rapport de l’épreuve de dissertation du concours … · histoire. Écrit . Épreuve commune ....

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Histoire Écrit Épreuve commune Sujet : Obstacles et oppositions aux unités allemande et italienne (1815-1871) Pour la septième année consécutive, l’épreuve écrite d’histoire s’est déroulée dans le cadre de la Banque d’épreuves littéraires commune aux Écoles normales supérieures (ENS, ENS de Lyon, ENS de Cachan), à l’École des chartes et à d’autres grandes écoles désireuses de sélectionner pour leur propre oral des candidats au niveau reconnu. Le jury, largement remanié par rapport à l’année précédente , était constitué de 48 correcteurs agréés par l’ENS de la rue d’Ulm (22), l’ENS de Lyon (22) et l’École des chartes (4). Ils ont été répartis en 24 binômes ayant pour tâche d’assurer à chaque copie une correction fondée sur les recommandations précises données par les directions des trois écoles précitées, et les courbes de ces binômes ont été harmonisées entre elles, afin de garantir autant que possible le caractère à la fois équitable et sélectif de l’épreuve. Le nombre de candidats ayant composé est passé de 4675 en 2015 à 4779, soit une augmentation de 2,2 %. La moyenne générale des notes a été de 9,91 (9,80 en 2015). Les notes inférieures à 6 ont représenté 13 % du total des copies (15,3% en 2015), contre 34,6% pour celles allant de 6 à 9 (32,9% en 2015), 30,9% pour celles entre 10 et 13 (32 % en 2015) et 20% pour les notes égales ou supérieures à 14 (19,6% en 2015), un peu plus de la moitié des candidats obtenant donc une note supérieure ou égale à 10. Près de 9% des copies (9,4 % en 2015) ont été not ées entre 16 et 20. La moyenne s’approche de 10, les candidats très faibles, ou ayant abandonné dès la première heure, restent très minoritaires, et la montée, observée lors des derniers concours, de la proportion des copies notées entre 1 et 5 a été enrayée cette année. « Obstacles et oppositions aux unités nationales italienne et allemande, 1815-1871 » : le sujet ne pouvait pas prendre les candidats au dépourvu, puisque les bornes chronologiques correspondaient au programme sur lequel ils avaient travaillé toute l'année, et que le cadre géographique était resserré à l'Allemagne et à l'Italie, laissant de côté la question si complexe des nationalités à l'intérieur de l'empire d'Autriche En revanche, il est possible qu'il en ait dérouté plus d'un, dans la mesure où, quoique faisant référence à des événements et des processus bien connus, il obligeait à les considérer un peu autrement. Nous avons souhaité privilégier les copies qui sauraient allier les connaissances précises et la réflexion, en somme celles qui avaient le mieux saisi la spécificité du travail de l'historien, quelle que soit par ailleurs leur vocation et l'option choisie au concours. Il ne s'agissait pas en effet de retracer, même de manière critique, en insistant sur la part d'arbitraire et de construction culturelle (cf. E. J. Hobsbawm et A.-M. Thiesse, souvent cités), les processus qui avaient mené en définitive à la formation de deux « Etats-nations » qui, quoiqu'imparfaits (et cela a été trop rarement expliqué en conclusion) pourraient passer pour des préfigurations de l'Allemagne et de l'Italie d'aujourd'hui. Il fallait au contraire insister sur les pesanteurs, les inerties, les résistances et les difficultés de ces processus que les historiographies anciennes, d’inspiration nationaliste, l ibérale et même marxiste, ont longtemps décrits comme une voie royale vers la modernité historique. Naturellement ces obstacles et ces résistances ont fini par céder, et on a été un peu plus indulgent pour les dernières parties de devoir qui, la fatigue aidant et le temps pressant, retombaient dans l'ornière du récit après avoir compris, et longtemps su, l'éviter au profit d'une bonne description des obstacles et d'une analyse des forces qui s'opposaient aux unités. Mais la question était bien là : de quelle nature étaient les obstacles qui rendaient en 1815 très improbable, sinon impensable, la constitution de vastes ensembles étatiques dans l'Allemagne morcelée en une quarantaine d'Etats, principautés et villes libres, et dans la péninsule italienne, dont tout le monde sait (et déjà à l'époque) que Metternich la qualifiait de simple « expression géographique » ? Comment ces obstacles, sur lesquels pouvaient espérer s'appuyer les adversaires des mouvements nationaux, se sont-ils amenuisés ? Puis quels étaient ces adversaires (qui ne se résument pas, très loin de là, à l'empire d'Autriche toujours mentionné, puis au second Empire français à peine évoqué) ? Sur quels milieux sociaux, sur quelles institutions pouvaient-ils compter ? Quelles étaient les valeurs qui les animaient, les intérêts qui les menaient, les mentalités qui les caractérisaient ? Quels étaient leurs forces et leurs moyens d'action ? Puis en quoi ces oppositions ou ces résistances ont-elles pu influer sur les processus d'unité ? A-t-il fallu leur faire des concessions et lesquelles ? Qu'ont-elles, en définitive, pu léguer aux Etats-nations bien imparfaits de 1871 ? École normale supérieure de Lyon - Concours d'entrée - Rapport 2016 p.1 sur 16

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  • Histoire

    crit

    preuve commune

    Sujet : Obstacles et oppositions aux units allemande et italienne (1815-1871)

    Pour la septime anne conscutive, lpreuve crite dhistoire sest droule dans le cadre de la Banque dpreuves littraires commune aux coles normales suprieures (ENS, ENS de Lyon, ENS de Cachan), lcole des chartes et dautres grandes coles dsireuses de slectionner pour leur propre oral des candidats au niveau reconnu. Le jury, largement remani par rapport lanne prcdente, tait constitu de 48 correcteurs agrs par lENS de la rue dUlm (22), lENS de Lyon (22) et lcole des chartes (4). Ils ont t rpartis en 24 binmes ayant pour tche dassurer chaque copie une correction fonde sur les recommandations prcises donnes par les directions des trois coles prcites, et les courbes de ces binmes ont t harmonises entre elles, afin de garantir autant que possible le caractre la fois quitable et slectif de lpreuve.

    Le nombre de candidats ayant compos est pass de 4675 en 2015 4779, soit une augmentation de 2,2 %. La moyenne gnrale des notes a t de 9,91 (9,80 en 2015). Les notes infrieures 6 ont reprsent 13 % du total des copies (15,3% en 2015), contre 34,6% pour celles allant de 6 9 (32,9% en 2015), 30,9% pour celles entre 10 et 13 (32 % en 2015) et 20% pour les notes gales ou suprieures 14 (19,6% en 2015), un peu plus de la moiti des candidats obtenant donc une note suprieure ou gale 10. Prs de 9% des copies (9,4 % en 2015) ont t notes entre 16 et 20. La moyenne sapproche de 10, les candidats trs faibles, ou ayant abandonn ds la premire heure, restent trs minoritaires, et la monte, observe lors des derniers concours, de la proportion des copies notes entre 1 et 5 a t enraye cette anne.

    Obstacles et oppositions aux units nationales italienne et allemande, 1815-1871 : le sujet ne pouvait pas prendre les candidats au dpourvu, puisque les bornes chronologiques correspondaient au programme sur lequel ils avaient travaill toute l'anne, et que le cadre gographique tait resserr l'Allemagne et l'Italie, laissant de ct la question si complexe des nationalits l'intrieur de l'empire d'Autriche En revanche, il est possible qu'il en ait drout plus d'un, dans la mesure o, quoique faisant rfrence des vnements et des processus bien connus, il obligeait les considrer un peu autrement. Nous avons souhait privilgier les copies qui sauraient allier les connaissances prcises et la rflexion, en somme celles qui avaient le mieux saisi la spcificit du travail de l'historien, quelle que soit par ailleurs leur vocation et l'option choisie au concours.

    Il ne s'agissait pas en effet de retracer, mme de manire critique, en insistant sur la part d'arbitraire et de construction culturelle (cf. E. J. Hobsbawm et A.-M. Thiesse, souvent cits), les processus qui avaient men en dfinitive la formation de deux Etats-nations qui, quoiqu'imparfaits (et cela a t trop rarement expliqu en conclusion) pourraient passer pour des prfigurations de l'Allemagne et de l'Italie d'aujourd'hui. Il fallait au contraire insister sur les pesanteurs, les inerties, les rsistances et les difficults de ces processus que les historiographies anciennes, dinspiration nationaliste, librale et mme marxiste, ont longtemps dcrits comme une voie royale vers la modernit historique. Naturellement ces obstacles et ces rsistances ont fini par cder, et on a t un peu plus indulgent pour les dernires parties de devoir qui, la fatigue aidant et le temps pressant, retombaient dans l'ornire du rcit aprs avoir compris, et longtemps su, l'viter au profit d'une bonne description des obstacles et d'une analyse des forces qui s'opposaient aux units. Mais la question tait bien l : de quelle nature taient les obstacles qui rendaient en 1815 trs improbable, sinon impensable, la constitution de vastes ensembles tatiques dans l'Allemagne morcele en une quarantaine d'Etats, principauts et villes libres, et dans la pninsule italienne, dont tout le monde sait (et dj l'poque) que Metternich la qualifiait de simple expression gographique ? Comment ces obstacles, sur lesquels pouvaient esprer s'appuyer les adversaires des mouvements nationaux, se sont-ils amenuiss ? Puis quels taient ces adversaires (qui ne se rsument pas, trs loin de l, l'empire d'Autriche toujours mentionn, puis au second Empire franais peine voqu) ? Sur quels milieux sociaux, sur quelles institutions pouvaient-ils compter ? Quelles taient les valeurs qui les animaient, les intrts qui les menaient, les mentalits qui les caractrisaient ? Quels taient leurs forces et leurs moyens d'action ? Puis en quoi ces oppositions ou ces rsistances ont-elles pu influer sur les processus d'unit ? A-t-il fallu leur faire des concessions et lesquelles ? Qu'ont-elles, en dfinitive, pu lguer aux Etats-nations bien imparfaits de 1871 ?

    cole normale suprieure de Lyon - Concours d'entre - Rapport 2016 p.1 sur 16

  • Des plans thmatiques taient envisageables, et ceux qui ont su les justifier et les mener bien n'ont pas t pnaliss ; mais sans surprise, la plupart des copies ont choisi un plan chronologique, en gnral autour de trois moments, l'ordre de Vienne, le printemps des peuples, la ralisation des units (la place et la manire d'aborder les vnements de 1830-34 pouvant videmment varier). La difficult tait cependant dans la dimension comparatiste implicite du sujet : obstacles et oppositions taient-ils exactement les mmes de part et d'autre des Alpes ? Il s'agissait donc d'articuler, et non pas de seulement de juxtaposer, les dveloppements consacrs aux espaces germanique et italien : d'o la ncessit, qu'il faut encore rappeler aux candidats, de trs soigneusement prparer son plan et de bien choisir les exemples que l'on compte dvelopper avant d'entreprendre la rdaction du devoir : il ne s'agit pas d'une perte de temps, bien au contraire. Enfin, si cette comparaison entre les processus d'unit nationale en Italie et en Allemagne n'a pas fait l'objet de rflexions dans le cours du devoir, elle devrait intervenir dans la conclusion ( prparer elle aussi trs soigneusement, sous peine de devoir dans la panique rsumer maladroitement ce qui a t parfois bien mieux dit auparavant). Les correcteurs doivent regretter que la plupart des devoirs ne l'aient pas vraiment fait, pas plus qu'ils n'ont song prolonger les rflexions jusqu'au vingtime sicle, voire au vingt-et-unime. Il y a naturellement, et heureusement, quelques exceptions.

    Il convenait donc de rappeler l'ordre tabli par le congrs de Vienne, et pour cela il fallait d'abord dcrire l'agencement territorial et politique complexe qui caractrisait l'espace germanique (juxtaposition de territoires et d'Etats trs diffrents, lis en une confdration qui servait essentiellement d'assurance mutuelle contre les rvolutions , en permettant l'intervention militaire des Etats les plus puissants pour rprimer les dsordres ventuels, comme ce fut le cas en 1830-31) ; faire de mme pour l'Italie, en soulignant la force de la position autrichienne dans la pninsule, directement ou indirectement. Tout ceci ne peut se faire de faon abstraite : on attend des dates, des faits, des noms (par exemple ceux de souverains, ou d'Etats), et la preuve que le candidat a une connaissance minimale de la gographie, qu'il ne place pas, comme cela s'est vu, hlas, Prague en Italie du nord et Naples en Sicile

    Cet ordre tait solide, et il faut se demander pourquoi. D'une part rappeler la place au dpart crasante en Allemagne, un peu moins en Italie, des campagnes autant dmographiquement qu'conomiquement. Ces campagnes taient gnralement domines par les grands propritaires, le plus souvent nobles, qui revenaient encore, l'est de l'Elbe notamment, des pouvoirs trs tendus. Les mentalits et valeurs fodales taient encore trs prgnantes : fidlit, dvouement et obissance aux suprieurs primaient sur les valeurs des Lumires. Quant au prince, il ne peut qu'tre bon, au pire mal conseill : Ferdinand d'Autriche, pour le moins simplet, tait chri de ses sujets parce que bienveillant (der Gtige). Cela n'a rien voir avec sa nationalit , la majorit des savoyards est ainsi parfaitement loyale au roi de Sardaigne, et jusqu'en 1837 les hanovriens leur dynastie, qui pourtant rgne Londres et est de plus en plus anglaise

    De plus, curs ou pasteurs prchaient aux humbles l'obissance la volont divine, sous la forme de l'ordre tabli ou rtabli aprs le dpart de ces mcrants de Franais. Les souverains luthriens taient ipso facto la tte de leur Eglise. L'Eglise catholique tait spcialement hostile la rvolution (et la nation est une notion rvolutionnaire) vue comme spoliatrice (biens nationaux) et perscutrice (Pie VII). Ne surestimons donc pas les tensions nes en Allemagne du passage de certaines populations sous l'autorit de monarques d'une autre confession (ainsi dans la Rhnanie catholique rattache la trs protestante Prusse).

    Il faut surtout rappeler que les espaces germanique et italien sont encore de vritables marqueteries humaines et culturelles : la diversit linguistique est considrable, la langue crite plus tard dite nationale n'tant parle que par une part minime de la population. Le haut-allemand, langue de la bible de Luther, est au moins compris de la plupart des habitants de l'espace germanique, d'ailleurs mieux alphabtiss que ceux de la pninsule. La langue de Dante n'est connue que d'troites lites, et parle couramment par moins de 5% des habitants de la pninsule. Ceci tait gnralement su des candidats. En revanche, deux autres aspects ont t peu dvelopps : la force des traditions politiques locales (on ne peut se rduire au campanilisme ce qui oppose la Sicile Naples, ou Berlin aux villes rhnanes ou hansatiques) et l'troitesse des horizons, non seulement dans la paysannerie, mais mme au sein des bourgeoisies commerantes. Un bourgeois de Cologne, Pierre Ayoberry y insistait, tait d'abord un notable local, soucieux des intrts de sa ville. Ajoutons le cloisonnement de l'espace par la multiplicit des frontires, des postes de douane, des pages, la varit des mesures et des monnaies Tout ceci a t trop peu dvelopp.

    Jusqu' la fin des annes 1830, la faiblesse des mouvements qui ont pour perspective la construction des units nationales est donc beaucoup plus grande que ne le laisserait penser la lecture de la plupart des copies, prolixes sur les carbonari, les Burschenchaften Ce sont d'troites minorits, que l'excellente police de Metternich surveille attentivement ; il arrive que l'ordre soit troubl quelque temps mais l'intervention des troupes autrichiennes, parfois prussiennes, en vient rapidement bout.

    Au printemps 1848, l'effondrement de l'ordre ancien fut pourtant spectaculaire : comme si toutes les oppositions, voire tous les obstacles aux aspirations nationales avaient disparu en un clin d'il, aprs celles de Palerme et Naples en janvier, en mars les rvolutions de Vienne, Berlin, Munich, Prague, Venise, les cinq journes de Milan Le rve d'une Italie dbarrasse des tedeschi , runie en une sorte de confdration prside par Pie IX dont l'lection avait soulev tant d'espoirs Le rve d'une nation allemande enfin unifie

    cole normale suprieure de Lyon - Concours d'entre - Rapport 2016 p.2 sur 16

  • se donnant librement une constitution s'incarne dans l'lection dmocratique du parlement de Francfort. Semblaient triompher les idaux nationaux et libraux, inlassablement propags dans la langue nationale par la presse malgr la censure, les associations (Vereine de chant choral, de gymnastique ou de tir), la littrature et la posie, le thtre et l'opra Tous les espoirs semblaient permis, car, aprs avoir accept une constitution, Frdric-Guillaume IV arborait les couleurs noir-rouge-or et Charles-Albert dclarait la guerre l'Autriche, l'Italie se ferait d'elle-mme .

    En dix-huit mois peine tout s'effondre. Le roi de Prusse a refus la couronne de pavs que lui avaient propose les dputs du parlement de Francfort, et celui-ci s'est dissout ou a t dispers ; les rpublicains de Bade et du Palatinat ont t crass par l'arme prussienne ; la chute de Venise l'unit italienne n'a pas progress d'un iota, l'Autriche domine nouveau la pninsule, les troupes franaises ont rtabli le Saint-Pre Rome et l'ordre absolutiste semble rgner comme avant.

    Bien ou mal, ce rcit a t fait dans la plupart des copies. Mais ce n'tait pas l'essentiel, dans la perspective du sujet : il fallait rflchir aux causes de l'chec des mouvements nationaux. Pourquoi tous les obstacles n'ont-ils pu tre levs, pourquoi leurs adversaires ont-ils t les plus forts ? Quatre facteurs devaient tre dgags.

    D'abord, l'indiffrence de la paysannerie. Certaines campagnes ont t trs agites, mais pour des objectifs qui n'avaient rien voir avec l'mancipation nationale. Ce qui mettait les paysans en mouvement, sauf trs localement, c'tait la question des droits fodaux ou de la corve. Une fois ces concessions prcipitamment faites par les souverains, les masses paysannes se dsintressent des vnements, et mme en Italie du nord, de la guerre nationale .

    Ensuite, la division des rvolutionnaires. L'effondrement des autorits traditionnelles a laiss le champ libre spcialement en Allemagne, l'affirmation de revendications sociales, celles des travailleurs des villes, ouvriers et artisans, qui parfois mettent en cause la rpartition des richesses et la proprit, mais qui surtout n'ont aucun got pour le libralisme conomique des lites locales. D'o des heurts entre les milices bourgeoises (ou estudiantines) et des manifestants ou des chmeurs employs dans des ateliers municipaux. Aussi les enjeux nationaux risquent-ils d'apparaitre moins importants aux yeux des possdants, et le rtablissement de l'ordre (mme par l'arme) plus urgent A ce propos, rappelons que dans ces affrontements de classe Marx et Engels (dont il a t souvent question dans les copies) n'ont eu pratiquement qu'un rle de tmoin

    Il faut en troisime lieu souligner qu' l'usage, une partie des projets politiques antrieurs s'avrent peu praticables. La solution no-guelfe qui avait la faveur de la plupart des patriotes modrs italiens depuis quelques annes perd tout son sens ds lors que Pie IX refuse la croisade anti-autrichienne. Le parlement de Francfort na pas autorit sur les forces armes qui pourraient soutenir les habitants du Schleswig-Holstein insurgs contre le Danemark ; la constitution monarchique- acheve, il dpend en fait de lacceptation ou du refus par le roi de Prusse de la dignit impriale. Dautre part, les ambiguts mmes de lide nationale se rvlent au grand jour : les Polonais de Prusse (ou du moins les grands propritaires nobles) ont toute leur place dans une monarchie de droit divin mais nappartiennent pas plus la nation allemande que les Tchques, pris dlire des dputs lassemble de Francfort et qui ont nettement refus Et, inconscience ou chauvinisme, ce mme parlement salue lcrasement des rvolutionnaires praguois (tchques mais aussi allemands !) par Windischgraetz puis les victoires de Radetzky. Somme toute, ds quil sagit de construire un Etat, se posent des problmes institutionnels complexes, outre ceux des frontires et des minorits nationales, quoi les libraux et les rvolutionnaires romantiques navaient gure rflchi

    Enfin, il faut bien constater que, ds lors quon en venait aux armes, llment dcisif a t lefficacit et la loyaut des forces armes, et de leurs officiers, nobles et lis au souverain par un serment de fidlit. Un instant branle au printemps 1848, cette puissance des forces de lancien rgime naurait pu tre contrebalance que par une intervention franaise quoi Lamartine stait ds le dpart refus et qui naurait pas t bien accueillie au del du Rhin. La rpublique romaine a eu quelques mois pour construire une petite et valeureuse arme, avec Garibaldi ; mais larme franaise la vaincue (non sans mal). Les troupes badoises passes la rvolution nont pas fait le poids face aux prussiens. Mais quoi quil en soit, ne pas oublier le dploiement de violence qui accompagne ce retour lordre : Haynau surnomm la hyne de Brescia ; Robert Blum fusill Vienne, aprs que les faubourgs de la ville insurge ont t livrs la soldatesque, les dizaines de milliers de Badois fuyant la rpression prussienne Terroriser pour effacer le souvenir de la rvolte, exorciser les aspirations nationales et rtablir le pouvoir des princes.

    Le Pimont avait chou en 1848 et 1849 et, confronte aux menaces autrichiennes la Prusse avait d renoncer reconfigurer son profit la confdration germanique lautomne de lanne suivante (reculade dOlmtz) Pourtant le processus dunification politique sest finalement effectu au profit de ces deux monarchies et assez rapidement : lessentiel est ralis en 1859-60 pour lItalie, mme sil faut une dcennie pour le parachever ; tout prend moins de cinq annes en Allemagne (1866-71). Il faut faire la part de lexceptionnelle clairvoyance et intelligence politique de Cavour et de Bismarck, bon gr mal gr soutenus par leurs souverains respectifs ; mais la facilit du processus, la brivet des guerres et leur cot humain plutt

    cole normale suprieure de Lyon - Concours d'entre - Rapport 2016 p.3 sur 16

  • modr ( part la guerre de 1870-71) font supposer que la plupart des obstacles envisags prcdemment staient effacs, et que les oppositions avaient beaucoup perdu de leur vigueur.

    Faire la part dabord, trs sous-estime dans les devoirs, de la modernisation conomique. Le Pimont est, avec la Lombardie-Vntie, lavant-garde de la rvolution industrielle en Autriche. Il est clair que les bourgeoisies locales ne peuvent voir que dun bon il la constitution dun vaste march italien unifi (lois, douanes et monnaie commandes de lEtat) Mais au moment de lunit, presque tout restait faire, commencer par un rseau national de chemins de fer. En Autriche, les annes 1850-1860 sont marques par un essor conomique qui renforce considrablement la puissance industrielle de la Prusse. Mais lessentiel est ici la constitution du march national, pralable lunit : le Zollverein (1834) est une initiative de la Prusse qui en avait besoin pour relier ses possessions rhnanes au cur de lEtat, mais il a trs vite englob lessentiel des Etats allemands, y compris ceux du sud catholiques, hormis lAutriche ultra-protectionniste dune part, les villes hansatiques et le Hanovre libre-changistes de lautre. Or dans les annes 1850 la Prusse parvient viter la dissolution du Zollverein dans une Mitteleuropa domine par lAutriche, et un peu plus tard intgrer les Etats du nord par un tournant libre-changiste. Limportance de cette unification douanire tient au fait quelle est couple avec le dveloppement trs rapide du rseau ferr depuis le dbut des annes 1840 (Cologne est ainsi relie Anvers et Berlin ds 1847), ce qui assure en outre la solidarit conomique et dmographique des diffrentes parties de la monarchie prussienne. A linverse, le rseau ferr autrichien reste trs mal reli lespace conomique petit-allemand .

    Venons-en aux facteurs politiques. Les monarchies prussienne et sarde peuvent toujours compter sur des loyauts dynastiques traditionnelles (Bismarck na jamais eu en vue que la grandeur de la Prusse et de son suzerain) mais elles ne sont plus entraves par des considrations sentimentales comme au temps de la sainte-Alliance : Victor-Emmanuel II, bon catholique dailleurs, annexe sans barguigner les Etats pontificaux au risque de lexcommunication ; et lannexion du Hanovre ne pose aucun problme moral Bismarck le rvolutionnaire blanc . Ce quon appelle la Realpolitik.

    Elles ont aussi su rallier les dus de lchec de 1848, car, contrairement lAutriche, toutes deux sont demeures des monarchies constitutionnelles : une partie des citoyens est convoque rgulirement lire une assemble non dpourvue de pouvoirs, notamment financiers ; en imposant au roi une lecture parlementaire du Statuto, Cavour comble les vux des lites librales de toute la pninsule. Et, en dpit des provocations du chancelier de fer, les libraux allemands runis dans le Nationalverein n'auront pas trop de mal accepter que la Prusse fasse l'unit son profit. Quant aux dmocrates trs affaiblis par la rpression, ils sont neutraliss par l'habilet de Bismarck, qui promet un Reichstag lu au suffrage vritablement universel. Mme les milieux ouvriers socialistes ne sont pas insensibles aux perspectives qu'ouvre l'unit (facilit de circulation, lgislation uniforme et assez favorable aux associations, reconnaissance du droit de coalition) En Italie l'chec obstin des insurrections mazziniennes oblige ceux qui rvent de secouer le joug de l'Autriche et des pouvoirs ractionnaires transiger avec la monarchie de Savoie. La Societ nazionale, encourage en sous-main par Cavour, finance l'expdition des Mille et Garibaldi, devenu matre de Naples, est assez conscient des faiblesses des rvolutionnaires et de la fragilit de l'unit pour accepter la solution pimontaise. Ajoutons que toutes les rgions runies au nouveau royaume d'Italie l'ont t officiellement aprs plbiscite au suffrage universel (masculin). Enfin, il faut faire la part de l'effondrement des forces de l'Ancien rgime. Bien que prive du soutien russe aprs la guerre de Crime, l'Autriche est encore un adversaire redoutable en 1859, et seule l'intervention franaise permet de lui arracher la Lombardie ; mais elle s'enfonce ensuite dans la crise financire et politique. La guerre austro-prussienne de 1866 voit Sadowa le triomphe d'une arme plus mobile, mieux quipe et mieux commande. Les Bourbons de Naples, allis les plus importants de l'Autriche dans la pninsule, sont affaiblis par la dissidence traditionnelle des Siciliens (qui peuvent compter sur la sympathie des britanniques), et leur pouvoir largement dtest s'vanouit littralement ds que les Mille de Garibaldi franchissent le dtroit de Messine.

    Aprs le choc de 1848, l'Eglise catholique a rpudi toute vellit de conciliation avec le sicle. Avec le Syllabus, elle devient ainsi un repoussoir ou un pouvantail pour tout ce qui tient, peu ou prou, l'esprit des Lumires (et bien sr de la Rforme protestante), libraux et rvolutionnaires, anticlricaux, francs-maons et mme notables catholiques libraux consterns L'Eglise est dsormais hors du sicle : elle boude et affaiblira durablement l'Etat italien, mais en Allemagne du sud et de l'ouest, elle n'a pas eu le temps de mobiliser les fidles contre une unit sous l'gide d'une puissance protestante (mais il aura fallu la guerre, l'agression franaise, pour vaincre les rticences l'unit des opinions publiques et des parlements d'Allemagne du sud). Ceci dit, Bismarck la juge suffisamment dangereuse pour engager contre elle, un peu plus tard, le Kulturkampf.

    La seule opposition interne au processus d'unification vint des paysans des zones les plus attardes de la pninsule italienne : c'est le soulvement connu sous le nom de grand brigandage, dont la rpression exige l'envoi de plus cent mille hommes de la nouvelle arme italienne (1861-65). Mais en dpit de sa grande violence, et des traces laisses dans les mmoires, cet pisode apparat comme marginal : laisss eux-mmes, les paysans ne comptent pas, ne comptent plus

    cole normale suprieure de Lyon - Concours d'entre - Rapport 2016 p.4 sur 16

  • En dfinitive donc, le dernier obstacle aux units a bien t externe : la France de Napolon III, protectrice du pouvoir temporel du Pape, lorgnant maladroitement titre de compensation ou de pourboire sur la rive gauche du Rhin ou le Luxembourg. Grce l'habilet de Bismarck, la dfense du Rhin allemand, thme patriotique popularis au moins depuis les annes 1840, assure dfinitivement le succs du processus unitaire. Mais la revendication, puis l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine ont prolong la guerre aprs Sedan (en dpit des prises de positions courageuses des quelques dputs socialistes allemands), elles expliquent son acharnement et traumatisent une opinion franaise jusque-l sympathique au principe des nationalits .

    Nous avons dit plus haut que les conclusions des devoirs taient rarement la hauteur des attentes des correcteurs ; les raisons en sont faciles imaginer, mais il faut que les candidats y soient spcialement attentifs. Nous ne reviendrons pas sur les remarques faites les annes prcdentes propos de la forme des devoirs, des introductions trop longues, des dveloppements confus, avec dans le pire des cas une syntaxe dfaillante et quantit de termes inappropris Comme le savent nos collgues des classes prparatoires, elles demeurent d'actualit. On regrettera cette anne lemploi abusif, dans nombre de copies, de la notion de nationalisme qui renvoie une forme politique qui nmerge que dans le dernier tiers du XIXe sicle pour dsigner les aspirations lunit nationale de la priode 1830-1870.

    Nous voudrions insister cependant cette anne sur deux points : d'abord, rappelons qu'il est inadmissible de massacrer l'orthographe des noms trangers (ceux de personnages historiques, tel Mazzini, mais aussi d'historiens pauvre Miroslav Hroch !) comme de mal citer dans la langue originelle des phrases clbres : mieux vaut rappeler que Charles-Albert avait dit que l'Italie se fera par elle-mme plutt que d'estropier la formule italienne. Attention ensuite l'utilisation des citations : celles des contemporains des vnements ont toute leur place dans le devoir, soit qu'elles s'intgrent au dveloppement comme preuve ou comme illustration, soit qu'elles introduisent ou concluent la rdaction comme lment de rflexion. Les citations d'historiens du vingtime ou du vingt-et-unime sicle (inutile d'en donner les rfrences exactes) posent d'autres problmes, car elles sont trop souvent l'occasion d'noncer des platitudes, ou utilises comme argument d'autorit Quoi qu'il en soit, il ne nous semble pas souhaitable de commencer un devoir par une citation d'un historien contemporain, puisque celle-ci rsume le plus souvent un dbat, ou le conclut, plutt que de l'ouvrir ce qui doit pourtant tre le but d'une introduction.

    Srie Sciences humaines - spcialit Remarques gnrales

    Comme les annes prcdentes, le jury a class les candidats en utilisant une chelle de notes

    releve et aussi large que possible. La note la plus basse a t de 0,5 et la note la plus leve de 20. La moyenne de l'preuve est de 9,53 et l'cart-type de 3,83. Sur 962 copies, 178 ont t notes 14/20 ou plus, soit 18,6%.

    Si le jury nattendait pas des candidats une connaissance particulire du Discours prononc pour louverture du Lyce, le choix de ce texte ne devait pas surprendre, son auteur Condorcet tant une figure incontournable du paysage intellectuel et politique de la fin du XVIIIe sicle. Cet extrait prsentait lavantage de permettre aux candidats de mobiliser et de valoriser les connaissances acquises au terme dune anne de travail sur la question au programme : Science et socit en France et en Angleterre, 1687-1789 . La lecture en est aise, puisquil ne comporte ni dmonstrations mathmatiques, ni formulations scientifiques pouvant paratre absconses des candidats de formation littraire. Il aborde au contraire de manire trs didactique la question de lutilit de lenseignement des mathmatiques, sinscrivant en cela au cur de la problmatique des liens entre science et socit au XVIIIe sicle. Il nest fait mention que dune seule date, celle de la prononciation de ce discours en public le 15 fvrier 1786 : le commentaire ne requrait donc aucune rudition en matire de chronologie vnementielle. Pour viter la paraphrase et lenchanement de gnralits, il fallait en revanche tre en mesure de fournir des clairages sur la totalit de la priode au programme. Trop de copies se sont interminablement raccroches Newton, figure certes tutlaire, mais dont les travaux taient dj dpasss dans le champ des mathmatiques en 1786.

    Lexercice du commentaire de document mobilise la fois un savoir et un savoir-faire. Compte tenu de lintitul de la question au programme, le jury exigeait des connaissances gnrales solides sur la priode, autant que des lments plus prcis sur lhistoire sociale des sciences. Les candidats devaient tre en mesure dclairer les allusions dun texte parlant finalement davantage de la socit de son temps que de science. Or la majorit a fait preuve dune comprhension par trop superficielle du XVIIIe sicle franais, plus particulirement de lorganisation sociale et ses volutions. En tmoignent les contresens auxquels a pu donner lieu le vocabulaire employ par Condorcet, comme lexpression gens du monde , souvent incomprise. Les correcteurs ont t sensibles aux efforts produits par les candidats pour exploiter leurs connaissances sur les sciences en socit au XVIIIe sicle, au moyen dexemples prcis et souvent pertinents.

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  • En revanche, ils ont regrett quune minorit ait t bien arme sur les volutions dans les diffrents champs scientifiques, en loccurrence ici, les mathmatiques. Des tics dcriture agaants ont t relevs, comme lintentionnalit que certains candidats prtent des notions abstraites (les sciences, les Lumires). Ces raccourcis conduisent prsenter trop souvent les Lumires comme un ensemble cohrent, monolithique, unifi, qui avancerait dans le sens du progrs. De mme, la notion de rvolution scientifique est souvent manie sans nuances, en ngligeant les apports de lhistoriographie rcente. Enfin, si les candidats ont souvent vacu la tlologie de ltude des savoirs, elle rapparat rgulirement dans le domaine politique avec lombre - rtrospective - porte par la Rvolution.

    Sur le chapitre du savoir-faire, comme les annes prcdentes, le jury fait remarquer les difficults subsistant dans lexploitation du paratexte. De trop nombreux candidats savrent incapables den tirer les bonnes informations, voire en dduisent des interprtations fantaisistes. Une note de bas de page avait t rajoute au titre du texte, pour aider les candidats dfinir le Lyce dont il est question, et viter toute confusion avec linstitution napolonienne. Cette prcaution na pas dcourag les erreurs grossires, certains identifiant mme, sans sourciller, le lyce Condorcet Paris. Il y a galement eu des confusions propos de la source, mentionne de manire tout fait classique la fin du texte. Lditeur Didot na rien voir avec le philosophe Diderot, et nest pas non plus lauteur du texte comme le laisse penser ce candidat pour qui Didot est un historien externaliste car son ouvrage permet de porter un regard rtrospectif sur lapport scientifique de Condorcet. Un autre a jug bon de rserver une partie de son dveloppement au contexte de 1847. Ces exemples doivent faire prendre conscience du fait quune mauvaise lecture du paratexte peut gnrer des erreurs mthodologiques et des contresens. Lautre gros cueil reste la mthode du commentaire de document, dont la matrise demeure trop alatoire. Faute de connaissances suffisamment solides et prcises sur le contexte, il tait ais de tomber dans le pige de la paraphrase, et de ne proposer quune lecture suivie. A lautre extrmit du spectre, de nombreuses copies se sont trop affranchies du texte, tendant la rcitation de cours et au placage dlments mal connects au sujet. Ainsi, il manque souvent une mise distance critique des propos de lauteur, et un questionnement pertinent de ses intentions, faute de recul suffisant sur le contexte. Il nen reste pas moins que les candidats dans leur ensemble ont visiblement prpar avec srieux et rigueur la question au programme, 18% ayant obtenu une note suprieure ou gale 13/20. Le jury a eu plaisir lire de nombreuses bonnes copies, bien informes des renouvellements rcents des problmatiques de lhistoire sociale des sciences, et qui sont parvenues expliquer avec finesse et exhaustivit les allusions du texte.

    Pour ne pas alourdir ces rflexions par les invitables remarques de forme, on fera simplement remarquer quont t sanctionnes les copies, trop nombreuses, qui ne respectaient pas les rgles syntaxiques et orthographiques. Adopter un style jargonnant, ampoul ou maill de tics de langage journalistiques ne faisant jamais bon effet, les candidats se prsentant au concours 2017 sont donc invits sexprimer avec clart et prcision, en matrisant le vocabulaire et les notions de base de la priode tudie.

    Proposition de corrig : introduction

    Lintroduction doit livrer des lments permettant dclairer le texte (nature, date, auteur, contexte), en proposer ventuellement une analyse concise, et expliciter un axe de lecture ou problmatique, sans oublier lannonce du plan. Une crasante majorit des candidats na propos que des informations trs vagues sur lauteur, voire pas dinformation du tout. Les rares copies qui ont mentionn les dates dexistence de Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743-1794), ont t valorises, de mme que celles qui ont cit quelques-unes de ses uvres, (par exemple le Tableau historique des progrs de lesprit humain, 1793-94). Le jury regrette aussi que le contexte ait trop souvent t survol ; il ne fallait pas se contenter de rappeler des lments sur lvolution des sciences. Envisager un contexte plus large permettait de mieux mettre en perspective les enjeux du texte.

    Auteur. Pour bien comprendre le texte, il est indispensable de rappeler un certain nombre dlments sur son auteur. Nulle exhaustivit ntait attendue dans la restitution de la biographie de Condorcet, mais le jury a valoris les candidats qui ont t en mesure de rappeler quelques tapes de sa carrire, commence dans les rangs des mathmaticiens spculatifs. Elve de DAlembert, il se distingue trs jeune par un ouvrage remarqu, publi en 1765 sous le titre Essai sur le calcul intgral. En 1769 il devient membre de lAcadmie royale des sciences, avec le soutien de dAlembert ; en 1773 il en est le secrtaire perptuel. Il entre galement lAcadmie franaise en 1782. Condorcet appartient galement de nombreuses socits savantes, scientifiques et littraires. Pur produit du systme acadmique, Condorcet contribue forger une dfinition de la science , soit les disciplines scientifiques domines par les mathmatiques et la physique, qui serait au-dessus, ou du moins bien distincte des arts mcaniques et autres savoirs pratiques. Dans ce texte, Condorcet apporte sa contribution un dbat entam ds le XVIIe sicle sur ce qui dfinit la science par rapport aux autres formes de savoir, et sur les rapports que doivent entretenir les diffrents champs de lentendement humain. Condorcet partage avec ses contemporains la distinction science et pseudoscience, entre science spculative et savoirs daction tels que les sciences de lingnieur. Sensible aux attentes de la socit de son temps, il veut faire saisir au public instruit tout lintrt de faire profiter lconomie ou lart militaire des applications issues de recherches spculatives.

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  • Au tournant de la dcennie 1770, Condorcet sest engag dans laction publique en devenant lun des collaborateurs de son ami Turgot, entr au gouvernement au ministre de la Marine en 1774. Il fait preuve dun intrt croissant pour ce que lon appelle alors les mathmatiques sociales , et travaille en particulier sur lapplication du calcul aux sciences politiques, en tant quInspecteur gnral de la Monnaie. Ses comptences sont aussi requises dans le domaine de la navigation. Il propose la traduction de la Sciencia navalis dEuler et intervient activement dans des recherches sur les canaux, ce qui lui vaut une nomination comme inspecteur de la navigation, aux cts de dAlembert et Bossut. Jusquen 1782, Condorcet poursuit des recherches purement thoriques. A partir de 1783, il prend conscience de ce quil dfinit comme une rvolution des esprits , soit un tournant pratique qui conduit la plupart des savants se lancer dans ltude des applications utiles. La notion dapplication se retrouve frquemment dans les uvres de Condorcet, qui prolonge les rflexions de dAlembert. Le terme semble dabord dsigner les usages que lon peut faire des thories mathmatiques et des mthodes de calcul. Mais en dfinitive, la notion dapplication revt une acception plus large et en vient dsigner, de manire trs gnrale, lusage que lon peut faire dune science donne dans dautres sciences voire dans les arts mcaniques. Durant la dcennie 1780, Condorcet intensifie les critiques sur la socit de son temps : il dnonce lesclavage, le sort infrieur rserv aux protestants et aux juifs, la position dinfriorit systmatiquement confre aux femmes. La Rvolution lui offrira loccasion de poursuivre ses engagements. De nombreux candidats ont projet ce quils savaient de luvre de Condorcet pendant la Rvolution sur les dernires dcennies de lAncien Rgime, do une confusion marque entre dmocratisation et vulgarisation du savoir. Dans ce texte, il nest pas question de proposer un enseignement des mathmatiques pour tous. Lenjeu est plutt la vulgarisation dun champ disciplinaire trs abstrait auprs dun public issu des lites sociales. Nature du document. Il sagit de la retranscription dun discours prononc le 15 fvrier 1786, lpoque de louverture du Lyce (13 janvier 1786) qui sapparente un vnement mondain. Il sagit dun long discours, soigneusement construit et argument, car louverture du Lyce est un vnement de premier plan, intressant des membres de la famille royale et de laristocratie. Trs peu de candidats ont fait remarquer quil tait dusage de publier ce type de discours, soit dans les comptes rendus des acadmies, soit dans les journaux. Il faut signaler le caractre trs norm de ce type dexercice rhtorique. Ds que lon inaugure un quelconque cours public au XVIIIe sicle, il est dusage que lenseignant prsente lassistance son programme de cours, sous forme de leon inaugurale assortie de considrations historiques et philosophiques. On y dfinit les contours disciplinaires de lenseignement, on y insiste sur le profit que ne manquera pas den tirer lassistance. Le plus souvent ces discours, o reviennent rgulirement les notions de progrs et dutilit publique, sont imprims et publis par voie de presse ou sous forme dopuscules, diffuss plus ou moins dexemplaires en fonction de la renomme du cours. Destinataires. La note de bas de page devait permettre aux candidats de comprendre que le discours sadresse un public issu des lites claires, susceptible dassister aux confrences tenues au Lyce. Rares ont t les candidats proposer une rflexion sur les destinataires, mais les meilleures copies ont bien mis en rapport le nouvel tablissement quest le Lyce et les cours publics qui foisonnent Paris dans la seconde moiti du XVIIIe sicle. Contexte. Il ne fallait pas hsiter aller chercher des clefs de comprhension du texte hors de la sphre culturelle et scientifique. Contexte international : en 1786, la France et lAngleterre sont en paix depuis le trait de Versailles de 1783 qui met fin la Guerre dindpendance des Etats-Unis. La normalisation des rapports diplomatiques ne signifie pas la fin des rivalits dans le champ des innovations scientifiques et techniques, bien au contraire. Cette concurrence se voit bien dans lunivers de larostation, les premires expriences de vols en ballon stant droules avec succs en France en 1783. Il est crucial pour le pouvoir dtre en mesure de bnficier des applications pratiques des recherches scientifiques. Contexte culturel, social et conomique : les vingt dernires annes de lAncien Rgime sont particulirement favorables linnovation dans la mesure o samorce la premire rvolution industrielle, dont les effets se font sentir ds les annes 1760 en Angleterre, et plutt dans les annes 1780 en France. Si le poids conomique des lites sociales traditionnelles, tirant plutt leur richesse du foncier, ne se dment pas, mergent des catgories montantes dont Condorcet pressent toute limportance, comme les entrepreneurs inventeurs de machine et autres ingnieurs. Les dcennies 1760-1780 constituent une phase dacclration durant laquelle de nombreux champs scientifiques connaissent des volutions significatives, alors que triomphe lesprit encyclopdiste. Contexte intellectuel propre aux mathmatiques : Les meilleures copies ont replac cet extrait dans un contexte intellectuel particulier : la crise de reprsentation qui affecte les mathmatiques dures dans les annes 1780, surmonte grce la raction utilitariste qui oriente les mathmatiques franaises dans une voie spcifique jusquau premier tiers du XIXe sicle. Ce texte est en effet reprsentatif de la tradition "physicaliste"

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  • des mathmaticiens des Lumires, qui ne se reprsentent pas leur discipline comme un systme autonome mais qui au contraire s'interrogent sur les relations maintenir avec leur objet d'tude initial, le monde physique. A la fin du XVIIIe sicle, les mathmaticiens ont digr les thories de Newton et sont alls beaucoup plus loin dans l'exploration des relations entre le monde physique et les mathmatiques. La mcanique de Newton se fonde sur des constructions gomtriques permettant d'laborer une thorie des forces. Au dbut du XVIIIe sicle, les mathmaticiens, dont Condorcet, conservent des liens troits avec la gomtrie, en explorant largement les pistes du calcul infinitsimal qui permet de rsoudre par les mathmatiques des problmes relatifs la physique, dans le champ de lastronomie mais aussi autour de questions trs concrtes lies l'tude des courbes gomtriques, avec des applications possibles dans le domaine de la marine ou des infrastructures de transport. On s'intresse galement aux mouvements en milieu rsistant (eau, air) ; certains travaux s'attaquent des mouvements trs complexes, comme ceux produits par une corde vibrante. Les mathmaticiens (comme Euler, ou Lagrange) franchissent un seuil dans l'abstraction avec la dfinition de mthodes pour rsoudre des quations diffrentielles de plus en plus complexes. Lagrange est l'un de ceux qui ont pouss de plus en plus loin le processus d'abstraction en transformant la mcanique de Newton en une srie d'quations diffrentielles abstraites (dbut de la dcennie 1780). Beaucoup de mathmaticiens sont alors convaincus que les mathmatiques doivent dvoiler la structure du monde et exprimer le monde physique abstrait, en en formulant une expression universellement applicable. Cette trajectoire dans le champ scientifique au XVIIIe sicle conduit, la fin des annes 1780, une crise de reprsentation des mathmatiques. Leurs contradicteurs reprochent aux mathmaticiens de s'enfermer dans une bulle thorique, dconnecte des ralits physiques. C'est le cas de Buffon ou de Diderot, qui pointent le risque de se livrer un exercice de logique tournant vide, partir d'hypothses identiques mais formules de manire toujours plus complexes. Certains savants, et pas des moindres (Lagrange en tte) s'inquitent eux-mmes de l'cart grandissant entre leurs techniques de plus en plus abstraites et les fondements physiques de la discipline. Comme son mentor d'Alembert, Condorcet est persuad que l'abstraction n'est pas une fin en soi et qu'il est crucial que les mathmatiques conservent un lien troit avec le monde physique. Il montre donc tout l'intrt que les socits peuvent trouver l'tude des mathmatiques dans le champ plus large des sciences physico-mathmatiques, en gardant lesprit les nombreuses applications pouvant contribuer au progrs. Contexte troit : la fondation institutionnelle du Lyce Le jury a t favorablement surpris par un certain nombre de copies qui mentionnaient les origines du Lyce, alors que ce degr de prcision des connaissances ntait pas attendu des candidats. Le Lyce est fond en 1786 pour prendre le relais dun tablissement denseignement libre appel Muse ou Muse de Monsieur. Cette acadmie prive, cre par le physicien et aronaute Piltre du Rozier, succde une Socit apollinienne fonde par la loge maonnique des Neuf-Soeurs. Protg au dbut de sa carrire par le duc de la Rochefoucault-Liancourt, Piltre du Rozier sest vu lguer par ce dernier un cabinet de physique situ dans le Marais. On y enseigne les sciences des aristocrates clairs, partir de dmonstrations exprimentales. Piltre du Rozier est parvenu attirer lattention du comte de Provence (Monsieur, frre de Louis XVI, futur Louis XVIII) et de son pouse, qui deviennent ses protecteurs : il obtient une charge dintendant des cabinets de physique, de chimie et de sciences naturelles de leur maison. Bien que nayant pas lapprobation de lAcadmie des Sciences, le Muse ouvre en 1781 des cours de sciences destins la haute socit et une bourgeoisie aise, dsireuses dacqurir un vernis de culture scientifique. Le financement est assur par des souscriptions qui runissent plus de 400 noms de la cour et de la capitale. La mort de Piltre du Rozier, lors dun vol un ballon qui tourne mal en janvier 1785 (tentative infructueuse de traverse de la Manche depuis Calais), met en pril le fonctionnement du Muse, dautant que laronaute na laiss que des dettes derrire lui en ralisant des investissements coteux de matriel luxueux, et en faisant dmnager les locaux une adresse prestigieuse prs du Palais-Royal. Lintervention du comte de Provence, qui se dclare protecteur perptuit de ltablissement, permet de lui donner un nouveau souffle. Les comtes de Provence et dArtois pongent les dettes, et obtiennent le contrle de ladministration de ltablissement, rebaptis Lyce car on estime que le terme convient mieux un tablissement denseignement. Les finances sont assainies, les frais dinscription augmentent encore. Le but tant de refonder un tablissement de prestige, des objectifs pdagogiques ambitieux sont redfinis partir des principes du Discours prliminaire de dAlembert. Sont proposs six cours publics assurs par des savants issus des rangs de lAcadmie royale des sciences ou dautres acadmies. Monge assure le cours de physique, Condorcet le cours de mathmatique, Fourcroy le cours de chimie, Sue celui danatomie. A noter que sont aussi dispenss des cours dhistoire (Marmontel) et de littrature (La Harpe), disciplines qui ntaient pas reprsentes au Muse. Plusieurs des acadmiciens sollicits prfrent cependant rester en retrait en dirigeant des cours donns par dautres professeurs de leur choix. Cest le cas de Condorcet, qui choisit sur les conseils de Monge le jeune Lacroix pour enseigner les mathmatiques. Celui-ci, g dun peu plus de vingt ans, sest distingu par des observations astronomiques communiques lAcadmie ; il a exerc deux ans lEcole des gardes de la marine de Rochefort avant que son nom ne soit propos par Monge pour relayer Condorcet au Lyce. Dans les annes 1770, le mathmaticien Condorcet a tendu sa rflexion la question de lenseignement scientifique. Louverture du Lyce, lieu de confrences destines aux lites claires, est loccasion pour lui de formuler ses ides dans un discours programmatique. Le discours du 15 fvrier 1786 nonce les motivations

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  • de louverture dun cours de mathmatique, et nonce un plan de cours trs complet qui intgre les calculs de probabilits (appliqus aux jeux de hasard ou aux tables de mortalit). Problmatisation Les candidats pouvaient remarquer deux axes problmatiques : - la mise en scne du savant au service de la socit, qui uvre la diffusion des savoirs grce un effort pdagogique en direction dun public non spcialiste, et combat sans relche toutes les formes de superstitions et dobscurantisme - le discours sur lutilit des sciences. Condorcet prend soin de toujours tablir des passerelles entre thorie et pratiques, entre sciences pures et applications dans le domaine des techniques. Ce discours sinscrit dans la vaste problmatique du rapport entre Etats et sciences lpoque moderne. Lutilit est dfinie comme tout ce qui concourt au bien public, au service de lEtat mais aussi de la socit.

    Le plan propos ci-dessous est une suggestion, dautres solutions restant bien sr possibles. La structure du texte invite dans tous les cas se poser des questions sur les bnficiaires des cours de mathmatiques, sur le contenu de ces cours, et sur ceux qui enseignent au Lyce.

    I. Les enjeux de lenseignement des mathmatiques

    Dans cette partie taient attendues des dfinitions des diffrents champs de savoir apparaissant dans le texte, ainsi que des explications sur les principales volutions constates au XVIIIe sicle. Les meilleures copies se sont distingues par des dveloppements pertinents sur les mathmatiques. 11. De lutilit des sciences physico-mathmatiques

    Les branches du savoir cites dans cet extrait (hydrodynamique, mcanique, astronomie) sont qualifies dans lEncyclopdie de sciences physico-mathmatiques : On appelle ainsi les parties de la Physique, dans lesquelles on runit l'observation & l'exprience au calcul mathmatique, & o l'on applique ce calcul aux phnomnes de la nature.

    -Les mathmatiques

    Le cours commencera par des lments darithmtique, de gomtrie et dalgbre. (l.24). Condorcet s'inscrit dans la ligne de son mentor d'Alembert lorsqu'il esquisse une hirarchisation entre les diffrents domaines mathmatiques. La gomtrie dont il est question ici est la gomtrie euclidienne, dont les contours ont t mis en place par Euclide en 300 av. JC. Cette science de l'espace consiste dbarrasser les corps physiques de leurs proprits matrielles et ne les considrer que comme des "tendues". C'est le premier niveau d'abstraction mathmatique. Le second niveau d'abstraction consiste comparer ces formes entre elles grce aux nombres : c'est l'arithmtique. Enfin, par des oprations d'abstraction supplmentaires, l'algbre consiste mettre en quation les relations entre les corps en se passant du recours aux nombres, par l'expression de formules mathmatiques.

    L.24-27. Condorcet cherche dsamorcer toute inquitude du public quant au niveau dabstraction des enseignements. Plusieurs copies ont judicieusement remarqu quil sinscrit dans la mme dmarche que labb Nollet, qui insiste dans ses Leons de physique exprimentale (premire publication en 1743) sur la progressivit des notions abordes en cours.

    -La physique

    L.33-35. Durant le XVIIIe sicle, se sont multiplis des travaux portant sur loptique et sur la propagation de la lumire, sur llectricit, sur la rsistance de lair (travaux du chevalier de Borda dans les annes 1750-1760) et sur la rsistance de leau. Charles Bossut (1730-1814) inaugure lhydrostatique (mcanique des fluides et dynamique des fluides) avec en 1771 un ouvrage intitul Trait lmentaire d'hydrodynamique. En 1775, Condorcet, dAlembert et Bossut se lancent dans une srie de recherches et dexpriences la demande de Turgot, sur les bassins de lEcole militaire. Lenjeu est dvaluer la rentabilit de linvestissement que reprsenterait le creusement dun canal souterrain en Picardie : quelle propulsion pour les bateaux en eaux peu profondes ? Les scientifiques travaillent sur la rsistance des fluides afin de vrifier les calculs prvisionnels de Newton et dEuler, en plongeant des corps diffrents dans des eaux de profondeur variable, et expriment ensuite le rsultat sous forme mathmatique (quations). Bossut, au dbut des annes 1780, rflchit avec dautres savants lapplication de lnergie de la vapeur la navigation.

    De nombreuses copies ont propos des lments dexplication en voquant judicieusement les enjeux que reprsentent ces applications dans la socit du temps : dveloppement des infrastructures et unification du territoire du royaume, concurrence des marines de guerre franaise et anglaise, augmentation du tonnage des navires de haute mer utiliss pour le commerce intercontinental etc.

    -Lastronomie

    L.15-18. Condorcet choisit de capter lattention du public en voquant au dbut de son programme de cours lastronomie. Chez les gens du monde, il est alors de bon ton de possder dans son cabinet de

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  • physique des instruments dobservation comme les lunettes astronomiques, servant observer les phnomnes clestes . Le jury a apprci quun grand nombre de candidats aient cit les expditions Maupertuis et La Condamine organises au milieu des annes 1730 avec le soutien de lAcadmie des Sciences, qui ont t suivies avec intrt par le grand public et ont entretenu le got pour lastronomie. Les mathmatiques permettent daller plus loin que lobservation intuitive derrire un tlescope : elles permettent de formuler des lois universelles sappliquant aux phnomnes clestes et de comprendre la marche de lunivers. Tout au long du XVIIIe sicle, les mathmaticiens travaillent perfectionner lanalyse des courbes gomtriques, applique au mouvement des plantes et des objets clestes.

    Les candidats avaient ici une marge de manuvre pour proposer quelques dveloppements sur le newtonianisme et surtout sur la difficile acceptation en France de la thorie de lattraction universelle (l.16 la loi qui en dirige les mouvements ). Les savants franais ont longtemps prfr la thorie des tourbillons de Descartes, et pour que lon admette la validit des thories de Newton, il a fallu attendre les annes 1740, soit la publication des rsultats des expditions de Maupertuis et La Condamine, ainsi que les crits de newtoniens comme Emilie du Chtelet.

    -La mcanique

    L.28-33. Les machines simples (poulies, roues, vis, leviers) permettent de dmultiplier une force dans une direction donne. On peut ensuite les combiner et y apporter plus de complexit avec lintroduction dengrenages. A la fin du XVIIIe sicle se pose la question de la diversification des forces motrices : la force animale ou hydraulique sajoutent la vapeur ou llectricit. Les meilleures copies remarqueront que la Thorie des machines simples est le titre dun mmoire de Charles-Augustin de Coulomb prim par lAcadmie royale des sciences de Paris en 1779. Lauteur y dcrit des expriences menes sur des surfaces planes pour valuer les effets du frottement. Coulomb, ingnieur du Gnie, est pass la postrit pour ses travaux sur llectricit et le magntisme ; il a donn son nom un principe fondamental dlectrostatique, la loi de Coulomb , qui reprend les principes de Newton appliqus llectricit. Ce nest pas un hasard si Condorcet cite implicitement Coulomb dans son discours : celui-ci, remarqu par lAcadmie en 1779, bnficie de sa protection et en deviendra membre en 1786.

    Condorcet croit en les vertus des machines qui permettent dallger la charge de travail de lhomme, de rationaliser les tches et de gagner en efficacit conomique. Les meilleurs candidats ont propos des dveloppements sur le dynamisme du secteur mcanique, particulirement innovant dans la seconde moiti du XVIIIe sicle grce lactivit des inventeurs. 1786 est lanne de publication de lEssai sur les machines en gnral de Lazare Carnot, qui donne un bon aperu de lexistant. On pense aux montres et horloges, aux automates (dont les systmes sophistiqus de Jacques de Vaucanson), aux botes musique et autres orgues mcaniques dont la fabrication rpond la demande dlites urbaines au pouvoir dachat lev. De nombreux secteurs dactivit industriels sapproprient des innovations mcaniques : cest le cas de limprimerie (cylindre pression), du secteur mtallurgique et du secteur textile (jennies, mules et water frames) Nombreuses sont les petites machines qui, construites sur le principe des tours, facilitent le travail des artisans (fraises, forets, alsoirs actionns par des engrenages et des manivelles qui en accroissent la vitesse). Il faut aussi voquer les premires machines-outils utilisant la vapeur. Des candidats ont cit lexemple des frres Perier, mcaniciens et entrepreneurs, dont le public qui frquente le Lyce na pu quentendre parler. En 1778 ils fondent une socit pour alimenter en eau courante les immeubles dhabitation des beaux quartiers parisiens ; aprs avoir achet Matthew Boulton et James Watt deux pompes vapeur, ils installent une sorte de premier chteau deau stockant leau remonte de la Seine. Le systme est oprationnel lt 1781. Leur fonderie, situe Chaillot, devient le premier grand atelier de construction mcanique tabli en France (machines vapeur, pices de grosses fonderies). 12. Les mathmatiques et les questions sociales

    L.17-22. Dans ce passage, Condorcet voque des applications qui dpassent largement les centres dintrt des amateurs de sciences et des particuliers. Il fait rfrence aux savoirs daction mobiliss par les Etats depuis la fin du Moyen ge, pour accrotre le contrle sur leur territoire et leur population et tirer le meilleur parti de leurs ressources.

    A noter que Condorcet ne condamne pas ici le principe de la loterie que moralistes et thologiens fustigent abondamment et accusent dtre la mre du vice et de la pauvret gnralise. De faon gnrale, les lites du savoir prconisent une grande modration dans le jeu, qui ne devrait tre pratiqu que de manire trs ponctuelle. La rserve de Condorcet ce sujet sexplique sans doute par le fait que le philosophe ne tient pas se mettre dos un public aristocratique quil sait amateur de jeu. Dautre part, les mathmaticiens en ont fait un objet dtude (calculs de probabilits). Enfin, la mise des joueurs est pressentie comme une vritable manne pour le Trsor royal : avec la cration de la Loterie royale de France en 1776, lEtat a entrepris de sarroger le monopole de lorganisation de loteries (jusqualors tolres dans le cas des maisons religieuses ou dinitiatives profitant au bien public).

    Ds 1785, Condorcet milite pour lenseignement dune arithmtique politique aussi appele mathmatique sociale , soit un effort pour appliquer les mathmatiques la socit (connaissance statistique), dans le cadre de ce quon appelle alors lconomie politique. L'arithmtique politique a t invente en Angleterre la fin du XVIIe sicle, dans les annes 1670, par John Graunt et William Petty. Sur le

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  • continent, les premiers travaux remarqus senchanent partir des annes 1740, avec notamment lEssai sur les probabilits de dure de la vie humaine, dAntoine Deparcieux (1703-1768), qui calcule des tables desprance de vie en fonction des diffrentes catgories sociales pour mieux dterminer le montant des rentes viagres.

    L.19 dans les diffrents pays, dans les diffrents climats : on trouve ici une rfrence aux rflexions des savants des Lumires visant expliquer les diffrences ethniques au sein de lespce humaine. Quelques bonnes copies ont judicieusement fait le lien avec luvre de Montesquieu. Lide que les hommes procdent tous dune souche commune fait globalement consensus ; la diversit de leur aspect physique sexplique par le milieu. Buffon, trs lu par le public lettr, reprend comme facteur dexplication la thorie des climats (varit des conditions naturelles, des tempratures, de lalimentation).

    Dans un contexte de gense des sciences conomiques et sociales, les scientifiques proposent dlargir lapproche mathmatique aux questions sociales, en utilisant la notion de moyenne et les probabilits. Condorcet prfre l arithmtique politique les termes de sciences morales et politiques ou sciences sociales ds 1780. On se trouve alors dans une phase de construction de savoirs ncessaires laction publique, par lintermdiaire du lgislateur ou de ladministrateur. Condorcet entend faire de la science du probable linstrument qui poserait les fondations rationnelles de la croyance dans les sciences morales aussi bien que dans les sciences physiques . La mathmatique sociale permettrait de se doter de rgles daction fondes sur la rationalit : estimer les gains et pertes des loteries, connatre la mortalit de telle ou telle contre, valuer les avantages et inconvnients de tel ou tel mode dlection En 1785 parat l Essai sur lapplication de lanalyse de la probabilit des dcisions rendues la pluralit des voix : Condorcet entend fonder la prise de dcision des assembles ou des tribunaux sur un principe mathmatique.

    II. Des sciences mathmatiques utiles toutes les composantes de la socit

    En filigrane, se dessine une certaine vision de la socit : certes, le discours sadresse directement aux lites et prend en compte leur got pour le spectacle des sciences et le divertissement que peuvent procurer les expriences. Cependant, Condorcet voque aussi ceux qui exercent les arts mcaniques et qui contribuent aux innovations techniques et, par l mme, au progrs. 21. Soutenir les arts

    L.3 Art : le terme revt une signification plus complexe quil ny parat. Initialement, on peut y voir une rfrence aux arts libraux enseigns la facult des arts, qui dans le systme universitaire franais prpare les tudiants aux facults de thologie, droit ou mdecine. Cest lquivalent en quelque sorte de lenseignement secondaire, o lon est initi au trivium (grammaire, rhtorique, dialectique) et quadrivium (arithmtique, musique, astronomie, gomtrie). Dans le schma de pense traditionnel, les arts mcaniques sont considrs comme infrieurs aux arts libraux, car ils font appel au geste, au travail du corps. Le travailleur manuel est considr comme incapable daccder aux arts libraux et encore moins la scientia. Condorcet, comme dautres penseurs des Lumires, remet partiellement en question cette dprciation des arts mcaniques.

    Dans la pense de Condorcet, le terme arts est associ aux arts utiles , qui lui semblent de plus en plus importants mesure quil rflchit aux possibilits dapplication du calcul aux sciences morales et politiques. A lpoque de sa collaboration avec Turgot pourtant, il semblait prouver lgard des arts un mlange de mfiance et de mpris. Ensuite, il prend la mesure de leur rapport avec les sciences. Condorcet partage avec llite acadmique de la fin du sicle des Lumires la conviction que les arts contribuent au progrs et au bonheur universel. Dans son mmoire sur linstruction relative aux professions (1791-1794), Condorcet distingue dun ct les arts et mtiers (professions mcaniques) et de lautre les professions publiques savantes (architectes, mdecins, ingnieurs).

    L.1-5. Condorcet fait allusion lintervention de lAcadmie royale des sciences pour faciliter lactivit des catgories laborieuses quil estime indispensables au progrs : les ouvriers spcialiss et les artisans. A partir de 1761 (et jusquen 1789), lAcadmie soutient la publication dune magistrale somme encyclopdique qui comprendra 76 volumes : Descriptions des arts et mtiers ; le systme de planches illustres sinspire du principe de la premire Encyclopdie. Parmi les principaux contributeurs, Duhamel du Monceau ou le duc de Chaulnes. A noter que lEtat soutient aussi linnovation, avec une premire lgislation sur les brevets en 1762, puis un systme de rcompense pour les meilleurs inventeurs instaur en 1777.

    En dpit de lintrt pour les arts quil partage avec les encyclopdistes, Condorcet reste sur lancien postulat suivant lequel cest la science dclairer les arts, et de montrer la voie aux professions mcaniques. Pour autant, comme lont montr plusieurs recherches rcentes (par exemple, les travaux de Liliane Hilaire-Prez, dont le nom revient souvent sous la plume des bons candidats), les arts mcaniques sont au cur de ce que nous considrons aujourdhui comme la pratique scientifique : empirisme, dmarche exprimentale, savoir-faire concret.

    Condorcet sintresse galement la formation des ingnieurs, de mme que dautres de ses collgues. On peut penser lEcole du Gnie, installe Mzires, et o les savants les plus renomms dispensent des enseignements ; l encore, le jury se flicite que plusieurs candidats aient cit cette institution. Condorcet dfend devant Turgot lide dune rforme de lEcole des Ponts et Chausses, afin de renforcer la

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  • dimension thorique de lenseignement (trs centr jusque-l sur ltude de cas pratiques sur le terrain). Mme si cette rforme nest pas applique, le projet de Condorcet a t assez loin dans sa formalisation. En 1775, il propose dinstituer un concours pour les lves, dot de trois prix de mathmatiques dcerns par lAcadmie royale des sciences, dont lun porterait sur la mcanique, le calcul diffrentiel et intgral et lhydraulique. Condorcet souhaite galement que les lves des Ponts et Chausses frquentent la chaire dhydrodynamique rcemment institue. Dans un des discours prononcs au Lyce, Condorcet fait lloge des coles de dessin cres dans les pays germaniques, mais galement en France partir des annes 1750, o les artisans sont initis des mathmatiques applicables leurs activits. Lide nest pas denseigner les mtiers eux-mmes puisque la formation seffectue dans le cadre de lapprentissage en atelier, mais dapporter un complment de connaissances utiles aux mtiers, y compris dans le domaine de la chimie, de la physique et des mathmatiques pratiques. Les pouvoirs publics sont gnralement prompts soutenir ces initiatives, dans la mesure o lon considre quune main-duvre mieux forme sera mme daccrotre moindre cot la quantit de richesses produites. 22. Des cours conus pour les lites

    Le discours de Condorcet sadresse des hommes instruits (l.26), issus des lites conomiques, et qui nont pas besoin dacqurir des connaissances ncessaires lexercice dun mtier. Le mot homme revt un sens universel, puisque lon sait que bon nombre de dames de la bonne socit assistent assidument aux cours de sciences.

    Ce public clair aime sinstruire mais aussi se divertir : l.17-18 Ceux qui aiment calculer les hasards dun jeu, les chances dune loterie . On renvoie ici aux travaux dAntoine Lilti sur les salons parisiens, qui montrent toute limportance des activits rcratives dans les cercles rservs llite Les jeux de hasard demeurent rprouvs par les moralistes, et lEtat franais interdit thoriquement les jeux dargent de pur hasard. Mais ils sont largement pratiqus, y compris dans les salons aristocratiques o, aprs le dner, on joue au whist, au pharaon, au trictrac, au macao Les mises sont importantes, et nombreuses sont les figures de la bonne socit tre victimes des tricheries daventuriers de tous genres. La connaissance des probabilits pourraient donc effectivement viter certains quelques dconvenues.

    Condorcet entend conserver lintrt du public en prsentant des applications utiles ou curieuses, [] des recherches qui peuvent exciter lintrt des hommes instruits. (l.26-27). La rfrence la curiosit invite mentionner les travaux de K. Pomian sur la culture de la curiosit et ses prolongements au sicle des Lumires (collectionnisme).

    Le terme propritaires de terre (l.5) devait tre comment. Cordorcet pense que lagriculture ne peut que tirer bnfice de linvestissement de propritaires aiss, qui auront les moyens de se livrer des expriences agronomiques et de surmonter leurs ventuels checs ; dans ce cas, le luxe peut revtir un aspect positif en stimulant une activit conomique profitable tous. La thorie physiocratique consiste avancer lide que seule la terre est gnratrice de richesses (elle rend plus que ce quon lui donne). Le discours de Condorcet fait implicitement rfrence aux physiocrates, dont les thories ont beaucoup marqu son ami Turgot. Actif dans les annes 1750-1760, ce groupe de grands commis de lEtat, de grands marchands, qui sintitulent eux-mmes conomistes, cherche dfinir les cadres autonomes de lconomie. Le chef de file de ce courant de pense est Franois Quesnay (auteur dun Tableau conomique) ; partagent ses thories Pierre Dupont de Nemours ou Franois de Gournay, le mentor de Turgot. Ils proposent au roi de comprendre la manire dont se crent les richesses, et ainsi de pouvoir promulguer des lois meilleures car plus en prise avec les ralits. Un des objectifs est de rduire les disettes, par une production et une rpartition optimise des richesses. Ils raffirment la prdominance de lagriculture et des grands propritaires fonciers (qui dans leur esprit se confondent avec les propritaires nobles). Pour eux, seuls ces cultivateurs , qui produisent subsistances et matires premires pour leurs propres besoins et pour lensemble de la socit, constituent la classe productive. Les artisans et les marchands ne sont considrs que comme des transformateurs ou des transporteurs de ces produits agricoles : les physiocrates parlent dune classe strile , qui ne cre pas proprement parler de richesse. Pour les physiocrates, lEtat doit favoriser les grandes cultures et faire disparatre toute entrave la production agricole et au commerce des denres (libre concurrence prne dans le commerce et le ngoce).

    L.5-8. Condorcet sinscrit dans la mme dmarche quun Jean-Thophile Desaguliers en Angleterre dans les annes 1730, alors que les liens entre savants et entrepreneurs se sont resserrs dans les domaines dapplication de la physique newtonienne. Des confrences publiques servent alors de tribune aux savants newtoniens tout en permettant aux inventeurs, que lon appelle alors les entrepreneurs de sciences , de faire la dmonstration de lefficacit des machines quils mettent au point. Desaguliers et les autres entrepreneurs de science comptent sur ces confrences pour offrir au public le bagage scientifique ncessaire pour dmler le probable du merveilleux, afin que les propritaires de domaines, de mines ou autres ne tombent pas sous le charme descrocs qui proposeront sous couvert dinnovation technique des projets irralisables et ruineux.

    III. Le savant au service du bien public

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  • Dans cette partie, on sintressera la posture surplombante des savants qui justifient leur magistre par leur expertise au service du bien public. 31. Dissiper les tnbres de lignorance

    L.7-14. Condorcet se place dans le camp de ceux qui combattent et pourfendent lobscurantisme et les fausses sciences ; citons les travaux de Robert Darnton (La fin des Lumires, le magntisme et la Rvolution, Paris, Perrin, 1984). Des escrocs font fortune en exploitant la plasticit des concepts scientifiques et la porosit du langage. Un grand nombre de candidats tmoigne dune bonne connaissance des cas qui ont fait polmique, et qui sont judicieusement cits en exemples. Ainsi Anton Mesmer (attention lorthographe parfois fantaisiste), arriv Paris en 1778, convainc une partie de la bonne socit de la pertinence de la thorie du magntisme animal et prtend faire des merveilles avec son baquet magntique. Les annes 1784-1785 marquent une mobilisation des acadmiciens contre le mesmrisme. Mesmer a fait des disciples, comme le docteur Deslon, qui propose des traitements au baquet. Sur ordre du gouvernement qui se proccupe des possibles effets nfastes du traitement sur la sant des sujets du roi, un comit dexperts compos de Condorcet, Franklin et Bailly concluent que les effets du magntisme relvent de la pure suggestion sur lesprit des patients. Face eux, Brissot, La Fayette ou Duval dEpremesnil restent persuads du bien-fond du magntisme animal et entretiennent la confusion dans lopinion publique.

    Dans le texte, quand il voque les systmes merveilleux , lauteur fait rfrence des affaires de supercheries ayant clat au grand jour, ou de controverses ayant passionn lopinion publique. Les copies ont gnralement t dissertes sur ce point, proposant plusieurs solutions intressantes pour clairer lallusion. En tant que reprsentant de lAcadmie, Condorcet vise probablement un mdecin de la maison du comte dArtois, Marat (le futur journaliste assassin par Charlotte Corday). En 1779, il a soumis lAcadmie royale des sciences un mmoire intitul Dcouvertes sur le feu, llectricit et la lumire. Lauteur, parfaitement incomptent dans le domaine des mathmatiques, prtend avoir effectu prs de 5000 expriences qui invalident les thories de Newton. Il ny a pourtant aucune quation mathmatique dans son texte qui se compose de milliers de pages de rflexions dordre mtaphysique. En janvier 1780, lAcadmie mandate quatre commissaires, dont Condorcet, pour expertiser les dires de Marat ; sans surprise, le rapport est dfavorable. Marat se retourne alors contre lAcadmie et mne contre elle un combat acharn, jusquen 1791. Condorcet et ses collgues opposent une ligne de conduite trs ferme : le rle des acadmiciens est de dfinir la frontire entre vraie et fausse science, sans tenir compte des ventuelles pressions de lopinion publique.

    Le savant se positionne donc comme un expert incontournable, mme de distinguer la science vritable du charlatanisme. 32. Rendre les mathmatiques accessibles (presque) tous

    L.23-27. Condorcet a ncessairement lesprit la concurrence que se livrent les cours publics qui se multiplient dans la seconde moiti du XVIIIe sicle pour faire face la sclrose des universits. En effet, il ny a pas de cration de facult des sciences en dpit des attentes de la socit durant les dernires dcennies de lAncien Rgime franais. Le public averti peut se tourner vers les universits libres manant des loges maonniques : Athne, (1775), Socit apollonienne (1780), Muse de Paris (1782) qui fonctionnent, comme le Lyce, partir de financements privs. Autre possibilit : assister aux cours publics du Jardin du roi, davantage orients vers les sciences naturelles et mdicales, mme sil y a aussi des enseignements de chimie.

    Condorcet doit faire face un dfi non ngligeable : rendre attrayantes les mathmatiques, alors que la physique (et surtout les spectaculaires expriences publiques) tient le haut du pav. Pourtant, paradoxalement, sans connaissances approfondies en mathmatiques, le grand public ne peut pleinement comprendre le raisonnement des physiciens. On prfre cependant les dmonstrations spectaculaires et les explications orales, aisment intelligibles, lapprentissage de formules et thormes. Embotant le pas dun Buffon ou dun Diderot, le public non averti en vient mme dnoncer la dictature des mathmatiques accuses de rendre la physique incomprhensible.

    Beaucoup de candidats ont propos des exemples prcis de cette mise en spectacle des sciences physiques, notamment dans les domaines de llectricit et de larostation. On comprend bien lattrait que suscitent ces expriences, par opposition laridit de la gomtrie (analyse infinitsimale), de larithmtique et surtout de lalgbre (quations diffrentielles, drives, logarithme, probabilits).

    Certaines copies ont mis des hypothses sur le ou les supports utiliss pour lenseignement des mathmatiques dans ce cours du Lyce, et ont judicieusement cit des ouvrages de vulgarisation scientifique comme le fameux Newtonianisme pour les dames dAlgarotti. A la fin des annes 1780, Condorcet et Lacroix, qui ont commenc leur collaboration autour des cours du Lyce, dcident dutiliser comme manuel un ouvrage de vulgarisation dEuler, intitul Lettres une princesse dAllemagne, publi entre 1768 et 1772 en langue franaise, Saint-Ptersbourg, et qui aborde les mathmatiques, lastronomie, la musique, loptique. Il y a eu deux rditions par la suite, mais de qualit moindre. Elles restent rares et chres, si bien que Condorcet dcide de relancer une dition, plus correcte et plus complte. Ce travail est motiv par leur conviction de la ncessit dinitier le plus grand nombre aux calculs de probabilit, dont lenseignement a jusque-l t nglig en France.

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  • Conclusion Intrt du document :

    Il tmoigne d'une spcificit de la pense mathmatique dans la France d'Ancien Rgime (et plus tard de la Rvolution et du dbut du XIXe sicle) qui s'attache dvelopper des applications au service de la socit, notamment dans le domaine des sciences de l'ingnieur. Critique du document :

    Cet extrait sinscrit dans un exercice rhtorique bien particulier et ne saurait rsumer la richesse de la pense de Condorcet, qui ne se contente pas dun point de vue troitement utilitariste, nenvisageant que la production de richesses grce des innovations techniques. Condorcet estime possible un perfectionnement gnral du genre humain par la gnralisation de lexercice de la raison au dtriment des prjugs et des superstitions, do limportance accorde linstruction (quil ne conoit, en 1786, que rserve la sanior pars de la socit). Porte du document :

    Les trs rares candidats qui se sont pos la question de la porte du document ont estim sans peine que celle-ci reste limite, car le discours ne touche quune assistance rduite, mme sil a fait lobjet dune publication qui a sans doute t davantage lue. Il fallait insister sur le fait quil sagit dun texte de circonstance, destin sduire un public prcis, mais qui entre nanmoins en rsonnance avec les grandes thmatiques abordes dans luvre de Condorcet.

    La caution de Condorcet ne suffit pas assurer le succs du cours de mathmatiques. Pourtant, le Lyce rencontre un vif succs ds son ouverture et se positionne rapidement comme un bastion de lesprit philosophique face une universit sclrose, et dans un contexte o lenseignement priv savre particulirement concurrentiel. Malgr un accueil plutt favorable par le public, rapidement les effectifs dsertent le cours de mathmatique de Lacroix, qui en cinquante heures denseignement ne peut couvrir le programme encyclopdique propos par Condorcet. Par ailleurs, les mathmatiques se prtent moins que la physique ou la chimie aux dmonstrations amusantes quattend le public des souscripteurs. A partir de septembre 1787, les cours de Lacroix sont suspendus sur dcision des administrateurs du Lyce, et lenseignement des mathmatiques runi celui de la physique. Bibliographie indicative Keith M. Baker, Condorcet, raison et politique, Paris, Hermann, 1988. Alain Becchia, Modernits de lAncien Rgime (1750-1789), Rennes, PUR, 2012. Bruno Belhoste, Condorcet, les arts utiles et leur enseignement , in Anne-Marie Chouillet et Pierre Crpel (d.), Condorcet, homme des Lumires et de la Rvolution, Fontenay Saint-Cloud, ENS Editions, 1997, p. 121-136. Bruno Belhoste, Nicole Edelman, Mesmer et mesmrismes : le magntisme animal en contexte, Montreuil, Omniscience, 2015. Robert Darnton, La fin des Lumires, le magntisme et la Rvolution, Paris, Perrin, 1984. Liliane Hilaire-Prez, La pice et le geste, artisans, marchands et savoir technique Londres au XVIIIe sicle, Paris, Albin Michel, 2013. Dominique Pestre (dir.), Histoire des sciences et des savoirs, tomes 1 et 2, Paris, Seuil, 2015. Ren Taton, Condorcet et Sylvestre-Franois Lacroix , in: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, tome 12, n2, 1959. pp. 127-158.

    Explication de texte ou de documents historiques

    Oral

    Les preuves de loral dhistoire ont permis dcouter quarante-cinq candidats, nombre infrieur aux deux annes prcdentes. La rpartition des priodes a t trs quilibre : quinze candidats ont choisi lhistoire mdivale, quatorze lhistoire moderne et seize lhistoire contemporaine.

    Les notes se sont chelonnes entre 03 et 20, avec une moyenne de 11,4/20 et un cart-type de 4.7. 14 candidats ont obtenu une note suprieure ou gale 15/20.

    Le niveau de la session est apparu trs satisfaisant, en dpit de quelques leons rates.

    Manifestement la majorit des candidats admissibles avait srieusement prpar et t prpare loral. Le format (20 minutes dexpos, suivi de 10 minutes de questions) a presque toujours t respect : plusieurs candidats nont pas parl suffisamment longtemps. Quelques-uns, peu nombreux, ont baiss les bras devant les questions mais la majorit a tenu bon et sest efforce de rpondre avec clart. Le jury a apprci lhonntet manifeste par les candidats dans les discussions.

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  • On rappelle quun atlas historique, des dictionnaires et des cartes sont disponibles en salle de

    prparation et peuvent permettre de vrifier des informations lmentaires et fondamentales. Le jury tient attirer lattention sur certains points :

    1. La qualit de lexpression et la matrise de la langue ont sembl en progrs mais ont encore parfois

    laiss dsirer : emploi de termes inadapts ( consquent ne veut pas dire important ) ou

    relevant du jargon. Certain verbes sont construits avec des prpositions inadquates ( on va

    sintresser sur ). On rappellera quil nest pas ncessaire duser de termes compliqus, encore

    moins de sacrifier aux jargons la mode : on peut dire beaucoup de choses en usant dun vocabulaire

    simple et prcis, laide de phrases courtes et bien construites. Des tics de langage sont proscrire :

    ainsi la multiplication des Euh qui tronquent lexpos et tendent le rendre inaudible ; ainsi la

    rptition du sujet, qui alourdit le propos : Lvque, il contrle sa ville ; Les philosophes, ils

    savent etc. En dpit du bon accueil fait actuellement au franglais, le jury rappelle que distribuer

    ou rpartir peuvent efficacement remplacer dispatcher et ne sont pas moins agrables

    loreille

    2. La mconnaissance du sens dun certain nombre de mots a entran des erreurs dapprciation et a

    empch de traiter correctement certains thmes : il faut sattacher dfinir correctement les termes

    du sujet et tre capable de rpondre aux demandes du jury concernant les mots que lon a soi-mme

    utiliss. Des vocables aussi rpandus que bourgeois , cosmopolitisme , vque , nont pas

    reu de dfinition correcte. Des lments a priori bien connus du programme ont laiss perplexes

    certains candidats, incapables de dire ce qutait la question romaine (en contemporaine) ou un

    amateur de sciences .

    3. Plusieurs erreurs ont t commises lors de la lecture des libells, ce qui a donn lieu ensuite des

    prsentations tronques : Observer la nature ne peut se limiter la prsentation de la seule

    botanique ; Cavour, artisan de lunit italienne invite rflchir sur le rle de ce personnage dans

    un processus historique important, et non pas rciter les diffrentes tapes de la formation de lunit

    de lItalie. Il faut envisager toutes les facettes dun sujet et non se limiter un de ses aspects, ft-il

    intressant et bien connu : ainsi prsenter les vques francs invite traiter de tous les aspects de la

    fonction piscopale et de toute la palette de ses interventions politiques, sans se borner relater

    lvolution de leurs rapports avec les souverains.

    4. Il est inutile de multiplier les mentions de noms dhistoriens ayant abord le sujet. En revanche le jury

    est sensible au fait de faire appel bon escient un travail prcis. Il vaut mieux ne pas citer des

    auteurs dont on ne connat rien : une de nos collgues mdivistes, franaise, a vu son nom

    systmatiquement anglicis, ce qui rvlait immdiatement que les candidats ne savaient pas de qui

    ils parlaient.

    5. Beaucoup de candidats ont su laborer une problmatique partir du sujet et ont propos des plans

    intressants (chronologiques ou thmatiques), sefforant en conclusion de rpondre au problme

    pos en introduction. Des sujets a priori dlicats ont donn lieu dexcellentes leons, que ce soit des

    biographies (Emilie du Chtelet) ou des sujets trs techniques ( La loi dans le monde franc ). Les

    candidats doivent viter deux cueils : btir des plans thmatiques do les vnements disparaissent ;

    suivre des plans chronologiques en restant prisonnier des vnements et sans leur donner un sens en

    fonction du sujet trait.

    6. La phase des questions constitue un moment important : elle permet de vrifier la prcision des

    connaissances des candidats, leur donne loccasion de rectifier certaines erreurs et dapprofondir des

    points que la brivet des 20 minutes dexpos na pas permis de dvelopper. Le jury insiste sur le fait

    que ses questions ne sont pas des piges. Il apprcie cette occasion non seulement les

    connaissances des candidats mais aussi leur ractivit, la manire dont ils cherchent les rponses et

    leur prsence desprit. Les membres du jury qui ne sont pas concerns par la priode choisie peuvent

    poser en fin dinterrogation quelques questions, souvent en traant des comparaisons entre le sujet qui

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  • a fait lobjet de lexpos et leur propre priode. Cette phase dinterrogation a permis des candidats de

    relever le niveau de leur prestation et de montrer leurs qualits.

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