lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères. tome huitième

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Auteur : Ouvrage patrimonial de la bibliothque numrique Manioc. Service commun de la documentation Universit des Antilles et de la Guyane. Conseil Gnral de la Guyane. Archives Dpartementales.

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  • MANIOC.orgConseil gnral de la Guyane

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  • LETTRES D I F I A N T E S

    E T C U R I E U S E S .

    T O M E H U I T I M E

    MANIOC.orgConseil gnral de la Guyane

  • L E T T R E S DIFIANTES

    E T CURIEUSES, CRITES

    DES MISSIONS TRANGRES. N O U V E L L E E D I T I O N .

    MMOIRES D'AMRIQUE.

    T O M E H U I T I M E .

    A T O U L O U S E ,

    Chez

    NOEL-ETIENNE S E N S , Imprimeur-Lib., rue Peyras, prs les Changes.

    A U G U S T E G A U D E , Libraire , rue S.-Rome, N. 44, au fond de la Cour.

    l 8 l 0 .

  • L E T T R E S

    DIFIANTES ET CURIEUSES , CRITES

    P A R D E S M I S S I O N N A I R E S

    DE

    L A C O M P A G N I E D E J S U S .

    M M O I R E S D'AMRIQUE.

    L E T T R E

    Du Pre Fauque , de la Compagnie de Jsus , au Pre Allart , de la mme Compagnie.

    A Cayenne, le 10 M a i 1751.

    MON RVREND PRE, La paix de N. S.

    L E desir que vous paraissez avoir d'ap-prendre de moi des nouvelles de ce Pays , lorsqu'elles auront quelque rapport au salut des ames, m'engage vous envoyer aujour-

    Tome VIII A

  • 2 L E T T R E S D I F I A N T E S d'hui une relation succincte d'une entreprise de charit , dont la Providence m e fournit, il y a quelque - temps , l'occasion, et qui a tourn galement la gloire de Dieu et au bien de cette Colonie.

    Vous savez , m o n Rvrend Pre , que les principales richesses des habitans de l'Am-rique mridionale , sont les Ngres esclaves , que les vaisseaux de la Compagnie ou les Ngocians franais vont chercher en Guine, et qu'ils transportent ensuite dans nos les. C e commerce est, dit-on , fort lucratif, puis-qu'un h o m m e fait, qui cotera 50 cus ou 200 livres dans le Sngal, se vend ici jus-qu' 12 ou 1500 livres.

    Il serait inutile de vous dire comment se fait la traite des Noirs dans leurs Pays ; quelles sont pour cela les marchandises que l'on y porte ; les prcautions qu'on doit prendre pour viter la mortalit et le libertinage, et les rvoltes dans les vaisseaux Ngriers, et comment nous nous comportons , nous autres Missionnaires , pour instruire ces pauvres infidles , quand ils sont arrivs dans nos Paroisses. Sur tous ces points , et sur plusieurs autres de cette nature, on a publi une infinit de relations qui , sans doute , ne vous sont pas inconnues ; mais ce qui m'a toujours frapp , et quoi je n'ai pu encore m e faire , depuis 2 4 ans que je suis dans le Pays, c'est la manire dont se fait la vente de ces pauvres misrables.

    Aussitt que le vaisseau qui en est charg est arriv au porc, le Capitaine, aprs avoir

  • E T C U R I E U S E S . 3 fait les dmarches prescrites par les Ordon-nances du Roi , tant auprs de l'Amiraut , que de M M . les Gens de Justice , loue un grand magasin o il descend son monde, et l , c o m m e dans un march , chacun va choisir les Esclaves qui lui conviennent, pour les emmener chez soi au prix convenu. Qu'il est triste pour un h o m m e raisonnable et susceptible de rflexions et de senti mens, de voir vendre ainsi son semblable c o m m e une bte de charge ! Qu'avons-nous fait pour Dieu tous tant que nous sommes , ai - je dit plus d'une fois en moi-mme, pour n'avoir pas le m m e sort que ces malheureux?

    Cependant les Ngres, accoutums pour la plupart jouir de leur libert dans leur Patrie, se font difficilement au joug de l'es-clavage, quelquefois m m e on le leur rend tout--fait insupportable ; car il se trouve des matres ( je le dis en rougissant ) qui n'ont pas pour eux non-seulement les gards que la Religion prescrit., mais les attentions que la seule humanit exige. Aussi arriver t-il que plusieurs s'enfuient, ce que nous ap-pelons ici aller marron ; et la chose leur est d'autant plus aise Cayenne, que le Pays est, pour ainsi dire, sans bornes, extrme-ment montagneux, et bois de toutes parts.

    Ces sortes de dsertions (ou marronnages ) ne peuvent manquer d'entraner aprs soi une inimit de dsordres. Pour y obvier, nos Rois , clans un code exprs qu'ils ont fait pour les Esclaves, ont dtermin une peine particulire pour ceux qui tombent dans

    A 2

  • 4 L E T T R E S D I F I A N T E S cette faute. La premire fois qu'un esclave s'enfuit, si son matre a eu la prcaution de le dnoncer au Greffe , et qu'on le prenne un mois aprs le jour de la dnonciation , il a les oreilles coupes, et on lui applique la fleur - de - lis sur le dos. S'il rcidive , et qu'aprs avoir t dclar en Justice , il reste un mois absent, il a le jarret coup ; et la troisime rechute il est pendu. O n ne saurait douter que la svrit de ces lois n'en retienne le plus grand nombre dans le devoir ; mais il s'en trouve toujours quelques-uns de plus t-mraires , qui ne font pas difficult de risquer leur vie pour vivre leur libert. Tant que Je nombre des fugitifs ou marrons n'est pas considrable , on ne s'en inquite gure ; mais le mal est quand ils viennent s'at-trouper , parce qu'il en peut rsulter les suites les plus fcheuses. C'est ce que nos voisins les Hollandais de Surinam ont sou-vent expriment , et ce qu'ils prouvent en-core chaque jour, tant , ce qu'on dit, habituellement menacs de quelque irrup-tion funeste , tant ils ont de leurs esclaves errans dans les bois,

    Pour garantir Cayenne d'un semblable mal-heur, M . d'Orvilliers , Gouverneur de la Guyane Franaise, et M . le Moine , notre Commissaire-ordonnateur , n'eurent pas plu-tt appris qu'il y avait prs de 70 de ces mal-heureux rassembls a environ 10 ou 12 lieues d'ici, qu'ils envoyrent aprs eux un gros d-tachement compos de troupes rgles et de milice, Ils combinrent si bien toutes choses ,

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    suivant leur sagesse et leur prudence ordi-naire, que le dtachement, malgr les dtours qu'il lui fallut faire dans des montagnes inaccessibles, arriva heureusement.

    Mais toutes les prcautions et toutes les mesures que put prendre cette troupe , ne rendirent point son expdition fort utile. Il n'y eut que trois ou. quatre marrons d'ar-rts, dont un fut tu, parce qu'aprs avoir t pris, il voulait encore s'enfuir. A u retour de ce dtachement, M . le Gou-

    verneur, qui les prisonniers avaient fait le dtail du nombre des fugitifs , de leurs diff-rens tablissement, et de tous les mouve-mens qu'ils se donnaient pour augmenter leur nombre , se disposait envoyer un second dtachement , lorsque nous crmes qu'il tait de notre ministre de lui offrir d'aller nous - mmes travailler ramener dans le bercail ces brebis gares. Plu-sieurs motifs nous portaient entreprendre cette bonne uvre. Nous sauvions d'abord la vie du corps et de l'ame tous ceux qui auraient pu tre tus dans les bois ; car il n'y a gure d'esprance pour le salut d'un Ngre qui meurt dans son marronnage. Nous vi-tions encore la Colonie une dpense con-sidrable ,et aux troupes une trs - grande fatigue. Outre cela, si nous avions le bonheur de russir , nous fesions rentrer dans les ateliers des habitans, un bon nombre d'es-claves dont l'absence fesait languir les travaux.

    Cependant , quelque bonnes que nous parussent ces raisons , elles ne furent pas

    A 3

  • 6 LettreS D I F I A N T E S d'abord gotes : cette voie de mdiation paraissait trop douce pour des misrables , dont plusieurs taient fugitifs depuis plus de 2 0 ans , et accuss de grands crimes ; et d'ailleurs ils pouvaient , disait-on , s'ima-giner que les Franais les craignaient, puis-qu'ils envoyaient des Missionnaires pour les chercher. Enfin, aprs deux ou trois jours de dlibration, notre proposition fut ac-cepte , et la Providence permit que le choix de celui qui ferait ce voyage, tombt sur moi.

    Quelques amis que j'ai ici et qui pesaient la chose un poids trop humain , n'en eurent pas plutt connaissance, qu'ils firent tous leurs efforts pour m'en dtourner. Qu'allez - vous faire dans ces forets , m e disaient les uns? vous y prirez infaillible-ment de fatigue ou de misre. Ces malheu-reux Ngres, m e disaient les autres, craignant que vous ne vouliez les tromper, vous feront un mauvais parti. O n m e reprsentait en-core que je pouvais donner clans quelque pige; parce qu'en effet les Ngres marrons ont coutume de creuser, au milieu des sen-tiers , des fosses profondes , dont ils cou-vrent ensuite adroitement la surface avec des feuilles , ensorte qu'on ne s'aperoit point du pige ; et si malheureusement on y tombe, on s'empale soi - m m e sur des chevilles dures et pointues dont ces fosses sont hris-ses ; vous perdrez votre temps et vos peines , disaient les moins prvenus : trs - srement vous n'en ramenerez aucun ; ils sont trop

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    accoutums vivre leur libert, pour re-venir jamais se soumettre l'esclavage.

    Vous comprenez aisment, m o n Rvrend Pre , que de semblables raisons ne devaient pas faire grande impression sur des person-nes de notre tat , qui n'ont quitt biens , parens , amis , Patrie , et qui n'ont couru tous les dangers de la mer, que pour gagner des ames Dieu : trop heureux s'ils pou-vaient donner leur vie pour la gloire du Grand Matre, qui , le premier , a sacrifi lui-mme la sienne pour nous.

    Je partis donc avec quatre des Esclaves de la maison , et un Ngre libre qui avait t du dtachement dont j'ai parl plus haut, et qui devait m e servir de guide. Il m e fallait tout ce nombre pour porter m a Chapelle et les vivres ncessaires pour le voyage. Nous allmes d'a-bord par canot jusqu'au sault de Tonne-Grande ; c'est l'une des rivires qui arro-sent ce Pays. Nous y passmes la nuit. J'y dis la sainte Messe de grand matin, pour implorer le secours du Ciel, sans lequel nous ne pou-vons rien ; ensuite nous nous enfonmes dans le bois. Malgr toute la diligence dont nous usmes, nous ne pmes faire ce jour-L qu'en-vi