parlebas. la dissipation sportive

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  • Pierre Parletas* La dissipation sportive.

    Jimmy Connors au championnat international de France de tennis. Stade Roland Garros, 31 mai 1984.

    "4 Une partie de pallone Turin en 1902. Extrait de La Vie au grand air.

    Le pallone, le vritable jeu national italien, et qui n'est gure jou qu'au del des Alpes, est comme une sorte de tennis plus violent et plus athlti-que. Use joue avec six joueurs dans chaque camp. Le ballon, qui ressemble au ballon d'association, est lanc l'aide d'une sorte de manchon hriss de pointes en caoutchouc, dans leqtiel les joueurs enfoncent la main droite. Le terrain est trs vaste et le jeu exige beaucoup deforce, en mme temps que d'agilit et d'adresse.

    * Pierre Parlebas, Docteur es lettres et Sciences humaines. Responsable du laboratoire Jeu sportif et Science de l'action motrice. I.N.S.E.P.

    l i^ g^dj] ES activits physiques sont souvent perues Il o l comme une occasion de retrouver la B j ^ ^ ^ ^ spontanit et la fracheur perdues des W f^fil mouvements naturels. Se rfugier dans l'effort et la dpense physique est une faon de jeter raisonnements et soucis de notre civilisation techni-cienne par-dessus les moulins. Il est bon de se librer des technologies artificieuses pour se retremper dans la puret de notre univers naturel. Courons l'onde pour en rejaillir vivant.

    La doctrine d'ducation physique qui s'imposa en France dans la premire moiti du XX e sicle et dont on retrouve l'inspiration dans une myriade de tendances actuelles, se nomme prcisment la mthode natu-relle. Elle prit pour modle, selon l'expression mme de son crateur Georges Hbert, l 'homme l'tat de nature . Le mythe du beau et bon sauvage apparat ici en majest. Nous avons perdu, crit G. Hbert, l'instinct et le besoin, ces guides si srs du primitif et il nous faut retrouver les gestes naturels notre espce [13]. Dpouillons-nous de nos artifices et redcouvrons l'Eldorado corporel des premiers ges.

    Une telle navet peut prter sourire. On trouve-rait cependant dans une myriade de textes actuels, pda-gogiques, techniques ou publicitaires, des rsurgences malignes de ce mythe faussement innocent. L'histoire et l'ethnologie nous ont appris que l'tat de nature est une vue de l'esprit. Toute pratique humaine, ft-elle corporelle, est le fruit d'une histoire, situe et date. Nos sports de pleine nature sont en fait des sports de pleine culture.

    Il revient Marcel Mauss le mrite d'avoir le pre-mier explicitement pos le caractre minemment social de l'activit physique. Sa communication de 1934, prsente la Socit de psychologie, arbore un titre rvlateur : les techniques du corps [20]. Il y montre que les techniques corporelles en gnral, et les techni-ques sportives en particulier, dpendent des habitudes sociales, des apprentissages acquis, des phnomnes de prestige et de mode. Acte technique, acte physique, acte magico-religieux sont confondus par l'agent,

    19

  • affirme Marcel Mauss. Les pratiques corporelles de l'homme sont profondment dpendantes de l'tat de ses connaissances techniques, de ses croyances, de son systme de pense, magique ou scientifique.

    En dvoilant le lien que les pratiques physiques entretiennent avec le contexte social, avec les valeurs et les acquis technologiques, M. Mauss a ouvert un nouveau terrain de recherche et de rflexion. Dans la prface qu'il consacre ces travaux novateurs, Claude Lvi-Strauss souligne la solidarit de chaque technique corporelle apprise avec son milieu social d'mergence: Cela est vrai des plus humbles techni-ques, comme la production du feu par friction ou la taille d'outils de pierre par clatement, commente-t-il ; et cela l'est bien davantage de ces grandes constructions la fois sociales et physiques que sont les grandes gymnasti-ques [17].

    Aujourd'hui, la cause semble entendue : la techno-logie moderne a envahi le sport au vu et au su de tous. Les anciens habitus sportifs se sont transforms sous la pression d'une technologie de pointe qui se manifeste dans les domaines les plus varis : installations sportives totalement artificielles (stade, piste, piscine, gymnase, court de tennis...), matriaux nouveaux (fibre de verre, fibre de carbone, polyester, kevlar...), accessoires (perche, agrs, raquette...), machines rcentes indis-pensables (aile volante, planche voile, ski, voilier mul-ticoque, planeur, ULM...), mthodes d'entranement contrle scientifique, instruments de mesure (chrono-mtrage, photo d'arrive...).

    Dans les dernires dcennies, l'volution des tech-niques sportives a t spectaculaire. Des activits anciennes se sont transformes sous l'influence de tech-nologies rcentes (saut la perche, cano-kayak, esca-lade, splologie, voile...), des sports insolites sont bru-talement apparus, droit issus de nouveaux matriaux d'audaces technologiques (plonge sous-marine, aile volante, trimaran, planche voile, monoski, planche roulettes...). Que deviendraient de nombreux concur-rents d'aujourd'hui qui ignoreraient la fibre de carbone, le polyurthane ou le kevlar ? Le corps a pous son sicle. L'ordinateur sige Olympie ; les dieux du stade sont dsormais programms.

    Cette volution n'en est pas moins dconcertante ; prtons, en effet, l'oreille aux propos de ces pratiquants dbordants d'enthousiasme. Il y est question d'aventure et de libert retrouve, de contact exaltant avec une nature sensible et sauvage, de fuite rsolue devant le confort technique et la vie artificielle de notre civilisa-tion... Que comprendre alors ? La contradiction n'est-elle pas criante ? Il faudrait battre le rappel de toutes les avances techniques... pour fuir la technique ?

    Le phnomne est gnral. Le barreur moderne brave les mers en solitaire et dfie les dferlantes tout en tant sagement reli au satellite de position. Il cultive le risque fou et cotise aux assurances. L'aventurier d'au-jourd'hui affronte la nature brute et sauvage, bard d'lectronique et assist d'un pilote automatique. Ne sommes-nous pas pris dans le mcanisme d'une double contrainte de type jparadoxal si bien analys par Gregrory Bateson et l'Ecole de Palo Alto ? Le pratiquant daube sur les techniques et les artifices tout en bnfi-ciant profusion de leurs apports en sous-main. Der-

    *

  • LES GRANDS MODLES DE MACHINES.

    Bien souvent et toutes les poques, on a compar les tres vivants aux machines : l'opinion est d'un expert ; il s'agit de la premire phrase d'un ouvrage du clbre physiologiste EJ. Marey, ouvrage au titre vocateur: La Machine animale [19], publi en 1873. Cette comparaison des animaux aux machines n'est pas seulement lgitime, poursuit notre auteur, elle est aussi d'une utilit extrme diffrents points de vue . Lgitime et utile: c'est bien ainsi qu'apparatra le modle de la machine pour rendre compte des activits physiques. Le corps se meut dans l'espace et produit du mouvement, comme la machine.

    Le brio technologique qui a permis de rnover les pratiques sportives au cours des dernires dcennies, joue quelque peu le rle de l'arbre qui cache la fort. A nos yeux, l'influence scientifique et technique semble s'tre davantage exerce par l'imposition subreptice d'un modle du corps issu de l'univers des machines, que par l'apport de matriaux rvolutionnaires, quelque spectaculaires fussent-ils. C'est dans une perspective proche que se place Philippe Roqueplo, soulignant que par la mdiation des modles qu'elle labore et met en uvre, l 'oprationalit technicienne pose son empreinte au cur de la ralit [27]. Bien qu'elles n'abordent pas le domaine du sport, les analyses de cet auteur qui montrent combien le modle s'inscrit dans le corps, par le temps et par l'espace, conviennent remar-quablement aux pratiques sportives. Le corps et le sport sont entrans dans une dynamique de fonctionnement porte par la conception techniciste du moment. Aussi, l'empreinte de la technique variera-t-elle en fonction des modles rgnants : on passera de l'anthropomtrie la cyberntique, de l'empreinte digitale l'empreinte digitalise.

    A chaque poque, les modes d'utilisation du corps ont t influences par les modles techniques prvalents. La conception de l'exercice corporel, la faon de l'excuter, son entourage social, ses instruments de mise en uvre, l'intensit de sa sollicitation nerg-tique, vont dpendre insidieusement de la reprsenta-tion sous-jacente du corps-machine ; on se rfrera tour tour aux leviers, la machine vapeur et l'ordina-teur. En ralit, l'analyse historique dtaille des dif-frentes conceptions du mouvement corporel mettrait en vidence maints chevauchements et d'infinies nuances. Cependant, si l'on s'intresse aux novations qui ont marqu durablement leur poque et si l'on s'inscrit dans la longue dure, on peut alors distinguer quelques grandes priodes correspondant des faons bien types de considrer le corps agissant, chacune de ces priodes se caractrisant par la dominance d'un modle de machine. Schmatiquement, la temporalit de ces priodes successives obit la temporalit machinique.

    Les grandes rvolutions techniques ont t tu-dies avec force dtails par de multiples auteurs qui ont dgag les principales scansions de l'volution (G. Friedman, M. Serres, E. Morin, B. Gille, J. Ladrire, J. de Rosnay...). Vis--vis de notre thme qui se place dans la longue dure, et pour aller l'essentiel, nous retiendrons trois grandes tapes rpondant trois gn-

    rations successives de machines particulirement carac-tristiques. A chacune de ces rfrences machiniques, on pourra associer des conceptions et des mthodes gymno-sportives prcises.

    L Le modle de la premire gnration: la machine simple. Il va donner naissance au courant bio-mcaniste qui a connu et connat aujourd'hui encore de belles heures de gloire. Les l