nicolo paganini, démon, surdoué ou mutant · nicolo paganini, démon, " surdoué " ou mutant ? *...

of 10 /10
Nicolo Paganini, démon, " surdoué " ou mutant ? * par Y.F. CUDENNEC, P. BUFFE et P. de ROTALIER ** « Combien crois-tu qu'il y ait de Paganini dans le monde ? » (PAGANINI à son ami GERMI). « Ce soir, Paganini : transport de l'âme. » (Robert SCHUMANN. Carnets intimes). Les auteurs évoquent le personnage de Paganini sous quatre aspects. L'illustre virtuose est d'abord présenté au travers de sa bio- graphie et de sa carrière artistique, puis les pérégrinations de sa dépouille sont rappelées à titre anecdotique. La pathologie de Paganini est ensuite abordée autour de deux thèmes : d'une part, la pathologie respiratoire dont il a souffert toute sa vie et, d'autre part, l'hypothèse de Schoenfeld selon laquelle Paganini aurait été porteur d'un syndrome de Marfan, hypothèse qui paraît bien étayée par les descriptions phy- siques et les documents dont nous disposons et qui permet d'expliquer partiellement son extraordinaire virtuosité. Le virtuose Nicolo Paganini fut sans conteste le plus grand violoniste de tous les temps, mais quel étrange personnage ! Sa naissance même, en plein coeur du quartier pauvre de Gênes, est entourée d'un premier mystère : officiel- * Communication présentée à la séance du 15 décembre 1984 de la Société française d'histoire de la médecine. '** Y. Cudennec : oto-rhino-laryngologiste des Hôpitaux des Armées, Service ORL-HIA Bégin, 69, avenue de Paris, 94160 Saint-Mandé ; P. ButTe : professeur agrégé du Val-de- Grâce ; P. de Rotalier : oto-rhino-laryngologiste des Hôpitaux des Armées. 45

Author: lenhan

Post on 24-May-2018

237 views

Category:

Documents


2 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

  • Nicolo Paganini, d m o n , " surdou " ou mutant ? *

    par Y.F. CUDENNEC, P. BUFFE et P. de ROTALIER **

    Combien crois-tu qu'il y ait de Paganini dans le monde ? (PAGANINI son ami GERMI).

    Ce soir, Paganini : transport de l'me. (Robert SCHUMANN. Carnets intimes).

    Les auteurs voquent le personnage de Paganini sous quatre aspects. L'illustre virtuose est d'abord prsent au travers de sa bio-graphie et de sa carrire artistique, puis les prgrinations de sa dpouille sont rappeles titre anecdotique. La pathologie de Paganini est ensuite aborde autour de deux thmes : d'une part, la pathologie respiratoire dont il a souffert toute sa vie et, d'autre part, l'hypothse de Schnfeld selon laquelle Paganini aurait t porteur d'un syndrome de Marfan, hypothse qui parat bien taye par les descriptions phy-siques et les documents dont nous disposons et qui permet d'expliquer partiellement son extraordinaire virtuosit.

    Le virtuose

    Nicolo Paganini fut sans conteste le plus grand violoniste de tous les

    temps, mais quel trange personnage ! Sa naissance m m e , en plein cur

    du quartier pauvre de Gnes, est entoure d'un premier mystre : officiel-

    * Communication prsente la sance du 15 dcembre 1984 de la Socit franaise d'histoire de la mdecine.

    '** Y. Cudennec : oto-rhino-laryngologiste des Hpitaux des Armes, Service ORL-HIA Bgin, 69, avenue de Paris, 94160 Saint-Mand ; P. ButTe : professeur agrg du Val-de-Grce ; P. de Rotalier : oto-rhino-laryngologiste des Hpitaux des Armes.

    45

  • Fig. 1.

    lement, ce fut le 27 octobre 1782, mais il prfrait dclarer le 18 fvrier 1784. Il grandit avec ses trois frres et sur alors que les armes de Bonaparte occupent sa Ligurie natale et c'est peu avant l'ge de 4 ans que survient le premier fait pathologique : une grave rougeole emporte sa sur Angela et lui-mme est presque guri lorsque survient une rigidit qui l'immobilise au lit c o m m e un cadavre ; sa mre prpare dj le linceul quand il reprend conscience. Il s'agissait probablement d'une encphalie tardive qui pourrait expliquer une partie de ses singularits. Son pre Antonio, courtier au port de commerce,, est aussi un joueur de mandoline assez dou et lui donne ses premires leons de musique l'ge de 5 ans.

    46

  • Deux ans plus tard, il lui offre le petit violon Amati, qui est toujours

    conserv Milan. Il n'aime gure son pre, qu'il considre c o m m e un rude

    contrematre et montrera peu d'affection pour celui qui reconnut son gnie

    et n'pargna aucun effort pour l'aider.

    Ds ses dbuts publics, 9 ans, il est considr c o m m e un prodige dou

    d'une sensibilit auditive extraordinaire. Sa mre fait d'ailleurs un curieux

    rve, dans lequel il est le plus grand violoniste du monde, revtu de l'habit

    noir qu'il portera toute sa vie, avec cette fameuse expression fanatique qui

    fera parler d'un pacte avec le diable. A 13 ans, son pre l'emmne Parme

    chez le musicien Rolla, qui lui donne jouer en premire lecture une uvre

    inconnue et conclut, aprs l'audition, qu'il ne peut plus rien apprendre

    ce jeune virtuose ; ses conseils permettront cependant Paganini de devenir

    plus tard un bon compositeur. A 14 ans, il souffre d'une grave pneumonie

    et un admirateur, sduit par son talent, lui offre son propre Guarnieri.

    E n 1797, il entreprend sa premire grande tourne de concerts en Italie du Nord, puis revient Gnes o il travaille inlassablement, nuit aprs nuit, avant de quitter un jour la maison familiale pour devenir premier virtuose au thtre de Lucques. C'tait un joueur impnitent et il perdit un soir jusqu' son violon ; il se rendit donc au thtre sans instrument, mais un mcne lui offrit un autre Guarnieri, qu'il conserva et utilisa le reste de sa vie. Puis les tournes se succdrent, au cours desquelles alternent des priodes d'activit extraordinaire et des phases de dpression et d'puise-ment total.

    Entre 1801 et 1805, mystre : on dit qu'il passa cette priode en prison, voire aux galres, pour coups et blessures : lui-mme prtendait avoir pass ces annes Lucques, c o m m e chef d'orchestre, mais cette affirmation n'est pas vrifie. Favori des dames de la haute socit, et notamment la cour d'Elisa, sur de Bonaparte et princesse de Lucques, ses aventures fminines ont t brves et violentes, et il ne s'est jamais rang , car son amour pour les femmes tait largement supplant par celui de son art et de sa libert. A 33 ans, il parat vieilli prmaturment et de graves troubles nerveux le clouent au lit pour des semaines ; on parlera bien sr de pousses volutives d'une maladie vnrienne (Valensi signale en 1810 d'atroces douleurs au bas-ventre qui le maintiennent au lit pendant plusieurs jours ) et Gelineau le range galement au nombre des pileptiques clbres.

    Il y avait toujours quelque chose de surnaturel dans les apparitions de Paganini. Malgr sa grande fortune, il continuait se vtir d'un frac noir effiloch dont la coupe tait atroce et qui s'affaissait aux paules ; le pan-talon noir battait les talons et l'trange gilet jaune tait bien trop grand. Avant chaque concert, il se trouvait dans un trange tat de nervosit, c o m m e si une force intrieure le dominait et il prisait du tabac pour retrouver son quilibre. D'une maigreur effrayante, cet h o m m e montait sur scne en tranant les pieds et ses gestes taient singulirement gauches. Pendant le concert, il avanait le pied droit pour marquer la mesure et se contorsionnait dans des positions bizarres, la hanche gauche et la tte trs

    47

  • en avant, le bras droit l'horizontale. Ds qu'il commenait jouer, le public

    tait subjugu : ses yeux perants lanaient des clairs, ses longs cheveux

    entouraient son visage exsangue et de violentes secousses l'agitaient : l'aspect

    gnral tait inquitant ; des femmes s'vanouissaient et des critiques trs

    srieux croyaient voir le diable derrire lui. Tous ceux qui l'ont vu imiter la

    tempte sur son violon affirmaient qu'il tait possd. Il faut dire que nous

    nous replaons ici une poque o l'ignorance superstitieuse est largement

    rpandue. La lgende de Mphistophls vient d'tre popularise par le

    Faust de Gthe et les rumeurs sur les dmons et la sorcellerie sont des

    sujets de conversation courante. Ce contexte a trs certainement servi la

    personnalit de Paganini et il savait l'utiliser par des exhibitions susceptibles

    d'accrditer ses rapports avec le diable, n'hsitant pas utiliser un violon

    dont il savait parfaitement que l'une des cordes casserait pendant le concert :

    le public manifestait devant ce contre-temps, mais lui continuait sur les trois

    cordes restantes, c o m m e s'il ne s'tait rien pass. Il fut m m e accus d'avoir

    provoqu un incendie sur le pupitre du premier violon, au dbut d'un

    concert. O n lui apportait ensuite un manteau et il s'y emmitouflait ple

    c o m m e un mort, la sueur au front, effondr sur une chaise, les yeux fixant

    le vide c o m m e s'il ne vivait plus.

    Il traitait ses adversaires avec mpris, excutant leurs compositions avec

    un jonc pour archet, ou encore en plaant la partition l'envers devant lui.

    Avec une seule corde, il faisait plus que d'autres virtuoses avec les quatre

    et personne n'a jamais russi le mettre en difficult lorsqu'il s'agissait

    d'interprter en premire lecture une uvre inconnue. Il composa de la

    musique pour violon 3 cordes, puis 2 et m m e une seule corde, et parve-

    nait produire 3 octaves complets sur la seule corde de sol. Il rvolutionna

    l'art du violon et jouait c o m m e personne ne le fit avant ni aprs lui, sur

    un violon mont avec des cordes de violoncelle. Il mit au point de nombreux

    raffinements techniques, mais n'crivit jamais le cours de violon qu'il annona

    souvent. Il n'avait pas d'lves pour ne pas partager son savoir. Bien qu'il

    ait compos trs jeune, bien peu de ses uvres furent publies de son

    vivant, afin de ne pas livrer ses secrets ses concurrents. Ses dons naturels,

    qu'il qualifiait lui-mme de magiques , le plaaient trs au-dessus des

    difficults purement techniques de son art ; il avoua lui-mme au Pr Schottky

    qu'il tait en possession d'un secret mdical et gardait toujours sur lui

    un carnet rouge (de mauvaise rputation) contenant des informations codes.

    Il tait mprisant et ddaigneux envers ses infrieurs et n'tait jamais

    obsquieux envers les gens aiss.

    Il eut un fils, Achille, n d'Antonia Bianchi, une cantatrice qu'il avait connue Venise, qu'il n'pousa jamais et qui accepta, moyennant finances, d'abandonner ses droits sur l'enfant. Le bruit courait qu'il avait assassin l'une de ses matresses et ce fils resta son unique compagnon au cours des voyages qui l'emmenaient d'un bout l'autre de son pays et de l'Europe, emmitouffl toute l'anne dans ses fourrures, fbrile et toussant sans arrt. A partir de 40 ans, il fut presque toujours mal portant. Sa maigreur tait prodigieuse ; des quintes de toux le faisaient constamment souffrir et, en

    48

  • janvier 1822, ii fut si mal que l'on fit venir sa mre Milan. Il fut ensuite

    hospitalis Pavie, o il reut de fortes doses de mercure, puis de l'opium,

    et finit par s'enfuir pour gagner Milan, o il s'effondra dans un bistrot. Il

    passe l'hiver suivant au repos, sur les bords du lac de Cme, mais la toux

    ne cesse pas. Dcidant d'ignorer sa maladie, il se rend Vienne et donne

    vingt concerts en un mois, puis Prague, o survient une nouvelle pousse

    volutive, accompagne cette fois d'une tumfaction de la mandibule qui

    fait voquer une tumeur gommeuse et lui vaut l'avulsion de toutes les dents

    infrieures en deux sances suivies d'une laryngite (Kerner). Pour Valensi,

    une opration maladroite et initialement bnigne aurait provoqu une lsion

    mandibulaire suivie de l'avulsion dentaire, puis d'une laryngite accompagne

    d'une dysphonie svre. Il poursuit ses tournes Dresde, puis Berlin, o

    il doit encore s'aliter, Varsovie pour le couronnement du Tsar, puis de

    nouveau en Allemagne, notamment Francfort-sur-le-Main, o il aimait

    rsider. Il se rend ensuite Baden-Baden puis, en 1831, Paris, o il est

    terrass par une toux effroyable . Il fait une tourne triomphale en Angle-

    terre, o il est n o m m directeur honoraire de l'Universit d'Oxford, puis

    rentre puis Paris. Rien ne le retenant plus en Italie aprs le dcs de sa

    mre, il dcide de se partager ds lors entre la France et l'Angleterre.

    E n novembre 1833, 51 ans, apparat une grave hmoptysie, mais il continue ses tournes et rentre en Italie aprs un chec en Angleterre. Il dcide alors de s'installer Parme, mais n'y reste que trois ans et reprend ses tournes en Italie avant de reparatre Paris. Il est alors g de 55 ans lorsque s'installe une dysphonie svre accompagne du cortge habituel de quintes de toux, mais aussi d'un tat fbrile et d'algies rhumatismales. O n n'entend plus sa voix qu' grand-peine et, certains jours, il ne peut exprimer aucun son intelligible. Sarty signale que le larynx est dtruit et la voix ne passe plus que par le nez : pour parler, il pinait les narines afin de forcer un filet de voix passer par la bouche . Il est si faible qu'il doit appuyer le coude gauche sur un meuble pour jouer du violon. Berlioz rapporte qu' l'automne 1838 Paganini est contraint, c o m m e Beethoven mais dans l'autre sens, l'usage de cahiers de conversation, sur lesquels il note : Je suis attrist par une vrole volante du larynx, laquelle m'a priv de m a voix, et je suis oblig de m'exprimer par la plume. Une sommit de la Facult de Montpellier parle d'un virus syphilitique ayant attaqu le voile du palais et peut-tre la vote palatine . Il sera pratiquement aphone pendant les deux dernires annes de sa vie : Je souffre, crit-il, d'une paralysie du larynx qui m'a drob m a voix.

    Il poursuit cependant ses tournes tout en se livrant diverses thrapeu-

    tiques, toutes aussi vaines les unes que les autres, mais il sait dj que son

    mal est incurable et que son heure est venue. Il rentre Gnes o il garde

    le lit, et donne dj l'impression d'un messager de l'au-del. Deux mois plus

    tard, il repart pour Nice o il se trouve si faible qu'il peut peine tenir la

    plume. La toux le poursuit sans rpit, jour et nuit, et au printemps 1840

    apparat un d m e des membres infrieurs ; Paganini ne peut plus marcher

    et la dglutition est devenue si pnible qu'il lui faut parfois des heures pour

    se nourrir un peu. Je m e dcompose littralement et je suis effray par

    49

  • tout ce que je crache quand je tousse, je n'ai plus d'apptit ; je n'ai plus de

    forces.

    Il meurt Nice, du cholra, le 27 mai 1840, 5 heures de l'aprs-midi,

    58 ans, avec la seule compagnie de son fils, qui il laisse un hritage

    considrable, mais en emportant avec lui son secret .

    Mais ce n'est pas tout car, Paganini mort, commence l'histoire de son

    cadavre.

    La dpouille

    Tout d'abord, on ne peut l'enterrer au cimetire catholique de Nice car,

    malgr plusieurs tentatives des reprsentants de l'Eglise, il semble bien qu'il

    ait refus les derniers sacrements. O n embaume donc rapidement le corps

    et le cercueil est dpos dans la cave de l'hpital. U n recours est prsent

    devant le Snat de Nice, qui le rejette, puis devant l'archevque de Gnes

    qui, inform par son collgue niois des circonstances du dcs, le rejette

    galement. Par ailleurs, il n'existe pas de cimetire lac Gnes et les pro-

    testants refusent galement le corps. Des rumeurs circulent selon lesquelles

    Paganini aurait fait partie d'une secte satanique et pratiqu la magie noire ;

    d'ailleurs, m m e son n o m signifie petits paens .

    U n nouveau recours est alors prsent au Pape en personne, mais les amis

    de Paganini craignent un acte de vandalisme et le cercueil est transport

    nuitamment et sous escorte dans la remise souterraine de l'hpital de Ville-

    franche-sur-Mer puis, quelque temps plus tard, il est enterr sur l'lot de

    Saint-Ferrol, entre Saint-Jean-Cap-Ferrat et les les de Lrins.

    Guy de Maupassant donne une autre version de ces prgrinations ; aprs

    le dcs, Achille aurait embarqu le corps de son pre pour le conduire en

    Italie mais, nous l'avons vu, le clerg gnois refuse d'accorder une spulture

    chrtienne ce dmoniaque. La Cour de R o m e n'ose pas accorder son auto-

    risation et, de toute faon, la Municipalit de Gnes s'y oppose parce que

    l'artiste est mort du cholra : la ville est galement victime d'une pidmie,

    mais on estime que ce nouveau cadavre aggravera le flau. Achille revient

    alors Marseille, mais l'accs de la ville est galement interdit pour les

    m m e s raisons, et il en sera de m m e Cannes. Il fait alors dbarquer le

    corps sur l'lot de Saint-Ferrol et revient le rcuprer en 1845 pour le trans-

    porter Gnes, o il est enterr provisoirement dans le jardin de la villa

    familiale.

    Pour Valensi, aprs avoir reu l'autorisation d'enterrer son pre Gnes, mais hors du cimetires, Achille ramne discrtement le corps l'hpital de Nice, qu'il est cens ne pas avoir quitt, et le transporte par mer Gnes. Mais, l aussi, il faut assurer la garde du corps, pour viter une profanation, et le cercueil est transport une fois de plus jusqu' la proprit familiale de Parme et enterr sans pierre ni croix.

    Trente-quatre ans aprs le dcs, la Commission papale se prononce enfin

    et autorise la spulture au cimetire de Parme. L'opration se droule de

    50

  • nuit, car l'on craint toujours une manifestation populaire contre ce suppt

    de satan . Plus tard, le corps est transport dans le nouveau cimetire de

    Parme, toujours avec les m m e s prcautions, et le cercueil est ouvert

    cette occasion en prsence d'Achille et d'un admirateur, le violoniste hongrois

    Ondriezek. Le corps se trouve actuellement au cimetire de Parme mais,

    entre temps, tourment par l'ide d'une possible substitution, Achille a fait

    ouvrir le cercueil une nouvelle fois, la sixime...

    Le malade

    Ce personnage insolite suscite l'intrt mdical de plusieurs faons, et tout

    d'abord par l'affection respiratoire qui a jalonn sa vie et l'a accompagn au

    seuil de la mort. Sa carrire de virtuose est assez incroyable, compte tenu de

    son tat de sant qui fut dficient pendant toute sa vie d'adulte, sans

    l'empcher pour autant de donner des centaines de concerts dans toute

    l'Europe. Quelle tait la nature de cette toux tenace et de l'aphonie termi-

    nale ? Ces deux affections taient-elles lies ?

    Trois hypothses sont avances :

    La syphilis trouve naturellement des dfenseurs parmi les auteurs du sicle dernier et du dbut de celui-ci. Bien sr, il eut une vie dissolue et des relations fminines nombreuses ; bien sr, il eut un traitement mercuriel, mais cette panace tait utilise cette poque pour de nombreuses autres affections. La notion de vertiges associs la toux et signals dans la dernire anne de sa vie peut-elle tre retenue en faveur d'une labyrinthite lutique ? Rien n'est moins sr : il n'est pas fait tat d'une surdit ou m m e d'une hypoacousie et cette tiologie explique-t-elle la toux ? N'tait-ce pas tout bana-lement une bronchite chronique ? La lsion de la mandibule constate en 1823 est plus suspecte ; certains auteurs parlent de tumeur gommeuse , d'autres d'ostoncrose, mais dans les deux cas le doute existe. L'volution terminale est compatible galement avec une atteinte tertiaire du pharyngo-larynx.

    La tuberculose pulmonaire et (ou) larynge a t voque ds l'ge de 37 ans et Fetis affirme qu'il s'agissait d'une tuberculose larynge, mais il est curieux que son fils, qui l'accompagnait toujours et partout, soit rest en parfaite sant. L'association de ces deux affections, bien entendu, n'est pas exclue.

    U n cancer laryngo-trachal est peu compatible avec une dure d'volu-

    tion de 21 ans, mais l'on sait qu'il peut s'associer l'une des deux affections

    prcdentes. Il n'est donc pas exclu, au moins pour la priode terminale, o

    nous remarquons une dysphonie confinant l'aphonie, associe une dys-

    phagie intense et une cachexie extrme.

    C o m m e toujours dans ces cas, nous nous heurtons l'impossibilit de

    toute vrification histologique, et le dbat reste ouvert.

    Le mutant

    La morphologie et la virtuosit de Paganini ont galement attir l'attention

    et ont suscit une hypothse intressante de la part de Schnfeld. Pour cet

    51

  • auteur, il est superflu d'voquer le surnaturel propos de Paganini, la nature

    suffisant amplement expliquer le personnage ; il considre, en effet, que

    Paganini tait porteur d'un syndrome de Marfan, qui est caractris, c o m m e

    nous le savons, par une minceur et un allongement excessif des membres

    prdominant leurs extrmits, notamment au niveau des doigts, d'o le n o m

    d'arachnodactylie qui lui est galement donn. Il s'y associe une hyperlaxit

    articulaire, une taille au-dessus de la moyenne, des dformations thoraciques

    et crnio-faciales, une insuffisance du dveloppement musculaire, des mani-

    festations pulmonaires type d'emphysme ou de pneumothorax spontan.

    Il existe une ectopie du cristallin dans 50 % des cas et la gravit de la maladie

    est lie l'atteinte des fibres lastiques de la mdia des artres, entranant

    des complications vasculaires type d'insuffisance aortique ou d'anvrisme

    de l'aorte ascendante.

    Revenons maintenant sur l'apparence physique de Paganini telle que la

    dcrivent ses contemporains ; tous le montrent assez grand, anguleux, l'paule

    gauche plus haute que l'autre, d'une pleur cadavrique, avec des yeux

    sombres et creux, des cheveux longs noirs et dsordonns, une peau blafarde

    et cireuse, un nez saillant et troit, en bec d'aigle , et surtout si maigre

    qu'un aubergiste le transporta un jour sur son lit, en pleine rue, sous le

    prtexte qu'une personne aussi dcharne ne pouvait tre que tuberculeuse

    ou pestifre. Cet aspect physique fait irrsistiblement voquer un autre

    marfanique clbre, le prsident Abraham Lincoln.

    Balzac et Gthe, tous deux contemporains de Paganini et en relation avec

    lui, taient convaincus que sa virtuosit tait due en grande partie sa consti-

    tution anatomique, sans apporter plus de prcision. Par contre, le Dr Benatti,

    qui eut s'occuper de Paganini pendant de nombreuses annes et qui l'a

    longuement observ, arrive la conclusion que la supriorit du clbre

    violoniste est moins le rsultat d'un exercice prolong que celui d'une organi-

    sation (anatomo-physiologique) spciale , et il donne l'appui des prcisions

    importantes : Il existe une extraordinaire extensibilit des ligaments capsu-

    laires des deux paules, des poignets et des doigts. La main n'est pas plus

    grande que la normale, mais il en double l'amplitude par l'extensibilit de

    chaque doigt, tel point que non seulement chacun d'eux est capable de

    mouvements indpendants, mais encore la laxit des articulations phalan-

    giennes de la main gauche leur permet des mouvements latraux sur la touche.

    D'autre part, la laxit du poignet droit et de l'paule droite leur donne l'ampli-

    tude ncessaire un coup d'archet magistral. (fig. 2 et 3).

    La porte et l'indpendance de mouvements de ses doigts taient si extra-ordinaires qu'il fut m m e souponn d'avoir procd un geste chirurgical sur les tendons digitaux, ce qui est videmment invraisemblable. Sa virtuosit elle-mme fait partie du tableau clinique et il tait pass matre dans l'art de certains tours de force, tels que la monte et la descente rapide de plu-sieurs octaves, les harmonies doubles, les pizzicati, les variations joues sur une seule corde, les trilles, l'association de coups d'archet de la main gauche, ou encore l'imitation de deux violons jouant ensemble. Toutes ces difficults font plir les violonistes confirms ; pourtant, on ne l'a jamais vu s'entraner et il ne jouait que pour les rptitions et les concerts.

    52

  • Schnfeld trouve un autre argument diagnostique dans l'aphonie termi-nale, qu'il attribue une paralysie larynge par anvrisme de la crosse de l'aorte (complication classique du syndrome de Marfan), mais nous ne pou-vons le suivre sur ce point, car il s'agit dans ce cas d'une paralysie rcuren-tielle gauche, gnralement compense, donc sans altration durable de la phonation.

    Enfin, nous ne pouvons omettre la qualit particulire de son oue : il

    entendait trs bien grande distance et la voix haute proximit tait

    ressentie douloureusement, notamment du ct gauche. Il tait capable

    d'accorder son instrument d'une lgre touche au milieu du fracas de

    l'orchestre et pouvait distinguer, dans les m m e s conditions, la dissonance

    d'un instrument. O n l'a m m e entendu jouer juste sur un violon dsaccord.

    Plus que d'une absence du muscle stapdien, gnratrice de phonophobie, ce

    tableau est en faveur d'un recrutement auditif marqu, qui ne pouvait

    que servir encore ses extraordinaires possibilits gestuelles.

    Ainsi s'explique sans doute l'immense talent de cet artiste, mais ce don

    de la nature n'enlve rien la valeur de son uvre et notre regret de ne

    disposer d'aucun enregistrement du violoniste du diable (Teufelsgeiger),

    c o m m e l'appellent les biographes allemands.

    NICOLO PAGANINI : DEVIL, SUPERBRIGHT , OR MUTANT ?

    SUMMARY

    Four aspects of Paganini's personnage are related by the authors. The famous virtuose is at first presented through his biography and his artistic life ; then his mortal remain's peregrinations are recalled as an anecdote. The Paganini's pathography is then entered upon two subjects : on one side, the breathing pathology which he has endured all his life long, and, on the other side, the Schcenfeld's hypo-thesis, according to which Paganini could have had a Marfan's disease, hypothesis which seems well supported by the physical des-criptions and the documents we dispose and which allows to explain partially his prodigious virtuosity.

    B I B L I O G R A P H I E

    1. BRUNER J.M. Moto perpetuo (Paganini). A theme tor surgery of the hand ,

    The hand, 1974, 6, n 2, p. 115-120.

    2. DE GOURCY G.I. Paganini, the genoese , University of Oklahoma press, 1957.

    3. GELINEAU. Les pileptiques clbres , La Chronique mdicale (Paris), 1900, n 8, p. 545-557.

    4. PROD'HOMME J.G. Paganini , in : Les musiciens clbres , Editions Laurens (Paris), 1916.

    5. KERNER D. Nicolo Paganini , in : Krankheiten grosser musiker , Schattauer

    Verlag, Stuttgatr, 1977.

    6. DE SAUSSUNE R. Paganini , Greenwood press, Westport, Connecticut, 1954.

    7. SCHONFELD M.R. Nicolo Paganini. Musical magician or Marfan mutant ? ,

    JAMA, 1978, 239 (n 1), p. 4042.

    8. VALENSI Th. Paganini , Editions du livre franais (Paris), 1950.

    52