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  • Daniel Dayan$

    Les mystres de la rception

    Ethnologues, missionnaires, ventriloques

    L'identit du groupe repose, pour une part non ngligeable, sur des stratgies

    d'exclusion. Quand ce groupe est un public, ces stratgies se traduisent de faonspcifique. H s'agit, en effet, moins d'exclusion que de rsistance l'inclusion. On

    marque une curieuse impatience devant la culture des autres lorsque ces autres vous

    menacent de vous englober dans un nous dont vous ne voulez pas. Comme les

    odeurs et les bruits de voisins par trop diffrents, la tlvision reprsente l'rruptiond'une culture drangeante dans un espace d'intimit. Elle provoque un rejet proche duracisme de voisinage : le poste de tlvision, comme la cage d'escalier, constitue un

    espace de cohabitation... et, comme la cage d'escalier, il suscite des fantasmes de

    contamination, des craintes focalses sur l'impuret des mlanges : mlanges de

    cultures, mlanges de genres, mlanges de publics.Si le spectre de cette contamination tente dtre exorcis dans des missions l'intitul

    significatif ( Bouillon de culture ), il n'en reste pas moins qu'une sgrgation seproduit entre deux grands types de public, sgrgation particulirement visible dans les

    missions de plateau o ces publics sont exhibs. Dans certaines missions, les

    participants sont quips d'un micro-cravate , discrtement gliss au revers de leurveston. D'autres missions se construisent sur les priples d'un micro brandi,

    dlicatement tenu ou fermement agripp, circulant comme un saint Graal entre les

    participants. Dans les missions micro-cravate , la parole est autorise en

    $ Daniel Dayan est chercheur au Laboratoire Communication et politique du C.N.R.S. Il vient de publier,

    en collaboration avec Elihu Kaiz, Media Events: the Live Broadcasting of History (Cambridge, HarvardU.P., 1992)

  • permanence. Elle constitue un droit indiscutable, droit dont les participants sont censs

    faire bon usage. Dans les missions micro brandi, la parole est concde, toujours surle point dtre retire. Elle ne constitue pas un droit, mais un privilge passager, une

    concession, une marque de bienveillance. La parole dont il s'agit ici est en effet la parole

    des barbares , de ceux que l'institution scolaire n'a pas forms s'exprimer en public

    ou respecter leur tour de parole. Le recul des premires et le progrs des secondes

    suggre que la guerre sourde que se livrent les diffrents publics est sur le point dtregagne .

    Une institution d'ambition universaliste est monopolise par des publies populaires

    dont elle devient progressivement le miroir , provoquant ainsi le ressentiment des

    groupes dpossds, provoquant aussi un rejet de la cohabitation.Dans un phnomne qui reproduit celui de la dsaffection amricaine pour les centresurbains, dsaffection traduite par une fuite perdue vers les banlieues, l'institution

    tlvisuelle explose, se voit soumise un processus de dmembrement menant aux

    ghettos culturels redouts par Dominique Wolton1. Un drame social qui dure

    depuis prs d'un demi sicle est en train de se rsoudre, et de se rsoudre par unschisme. Le grand clivage soulign par Adorno entre une vritable culture de la

    modernit et celle que proposent les industries culturelles se rpte au sein mme"de

    celles-ci. L'enjeu de la modernit ayant perdu de sa centralit1, reste l'affrontemententre le public qui garde le monopole de l'institution scolaire et les autres, en fonction

    desquels il se dfinit.

    Devant le problme pos par l'existence de ces autres publics, de nombreux discours sur

    la tlvision ne font qu'exprimer un sentiment de dpossession. Leur ton imprcatoire

    explique en partie leur succs. Ce sont les versions thoriques d'une querelle de cage

    d'escalier. Il existe cependant d'autres approches moins lies au souci de protger ou demarquer un territoire. Ces approches tentent de proposer une mdiation entre culture

    dominante et publics populaires. Effet se partagent en deux courants. L un est marqu

    par une sensibilit ethnologue l'autre par une ambition pdagogique.

    1 La notion de ghetto culturel renvoie au phddoyer pour une tlvision gnraliste propos par

    Dominique Wolton, 1oge du grandpublic: une thorie crique do la t1vision, Paris, Fiammarion, 1990.La tlvision conirne miroir est analyse par ric Mac dans La tlvision du pauvre. Sociologie dupublic participant , Herms, n 11, 1992 (sous presse).

  • Au nom d'une universalit de principe, le discours pdagogique nie la diffrence des

    publies. Les pdagogues n'ont pas le mauvais got de s'en prendre aux publicspopulaires. Ils s'en prennent aux responsables de leur drliction, dfinissant par l

    mme les spectateurs comme sans dfense, passifs, en qute de protecteurs. Ces

    protecteurs vont alors s'affronter aux producteurs de culture populaire par-dessus la

    tte du public, dans un combat manichen, marqu par un rquisitoire contre les fusses

    croyances. Il s'agit de sauver les spectateurs d leur indignit, mais au prix d'uneconversion e d'une abiuration de leurs gots. Le modle propos pour la rsolution du

    schisme, c'est l'assimilation . Condamnant les abominations du pluralisme,

    l'exhortation des pdagogues tablit qu'en dehors d'une conception normative de la

    culture, il n'y a point de salut. Quant aux publics, ils n'existent qu'en apparence. Cesont autant de fictions produites par le discours de l'industrie, autant de brebisdiscursivement constitues et provisoirement gares. Les pdagogues se comportent ici

    comme des missionnaires et, en tant que tels, ils ne s'intressent pas la rception. Peu

    leur importent, en effet, les dtails du culte, du moment que celui-ci s'adresse des

    idoles.Par contraste avec une telle approche, les 4-tudes de rception qui, elles, partent du

    principe de l'existence de publics ne se contentent pas de parler du public ou au

    nom du public. Elles tentent de faire entendre sa voix car elles sont lies un double

    projet. Projet de connaissance de la culture des autres; projet de reconnaissance, de lalgitimit ou de la validit de cette culture. Etudier la rception, c'est entrer dansl'intimit de ces autres et envisager que les univers de signification qui y sont labors

    puissent dtre caractriss autrement qu'en termes d'alination ou de dficit. L'enieu

    des tudes de rception est dinstaurer entre les cultures propres diffrents types de

    publics le type de communication que les anthropologues tentent de susciter entre

    cultures loignes. La culture qui est celle des critiques et des chercheurs est-elle alorscapable de dpasser son texto-centrisme, sa propension didactique ? Estelle capable,

    comme les cultures europennes ont su le faire face celles qui leur paraissaient le plus

    trangres, de communiquer avec ce qui lui est extrieur, mme au prix d'un

    branlement rflexif de. ses fondements ?Un tel projet - qui se traduit par l'existence mme de l'ethnologie - semble maintenantprendre le pas sur celui des missionnaires. La recherche sur la rception constitue ainsi

    l'un des premiers terrains d'une ethnologie rapproche . Cela ne la met pas au-dessus

    de toute critique. Comme l'ethnologe lointaine , l'ethnologie rapproche , est

  • pourvoyeuse de mythes, susceptible d'daliser son objet, de produire une visiondyllique des publics populaires, de procder sur eux aux retouches embellissantes"quicontriburent discrditer de trop fameuses recherches sur Samoa. Au purgatoire des

    ethnographes, John Fiske rejoindra dtre un jour Margaret Mead. Face au public detlvision, il y a des missionnaires, il y a des ethnologues, mais, pour reprendre les

    termes mmes de Fiske, il y a aussi des bardes2.

    Cet article part de la volont de comprendre et de reconstituer la dmarche de ceux quison ici dsigns comme des ethnologues . Sou cieux de donner la parole au public,

    ceux-c reconnaissent tout autant la multiplicit -de! formes que peut prendre cette parole

    que le: limites d'une telle pluralit. Cette position nuant ce les amne se dissocier la

    fois des thorie! qui dplorent les effets homognisants lis 1, une toute-puissance

    suppose des programme: et de celles qui, posant en principe l'immunit du rcepteur tout effet induit par les mdias proclament la diversit infinie des interprtations.

    Concrtement, il aborde deux questions.

    La premire est celle de la production du sens par les tlspectateurs. Le problme estici: d'valuer les apports des nombreux travaux o ont tent d'explorer l'espace

    mystrieux que s'tend entre texte et lecteur. Pour rendre compte de leur succs - ou de

    leur chec -, il n'est pas inutile de fouiller dans les bagages - conceptuels, idologiques,

    mthodologiques - des explorateurs.

    La seconde est celle de la production ou de la constitution de ces publics eux-mmes.

    Ces publics existent-ils ailleurs que dans la tte - ou dans les crits - des chercheurs ?

    S'ils existent, de tels publics sont-ils au courant de leur propre existence ? Entre ceux

    qui croient au public et ceux qui n'y croient pas s'instaure ici un dbat dont il est facile

    de rsumer l'enjeu: en donnant la parole au public, les tudes sur la rception font-ellesautre chose que de la ventriloquie ?

    2 John Fiske, j. Hartley, - Bardic Television , in Rea ding Television, Londres, Methuen, 1978.

  • Les bagages des explorateurs

    Le modle texte-lecteur

    Proposer un discours sur les mdias sans rien savoir du sens que prennent les missionspour leurs spectateurs, c'est se priver du maillon essentiel des processus qui mnent

    leurs effets . C'est aussi croire qu'il est possible d'tudier des organisations

    mdiatiques en faisant abstraction de leur finalit.