aprsjour et anne aprs anne sur tout un continentpendant plus de trois sicles, y compris sur lar-chipel carabe et des Antilles qui raccorde le nord ausud, et dans dautres endroits du monde, autantdarchipels, de locan Indien par exemple, etaujourdhui encore il est difficile de comprendrecomment et quel point des nations, la Grande-Bretagne, la France, les tats-Unis, en marche versla dmocratie, ont pu opposer leurs propres conci-toyens, tous des hros abolitionnistes, WilliamWilberforce en Angleterre avant 1807, anne delabolition et de linterdiction de la traite, que sui-vront en 1818 les mmes dispositions franaises,pourtant la traite ngrire clandestine en sera dau-tant plus prospre, et Victor Schlcher en Franceavant 1848, pour ce qui concernera labolition delesclavage (puisque aussi bien la premire libra-tion des esclaves dcrte par la Rvolution fran-aise en 1794 avait t tout fait phmre, Bona-parte ayant rtabli ds 1802 lordre des choses enGuadeloupe et en Martinique, mais chouant Saint-Domingue, qui deviendra ainsi Hati), abolitionprcde de dix ans dans les colonies anglaises desAntilles (1838), et Abraham Lincoln aux tats-Unis avant 1865, et ceux qui les aidrent, tant de

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    dnis, de haines, de meurtres, jusqu des guerresinimaginables comme celle de Scession.

    Et il est vrai quon dit propos de ces mouve-ments antiesclavagistes russis, les autres auront som-br dans les tnbres de ces histoires largement oblit-res, quils furent pour le moins transports oufacilits par les contingences conomiques de leurspoques, quand lAngleterre raliste se tournait etdepuis assez longtemps vers lEmpire des Indes quifascinera et occupera lpoque victorienne, et accor-dait peut-tre moins dimportance soutenue sescolonies des West Indies, et que plus tard le sucrede betterave sindustrialisait dans le nord de laFrance et saccommodait fort peu des importationsde sucre colonial antillais ( Mon sucre moi nestpas teint du sang des ngres ! , pouvait-on liresur des affiches parisiennes dans les annes 1840, unesclave enchan pantelant sur un tas de sucre brun,au cours de vritables campagnes de publicit com-merciale), et quaux tats-Unis les activits manu-facturires et industrielles du Nord crasaient, dansles annes 1850, et depuis bien des campagnes co-nomiques, le rduisant caducit, le systme rienquagricole des Plantations du Sud.

    Au moins comprenons-nous quelque chose ceslourds bouleversements : que dans linoue varitdes histoires de ces continents amricains, quelquesfigures stables dvolution, inconnues les unes desautres, mais tablies en parallle, et relevant dune

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    mme indiscernable pousse de ces histoires, dsi-gnent nos yeux des mouvements qui convergenten signorant, alors mme que ces figures ne rvlenten aucune manire quil y aurait, ou quil pourrait yavoir, des consquences semblables souligner dansles lieux diffrents et autonomes, apparemment, deces histoires, ou des consquences contraires rvler dans des circonstances semblables, les conti-nuits dites logiques sont camoufles partout, cestce quon appellerait une histoire cache, ou une his-toire qui se dit sans se dire tout en se disant, et cest cequi entranera que les histoires de ces Amriquesnous paratront longtemps comme des suites dpi-sodes indpendants et disparates sans liens entreelles. Par exemple, pour les Antilles franaises, onreprera une histoire officielle vidente, des rap-ports avec la France, et une histoire subtilise, desliens avec la Carabe. Il ny a pas entre elles de lieucommun visible au premier abord. Pas de lieu-commun. Si ce nest qu la fin chacun reconnatraun lien puissant, mais sans rien en tirer de cons-quent, dans laction de plus en plus visible destats-Unis (les monopoles sanglants de la UnitedFruit aux sicles derniers en Amrique centrale etdu Sud, et les campagnes du Mexique, et les inter-ventions militaires et les occupations dans la Carabe,et les coups monts contre les rgimes oppossaux intrts tasuniens, etc.), et dans la prsence deplus en plus obsdante et lombre porte de ce

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    grand voisin , avec aujourdhui comme rsultattemporaire que ces mmes tats-Unis sont la foisdsigns comme un exploiteur manifeste du mondedalentour mais aussi comme le lieu commun leplus gnralis, peut-tre lidal, et le point de ral-liement favori, en Californie des Mexicains (delangue espagnole), Miami et New York des Ha-tiens (de langues crole et franaise) et des Cubainset Portoricains (de langue espagnole, par exempleles Newyoricains), ainsi que des autres Caribens(de langue anglaise), qui de plus en plus parlentmais crivent et manifestent (littratures, et mu-siques et danses populaires, et foires et parades, etftes nationales, et congrs et colloques, et actionspolitiques, et tout) en anglo-amricain, ou alors quicrivent dans la vue trs arrte dtre traduits danscette langue, ce qui donnera peut-tre naissance des stylistiques nouvelles : une langue quon crit (lasienne) en prvision dune autre (langlo-amricaine).

    Les Amriques latines seules, mais tout au sud, etle Qubec au nord, quant eux, chappent cetteheure et pour une large part ce yankee-tropisme,culturel et bientt politique et la fin national, favo-ris par une trs longue tradition dimmigrationtransatlantique, il semble quil tait plus faciledentrer dans le pays par la mer que par les terresdu Nord ou du Sud (aujourdhui les Russes, lesCorens, les Turcs, ou de plus en plus de Polonais,les Europes du Centre et de lEst, les Sngalais et

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    les Camerounais, et peut-tre aussi des communau-ts insouponnes venues de coins du monde quonne devine pas, beaucoup moins de gens dEuropede lOuest, quelques Franais amateurs, poudrelgre sur la pte), quand mme cette immigrationaura depuis longtemps cess dtre encourage delintrieur (voyez le mur transmexicain), du moinsdans les proportions considrables dauparavant onobserve de plus en plus un lien puissant avec la bas-cule des socits de la Carabe et des autres Am-riques : chacun se demande si cet norme corpsdintervention quasi automatique nempche pas dedeviner ou de considrer lensemble et les dtailsdes histoires dalentour, parpilles et subreptices leplus souvent. Un tel voisinage na pas jou pour lespays de larchipel de locan Indien.

    Jen discutais un jour avec un couple de planteursde Louisiane, dont les champs de canne sucre (ilsemployaient quelques ouvriers, tous blancs, peut-tre par la hantise des anciens temps, et disposaientde machines impressionnantes) bordaient dim-menses usines gaz, lair en tait satur de puan-teurs quand le vent tournait. Je leur disais combienla Louisiane tait antillaise et carabe, ou inverse-ment : lancien systme des plantations dont ilstaient eux-mmes les hritiers, le peuplement afri-cain, la cuisine crole et le got des pimentades etdu cochon, la tradition de la langue crole migrede Saint-Domingue avec les planteurs qui avaient

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    fui la rvolution hatienne et qui avaient rapt aveceux leurs esclaves et leurs avoirs transportables, biendes noms des grandes familles des paroisses louisia-naises se retrouvent ainsi chez les familles de colonsen Guadeloupe et en Martinique, et les architec-tures tellement voisines des maisons des planteurs,Saint-Pierre de Martinique avant la catastrophe de1902 si tonnamment limage de La Nouvelle-Orlans, villes croles, les mmes origines des ryth-mes africains et les embouchures et les tonalitssemblables des instruments du jazz dune part etdes musiques insulaires dautre part, dont la pre-mire forme de biguine apparue Saint-Pierre, cla-rinettes, trompettes, trombones et saxos, et puis lermanent de la langue franaise, accentu par larri-ve des cajuns en provenance du haut Qubec,jaccumulais en dsordre ces points de ressemblance.Ils protestrent poliment mais assez fort et me direntquils navaient rien voir avec tout cela, quilstaient amricains, je suggrai, par plaisanterie,tasuniens, voulant dire que les Amriques taient tous, ils me rpondirent que a leur convenait trsbien, quils avaient une Constitution, des pres fon-dateurs, un drapeau et un prsident. Et ctait vrai.Pour eux, la guerre de Scession tait bien termi-ne. Mais pas pour dautres.

    Figures dvolution, dans de tout autres champs,dessines au long des sicles par ces histoires descontinents amricains, et dont nous voquerons

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    quelques exemples, mais qui jusquici ne nous ontpas permis de concevoir une vue sinon rationnelle,ce qui ne serait peut-tre pas idal, du moins glo-bale, des vnements des Amriques. Si nousessayons dentrer dans cette vue globale, nous per-dons trs vite pied, faute de matriser les infinisdtails de ces rels discontinus. Ou bien nous tu-dions avec une science intransigeante leurs particu-larits, leurs accidents, alors il arrive que nous abdi-quons notre vision du tout, peut-tre mme quenous nen avons plus limaginaire, le dsir, ni lamorcede la conception. Pris dans de telles contradictions,passagres il est vrai, nous nous demandons pour-quoi continuer tenter de reprer ces figures dvo-lution, qui du premier coup ne nous serviront ni lun ni lautre, ni nous assurer avec une certitudeapaisante de la recevabilit des dtails de cesdiverses ralits que nous consultons ainsi, ni alors concevoir avec bonheur ou bien constater tout desuite leurs ventuelles concordances rvlatrices.

    Mais ces figures nous servent quelque chosedaussi prcieux : tablir et projeter ces transver-salits dont nous avons dj parl, considrer ceshistoires transversales, qui sont une manire de dsi-gner ou de suivre dans leurs dessins secrets des his-toires caches, lesquelles se disent sans se dire tout ense disant, et des histoires fractales, dont les conti-nuits se drobent lexamen et la mise en plissyllogistique, ne se donnant peut-tre qu lintui-

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    tion. Non pas renoncer ainsi la rigueur que vousauriez dite scientifique, mais embarquer sur cetteRoute dont les vises correspondent la nature, lafois disperse de paysage en paysage, ou drobe dercit en rcit, ou obscurcie danalyse en analyse, denotre objet de rflexion, les esclavages transatlan-tique et transindien.

    Je me rappelle que cest par ces dtours que jaiapproch luvre de William Faulkner, tablissantpour moi quelle avait invent de fond en combleune nouvelle littrature et une nouvelle techniquede lcriture et un style nouveau, qui sont bien dedire sans dire tout en disant. Ce nest pas par hasardque de telles distorsions ou de telles intentions, his-toriques ou artistiques, ont ce point jou, ou dumoins me sont apparues, autour de lesclavage desAmriques et de ses extravagants phnomnes. Telpourra de nos jours pratiquer ouvertement lescla-vage le plus froce, en revendiquer frocement lalgitimit, torturer et tuer ouvertement les per-sonnes soumises sa frocit, qui ne dira jamais quecest l de lesclavage. Il dira, commerce profitable,suprmatie de race, droit absolu de disposer, nces-sit de rendement, volont de dieu, animalit rpu-gnante, droit de sparation, ou dautonomie, droitdu sang ou droit du sol. Il ne dira pas, esclavage unpoint cest tout. Il pratiquera dans un emportementsauvage lart de la litote. Lesclavage, par cons-quent lesclavagiste, est condamn se dire, sinon il

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    se renierait, et le faire sans (se) le dire, sinon il sepenserait, opration redoutable quil ne peut pasmener la manire dun Aristote objectif et minu-tieux, et cela, tout en se disant, pour pouvoir durertout simplement.

    Faulkner avait compris vif ces mcanismes, etlui aussi, planteur du sud des tats-Unis, solidairedes siens, et crivain de gnie, a bti une uvrepour (se) dire que lesclavage des Noirs avait t ladamnation des Blancs du Sud, sans jamais le dire (ses compatriotes ni soi-mme ni qui que ce soit)de manire ouverte (car, dans sa pense esthtiqueet morale, et peut-tre dans ses rflexes de puritaintourment davoir quitt tout puritanisme, il mdi-tait que si la damnation tait purement et simple-ment dite et reconnue, alors o et que serait la dam-nation), ni le dire au livre, cet t dune manireinutilement militante, mais toutefois en disant cettevrit chaque moment (et chacun de nous, tout lecteur, y compris aux racistes du Sud), parune criture diffre, en toute tremblante nudit,comme chaque crateur aurait eu sa place ledevoir littraire de le faire. Dans le cas de Faulkner,ce devoir a engendr une des faons artistiques tota-lement rvolutionnaires de notre temps, qui a t delibrer le mot et la phrase et la priode et le pan et lelivre de leurs significations abusivement littrales(do avaient driv dans lhistoire des littraturesbien des fadaises : la finesse et la justesse des ana-

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    lyses et des caractres, ou alors la sobrit des expo-sitions, ou ladite progression thtrale, ou lunit deje ne sais plus quoi, et autres fatrasies) et, sans quecet auteur ait pass par quelque symbolisme que cesoit, dont il avait dabord eu la hantise nave (il avaittent dimiter Verlaine et il frquentait les faunes deMallarm ! Puis il avait quitt tout a, et dclaravec grandeur : Je suis un pote rat ), il avaitentrepris de donner la parole charge dobscuritset de transparences. Dire plusieurs niveaux sansjamais tre littral dire. Lcriture loigne alorsson objet pour mieux latteindre et elle nest plusrvle, comme le voulait la tradition, mais diffre,ce qui tout nouvellement lui confre tendue et pro-fondeur : une autre sorte de littrature. Les potesdu monde entier ont trembl devant ces ouverturesinoues.

    La rfrence lesclavage et aux systmes descla-vage qui nous occupent ici est immdiate. Pour qui-conque a t, de prs ou de loin, directement ou non,dindividu ou de collectivit, prsentement ou desgnrations plus tard, impliqu quelque systmedesclavage que ce soit, il ne se lvera en lui aucunemmoire naturelle, naturellement positive, neutre etsereine, de cet esclavage. Nous avons nous dire toutesclavage, parce que nous essayons dtre lucides et dtreparticipants, sans nous le dire pourtant, parce que danstous les cas nous en avons honte, exactement comme ona honte davoir seul chapp un massacre ou un

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    dsastre, et le disant quand mme, parce que nous tenonsau sens du temps et la signification des histoires despeuples. Car le ventre de la bte est tnbreux.

    Une mmoire de lesclavage qui approcherait lesqualits de srnit signales plus haut ne pourraittre que le fruit dun effort de lesprit et, plus encore,de ltre sur soi-mme. Cest cet effort que nous devronsnous demander nous-mmes, les uns et les autres. Cenous est la fois unifiant (nous tous), bifide (nous etnous), et multiple (nous sans distinction). Nousdemander alors de quelle nature paratrait uneabsence de mmoire, dans de telles figurations. Sol-licite ou impose ? Tranquille, traumatique ? Oudune banalit sans prcdent ni consquence ?

    Voyez alors ces figures dvolution que nous avonsmentionnes, du moins les quelques-unes quentant que figures nous avons dabord vues mais sansque nous ayons pu les dceler ni les deviner en-semble, les unes ct des autres, et qui nous intro-duiront peut-tre ces techniques dhistoires trans-versales que nous rvons de multiplier, par o lesvnements dici nous auront fait deviner les v-nements dailleurs, et reconstituer des tissus enrhizome. La connaissance nest pas faite que dac-cumulations, elle va aussi par la Relation.

    Partout dans ces rgions.Les meneurs de rvolte, sauvages et dvalant hors

    de toute piti, en gnral instruits dans les arts de

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    rsistance, souvent initis aux sciences mystrieusesde leurs cultures dorigine, Boukman, qui tait Bois-Caman, et Mackandal, Saint-Domingue aussi,Nat Turner aux tats-Unis, et tant dautres qui appa-ratront avant et aprs les abolitions, et qui peuple-ront de leurs solitudes et de leur damnation les uni-vers des exploitations agricoles ou des campagnesterrorises par le Klan ou des premiers bourgs pros-trs dans la poussire et lennui. Ils ont des finsmisrables. De tout temps ils sentent la potence, lebcher, le croc. Tous supplicis avant dtre mis mort. Leur postrit dpasse de trs loin les terri-toires o se sont exercs leurs ravages.

    Et puis.Une foule de lombre. Une masse invisible,

    force de souffrances entasses.Les femmes, inpuisables. Ccile Fatiman, qui fit

    prter aux esclaves marrons le serment du Bois-Caman Saint-Domingue (vivre libre ou mourir : letexte crole avait cri plus fort), la multresse Soli-tude en Guadeloupe, elle mena la guerre aux ctsde Delgrs contre les troupes de Bonaparte, onattendit prs de trois mois quelle accoucht, avantde lexcuter ds le lendemain, Flore Gaillard Sainte-Lucie, elle organisait le portage travers lafort dune guillotine venue de Guadeloupe et ellecoupait les cous des propritaires rputs les plusfroces, elle fut brle vive dans du goudron, et la

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    mre des Maceo Cuba, qui a mrit dtre de leurtroupe, et partout les rsolues dsespres qui rp-taient en litanie : Fanm, Manj t, pa f yche pou les-clavaj, alors quelles se retrouvaient enceintes, dansla solitude des Plantations. Femme, mange de laterre, ne fais pas denfant pour lesclavage. Pour-quoi dire les femmes , et non pas tout simplementles combattantes ? Parce que ces socits furentpartout gres par des hommes, tant matres ques-claves, mais que leurs forces et leurs rvoltes sontdabord de femmes. Et, du fond de nos incertitudesou mme nos rsolutions les plus radicales, nouslavons toujours su, comme on sait que la nuit tropi-cale est sans fond.

    Et puis.Ceux qui intervinrent des moments dcisifs,

    soldats ou tmoins agissants, Olaudah Equiano enAngleterre aux cts de Wilberforce, Frederick Dou-glass New York pendant la guerre civile, le colonelDelgrs au fort de Matouba en Guadeloupe, quisest de lui-mme enseveli sous les ruines de lalibert gnrale et sest port dans largile ternelle, etToussaint Louverture Saint-Domingue, seul avoir vaincu toutes ces armes ligues contre unpeuple et contre une ide, et quune dition trssrieuse, une encyclopdie en renom, dsignaitnagure comme un chef de bande rvolt, lestroupes franaises le rduisirent , ce qui est un

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    impur mensonge. Certains dentre eux ont franchiles barrires de lanonymat historique, dautres sontrests dans la solitude et la damnation des actions jamais inconnues. Nous les runissons dans unmme chant, et ne jugez pas la mesure des rsul-tats. Les vaincus furent aussi grands, et les mcon-nus. Noublions pas alors John Brown, pendu aprssa rbellion arme pour la dfense de la librationdes Noirs du sud des tats-Unis, et demeur aussianonyme que son nom.

    Partout, sur toutes ces aires.Les ngres marrons, absolument sur toutes les

    aires de ce monde, dont il nous est gal que desesprits chagrins les classent en grand et petit mar-ronnage, marronner se faisait au risque de votrejarret ou de quelque chose de votre corps couper,quand vous aviez marronn il ny avait pas revenirl-dessus, quelque chose encore avait boug en vouset autour de vous. Ils ont fourni Toussaint Lou-verture lessentiel de ses premires troupes dans lesguerres de Saint-Domingue, il les a suffisammentbousculs pour leur apprendre la discipline mili-taire, lui qui navait t de toute sa vie que cocher degrande maison, la Jamaque ils ont trait pied pied avec les autorits, obtenant dtre ramens enEurope puis en Afrique, et par masses de dizainesde milliers dhommes, de femmes et denfants assem-bls ou par petits groupes nomades tournant dans

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    leur cercle, partout ils essayaient misrablement debtir des rpubliques et de prserver leurs traditions,ils ont perdur tout aussi misrablement, refaisantet maintenant pourtant leurs traces, et l, dansles Guyanes par exemple, aux cts des derniersCarabes : Bonis aux cts des Saramacas. Ils cam-pent dans nos imaginaires.

    Et ceux que nous appelons les fous, ils dlirentaux croises des routes ou des rues des bourgs, envrit nous ne les appelons pas ainsi, les fous, nousnous rapprochons et nous discutons avec eux, fai-sant semblant de nous moquer, ou nous moquantvraiment, mais nous nous laissons entraner, nousinventons nos raisons avec eux, car nous savonsquil sagit l de la recherche dune vrit quilsdtiennent, ils ont connu les esclavages et ils lesexpriment pour nous, jai voulu approcher leurssciences parses, dlire verbal coutumier, qui nestpas le dlire pathologique, et qui nest pas non pluslinsens dlire de reprsentation de nos lites, eux,Colino Fort-de-France, Silacier au Lamentin, lesmatres du souvenir perdu, et les autres, sur toutlarchipel.

    Figures dvolution parce que, acteurs et facteurspatents de leurs histoires, ou sites indubitables de cequi sest pass, ils ne sont jamais absolument recon-nus comme tels, il reste toujours dans lair du tempsun voile dirralit, qui nest mme pas celle de lalgende. Lhistoire cache leur a jusqu maintenant

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    et son tour cach leur propre paisseur, nos yeuxaussi. parpilles dans toutes ces histoires, il esttemps que leurs troupes se rassemblent. Lopinionici soutenue est que de les connatre pour ce quilstaient, ou den dcouvrir qui seraient tout aussiclairants, cest--dire qui rvleraient leur nature etleurs actions, nous mnerait frayer dans cette masseinforme, ouvrir de nombreuses autres perspectivestransversales, qui permettront de rallier nos histoiresdsassembles.

    Les villes, ho ! les villes.Tous ports de dbarquement, autrement dit villes

    ngrires, ou centres de rassemblement, celles-ciplus volontiers situes lintrieur des terres, ellesont toutes en commun un air de surexcitation in-quite, de lgret poudreuse, dagitation vraimentsensuelle, de hardiesse et de sarcasme, dune sortede toupet qui ne compte pas les lendemains, avecdes ftes interminables et sourdement tragiques, desremparts duel pour les grands planteurs et leursennemis de naissance les multres et les affranchis,tout aussi aristocrates de manires et beaucoup plusprovocateurs, le modle est le mme partout, rpu-blique des femmes, matresses et dugnes, affranchiesentretenues, esclaves runies par quartiers, domes-tiques lafft des secrets des matresses, pension-naires des somptueux bordels, africaines, croles,multresses, indiennes, parfois quelques blanches

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    aux manires affectes, dont tout un chacun semoque et quon mnage dinstinct et qui racolentavec difficult une clientle porte lexotisme leplus facile et le moins cher, le grouillis des cochers,des cuisiniers, des joueurs dinstruments, et lesmusiciens fous dinvention qui remplissent euxseuls les botes danser, et les matres parfois aussiemports que leurs esclaves, et beaucoup moinsretenus, dans ces villes qui ouvrent sur les Planta-tions dont elles sont le portique et lespace de r-jouissances en mme temps, le lieu de villgiaturepour les matres et de dbauches mme pas tenuessecrtes, tout un cinma avant la lettre. Figuresdvolution elles aussi.

    Ces villes sont la limite dtre toujours ext-nues, elles sont dj mythiques, Carthagne desIndes et La Nouvelle-Orlans et Port-au-Prince etSantiago de Cuba et Saint-Pierre de Martinique etManaus et Belem et Basse-Terre de Guadeloupe,Salvador de Bahia, et toutes les autres, le moindrepetit port de pche, elles font un cercle de grandrayonnement autour du Bassin carabe, le mmeenrag ou trs tranquille entrain des mlanges et dela prcipitation crole. Le fond du peuplement afri-cain entrane presque partout la violence de cesmixits. Ces villes ont donc quelque chose en com-mun, quelles partagent chacune avec let caetera dupays autour delles, La Nouvelle-Orlans avec lereste de la Louisiane et des tats-Unis, Salvador de

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    Bahia avec le Brsil autour, et Saint-Pierre croli-sant avec les imprgnations coloniales franaises dela Martinique, Basse-Terre changeant ses mornesde soufre et deaux folles avec les -plats de laGrande Terre de Guadeloupe, dautres villes encorebaignant ensemble dans le rmanent amrindien, lesouffle venu des Andes toujours lointaines et deTenochtitlan, pourtant leur communaut de carac-tre demeure, et que retrouverons-nous dans les terresde locan Indien, le mme mlancolique affaisse-ment des endroits o on trafiquait des esclaves, etvoyez que toutes ces villes entretiennent solidaire-ment un espace lui aussi transversal, quil nous fautdcouvrir par des approches nouvelles et des intui-tions et des dtours, entre elles dun mme climat etdune mme fivre, et du mme emportement tran-quille. Par ici elles nous rapprochent de lAmriquedu Sud, si bellement, et par l-bas de Madagascar etde lInde.

    Mais voyez que ces villes connaissent aussi etpresque toutes un sort tragique, leur mlancolienative les poursuit, la nature les terrasse, la fortuneles abandonne, cest la maldiction de la traite et dece systme desclavage, depuis Saint-Pierre fou-droye par la montagne Pele en 1902, les villes br-siliennes abandonnes par lhva, La Nouvelle-Orlans en proie aux eaux, ses cercueils roulant dansles rues comme des bateaux ivres, Katrina, et pen-dant longtemps pour la plupart dentre elles la tor-

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    peur vgtative et les langueurs tropicales et colo-niales, si sensibles dans les ouvrages dAlvaro Mutis,car aucune dentre elles na dpass le niveau de cecommerce quelles ne contrlaient pas, ce sont lesmuses inaperus de la vente aux ngres, et aucunedelles nest entre vraiment dans les acharnementsde la vie moderne, ce nest pas provincialisme, cestlenteur rsolue dHistoire et souffle qui se retient etvoix qui murmure, parce que ce sont des lieux quilHistoire oblitre a dni sans rpit leur prsence danslHistoire reconnue, ou dans la relation quon en fait.Les volcans les anantissent, les cyclones les empor-tent, les jungles les touffent, elles importent noscurs et nous dsirons dy vivre.

    Villes-monde, peu peu effaces du monde.Combien diffrentes les villes ngrires dEurope,

    sur tout le versant atlantique, en Scandinavie, enGrande-Bretagne, en France (Bordeaux, Nantes,La Rochelle, Saint-Malo, peut-tre une ou deuxbourgades ctires qui essayaient de grappiller danscette affaire), en Espagne et au Portugal, o ce com-merce dbuta ds le quatorzime sicle par un l-gant change de marchandises animes. Peut-ondire ? Villes ngrires ? Je revois ces autres villes etces autres villages qui firent ptition auprs de laConvention nationale, ds les commencements dela Rvolution de 1789, pour labolition de lescla-vage, et ces corps de mtier qui en exigrent la dci-

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    sion, et ces communes qui en ftrent la dclaration.Une charmante dame dun trs digne ge, distin-

    gue et lvidence cultive, de savoir et de ton etde manires, accompagne de sa petite-fille tu-diante, vint me trouver aprs un expos que javaisprononc Bordeaux sur ce sujet de la traite, ellestait mue de mes propos, et, comme et dit notreprofesseur de franais en classe de sixime du lyceSchlcher Fort-de-France dans la Martiniquedavant-guerre, me tint peu prs ce langage :

    En tes-vous sr, monsieur Glissant ? Cela metrouble davoir jusquici vcu dans lignorance de cetteralit. Je ne vois aucune trace de ce que vous ditesautour de moi, et je nimagine pas Bordeaux organisantun tel commerce. Du moins sans que je puisse aujour-dhui men apercevoir un peu.

    En tes-vous sr ?Je lui rappelle quen effet on navait jamais vu

    Bordeaux, ni dans les autres villes ngrires deFrance et dEurope, des chanes desclaves tranantdans les rues, ni des dpts empuantis bourrs debtail humain que les chargs daffaires ramnentdifficilement la vie, ni des marchs extravagantsdhommes, de femmes et denfants lencan, frottsde citron qui caille les cicatrices et force contre lesodeurs, la ville naurait pu en avoir gard les relents,sa fonction avait t, peut-tre dans une atmosphre

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    joyeuse de feux de forge et de halage des tonneauxdeau et de vin, darmer les navires en partance pourlAfrique, de les doter de verroteries et colifichets,miroirs et couteaux et chapeaux de laine changercontre des cargaisons desclaves, le plus de sujetsquil serait possible, par exemple quatre cents dansun espace mis pour deux cents, et damnager enconsquence les antres de ces bateaux, de prparerles anneaux, les fers et les chanes, tenailles et mar-teaux, presses et coins de fer, les tles de feu pourfaire danser la cargaison, de prvoir en mme tempsla disposition future de cet espace, quil soit propre accueillir les chargements de sucre et de rhum etde tabac et de cacao et de caf, dpices et dindigo,peut-tre aussi de coton, sans oublier les portes delourd bois tropical pour caler les fonds des naviressur le chemin du retour (ces produits tropicaux sontpour la plupart assez lgers, les temptes imprvi-sibles, cet t trop bte de chavirer si prs du der-nier port et des premiers dividendes), et par sur-crot, larrive, de commencer peut-tre se servirde ce lest pour paver les rues de poussire et deboue avec ces gros carrs dbne ou de bois-fer.

    Le commerce triangulaire.Je lui cite les trs comptents professeurs dco-

    nomie qui recensaient lintention de leurs tu-diants les magnifiques btiments, htels particulierset siges de compagnies, fruit du commerce de

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    traite, au long des quais de la ville, et les considra-tions que ces professeurs dveloppaient sur laccu-mulation de capital qui sest effectu partir duntel commerce et sur sa consquence, lamorce etlentreprise de lindustrialisation gnrale du pays.Quen de certaines villes, des propritaires recon-naissants avaient fait sculpter aux encoignures deleurs trs illustres demeures des ttes de ngre, enmotif dornement. La joie, lespoir taient audpart de cette navigation, les incroyables profits lautre bout, cest--dire au retour, et lhorreur, lepus, le sang, la crasse, les dangers, la mort, et lin-nommable, creusaient le parcours. Je reconnaisque cest dramatiquement dit, mais je tiens quecest vrit.

    Et a t partout pareil ?

    Bien entendu, sauf que lAngleterre avait prisbeaucoup davance en la matire, elle avait t lapremire baptiser et lancer, dans un de ses plusgrands ports, peut-tre Londres sur la Tamise, et aumilieu de lallgresse gnrale, le premier bateaungrier entirement conu pour ce commerce, postesextensibles et instruments de rpression, soutesamnages de bat-flanc resserrs, une sorte de gantdes mers en la matire. Elle avait pris de lavance etavait encore t la premire se passer des revenusde ce trafic (ses capitalisations russies et son indus-

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    trialisation en marche), et elle avait prcd lesautres pays dEurope dans la poursuite impitoyableet la confiscation des navires qui le pratiquaientencore (certains de ces ngriers, ainsi traqus, pas-saient par-dessus bord leur cargaison toute vive,esclaves, hommes, femmes et enfants, ligots dansles boulets et les fers et les chanes, quil nen resteaucune preuve lair vif, mais lodeur persistait,ineffaable, que pas un ne pouvait laver leau decette mer), et les bateaux policiers qui ne sy trom-paient pas y trouvaient dans la confiscation de toutlappareillage une autre mince et estimable sourcede revenus.

    Je lui dis qu connatre leur participation cesaffaires, tenter den restaurer et den maintenir lammoire, ces villes, Bordeaux et Nantes et LaRochelle et peut-tre Saint-Malo, qui dailleurs ontcommenc le faire, et les plus petites bourgadesctires qui auront essay davoir part ce com-merce, et toutes ces autres villes dEurope, auRoyaume-Uni, au Danemark, en Sude et en Hol-lande, redeviendront plein ce quelles taient dj,des villes-monde.

    coutez, je vous remercie, monsieur. Je vais linstant chercher des documents et des livres. Je ne vou-drais pas vivre dans ma ville sans connatre son pass, ceserait inconvenant. Cest pourquoi je vous promets que jedeviendrai savante en la matire.

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    Merci, madame, en grce je vous prie, cest moide vous tre reconnaissant. Vous mavez enseignsur la mmoire et sur ses exigences. Nous aussi, delautre ct de cet ocan, il nous est arriv de ne pasreconnatre nos villes, de ne pas savoir distinguerentre elles, et quelquefois nous avons voulu touteforce oublier le remugle effrayant que portaient cesbateaux, et les masses de vents en cyclones quil afallu pour le balayer. Et sil faut donc se souvenir,faut-il se complaire lamenter ou regretter ? Vousmavez indiqu quil est un lieu dans tant de chemins,une traverse, o se rencontrer. Villes ngrires ?Chacune sa manire, intempestive ou discrte.Les unes baignaient dans ce mot de sang et dansleurs nuits de veille sans rpit et lodeur de croupi etde maladies labandon, l o les autres fleuraientle chaudeau, le vin chaud soulev dpices quavecmalice on servait aux maris au plein de la nuit denoces, les interrompant avec fracas.

    Aprs ces villes, qui sont ainsi presque toujoursverses sur des ctes et des caps et des presqules,et qui ponctuent nos cartes du Tout-monde : nouscourons ainsi de Gore la receleuse de tous les inconnusterrifiants de locan la pointe des Ngres o se faisaiten lautre bord le premier tri, Robben devant la villedu Cap, o a grandi Mandela, vous connaissez Robenqui aprs combien dans ouvrit vingt-huit alles sur cetteBonne Esprance, Valparaiso do on part pour lle

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    de Pques, Guantanamo dont le vide blanc et le silencenous hantent svrement, Carthage o cest le souvenirdHannibal dans le port Rond et le port Carr, chacunest libre de sa carte, et aprs ces gographies quenous refaisons, aprs ces villes, voici maintenant lesprofondeurs des terres et les sources et les sommetsinattaquables et les sanctuaires invaincus, la SierraMaestra o les barbudos, tous blancs, marronnrentpourtant la manire des rvolts hatiens, et Vertires,est-ce Vertires (non, Vertires ce fut une victoirede Dessalines, avant quil ft empereur dHati etpuis assassin), ou Sans-Souci, cest Sans-Souci sansaucun doute, non cest Laferrire, cette maonneriemortelle du pauvre roi Christophe, dHati lui aussi,et le fort de Joux, Toussaint y mourut, dport deSaint-Domingue qui ntait pas encore Hati, nosmonuments ne sont pas produits seulement par lanature, il y eut aussi des cellules de pierre et descachots scells, vous connaissez le fort de Joux dontla neige a perc travers les murailles, et puisrompez la liste, rompez-la, elle est trop longue.

    Et voyez la rondeCette petite ville o Martin Luther King fut

    assassin, on na jamais dit par qui, raison pour quoicette ville nest plus une petite ville avec ses motelsinvisibles, mais un vritable sommet, un haut Montde conjuration, et les Peles et les Soufrires qui ontcommuniqu leurs laves rouge et bleu par-dessous

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    la Carabe, nous nous souvenons tous de Cyparisterrass brl vif au gouffre de sa prison souterraineet sur qui a pass une ruption, un volcan qui tuaplus de trente mille personnes et le laissa vivant, ilfut exhib partout dans le monde par le cirqueBarnum, sans doute au prix de la bire et du painquotidiens, et Chavn de Huantar au plus abruptdes Andes, o les prtres incas il y a si longtempsconvoquaient la foudre jusqu leurs roches noir-cies, installes au plus lev de leur temple. Je medplace en ces lieux fous quil nous a fallu retrouveren nous, autant que dans lalentour, aprs avoirpioch longtemps. Alors, quapprends-tu l ?

    Que nous nous rapprochons de plus en plus decette histoire cache, ou plutt de cette srie dhis-toires enchevtres dont nous ne reconnaissons pasla trame, qui se sont rpandues avec la massepesante de cet norme incomprhensible boulever-sement que nous appelons esclavage, lesclavagedans les Amriques, et mme si nous estimons quecest peu au regard de ce quon rpute tre lHis-toire (quand mme, lextermination des Indiens, lesrvolutions de Bolivar, lequel trouva aide et reposen Hati, la monte du capitalisme, presque tout desuite industriel au nord, ctait laffaire du migrantarm, et dabord marchand au centre et au sud desAmriques, ctait lentreprise du migrant de famille,autrement dit du migrant domestique, les conquista-dores nauront jamais su industrialiser leur conqute,

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