l’avenir de la religion : entre durkheim et weber ?· l'avenir de la religion : entre durkheim...

Download L’avenir de la religion : entre Durkheim et Weber ?· L'avenir de la religion : entre Durkheim et…

Post on 22-Dec-2018

212 views

Category:

Documents

0 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

Document gnr le 3 fv. 2019 00:56

Nouvelles pratiques sociales

Lavenir de la religion : entre Durkheim et WeberGregory Baum

Spiritualit, glises et religionsVolume 9, numro 1, printemps 1996URI : id.erudit.org/iderudit/301351arhttps://doi.org/10.7202/301351arAller au sommaire du numro

diteur(s)Universit du Qubec Montral

ISSN 0843-4468 (imprim)1703-9312 (numrique)

Dcouvrir la revue

Citer cet articleBaum, G. (1996). Lavenir de la religion : entre Durkheim et Weber. Nouvelles pratiques sociales, 9(1), 101113. https://doi.org/10.7202/301351ar

Rsum de l'articleL'article prtend que les ides d'Emile Durkheim et de Max Weberrestent pertinentes pour comprendre la prsence de la religion aussibien que son absence dans la socit contemporaine. Durkheim fournitdes concepts pour interprter le retour de la religion dans la sphrepublique, la croissance rapide du fondamentalisme, la psychologie de larsistance au changement social, l'mergence des nouvelles formes dergionalisme et de nationalisme, et la prsence des courantsoecumniques dans toutes les grandes religions. Weber fournit desconcepts pour interprter le rle de l'individu dans la religion, l'impactde sa position sociale la pratique religieuse et la scularisationmassive de la socit contemporaine. En raison de l'individualisme etde l'utilitarisme souvent prsupposs dans la recherche sociologique dela religion, l'article recommande la relecture des textes de Durkheimqui traitent de la socit comme productrice de la consciencepersonnelle.

Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'rudit (ycompris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter enligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/]

Cet article est diffus et prserv par rudit.rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversit deMontral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pour mission lapromotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

Tous droits rservs Les Presses de lUniversit du Qubec,1996

L'avenir de la religion : entre Durkheim et Weber

Gregory BAUM Professeur mrite

Facult des sciences religieuses Universit McGiIl

L'article prtend que les ides d'Emile Durkheim et de Max Weber restent pertinentes pour comprendre la prsence de la religion aussi bien que son absence dans la socit contempo-raine. Durkheim fournit des concepts pour interprter le retour de la religion dans la sphre publique, la croissance rapide du fonda-mentalisme, la psychologie de la rsistance au changement social, l'mergence des nouvelles formes de rgionalisme et de nationa-lisme, et la prsence des courants cumniques dans toutes les grandes religions. Weber fournit des concepts pour interprter le rle de l'individu dans la religion, l'impact de sa position sociale la pratique religieuse et la scularisation massive de la socit contemporaine. En raison de l'individualisme et de l'utilitarisme souvent prsupposs dans la recherche sociologique de la religion, l'article recommande la relecture des textes de Durkheim qui traitent de la socit comme productrice de la conscience personnelle.

Les ides sur la relation entre religion et socit, proposes par Emile Durkheim et Max Weber, ont gard toute leur pertinence dans la situation historique actuelle. On ne peut pas interprter la prsence ou l'absence de la religion dans notre socit sans retourner des ides dveloppes par ces deux sociologues du dbut du xxe sicle. Il est bien connu que ces deux

102 Spiritualit, glises et religions

penseurs avaient des conceptions diffrentes du rle de la religion dans la socit. Ils interprtaient d'une faon divergente la personnalit humaine et sa relation la socit. Cette diffrence conceptuelle semble se perptuer dans le conflit actuel entre deux courants philosophiques, le communau-tarisme et l'individualisme.

LE MONDE SELON EMILE DURKHEIM

Pour Emile Durkheim, la ralit humaine fondamentale tait la socit. Selon son intuition, confirme par ses recherches auprs des socits les plus simples, les tribus primitives d'Australie, la socit tait la gnratrice de ses membres. Elle ne leur offrait pas seulement la nourriture et la pro-tection, mais aussi et plus spcialement une culture commune, un ensemble de valeurs et une perspective spirituelle sur la vie. Seule la dimension biologique de la personne est purement individuelle. La dimension mentale, c'est--dire la conscience, l'imagination et l'intelligence, est acquise par la participation dans une socit. La langue en est un bon exemple : nous dveloppons notre conscience linguistique personnelle en assimilant la langue de la socit.

Puisque nous sommes produits par la socit et restons enracins en elle, nous sommes - selon Durkheim - des tres thiques (1970 : 314-322). Les membres d'une mme socit partagent des valeurs communes et entendent dans leur cur un appel intime qui les incite raliser ces valeurs dans leur vie. Cet appel est si fort, nous dit Durkheim, que les humains veulent tre au service de leur socit et mme, dans des moments de danger, se sacrifier pour elle. En raison de leur origine sociale, les humains dsirent s'abandonner au bien le plus lev. Selon Durkheim, les tres humains ont une inclination religieuse. La socit, disait-il, n'est pas seulement une ralit objective existant l'extrieur de ses membres, elle est aussi une ralit subjective qui rside sous forme symbolique dans leur esprit et dtermine toute leur humanit. Existant symboliquement dans la conscience collective - une expression chre Durkheim - , la socit cre ses membres, les soutient et dfinit leur identit (1960: 633).

La religion

Durkheim s'merveillait devant le phnomne universel de la religion. Etant lui-mme un athe, il voulait trouver une explication scientifique de l'exprience religieuse. Par ses recherches auprs des tribus primitives, il est arriv la conclusion que l'exprience du sacr tait la rencontre du

NPS, vol. 9, n 1, 1996

L'avenir de la religion: entre Durkheim et Weber 1 0 3

peuple, des moments spciaux, avec la socit existant sous forme sym-bolique dans sa conscience collective. Dieu, disait Durkheim, est la socit crite en majuscule dans l'esprit de ses membres. La religion est donc la crainte rvrencielle et l'abandon passionnel des humains devant leur matrice sociale, la matrice qui les a crs, qui les appuie, qui leur donne leurs idaux, et qui les punit pour leurs transgressions tout en promettant de les rintgrer.

Chaque socit, croyait Durkheim, cre sa propre religion. Sans ce pouvoir symbolique, sans cette projection d'elle-mme dans la conscience collective du peuple, une socit ne peut pas survivre. La religion est l'me vivante qui unit les hommes et les femmes dans le mme projet social.

La thorie de Durkheim tait une aide importante pour interprter le rle social des religions traditionnelles et pour comprendre la signification de leurs rites sacrs. Mais le grand sociologue avait peu de choses dire sur la religion dans la socit moderne, laque et pluraliste. Il accueillait la socit moderne comme tant plus rationnelle et plus humaine que les socits antrieures. Les anciens dieux vieillissent ou meurent, crivait-il, y compris le Dieu biblique, mais les nouveaux dieux ne sont pas encore ns (1970: 611). Il tait convaincu que la socit moderne, base sur l'intel-ligence scientifique des relations humaines, engendrerait la longue sa propre religion civile pour renforcer ses valeurs dans le cur des citoyens.

Pour le moment, se plaignait Durkheim, la religion commune est le culte de la personnalit (1970: 261-278)1. En d'autres mots, comme le jeune Marx, Durkheim regardait l'individualisme et l'gocentrisme non pas comme une tendance naturelle, mais plutt comme un produit culturel cr par des conditions sociales et conomiques. Mais ce culte de la person-nalit, affirmait Durkheim, est une religion pathologique - pathologique parce qu'elle menace d'affaiblir la socit et de prparer son effondrement. Mais le sociologue franais tait convaincu qu' la longue la socit moderne, industrielle et galitaire crerait sa propre forme de religion, capable de confirmer son identit sociale et rendre les citoyens fidles aux vertus civiques. C'est un point que Durkheim dfendait avec vigueur contre les catholiques conservateurs, puissants dans la France de son temps, qui prdisaient que la socit moderne allait miner la solidarit sociale.

Il y a des sociologues contemporains qui suivent les ides de Durkheim en insistant sur le fait que, pour se dvelopper et devenir floris-sante, une socit a besoin d'un mythe national ou, selon une expression de Rousseau, d'une religion civile (Bellah, 1967: 1-21). Une des fragilits

1. Quand il crivait son premier livre, La division du travail dans la socit (1893), il croyait encore que la socit de son temps produisait des vertus.

NPS, vol. 9, n 1, 1996

104 Spiritualit, glises et religions

du pays appel le Canada est l'absence d'un mythe national clbrant son devenir et son destin qui soit acceptable tous les citoyens. Par contre, le Qubec a hrit d'une religion civile. Dans le pass, cette religion tait le catholicisme ; depuis la Rvolution tranquille, le mythe national s'est scularis (Tessier, 1994).

L'identit collective

La sociologie de Durkheim claire un phnomne contemporain li la recherche de l'identit collective. Dans plusieurs parties du monde, il y a des peuples qui rsistent l'universalisme libral et l'individualisme capi-taliste par l'affirmation vigoureuse de leur identit collective hrite du pass, y compris dans certaines situations par des formes extrmes de tribalisme et de nationalisme agressif. Les libraux et les marxistes s'tonnent de tels phnomnes. La thorie

Recommended

View more >