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  • Monsieur Franois Bourricaud

    Science politique et sociologie. Rflexions d'un sociologueIn: Revue franaise de science politique, 8e anne, n2, 1958. pp. 249-276.

    Citer ce document / Cite this document :

    Bourricaud Franois. Science politique et sociologie. Rflexions d'un sociologue. In: Revue franaise de science politique, 8eanne, n2, 1958. pp. 249-276.

    doi : 10.3406/rfsp.1958.392462

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1958_num_8_2_392462

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/author/auteur_rfsp_2253http://dx.doi.org/10.3406/rfsp.1958.392462http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1958_num_8_2_392462

  • Science Politique et Sociologie

    Rflexions un Sociologue*

    FRAN OIS BOURRICAUD

    LA

    condition prsente des sciences politiques de quoi intriguer le sociologue abord il enregistrera des propos de ce genre qui sonnent toujours agrablement son oreille La vie politique ne se laisse pas enfermer dans les chartes les codes ou les rglements Etat est une ralit sociale le fonctionnement des mcanismes constitutionnels ne doit pas tre tudi dans abstrait ils doivent tre replacs dans leur contexte social et cul turel Cet effort de la science politique contemporaine pour lar gir analyse strictement juridique demandons-nous maintenant comment il exprime Nous noterons le foisonnement des tudes de gographie ou de sociologie lectorale nous enregistre rons de substantielles recherches sur les partis sur origine de leurs militants et de leurs dirigeants sur la stabilit des lites par lementaires sur mergence abrupte de tel mouvement revendica tif et ses mtamorphoses ultrieures sur les groupes de pression leurs fins et leurs moyens Bref notre sociologue aimera la richesse la nouveaut des travaux que ses collgues poursuivent dans le champ des sciences politiques Mais comme il du got pour les comparaisons et les rapprochements peut-tre notera-t-il que ces recherches le plus souvent trs concrtes et trs limites ainsi les monographies histoire et de gographie lectorales) soul vent des problmes une trs grande porte Les tudes sur les partis et leurs lecteurs nous amnent nous interroger sur le pouvoir des cadres des lites politiques et corrlativement sur apathie des citoyens Ainsi le sociologue bute-t-il sur des pro- Ce travail bnfici des critiques de plusieurs de mes amis ils en soient tous remercis tout particulirement Jean TOUCHARD

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  • Fran ois Bourricav

    blmes qui sont pour lui de vieilles connaissances les gouvernants sont-ils authentiques reprsentants Tout gouvernement est-il essence oligarchique Les recherches de sciences politiques telles elles sont actuellement conduites nous font-elles progresser vers la solution de ces question pineuses Certains lecteurs irriteront peut-tre de cette remarque Nos proccupations ris quent de leur sembler assez vaines Pourquoi ne pas nous con tenter enregistrer et de dcrire

    est contre cet empirisme spontan est dirig le prsent article Rien est plus urgent selon nous que laboration une

    thorie Sous ce nom nous dsignons un petit nombre hypo thses qui devraient nous permettre expliquer et de prdire cer tains types de comportements humains La thorie dont nous rvons sera dite positive dans la mesure o elle nous aidera observer exprimenter et prvoir ces trois titres elle se distingue de la pure rflexion philosophique Mais elle emprunte rait autres voies que celles qui sont familires empirisme On entend souvent dire que la thorie ne se dgagera au terme une multiplicit tudes particulires ce qui la rigueur est admissible et aussi ce qui est beaucoup moins elle se fera elle-mme elle natra de la confrontation de tant de monographies laborieusement accumules Cette esprance quant

    nous nous semble tout fait illusoire Nos interlocuteurs nous sommeront alors exhiber ce systme

    hypothses simples et faciles dont nous leur chantons merveilles La sociologie dans son tat prsent peut-elle fournir cette tho rie dont nous affirmons peut-tre la lgre en son absence toute recherche se dgrade en une morne compilation Reconnais sons elle est elle-mme en pleine crise Depuis une vingtaine anns elle est dveloppe si vite et dans des directions si diverses elle ne constitue plus probablement hui une discipline unique Elle est enrichie de son concours avec les mathmaticiens et les statisticiens Mais cette collaboration remis en cause ses principes essentiels Elle pas su dfinir plus heu reusement ses frontires avec la psychologie tantt elle reven dique une indpendance impossible vis--vis de celle-ci et tantt elle lui emprunte presque tout mthodes comme problmes Les rapports ne sont pas meilleurs avec les anthropologues ces der niers se rebiffent contre les prtentions de la vieille sociologie ils dnoncent comme un mdiocre bavardage moins ils ne ir ritent de troitesse des pseudo- sciences humaines appliques

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  • Science Politique et Sociologie

    Que peut apporter aux sciences politiques une discipline aussi gnralement dcrie que la ntre Nos amis ont-ils quelques chances de trouver chez nous ce ils attendent Voil le pro blme en toute bonne foi nous allons tenter examiner Ce que nous offrons abord est un certain langage ou plutt un voca bulaire Des mots comme attitudes opinions valeurs sont maintenant familiers la science politique Outre que le lexique reste bien confus peut-on baptiser thorie une liste de mots tran ges ou pompeux dont le sens et emploi restent encore trop sou vent obscurs

    Illusions et dangers de la mthode comparative

    Un ethnologue anglais Radcliffe Brown crit On tient gn ralement la sociologie thorique pour une science inductive Quant

    moi elle se fonde sur tude comparative et systmatique un grand nombre de socits Cette recherche comparative et sys tmatique quelle condition est-elle possible Pouvons-nous entreprendre entre de jeu comme semble nous le conseiller le grand ethnologue anglais Ce que nous voudrions abord montrer est que la mthode comparative est efficace et valide que sous certaines conditions et surtout elle ne saurait tre employe une fois prises certaines prcautions bref cette mthode suppose une thorie pralable Durkheim la suite de Comte

    suggr aux sociologues de se faire comparatistes bien que ses plus clatantes russites il les ait obtenues avec les Formes l mentaires de la vie religieuse dans analyse approfondie de soci ts particulires Sa mfiance gard du formalisme il dnon ait par exemple chez Simmel est bien connue Il ne parle gure de thorie et se rfre plus volontiers une mthode trs proche des canons de ce on appelait de son temps la logique inductive Sans doute est-il bien oblig de recourir des concepts thoriques comme la notion de contrainte ou institution Mais elles restent un usage trop indtermin pour il puisse nous les prsenter comme des catgories analytiques Son insis-

    Cit dans VI-STRAUSS Anthropologie structurale Paris Pion 1958

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  • Fran ois Bowrrwaud

    tance la plus continue il la met nous recommander analyse des variations concomitantes o il voit selon ses propres termes instrument par excellence de la recherche en sociologie Le

    sociologue clairement mis en garde contre les dangers de la sp culation et de la ratiocination idologique est invit tablir des

    lois en recherchant les ressemblances et les diffrences entre des socits et des institutions tenues pour comparables Toute la question est videmment de savoir quand deux socits et deux institutions peuvent tre bon droit dites comparables3

    Considrons par exemple dans nos socits occidentales le nombre des partis intresss la conqute du Pouvoir Il est banal opposer le systme multipart des Fran ais au rgime des deux partis en usage chez les Anglo-Saxons Remarquons que ce trait qui explique peut-tre beaucoup les diffrences entre notre rgime politique et celui de nos voisins apparat pas distinctement dans les chartes ou constitutions Tous les observateurs pourtant seraient accord pour reconnatre son extrme importance Il faut donc expliquer mais comment On commencera par attacher aux circonstances historiques dans lesquelles se sont formes nos ins titutions et on soulignera combien leur dveloppement diffre de celui ont connu les dmocraties anglo-saxonnes Mais cette comparaison toute seule ne peut pas nous conduire trs loin Fai sons un pas de plus la France ignore alternance du Pouvoir de deux grands partis rivaux mais loyaux Etat et elle lui substitue de fragiles et mdiocres coalitions centristes est que la brutalit des luttes rvolutionnaires les squelles de peur et de haine dont elles nous empoisonnent depuis prs de deux sicles ont rendu souhaitable et ncessaire interposition un tampon entre les

    extrmes Quelque jugement que on porte sur nos rvolu tions resterait expliquer pourquoi chez nous elles ont t ce point violentes et pourquoi elles ont mis en cause non seulement une certaine distribution du pouvoir mais au fondement de existence sociale On invoque alors le radicalisme de notre caractre notre rage de dduire notre impuissance au compromis Le rgime des deux partis serait expliqu par esprit sportif des Anglo-Saxons et de la mme manire notre systme polyparti par

    Rgles.. Paris Alean 1938 185 DuRKHEiM croyait rsoudre cette difficult par sa notion de type

    social chapitre iv des Rgles.. qui lui permettait de classer les socits dans un ordre de simplicit dcroissante et de complexit croissante Pour lui des comparaisons taient valides entre des socits prsentant le mme degr de simplicit ou de complexit

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  • Science Politique et Sociologie

    notre turbulence dj signale par Csar et que on oppose tra ditionnellement empirisme et la sagesse des Insulaires Avouons que cette procdure ne nous satisfait pas le radica lisme extrmisme ne coexistent-ils pas chez nous avec esprit de modration Et nos politiciens ne sont-ils pas des matres recon nus au jeu du ngre blanc Ce que on aurait d nous expliquer est comment affrontement de deux rivaux produit dans le cas fran ais affaiblissement de deux extrmes et leur commune subor dination un tertius galiciens alors que cette comptition est compatible chez les Anglais et les Amricains avec une alternance rgulire et sans heurt est-on parvenu Non puisque ne sachant pas ce est le radicalisme ni ce est esprit de compro mis nous avons aucune chance en distinguer les variantes fran aises des variantes anglo-amricaines La comparaison nave entre les diffrences institutionnelles nous conduits une inter prtation historique arbitraire dont nous nous sommes tirs par un recours la psychologie la plus sommaire

    Ces faiblesses de la mthode comparative si sensibles quand nous rapprochons des socits vaguement comparables deviennent frappantes lorsque la comparaison est tente entre les groupes sociaux les plus htrognes est cette tche prilleuse que applique un clbre ethnologue amricain Murdock dans un trs brillant article o il cherche comparer institution anglo- saxonne du bipartisme avec institution connue en sociologie pri mitive sous le nom organisation dualiste La comparaison nous allons le voir doit faire clater une ressemblance qui ex pliquerait par la fonction commune joue par ces deux institu tions dans une et autre socit Les ethnologues ont observ que dans beaucoup de socits non occidentales les villages sont diviss en moitis localises dans un Haut et un Bas comme par exemple dans le Cuzco prhispanique ou encore entre deux groupes ont lieu certains changes de biens de personnes et de services tandis que lesdits changes particulirement les changes matrimoniaux seraient interdits entre sujets appartenant une mme moiti Seulement pour reprendre une question de Lvi- Strauss o commence et o finit organisation dualiste

    Leonard WHITE ed Political Moieties in The State of the Social Sciences Leonard White ed. The University of Chicago Press pp 113- 148

    Structures lmentaires de la parent Paris Presses universitaires de France 91

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  • Fran ois Bowrricaud

    Est-elle une manire de donner et de gagner des femmes Est elle ncessairement lie la rgle exogamie Parlera-t-on encore organisation dualiste lors mme elle ne rglerait plus change des personnes mais concernerait seulement la prestation de cer tains services comme obligation de donner et de rendre certaines ftes Le rapprochement risque de avoir plus beaucoup de sens si on rapproche la circulation des lites politiques en rgime de concurrence Dmocrates contre Rpublicains Conservateurs contre Travaillistes des rgles de change matrimonial entre deux groupes exogames Rsumons brivement exemple analyse

    Murdock chez certains Indiens du Sud-Est des Etats-Unis les Creek les lignages intrieur une ville sont rgulirement dis tribus entre deux moitis matrilinaires une de ces moitis est appele blanche et autre rouge Dans la premire sont choisis les fonctionnaires civils de la ville dans la seconde les militaires est le chef du lignage de plus haut rang dans la moiti blanche qui est reconnu titre hrditaire comme le chef de la ville Voici maintenant comment se prsente le lgislatif un conseil constitu par les chefs de lignages mais seulement ceux qui appartiennent

    la moiti blanche6 Au-dessus de autorit territoriale la tribu et la confdration chaque ville associe est reprsente au sein de la confdration tout comme les lignages et les moitis dans assemble et dans le gouvernement de chaque ville De mme intrieur de la confdration nous retrouvons opposition entre la moiti blanche et la moiti rouge Ainsi dans chaque confd ration chaque ville regarde telles villes associes comme ennemies et telles autres comme amies Comment se rsolvent les tensions entre les adversaires potentiels Non point par la guerre mais par des jeux o intention de dfi est aussi claire que intention de le contrler et de le sublimer en exprimant Chaque camp dlgue ses reprsentants qui devant les deux villes assembles se rencontrent sur le terrain et vident fort rgulirement la querelle Ce jeu est pas purement gratuit Il entrane des consquences pour les gagnants comme pour les perdants si la mme ville perd plus de quatre fois la suite elle change de moiti pour tre en quelque sorte annexe par la moiti rivale

    Pouvons-nous avec Murdock dclarer que les moitis rouge et blanche des Indiens Creek ont rempli la mme fonction que celles que remplissent les partis politiques dans les rgimes

    MURDOCK oc cit 138

  • Science Politique et Sociologie

    deux partis aux Etats-Unis et dans la plupart des Etats du Com monwealth par exemple Les arguments de Murdock si sduisants soient-ils sont peu convaincants Dans le processus lec toral amricaine on peut discerner un mcanisme pour rduire les tensions entre deux groupes rivaux prtendant au pouvoir Accordons que le caractre sportif de preuve apparat chez les Creek comme chez les compatriotes de Murdock Mais enjeu est-il tout fait le mme Et surtout les attitudes des joueurs gard des rgles sont-elles identiques On ferait les mmes remarques encontre du deuxime exemple cit par Murdock

    Il agit cette fois de montrer que la fameuse technique de quilibre des pouvoirs est point inconnue de certaines socits archaques exemple les Berbres dont Murdock analyse or ganisation politique en se rfrant au livre de Montagne7 Ces socits sont la fois belliqueuses et dmocratiques Chacune se sent menace sans cesse par de puissants voisins elle menace

    son tour pourtant toutes rpugnent instauration un Pouvoir fort Le problme pos leurs institutions politiques peut noncer en ces termes comment maintenir galit entre les chefs de famille au dedans et la force de la tribu au dehors Murdock analyse finement comment ces deux objectifs peu compatibles ou mme en certains cas contradictoires sont pourtant raliss simul tanment La dmocratie interne est ralise par accs trs ouvert de la djema de village tous les chefs de famille par la diffusion extrme du Pouvoir dans cette assemble et par im puissance de organisation tribale Mais comment le groupe se dfendra-t-il contre les entreprises de ses ennemis Chaque tribu passe alliance avec un certain nombre de ses voisines et entre ainsi en cheville avec elles contre toutes celles qui restent en dehors de leur pacte8 Ainsi les tribus se trouvent partages en deux groupes ou lef que nous pouvons considrer comme des moitis puisque leur somme inclut toutes les socits berbres dans une aire donne Montagne avait observ que les tribus relevant des deux lef antagonistes sont localises les unes par rapport aux autres comme les casiers blancs et les casiers noirs sur un chiquier chacune est en contact la fois avec un groupe relevant du mme lef et avec un groupe relevant du lef rival Ainsi se

    MONTAGNE Les Berbres et le Makhzen dans le Sud du Maroc Paris Alean 1931

    En rgle gnrale crit MURDOCK la tribu berbre est pas une unit politique Ibid 146)

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  • Fran ois Bourric(wd

    trouve assur un quilibre plus ou moins prcaire mais au cas o cet quilibre vient tre rompu chaque groupe peut compter que assistance du plus prochain de ses allis ne tardera point le secourir menace qui peut retenir ses ennemis de attaquer

    Les tribus berbres connaissent les vertus de quilibre des pouvoirs elles recourent ce pouvoir dans la gestion de leurs affaires internes comme dans leurs relations internationales

    Murdock se prend mditer sur la sagesse des Berbres qui ont depuis si longtemps dcouvert efficacit des regroupements dualistes qui caractrisent histoire moderne Triple Alliance contre Triple Entente puissances de Axe contre les puissances allies les nations du monde libre contre les pays du rideau de fer Encore faut-il ajouter avec notre auteur que la comparaison tourne avantage des Berbres puisque chez eux les regroupe ments dualistes sont une condition de paix et de stabilit tandis que dans notre histoire ils ont entran gnralement une lutte mort

    Pourquoi ces comparaisons ingnieuses nous semblent-elles tout compte fait assez faibles est abord que les lments entre lesquels la comparaison est institue sont mal dfinis abord organisation dualiste t vide de tout le contenu que lui avait donn la rflexion ethnologique Il ne agit plus une procdure change matrimonial Murdock lui-mme nous en prvient

    Les moitis politiques ne rglaient pas le mariage il agit des Indiens Creek) elles semblent avoir servi principalement de mcanisme pour canaliser agression en des formes socialement inoffensives in socially harmless ways Bref pour Murdock organisation dualiste ne se dfinit plus par aucune rgle concrte nous pouvons observer dans les changes matrimoniaux aussi bien que dans certaines procdures ceremonielles dans la distri bution gographique des populations etc Elle se rduit la relation de dualit il organisation dualiste toutes les fois que deux groupes et deux groupes seulement se trouvent face face Maintenant bien que les traits institutionnels de organisation dua liste soient dans image que nous en donne notre auteur confus et peu prs tous effacs une fonction lui est assez nettement assigne Les moitis canalisent agression la discutent ou expriment comme chez les Creek ou elles la rduisent en insti- tutionalisant comme chez les Berbres Finalement la fonction

    Ibid 146

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  • Science Politique et Sociologie

    que Murdock attribue ces institutions est psychologique Nous ne lui en ferons pas reproche Nous nous contenterons de noter que la fameuse mthode cross-cultural conduit un recours parfois trs naf la psychologie 10

    Cette mthode cross-cultural method est dfinie en ces ter mes par John W.M thing 11 Elle utilise des donnes ras sembles par des anthropologues concernant la culture de divers peuples travers le monde en vue de vrifier certaines hypothses concernant la conduite humaine Et Vithing un peu plus loin nonce trs clairement la condition sans laquelle toute com paraison risque tre vaine De bons observateurs remarque-t-il12 ont fait valoir que des actions identiques ont un sens complte ment diffrent dans diffrentes socits Ainsi roter est une mar que de dfrence ou une grossiret faire un pied de nez est une insulte ou un geste sans porte Plac devant cette objection de bon sens thing rpond sans dtours La comparaison interculturelle cross-cultural comparaison pour condition une quivalence entre les sens attachs aux conduites compares plutt une quivalence entre les conduites elles-mmes quivalence in meaning rather than formal equivalence Et pour bien marquer la porte de cette dclaration il ajoute Si les coutumes sont dfinies aide de catgories universelles communes et comprhen sibles tous les hommes les conduites peuvent tre compares de culture culture Cette formule nous agre tout fait autant plus que nous pouvons nous autoriser elle pour rejeter les inter prtations de Murdock Si la comparaison entre les gestes et les conduites est possible aprs que nous nous soyons assurs que les sens attachs cette conduite dans une socit est comparable au sens attach la mme conduite dans une autre socit il nous faut nous employer dfinir ces dimensions humaines universelles 13 dont parle AVithing ces significa tions communes toutes les cultures avant en entreprendre la

    10 Op cit. 139 11 Handbook of Social Psychology sous la direction de Gardner LINDZEY

    Addison WES EY ed. Cambridge 1956 tome 523 12 Ibid 528 13 Un autre auteur relevant de la mme inspiration D.G HORTON tent

    une tude des styles culturels de ivresse ingestion de quantits massives alcool observable dans beaucoup de socits humaines mais point dans toutes est mise en rapport avec diverses sortes anxits celle lie au tabou sexuel comme celle qui dcoule de la pnurie alimentaire de la menace de famine imminente) est prsente comme un mcanisme pour rduire ces ten-

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  • Fran ois Bourricaud

    comparaison Les tensions que sont cens rduire les moitis chez les Indiens Creek et le systmes des deux partis chez les compatriotes de Murdock sont-elles de mme nature Les riva lits entre les tribus berbres et celles qui opposent les Etats natio naux de Europe du xixe sicle sont-elles comparables Nous en jurerions pas Si nous nous en tenons au texte de Murdock rien ne nous permet de affirmer en tout cas omis probandi lui incombe on nous comprenne bien nous sommes tout dispos

    admettre entre ces diffrentes situations des lments compa rables mais pour dire lesquels il faudrait peut-tre commencer par se demander si certains ne sont pas plus dcisifs que autres et si nous savons distinguer les uns des autres

    La mthode comparative vise dcouper de manire approprie les lments que observateur entreprend de comparer cet effet il faut que les lments choisis soient significatifs et que nous sachions restituer le sens que leur attachent les acteurs Mais notre rle ne arrte pas l Pour interprter la conduite des acteurs il ne suffit pas de se demander ce que signifie pour eux leur con duite mais aussi ce elle signifie par rapport la situation o ils se trouvent placs Cette situation deux aspects un phy sique nous agissons dans un milieu naturel qui ses lois) et autre social toute action humaine est soumise des rgles socia lement dfinies Ne pouvons-nous pour reprendre le fameux pr cepte durkheimien analyser ces rgles considres en elles-mmes sans nous proccuper de ce elles signifient pour les acteurs

    bref en les traitant comme des choses Cette solution est sduisante elle nous pargnerait le recours analyse tho rique du moins si cette dernire doit tre comprise ainsi que le fait Wbiting comme tude des dimensions humaines uni verselles et nous permettrait une comparaison immdiate entre les systmes de normes observables dans diffrentes socits exemple des rgimes de parent est ici le plus topique Il semble en effet que nous nous trouvions en face un ensemble de pres criptions et de prohibitions dont le sens puisse tre dcouvert sans

    sions dont les varits sont en rapport avec les varits de frustration expri mentes par le sujet Les significations universelles immanentes des con duites donnes avec leurs particularits culturelles est dans analyse psycho logique que ces auteurs vont les chercher dans les frustrations imposes au sujet par les rgles sociales tabou sexuel) ou par avarice du milieu naturel et dans les tensions qui en rsultent pour nous comme dans expression sym bolique de ces tensions

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  • Science Politique et Sociologie

    rfrence exprience subjective des acteurs et que nous soit ainsi permise une comparaison directe de systme systme Etu dier un rgime de parent est abord dresser des droits et des devoirs auxquels sont soumis les parents Nous aurions pas nous demander ce que les intresss pensent de ces obligations mais abord les enregistrer Nous aurions pas nous atta cher aux attitudes des acteurs mais aux rgles auxquelles ils sont censs obir La comparaison tablirait alors elle-mme entre ces diverses listes et nous aurions chercher les causes de certaines prsences de certaines absences ou de certaines variantes Ce qui facilite ici la tche du comparatiste est un systme de parent peut tre dfini comme un systme de rapports entre les termes une liste dresse priori Pour une structure de parent existe il faut crit Lvi-Strauss que trouvent prsents les trois types de relations toujours donnes dans la socit humaine est--dire une relation de consanguinit une relation alliance une relation de filiation autrement dit une relation de germain germaine une relation poux pouse une relation de parents enfants 14 Sans doute la nomenclature sera dans certaines socits une richesse presque infinie tandis que dans autres elle nous apparatra une extrme pauvret Pourtant quelle que soit la prolixit ou la concision de la nomenclature il faut que les trois problmes de alliance de la consanguinit et de la filiation soit rsolus il est vrai ils constituent tous les trois les exigences fonctionnelles quoi tout rgime de parent se trouve pour ainsi dire somm de fournir une solution De mme on peut dire priori que importe quel individu dans importe quelle socit compte sept diffrentes sortes de parents au premier degr primary relations) 33 au deuxime degr secondary rela tions) 151 au troisime degr et le nombre progresse gomtri quement mesure que les degrs sont plus levs 10 Mme si la nomenclature en usage dans une socit ne distingue pas claire ment ces termes la liste peut toujours tre reconstitue priori et il reste alors se demander pourquoi de tous les termes possibles quelques-uns seulement sont en usage dans la socit considre Gnralisons ces remarques la tche du comparatiste se dessi nera devant nous avec quelque nettet Il devra abord dterminer les problmes fonctionnels que les socits il compare ef-

    14 VI-STRAUSS Anthropologie structurale Paris Pion 1958 56 15 MURDOCK Social Structure The Mac Millan Company New York

    1949 96

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  • Fran ois Bourr caud

    forcent de rsoudre il examinera ensuite et rapprochera les diverses solutions donnes par ces socits au mme problme

    Les choses sont videmment autant plus aises que les solu tions comparer sont fournies par des systmes de rgles objec tives explicites et univoques Malheureusement et est Lvi- Strauss lui-mme qui nous en prvient La parent ne exprime pas seulement dans une nomenclature les individus ou les classes individus qui utilisent les termes se sentent ou ne se sentent pas tenus les uns par rapport aux autres une conduite dter mine 16 Ainsi se trouve introduit ct du systme appel lations ce que auteur appelle systme des attitudes et

    Lvi-Strauss repousse nergiquement toute tentative pour voir dans le second expression ou la traduction sur le plan affectif du premier 17 Cette dualit des attitudes et des appella tions subsiste donc jusque dans les rgimes de parent o Ego se voit assigner un conjoint prescrit Mais si les rgles et les

    appellations qui le dfinissent ne suffisent pas puiser la ra lit un systme de parent bien plus forte raison est-il impro bable que le fonctionnement un rgime politique puisse expli quer par la seule logique de ses rgles constitutionnelles explicites Celui que nous appelons le chef est pas toujours celui qui com mande le prestige influence donnent du poids des gens au seul vu de la nomenclature nous ne compterions point parmi les puissants Plus encore ailleurs le systme des appellations risque ici tre dcevant abord le Pouvoir comme tous les sym boles se propage de individu dans lequel il est incarn vers certains de ses associs ensuite il semble il soit dans sa nature tre sans cesse remis en cause Ces deux traits sont bien marqus par ce texte de Spinoza Ceux qui croient la possi bilit de incarnation par un homme seul du droit souverain de la nation sont dans une erreur profonde. Aussi celui que la masse

    nomm roi attache-t-il des gnraux des conseillers des amis auxquels il confie son salut et le salut de tout le peuple. Aussi ne pouvons-nous jamais traiter un rgime politique comme un pur et simple systme de normes ct des appellations il faut tenir compte des attitudes Sans doute a-t-il dans ce jeu politique comme dans les autres des actions interdites des actions tolres certaines enfin qui sont prescrites Seulement

    16 VI-STRAUSS oc cit. 45 17 Ibid 46 18 SPINOZA Trait politique chap Ed de la Pliade 1.010)

    260

  • Science Politique et Sociologie

    comme on ne connat jamais avec certitude la liste des joueurs ct des chefs apparents ou derrire eux) des chefs rels les

    tireurs de ficelle chers imagerie populaire peuvent rendre vaines les dispositions constitutionnelles les rgles du jeu sont toujours menaces de prcarit En outre la liste est jamais donne ne uarietur Pour suivre exemple de Spinoza la faveur du monarque fait et dfait les ministres plus gnralement nous ne sommes jamais srs que des individus des groupes qui sem blent hui exclus du pouvoir le soient jamais ou mme pour longtemps et ils apporteront pas avec eux des recettes ou des procdures nouvelles est pourquoi la distinction entre

    lites et masses doit tre prise avec beaucoup de prcaution Que la participation aux dcisions politiques soit ingale est un fait probablement observable dans toutes les socits De cet ingal intrt la vie politique les raisons peuvent tenir aux dispositions subjectives des individus Elles tiennent aussi aux rgles institu tionnelles Pourtant mme dans le cas o statutairement une partie de la population se trouve exclue du jeu politique il est pas possible de raisonner comme si elle en trouvait absolument et dfinitivement carte Admettons que son rle soit obir La manire dont elle en acquitte importe aussi selon elle se montre docile ou rebelle les rapports de force entre les groupes de lite se trouvent modifis Aussi est-ce par une convention

    coup sr arbitraire et trs souvent dangereuse que on limitera analyse un rgime politique tude de ses lites ou de ses

    groupes dirigeants Imaginons un pays rel parfaitement apathique observateur sera tent de concentrer son intrt sur ces jeux de prince dont Stendhal nous donn dans Lucien Leuwen une description ce jour ingale Mais quand la France ennuie il lui arrive un geste de culbuter chiquier autour duquel sont labores de si savantes combinaisons

    Les termes entre lesquels le systme des normes politiques devrait tablir des rapports sont trop nombreux et surtout trop variables pour que ces rapports soient jamais clairement dfinis La rgulation politique se fait autant par les attitudes est--dire par des dispositions diffuses et implicites que par les normes est--dire par des procdures explicites et univoques Ce qui dtermine le fonctionnement rgulier un rgime est autant la confiance la docilit ou au contraire esprit de libre examen que les rgles qui allouent une manire univoque les rles poli tiques tels individus ou tels groupes Mais les rgles crent

    261 17

  • Fran ois Bowrricaud

    autant de problmes elles en rsolvent en dfinissant les con ditions de la concurrence elles excluent certains qui brlent en trer dans la carrire et incluent autres qui manquent ardeur Elles suscitent ainsi des rponses favorables ou dfavorables qui ensuite continueront les altrer Bref le systme des rgles et le systme des attitudes ne sont pas rigoureusement separables Entre eux institue une relation dynamique telle que chaque tat de un explique au moins partiellement par un tat antrieur ou simultan de autre Mais en soulignant une comparaison des rgles qui ignorerait les rapports de ces rgles autres parties du systme social o elles sont incluses risquerait tre grave ment arbitraire nous soulevons un nouveau problme la compa raison peut-elle instituer entre des lments spars ou ne peut- elle porter que sur les ensembles eux-mmes Dans le premier cas le dcoupage risque tre arbitraire au moins tant que est pas prcise la place des lments dans le systme o ils ont t extraits mais dans le second cas une comparaison portant sur des ensembles risque tre tout fait impraticable du moins tant que nous ne pourrons pas prendre de ces ensembles une con naissance la fois maniable et bien fonde

    Quelques difficults de la mthode comparative nous appa raissent maintenant en pleine lumire du mme coup se prcisent les conditions auxquelles cette mthode peut tre employe une manire lgitime et fructueuse Disons abord que on ne peut pas comparer des institutions sans tenir compte du sens que les acteurs leur attachent Mais cette premire remarque pour impor tante elle soit est pas suffisante il faut en outre reconnatre dans les institutions des rponses diversement adquates des pro blmes poss la socit par une situation elle interprte en les rsolvant Alors se prsente une dernire difficult la compa raison doit-elle porter sur des ensembles ou des lments Est-il possible de comparer des mcanismes institutionnels partiels Ou bien ne peut-on comparer que des socits entires Revenons exemple dont nous nous tions servi Soit comparer le rgime polyparti des Fran ais au systme britannique des deux partis Nous ne pouvons pas nous contenter invoquer esprit de compro mis la modration qui permettrait aux Anglo-Saxons de laisser alterner au pouvoir deux rivaux dcids ne jamais abuser un contre autre de leur avantage provisoire Moins encore pouvons- nous nous satisfaire explications purement historiques Ce que nous devrions rechercher est pourquoi une institution le rgime

    262

  • Science Politique et Sociologie

    des deux partis dans un cas constitu pour une socit la solution ses problmes politiques et pourquoi une autre ins

    titution le polypartisme apporte dans notre cas une solution diff rente un problme sinon identique du moins analogue La m thode comparative mettrait en valeur la constance et universalit de certains problmes fonctionnels comme originalit que chaque socit leur apporte Mais pour que la ressemblance et la diff rence entre les solutions puissent nous apparatre encore faut-il que nous ayons des termes dans lesquels est pos le problme une connaissance pralable comparer des solutions suppose videm ment que nous comprenions abord le problme auquel sont cen ses rpondre lesdites solutions

    II

    Le consensus du point de vue politique et du point de vue sociologique

    La politique lato et stricto sensu

    Demandons-nous maintenant en quoi consiste cette thorie dont nous avons dans la premire partie de cet article tent de faire saisir au lecteur la ncessit Nous avons parl comme si pour nous activit politique tait une procdure une manire pour la socit de rsoudre certains problmes que lui pose son fonc tionnement Mais quels sont ces problmes de quelle nature sont- ils Quand nous nous intressions au rgime polyparti trait si frappant de la vie fran aise que cherchions-nous Nous nous demandions comment de tant de volonts en conflit de tant de centres plus ou moins autonomes de dcision pouvait se dgager une volont commune nous cherchions comprendre comment en France un consensus une volont gnrale peuvent se consti tuer compte tenu de la multiplicit des intrts comme de la varit de leur expression Nous pourrions noncer en ces termes le problme pos la socit fran aise elle rsolu sa manire et dont observateur cherche la formule quelles rgles devons- nous supposer est soumise la vie politique dans cette socit cette dernire tant dnnie par ses paramtres caractristiques) pour que des dcisions collectives puissent tre prises qui engagent tous les Fran ais est--dire qui deviennent excutoires pour tous Nous ne prtendons pas rpondre ici cette question nous

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    nous contenterons de prsenter quelques remarques que nous sug gre son nonc En dfinissant la politique comme ensemble de procdures par lesquelles une socit ralise ou ne ralise pas son consensus nous nous proposons en faire une activit oriente vers une certaine fin par rapport laquelle les rgles et les normes prennent leur sens Nous sommes ainsi conduits voir dans les rgles les solutions ou les racines du problme pos au groupe qui lui permettent de raliser son consensus Si on dfinit avec

    Georges Guilbaud19 les jeux comme toutes sortes de schmas de caractre limit o on trouve en opposition en colla boration en concurrence diverses volonts plus ou moins autono mes on est autoris voir dans la politique au moins un certain point un jeu dont est notre rle de dcouvrir et ana lyser les rgles Prcisons en insistant sur le fait que tout jeu un commencement et une fin il est limit dans le temps 20 Guilbaud marque clairement les limites de la com paraison entre la politique et le jeu Pas plus que la politique ne se ramne une srie de parties ou de coups discontinus elle ne se rduit rigoureusement opposition la collaboration ou la concurrence de volonts autonomes qui viseraient consciem ment la maximation de leur pouvoir ou de leur profit

    Sous ces rserves il nous parat fructueux de traiter tout rgime politique comme une solution ou un systme de solutions un certain type de problmes poss la socit et qui touchent au maintien de sa cohsion Mme si les rsultats obtenus par les joueurs sont diffrents de ceux ils escomptaient tout jeu est une action concerte dont les lments rgles et joueurs sont lis et interdpendants Ils ne sauraient en aucun cas tre analyss comme une simple collection de recettes arbitraires est un sys tme qui sa logique Il ne agit pas affirmer que toute action sociale est harmonieuse et intgre mais lors mme que on admet la ralit de conflits rien empche observateur de rai sonner en termes de plans et de stratgies il agit des joueurs de problmes et de solutions il agit des rgles du jeu Piaget dans le premier chapitre de son Jugement moral chez enfant montre que les rgles du jeu de billes sont dfinies par la nature des enjeux et par la nature des activits que le jeu doit mettre en lumire chez les joueurs Pour que le jeu soit possible non

    19 Georges GUILBAUD La Thorie des jeux Economie applique tome II 1949 pp 275-321

    20 Ibid 90

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    seulement comme pure expression ludique mais comme une action concerte il faut savoir qui droit de lancer la bille et comment qui tire le premier et le nombre de coups que chacun peut tirer 21 La logique de ces rgles est comprhensible que si on prend garde elles organisent une concurrence quitable o doit cla ter adresse des plus habiles une concurrence dont les effets slectifs soient compatibles avec le maintien du consensus

    est donc face au problme du consensus que nous sommes ramens Nous voudrions montrer dans les pages suivantes que ce problme constitu pour les philosophes politiques du xvne et du xvine sicle le centre de leurs proccupations avant de devenir le thme autour duquel commenc laborer la thorie sociolo- gique moderne est cette mme notion de consensus que nous proposons comme foyer ou point de convergence pour les rflexions du sociologue et du spcialiste des sciences politiques

    Nous voudrions ici introduire deux remarques historiques aux quelles nous attachons une certaine porte Notons abord que la rflexion systmatique sur les faits sociaux dbut dans Occi dent moderne par la rflexion sur les faits politiques Les voya geurs du xvie et du xvne sicle avaient rassembl sur les peuples non europens une trs riche documentation Mais en gnral elle restait parse musographique pour ainsi dire Des coutumes bizar res taient tudies avec beaucoup de nesse parfois de sympathie ou mme de navet Mais leur liaison leur sens ne sont ni dcrits ni expliqus Comment peut-on tre Persan est encore une question plaisante pour les Parisiens de Montesquieu bien elle nonce avec lgance le problme mme auquel doit rpondre la recherche ethnologique Pourquoi obissons-nous aux ordres des magistrats et des hommes armes Cette question en revanche parat trs srieuse Pascal et notre embarras rpondre atteste

    ses yeux la vanit de existence sociale est en rflchissant sur les titres sur la lgitimit du Pouvoir politique que les pen seurs de notre tradition ont commenc se proccuper des fonde ments de ordre social Bref la problmatique sociale est dve loppe dans nos civilisations au moins autant partir une rflexion sur la diversit des cultures que une mditation sur obissance et autorit Ajoutons que ordre social et ainsi introduirons-nous une deuxime remarque apparaissait aux grands hommes des xvne et xvme sicles comme le fruit un accord entre volonts Les sociologues durkheimiens aimaient dsigner

    21 PIAGET oc cit pp 8-9

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    en Auguste Comte leur Grand Anctre Nous revendiquerions plus volontiers le parrainage auteurs qui comme Hobbes Spinoza ou Rousseau se sont attachs dcrire le consensus dterminer si et quelle conditions les hommes peuvent se mettre accord ou tre mis accord et prendre en commun des dcisions qui les engagent tous Le contractualisme est pas une pure fiction mta physique il en faut de peu que nous puissions voir une hypo thse ou un modle qui rend comprhensible une ralit en elle-mme opaque et impntrable Le mrite des philosophies con- tractualistes est nos yeux double est avoir li le problme de ordre social celui de obissance politique et avoir mis la notion de rciprocit au centre de leurs rflexions dcouvrant du mme coup que ordre social ne se confond ni avec les solli citations du sentiment ni avec les purs calculs de intrt indivi duel Cette irrductibilit de la socit aux individus qui la com posent que Durkheim dsignait du nom ailleurs ambigu de con trainte et laquelle il attachait tant importance Spinoza en donne dj une image saisissante quand il crit dans le Tho logico-politiaue 22 Entre particuliers aucun pacte ne saurait tre valide. si le pacte est pas conclu en termes tels que sa rupture entrane pour autre parti plus de prjudice que de profit Personne soulign avec plus de nettet que le contrat social est pas assimilable un contrat entre particuliers il requiert pour tre efficace le recours des lments que Durkheim quali fiait de non-contractuels Bref tout ordre fond sur la rcipro cit suppose en fin de compte le recours la contrainte

    Or cet enseignement qui fait le fond commun des diverses doctrines contractualistes peut-tre ne serait-il pas trop difficile de le retrouver dans certaines tudes des sociologues contemporains sur les petits groupes ou sur les groupes restreints Avec moins de peine encore nous exhumerions plus ou moins altr il est vrai des analyses durkheimiennes sur la conscience collec tive Mais le problme de ordre est pos en termes plus gn raux par les sociologues que par les philosophes politiques car pour les sociologues la contrainte ne incarne pas seulement dans le bras du bourreau pas plus que les sanctions ne se rduisent la seule catgorie des sanctions juridiques Pourtant mme dans les groupes o aucun code est institu une contrainte exerce sur les individus non point seulement pour les attirer et les retenir mais aussi pour les amener tenir compte dans leurs pro-

    22 Edition de la Pliade 885

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    pres plans des plans de leur partenaire Cette exigence de rci procit mme si elle ne prend pas une expression normative rigou reuse mme si elle se traduit seulement par des courants attrac tion ou de rpulsion affective plus ou moins instables fournit observateur un principe aide duquel il peut dcrire le systme des rles sociaux est--dire ensemble des rapports qui lient chaque participant ses partenaires La contrainte analyse alors comme la somme des conditions sans lesquelles le groupe ne se constituerait pas et ne subsisterait pas comme unit et sans les quelles la position de individu dans le groupe serait tout fait indtermine

    Ces brves remarques suf sent nous convaincre de la parent entre analyse politique et analyse sociologique telle que Durk- heim en pos les fondements Mais les dveloppements de la recherche et de la rflexion contemporaine nous aident franchir une nouvelle tape La grande faiblesse des philosophies politiques traditionnelles est de ne tre gure proccup des conditions concrtes dans lesquelles le consensus peut se raliser Comme il arrive souvent les pionniers avaient formul le problme avec une nettet irrprochable malheureusement ce sont les mthodes appro pries qui leur avaient fait dfaut pour dvelopper leur premire intuition Ils semblent avoir eu tous tendance raisonner comme si une pure et simple alternative nous tait pose une part le chaos la violence arbitraire autre part le consensus accord des volonts la lgitimit Ainsi Hobbes oppose la guerre de tous contre tous la paix dans obissance et la soumission Rous seau le particularisme des intrts la volont gnrale exp rience historique pas de peine nous convaincre entre le pur chaos et intgration parfaite il place pour beaucoup de solutions diversement cohrentes et diversement efficaces cet gard le modle contractualiste est certainement beaucoup trop simple et doit tre enrichi par un recours observation Mais les dveloppements rcents de la microsociologie nous donnent un avantage dcisif la fois sur Rousseau et sur DurJkheim car ils mettent notre porte tude exprimentale du consensus Nous pouvons en laboratoire examiner comment se forme dans un groupe influence un participant sur les autres tudier comment vote une assemble quelles conditions une volont gnrale peut

    constituer et se rendre efficace Par l nous pouvons aujour hui donner la notion de consensus un sens beaucoup plus prcis et plus tendu que ne lui prtaient non seulement les philosophes

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    du XVIIe et du xvn sicle mais les sociologues durkheimiens eux- mmes Chez Durkheim en effet est ducation morale qui produit le consensus on dirait en style moderne que pour lui le problme de intgration sociale se confond avec celui de in tgration culturelle le consensus fran ais est ensemble des

    urs et les opinions communs aux fran ais En revanche les rgles ou les procdures par lesquels ceux-ci parviennent des accords explicites ne font pas objet un traitement systmatique est que pour un durkheimien les rgles ne sont pas efficaces par elles-mmes elles ne le sont que par les valeurs elles ont pour fin de raliser Un des mrites de la microsociologie contemporaine est avoir contribu prciser le sens un peu flou du concept intgration Certains auteurs comme Moreno attachent aux relations interpersonnelles pour que le groupe soit intgr il faut que ses membres prouvent les uns pour les autres plus attrac tion ils ne ressentent de rpulsion autres auteurs soulignent importance des motivations individuelles Mais les recherches peut-tre plus prometteuses tudient les rapports entre la forme organisation du groupe et sa cohsion entre son unit et la nature des tches qui pratiquent comme les conditions impo ses leur droulement De tels travaux procdent de observa tion mais aussi bien de exprimentation Non seulement divers indices nous permettent de mesurer la tension entre divers membres un groupe apprcier la qualit de la participation de chaque acteur Rien ne nous empche de nous demander en outre comment va se comporter le groupe face une situation artificiel lement dfinie si devant des circuits information allongs rac courcis ou compliqus il tendra se disloquer ou se raffermir si un mme groupe soumis des moniteurs forms aux mtho des dmocratiques ou autoritaires accrotra ou diminuera sa production ou sa productivit Nous aurons ainsi trait sur

    modle simplifi dans le premier cas quelques-uns des pro blmes qui touchent organisation bureaucratique dans le second quelques-uns de ceux qui intressent analyse des rgimes poli tiques Si nous parvenons dcouvrir dans un et autre de ces domaines des corrlations rptables qui nous permettent expli quer et de prvoir certains comportements nous aurons pos les bases de la thorie dont tout au long de cet article nous avons cess de clbrer les mrites

    Une telle thorie ne pourra tre dite gnrale au sens prcis de ce qualificatif si nous ne parvenons pas exprimer toutes nos

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    observations dans un seul et mme langage or le plus probable est que notre thorie restera partielle et le passage une thorie partielle une autre posera des problmes fort dlicats En tout cas nous esprons russir formuler quelques relations significatives vrifiables et gnralisables Du mme coup des com paraisons rigoureuses deviendront possibles il suffira de rappro cher les variables empiriques lies au fonctionnement de telles ou telles institutions du systme de relation logique dj pos par la rflexion et par exprimentation23 De telles relations si elles ne nous permettent pas interprter simultanment rous les ordres de phnomnes est--dire si elles ne dfinissent pas une thorie rigoureusement gnrale intressent plus un ordre de phno mnes la fois et permettent une comparaison entre ces divers ordres Ainsi ide une thorie gnrale de autorit est peut- tre pas entirement satisfaisante mais il est clair que toute thorie de autorit des chances de appliquer plusieurs types de commandement Du coup pourquoi ne point tenter interprter les phnomnes politiques aide de catgories que le sociologue tablies sur observation et sur exprimentation des groupes res treints et qui par consquent ont un sens dans un contexte non politique du moins si on prend ce mot dans une acception traditionnelle Clyde Kluckhohn24 crit avec beaucoup de jus tesse La raison pour laquelle les anthropologues ont si peu crit sur le comportement politique est leur inaptitude isoler dans de nombreuses cultures un ordre de phnomnes strictement com parables ce que nous appelons gouvernement Tant que on fait de la dsignation formelle des gouvernants le critre unique de toute organisation politique il faut admettre puisque exp rience nous dsigne des socits sans gouvernement que pour de telles socits le problme de autorit politique ne se pose pas En revanche ds que on voit dans le consensus le thme poli tique par excellence il plus de raison de restreindre la poli tique tude des institutions gouvernementales tout groupe quels que soient sa taille et ses caractres fait face des problmes poli tiques pour autant que ses problmes touchent sa cohsion et

    son unit Cette dfinition est videmment trs large trop large

    23 La mthode ainsi esquisse inspire videmment de epistemologie des modles dont il pas de raison de confiner usage la science co

    nomique cf G.G GRANGER Mthodologie conomique IIe partie chap ill Paris P.U.F. 1955 Il serait aussi intressant de la rapprocher de la notion webrienne de type-idal

    24 Universal categories of culture in Anthropology Today 508

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    puisque prise la lettre elle reviendrait confondre le problme politique avec celui de intgration sociale

    Si pour sauver la spcincit de la politique nous voulons res treindre notre dfinition nous serons conduits distinguer entre ce que nous appellerons la politique lato sensu et la politique stricto sensu Quand nous examinons les conditions du consensus dans un groupe quelconque nous sommes amens porter atten tion aux faits de pouvoir et de prestige comme aux rsistances que suscitent les supriorits relles ou usurpes Bref nous voyons esquisser un systme de stratification des diffrences qualita tives auxquelles sont affectes des valeurs dterminent la position status de chaque individu Elles lui assignent une puissance cer tains actes me sont interdits raison de mon status alors que autres pour la mme raison me sont prescrits cause du pres tige dont il jouit il bnficie de certaines privauts ou se voit refuser certains privilges Le systme de relations qui une manire plus ou moins cohrente rsume ces diffrences de pouvoir et de prestige nous pouvons appeler hirarchie Cette hirarchie est pas donne une fois pour toutes elle existe point par elle- mme elle peut tre mise en cause Elle apparat autre part comme une condition du consensus elle facilite ou elle con trarie Une manipulation exprimentale peut nous clairer sur le lien entre le consensus et la hirarchie accord est-il facilit ou retard si les individus prestigieux et puissants entendent si leurs suggestions sont accueillies avec confiance Pour distinguer action politique des autres formes action sociale il faut prciser dans quel contexte exercent la lutte pour le status et la mise en cause des hirarchies spontanes Une uvre comme Street Cor ner Society de William Whyte2 peut tre dite politique en ce sens elle dcrit mergence une stratification de pouvoirs et de prestiges dans un groupe de jeunes ds uvrs et les ten sions qui rsultent dans la hirarchie ainsi labore de la lutte que mnent un contre autre les deux possibles leaders Pourtant cette rivalit ne peut tre dite politique dans le mme sens que celle qui opposa par exemple Staline Trotsky Pourquoi Voyons quelques raisons dont analyse nous permettra clairer notre dis tinction entre la politique lato sensu et la politique stricto sensu

    Disons abord une hirarchie politique stricto sensu int resse ncessairement plus un groupe la fois Aristote signalait

    25 William WHYTE Street Corner Society Chicago University of Chi cago Press 1943

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    dj que la Polis son origine ni dans les contrats af faires ni dans les alliances en vue de la guerre ni dans les changes de services. ni dans le fait habiter sur un mme territoire 26 analyse aristotlicienne applique aussi bien nos Etats moder nes qui ne se rduisent pas davantage une juxtaposition units locales une collection de mnages ou une somme de firmes Ils se dfinissent comme un ordre auquel sont soumis les indi vidus aussi bien comme producteurs que comme chefs de famille ou comme particuliers Cette multiplicit des groupes intresss par ordre politique explique par le fait aucun de ces groupes est par nature autonome Les sociologues ont coutume de qua lifier la famille de groupe primaire Excellente formule si elle souligne importance de cette institution dans le processus de socialisation mais qui entrane de lourdes erreurs elle nous invite voir dans ordre domestique un ensemble de rgulations se suffisant elles-mmes Ds apparat la prohibition de in ceste la famille humaine ne peut plus se refermer sur elle-mme elle constitue une unit essentiellement incomplte oblige chaque gnration de rejeter une partie de ses membres et de chercher en dehors elle une fraction de son effectif La distinction laquelle les ethnologues nous ont habitus entre la famille orientation celle o Ego re oit sa premire ducation et la famille de pro cration celle o Ego assume les responsabilits parentales) la violence avec laquelle sont sanctionnes partout les infractions au tabou de inceste suffisent nous convaincre que ordre int rieur de la famille est assur par des contrles dont la source doit tre recherche en dehors elle Si nous considrons maintenant les firmes ou plus gnralement les diverses units conomiques leur heteronomie ne nous frappera pas moins La division du tra vail ne analyse pas seulement comme un systme de techniques elle suppose aussi des urs et une thique Si des prtentions contradictoires lvent entre diffrentes catgories de producteurs qui mettent en cause les termes de change entre acheteurs et vendeurs qui les arbitrera Le recours aux instances suprieures le dessaisissement des instances subalternes constituent le premier trait mais ni le seul ni peut-tre le plus important par lequel appa rat la hirarchie politique

    Si toute organisation politique suppose une pluralit de groupes soumis un ordre commun puisque chacun de ces groupes consi drs isolment est incapable de se constituer en unit autonome)

    26 Lon ROBIN Aristote Paris P.U.F. 1944 274

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    comment dcrire et expliquer les mcanismes intgration com ment rendre raison de la force ou de la faiblesse du consensus La dif culte apparat autant plus grave que la cohsion poli tique revt souvent des formes ambigus elle est pas de ordre du tout ou rien Des accords partiels peuvent se raliser dans des circonstances particulires Mais la zone accords ne recouvre pourtant une faible partie des problmes auxquels est confront le groupe En outre le consensus peut apparatre trs faible au niveau explicite et trs vivace au niveau implicite un groupe cul- turellement uni peut tre politiquement dsuni On entend encore souvent citer les socits archaques comme des exemples de soci ts intgres Les causes de ce rare bonheur seraient au nombre de deux abord les individus seraient profondment assimils les uns aux autres par leur intense participation la conscience collective On insiste ensuite sur la simplicit sur le petit nombre de problmes qui se posent ces socits pour lesquelles se trou vent ainsi rduites les chances de tension et de conflit Il ne faut pas se dissimuler que cette image difiante toutes chances tre fausse La complexit structurale est pas le propre de nos socits Prenons la description un ethnologue anglais de grand renom Evans Pritchard donne de organisation politique un groupe soudanais les Nuer27 Nous allons voir que apparente simplicit de cette socits tribus et sections largement indpendantes recouvre des problmes organisation assez dlicats28 Soit deux tribus Nuer et La tribu est divise en deux sections pri maires primary sections) lesquelles sont leur tour divises chacune en deux sections secondaires X1 et X1 et et Y2 Mais tandis que constitue le terme ultime de diffrenciation en se divise en et Z2 29 auteur remarque Chez les Nuer il toujours du point de vue structurel contradiction dans la dfinition du groupe politique un homme est membre dudit groupe seulement en raison du fait il appartient pas autres groupes du mme type et que vraisemblablement il ap partient pas un autre groupe raison de son appartenance un segment de celui-ci qui est per en opposition avec les autres segments de ce mme groupe Un peu comme si je tais mem bre du parti dmocrate que parce que je ne suis pas membre du

    27 Evans PRITCHARD The Nuer of the Southern Sudan in African Political Systems Oxford University press dition 1950

    28 Ibid. pp 280-282 29 Voir le diagramme oc cit. 282

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    parti rpublicain que appartienne une organisation club syn dicat socit de pense... affilie au parti dmocrate agit donc une structure o la position des individus est dtermine la fois par inclusion et par exclusion Si Pierre appartient pas

    il appartient si en appartenant il appartient pas il appartient si appartenant il appartient pas

    il appartient si appartenant pas il appartient pas Z1 il appartient Z2 Les rgles exclusion semblent donc

    rigoureuses De mme les rgles inclusion si un individu appar tient Z2 je suis sur au moins sous certains rapports et en cer taines circonstances il relve de la juridiction de

    Pourtant bien des difficults nous attendent quand nous entre prenons de dterminer si Pierre qui appartient appartient ou X1 ou X1 ou En effet remarque notre auteur il relve un groupe politique dans une situation et en relve plus dans une situation diffrente appartenance telle ou telle section se dtermine une fois connue appartenance la moiti ou inversement de appartenance une section peut se dduire appartenance une moiti mais cela est vrai que dans la majorit des cas et tant que applique le principe de embo tement hirarchique Il arrive aussi dans certaines circonstances et pour certaines activits de la vie sociale que la hirarchie se diffrencie chaque niveau en deux status alternatifs de mme valeur La tche du sociologue est analyser les rgles de substitution comme les rgles intgration et de se demander dans quelles circonstances intrieur un systme partiellement hi rarchis deux status apparaissent indiffrents mme quiva lents en prestige et en pouvoir Les textes trs elliptiques de Evans Pritchard ils ne nous permettent pas de nous faire une ide de ces dlicates oprations nous suggrent quelques problmes une trs grande porte comment le principe intgration hirarchique peut-il se combiner avec celui de indpendance et de autonomie des segments et sections inclus dans la hirarchie o la rigueur de chacun de ces principes peut-elle tre pousse sans mettre en cause le principe du consensus Quelle drogation et quel compromis chacun eux est-il susceptible admettre

    Aprs avoir indiqu brivement la complexit de la structure Nuer demandons-nous maintenant comment un individu membre de Zi par exemple per oit la hirarchie Sa perception des chances tre assez confuse il est vrai que son appartenance dpend de ses diverses participations aux activits sociales Par

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    rapport un individu de la tribu il se percevra comme membre de mais par rapport un membre de Z1 comme lui membre de de de et de Y1 il se percevra comme membre de Z1 tandis que par rapport un il se per oit comme un cat gorie qui rassemble la fois X1 et X2 Aussi Evans Pritchard peut-il crire Une unit de la tribu ne constitue un groupe poli tique que par rapport autres units qui possdent ce mme caractre et ils forment ensemble une tribu Nuer seulement en rapport avec autres tribus. et en dehors de ces rapports de positions il pas lieu attribuer beaucoup de sens des concepts comme tribu et segment 30 Bref la hirarchie se dfinit en termes de substitutions et oppositions

    Une structure politique du type Nuer apparat comme un sys tme de deux oppositions moitis plus ou moins rigoureuses intrieur desquelles et entre lesquelles jouent alternativement un principe de substitution et un principe de hirarchie dont la rigueur et exigence dans le cas des Nuer semblent assez faibles Est-il draisonnable de supposer que des structures de ce type se ren contrent ailleurs que chez les Nuer Ne donnons pas dans des rapprochements faciles et abstenons-nous affirmer tout de suite que nos rgimes deux partis sont de cette forme car affiliation chez nous est libre la plupart des citoyens amricains ne sont ni rpublicains ni dmocrates et mme un grand nombre entre eux ne votent pas) tandis que dans exemple de Evans Pritchard il faut que tout sujet appartienne au groupe ou au groupe En revanche tudier la hirarchie de pouvoir et de prestige entre les divers groupements affilis un parti les substitutions et les quivalences entre eux syndicats amicales sections groupes de pression permettrait apprcier la cohsion interne et la force de ce parti il entreprenait une telle tude observateur se trou verait en prsence de principes trs gnraux il toutes chances de retrouver dans autres branches de la recherche supposer un individu soit membre du syndicat peut-on prvoir il sera aussi membre de amicale tant donn que cette amicale est affilie comme le syndicat au parti Ou bien par le poids il acquiert de sa participation amicale cet individu membre du parti est-il dispens de affilier au syndicat Formellement ces questions sont on le voit trs proches de celles examinent les thoriciens de la Scale Analysis et leur exa men permettrait sans doute des comparaisons utiles et bien fondes

    30 Loc cit. 282

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    Selon les rponses que feraient nos sujets le degr comme la nature de intgration du parti pourraient tre dtermins Nous aurions ainsi trait un problme politique en termes sociologiques et nous aurions trait en recourant des mthodes dont les psy cho-sociologues font emploi dans les secteurs trs divers Au fond la politique comme la sociologie pose le problme du con sensus et pour tudier ces deux disciplines recourent des mtho des comparables est dans ce sens que lato sensu sociologie et politique ont tendance se rapproche Sans doute peut-on faire valoir que intgration politique met en jeu plus un groupe la fois tandis que le sociologue peut se contenter tudier la coh sion du groupe restreint est--dire pris en lui-mme et sans rapports avec les autres Mais cette premire diffrence si on la presse un peu risque apparatre assez peu nette En effet in trieur un groupe si restreint soit-il le processus de diffren ciation peut faire apparatre des cliques et des coalitions unit un tel groupe en cours de diffrenciation pose alors un problme on peut qualifier formellement de politique Mais peut-tre tenons-nous une distinction plus solide quand nous oppo sons intgration culturelle fruit une ducation commune in tgration politique qui recourt un systme de sanctions spci fiques est ainsi que nous lisons sous la plume de Radcliffe Brown organisation politique une Socit est aspect de son organisation totale qui touche le contrle et la rgulation de la force physique 31 Ce qui distingue les hirarchies politiques des autres hirarchies sociales ce est pas seulement leur plus grande complexit est que pose le problme du recours la force nue Les hirarchies politiques ne se distinguent pas seulement des autres parce elles concernent toujours plus un groupe la fois ce premier trait ressort trs clairement de exemple que nous avons analys aprs Evans Pritchard Elles ne se dfinissent pas seulement comme une constellation de prestige et de pouvoir qui peut tre remis en cause et pour ainsi dire sans cesse renvers il sufft que individu change de position dans la structure politique pour que se dforme sa perception de la hirarchie La diffrence entre Staline et Trotsky une part Chic et Doc les deux hros de Wbite autre part est que Staline ap puyant sur appareil de Etat proltarien peut rgler intgra lement le contentieux qui opposait son rival

    31 African Political Systems preface xxiii

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    Pourtant gardons-nous abord une erreur Radcliffe Brown jamais voulu dire que la force physique constitue le seul ni

    le plus efficace principe intgration politique il aucune raison imaginer que le grand sociologue anglais ait oubli les enseignements de Durkheim sur la conscience collective Le sens de sa maxime est beaucoup moins discutable les systmes politiques sont des organisations et peut-tre les seules dans les quelles le recours la force physique est explicitement envisag ou en autres termes les normes politiques et juridiques mettent en vidence ultima ratio de toute organisation sociale Nous avions dispos nos dveloppements autour de la notion de con sensus est-il pas trange que nous dbouchions maintenant sur le problme de la force Car le recours la force nous rejette en de du consensus et nous ramne des questions que en seignement contractualiste avait cru rsoudre oublions pas pour tant que les sociologues durkheimiens dfinissaient le fait social par la contrainte Sans doute ce concept restait chez eux exagr ment comprhensif il incluait la fois la pression et as piration les sanctions spcifiques et diffuses externes et internes Mais il apparaissait toujours quelque niveau que ce soit de la rflexion sociologique Dans toute vie sociale la contrainte est pr sente mme si le recours mthodique la force est ni organis ni envisag Et est originalit de ordre politique amnager ce recours de dfinir les conditions auxquelles il sera tenu pour lgitime et de les distinguer de celles o il apparatra abusif

    On voit comment la ralit politique est pour ainsi dire enve loppe dans une ralit sociale dont elle rvle et prcise certains traits et au fonctionnement de laquelle elle apporte certaines solu tions Mais une et autre ne sont comprhensibles que si la diversit indfinie des situations et des circonstances peut tre interprte la lumire de quelques schmas simples capables de supporter preuve de la vrification exprimentale Les difficults de cette entreprise ses dangers mmes ne nous chappent pas Mais plus encore nous sommes sensibles son urgence Puissions- nous avoir convaincu quelques-uns de nos lecteurs et les avoir per suads il pas de tche plus ncessaire dans tat prsent de nos disciplines que tablissement de quelques propositions sim ples et gnralisables touchant la conduite humaine est cette condition seulement que des comparaisons deviendront possibles entre les diverses socits et entre les tats successifs une mme socit

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    PlanI Illusions et dangers de la "mthode comparative" II Le consensus du point de vue politique et du point de vue sociologique La politique "lato et stricto sensu"