les Énigmes de l'univers

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Sous le masque d'or de Chan Chan. Le Pérou avant les Incasaux Éditions Robert Laffont
TIAHUANACO, 10000 ANS D'ÉNIGMES INCAS MACHU PICCHU, CITÉ PERDUE DES INCAS
LES PISTES DE NAZCA
MON VENEZUELA FÉERIE PÉRUVIENNE
MIRAGES ET INDIENS DE LA SEL VA LA VIE SPLENDIDE DES MOMIES PÉRUVIENNES
à l'Ambassade de France, Lima
PÉROU, TOURISME AU PAYS DES INCAS
aux Éditions SCEMI
CHEZ LES CHASSEURS DE TÊTES D'AMAZONIE HOMMES, DIEUX ET MAGES DU TITIKAKA
MYSTÉRIEUX MONDES INCAS PERDUS ET RETROUVÉS
en collaboration Éditions Sélection du Reader's Digest
LES DERNIERS MYSTÈRES DU MONDE
en coédition At/antis Verlag - Zurich et Arthaud- Paris
LA CULTURE DES INCAS
CHAN CHAN Le Pérou avant les Incas
ÉDITIONS ROBERT LAFFONT PARIS
Si vous désirez être tenu au courant des publications de l'éditeur de cet ouvrage, il vous suffit d'adresser votre carte de visite aux Éditions Robert LAFFONT, Service « Bulletin », 6 place Saint-Sulpice, 75279 Paris Cedex 06. Vous recevrez régulièrement et sans aucun engagement de votre part, leur bulletin illustré, où, chaque mois, sont présentées toutes
les nouveautés que vous trouverez chez votre libraire. © Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1980
ISBN 2.221-00510-4
« Sous le masque d'or, Un roi s'en va de ce monde, Qui se moque de la mort. Des mains gantées d'or, A ses pieds son gardien Le Jaguar d'or... Naymlap sous le masque d'or. »
Poème chimú Oro del Perú de NICOMEDES
AVANT-PROPOS
En histoire comme en archéologie précolombienne, le nom de Chan Chan est étroitement associé à celui du Gran Chimú, le plus opulent des potentats des côtes de l'ancien Pérou. C'est à l'un de ces « pharaons » des déserts du Pacifique, que se heurtèrent les formidables légions des Incas lorsque, dévalant depuis le Cuzco situé à 3 500 mètres d'altitude les flancs vertigineux de la Cordillère des Andes, les divins Fils d'Inti, le Soleil-Père, conquirent les fervents adorateurs de Shi, la divinité lunaire des îles et des rives sud-américaines.
Louvoyant à bord de grandes balsas 1 les Chimús furent aussi les premiers Indiens péruviens que croi- sèrent, au long du rivage, les caravelles de Pizarro et des aventureux mercenaires de Charles Quint, extrêmement
1. Radeaux en troncs de balsa — un arbre des forêts amazoniennes mais qui poussait jadis près des côtes —, pourvus de dérives et d'une voile carrée, dont s'inspira l'explorateur norvégien Thor Heyerdhal en 1947 pour tenter une expédition transpacifique du Pérou jusqu'en Polynésie. Afin de réunir des preuves en faveur d'éventuelles « rela- tions préhistoriques entre ces deux pays que séparait une étendue de mer en apparence illimitée ».
surpris, par ailleurs, d'être accueillis à bras ouverts par ces aborigènes au teint cuivré. Parce que les Conquista- dores espagnols — mais ils l'ignoraient! — ressem- blaient au légendaire portrait du mystérieux Kon Tiki Viracocha, héros civilisateur parti en mer depuis d'in- nombrables siècles et dont une non moins vieille tradition prédisait, justement à l'époque, le proche retour ou celui de ses « envoyés ».
Dans une attrayante oasis cernée par les sables blafards du « sahara » tropical qui borde l'océan Paci- fique et qui l'ont aujourd'hui submergée, mais floris- sante pendant quelque mille ans, Chan Chan la fas- tueuse capitale du puissant empire de Chimor — édifiée non pas en pierre mais en adobes 1 — fut, en son apogée, la plus grande cité antique des Amériques et probable- ment même, de notre planète. Beaucoup plus étendus que ceux du Paris d'alors, ses immenses quartiers quadrangulaires crépis d'ocre dorée, couleur du paysage ambiant, couvraient au moins vingt kilomètres carrés
Symétriquement planifiée, quadrillée en damier de gigantesques palais agrémentés de bassins et de jardins étagés, cloisonnée de larges chemins cérémoniels qui menaient aux grandioses pyramides que surmontaient de petits temples ouverts, cette majestueuse métropole littéralement bourrée d'or — les Chimús furent de prodigieux orfèvres préincas —, se dressait face à la mer. De colossales murailles antisismiques d'argile durcie, qui atteignaient jusqu'à quatorze mètres de hauteur et mesuraient à la base plus de quatre mètres d'épaisseur, l'enfermaient secrètement.
Pourtant, dévastée, pillée de fond en comble par les huaqueros, cette ville des dieux et de toutes les
1. Briques de terre sablonneuse mouillée, simplement séchées à l'air. 2. Chercheurs de trésors, depuis le XVI siècle et actuellement
encore, qui pillent et ravagent les nécropoles anciennes et les huacas ou pyramides à degrés des villes mortes.
splendeurs « où tout s'estompe, les illusions se brisent et les idoles meurent à nouveau », évoque de nos jours à la fois les ruines de Jéricho éboulées comme par enchante- ment et l'apocalyptique chaos de Pompéi, frappé en pleine activité...
Néanmoins, si nous interrogeons attentivement les échos des glorieux âges révolus, nous écoutons en songe les rumeurs domestiques des milliers d'habitants qui vivaient à Chan Chan dans un luxe raffiné et les clameurs solennelles des festivités religieuses, marquées d'holocaustes sanglants et d'orgies effrénées.
Escorté de guerriers aux masques d'oiseaux totémiques, porté dans une litière de bois, l'un des rois mystérieusement venus de la mer part au combat. Il souffle dans une trompette à tête de Serpent
de Lune.
Tel nous le décrivent les chroniqueurs espagnols de la Conquête — et nous permet de le découvrir, l'extraordi- naire « catalogue » des céramiques illustrées de scènes vécues qui sont à nos yeux surpris le succédané d'une écriture ignorée ou que nous ne savons pas déchiffrer —,
nous voyons le Gran Chimú, fardé de cinabre rouge et paré de plumes multicolores, se déplacer dans une litière chapée d'or et de perles fines. Ses pages et bouffons nains, ses danseurs et musiciens chamarrés, son cuisinier et son échanson attitrés, un gynécée de brunes et belles favorites, l'escortent en grande pompe. Avec eux, nous suivons sa cour de nobles seigneurs coiffés de volumi- neux casques empanachés, vêtus de courtes tuniques aux dessins géométriques et frangées de grelots sonores, portés dans des hamacs à brancards d'or ou d'argent ciselés. Nous distinguons, défilant à travers les sables désertiques à peine marqués de rares cactus, le fier cortège des guerriers aux chatoyants travestis et masques d'oiseaux et de félins.
Nous accompagnons, le cœur battant, l'une des incessantes processions rituelles, menée par de grands prêtres aux longues chasubles blanches, couronnés de tiares filigranées. Ils avancent vers l'autel des sacrifices, d'un pas hiératique et lent rythmé par l'obsédant hululement des flûtes en bambou et le rauque gronde- ment des tambours et des trompes marines, « qui produisaient des sons de beaucoup de douleur ». Nus et mutilés, corde au cou et mains liées, derrière les pontifes orgueilleux, marchent tragiquement captifs et vaincus, pour être immolés à quelque dieu au visage d'or, que leur sang chaud revivifiera.
Dans sa dynamique Cronica del Perú, Cieza de León nous dépeint les sensuels Chimús « toujours festoyant au son de la musique et chantant. Ils possé- daient, ajoute-t-il, beaucoup de femmes ayant soin qu'elles fussent les plus jolies qui se puissent trouver et chaque seigneur avait dans les palais de sa vallée une grande place intérieure où ils faisaient leurs bals et réjouissances »... Des réjouissances combien lubriques, à en croire les collections de poteries dites « érotiques », dissimulées dans les chambres secrètes des musées !
Les pratiques amoureuses qui les décorent nous
paraissent d'une telle crudité amorale, qu'elles défient les dépravations de Sodome et de Gomorrhe et rivalisent d'obscénité avec les films qualifiés de pornographiques et « interdits aux moins de dix-huit ans ».
Toujours extrapolant, nous pouvons en pensée recons- tituer l'imposant cortège funèbre qui conduit la momie d'un prince masqué d'or et de turquoises, avec toutes ses richesses et ce qu'il préférait de son vivant : ses concubines et son entourage, tous drogués à mort avant d'être placés à ses côtés pour l'aimer 1 et servir dans son ultime voyage et demeure.
S'il nous est ainsi possible d'entrevoir, pour une durée de quelque 2 000 ans, la structure essentielle des sociétés préhispaniques sur la côte nord du Pérou, leur mode de vie quotidienne, us et coutumes, occupations, arts et techniques, croyances et jusqu'à leurs excès sexuels, les énigmes les concernant ne manquent cependant pas! Nous en rencontrerons autant, sinon davantage, que lors de nos « enquêtes » historiques précédentes sur les « géants » de Tiahuanaco, pétrifiés à 4000 mètres d'alti- tude au bord du lac Titikaka; ou sur l'inexplicable disparition des Vierges du Soleil de Machu Picchu, la fabuleuse « Cité Perdue des Incas » ; ou encore sur l'indéchiffrable rébus des kilométriques « Pistes de
1. Ce qui pourrait expliquer l'insolite présence des fameuses poteries « érotiques », toujours trouvées auprès des momies, même celles de jeunes enfants. S'agissait-il alors des adolescents « vêtus en femme », d'après Cieza de León, et entraînés dans les temples à de tels actes contre-nature, avec les seigneurs? Mais pour certains investiga- teurs, plutôt que de luxure et de perversité sexuelle, il serait davantage question « d'actes symboliques sacrés » en rapport avec les croyances magico-religieuses de fertilité. Pour Larco Hoyle, spécialiste de la sexologie précolombienne, les pratiques représentées « visaient à éviter la conception ». En quelque sorte, nous aurions là « un cours d'éducation sexuelle » et de planning familial à l'usage de gens auxquels le peu de terres arables à leur portée interdisait tout surpeuplement.
Nazca », alignées à travers les arides étendues du Sud péruvien 1
D'où venaient les Chimús? Question primordiale pour les américanistes, mais non résolue. Car, s'il est moins bien connu d'eux que celui des Incas, l'empire de Chimor couvrit d'une borne à l'autre de ses frontières 1200 kilomètres environ d'un littoral étroit, allongé entre les eaux livides du Pacifique et le roc chauve des sierras andines. Et l'on ne sait pas mieux en général que cet empire fut un si aladinesque « el Dorado », que la plupart des chefs-d'œuvre de métallurgie précieuse dont s'emparèrent les Conquistadores — et qui composaient préalablement le gros du mirifique « trésor des Incas » — constituaient en réalité le butin pillé à Chan Chan par ces derniers, moins de cent ans avant l'arrivée des Espagnols.
Le parallélisme proto-historique, que certains investi- gateurs croient discerner entre les anciennes populations du Mexique et du Pérou aux débuts de notre ère, trouverait-il une explication plausible dans le flou de légendaires débarquements effectués par d'audacieux navigateurs océaniques, qui seraient à l'origine de ces civilisations étonnamment évoluées du point de vue social et artistique? Les auteurs les plus intrépides n'hésitent pas à les imaginer bourlinguant de vague en vague et d'île en île, depuis la Chine, le Japon et la Polynésie, voire l'Ile de Pâques. Théorie que sem- bleraient étayer d'assez troublantes similitudes récem- ment décelées au cours de fouilles archéologiques en Equateur d'une part et, nous le verrons, dans l'île japonaise de Jomon d'autre part.
Il est vrai que plusieurs chroniqueurs recueillirent au
1. A lire dans la même collection des Editions R. Laffont : « Tiahuanaco, 10000 ans d'Enigmes incas », « Machu Picchu, Cité Perdue des Incas », « Les Pistes de Nazca », du même auteur.
pays chimú, entre le XVI et le XVII siècle, des traditions ancestrales enracinées dans les mémoires et oralement transmises, qui faisaient état d'intrigants abordages en deux points précis des régions septentrionales du Pérou.
Selon le premier récit que nous étudierons en détail, Naymlap, petit roi vaincu par un rival, se serait enfui d'une île — malheureusement non identifiée —, embar- quant avec lui dans de grandes balsas la belle Ceterni sa compagne favorite, de nombreuses concubines, la famille royale, ses serviteurs les plus estimés et « une idole de pierre verte » qui le représentait, ainsi qu'une suite fournie d'officiels. Ces navigateurs « étrangers » mirent pied à terre en grand apparat, à l'embouchure d'un rio alors nommé Faquisllanga.
La seconde version nous apprend qu'un autre pontife appelé Tacaynamo, « envoyé de l'autre côté de la mer pour gouverner cette terre », jeta l'ancre plus tard avec les siens, sur les plages de la vallée de Chimor et de Chan Chan où une pyramide porte son nom encore aujourd'hui.
A quelles dates ces mystérieuses migrations eurent- elles lieu? Question également passionnante et sur laquelle les chroniques espagnoles demeurent autant muettes ! Pour tenter d'apporter ici des réponses valables et dans la mesure où la quantité de nouveaux documents retrouvés est infime, de longues et patientes recherches nous furent nécessaires avant de pouvoir approfondir le problème qui concerne Naymlap et Tacaynamo, puis de savoir ce qu'ils devinrent en retrouvant les traces de leurs descendants.
Quant à Chan Chan, bon nombre de points obscurs de son richissime passé restaient aussi à éclaircir. Or, les fouilles récentes des archéologues péruviens et celles des Américains de Harvard University nous ont fourni à la fois des révélations inattendues et posé des points d'interrogation supplémentaires! Si certaines des trou-
vailles nous autorisent à formuler des hypothèses raison- nables, d'autres au contraire, ont creusé notre per- plexité... Témoin, les 300 momies « toutes de jeunes femmes entassées comme du bois à brûler » — selon l'expression textuelle et horrifiée de Michael E. Moseley qui les mit au jour, dans un seul des tumuli royaux de Chan Chan !
Comment l'immense métropole de Chimor parvint- elle à se développer et à survivre ainsi que les quelque 2000 sites archéologiques actuellement recensés en bor- dure du Pacifique, dans un décor que les experts en zones arides de l'Unesco classent parmi les plus déser- tiques du globe?
Des fastes éblouissants faisaient-ils encore retentir les murailles de Chan Chan d'éclats sonores, lorsque l'Inca Tupac Yupanqui l'investit triomphalement — par la force ou par la ruse? Ou bien l'opulente cité était-elle déjà abandonnée et silencieuse, morte d'un séisme, d'une guerre ou d'une épidémie?
Doit-on l'interpréter comme une ville au sens intégral du mot : capitale administrative et politique en même temps que résidentielle? Ou plutôt comme un centre sacré, cloîtrant dans son enceinte aveugle avec la prédominante caste sacerdotale l'élite princière et la « haute société » chimú?
Combien de citadins logeait-elle? Qu'y faisaient-ils à part l'amour et la guerre?
Curieusement, l'une des grandes énigmes de Chan Chan concerne la structure de toute évidence préméditée et la réelle fonction des vastes complexes urbains disposés sur deux files parallèles en direction de la mer. Il semblerait, à première vue, que chaque quartier ait formé un monumental enclos autonome. Mais s'agissait- il vraiment de « quartiers » ou de « palais » ? La superficie du moindre de ces groupes dépasse celle du château de Versailles et dépendances !
Ces complexes furent-ils bâtis ensemble ou l'un après
l'autre par la vingtaine de Regulos qui régnèrent successivement sur l'empire de Chimor? En ce cas, serait-ce parce que après la disparition de chacun de ces rois locaux, le complexe lui ayant appartenu devenait — tel le pratiquaient les Incas des sommets andins —, son mausolée personnel interdit à son remplaçant?
Ou bien, chaque « beau quartier » de Chan Chan — pour comble, le nombre en varie selon les investiga- teurs ! —, fut-il la résidence de l'un des chefs confédérés, administrateurs et contrôleurs des différentes vallées agricoles d'alentour? Nous pourrions alors voir regrou- pés à Chan Chan, sous leur surveillance autoritaire, lignages et clans totémiques d'artisans en tout genre, spécialisés et hiérarchisés.
Cependant, ceci ne nous éclaire guère sur l'usage des étroites cellules qui compartimentaient au carré et en rangs serrés ces complexes : des bureaux, des entrepôts, des ateliers?... ou encore des cachots ou des tombeaux, pour ne citer que quelques-unes des hypothèses embar- rassées que proposent les archéologues? Le plus réduit des groupes ne compte pas moins de 150 cellules !
Quels cultes cosmogoniques bizarres, quels étranges rites de fécondation tant humaine qu'astrale, quelles barbares cérémonies magiques, quels cortèges symbo- liques, quelles marches glorieuses contemplèrent les foules indiennes haletantes, massées au pied des écra- santes huacas pyramidales de Chan Chan? Au fond de laquelle, sous les éboulis, se cache depuis plus de 400 ans le merveilleux, l'introuvable Peje grande, un poisson d'or massif aux yeux d'émeraude qui figure sur la liste des fantastiques trésors chimús non encore exhumés?
Si nous en jugeons par d'expressives « toiles de prisonniers » et par la quantité de céramiques à anse pontée décorées de batailles épiques, qui opposent des guerriers brandissant de lourdes massues, des propul- seurs à dard et des boucliers, combien de cruels conflits
armés se déroulèrent-ils dans l'ombre des hautes murailles ensanglantées de Chan Chan?
Pourquoi, sur les frises en stuc argileux qui longent le bas des palais, certains oiseaux de mer n'avancent-ils pas à la queue leu leu, en regardant droit devant eux, mais en tournant la tête en arrière? S'agit-il du plus antique « code de la route » inédit?
Enfin, que signifie le nom exotique de Chan Chan? A quelle époque remonte-t-il? Comment et quand la royale cité fut-elle fondée ? Quelle fut son agonie et comment s'appelait son ultime défenseur?
Rapidement esquissées, voilà les données essentielles de nos recherches historiques et archéologiques sur l'extraordinaire civilisation disparue des Chimús. Dispa- rue, sans laisser d'annales écrites, si rarement étudiée jusqu'à ce jour et pour autant si peu et mal connue, bien qu'elle ait été l'une des plus hautement évoluées de l'Antiquité humaine.
Ce n'est qu'en fouillant pas à pas les sables qui l'ensevelissent, en interrogeant des témoignages artis- tiques sans pareils et en écoutant la « saga » des légendes séculaires, contée par d'actuels descendants du Gran Chimú, que nous sommes parvenus, non sans peine, mais comme nous le réussîmes pour les Incas, à ressusciter quelques-uns des fantômes dorés de Chan Chan...
PREMIÈRE PARTIE
« Tombeaux et gratte-ciel : Deux dimensions de l'homme,
Deux destins : s'élever et disparaître! »
CÉSAR MIRO
Le désert le plus peuplé du monde !
Enlaçant d'étroites vallées côtières où somnolent, au débouché de rios exsangues, villes coloniales et bourgades indigènes poudrées de sables décolorés, l'interminable ruban quasi rectiligne de la route Panaméricaine s'étire vers le nord, pour mener de Lima, la très noble « Ciudad de los Reyes » jusqu'à Chan Chan, l'antique métropole du Gran Chimú 1
Soit 550 kilomètres où, d'oasis en oasis timidement verdies par des plantations de bananiers et de cocotiers, de coton, de canne à sucre et de maïs, s'acharnèrent jadis à fleurir de hautes cultures préincaïques et où un
1. Moderne « Perle du Pacifique », la capitale péruvienne fut au XVI siècle nommée « Ville des Rois » en hommage à Charles Quint et en souvenir des mages de Galilée. Ce serait en effet le 6 janvier 1535 que Pizarro en aurait tracé sur le sol, de la pointe de son épée, le plan en damier. Quant au Gran Chimú, son empire jouissait sur la côte d'un aussi grand respect que celui des Incas dans les Andes, avec lequel, pendant un certain temps, il rivalisa de puissance et de fastes inouïs.
désert jauni succède, à perte de vue, à un autre désert hanté de mirages.
Dilué dans les brumes anormalement froides et en constante distillation du courant de Humboldt, l'irréel décor du littoral péruvien forme, depuis la frontière du Chili jusqu'à celle de l'Equateur sur près de 3 000 kilo- mètres de longueur, un puzzle de « petite Egypte », complètement inattendu sous les Tropiques! Ainsi, au lieu d'une forêt vierge luxuriante, çà et là dans une solitude lunaire, une huaca dresse-t-elle ses pans de terrasses éboulées sur l'ocre pâle d'un paysage désolé.
Enfouies sous le suaire des sables, des milliers de momies anonymes reposent depuis des siècles. Comment en reconstituer l'histoire perdue et, par là même, celle des anciens Péruviens des rives du Pacifique? Cela peut paraître une utopie mais nous y parviendrons pourtant en partie. Justement grâce à ces sables sur lesquels il ne pleut pratiquement jamais au sens réel du mot. Un phénomène météorologique exceptionnel, qui immorta- lisa miraculeusement les « bandes dessinées » depuis 2000 ans, sur des céramiques et des tissages classés parmi les plus fins et artistiques de l'Antiquité. C'est à travers l'iconographie « vivante » qui accompagne les momies que se réaniment en quelque sorte, sous nos yeux fascinés, leurs gestes et leurs pensées intimes.
Ce désert fut en fin de compte, d'après les traces innombrables et les vestiges grandioses laissés par ces civilisations disparues sur des landes aujourd'hui stériles et désespérément vides de tout signe de vie entre les
1. En forme de pyramide étagée, la huaca des déserts côtiers du Pérou fut à la fois sanctuaire, temple, oratoire, observatoire, lieu processionnel d'un culte sacrificiel mystique et sanglant, puis sépulture des grands personnages précolombiens. Plus nombreux que les pyramides égyptiennes, des centaines de ces monuments en pisé s'élevaient dans les régions conquises et occupées par les Mochicas du début de notre ère et ensuite par leurs successeurs les Chimús.
Carte du royaume de Chimor, par Jack Wais- bard. Entre l'Océan Pacifique et le piémont des Andes, le Royaume de Chimor couvrait une étroite lande désertique de plus de 1 200 kilo- mètres de long, depuis Tumbes jusqu'à proxi- mité de Lima. Au pas- sage de rios exsangues et au cœur d'oasis pous- siéreuses, se dressaient de superbes villes au- jourd'hui « mortes », englouties par les
sables...
rares oasis fluviales, autrefois le plus peuplé de notre globe!
C'est la raison pour laquelle, avant de franchir avec émoi le seuil de Chan Chan — la plus vaste et fastueuse cité des déserts sud-américains — et parce que, à l'heure où Christophe Colomb faisait voile vers ces terres alors ignorées, les éblouissants cortèges des Chimús les ani- maient, nous effectuerons un bref pèlerinage aux ruines millénaires qui partout, sur notre route, retombent en poussière...
Les fouilles « sauvages » de la marine française
A une trentaine de kilomètres de Lima, les dunes de la baie d'Ancon, dominée par les gratte-ciel du « Deau- ville » péruvien, ne sont qu'un énorme gisement archéo- logique qui constitue, selon la formule locale, « le plus complet des musées naturels ». Effectivement, de ce site habité sans interruption depuis de longs millénaires, nous avons vu surgir d'âge en âge, entre la première et la dernière stratification, un véritable « Musée de l'Homme » depuis 10 000 ans. Encore faut-il ajouter que plus de 30000 sépultures profondément ensablées demeurent inviolées.
« Partout, je vis des objets d'Ancon », écrivait déjà en 1876 l'enthousiaste voyageur Charles Wiener, chargé de mission archéologique au Pérou par le ministère de l'Instruction publique de Paris. Il le note dès son arrivée dans ce qui n'était au siècle dernier qu'une naissante station balnéaire aux villas en bois, « plus d'un millier de tombes venaient d'être exploitées... En vertu d'un caprice à la Louis XIV du Président Balta, dit Wiener, Ancon était alors le Versailles de Lima ».
Un « archéologue d'aventure », raille Wiener, lançait avec sérieux qu'Ancon et Chancay, une petite ville située un peu plus loin, « rappellent sur les bords est du
Pacifique, Hong Kong et Shangai sur les bords ouest ». Mais faire ce parallélisme, explique Wiener « c'est oublier qu'Ancon est un mot espagnol signifiant baie, que Hong Kong existe seulement depuis la guerre d'opium et que Chancay ne fut fondée qu'en 1563 ».
La découverte insolite « d'un vase en verre de la Renaissance italienne (très certainement donné à sa belle Indienne par quelque Conquistador amoureux) », susci- tait, dit le voyageur, « de nouvelles théories aussi fantaisistes sur le pays d'Ophir et les migrations phéni- ciennes, les races rouges en Amérique ».
Mais comme Wiener entend dire que les sables d'Ancon recouvrent des « collections d'antiquités péru- viennes », il n'a qu'une hâte : aller à son tour explorer les fameuses nécropoles. Il y court donc, à cheval plutôt que par le petit chemin de fer dont les rails se traînent depuis 1870 à travers de mornes étendues et auquel on doit par hasard la mise au jour « de quelques tombes des anciens Indiens, sur une colline recoupant le tracé des ingénieurs ».
Sitôt la nouvelle répandue, « une colonie de cher- cheurs de trésors cachés » s'était avant lui ruée sur Ancon... En hâte, Wiener loue six hommes et se met à l'ouvrage. Si les sondes métalliques entrent facilement dans le sol, indique-t-il, « selon toute probabilité, il y a une sépulture ».
Trois puits funéraires sont repérés dès le premier jour. Cependant, à court d'argent, Wiener doit arrêter les fouilles à la fin de la semaine. Mais il va bénéficier d'une chance extraordinaire : la flotte française des mers du Sud ancre au Callao, le port de Lima! Gagné par la fièvre du voyageur, l'amiral Péricot, qui la commande, lui propose autant de marins qu'il lui en faudra pour reprendre les recherches interrompues. Quelques heures après, « toute l'escadre française faisait voile vers Ancon ».
Vingt matelots, le lieutenant de vaisseau, le médecin
de bord, un quartier-maître, remuèrent durant une quinzaine de jours, « sans trêve ni répit, des tonnes de sable sous un soleil brûlant... Et les momies apparais- saient et venaient se ranger en ligne au milieu de leur industrie ».
En s'attaquant au déblaiement d'un énorme tombeau large de 6 mètres, Wiener et ses compagnons connurent une vive émotion. Il leur fallut quarante-huit heures pour atteindre, exténués, méconnaissables de poussière et de sueur agglomérées, onze mètres de profondeur... et toujours pas la moindre trouvaille intéressante ! Déçus et prêts à renoncer, ils ramenèrent enfin à la surface, le lendemain, « des lambeaux d'étoffe... A la tombée de la nuit, écrit Wiener, nous abordons à l'escalier de La Galissonnière, rapportant treize vases admirables, onze feuilles de coca en argent, deux en or et trois grands vases en or pesant près d'un kilogramme, d'un travail d'orfèvrerie d'une technique remarquable ».
Notre compatriote emplit à Ancon « vingt-sept caisses d'objets curieux », qui excitèrent tant les savants que plusieurs voulurent s'attribuer la découverte des ruines. Rétablissant la vérité historique, Wiener souligne que ces lieux furent reconnus pour la première fois en 1533 par les émissaires de Francisco Pizarro, qui songea même un moment à y fonder la capitale du Pérou colonial.
... Cent ans ont passé depuis les fouilles « sauvages » de la marine française et la connaissance de la préhis- toire péruvienne a fait des pas de géant. Nous avons acquis la certitude qu'Ancon est l' un des berceaux du peuplement humain du Pérou, où se retrouvent superpo- sés beaucoup des styles ailleurs présents en différents sites précolombiens du pays.
Nous savons que, déjà à la sortie de Lima, nous sommes sur la piste des Chimús. Du bilan des éléments typiques de leur art, il appert clairement que les hommes d'Ancon et de Chan Chan entretinrent d'actives rela-
tions culturelles et commerciales. Julio Cesar Tello, pionnier de l'archéologie du Pérou préinca, estima que les témoignages en ce sens abondaient tant qu'on pouvait avancer l'hypothèse, « plus encore que de simples contacts, d'une période de domination chimú de cette région côtière », la dernière en date avant que n'y déferle la conquérante avalanche des légions incaïques. Période dite des Royaumes et Confédérations ou encore intermède tardif, pendant laquelle, outre les magnifiques vases d'or rapportés par Wiener au Muséum de Paris, les Chimús exercèrent à Ancon leur véhément credo religieux. En font foi les figures de dieux et d'êtres universels qui leur étaient familiers à Chan Chan situé à 500 kilomètres au nord, les masques funéraires en toile rebrodée de plumes colorées, les scènes marines, les oiseaux et les grecques qui décorent les fins tissus de coton. Autres preuves, les disques d'oreille encombrants, en céramique, en bois ou en filigrane d'or incrusté de turquoises ou de nacre, les amulettes et les colliers en coquillages d'origine tropicale, les grandes conques de Spondylus pictorius que l'on ne trouve que près de la ligne équatoriale. Enfin, les céramiques noires à double goulot en tubes reliés par l'anse pontée, de l'époque dite « Chimú classique ».
Les apprentis pêcheurs du paléolithique américain
Dans les « oubliettes » ensablées d'Ancon, quelques questions en suspens ont d'autre part pu être tirées au clair. Les travaux du Californien Eduard Lanning ont prouvé une occupation humaine près de dix fois millé- naire! Celle de chasseurs nomades d'auchénies qui descendaient temporairement des hauts sommets et
1. Camélidés andins: lama, alpaca, guanaco, vigogne et leurs hybrides.
plateaux jusque sur la côte maritime, par les gorges encaissées où dévalent les torrents. Cette transhumance de quatre ou cinq mois se renouvelait périodiquement à la fin des pluies d'altitude, lorsque la vie devient extrêmement aléatoire aux portes du ciel, pour des groupes d'hommes de plus en plus nombreux. Mais au contraire, 4000 mètres plus bas, à la même saison (inversée rappelons-le, les Andes étant météorologique- ment régies par les alisées atlantiques), les cerros arides du littoral verdissaient au plaisir de la garua, une bruine fine et froide qui étend son voile humide tout au long du Pacifique. Ancon devenait alors la « station » d'hiver- nage de ces chasseurs qui ne remontaient au plus tôt que vers le mois de novembre dans leurs cavernes rupestres, juchées parfois jusqu'à 5 000 mètres et splen- didement illustrées de fresques « magiques », où nous les voyons chassant et dansant avec frénésie sur les dépouilles des bêtes abattues 1
Lanning a exhumé 1200 exemplaires appartenant à l'industrie lithique de ces hommes vêtus de cuir mais parés de coquillages marins, parce que ces chasseurs- nés devenaient pour un temps des apprentis pêcheurs. Mais... en quel port? L'énigme était là car, en toute logique, les investigateurs le cherchèrent vainement près de la mer où, à leur vif dépit, aucune trace d'activité humaine ne se manifestait !
Finalement, les archéologues constatèrent qu'en rai- son d'un changement de climat qui varia considérable- ment au cours des cent derniers siècles, les glaces et les neiges éternelles qui chapeautent les Cordillères recu- lèrent tandis que la côte s'ensablait. L'Océan perdit alors à son tour beaucoup de terrain : ce n'est pas sous les plages actuelles qu'il fallait fouiller, mais sous les dunes
1. Voir du même auteur, dans « Tiahuanaco, 10000 ans d'Enigmes incas », le chapitre sur « Les Fondateurs du Monde ». Coll. « Les Enigmes de l'Univers », Ed. Robert Laffont, Paris 1971.
où dorment depuis plus de 9000 ans ces pêcheurs du néolithique américain.
9 000 ans et, cependant, presque des « nouveau-nés » par rapport à leurs proches voisins de l'embouchure du rio Chillon. Si Eduard Lanning n'a pas de ceux-ci, jusqu'à présent, retrouvé les restes physiques qui permet- traient une datation absolue, il a mis au jour en 1965, sur les cerros Cucaracha et Chivateros, l'outillage de pierre du plus antique centre de travail paléolithique de l'ancien Pérou. « Un centre d'une richesse jamais vue ailleurs dans le monde », souligne-t-il, estimant à au moins 100000, les haches à main neuves, les pointes bifaciales et les couteaux-grattoirs qui jonchaient, à fleur de terre, les monticules. En outre, ces outils préhistoriques lui paraissent d'une analogie frappante, « comme sortis de la même main », avec ceux trouvés à El Jobo, au Venezuela, où ils sont associés à des restes paléontholo- giques et organiques datés au C 14, entre 14000 et 16 000 ans.
Chapitre II CHANCAY:
« SUPERMARCHÉ » D'ART PRÉCOLOMBIEN
Momies hallucinantes et « poupées » magiques
Sur notre droite, à l'approche du pittoresque port de Chancay, une piste défoncée mène jusqu'à une rancheria de métis employés par une grande hacienda cotonnière. En haillons, ces « familles nombreuses » campent à la lisière des plantations, que borde un monumental et prolifique « champ de tombes » anciennes.
Pêle-mêle dans de minables ranchos à claire-voie de bambous, où bourdonnent des nuages d'insectes, des enfants nus à gros ventre grouillent sur la terre battue encombrée de céramiques séculaires et d'hallucinants fardos funéraires, surmontés d'une « fausse tête » fardée de tatouages colorés, comme pour prolonger « la vie splendide des momies péruviennes ».
La plupart de ces sortes de sarcophages, composés de longues pièces de fines toiles de coton enroulées autour des momies, portent accrochés sur le devant ou passés dans une ceinture tressée d'extraordinaires muñecos au corps de paille, coquettement vêtus de ponchos et de robes « sur mesures ». Bras et jambes malingres, faits de
bâtonnets entourés de fil rougeâtre, ont des mains et des pieds aux doigts fluets, exécutés selon la même technique. Certaines de ces « poupées », aux yeux ronds et longue tignasse en fibres végétales noires retenue dans un bandeau brodé, se tortillent avec une allure d'infernales sorcières. D'autres, disposées en groupe à proximité des fardos, paraissent « en scène », comme jouant un acte de la vie quotidienne sous un dais à colonnettes. Ou bien elles sont réunies, en société, dans une maison, donnant une fête où l'on boit et danse joyeusement. Quelques- unes sont allongées sur des coussins bourrés de chiffons, agrémentés aux quatre coins de glands de couleur. Ne nous trompons point : il ne s'agit nullement de jouets mais d'amulettes, dotées de pouvoirs magiques pour leur séjour dans l'au-delà...
Les singuliers cuchimilcos sont tout aussi follement recherchés par les pilleurs métis de l'hacienda, qui les vendent bon prix aux touristes du dimanche. Chaque fin de semaine, ceux-ci viennent en foule de Lima à la rancheria, faire leurs « provisions » d'antiquités dans l'un des plus curieux « supermarché » d'art précolom- bien ! Ces figurines d'argile poreuse, d'un blanc crémeux parce que peu cuite, sont zébrées de traits sépia. Leurs yeux bridés fixent le ciel. Bras courts levés, orantes et nues avec des seins et un sexe fendu bien marqué, elles ouvrent une bouche si grande qu'on s'attend à les entendre chanter ou implorer la Lune, à laquelle elles devaient être dédiées.
Ces cuchimilcos doivent personnifier une divinité dérivée de l'humanisation d'un oiseau de mer, dont l'origine est chimú et qui occupait un haut rang dans le panthéon cosmique du littoral. Le même personnage reparaît souvent, peint sur les bannières cérémonielles qui accompagnent les momies; il est alors entouré de symboles en forme d'œuf — embryon de vie —, de volutes et de vagues stylisées, que nous retrouverons à nouveau sur les royales murailles de Chan Chan.
Mais située seulement à une soixantaine de kilomètres de Lima, la région de Chancay est néanmoins la « Cendrillon » de l'archéologie péruvienne. En raison de l'apparente innocence et de la facture maladroite des milliers de poteries que l'on en a déjà exhumées. D'où leur moindre cotation auprès des amateurs d'objets et d'idoles autrement artistiques et raffinées des cultures plus anciennes.
Davantage grotesques encore, sont les populaires chinos, cruches à tête humaine en relief, dont les yeux sont prolongés, sur le côté, « à la chinoise », par un trait oblique. Ornés de gros disques d'oreille, les bras tatoués, ces chinos ne valent que quelques « soleils » péruviens.
Enfin, aussi simplement élaborés, les « Pinochos » sont des masques rituels en bois taillé, affublés d'un nez proéminent qui leur a valu ce moderne surnom, emprunté au personnage d'un conte enfantin.
Il faut en outre ajouter aux « spécialités » archéolo- giques de Chancay de très hautes jarres en forme d'œuf, en poterie blanchâtre, dont l'étroit goulot est orné d'une tête humaine ou d'animal en relief. Ce qui nous amène à une remarque inédite : ces figurines aux bras levés comme de courtes ailes, ces nez crochus en bec de rapace et ce leitmotiv de l'œuf, ne nous rapprochent-ils pas — sans qu'aucun américaniste l'ait remarqué —, de Naym- lap, le légendaire « Roi-Oiseau » vers lequel nous nous dirigeons?
Un centre textile millénaire
Du fait de l'aspect décourageant de l'aire archéolo- gique, ravagée comme après un pilonnage de bombar- diers par les huaqueros, Chancay fut longtemps dédaigné par les investigateurs. Mais en 1961 Hans Horkheimer organisa la Mission archéologique Chancay. Que de sur- prises nous attendaient! Nous allions découvrir qu'à
l'époque où les Chimús s'emparèrent du petit royaume des Chancas de la côte alors gouvernés par le Regulo Cuismancu et qui couvrait environ 250 kilomètres carrés entre Paramonga et Pachacamac, le peuple, négligent en matière de poterie, était par contre passé maître dans l'art textile!
En un site dont nous ne divulguerons pas le nom afin d'en éviter le fatal pillage, nous trouvâmes une quantité de piruros, longues épines de cactus baguées d'une fusaïole sculptée, que les femmes utilisaient pour filer le coton. Elles tressaient admirablement aussi des cor- beilles à ouvrage fermées par un couvercle, encore pleines de pelotons de ce fil naturellement blanc, bleuté ou marron clair, ou bien teint en tons doux et harmonieux. Des ouvrages commencés demeuraient tendus sur des métiers en bois : rubans, ceintures, entre- deux, franges, décorés de grecques scalaires soulignant des files d'oiseaux de mer interprétés en jaune, rose et rouge, qui évoquent irrésistiblement encore les frises murales de toute beauté des palais de Chan Chan.
Pour l'archéologue allemand, nous étions dans un véritable « centre d'art textile », de grande superficie! Des carrés et des bourses en brocart, en reps, en « kélim », des « mouchoirs » en écossais d'un ravissant bleu pâle quadrillé de marron, des toiles unies ou peintes à la main des divinités d'une mythologie fabuleuse, et enfin des gazes de coton ajourées comme dentelle, uniques au monde. Beaucoup sont rebrodées, ton sur ton, de poissons, d'oiseaux ou de serpents géométrisés. D'une légèreté aérienne, ces tissus nous révélèrent soudain le monde gracieux, paisible et sensible des Chancay, jusque-là injustement tenus à l'écart.
Si parfois, sur ces textiles remarquables, se démène un danseur emplumé qui agite d'une main, en guise de sonnailles, une tête-trophée humaine, ou si nous distinguons un énorme démon-scolopendre au dos cré- nelé à la façon d'un dragon chinois, c'est juste pour nous
rappeler que les terrorifiques cultes magico-religieux descendus des Andes aux siècles précédents, avec les grands prêtres de Chavin et de Tiahuanaco, hantaient toujours les esprits superstitieux. Mais au fond du cœur. l'artiste Chancay était un tendre! Comment en doute- rions-nous face aux fleurs « artificielles » qu'il offrait à ses morts, dans des porte-bouquets de céramique sus- pendus aux parois d'adobes des tombeaux? Des fleurs comme nulle part nous n'en vîmes, faites en brins de laines colorées, entortillés autour de fins branchages, avec des oiseaux miniatures et leurs nids cachés dans le feuillage 1 !
D'étranges « Walkyries » blondes... La découverte la plus sensationnelle d'Horkheimer, et
qui suscita des commentaires passionnés, fut toutefois celle de plusieurs momies blondes, « âgées » de 700 à 1000 ans. Visage pâle, faciès délicat, yeux clairs, cheve- lure fine et soyeuse couleur de paille dorée, appartinrent, d'après l'investigateur allemand, « à des princesses ou à de grandes prêtresses, à des hommes de haut rang et même à un enfant ». Tous indiscutablement blonds, selon le diagnostic du grand pathologue péruvien Oscar Urteaga Ballon.
Des momies blondes, qu'elles aient été profanées par les pilleurs et que leur noble tête ait roulé aux intempéries, ou que les spécialistes les aient soigneuse- ment déshabillées des longues pièces de cotonnade et des filets en mailles végétales qui les serraient étroitement. Ce qui exclut, sans doute permis, toute influence extérieure comme toute imposture, de même qu'une éventuelle
1. On peut en admirer dans le Musée — privé — de l'archéologue japonais Yoshitaro Amano, à Lima, auteur de cette découverte. (Visites sur rendez-vous seulement).
En histoire comme en archéologie précolombienne, le nom de Chan Chan est étroitement lié à celui du fameux Gran Chimú, le plus opulent potentat des déserts côtiers de l'an- cien Pérou. C'est à l'un de ces "Pharaons" du Pacifique que se heurtèrent les Incas. C'est eux que découvrirent en premier les Conquistadores espagnols de Pizarro qui la pillèrent. Chan Chan fut à son apogée, il y a quelque 1000 ans, la plus grande cité des Amériques. A l'abri de hautes murailles en pisé sculptées de splendides fresques en relief, les sensuels dynastes du royaume de Chimor, mystérieusement venus de la mer, vécurent dans d'immenses palais et de majes- tueuses pyramides bourrés d'or et de trésors inouïs. Divins Fils de la Lune et des Etoiles, auxquels ils sacrifiaient les plus belles vierges, créateurs d'une extraordinaire civili- sation disparue sous les sables, les Chimùs, leurs momies masquées et leurs fantômes dorés, ressuscitent ici le temps d'un livre fascinant.
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Couverture
Du même auteur
Page de titre
Chapitre premier - ANCON : UNE PRÉHISTOIRE ENFOUIE SOUS LES SABLES
Le désert le plus peuplé du monde!
Les fouilles « sauvages » de la marine française
Les apprentis pêcheurs du paléolithique américain
Chapitre II - CHANCAY: « SUPERMARCHÉ » D’ART PRÉCOLOMBIEN
Momies hallucinantes et « poupées » magiques
Un centre textile millénaire
D’étranges « Walkyries » blondes...