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Jean-Pierre Charland Félicité Le salaire du péché Extrait de la publication

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Félicité T3 - Le salaire du péchéExtrait de la publication
Extrait de la publication
Un viol sans importance, roman, Sillery, Septentrion, 1998
La Souris et le Rat, roman, Gatineau, Vents d’Ouest, 2004
Un pays pour un autre, roman, Sillery, Septentrion, 2005
L’été de 1939, avant l’orage, roman, Montréal, Hurtubise HMH, 2006
La Rose et l’Irlande, roman, Montréal, Hurtubise HMH, 2007
Les Portes de Québec, tome 1, Faubourg Saint-Roch, roman, Montréal, Hurtubise HMH, 2007, format compact, 2011
Les Portes de Québec, tome 2, La Belle Époque, roman, Montréal, Hurtubise HMH, 2008, format compact, 2011
Les Portes de Québec, tome 3, Le prix du sang, roman, Montréal, Hurtubise HMH, 2008, format compact, 2011
Les Portes de Québec, tome 4, La mort bleue, roman, Montréal, Hurtubise, 2009, format compact, 2011
Haute-Ville, Basse-Ville, roman, Montréal, Hurtubise, 2009 (réédition de Un viol sans importance)
Les Folles Années, tome 1, Les héritiers, roman, Montréal, Hurtubise, 2010
Les Folles Années, tome 2, Mathieu et l’affaire Aurore, roman, Montréal, Hurtubise, 2010
Les Folles Années, tome 3, Thalie et les âmes d’élite, roman, Montréal, Hurtubise, 2011
Les Folles Années, tome 4, Eugénie et l’enfant retrouvé, roman, Montréal, Hurtubise, 2011
Félicité, tome 1, Le pasteur et la brebis, roman, Montréal, Hurtubise, 2011
Félicité, tome 2, La grande ville, roman, Montréal, Hurtubise, 2012
Félicité tome 3
Extrait de la publication
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Charland, Jean-Pierre, 1954-
Félicité : roman historique Sommaire : t. 3. Le salaire du péché. ISBN 978-2-89647-982-5 (v. 3) I. Titre. II. Titre : Le salaire du péché.
PS8555.H415F44 2011 C843’.54 C2011-941248-9 PS9555.H415F44 2011
Les Éditions Hurtubise bénéficient du soutien financier des institutions suivantes pour leurs activités d’édition :
• Conseil des Arts du Canada ; • Gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) ; • Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) ; • Gouvernement du Québec par l’entremise du programme de crédit d’impôt
pour l’édition de livres.
Graphisme de la couverture : René St-Amand Illustration de la couverture : Marc Lalumière Maquette intérieure et mise en pages : Andréa Joseph [[email protected]]
Copyright © 2012 Éditions Hurtubise inc.
ISBN 978-2-89647-982-5 (version imprimée) ISBN 978-2-89647-984-9 (version PDF) ISBN 978-2-89647-983-2 (version ePub)
Dépôt légal : 4e trimestre 2012 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada
Diffusion-distribution au Canada : Diffusion-distribution en France : Distribution HMH Librairie du Québec / DNM 1815, avenue De Lorimier 30, rue Gay-Lussac Montréal (Québec) H2K 3W6 75005 Paris FRANCE www.distributionhmh.com www.librairieduquebec.fr
www.editionshurtubise.com
Liste des personnages principaux
Abel, Jules : Pharmacien, après son stage il travaille dans l’officine de Robert Gray. Son père et sa mère se prénomment respectivement Léonie et Absalon, sa sœur et son frère, Fidélia et Didace.
Chambon, Hélidia : Employée d’une filature, elle habite la pension de la ruelle Berri.
Dallet, Crépin : Préposé à la tenue des livres chez le manu- facturier de savon Barsalou, il loge à la pension de la ruelle Berri et affiche une religiosité exacerbée.
Demers, Charles : Mécanicien à la McDonald Tobacco, il habite la pension de la ruelle Berri.
Drolet, Phébée : Jeune couturière, elle se lie d’amitié avec Félicité Drousson dès l’arrivée de celle-ci à Montréal.
Drousson, Félicité : Ancienne institutrice formée au cou vent des sœurs de Sainte-Anne, à Saint-Jacques-de-l’Achigan. Par souci de discrétion, lors de son séjour à Montréal elle se pré- sente sous le nom de Dubois. Elle travaille à la Dominion Cotton.
Drousson, Marcile : Mère de Félicité. Veuve, elle travaille comme ménagère au presbytère de Saint-Jacques.
Duplessis, Octave : Libraire d’origine française, son commerce est situé dans le quartier Hochelaga.
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Lévesque, Guildor : Apprenti à la McDonald Tobacco, il loge à la pension de la ruelle Berri.
Martin, Adrien : Conseiller municipal de Montréal, propriétaire de logements ouvriers.
Marly, Janvière : Propriétaire avec son époux des Confections Marly, boutique de la rue Sainte-Catherine. Elle emploie Phébée depuis deux ans. Son mari se prénomme Gaston, son fils, Janvier.
Muir, John : Ébéniste employé aux ateliers du Canadien Pacifique, il habite la pension de la ruelle Berri.
Paquin, Vénérance : Tenancière de la pension de la ruelle Berri, sise à l’arrière de la rue du même nom. Elle a trois enfants : Fernande (8 ans), Casimir (9 ans) et Madore (10 ans). Son mari se prénomme Oscar.
Rouillard, Firmin : Contremaître à la Dominion Cotton.
Savard, Antoine : Vicaire à l’église Saint-Jacques à Montréal et conseiller spirituel de Phébée.
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Personnages historiques
Barsalou, Joseph (1822-1897) : Marchand et homme d’affaires, il œuvre dans plusieurs domaines d’activité, dont la fabrication de savon. Ses fils, Hector et Érasme, l’assistent dans ses tâches.
Beaugrand, Honoré (1848-1906) : Militaire, journaliste et propriétaire de plusieurs journaux dont La Patrie, il fut maire de Montréal de 1885 à 1887.
Bourget, Ignace (1799-1885) : Second évêque de Montréal (1840-1876).
Fabre, Charles-Édouard (1827-1896) : Troisième évêque de Montréal (1876-1896).
Gray, Henry Robert (1838-1908) : Pharmacien et homme poli tique, il est responsable du comité d’hygiène pendant l’épi- démie de 1885. Il a inspiré le personnage de Robert Gray.
Lartigue, Jean-Jacques (1777-1840) : Évêque auxiliaire, puis premier évêque de Montréal.
Paradis, Hercule (1828-?) : Chef de police de la ville de Montréal au moment des émeutes de 1885.
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Chapitre 1
Un peu penaude, Phébée se tenait devant le comptoir de la boutique de vêtements Les Confections Marly. Elle demanda, hésitante : — Vous êtes certaine que je peux partir tout de suite,
madame ? Je me sens comme une déserteuse. Sous la poitrine opulente de Janvière Marly, qu’un corset
renforcé de solides baleines enserrait, battait un cœur sen sible et volontiers romantique.
— Vas-y, répondit-elle avec le sourire. Je sais encore comment gérer mon commerce sans aide. Puis après six heures, on ne voit plus personne. — Alors encore merci, madame. À demain matin. L’autre lui adressa un salut de la main tout en se penchant
sur ses factures. Après des mois de fréquentation assidue, Jules Abel s’était
lancé dans une aventure militaire à l’autre bout du continent. Depuis, la jeune femme se mourait d’inquiétude pour lui, pour elle, pour leur couple. Ce départ avant la fin de sa journée de travail tenait à son besoin d’être rassurée. Elle s’engagea vers l’ouest dans la rue Sainte-Catherine, jusqu’à l’officine de Robert Gray. Le tintement d'une clochette signala le mou ve ment de la porte. L’homme se trouvait bien là, occupé à servir un client. — Dans le journal, insistait le vieux monsieur, c’est écrit que
c’est bon contre la variole. — Vous savez, il ne faut pas croire tout ce qu’on lit. Ces
textes-là, ça ressemble à de véritables articles, mais il s’agit de réclames plus souvent qu’autrement.
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— Il y avait même le nom d’un médecin ! Aux yeux de ce badaud, les docteurs « Jones » ou « Smith »
représentaient une garantie de fiabilité presque aussi grande qu’une parole d’évangile.
— Ce produit ne vous fera aucun mal, c’est déjà bien, expliqua le professionnel. Alors si vous tenez absolument à me donner votre argent… Même ces mots ne découragèrent pas le client qui, un instant
plus tard, sortait avec une panacée devant le prémunir contre les abcès à l’estomac et la variole, entre autres maux. — Je suis heureux de vous revoir, mademoiselle… Le pharmacien s’avançait la main tendue, un sourire aux
lèvres. L’absence d’autres clients dans le commerce autorisait une certaine familiarité. — Drolet… Phébée Drolet. — Oh ! On ne peut oublier votre prénom, chère demoiselle,
mais ce serait présomptueux de ma part de l’utiliser. La jeune visiteuse battit des cils alors que son sourire laissa
voir l’alignement parfait de ses dents, semblable à des rangées de perles. N’importe qui se serait détourné de son travail pour lui faire la conversation.
— Venez donc vous asseoir et dites-moi ce qui vous amène ici. Ce n’est pas la maladie, j’espère. Deux chaises se trouvaient dans un coin. Dans une officine
comme la sienne, certains clients avaient bien du mal à attendre debout qu’on leur prépare un remède. La couturière fit comme on le lui disait, son hôte déplaça l’autre siège pour se mettre en face d’elle.
— Si l’inquiétude et l’ennui sont des maladies, confia-t-elle, je ne m’en remettrai pas. Malgré son air avenant, une ombre marquait le joli visage,
une angoisse sourde, tenace, qu’une personne rompue au contact avec les malades savait détecter.
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— Ce coureur des plaines vous manque, suggéra-t-il. — Terriblement. Il doit vous écrire, parfois… L’autre ne dissimula pas son amusement devant une pareille
assertion. — S’il a le temps d’écrire, ce ne sera pas à son patron,
croyez-moi. Il ne vous donne pas de nouvelles ? — Au début, je recevais des lettres… ou plutôt des bouts de
papier griffonnés à la hâte. — Vous savez, les miliciens doivent coucher dans des tentes
et manger avec leur écuelle sur les genoux. Ce ne sont pas des conditions idéales pour la correspondance.
Ces mots ne lui disaient rien qui vaille quant à la sécurité de son fiancé. Jules lui faisait l’impression d’avoir besoin d’un bon lit la nuit et de trois repas par jour servis à une table. La vie d’aventurier cadrait mal avec son tempérament. Ce genre d’existence le rendrait malade. — Depuis deux semaines, je n’ai rien reçu, glissa-t-elle dans
un souffle. — Si son régiment est stationné loin d’une voie ferrée, le
service postal doit être inexistant. — La bataille de Batoche s’est déroulée il y a des semaines.
Tout le monde devrait être de retour, maintenant. Les forces rebelles, dirigées par Louis Riel, avaient été
disper sées le 12 mai précédent. Dans l’esprit de Phébée, ce conflit était donc terminé.
— Vous avez raison, cet affrontement a donné la victoire aux troupes du gouvernement. Toutefois, les régiments doivent demeurer là-bas encore un peu, afin que les désordres ne reprennent pas le dessus. Infliger une défaite aux Métis ne posait pas de difficulté, mais les problèmes ayant causé cette révolte ne sont pas réglés, vous savez. Le désespoir peut les pousser à reprendre les armes.
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Justement, elle ne savait pas. Les soubresauts politiques ou les difficultés économiques sévissant dans ces territoires loin- tains ne la concernaient pas plus que les événements survenus en Chine. Toute son attention se portait sur les condi tions si pré caires de sa propre existence : ce seul combat lui suffisait amplement.
— S’il est en bonne santé, rien ne l’empêche de m’envoyer un mot… trois mots plutôt. Je me contenterais de lire un « Je vais bien ».
Le pharmacien hocha la tête, compréhensif. Si lui-même s’était trouvé dans le Nord-Ouest, cette beauté aurait assuré- ment reçu de ses nouvelles tous les jours. Elle s’inquiétait avec raison de ce silence. — Je n’ai pas reçu de lettres de votre fiancé, mais des amis
d’Ottawa me tiennent un peu au courant de ce qui se passe là-bas. Les hommes du 65e Régiment ne se sont pas battus contre les Métis. Ce fait tenait à un motif très simple : au gouvernement, on
craignait que des Canadiens français refusent de faire leur devoir devant un ennemi parlant la même langue et pratiquant la même religion qu’eux. — Dans ce cas, murmura Phébée, Jules et tous ses compa-
gnons devraient être là. La situation devenait de plus en plus embrouillée à ses yeux.
Venue pour se faire réconforter, son vis-à-vis ajoutait à son tourment.
— Les Indiens aussi se sont révoltés. Les Fusiliers Mont- Royal leur font la chasse, pour arrêter les meneurs et conduire les autres dans des réserves. Les journaux évoquaient régulièrement des bandes d’Amé-
rindiens en maraude. À l’approche des forces gouvernementales, ils s’évanouissaient dans la prairie. — Mais les Sauvages, quand ils font des prisonniers…
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Les pages les plus sinistres du manuel scolaire de la petite école racontant l’histoire du Canada lui revenaient en mémoire. Y étaient décrites les horribles mises à mort des pères Brébeuf, Lallemand ou Jogue, avec force détails. Au plus noir de la nuit, elle voyait un petit milicien soumis au supplice. — Ne pensez pas à des choses semblables, ma chère. Il s’agit
de petites bandes de gens affamés, mal armés. Ils ne peuvent rien contre une force nombreuse et bien entraînée.
Son assurance un peu factice ne convainquit pas son interlocutrice. — Ils ont tué beaucoup de gens, même des prêtres. Bien sûr, cela ne lui avait pas échappé. Parmi leurs victimes
on comptait des colons et deux prêtres. Les curés relayaient cette information lors de leur prêche dominical, du haut de la chaire, pour l’édification des fidèles. Gray fit semblant de n’avoir rien entendu.
— Ce retard dans les lettres tient simplement au fait que le régiment pourchasse ces malheureux dans les plaines. Dès qu’ils atteindront une ville, vous les recevrez, ces trois petits mots, et même plusieurs autres. Ne vous rongez pas les sangs. Songez plutôt à la cérémonie du mariage. Jules m’a dit qu’il n’entendait pas laisser traîner les choses. Au gré de la conversation, Gray constatait une réelle angoisse
chez la visiteuse. Tout de même, l’allusion à cette intimité lui mit le rose aux joues. Elle précisa dans un souffle :

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Toute à son appréhension, la couturière se montrait main- tenant moins encline aux longues marches digestives. Assise sur le bord du lit, elle contemplait la cour arrière, poussant les pro fonds soupirs d’un cœur en peine.
Profitant des dernières minutes de la lumière du jour, près d’elle, Félicité, pliée en deux, utilisant le siège de leur unique chaise comme table, écrivait à sa mère. Au cours des derniers mois, elle s’était efforcée de donner des nouvelles toutes les deux semaines, Marcile faisait de même. Les missives demeuraient très courtes, son existence entre
un travail harassant et des conditions de vie médiocres ne méritait guère de longues envolées.
Chère maman, Je vais bien, je suis toujours à la Dominion Cotton.
Pouvait-elle décrire encore le caractère aliénant de tâches si répétitives ? À la place, elle évoqua le contremaître plutôt gentil et ses quelques collègues les plus avenantes. Comme la ménagère du curé Merlot parcourait les jour naux
reçus par son employeur, impossible de passer la maladie sous silence :
Je prie souvent pour la pauvre Marie Robichaud. La picote rouge l’a tuée en trois jours. C’est la forme la plus violente de la maladie. Quelle tristesse, cette maladie. Heureusement, personne d’autre n’a été atteint dans la maison. Je suppose que bientôt, ce sera un autre mauvais souvenir.
— Tu lui parles de moi ? voulut savoir son amie. — Comme tu es la meilleure chose qui me soit arrivée dans
cette ville, et que maman paraît t’aimer à distance, tu as toujours droit au dernier paragraphe.
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Voyant sa compagne comme sa sœur d’adoption, la blonde pouvait-elle considérer cette femme inconnue comme étant un peu sa mère ? L’interrogation ajouta à sa morosité.
Phébée n’a pas reçu de nouvelles de son amoureux depuis longtemps. Elle, habituellement si gaie, est pourtant minée par l’inquiétude ces temps-ci. Elle paraît absolument cer taine qu’un dénouement déchirant viendra mettre fin à son his toire d’amour, comme si elle ne pouvait croire à sa chance. J’ai bien du mal à l’encourager, car moi aussi je trouve ce silence menaçant. Des idées si sombres peuvent-elles provoquer le malheur ?

Le dimanche 7 juin 1885, la chorale de l’église Saint-Jacques paraissait déterminée à faire monter ses voix jusqu’au ciel, sinon jusqu’à Dieu. Elle entendait souligner dignement la fête du Très-Saint-Sacrement. Félicité se tenait debout à l’arrière, la tête penchée, recueillie, les deux mains jointes à la hauteur de la taille. Pourtant, sous ce calme de surface, dans sa tête des souvenirs pénibles se bousculaient. Un an plus tôt, le jour de cette même solennité, désignée
aussi du nom de Fête-Dieu, elle fuyait Saint-Eugène, honteuse, sa vie détruite à jamais. C’était le jeudi 12 juin 1884. Les paysans de sa petite paroisse d’adoption avaient cessé le travail pour participer à la cérémonie animée par Philomire Sasseville. En conséquence, toute la population avait assisté à sa déroute.
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Après ces nombreux mois écoulés, qu’en était-il de sa situation ? Son travail à la manufacture, on pouvait l’en priver subitement. Il en allait de même de son logis. Ce serait vrai- semblablement le cas lors du mariage de Phébée : elle ne pour rait assumer seule le loyer, trop au-dessus de ses moyens. Fréquenter une paroisse cossue, entendre l’une des meilleures chorales de la ville, admirer un décor somptueux, tout cela rendait sa position plus inconfortable encore. Contempler tout ce dont la vie la privait ajoutait à sa misère. Lors du prône, sous de riches habits sacerdotaux, le curé
regagna la chaire. Après le « Mes très chers frères, mes très chères sœurs » habituel, il enchaîna : — Cet après-midi se tiendra une magnifique procession,
destinée à témoigner de notre foi. Marcher derrière le corps du Christ incarné dans l’hostie, c’est Le reconnaître comme notre Maître, et nous reconnaître comme Ses sujets. Promener le corps du Christ dans les rues de notre ville, c’est affirmer Sa préséance sur celle de tous les autres pouvoirs… Ce sermon ressemblait à un programme politique, et en
vérité c’en était un. Il s’agissait d’établir partout la primauté du seul vrai Dieu et de son Église. En même temps, c’était réaffir mer celle de Ses représentants sur terre. Les pasteurs guidaient le troupeau pour établir sur les rives du Saint-Laurent une société vraiment chrétienne.
— Vas-tu participer à la procession ? murmura Félicité à l’oreille de son amie. — Nous n’avons rien de mieux à faire, n’est-ce pas ? Le ton de Phébée trahissait toute sa tristesse. Depuis le
départ de Jules Abel, les dimanches paraissaient interminables, autant pour la fiancée abandonnée que pour son chaperon. L’officiant parla encore longtemps de la fête du Très-Saint-
Sacrement puis, selon la tradition, conclut son prêche en abordant une question profane :
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— Les autorités civiles de notre ville ont sollicité le soutien de Sa grandeur, monseigneur Fabre, dans la lutte menée contre l’épidémie de variole. C’est à la demande de ce dernier que je vous rappelle l’importance de vous faire vacciner, de même que vos enfants. Aucun moyen, après la prière bien sûr, n’est plus efficace que le vaccin pour se protéger de la contagion. Une rumeur peu sympathique à cette exhortation parcourut
l’assemblée. En précisant que l’initiative ne venait pas de lui, le prêtre souhaitait-il s’en désolidariser ? Peut-être partageait-il le scepticisme de ses ouailles. Peu après, durant la communion, Phébée se dirigea vers la
sainte table parmi les premières. Depuis la rebuffade du carnaval survenue des mois plus tôt, la jeune femme tenait à afficher une religiosité exemplaire. Sa fréquentation coutumière du confes- sionnal permettait la même assiduité à l’eucharistie. Dans le temple, elle avait repéré de nombreuses clientes des Confections Marly. Celles-là pourraient témoigner de sa bonne moralité. Toutes ces précautions suffiraient-elles à ramener Jules ? Un doute, tenace, la rongeait Félicité, de son côté, ne désirait attirer l’attention ni par la

Début juin, la température se révélait agréablement chaude, sans être oppressante. Les vêtements des hommes et des femmes renouaient avec les teintes plus pâles, pastel dans le cas des secondes, et les chapeaux de paille. Les conversations des paroissiens portaient tout naturellement sur les combats dans le Nord-Ouest. Personne ne doutait de la victoire finale des troupes du général Frederick Middleton, mais le coût en vies humaines s’avérerait peut-être bien lourd. De nombreuses
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familles regroupées sur le parvis de l’église comptaient un fils membre des Fusiliers Mont-Royal.
Par automatisme, chaque dimanche Phébée cherchait Jules des yeux parmi les personnes assemblées devant le temple, puis baissait immanquablement la tête. Ce jour-là, un peu poussées par les paroissiens se regroupant pour discuter, les deux amies se retrouvèrent sur le trottoir. L’occasion était trop belle, Crépin Dallet vint se planter à proximité.
— Mesdemoiselles, peut-être voudrez-vous marcher avec moi dans la procession, cet après-midi. À quelques pas, Hélidia montrait le même visage blessé
depuis des semaines. Elle voyait le petit homme vêtu de noir s’approcher de la blonde avec une régularité déprimante, être rejeté, puis revenir vers elle pour proposer une activité religieuse. — Monsieur Dallet, commença Phébée, vous me décevez
beaucoup. Un certain entrain revenait dans la voix de la couturière,
comme si ridiculiser le commis aux livres la ramenait des semaines en arrière, avant le départ du fiancé. Son interlocuteur montra sa surprise. — À la Fête-Dieu, les hommes et les femmes marchent en
groupes séparés, précisa Félicité avec le ton d’une institu trice s’adressant à un élève à l’esprit obtus. — Le contraire serait bien scandaleux, renchérit la blonde.
Cette célébration permet au Christ de parcourir son domaine, toute pensée profane devrait disparaître. — Et vous, vous voulez en faire une promenade ordi naire,
une occasion pour conter fleurette à des jeunes femmes. Avec le temps, elles en étaient arrivées à unir leurs efforts
pour repousser ses avances. La stratégie ne suffisait même pas à le décourager.
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— Mes intentions sont honnêtes, je vous assure, protesta- t-il. Pour les personnes du sexe faible, une présence mascu line éloigne les importuns. Ne voyait-il pas qu’il était le pire d’entre eux ? — Nous serons escortées par les curés de huit paroisses
au moins, dit la blonde, sans compter tous les étudiants en théologie. — En plus, les membres des ordres religieux, des hommes
et des femmes, seront là. Se rappelant ses apprentissages du couvent, l’ancienne
institutrice évoqua les noms de douze congrégations reli gieuses sans sourciller. Crépin commença à s’éloigner à reculons. La blonde ajouta encore : — En plus, vous voilà prêt à trahir la confrérie du Sacré-
Cœur. — Car c’est bien avec vos confrères que vous devriez défiler
aujourd’hui, non, avec une pièce de tissu rouge épinglée à votre boutonnière ? Cette fois, les voix moqueuses le mirent en fuite. La dérision
avait fini par avoir raison de lui.

Dans le palmarès des grands spectacles offerts par la ville, les manifestations religieuses figuraient en bonne place, les autres étant trop chers pour leurs ressources. Après avoir avalé une brioche qui devait les soutenir jusqu’au souper, vêtues de leurs meilleures robes et coiffées de chapeaux de paille agré- mentés d’un ruban bleu, les deux jeunes femmes rejoignirent les abords de l’église Notre-Dame. La foule débordait sur la place d’Armes. Jamais rassasiée de
la magnificence des lieux, Félicité contemplait les grands édi- fices bancaires et les places d’affaires tout autour. Ces bâtiments
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aux façades de pierres ornées de sculptures s’élevaient sur plusieurs étages. Tous les jours de la semaine, des Anglais pro- tes tants travaillaient dans les environs. C’était leur domaine. Le château fort des Canadiens français, le siège d’un autre
pouvoir, se dressait tout près, de l’autre côté de la rue. La très grande église, longtemps reconnue comme la plus vaste d’Amérique, dominait tout, ses portes immenses placées un peu en retrait, sous un porche. De chaque côté se dressait une tour carrée. — C’est grandiose, dit Félicité. Si tu voyais l’église là d’où
je viens… Elle n’a rien de comparable. Ici Bourgeau a réalisé tout l’intérieur, comme à l’église Saint-Jacques, d’ailleurs. — Tu finiras par me servir de guide dans la ville de Montréal. — Dans ce cas précis, ma science me vient de Crépin.
Quand je ne me sauve pas assez vite, il aime bien m’infor mer des splendeurs de la religion catholique. Il a l’âme mission- naire. — Regarde-le plastronner au milieu de ses collègues. Il
paraît si fier de sa sainteté. Je suis certaine qu’un de ces jours il va s’essayer à marcher sur les eaux. Des yeux, Phébée désignait un groupe d’hommes étalant
triomphalement les couleurs de la confrérie du Sacré-Cœur. L’un portait une grande bannière du plus beau rouge, décorée d’un cœur couronné d’épines, d’autres arboraient une écharpe de même teinte en travers de la poitrine. Crépin, sans doute rendu moins loin sur le chemin du paradis, se contentait d’une pièce de tissu épinglée sur le revers de sa veste.
— Je suppose que notre charmant voisin t’a appris beau coup de choses passionnantes, se moqua un peu la blonde. — Il ne se lasse jamais. Quand nous attendons notre tour
pour les bécosses, il a le temps de faire mon éducation. Tiens, regarde la tour, là. Elle s’appelle La Persévérance. Du doigt, elle montrait le clocher à droite.
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— Dedans, il y a un bourdon nommé Jean-Baptiste. Il pèse plus de dix tonnes. De l’autre côté, c’est La Tempérance. On y trouve un carillon d’une dizaine de cloches. — Quand je pense qu’il y a un an tout juste, je te sauvais
des griffes de mauvais garçons. Maintenant, tu es une vraie Montréa laise. Félicité n’était pas absolument certaine de cela. De grandes
foules comme aujourd’hui l’inquiétaient toujours un peu, puis elle se sentait gauche quand des hommes, même des femmes, la suivaient des yeux ou la saluaient d’un mouvement de la tête. Toutefois, la maîtresse d’école en elle s’effaçait, sans qu’elle puisse définir sa nouvelle identité. Près du parvis, devant les trois portes grandes ouvertes de
la basilique, on commençait à s’agiter. À leur costume, la jeune femme reconnut des escadrons de religieuses de Sainte-Anne et de la Congrégation Notre-Dame. Elles guidaient un groupe de deux cents petites filles, toutes de la paroisse Saint-Pierre. Vêtues de robes blanches, les plus jeunes avaient six ans à peine. Certaines portaient de petites couronnes de fleurs sur leurs cheveux et d’autres, des bouquets dans les bras. Celles-là devaient avoir fait leur première communion peu de temps auparavant. Venait ensuite tout un régiment de couventines, faciles à
recon naître avec leur uniforme scolaire. — Tu devais ressembler exactement à cette fillette, dit
Phébée en pointant une élève aux cheveux châtains, l’air un peu timide, les yeux modestement baissés. Quand la couturière évoquait ainsi le passé studieux de son
amie, sa voix trahissait à la fois l’ironie et une pointe de jalousie. — Elle pourrait être ma jumelle, avec cinq ou six ans de
différence. Certaines de ces jeunes filles portaient un large ruban bleu
ciel en bandoulière, l’insigne des enfants de Marie. Elles
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prenaient la résolution de suivre toujours l’exemple de la Vierge dans leur vie de tous les jours. Deux grandes tenaient les bannières des pensionnats d’où venait cet essaim de candidates à la sainteté. Tout de suite après suivait un grand nombre d’écoliers, sans
doute plus de deux cents aussi. Les plus jeunes marchaient devant et les plus âgés, des jeunes gens parfois bâtis comme des adultes, venaient ensuite, certains portant des banderoles aux couleurs de leurs établissements scolaires. L’Église catho lique signifiait aux habitants de cette ville, en grande partie protes- tante, que ses forces vives se multipliaient sans cesse, au point d’espérer un jour prendre toute la place. À un signal donné depuis le parvis, toutes ces voix enfan tines
entonnèrent un premier cantique dans un ensemble bien imparfait :
— Lauda Sion Salvatorem, Lauda ducem et pastorem… Quand les fanfares des diverses gardes paroissiales inter-
vinrent à grands renforts de cuivres, le résultat confina au tintamarre, mais personne, tout le long du trajet, ne douterait de l’exaltation religieuse de tous ces gens. Il s’agissait de mon- trer sa foi, et non ses qualités musicales. Aux élèves succédèrent diverses associations pieuses, dont les confréries du Sacré-Cœur de toute la ville. Puis ce fut au tour des regroupements féminins. Les troupes de choc venaient ensuite. Les religieuses
paradèrent bientôt. Elles chantaient une bonne octave au-dessus des hommes. Puis ce furent les servants de messe vêtus de l’aube et du surplis. Certains, accoutrés de rouge, gardaient fière allure. Les frères de diverses congrégations présents dans la procession comptaient pour une bonne partie du personnel masculin des écoles catholiques de la ville. Les étudiants du Grand Séminaire s’avéraient assez nombreux pour convaincre chacun que l’Église ne manquerait jamais de prêtres, tandis que les curés et les vicaires de diverses paroisses formaient des rangs
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compacts. Comme pour les protéger de tous les assauts, des zouaves pontificaux en pantalons bouffants, un calot sur la tête, allaient d’un pas martial. Certains parmi eux s’étaient sans doute rendus en Europe dans les années 1860 afin de défendre les territoires sur lesquels le pape régnait en maître absolu.
Le clou de la procession était bien sûr le Saint-Sacrement, porté dans un ostensoir rutilant. Monseigneur Charles-Édouard Fabre, évêque du diocèse de Montréal, tenait l’objet sacré à la hauteur de la poitrine. Au-dessus du saint homme, pour le préserver du soleil, d’autres tenaient un dais brodé d’or. — Aucune élégante de Montréal ne porte une robe aussi
richement décorée, murmura Phébée. Je me demande qui lui a confectionné ça. L’ecclésiastique offrait aux regards une chasuble brodée elle
aussi de fils d’or. L’ensemble, le prélat, le dais et l’ostensoir, brillait sous le soleil. — Sans doute les membres d’une congrégation de sœurs
cloîtrées, répondit Félicité. Certaines sont très habiles. — J’espère seulement qu’elles ne se mettront pas en tête de
coudre des robes de mariée. Je n’ai pas besoin de compétitrices supplémentaires. Derrière monseigneur Fabre, les femmes rassemblées sur
la place d’Armes s’engagèrent sur la chaussée. Les hommes viendraient ensuite. Il s’agissait là de simples fidèles, celles et ceux dont l’engagement n’allait pas plus loin que la fréquentation assidue des sacrements. La procession comptait finalement quelques milliers de personnes et s’allongeait sur des centaines de verges. Les fillettes devaient approcher de leur destination quand les derniers hommes se joignirent au cortège. Sur les trottoirs de la rue Notre-Dame, une foule compacte
assistait au spectacle. De nombreux protestants obser vaient, curieux, les mœurs étranges de leurs voisins catholiques. Plusieurs bâtiments arboraient des décorations et des gens
e D oy o n
Avec Les Portes de Québec et Les Folles Années, le succès de Jean-Pierre Charland, qui a conquis des milliers de lecteurs, ne se dément pas. Le grand nom du roman historique québécois charme toujours, alors qu’il met en scène cette attachante héroïne qu’est Félicité.
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Au printemps de 1885, la variole fait rage à Montréal. Cette maladie tue souvent, surtout des enfants, et marque à jamais le visage des survivants. Pourtant, il existe un vaccin. Certains médecins le présentent comme le seul bouclier contre la contagion ; d’autres le rendent responsable de la maladie. Il y a aussi le clergé qui s’en mêle : Dieu seul accorde la santé ou la maladie, la vie ou la mort. La prétention des scientifiques de faire obstacle à la toute-puissance divine n’est-elle pas sacrilège ?
Félicité et Phébée ne savent quelle attitude adopter et qui croire dans ce débat. La plupart des Canadiens français le refusent, et quand le conseil de ville le décrète obligatoire, les émeutiers prennent d’assaut les rues de Montréal.
Dans cette atmosphère de désolation, l’histoire d’amour de Phébée se poursuit. Après une vie de misère, l’amour lui apportera-t-il sécurité et bonheur ? Félicité, quant à elle, fait montre d’une force étonnante devant les épreuves que continue de lui réserver la grande ville.
En revivant l’épidémie de variole, votre regard sur le passé de Montréal ne sera plus jamais le même.
Le portrait d’une femme courageuse et attachante.
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ve rt ur e : M ar c la lu m iè re
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