recueil fantastique 4¨me

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RECUEIL DE NOUVELLES FANTASTIQUES AU MENU :AUTEUR E.T.A. HOFFMANN T. GAUTIER P. MERIMEE P. BOREL E. A. POE A. DAUDET A. DAUDET G. de MAUPASSANT G. de MAUPASSANT G. de MAUPASSANT M. SCHWOB F. BOUTET G. APOLLINAIRE SAKI R. BLOCH TITRE La femme vampire La cafetire La Vnus dIlle Gottfried Wolfgang Le chat noir Lhomme la cervelle dor Woodstown La main dcorch Apparition Qui sait ? Lhomme voil Un fantme La disparition dHonor Subrac Sredni Vashtar Un bonbon pour une bonne petite DATE 1821 1831 1835 1843 1843 1860 1873 1875 1883 1890 1891 1903 1910 1910 1947 PAGES 2 10 11 - 15 16 31 32 36 37 43 44 47 48 50 51 53 54 58 59 66 67 69 70 73 74 76 77 79 80 85

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E.T.A. HOFFMANN 1821 LA FEMME VAMPIRE

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Le comte Hyppolite tait revenu exprs dun voyage lointain pour prendre possession du riche hritage de son pre, qui venait de mourir. Le chteau patrimonial tait situ dans la contre la plus riante, et les revenus des terres adjacentes pouvaient amplement fournir aux embellissements les plus dispendieux. Or, le comte rsolut de raliser et de faire revivre ses yeux tout ce qui avait, en ce genre, frapp le plus vivement son attention dans ses voyages, principalement en Angleterre, cest--dire tout ce qui pouvait se faire de plus somptueux, de plus attrayant et de meilleur got. Il convoqua donc autour de lui des artistes spciaux et tous les ouvriers ncessaires, et lon soccupa aussitt de la reconstruction du chteau et des plans dun parc immense, conu dans le style le plus grandiose, dans lequel devaient tre enclavs lglise mme du village, le cimetire et le presbytre, comme autant de fabriques leves dessein au milieu de cette fort artificielle. Tous les travaux furent dirigs par le comte lui-mme initi aux connaissances ncessaires et qui se consacra exclusivement, et de corps et dme, sa vaste entreprise, si bien quune anne entire scoula sans quil et song une seule fois paratre dans la capitale, suivant le conseil de son vieil oncle, pour y blouir par un train splendide les nobles demoiselles marier, afin que la plus belle, la plus sage et la plus aimable lui cht en partage pour pouse. Il se trouvait prcisment un matin assis devant sa table de travail , occup desquisser le dessin dun nouveau corps de btiment, lorsquune vieille baronne, parente loigne de son pre, se fit annoncer. Hyppolite se souvint aussitt, en entendant prononcer le nom de la baronne, que son pre ne parlait jamais de cette vieille femme quavec la plus profonde indignation, mme avec horreur, et quil avait recommand plusieurs personnes qui voulaient se lier avec elle de se tenir sur leurs gardes, sans jamais stre expliqu du reste sur les dangers de cette liaison, rpondant ceux qui insistaient ce sujet : quil y avait certaines choses sur lesquelles il valait mieux se taire que trop parler. Mais il tait notoire que mille bruits fcheux circulaient dans la capitale sur une affaire criminelle de la nature la plus trange o la baronne avait t implique, et qui avait amen sa sparation davec son mari, et sa relgation dans une rsidence trangre. On ajoutait mme quelle ne devait qu la clmence du prince davoir chapp des poursuites judiciaires.2

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Hyppolite se sentit trs pniblement affect de la rencontre dune personne pour qui son pre avait eu tant daversion, et, bien quil ignort encore les motifs de cette rpugnance, cependant les devoirs de lhospitalit , imprieux surtout la campagne , le contraignirent faire bon accueil cette visite importune. Quoique la baronne ne ft certainement pas laide, jamais aucune personne navait produit sur le comte une impression aussi dsagrable que celle quil ressentit sa premire vue. Elle fixa dabord en entrant un regard tincelant sur lui, puis elle baissa les yeux et sexcusa de sa visite dans des termes presque humiliants pour elle-mme. Elle se confondit en lamentations sur linimiti que lui avait tmoigne toute sa vie le pre du comte, imbu contre elle des prventions le plus extraordinaires , accrdites par la haine de ses ennemis, et se plaignit de ce que, malgr la profonde misre qui lavait accable et force rougir de son rang, il ne lui avait jamais fait parvenir le moindre secours. Elle ajouta qu la fin , et par une circonstance tout fait imprvue, une petite somme dargent qui lui tait chue lui ayant permis de quitter la capitale pour se retirer en province dans une ville loigne, elle navait pu rsister au vif dsir de visiter sur sa route le fils dun homme quelle avait toujours honor, nonobstant sa haine aussi injuste que dclare. Ctait avec laccent touchant de la franchise que la baronne sexprimait ainsi, et le comte se sentit doublement mu quand, ayant dtourn ses regards de laspect dplaisant de la vieille, il sextasia la vue de ltre gracieux, ravissant et enchanteur qui accompagnait la baronne. Celle-ci se tut, et le comte, absorb dans sa contemplation, ny prit pas garde et gardait le silence. Alors la baronne le pria de vouloir bien lexcuser si, dans le trouble de sa premire visite, elle ne lui avait pas dabord et avant tout prsent sa fille Aurlia. Ce fut alors seulement que le comte recouvra la parole ; il protesta en rougissant jusquau blanc des yeux, et avec lembarras dun jeune homme pris damour, contre les scrupules de la baronne, qui lui permettrait sans doute de rparer les torts paternels quil ne fallait assurment attribuer qu un fcheux malentendu, et il la pria, en attendant, de vouloir bien agrer loffre dun appartement dans son chteau. Au milieu de ses assurances de bonne volont, il saisit la main de la baronne ; soudain un frisson glacial intercepta sa parole, sa respiration, et pntra jusquau fond de son me. Il sentit sa main treinte par une pression convulsive dans les doigts crisps de la vieille, dont la longue figure dcharne avec ses yeux caves et ternes lui parut, sous ses laids vtements bigarrs, semblable un cadavre habill et par. Oh ! mon Dieu ! quel dplorable accident ! et justement dans un moment pareil ! Ainsi scria Aurlia en gmissant. Dune voix mue et pntrante elle expliqua au comte que sa mre avait3

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quelquefois et limproviste de ces crises nerveuses, mais que cela se passait ordinairement trs vite et sans ncessiter lemploi daucun remde. Le comte ne sen dbarrassa quavec peine de la main de la baronne, mais une douce et vive sensation de plaisir vint ranimer ses sens quand il prit celle dAurlia quil pressa tendrement contre ses lvres. Presque parvenu la maturit de la vie, le comte prouvait pour la premire fois lardeur dune passion violente, et il lui tait dautant plus impossible de dissimuler la nature de ses impressions. Dailleurs, lamabilit enfantine avec laquelle Aurlia reut ses prvenances, lenivrait dj de lespoir le plus flatteur. Au bout de quelques minutes la baronne avait repris connaissance, et, comme sil ne se ft rien pass, elle assura au comte quelle tait fort honore de loffre quil lui faisait de sjourner quelque temps au chteau, et que cela effaait dun seul coup tous les procds injustes de son pre son gard. Lintrieur du comte se trouva ainsi subitement modifi, et lon eut lieu de penser quune faveur particulire du sort avait conduit prs de lui la seule personne du monde faite pour assurer son bonheur et sa flicit, titre dpouse chrie et dvoue. La conduite de la baronne ne se dmentit pas. Elle parlait peu, se montrait fort srieuse et mme concentre lexcs ; mais elle manifestait dans loccasion des sentiments doux et un cur ouvert aux plaisirs purs et simples. Le comte stait accoutum ce visage ple et rid , lapparence cadavreuse de ce vieux corps semblable un fantme. Il attribuait tout ltat maladif de la baronne , et son penchant vers les ides mlancoliques et sombres : car ses domestiques lui avaient appris quelle faisait dans le parc des promenades nocturnes, dont le cimetire tait le but. Il eut honte de stre laiss subjuguer trop aisment par les prventions de son pre, et ce fut absolument en vain que son vieil oncle lui adressa de pressantes exhortations pour lengager surmonter la passion qui stait empare de lui, et rompre des relations qui devaient invitablement, tt ou tard, lentraner sa perte. Intimement persuad de lamour sincre dAurlia, il demanda sa main en mariage, et lon peut imaginer avec quelle joie la baronne, qui se voyait par l tire de lindigence la plus profonde pour jouir dune brillante fortune, consentit cette proposition. Bientt disparut du visage dAurlia, avec sa pleur habituelle, lempreinte particulire du chagrin profond et invincible quelle semblait nourrir ; on vit tout le bonheur de lamour clater dans ses yeux et spanouir sur ses joues comme la fracheur de la rose. Un accident affreux, qui arriva le matin mme du jour fix pour la noce, vint traverser tout coup les vux du comte. On avait trouve4

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la baronne gisant inanime la face contre terre, dans le parc, prs du cimetire, do on lavait transporte au chteau, au moment mme o le comte , peine lev et dans lardente ivresse de son bonheur, jetait un regard radieux par la fentre de sa chambre. Il crut dabord que la baronne navait quune attaque de son mal ordinaire ; mais tous les moyens employs pour la rappeler la vie restrent sans succs; elle tait morte! Surprise par ce coup imprvu, et secrtement dsespre , Aurlia sabandonna moins lexplosion dune douleur violente qu une consternation muette et sans larmes. Le comte, inquiet des suites de cet vnement , nosa toutefois rappeler sa bien-aime quen tremblant , et avec prcaution, que sa position dorpheline, denfant dlaisse, lui faisait un devoir dabjurer certaines biensances, pour nen pas violer une plus rigoureuse, cest--dire quil fallait, malgr la mort de sa mre, rapprocher, autant que possible, le moment de leur union. Mais alors Aurlia se