le faucon de malte

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  • Dasshiell Hammett

    Le faucon de MalteLe faucon de Malte

    BeQ

  • Dasshiell Hammett

    Le faucon de Malte(The maltese falcon)

    Traduit de langlais par douard Michel-Tyl

    La Bibliothque lectronique du QubecCollection Classiques du 20e sicle

    Volume 146 : version 1.01

    2

  • Du mme auteur, la Bibliothque :

    La moisson rouge

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  • Le faucon de Malte

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  • I

    Sam Spade avait la mchoire infrieure lourde et osseuse. Son menton saillait, en V, sous le V mobile de la bouche. Ses narines se relevaient en un autre V plus petit. Seuls, ses yeux gris jaune coupaient le visage dune ligne horizontale. Le motif en V reparaissait avec les sourcils pais partant de deux rides jumelles la racine du nez aquilin, et les cheveux chtain trs ple, en pointe sur le front dgarni, dcouvrant les tempes. Lensemble du visage faisait penser au masque sardonique dun Satan blond.

    Quest-ce quil y a, mon petit ? dit-il Effie Perine.

    La jeune fille, bronze, grande une fausse maigre, portait une robe de lainage mince qui moulait ses formes comme un drap mouill. Ses yeux bruns riaient dans un visage enfantin. Elle ferma la porte derrire elle et sadossa au battant.

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  • Cest une femme qui voudrait te voir, dit-elle. Elle sappelle Miss Wonderly.

    Une cliente ? Je le crois. En tous cas, elle est bien jolie ! Fais-la entrer, chrie, fais-la entrer, dit

    Spade.Effie Perine rouvrit la porte qui communiquait

    avec le bureau de rception. Sans lcher le bouton, elle seffaa :

    Voulez-vous entrer, Miss Wonderly ?Une voix rpondit : Merci ! , si doucement

    que seule une parfaite articulation permit dentendre les deux syllabes. La jeune femme entra lentement, un peu hsitante, attachant sur Spade le regard la fois timide et scrutateur de deux yeux bleu de cobalt.

    Elle tait grande et mince, la poitrine haute, les jambes longues, les pieds et les mains troits. Elle portait un ensemble en deux nuances de bleu, choisies sans doute pour faire valoir la couleur particulire de ses yeux. Les boucles de cheveux, sous le chapeau bleu, taient dun blond

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  • roux, un peu fonc. Les dents clatantes brillaient entre les lvres dtendues par un timide sourire.

    Spade se leva, sinclina et montra de sa forte main un fauteuil de chne. Lhomme avait prs de six pieds. La ligne fuyante des paules donnait son buste une apparence conique : le torse paraissait presque aussi profond que large, et le veston gris se plissait au moindre mouvement.

    Miss Wonderly dit encore : Merci , doucement, et sassit, sur le bord du sige.

    Spade se renfona dans son fauteuil tournant. Dun coup de reins, il le fit pivoter dun quart de tour et sourit son interlocutrice. Il souriait sans desserrer les lvres : tous les V de son visage sallongeaient.

    Le cliquettement touff et le timbre grle de la machine crire dEffie Perine rsonnaient de lautre ct du mur. Quelque part dans le building un moteur vibrait sourdement. Sur le bureau de Spade une cigarette fumait dans un cendrier de cuivre. De lgers flocons de cendres taient rpandus sur le bois verni, le buvard vert et les papiers tals. Par une fentre au rideau beige,

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  • entrouverte de quelques pouces, un courant dair pntrait, apportant une lgre odeur dammoniaque. Les cendres de tabac frmissaient et se dplaaient dans ce courant dair.

    Miss Wonderly, les yeux fixs sur les flocons gris, paraissait gne. Elle tait assise lextrme bord de la chaise, les pieds poss plat sur le sol comme si elle tait prte se lever. Ses mains, gantes de sombre, serraient un sac noir et plat.

    Spade se renversa dans son fauteuil et demanda :

    Que puis-je faire pour vous, Miss Wonderly ?

    Elle retint son souffle et le regarda. Puis, elle avala pniblement un peu de salive et dit, trs vite :

    Pourriez-vous ?... Je pensais... cest--dire...Elle sinterrompit et mordilla nerveusement sa

    lvre infrieure. Seul, son regard suppliait.Spade sourit et hocha la tte, comme sil

    comprenait, gentiment, sans prendre la chose trop au srieux.

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  • Dites-moi tout, murmura-t-il ; depuis le commencement, et nous verrons ce quil faut faire !

    Ctait New-York. Oui. Je ne sais o il la rencontre. Je veux dire

    que jignore dans quel endroit de New-York. Elle a cinq ans de moins que moi dix-sept ans. Nous navons pas vcu dans cette sorte dintimit qui lie gnralement deux surs. Papa et Maman sont en Europe. Il faut absolument quelle rentre avant leur arrive.

    Oui. Ils seront l le premier du mois prochain. Cela nous laisse deux semaines, dit Spade,

    les yeux soudain brillants. Jignorais ce quelle avait fait... jusqu ce

    quelle met crit. Jtais folle. (Ses lvres tremblaient, ses mains malmenaient le sac noir.) Jhsitais madresser la police. Je ne savais qui demander conseil. Que pouvais-je faire ?

    Rien, bien sr, dit Spade. Alors, elle a crit ?

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  • Oui. Je lui ai envoy un tlgramme, lui demandant de rentrer ; jai envoy le tlgramme ladresse quelle me donnait : poste restante, ici. Jai attendu une semaine sans recevoir de rponse. Et le retour de nos parents approche ! Je suis venue San Francisco pour la retrouver. Je lui ai crit que jarrivais. Peut-tre naurais-je pas d le faire ?

    Peut-tre. Il nest pas toujours facile de savoir ce quil faut faire. Et vous ne lavez pas retrouve ?

    Non. Je lui ai crit que je descendrais au Saint-Mark, quelle vnt my voir, mme si elle navait pas lintention de revenir avec moi la maison. Elle nest pas venue. Jattends depuis trois jours. Elle ne ma pas envoy un mot.

    Spade hocha la tte. Plus que jamais semblable un Satan blond, il frona les sourcils, dun air apitoy et serra les lvres.

    Ctait horrible, reprit Miss Wonderly, sefforant de sourire. Je ne pouvais rester l attendre indfiniment sans savoir ce qui lui tait arriv. (Elle frissonna.) Je ne connaissais quune

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  • adresse : poste restante. Jcrivis une autre lettre et, hier aprs-midi, je demeurai la poste jusquau soir. Elle ne vint pas. Jy suis retourne ce matin : je nai pas vu Corinne, mais jai vu Floyd Thursby.

    Spade hocha de nouveau la tte. Il ne fronait plus les sourcils. Son visage marqua soudain une vive attention.

    Il na pas voulu me dire o tait Corinne, reprit-elle. Il prtend quelle est heureuse. Comment y croire ? Il ne pouvait me dire autre chose, nest-ce pas ?

    Sr ! approuva Spade ; mais ce peut tre vrai !

    Je lespre, je lespre ardemment, sexclama-t-elle. Mais je ne puis retourner ainsi New-York, sans lavoir vue, sans lui avoir au moins parl au tlphone. Il a refus de me mener vers elle. Il a dit quelle ne voulait pas me voir. Je ne puis y croire. Il a promis de lui dire quil mavait vue. Il lamnera au Saint-Mark, ce soir... si elle consent laccompagner. Mais il prtend quelle ne voudra pas et quil viendra seul. Il...

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  • Elle sinterrompit brusquement et porta la main sa bouche. La porte du bureau venait de souvrir.

    Lhomme qui avait ouvert la porte fit un pas en avant, dit : Oh, pardon ! , ta son chapeau et recula.

    a va, Miles, dit Spade ; entre. Miss Wonderly, je vous prsente Mr. Archer, mon associ.

    Miles Archer repoussa le battant vitr et sinclina en souriant devant Miss Wonderly. Il eut un geste vague et poli de la main qui tenait son chapeau. Archer tait de taille moyenne, solidement bti, large dpaules, le cou pais, la mchoire lourde, le teint ros ; ses cheveux grisonnaient aux tempes. Il paraissait g dun peu plus de quarante ans, comme Spade semblait avoir, de peu, dpass la trentaine.

    La sur de Miss Wonderly, dit Spade, a quitt New-York avec un certain Floyd Thursby. Le couple est ici. Miss Wonderly a vu Thursby : elle a un rendez-vous avec lui, ce soir. Peut-tre amnerait-il la jeune sur. Ce nest pas probable.

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  • Miss Wonderly voudrait que nous retrouvions la jeune fille et la ramenions chez elle. Cest cela, nest-ce pas ? dit-il, tourn vers Miss Wonderly.

    Oui, rpondit-elle dune voix peine distincte.

    Lembarras que lattitude souriante de Spade avait peu peu dissip marquait de nouveau le visage de la jeune fille. Elle baissa les yeux et regarda fixement le sac quelle serrait dans ses mains gantes.

    Spade cligna de lil vers son associ.Miles Archer savana et se tint debout au

    coin du bureau. Tandis que Miss Wonderly considrait son sac, il lexamina. Son regard descendit du visage jusquaux pieds, et remonta lentement. Puis, Archer se tourna vers Spade et eut une moue dapprciation, comme un sifflement admiratif mais silencieux.

    Spade, les mains poses plat sur les bras de son fauteuil, leva deux doigts de la main gauche en un signe bref davertissement.

    Ce sera trs facile, dclara-t-il. Un homme

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  • lhtel, ce soir, pour filer Thursby quand il partira ; il nous mnera ainsi lendroit o se cache votre sur. Si elle vient et consent demeurer avec vous, tant mieux. Sinon, je veux dire si elle refuse de quitter Thursby aprs que nous laurons retrouve, nous chercherons un moyen darranger laffaire.

    Oui, approuva Archer dune voix lourde et rauque.

    Miss Wonderly leva la tte et regarda Spade. Elle fronait les sourcils.

    Oh, soyez trs prudents ! dit-elle dune voix tremblante. Jai peur de lui, de ce quil pourrait tenter contre elle. Elle est si jeune.

    Spade sourit et tapota doucement le bras de son fauteuil.

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