Princesse - Danielle Steel

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Princesse - Danielle Steel

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Danielle SteelPrincesseTraduit par Edwige Hennebelle27 Avril 2010Presses de la Cit Etranger - RomansRsumPrincesseJeune princesse moderne, Christianna a grandi dans son royaume du Liechtenstein, puis fait delongues tudes aux tats-Unis et, depuis son retour au palais, supporte mal le protocole strict de lacour. Pour faire plaisir son pre quelle adore, elle se plie ses obligations mondaines, mais rvede donner un autre sens sa vie.Aussi lorsquune prise dotage a lieu en Russie et quelle assiste au travail de la Croix-Rouge,elle na plus quune seule ide: sengager elle aussi dans une organisation humanitaire.Christianna extorque son pre la permission de partir comme volontaire en Erithre sous unefausse identit et, dans un camp de rfugis. L, incognito, elle se sent enfin sa juste place et plusheureuse quelle ne la jamais t, dautant quelle rencontre Parker Williams, un jeune chercheuramricain trs sduisantA mes enfants bien-aims, Beatrix, Trevor, Todd, Nick, Samantha, Victoria, Vanessa, Maxx,Zara, avec tout mon amour et ma reconnaissance vous qui tes si fabuleux, avec ma profondegratitude pour votre gentillesse, votre affection, ainsi que pour votre gnrosit.Puisse votre vie tre facile et heureuse, puissent les opportunits dont vous rvez se prsenter vous.Puissiez-vous trouver joie, srnit et amour.Je vous souhaite des amis, des compagnons, des conjoints qui vous chrissent et vous traitentavec tendresse, amour et respect, et des enfants aussi merveilleux que vous.Si vos enfants vous ressemblent, soyez assurs quils seront une bndiction pour vous.Avec tout mon amour,Maman/d. s.Chapitre 1De la fentre de sa chambre, Christianna contemplait le coteau noy de pluie. Sous ses yeux, ungros chien blanc au poil gorg deau creusait un trou dans la boue. De temps autre, il relevait la tteet la regardait en agitant la queue, avant de recommencer gratter furieusement. Charles tait unMontagne des Pyrnes que son pre lui avait offert huit ans plus tt et il tait, bien des gards, sonmeilleur ami. Christianna clata de rire lorsquil donna la chasse un lapin, qui lui chappa endtalant. Charles aboya frntiquement, puis recommena creuser, en qute dune nouvelle proie. Ilsamusait comme un fou et elle prenait autant de plaisir le regarder.En cette fin dt, la temprature tait encore clmente.Christianna avait retrouv Vaduz en juin, aprs quatre annes dtudes Berkeley. Revenir chezelle lui avait caus un choc, et le seul point positif, jusqu prsent, tait Charles. Si elle avait descousins en Angleterre et en Allemagne, et partout en Europe, son seul ami tait Charles. Elle menaitune vie protge et solitaire, et il en avait toujours t ainsi. Il semblait peu probable quelle revoieun jour ses amis de Berkeley.Lorsque le chien disparut en direction des curies, Christianna se prcipita hors de sa chambre,bien dcide sortir pour laccompagner. Elle saisit au passage son impermable et les bottes encaoutchouc quelle portait pour nettoyer la stalle de son cheval, puis dvala lescalier de service.Personne ne la remarqua et elle en remercia le ciel. Quelques instants plus tard, elle tait dehors etslanait sur les traces du gros chien blanc.A lappel de son nom, il bondit vers elle, manquant la renverser.En claboussant tout autour de lui avec sa queue mouille, il posa une patte sale sur Christianna,lui donna un grand coup de langue sur le visage quand elle se pencha pour le flatter, puis repartitcomme une flche, tandis quelle clatait de rire. Elle prit en courant la piste cavalire, Charlesgambadant ses cts. Il faisait trop mauvais, aujourdhui, pour monter cheval.Ds que le chien scartait du sentier, elle le rappelait; il marquait alors une brve hsitationavant de revenir vers elle. Ctait un animal obissant, mais la pluie lexcitait, il avait envie de joueret Christianna samusait tout autant que lui.Elle ne sarrta quau bout dune heure, un peu essouffle, Charles haletant bruyamment ctdelle. Elle prit alors un raccourci, qui les ramena en une demi-heure leur point de dpart. Ilsvenaient de passer un merveilleux moment mais taient aussi crotts lun que lautre. Les longscheveux de Christianna, dun blond presque blanc, taient emmls et plaqus sur son visage mouill,et mme ses cils taient colls par la pluie. Elle ne se maquillait jamais, sauf lorsquelle devait sortirou tre photographie, et, ce jour-l, elle portait un jean achet Berkeley.Ctait un souvenir de sa vie perdue. Elle avait got chaque jour de chacune des quatre annespasses luniversit de Berkeley, aprs stre durement battue pour obtenir le droit dy aller. Sonfrre avait tudi Oxford, et leur pre avait envisag la Sorbonne pour elle. Mais Christianna avaittellement insist pour poursuivre ses tudes aux Etats-Unis que son pre avait fini par y consentir, regret.Etre si loin de chez elle lui avait apport une libert quelle avait savoure chaque instant, etelle avait dtest devoir rentrer en juin, une fois son diplme obtenu. Elle stait fait l-bas des amisqui lui manquaient dj; prsent, ils appartenaient cette autre vie quelle regrettait tant.Christianna tait revenue dans son pays, pour assumer ses responsabilits et faire ce quonattendait delle. Elle supportait mal ce lourd fardeau, allg seulement par de trop rares momentscomme celui-ci. Depuis son retour, elle avait limpression dtre en prison, et cela, pour la vie. Ellene pouvait le dire personne, car elle aurait paru tre une ingrate. Son pre se montrait extrmementgentil avec elle. Il avait senti, plus quil navait vu, sa tristesse davoir quitt les Etats-Unis, mais ilne pouvait rien y faire. Christianna savait aussi bien que lui que son enfance tait termine, toutcomme la libert dont elle avait joui en Californie.Lorsquils parvinrent au bout de lalle cavalire, Charles leva les yeux vers sa matresse,semblant lui demander: Faut-il vraiment rentrer? Je sais, murmura Christianna en lui tapotant le flanc. Moi non plus, je nen ai pas envieLa pluie lui mouillait le visage, mais elle se souciait aussi peu que le chien dtre trempe. Sonimpermable la protgeait. La vue de Charles la fit clater de rire. Comment croire que ce chiencrott tait blanc?Prendre de lexercice lui avait fait du bien, comme son fidle compagnon, qui, les yeux tournsvers elle, agitait la queue.Cest donc tranquillement quils regagnrent la maison.Christianna avait espr rentrer discrtement par la porte de service, mais Charles tait si saleque ctait difficile. Elle tait oblige de passer par la cuisine. Aprs cette sortie, il nchapperaitpas au bain.Elle poussa doucement la porte de la cuisine, dans lespoir de ne pas attirer lattention; mais dsquelle leut ouverte, lnorme animal la bouscula, bondit au milieu de la pice et se mit aboyercomme un fou. Pour une entre discrte songea-t-elle avec une petite grimace, avant de jeter unregard contrit aux visages familiers qui lentouraient. Les gens qui taient au service de son pre semontraient toujours gentils avec elle, et elle regrettait parfois de ne plus pouvoir sasseoir parmi eux,dans une atmosphre amicale et chaleureuse, comme lorsquelle tait petite. Ce temps-l aussi taitrvolu. Ils ne la traitaient plus de la mme manire que lorsque son frre Friedrich et elle taientenfants. Christianna avait eu vingt-trois ans cet t; Friedrich, en Asie pour un voyage de six mois,tait de dix ans son an.Sans cesser daboyer, Charles sbroua avec vigueur, claboussant tout le monde de boue, malgrles efforts de Christianna pour le matriser.Je suis vraiment dsole, dit-elle tandis que Tilda, la cuisinire, sessuyait le visage avec sontablier.Celle-ci secoua la tte et lui sourit avec bonne humeur - elle la connaissait depuis sa naissance -,tout en adressant un petit signe un jeune garon qui se prcipita pour emmener le chien.Jai bien peur quil ne soit affreusement sale, dit Christianna en lui souriant.Si seulement elle avait pu laver le chien elle-mme! Elle aimait sen occuper, mais il tait plusque probable quon ne le lui permettrait pas. Le malheureux Charles laissa chapper un jappement deprotestation quand on lentrana.Je pourrais lui donner son bainMais le chien tait dj parti.Bien sr que non, Mademoiselle, protesta Tilda, les sourcils froncs, avant dessuyer le visagede Christianna avec une serviette propre.Si elle avait t encore une enfant, Tilda laurait gronde et accuse dtre plus sale que le chien.Voulez-vous manger quelque chose?Christianna, qui ne stait pas pos la question, secoua la tte.Votre pre est dans la salle manger. Il vient de terminer son potage. Je pourrais vous en faireporterAprs une hsitation, Christianna acquiesa en silence.Elle navait pas encore vu son pre aujourdhui et elle aimait partager avec lui ces momentstranquilles o il ne travaillait pas et disposait de quelques minutes, ce qui tait rare. Le plus souvententour de membres de son personnel, il tait toujours attendu une runion ou une autre. Prendreun repas seul - ou mieux encore avec sa fille tait un luxe quil savourait particulirement.Christianna ladorait et navait accept de quitter Berkeley que pour lui. Certes, elle navait paseu le choix. Elle aurait aim poursuivre ses tudes, seule fin de rester aux Etats-Unis, mais ellenavait pas os le demander, sachant que la rponse aurait t ngative. Son pre voulait lavoirauprs de lui. Christianna savait quelle devait se montrer responsable pour deux, son frre ne ltantpas du tout. Son fardeau aurait t moins lourd si Friedrich avait assum ses devoirs. Mais il nyavait aucun espoir de ce ct-l.Aprs avoir suspendu son impermable une patre, elle ta ses bottes. Elles taient beaucoupplus petites que toutes celles qui taient alignes l. Christianna tait trs petite et ressemblait uneminiature. Lorsquelle portait des chaussures plates et que ses longs cheveux blonds tombaientlibrement dans son dos, comme cet instant, il arrivait que son frre, pour la taquiner, la compare une gamine. Elle avait des mains fines et dlicates, une silhouette de rve qui navait rien denfantin,mme si elle tait un peu trop mince, et un profil de came. On disait quelle ressemblait beaucoup sa mre et un peu son pre, dont elle tenait sa blondeur. Lui et son frre taient en revanche trsgrands, largement au-del du mtre quatre-vingts, alors que sa mre avait t aussi petite quelle.Celle-ci tait morte dun cancer, dix-huit ans plus tt. Christianna avait cinq ans et Friedrichquinze. Leur pre ne stant jamais remari, Christianna jouait prsent le rle de matresse demaison.A ce titre, elle accueillait les invits lors des repas officiels et autres manifestations importantes.Ctait une des responsabilits qui lui incombaient et, mme si elle ny prenait pas de plaisir, ellelaccomplissait le mieux possible, par gard pour lui. Tous deux avaient toujours t extrmementproches. Il savait quel point il avait t difficile pour Christianna de grandir sans mre.Malgr ses nombreuses obligations, il stait toujours efforc de jouer la fois le rle de pre etde mre auprs delle - une tche quelquefois ardue.En jean, pull et chaussettes, Christianna monta quatre quatre lescalier de service. Elle arriva loffice lgrement essouffle, salua les personnes prsentes dun signe de tte et entra sans bruitdans la salle manger. Seul table, le visage srieux, les lunettes sur le nez, son pre parcourait uneliasse de documents et ne lentendit pas.Quand elle sassit silencieusement sur la chaise voisine de la sienne, il releva la tte et lui sourit,ravi de voir sa fille.Quas-tu fait de beau, Cricky?Il lappelait ainsi depuis quelle tait toute petite. Comme elle se penchait pour lembrasser, ilposa sa main sur sa tte et remarqua quelle avait les cheveux mouills.Tu es sortie sous la pluie? Es-tu donc monte cheval par ce temps?Il sinquitait toujours plus pour elle que pour Freddy. Elle tait si menue et lui paraissait sifragile! Depuis sa naissance, il la considrait comme un don du ciel. De plus, elle ressemblaitextraordinairement sa mre.Celle-ci avait lge de Christianna lorsquil lavait pouse. Elle tait franaise et de sang royal,descendant des Orlans et des Bourbons. Lui aussi tait dascendance royale. Ses anctres taientallemands pour la plupart, mme sil comptait des cousins en Angleterre.Bien que sa langue maternelle ft lallemand, il avait toujours parl franais avec la mre deChristianna, langue quelle employait avec ses enfants. En souvenir delle, il avait continu sadresser eux en franais. Ctait toujours la langue dans laquelle Christianna se sentait le plus laise et quelle prfrait, mme si elle pratiquait aussi lallemand, litalien et lespagnol. Quant langlais, elle le parlait prsent couramment, ayant fait de fantastiques progrs durant ses quatreannes dtudes en Californie.Tu ne devrais pas monter quand il pleut, gronda-t-il gentiment.Tu vas attraper un rhume, ou pire.Depuis la mort de sa femme, il redoutait toujours quelle ne tombe malade.Je ne montais pas, expliqua-t-elle, je suis juste alle me promener avec le chien.Tandis quelle parlait, un valet de pied dposa devant elle une assiette en fine porcelaine deLimoges borde dun filet dor. Le service, vieux de deux cents ans, avait appartenu sa grand-mrefranaise; il en existait dautres daussi grande valeur, hrits des anctres de son pre.Avez-vous beaucoup de travail aujourdhui, papa?Son pre hocha la tte tout en repoussant ses papiers avec un soupir.Pas plus que dhabitude, rpondit-il. Il y a tant de drames dans le monde, tant de conflits qui nepeuvent tre rsolus!Laide humanitaire est si complique de nos jours Il ny a plus rien de simple.Les engagements humanitaires de son pre taient largement connus, et ctait lune des chosesque Christianna admirait chez lui.Tous ceux qui le connaissaient le tenaient en grande estime et prouvaient une profonde affectionpour lui. Altruiste, courageux et droit, il tait un modle pour ses enfants.Christianna suivait son exemple et lcoutait, mais Freddy se montrait plus gocentrique et neprtait pas attention aux ordres, aux demandes et aux conseils de son pre. La dfection de Freddyobligeait Christianna assumer les devoirs et dfendre les traditions sa place. Sachant combienleur pre tait du par Freddy, elle se sentait tenue, dune certaine manire, de compenser sesmanquements.En vrit, Christianna ressemblait beaucoup son pre et sintressait passionnment ce quilfaisait, surtout lorsquil sagissait daider des pays en voie de dveloppement. A plusieurs reprises,elle tait partie travailler comme bnvole dans certaines parties pauvres dEurope, et navait jamaist plus heureuse que durant ces missions.Elle lcouta avec intrt lui exposer ses derniers projets, lui donnant de temps autre son avissur la question. Ses remarques taient senses et intelligentes, et il ne regrettait quune chose: que sonfils ne possde pas son intelligence et son dynamisme.Il avait insist pour que Freddy aille tudier Oxford, puis Harvard, o il avait obtenu undiplme de droit des affaires. Mais cela ne lui tait daucune utilit, en regard de lexistence quilmenait.Il tait conscient que, depuis son retour, Christianna avait limpression de perdre son temps.Cest pourquoi il lui avait propos daller tudier le droit ou les sciences politiques Paris. LaFrance ntait pas trs loin et elle y avait de la famille du ct maternel chez qui elle pourrait loger.De plus, elle pourrait rentrer souvent. Bien sr, elle aurait aim avoir son propre appartement mais,mme son ge, ctait exclu.Christianna hsitait, car elle avait plus envie dagir de manire utile en venant en aide aux autresque de poursuivre ses tudes.Lair confus, le secrtaire de son pre entra dans la salle manger, au moment o ils finissaientle caf. Il sourit Christianna, qui le considrait presque comme un oncle, car elle le connaissaitdepuis toujours. La plupart des gens qui les entouraient travaillaient pour son pre depuis des annes.Je suis dsol de vous dranger, Votre Altesse Vous avez rendez-vous avec le ministre desFinances dans vingt minutes, et nous venons de recevoir un rapport sur la monnaie suisse dont vousvoudrez peut-tre prendre connaissance avant de vous entretenir avec lui. Et notre ambassadeur auxNations unies sera l 15 h 30Christianna savait que son pre serait occup jusquau dner, et sa prsence probablement requisepour une soire officielle. Elle laccompagnait parfois, sil le lui demandait. Sinon, elle restait aupalais, ou faisait une brve apparition.Elle ne connaissait plus de soires dcontractes comme celles quelle avait passes avec sesamis Berkeley. A Vaduz, tout ntait que devoir, travail et responsabilits.Je vous remercie, Wilhelm, dit son pre. Je serai en bas dans quelques minutes.Quand le secrtaire, aprs stre inclin lgrement, eut quitt la pice, Christianna reporta sonregard sur son pre et soupira, le menton dans la main. Il la regarda son tour et sourit. Elleparaissait plus jeune et plus jolie que jamais, malgr son air proccup. Mme si elle tait la plusdvoue des filles, ce quil avait craint se vrifiait: les obligations officielles lui pesaient etlirritaient, constituant un fardeau difficile supporter pour une jeune femme de vingt-trois ans. Lui-mme avait ragi de la mme faon, lorsquil avait son ge.Et il en irait de mme pour Freddy quand il reviendrait, au printemps prochain, mme sil taitplus dou que sa sur pour se soustraire ses responsabilits. Il ne songeait qu samuser et nefaisait que cela depuis sa sortie de Harvard. Seul comptait son plaisir et il ne manifestait aucun dsirde changer ou de mrir.Vous nen avez jamais assez, papa? Voir tout ce que vous devez assumer mpuise.Le travail de son pre paraissait sans fin, mais il ne se plaignait jamais. Le sens du devoir faisaitpartie intgrante de sa personnalit.Cela me plat, rpondit-il avec honntet. Mais ce ntait pas le cas lorsque javais ton ge,ajouta-t-il. Au dbut, je dtestais a.Je crois mme avoir dit mon pre que javais limpression dtre en prison, et il a thorrifi. Avec le temps, on sy habitue. Toi aussi, ma chrie. Tu verrasPour elle comme pour lui, il ny avait pas dautre solution. Ctait leur destin et, limage de sonpre, Christianna lacceptait.Hans Josef de Liechtenstein rgnait sur une principaut de cent soixante kilomtres carrscomptant trente-trois mille habitants, entre lAutriche et la Suisse. Etat indpendant, le Liechtensteintait totalement neutre depuis la Seconde Guerre mondiale, et cette neutralit permettait au princedagir partout dans le monde pour soulager les populations souffrantes ou opprimes. Parmi toutes lesactivits de son pre, ctaient les dossiers humanitaires qui intressaient le plus Christianna, loindevant la politique internationale, qui, de toute faon, tait le domaine de Hans Josef.Freddy, lui, ne se passionnait ni pour lhumanitaire ni pour la politique, alors que, en tant queprince hritier, il devrait un jour succder son pre. Dans dautres pays europens, lordre desuccession aurait plac Christianna au deuxime rang mais, les femmes ntant pas autorises rgner au Liechtenstein, Christianna ne monterait jamais sur le trne. Elle ne le regrettait pas, bienque son pre se plt dire avec fiert quelle en aurait eu les capacits, bien plus que son frre.La charge dont Freddy hriterait un jour ne lui faisait pas envie.Elle prouvait bien assez de difficults accepter la sienne.Lorsquelle avait quitt la Californie, elle savait que toute son existence se droulerait ici, entredevoirs et obligations. Aucun choix ntait possible.Elle sefforait donc de seconder son pre, dans la mesure de ses moyens, mme si, souvent, sontravail lui paraissait dnu de sens. A Vaduz, elle avait limpression de gcher sa vie.Quelquefois, je dteste ce que je fais, avoua-t-elle sans dtour.Il en tait conscient, mais navait pas le temps de la rconforter, car il tait sur le point derecevoir son ministre des Finances.Pourtant, la souffrance quil lut dans les yeux de sa fille le bouleversa.Je me sens si inutile ici, papa Alors quil y a tant de drames dans le monde, pourquoi dois-jerester ici, visiter des orphelinats ou inaugurer des hpitaux? Je pourrais servir quelque choseailleurs, se plaignit-elle dune voix empreinte de tristesse.Ce que tu fais est important, assura-t-il en lui effleurant doucement la main. Je ne pourrais pastre partout. Tu me reprsentes et me secondes. Notre peuple est trs attach toi et au fait que tusois proche de lui. Si ta mre tait encore vivante, elle remplirait exactement les mmes fonctionsque toi.Mais pour elle, il sagissait dun choix, argua Christianna. Elle savait, en vous pousant, ce quilattendait, et cela lui plaisait. Moi, jai toujours limpression de me contenter de tuer le temps.Tous deux avaient conscience quelle se marierait un jour avec un homme daussi haute naissancequelle. En exerant ses fonctions actuelles, elle se prparait sa future existence, que son poux ftprince souverain comme Hans Josef ou prince hritier comme Freddy. Bien sr, il ne lui tait pasinterdit dpouser un roturier, mais les probabilits taient minces et, en outre, son pre ne lepermettrait jamais.Du ct de sa mre, les Bourbons et les Orlans portaient tous le titre daltesse royale, comme lamre de son pre; le prince souverain du Liechtenstein, lui, portait celui daltesse srnissime; par sanaissance, Christianna avait hrit des deux, et elle avait choisi celui de srnissime .Ils taient apparents aux Windsor - la reine dAngleterre tait leur cousine issue de germains -ainsi quaux Habsbourg, aux Hohenlohe et aux Tour et Taxis. Des liens puissants unissaient laprincipaut lAutriche et la Suisse, bien quil ny et pas de famille rgnante dans ces deux pays.Tous les parents du prince Hans Josef et de ses enfants, ainsi que tous leurs anctres sans exceptiontaient de sang royal. Depuis son enfance, Christianna entendait son pre lui rpter que lorsquellese marierait, ce serait avec quelquun de leur monde, et il ne lui venait pas lesprit quil pourrait entre autrement.La seule priode durant laquelle Christianna navait pas eu limpression dtre princesse avaitt celle de ses tudes en Californie, quand elle vivait dans un appartement de Berkeley avec deuxgardes du corps, un homme et une femme, pour la protger.Elle navait mis dans la confidence que deux de ses meilleures amies, qui avaient gard le secret,tout comme la direction de luniversit, galement au courant. Pour son plus grand bonheur, toutes lesautres personnes quelle avait frquentes l-bas ignoraient sa vritable identit. Libre descontraintes et des obligations quelle trouvait si touffantes, elle avait joui de cet anonymatexceptionnel.En Californie, elle tait presque une tudiante comme les autres.Presque. Si elle oubliait ses deux gardes du corps et son titre.Christianna se montrait toujours vasive quand on linterrogeait sur la profession de son pre.Elle rpondait quil soccupait dhumanitaire, de relations publiques, et dun peu de politique. Detoute manire, peu de gens savaient o se trouvait le Liechtenstein, et encore moins quil possdait sapropre langue. Elle navait confi personne que sa maison tait le palais royal de Vaduz, bti auXIVe sicle et reconstruit au XVIe.Christianna avait ador lindpendance et lanonymat dont elle avait bnfici en Californie.Depuis, plus rien ntait pareil. A Vaduz, redevenue altesse srnissime, elle devait supporter tout ceque ce titre impliquait. Etre princesse tait une vraie maldiction, ses yeux.Veux-tu assister au rendez-vous avec notre ambassadeur aux Nations unies? lui demanda sonpre pour essayer de la drider.Avec un soupir, elle secoua la tte et, comme il se levait de table, elle fit de mme.Impossible. Je dois inaugurer un hpital. Je me demande dailleurs pourquoi nous avons autantdhpitaux, ajouta-t-elle avant desquisser une petite grimace. Jai limpression de couper un rubanpar jour!Elle exagrait, bien sr. Mais peine.Je suis certain que ta prsence compte normment pour les gens.Christianna en avait conscience, mais elle aurait prfr apporter son aide, faire quelque chosedutile plutt que de se parer dun joli chapeau, dun tailleur Chanel et de bijoux de grande valeur.Parmi eux se trouvait la couronne porte par sa mre lors de laccession au trne de son pre. Leprince avait toujours affirm que Christianna la porterait pour son mariage. Le jour o elle lavaitessaye, elle avait t stupfie par son poids, aussi crasant que celui des responsabilits qui luitaient attaches.Aimerais-tu maccompagner au dner donn ce soir en lhonneur de lambassadeur? proposa leprince Hans Josef tout en rassemblant ses papiers.Il ne voulait pas la bousculer alors quelle paraissait dprime, mais il tait dj en retard.Ma prsence est-elle indispensable? senquit Christianna avec respect, prte se soumettre sison pre le souhaitait.Pas vraiment. Uniquement si cela te fait plaisir. Lambassadeur est un homme intressant.Jen suis certaine, papa. Mais si vous navez pas besoin de moi, je prfre rester en jean et meretirer dans ma chambre pour lire.Ou pianoter sur ton ordinateur, la taquina-t-il.Christianna adorait correspondre par mails avec ses amis rests aux Etats-Unis, mme si ellesavait quinvitablement leurs liens finiraient par se distendre. Son existence tait tout simplementtrop diffrente de la leur. Elle tait pleine denthousiasme et de dynamisme, mais son titre et tout cequon attendait delle lui pesaient parfois.Elle savait que Freddy ressentait la mme chose. Depuis une quinzaine dannes, il jouait lesplay-boys et dfrayait souvent la chronique, multipliant les liaisons avec des actrices ou desmannequins. Et sil sjournait actuellement en Asie, ctait principalement pour ne plus se trouver enpermanence sous les yeux du public ou de la presse. Son pre lavait incit se faire oublier pendantquelque temps, car il lui faudrait bientt se ranger.Hans Josef se montrait moins exigeant avec sa fille, puisquelle nhriterait pas du trne. Sillencourageait sinscrire la Sorbonne, ctait parce quil savait quel point elle sennuyait.Rcemment, il lui avait suggr daller Londres rendre visite ses cousins et ses amis. Il serendait bien compte quinaugurer des hpitaux ne suffisait pas Christianna. Le Liechtenstein tait unpetit pays, et Vaduz, sa capitale, une ville minuscule. Ils noffraient pas assez de ressources pourloccuper suffisamment, alors quelle avait termin ses tudes et ntait pas encore marie.Je te verrai avant le dner, dit son pre en dposant un baiser sur ses cheveux encore humides.Elle leva vers lui ses immenses yeux bleus. La tristesse qui en manait lui dchira le cur.Papa, je veux me rendre utile autrement. Pourquoi ne puis-je partir, comme Freddy?Sa voix stait faite suppliante, comme celle de nimporte quelle fille de son ge tentant dobtenirune grande faveur de son pre ou la permission de faire quelque chose quil dsapprouvait.Parce que je veux que tu restes ici, avec moi. Tu me manquerais beaucoup trop, si tu tenallais!Il avait t au comble du bonheur jusqu la mort de sa femme et stait ensuite entirementconsacr sa famille et son travail. Il ny avait pas eu dautres femmes dans sa vie, bien que lescandidates aient t nombreuses. Son existence ntait que sacrifice, bien plus que celle deChristianna. Et elle savait quil attendait beaucoup delle.En ce qui concerne ton frre, reprit-il avec un lger sourire, cest parfois un grand soulagementde le savoir au loin, vu les scandales quil est capable de provoquerChristianna ne put retenir un lger rire. Non content daccumuler les frasques, Freddy avait le donde se faire surprendre par la presse, et le porte-parole du palais passait son temps couvrir sesdbordements. Il figurait rgulirement dans les pages scandale, alors que Christiannanapparaissait que lors de manifestations officielles au ct de son pre, ou lorsquelle inauguraithpitaux et bibliothques.Pendant ses annes duniversit, une seule photo delle tait parue dans un magazine people.Ctait loccasion dun match de football auquel elle assistait en compagnie dun de ses cousinsbritanniques; quelques-unes avaient t publies dans Vogue, ainsi quune autre, ravissante, dansPoint de vue, o on la voyait en robe du soir, au bal des dbutantes. Christianna se montrait toujoursdiscrte, ce qui plaisait son pre.Il en allait tout autrement pour Freddy; mais ctait un garon, comme le soulignait toujours leprince Hans Josef.Il avait toutefois prvenu son fils qu son retour dAsie cen serait fini des mannequinsexcentriques et des starlettes tapageuses. Sil continuait dattirer lattention, il lui suspendrait sesrevenus. Freddy avait bien compris le message et promis de se conduire convenablement une foisrentr Vaduz. Mais il ne se pressait pas de revenirJe te verrai ce soir, ma chrie, dit le prince en la serrant contre lui avec affection avant dequitter la salle manger.Christianna retourna dans son propre appartement, situ au second tage du palais et composdune grande et belle chambre, dun dressing, dun salon lgant et dun bureau. Sa secrtairelattendait en compagnie de Charles, vautr sur le parquet. Lav, bross, toilett, il ne ressemblaitplus du tout au chien qui courait avec elle dans les bois quelques heures plus tt. Comme il dtestaitle bain, le traitement quon venait de lui infliger le laissait morne et abattu.A sa vue, Christianna ne put rprimer un sourire. Elle se sentait proche de lui. Pas plus queCharles elle naimait quon la coiffe, quon la pomponne ou quon sagite autour delle. Elle prfraitmille fois courir sous la pluie et rentrer couverte de boue.Aprs lavoir caress, elle prit place son bureau. La secrtaire lui sourit, puis lui tendit sonemploi du temps. Originaire de Genve, Sylvie de Marchale allait sur ses cinquante ans; elle avaitde grands enfants, dont deux vivaient aux Etats-Unis, un autre Londres et un dernier Paris. Il yavait six ans quelle secondait Christianna et elle apprciait encore davantage son travail depuis leretour de la princesse au chteau. Maternelle et chaleureuse, ctait quelquun qui Christiannapouvait parler et, au besoin, se plaindre.Vous inaugurez un hpital pour enfants 15 heures, Votre Altesse, puis vous tes attendue 16heures dans une maison de retraite. Cette visite devrait tre courte, et vous naurez pas de discours prononcer, pas plus qu lhpital. Juste quelques mots dadmiration et de remerciements. Alhpital, on vous remettra un bouquetSur une liste figuraient les noms des personnes qui accompagneraient Christianna, ainsi que ceuxdes trois enfants choisis pour lui offrir les fleurs. Sylvie, en femme avise, lui fournissait toujours lesinformations essentielles. Quand cela tait ncessaire, elle accompagnait Christianna dans sesvoyages; au chteau, elle laidait organiser les repas privs pour les personnages importants queson pre lui demandait de recevoir, ou les banquets officiels donns en lhonneur de chefs dEtat.Aprs stre occupe de son propre foyer pendant des annes, elle enseignait Christianna lamanire de grer sa maison en prtant attention aux plus infimes dtails, ceux qui contribuaient larussite de chaque vnement.Son autorit pleine de douceur, son got exquis et sa gentillesse extrme en faisaient la compagneidale pour une jeune princesse.Dautant quelle possdait un sens de lhumour qui gayait Christianna lorsquelle se sentait tropcrase par ses obligations.Demain, vous inaugurerez une bibliothque, continua-t-elle, consciente que trois mois avaientsuffi pour que Christianna trouve fastidieuse cette sorte de corve. Il vous faudra faire un discours,prcisa-t-elle, mais cela vous est pargn pour aujourdhui.Songeuse, Christianna pensait la conversation quelle venait davoir avec son pre.Mme si elle ne savait pas encore o elle irait, elle naspirait qu partir. Peut-tre attendrait-ellele retour de Freddy, afin que leur pre ne se sente pas trop seul. Il adorait ses enfants et les chrissaitplus que tout. Sa femme lui manquait encore cruellement et il avait beaucoup souffert de labsence deChristianna pendant quatre ans.Voulez-vous que je rdige votre discours pour demain? proposa Sylvie, qui excellait dans cedomaine.Mais Christianna secoua la tte.Je lcrirai moi-mme. Jaurai du temps, ce soir.Cela lui rappelait les devoirs quon lui donnait luniversit. Elle nimaginait pas alors quemme cela lui manquerait!Je laisserai ce qui concerne la nouvelle bibliothque sur votre bureau. Mieux vaudrait voushabiller, prsent, ajouta Sylvie aprs avoir jet un coup dil sa montre, car vous devez partirdans une demi-heure. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? Ou aller chercher?Christianna refusa dun signe de tte, sachant que Sylvie proposait daller retirer des bijoux aucoffre. Elle se contentait, en gnral, dun collier de perles et des boucles doreilles assorties. HansJosef les avait autrefois offerts sa mre et les porter, avait une grande signification ses yeux. Deplus, elle savait que son pre tait toujours heureux de la voir pare de ces bijoux.Aprs le dpart de Sylvie, elle partit se changer, Charles sur les talons.Trente minutes plus tard, elle tait prte, plus princesse que jamais en tailleur Chanel bleu ple,orn dune fleur blanche et dun nud noir. Elle tenait la main un petit sac en crocodile noir queson pre lui avait rapport de Paris, et portait des escarpins, en crocodile noir eux aussi. Elle avaitmis les perles de sa mre et gliss une paire de gants en chevreau blanc dans la poche de sa veste.Ses longs cheveux blonds taient attachs en queue de cheval, lui donnant un air la fois lgant etjuvnile.Elle tait parfaite lorsquelle sortit de la Mercedes et sadressa au directeur et auxadministrateurs de lhpital, en les remerciant du travail quils accomplissaient. Puis elle se tournavers la foule pour serrer des mains et dire quelques mots gentils. Des Ah! et des Oh! fusaient,saluant sa beaut, sa jeunesse, sa distinction et la simplicit de ses manires.Comme toujours lors de ses apparitions publiques, lorsquelle reprsentait son pre, Christiannasefforait dtre la hauteur de sa tche. Tandis que la voiture sloignait lentement, toutes lespersonnes rassembles la salurent, et Christianna leur rpondit dun signe de la main. Sa visite lhpital avait t un succs total.Alors quils se dirigeaient vers la maison de retraite, elle se laissa aller un instant contre le sige,se remmorant les visages des enfants quelle venait dembrasser. Depuis quelle avait repris sesfonctions officielles, en juin, elle en avait embrass des centaines. Il lui tait difficile de croire - etplus difficile encore daccepter -quelle ne ferait rien dautre durant toute sa vie que couper desrubans, inaugurer des hpitaux, des bibliothques et des maisons de retraite, embrasser des enfants etdes vieilles dames, serrer les mains de dizaines de personnes, puis repartir.Elle savait quel point elle tait gte et avait de la chance, mais elle ne pouvait sempcher desonger la futilit de son existence et se sentait profondment dprime.Christianna avait toujours les yeux ferms quand la limousine sarrta devant la maison deretraite. Au moment o son garde du corps se penchait pour ouvrir la portire, il vit deux larmesrouler lentement sur ses joues. Tout en lui souriant et en se tournant vers la foule qui lattendait,Christianna essuya furtivement ses larmes de sa main gante de blanc.Chapitre 2Llgant dner donn en lhonneur de lambassadeur des Nations unies rassembla unequarantaine de personnes dans la grande salle de rception du palais. Puisque Christianna navait passouhait y assister, le prince Hans Josef avait demand une amie de longue date - ils taient alls lcole ensemble - de venir. Veuve dun baron autrichien, elle tait marraine de Freddy et amieintime de la famille depuis des annes. Grce elle, le repas fut anim, ce qui ntait pas toujours lecas lors des rceptions officielles.Avant de regagner ses appartements, le prince passa voir Christianna. La porte de son salon taitouverte.Assise par terre, un bras autour du cou de son chien, elle coutait plein volume un CD rapportdes Etats-Unis. Malgr le bruit, Charles dormait comme un bienheureux. Souriant ce spectacle, leprince entra dans la pice. Christianna releva la tte et lui sourit son tour.Le dner sest bien pass?Grand et distingu, il avait beaucoup de prestance dans son habit de soire, et Christianna taitfire de son pre. Il tenait son rle la perfection.Il aurait t bien plus agrable si tu avais t prsente, ma chrie. Mais je crois que tu te seraisbeaucoup ennuye.Christianna se flicita de stre abstenue. Ses deux sorties de laprs-midi, lhpital et lamaison de retraite, lui avaient suffi.Que fais-tu demain? senquit son pre.Jinaugure une bibliothque, puis je me rendrai dans un orphelinat, o je ferai la lecture desenfants aveugles.Cest trs charitable de ta partChristianna le regarda longuement, sans rien dire. Tous deux savaient quelle mourait dennui etquelle rvait dautre chose. Sa vie stirait interminablement, morne et strile.Son pre nimaginait pas quelle aurait tant de mal se radapter la vie Vaduz, et il en venaitpresque regretter de lavoir autorise partir tudier en Californie.Finalement, Freddy avait peut-tre raison lorsquil avait affirm, ds le dbut, quil sagissaitdune mauvaise ide. Il menait une vie dissolue mais se montrait toujours trs protecteur enversChristianna. Il avait trouv dangereux de lui faire goter trop de libert et il ne stait pas tromp:Christianna ne supportait plus son existence.A cet instant prcis, elle ressemblait nimporte quelle jeune fille coutant de la musique tropfort sur sa chane, et le prince en fut frapp. Mais elle ntait pas une jeune fille ordinaire, et HansJoseph esprait quelle oublierait au plus tt lenivrant parfum de libert dont elle stait grise auxEtats-Unis. Sinon, elle souffrirait pendant longtemps et serait peut-tre mme malheureuse toute savie.Dans le but de la divertir, il lui demanda si elle voudrait laccompagner Vienne, le vendredisuivant, pour aller voir un ballet lOpra.Il sagissait de lune des sorties prfres de Hans Josef. Des liens troits unissaient leLiechtenstein lAutriche, dautant que la famille princire vivait Vienne avant la Seconde Guerre mondiale. Lors de lannexion de lAutriche par les nazis, en1938, le pre de Hans Josef tait rentr Vaduz avec sa famille et la cour, afin de veiller sur sonpays. Honneur, Courage, Compassion , telle tait leur devise, et le pre de Christianna lavaitreprise dans son serment, lors de son accession au trne.Pourquoi pas? dit-elle avec un petit sourire.Elle tait consciente de ses efforts et lui en tait reconnaissante.Mais, malgr tout son amour, son pre ne pouvait lui offrir autre chose que ces menuescompensations. Vue de lextrieur, leur vie ressemblait un conte de fes; en ralit, Christiannatait comme dans une prison dore et son pre avait limpression grandissante dtre son gelier.La vie serait plus drle pour elle au retour de son frre, mais Hans Josef ne savait pas encore sildevait sen rjouir, car Freddy avait le chic pour faire surgir les problmes. Le palais tait bien pluscalme lorsquil se trouvait au loin. Pour preuve, aucun scandale navait clat depuis son dpart.Une ide lui vint soudain lesprit.Pourquoi ne rendrais-tu pas visite ta cousine Victoria, la semaine prochaine?Un petit sjour Londres lui ferait peut-tre du bien. La jeune marquise dAmbester tait unecousine de la reine et avait le mme ge que Christianna. Elle venait de se fiancer un prince danoiset tait pleine de vie.Le visage de la jeune fille sclaira aussitt.Ce serait gnial, papa! Cela ne vous ennuierait pas?Pas du tout, assura-t-il avec un sourire ravi.Il tait heureux lide quelle puisse samuser un peu.Dun bond, Christianna sauta sur ses pieds pour venir lembrasser.Charles, rveill en sursaut, poussa un grognement avant de se retourner en agitant la queue.Je demanderai ma secrtaire de sen occuper ds demain matin, promit Hans Josef. Tupourras rester chez Victoria aussi longtemps que tu en auras envie.Il ntait pas inquiet que Christianna parte seule Londres. Il savait quelle tait srieuse etquelle noubliait jamais les responsabilits que sa condition lui imposait. Durant ses annes Berkeley, elle stait amuse, certes, mais stait toujours bien comporte. Dailleurs, les deuxfidles gardes du corps qui laccompagnaient navaient eu intervenir qu de trs rares occasions.Quelques amourettes vite oublies, une ou deux soires un peu trop arroses, comme en connaissentles tudiantes, princesses ou pas. En tout cas, rien qui ait jamais attir la presse.Aprs le dpart de son pre, elle couta encore un peu de musique, allonge sur le tapis. Puis ellealla consulter ses e-mails.Ses deux amies de Berkeley, pour la taquiner, lui demandaient comment se passait sa vie deprincesse . Quelle navait pas t leur surprise lorsquen cherchant le Liechtenstein sur Internet,elles avaient dcouvert le palais dans lequel elle vivait! Elles nen revenaient toujours pas.Christianna avait promis daller les voir un jour, mais elle se rendait bien compte que les chosestaient diffrentes, prsent. Le temps de linsouciance et de la libert tait termin. Lune de sesamies travaillait dj Los Angeles, tandis que lautre passait lt voyager.Christianna navait dautre choix que daccepter son destin, et de profiter des bons cts de sonexistence. Aller voir Victoria Londres, comme le suggrait son pre, en faisait partie.Tous deux partirent pour lAutriche, le vendredi matin. Il y avait six heures de route, travers lesAlpes, pour arriver au palais Liechtenstein, Vienne. Ctait un difice dune splendeur imposantequi, la diffrence de Vaduz, tait en partie ouvert au public. De nombreux gardes surveillaient laileque son pre et elle occupaient, situe un peu lcart. Si lappartement de Christianna Vaduz taitmagnifique, il restait chelle humaine. Au palais Liechtenstein, en revanche, sa chambre taitimmense, avec un lit baldaquin monumental, de lourds miroirs encadrs dor et, recouvrant le sol,un tapis dAubusson dune valeur inestimable. Le grand lustre, encore pourvu de ses bougies,achevait de donner Christianna limpression de vivre dans un muse.Elle connaissait depuis toujours la femme de chambre qui laida se prparer, puisque celle-ciavait t au service de sa mre pendant vingt ans. Une autre femme, plus jeune, fit couler son bain etlui apporta une collation.Quand elle entra dans la chambre de son pre, 20 heures prcises, Christianna portait une robede cocktail noire quelle avait achete chez Chanel lanne prcdente. Le collier de perles de samre, de fines boucles doreilles en diamant et la chevalire en or grave aux armoiries de sa famillequi ne quittait jamais lauriculaire de sa main droite constituaient sa seule parure.Christianna navait pas besoin de signes particuliers pour que lon sache qui elle tait, puisquechacun la connaissait, non seulement au Liechtenstein et en Autriche, mais dans toute lEurope. Onlavait souvent vue dans la presse, ces dernires annes, au ct de son pre. Sa brve clipse auxEtats-Unis navait constitu quun intermde.Depuis quelle avait repris sa place Vaduz, les photographes guettaient chacune de sesapparitions. Considre comme lune des plus belles princesses dEurope, elle excitait dautant plusla curiosit des journalistes quelle tait rserve.Malgr la prsence dun valet de chambre prt intervenir, Christianna aida son pre mettre sesboutons de manchette. Elle aimait lui rendre ce genre de petit service, sachant que cela lui faisaitplaisir et lui rappelait lpoque o sa mre tait encore vivante.Tu es magnifique ce soir, Cricky, lui dit son pre avec affection.Il tait le seul en Europe, avec son frre et ses cousins, lappeler Cricky, alors qu Berkeley,elle ntait connue que sous ce diminutif.Tu as lair dune vraie jeune femme, ajouta-t-il avec un sourire de fiert.Christianna se mit rire.Quoi dtonnant, puisque jen suis une?Elle tait si petite et si dlicate quelle avait toujours paru plus jeune que son ge; quand elleportait un jean et un tee-shirt, elle ressemblait plus une adolescente qu une jeune femme de vingt-trois ans. Ce soir, en revanche, dans cette robe lgante, une tole de vison blanc autour des paules,elle avait lallure dun mannequin avec sa silhouette parfaite.Je peux difficilement le nier, ma chrie, admit son pre sans cesser de sourire. Mais je dtestey penser. Quel que soit ton ge, tu seras toujours une enfant pour moi.Jai limpression que Freddy ne me voit pas vieillir, lui non plus. Il me traite toujours commesi javais cinq ans.A nos yeux, cest lge que tu as, reconnut le prince avec un lger rire.Il tait semblable tous les autres pres, surtout ceux qui doivent lever seuls leurs enfants. Auprix dun arbitrage permanent entre ses Obligations officielles et familiales, il avait jou la fois lerle de pre et de mre. La patience et la sagesse dont il avait fait preuve, lamour dont il les avaitentours trouvaient leur rcompense dans les liens trs troits qui les unissaient tous les trois. Car,mme si Freddy se conduisait mal la plupart du temps, il prouvait un amour sincre et profond pourson pre et sa sur.Cette semaine, Christianna stait entretenue avec lui au tlphone.Il tait enchant de son sjour prolong au Japon, o il visitait temples et muses, profitait desexcellents restaurants et frquentait les discothques les plus branches.Invit du prince hritier pendant les premiers temps, ce quil avait trouv un peu contraignant,Freddy voyageait seul prsent - cest--dire avec ses conseillers, son secrtaire, son valet dechambre et ses gardes du corps. Aucun deux ntait de trop lorsquil sagissait de limiter sesdbordements. Christianna connaissait assez son frre pour savoir de quoi il tait capable. Ne luiavait-il pas dit demble quil trouvait les Japonaises dlicieuses?Il devait ensuite se rendre en Chine et navait pas lintention de revenir avant le printemps. Uneternit aux yeux de Christianna!Freddy absent, elle navait personne avec qui parler, et ctait son chien quelle confiait sespenses les plus secrtes. Certes, elle sentretenait avec son pre de sujets importants, mais ellenavait pas damis de son ge qui se confier ou avec qui changer des ides.Mme enfant, elle avait vcu seule, et cest pourquoi Berkeley avait t si fabuleux pour elle.Christianna et son pre se rendirent lOpra dans la Bentley qui les avait amens de Vaduz.Comme dhabitude, un garde du corps occupait la place ct du chauffeur.Discrtement avertis que le prince Hans Josef et la princesse Christianna assisteraient lareprsentation de Giselle, deux photographes les attendaient. La jeune fille et son pre se contentrentde leur sourire sans sarrter. Ils furent accueillis par le directeur du thtre, qui les accompagnajusqu la loge princire.Tous les deux apprcirent beaucoup le ballet. Quand son pre sendormit pendant quelquesminutes durant le deuxime acte, Christianna glissa doucement son bras sous le sien. Elle savaitcombien ses responsabilits taient crasantes. Grce aux efforts de Hans Josef, et de son pre avantlui, lconomie de la principaut ne reposait plus seulement sur lagriculture, mais aussi surlindustrie.Des liens conomiques puissants unissaient prsent le Liechtenstein de nombreux pays, enparticulier la Suisse.De plus, son pre consacrait normment de temps laide humanitaire.La fondation Princesse Agathe, quil avait cre en souvenir de sa femme, effectuait un travailconsidrable dans les pays en voie de dveloppement. Ctait un des organismes les mieux dots etles plus gnreux dEurope, financ en grande partie par sa fortune personnelle.Christianna avait dailleurs lintention den parler avec lui. Mme sil sefforait de lendcourager, travailler pour la fondation la tentait beaucoup. Mais il rpugnait la laisser partirrejoindre leurs bnvoles dans des contres parfois dangereuses. Christianna aurait au moins aimleur rendre visite et, sil le lui permettait, travailler au sige de la fondation plutt qualler laSorbonne.Son pre ne cachait pas quil prfrait la voir poursuivre ses tudes. Christianna espraitnanmoins quen commenant par des tches administratives, elle finirait par obtenir lautorisationdaccompagner les responsables dans quelques-uns de leurs voyages.Cela lui tenait vraiment cur.Ils regagnrent le palais Liechtenstein peu avant minuit.Une collation prpare par la gouvernante les y attendait et ils firent honneur au th et auxsandwichs tout en commentant la reprsentation.Vienne ntant pas trs loigne de Vaduz, ils assistaient ainsi, rgulirement, des spectacles ou des concerts. Hans Josef aimait ces escapades en compagnie de sa fille; elles leur donnaientloccasion dchapper pour quelques heures leurs obligations.Le lendemain matin, le prince incita Christianna faire les boutiques, ce quelle accepta tout ense montrant fort raisonnable, car elle nacheta que deux paires de chaussures et un sac main, quelleporterait, comme tout ce quelle rapportait de Vienne, loccasion de crmonies officielles.Elle prfrait faire du shopping Londres, o elle trouvait des vtements qui lui plaisaientvraiment, mais quelle ne pouvait porter que dans son appartement. Son pre refusait quelle soit vueen jean, sauf la campagne. Une princesse devait tenir son rang. Cela, Christianna lavait appris trsjeune. Elle devait faire attention ses gestes et ses paroles pour ne pas risquer de mettre son predans une position dlicate. En public, elle ne risquait jamais un commentaire, mme anodin, car ilpouvait tre rapport et dform.Elle avait une conscience aigu de ces contraintes et les respectait, ce qui ntait pas le cas deFreddy, qui se montrait bien plus dcontract et se retrouvait souvent au centre de situationsembarrassantes.Un des seuls sujets sur lesquels Christianna sautorisait afficher son opinion tait celui desdroits de la femme, un sujet sensible au Liechtenstein puisque le droit de vote ne leur avait taccord quen 1984. Christianna aimait dire quelle avait apport la libert aux femmes, puisqueleur mancipation concidait avec sa naissance.En dpit des ides avances du prince en matire conomique et politique, la principaut restaitextrmement conservatrice sur de nombreux points, enferme par neuf sicles de tradition. A sonretour des Etats-Unis, Christianna avait pens pouvoir introduire les ides nouvelles quelle avaitrapportes de l-bas.Elle rvait de dvelopper lemploi pour les femmes, mme si elle savait que la tche taitdifficile. De la mme faon, elle souhaitait abolir linterdiction faite aux femmes de rgner. Dans denombreux Etats monarchiques, elle aurait t aussi habilite que Freddy monter sur le trne. Parprincipe - car elle navait aucun dsir de rgner -, elle considrait cette discrimination commertrograde et archaque. Elle en parlait rgulirement aux membres du Parlement, comme lavait faitsa mre en son temps, lorsquelle les avait harcels pour quils accordent le droit de vote auxfemmes.Pas pas, le Liechtenstein entrait dans le XXIe sicle, mais les avances semblaient beaucouptrop lentes aux yeux de Christianna et, quelquefois mme, ceux de son pre. Il tait pourtant plusconservateur quelle. Dabord parce quil prouvait encore un profond respect pour les traditionssculaires de la principaut; ensuite parce quil avait trois fois son ge.Lors du trajet de retour, ils parlrent du prochain sjour de Christianna Londres.Bien quil ait des dossiers tudier durgence, la route tait suffisamment longue pour que leprince prenne aussi le temps de bavarder avec sa fille.Quand Christianna lui fit part de son dsir de se rendre seule chez Victoria, il refusacatgoriquement. Il craignait toujours un acte de violence son encontre et exigea quelle soitaccompagne par deux gardes du corps et peut-tre mme trois.Papa, cest ridicule. Je nen avais que deux Berkeley et vous avez toujours dit que les Etats-Unis taient plus dangereux, argua-telle. Et puis, Victoria a le sien. Un seul me suffira.Trois! insista-t-il, les sourcils froncs.Il ne voulait pas lui faire courir le moindre danger et prfrait pcher par excs de prudenceplutt que prendre des risques.Un! riposta-t-elle.Cette fois, son pre se mit rire.Deux, et cest mon dernier mot. Sinon, tu restes la maison.Bon, bon, daccord, concda-t-elle.Aprs tout, quatre gardes du corps accompagnaient son frre au Japon: trois lescortaient enpermanence, et le quatrime tait l en cas durgence. Certaines familles royales prenaient moins deprcautions lors de leurs dplacements. Mais la richesse de sa famille et de son pays tant denotorit publique, le prince redoutait quun de ses enfants ne soit enlev. Aussi multipliait-il depuistoujours les protections autour deux.Freddy saccommodait avec bonne humeur de cette contrainte et se servait de ses gardes du corpspour se tirer des mauvais pas dans lesquels il se mettait, le plus souvent cause dune femme, oupour laider quitter une bote de nuit, lorsquil tait trop mch pour marcher droit.Evidemment, Christianna navait pas leur demander les mmes services. Tout en entretenantavec eux des relations trs cordiales, elle prfrait sortir seule. Mais les occasions taient trs rares.Et son pre refusait catgoriquement quelle se rende dans certains pays, mme accompagne. Il enallait ainsi de lAmrique du Sud, quelle rvait pourtant de visiter.Mais les enlvements de personnes riches ou clbres y taient trs nombreux, et une princessede sang aurait constitu une proie trop tentante pour que Hans Josef prenne le risque dexposer safille.Il acceptait quelle se dplace, mais seulement aux Etats-Unis et en Europe, mme sil lavait unefois emmene Hong Kong, quelle avait ador.Le prince tremblait quand elle parlait de son envie de dcouvrir lInde et lAfrique. Pour lemoment, il tait soulag quelle se contente dune semaine Londres, chez sa cousine. Unedestination bien assez exotique ses yeux. Car la jeune marquise tait connue pour ses excentricits.Pendant plusieurs annes, navait-elle pas eu comme animaux de compagnie un gupard et un python?Hans Josef lui avait interdit, courtoisement mais fermement, de les amener Vaduz. Au moins tait-ilcertain quelle divertirait Christianna, qui en avait grand besoin.Quand ils arrivrent Vaduz, vers 22 heures, le conseiller du prince lattendait.Mme cette heure tardive, Hans Josef devait se rendre dans son bureau, o on lui servirait unrepas lger, tandis quil tudierait des dossiers. Fatigue, Christianna dcida de se passer de dnermais se rendit nanmoins dans la cuisine, pour chercher Charles. Il dormait profondment ct de lacuisinire et se rveilla, tout excit, ds quil entendit le pas de sa matresse.Le chien sur les talons, elle gagna son appartement, o elle fut accueillie par sa femme dechambre, qui lui proposa de faire couler un bain.Je vous remercie, Alicia, dit Christianna en touffant un billement, mais je crois que je vaisaller me coucher directement.Son lit tait dj prpar, le drap, brod de leurs armoiries, rabattu sur la couvertureimpeccablement tire. Faute dautres tches accomplir, la femme de chambre esquissa unervrence et se retira, au grand soulagement de Christianna. Elle navait aucune intention de secoucher et voulait prendre un bain, mais en le faisant couler elle-mme!Enfin seule, elle se dshabilla et, uniquement vtue de ses sous-vtements, traversa sa chambrepour se rendre dans son bureau. La pice tait petite, mais lgamment tapisse de soie bleu ple. Sachambre, qui avait t celle de son arrire-arrire-grand-mre, tait tendue de satin rose. Christiannalavait occupe ds sa naissance, avec sa nourrice, jusqu ce que celle-ci prenne sa retraite.Ce soir, elle navait rien des Etats-Unis; juste un bref e-mail de Victoria qui se rjouissait de savenue prochaine et lui laissait entendre quelles allaient bien samuser, ce qui fit rire Christianna.Connaissant Victoria, le contraire laurait tonne!Aprs avoir tran un peu dans sa chambre, elle finit par se rendre dans la salle de bains. Etreseule dans son appartement tait un luxe rare, et lunique forme de libert quelle connaissait. Laplupart du temps, entre les domestiques, les assistants, les secrtaires et les gardes du corps, ellenavait aucune intimit. Elle chrissait donc particulirement chaque minute de solitude.Pendant quelques instants, elle aurait pu se croire Berkeley.Lenvironnement tait certes trs diffrent, mais elle prouvait une impression identique de paixet de libert, mme si celle-ci se limitait prendre un bain et couter de la musique un peu trop fort.Elle glissa dans le lecteur un CD qui lui rappelait ses annes dtudes puis, le temps quelnorme et antique baignoire se remplisse, elle sallongea sur son lit, les yeux clos. Si elle se foraitun peu, elle parvenait presque simaginer sur le campus. PresqueMais pas tout fait. Si seulement elle avait eu des ailes pour voler jusque-l, ou possd unemachine remonter le temps!Malheureusement, cette poque de divine insouciance tait rvolue. Christianna avait grandi,quelle le veuille ou non. Berkeley ntait plus quun souvenir, et elle-mme tait une altessesrnissime . A jamais.Chapitre 3Le mardi matin, radieuse malgr lheure matinale, Christianna entra dans le bureau de son prepour lui dire au revoir, avant de senvoler pour Londres. Tout en feuilletant dun air soucieux undossier pos devant lui, le prince sentretenait avec son ministre des Finances. La conversationparaissait srieuse et le visage des deux hommes trahissait leur proccupation.Ignorant jusqu quel point Christianna tait au courant des affaires de lEtat, le ministre se tut enla voyant. En vrit, elle connaissait bien mieux que son frre les rouages de la principaut etmontrait une aptitude suprieure la sienne pour comprendre et rsoudre les problmes. Freddy, lui,ne sintressait gure quaux voitures de sport et aux conqutes fminines.Si elle tait reste Vaduz, Christianna naurait pas manqu de senqurir de lenjeu du dbat.Elle se passionnait aussi bien pour les dcisions et les rformes en cours que pour lconomie de laprincipaut. Cest pourquoi elle nexcluait pas encore daller tudier les sciences politiques Paris.Mais lide de quitter Vaduz avait beau tre trs allchante, Christianna avait plus envie de sinvestirdans laide humanitaire que de reprendre des tudes. La fondation lattirait mille fois plus que laSorbonne.Profites-en pour te distraire, lui dit son pre avec chaleur. Et embrasse ta cousine de ma part.Que projetez-vous de faire, toutes les deux? Mais peut-tre vaut-il mieux que je reste danslignorance, ajouta-t-il pour la taquiner.Srement, acquiesa Christianna en lui rendant son sourire.Hans Josef ntait cependant pas inquiet. Quelles que fussent les extravagances de Victoria, ilsavait que sa fille tait assez raisonnable pour y rsister. Il avait une entire confiance en elle.Je serai de retour dans une semaine, dit Christianna. Je vous tlphonerai ce soir.Il tait certain quelle tiendrait sa promesse. Depuis sa plus tendre enfance, Christianna faisaittoujours ce quelle disait.Ne tinquite pas pour moi. Amuse-toi bien, cest tout ce que je demande. Quand mme, ajouta-t-il en affectant dtre dsol, quel dommage que tu ne sois pas l pour le dner officiel prvuvendrediVoulez-vous que je rentre pour y assister? proposa Christianna.Elle parlait srieusement, sans manifester la moindre dception. Si Hans Josef lavait exig, elleserait revenue. Elle tait aussi respectueuse que son pre des devoirs et des responsabilits quirgissaient leur existence.Non, bien sr, ma chrie. Il nen est pas question! Tu peux mme rester Londres pluslongtemps, si tu le souhaites.Cela ne vous ennuierait pas?Reste aussi longtemps que tu le dsires, insista-t-il, tandis que Christianna lembrassait.Aprs avoir serr la main du ministre, elle salua son pre dun dernier geste, puis sortit.Quelle jeune femme dlicieuse! dclara le ministre alors quils se remettaient au travail.Merci, dit Hans Josef sans dissimuler sa fiert. Elle lest effectivement.Le chauffeur conduisit Christianna, escorte de ses deux gardes du corps, laroport de Zurich.Quatre membres du service de scurit laccompagnrent ensuite jusqu sa place dans lavion. Dsquelle fut installe avec un garde ct delle et le deuxime de lautre ct de lalle, lquipagesempressa autour delle, lui proposant du Champagne, quelle refusa; elle se plongea alors dans lalecture dun livre dconomie politique, recommand par son pre, jusqu latterrissage Heathrow.Deux membres de la scurit de laroport la conduisirent jusqu la limousine qui lattendait,sans quelle ait se soumettre aux formalits de douane, et, moins dune heure plus tard, la voituresarrtait devant la maison de Sloane Square, petite mais lgante, quoccupait Victoria.La cousine de Christianna tait lune des rares aristocrates londoniennes possder une fortunecolossale. Elle en avait hrit deux ans auparavant, la mort de sa mre, une riche Amricaine quiavait pous un lord anglais. Victoria dpensait son argent avec une allgresse qui faisait dire certains quelle tait trop gte. Elle le reconnaissait avec bonne humeur, mais elle samusaittellement quelle nenvisageait pas un instant de renoncer ses frasques. Et avec ses amis, elle semontrait toujours dune extrme gnrosit.Elle ouvrit elle-mme la porte Christianna, vtue dun jean et dun tee-shirt, chaussedescarpins en crocodile rouges et portant dnormes boucles en diamant aux oreilles; toutefois,llment le plus remarquable de sa tenue tait un diadme, pos lgrement de travers sur sonopulente chevelure rousse.Avec un grand cri de joie, elle treignit sa cousine avant de lentraner lintrieur de la maison,pendant que son majordome accompagnait ltage les gardes du corps chargs des bagages.Tu es resplendissante! sexclama Victoria alors que le diadme glissait lentement vers sonoreille.Que fais-tu avec ce truc sur la tte? demanda Christianna en riant. Aurais-je d apporter lemien? Y a-t-il un vnement spcial, ce soir?Elle narrivait pas voir o elle aurait pu porter un diadme, lexception, peut-tre, dun baldonn par la reine. Mais Victoria ne lui avait rien annonc de tel.Je trouve simplement idiot de le laisser dormir dans un coffre.Autant quil serve quelque chose, non? Jai dcid de le porter vingt-quatre heures sur vingt-quatre.Du Victoria tout crach! Elle tait belle, fantasque et excentrique.Malgr son mtre quatre-vingts, elle tait juche en toute circonstance et sans aucun complexe surdes talons de douze centimtres; avec ses jeans ou ses minijupes, elle portait des hauts transparentsqui ne cachaient rien de son anatomie.Avec son physique exceptionnel, elle avait t mannequin et actrice, mais sen tait lasse assezvite. Elle avait ensuite essay la peinture, non sans un certain talent. Mais elle ne persvrait jamaislongtemps dans, quoi que ce soit.Elle venait de se fiancer un prince danois que la rumeur prtendait fort amoureux. Connaissantsa cousine, Christianna doutait, cependant, que ces fianailles durent longtemps. Victoria avait djt fiance deux fois: un Amricain, puis un clbre acteur franais qui lavait quitte pour uneautre, une dsertion que Victoria avait qualifie dextrmement grossire, mais qui ne lavait pasempche, ds la semaine suivante, de safficher au bras dun nouveau chevalier servantChristianna ne connaissait personne daussi extravagant et elle adorait tre avec elle. Ensemble,elles samusaient toujours comme des folles, passant la nuit danser chez Annabels et rencontrantune foule de gens intressants.Outre quelle buvait beaucoup, Victoria fumait le cigare. Elle en alluma un, lorsquellessinstallrent dans le salon, mlange dart moderne et dancien. Quelques tableaux de Picasso, hritsde sa mre, ornaient les murs; des livres et des objets prcieux tranaient partout. Le simple fait de setrouver l ravissait Christianna. Ctait tellement loppos de la vie tranquille quelle menait Vaduz avec son pre! Regarder vivre Victoria, ctait comme assister au numro dun funambule: onne savait jamais ce qui allait arriver et on attendait, le souffle coup.Pendant quelques minutes, elles discutrent de leurs projets pour la semaine.Son fianc tant en Thalande, Victoria en profitait pour sortir tous les soirs. Elle assurananmoins Christianna, dubitative, quelle laimait la folie, et que celui-l tait le bon. Aupassage, elle lui apprit quelles dneraient au palais de Kensington le soir mme avec plusieurs deleurs cousins, et quelles sortiraient ensuite.Au cours de la conversation, son tlphone sonna au moins dix fois. Victoria rpondit avec forceexclamations et clats de rire; pendant ce temps, ses deux carlins, ses quatre pkinois et sonchihuahua elle ne possdait plus ni fauve ni serpent - se poursuivaient dans la pice en aboyant.Une vraie maison de fous!Pour le plus grand bonheur de Christianna.Une domestique impassible leur servit le djeuner, compos dhutres et de salade, le nouveaurgime que Victoria, pourtant dj trop mince, venait dadopter. Tout en mangeant, elle senquit de lavie amoureuse de Christianna.Je nai pas de vie amoureuse, rpondit celle-ci. Il ny a personne Vaduz avec qui je pourraissortir. Mais cela ne me gne pas vraimentEn Californie, elle avait eu une aventure qui stait termine lorsquelle tait retourne auLiechtenstein. Rien de srieux. Ils staient quitts bons amis. Comme il le lui avait fait remarqueravant quelle parte, il naurait pas support tout ce cirque princier , et Christianna tait bienplace pour savoir quel fardeau cela reprsentait.Nous te trouverons quelquun de fabuleux ici, dcrta Victoria.Christianna doutait de partager sa conception du qualificatif fabuleux . Victoria connaissaittoutes les personnalits les plus en vue de Londres, certaines trs intressantes, la plupart trs drles,mais Christianna nen aurait pris aucune au srieux.Les deux cousines montrent ensuite ltage. Lune des femmes de chambre de Victoria avaitdj dfait les bagages de Christianna.Ses vtements taient rangs dans la penderie et la commode, tous aligns et plis la perfection.La chambre damis refltait la personnalit de Victoria, la fois excentrique et trs raffine. Ellesavait mieux que quiconque associer les lments les plus improbables, sans jamais tomber dans lavulgarit. Pour preuve, les motifs dominants de la pice, zbre et gupard, rchauffs par desbrasses de roses rouges disposes un peu partout. Lnorme lit colonnes sornait de magnifiquestoffes franaises, et des livres dart sempilaient sur chaque console.Sa propre chambre tait tendue de satin lavande, et limmense couverture en renard blanc talesur le lit achevait de lui donner lallure dune luxueuse maison close. Mais, pour temprer ce gotflamboyant, Victoria sentourait de magnifiques objets dart. Tout ce quelle possdait tait rare. Surune table ct de son lit, trnaient un crne en argent ainsi quune paire de menottes en or. La tableelle-mme, entirement en cristal, avait appartenu au maharadjah de Jaipur.Comme prvu, elles dnrent au palais de Kensington. Plusieurs cousins de Christianna taient l,et tous furent ravis de la retrouver, car ils ne lavaient pas revue depuis quelle tait revenue deBerkeley.Elles se rendirent ensuite dans une soire prive, sarrtrent dans deux discothques, le KemiaBar et Montes, avant de finir la nuit chez Annabels, la plus huppe des botes londoniennes. Bienque ravie, Christianna commenait se sentir puise. Victoria, elle, gardait une forme blouissante,due une consommation dalcool considrable.Cinq heures sonnaient quand elles regagnrent la maison de Sloane Square. Elles montrentlentement lescalier pour aller se coucher. Les deux gardes du corps de Christianna, qui ne lesavaient pas quittes dune semelle, se retirrent alors. Ctoyer Victoria tait une exprienceinoubliable, aux antipodes de la vie tranquille de Vaduz.Le reste de la semaine fut tout aussi tourdissant, un tourbillon de rencontres, de ftes, deshopping, de cocktails, de discothques, sans oublier un vernissage dans une galerie branche.Invitablement, les deux jeunes femmes finirent par apparatre dans la presse: Victoria coiffe deson diadme et enveloppe dans un manteau faon lopard; Christianna dans une robe de cocktailnoire, avec une veste en vison achete la veille. Ses autres acquisitions, en revanche, taientbeaucoup plus originales. Elle dut acheter une valise supplmentaire pour pouvoir tout remporter.Christianna passa dix jours Londres. Et elle aurait volontiers prolong son sjour si elle nestait sentie coupable de laisser son pre seul. Elle repartit enchante de son escapade chez sacousine, et Victoria lui fit promettre de revenir bientt. Les rceptions prvues pour ses fianaillesnavaient pas encore commenc, car on attendait le retour du fianc.Mais Christianna ne pouvait sempcher de se demander si la famille de celui-ci ne lavait pasenvoy au loin pour larracher aux griffes de Victoria. Sa cousine ne correspondait pas vraiment limage quon se faisait de lpouse dun prince hritier, ft-il trs amoureux. Les proches deVictoria taient certains que leur histoire ne durerait pas, ce qui nempchait pas la jeune marquisede prendre beaucoup de plaisir lorganisation de son mariage, qui runirait des milliers depersonnes. Pour rien au monde Christianna naurait manqu un tel vnement! peine eut-elle pos le pied Vaduz quelle dut se prparer accueillir des dignitairesespagnols reus le soir mme. Un dner officiel suivi dun bal tait prvu dans la salle dhonneur.Elle rejoignit son pre vtue dune robe du soir en mousseline de soie blanche et chausse desandales argentes quelle venait dacheter Londres.Au moment o elle descendait lescalier, elle pensa Victoria et rprima un sourire. Que diraitson pre si elle se prsentait devant lui coiffe dun diadme? Avec sa chevelure rousse et sescigares, sa cousine ntait pas une excentricit prs. Christianna, elle, se serait sentie ridiculeaffuble dune de ces prcieuses parures sortie des coffres.Elle navait pas encore vu son pre, puisquelle tait monte directement dans son appartement,afin de se prparer. Lorsquelle le rejoignit lheure convenue, Mans Josef lui sourit, sans chercher dissimuler son plaisir. Comme toujours, sa fille tait dune lgance exquise et dune ponctualitirrprochable. Ravi, il la serra affectueusement dans ses bras.Tes-tu bien amuse Londres? lui demanda-t-il juste avant que les invits arrivent.Ctait fantastique. Je vous remercie de mavoir permis dy aller.Elle lui avait tlphon plusieurs reprises, mais avait prfr passer sous silence la plupart deses sorties. Son pre aurait certainement t choqu et se serait inquit pour elle. Sans raison,puisquelle navait rien fait de rprhensible. Mieux, mme, son sjour avait t fabuleux! Victoriaavait dploy des trsors dimagination pour que Christianna ne sennuie pas une seule seconde.A ton avis, les fianailles de Victoria sont srieuses, cette fois? demanda son pre.Son expression - pour le moins sceptique - fit rire Christianna.Aussi srieuses que les autres, semble-t-il. Elle prtend tre folle de lui et sest lance dans lesprparatifs dun mariage fastueux.Mais je ne vais pas acheter ma robe tout de suiteCest bien ce que je pensais. Jai du mal limaginer en reine du Danemark. Tout comme sesfuturs beaux-parents, certainement. Ils doivent tre terrifis.A ces mots, Christianna clata de rire.Elle sentrane porter la couronne. Durant tout mon sjour, elle na pas quitt un desdiadmes de sa mre. A moins quelle nessaie de lancer une nouvelle mode.Tu aurais d en emporter un, dit son pre avec humour.Larrive des invits mit un terme leur conversation. Au cours du dner, Christianna joua sonrle la perfection, sentretenant alternativement en espagnol et en allemand avec les deuxdiplomates assis ses cts. Ce fut avec soulagement quelle dansa avec son pre, la fin de cettesoire dune formalit pesante.Jai bien peur que ce soit moins excitant qu Londres, lui dit-il dun air contrit.Christianna sourit. La soire avait t dun ennui mortel, mais elle sy attendait. Par amour pourson pre, et parce quelle possdait un sens aigu de ses responsabilits, elle ne montrait jamais lamoindre mauvaise grce assister ce genre de manifestation officielle, si inintressante fut-elle.Son pre savait combien il lui en cotait et il lui en tait trs reconnaissant.Je me suis suffisamment amuse avec Victoria pour pouvoir le supporter un moment, assura-t-elle gentiment.Pour dire la vrit, elle tait puise par toutes les nuits blanches quelle venait de passer.Comment sa cousine tenait-elle le coup, elle qui enchanait les soires un rythme effrn depuis desannes? la diffrence de Christianna, Victoria ntait jamais alle luniversit. Elle prtendait quectait inutile, puisque cela ne lui servirait pas. En revanche, elle avait fait les Beaux-Arts etpossdait un rel talent. Son grand plaisir tait de peindre des chiens costums en humains. Sestableaux se vendaient prix dor dans une boutique de Knightsbridge.Les invits partirent vers minuit et Hans Josef monta lentement lescalier avec Christianna. Ilsvenaient datteindre la porte de son appartement lorsquun des secrtaires du prince arriva grandspas, porteur lvidence dune nouvelle urgente. Les sourcils froncs, Hans Josef se tourna vers lui.Votre Altesse, nous venons dtre informs dune attaque terroriste en Russie. Une prisedotages apparemment semblable celle qui stait produite Beslan il y a quelques annes. Jaipens que vous voudriez suivre laffaire sur CNN. Les terroristes ont dj excut plusieurs otages,tous des enfants.Le prince se prcipita dans le salon de Christianna, pour allumer la tlvision. Tous troissassirent et, muets dhorreur, regardrent les images retransmises: lvacuation denfants couvertsde sang, blesss ou morts. Les terroristes avaient investi une cole.Ils rclamaient la libration de prisonniers politiques en change des otages, environ un millierdenfants et plus de deux cents adultes.Larme encerclait les lieux. lextrieur, des parents en pleurs attendaient des nouvelles deleurs enfants; le chaos semblait rgner partout.Pendant deux heures, ils ne purent dtacher leurs regards horrifis de lcran. Quand le princefinit par se lever pour aller se coucher, son secrtaire stait retir depuis longtemps.Quelle tragdie, murmura-t-il. Tous ces pauvres parents qui ignorent ce qui est arriv leursenfants. Je ne peux imaginer pire cauchemar que celui-l, ajouta-t-il en serrant Christianna contre lui.Moi non plus, rpondit-elle.Elle portait toujours sa robe de mousseline blanche et ses sandales argentes. plusieursreprises, elle navait pu se retenir de pleurer, et son pre lui-mme avait t trs mu.Je me sens si inutile, assise dans ce salon en robe de soire, continua-t-elle. Jaimerais tant lesaider!Personne ne peut rien faire tant que les terroristes nauront pas laiss sortir les enfants. Silarme lanait un assaut maintenant, cela se terminerait dans un bain de sang.Cette pense fit frmir Christianna. Les terroristes avaient dj excut des dizaines denfants.Quand ils arrtrent la tlvision, on comptait une centaine de morts.Cest la situation la plus grave que jaie vue depuis Beslan, confia son pre au moment de laquitter.Aprs stre dshabille et prpare pour la nuit, Christianna se coucha, mais elle se relevapresque aussitt, pousse par le besoin imprieux de rallumer la tlvision. La situation staitencore aggrave: dautres enfants avaient t excuts, les journalistes affluaient et des groupes desoldats attendaient les ordres.Christianna tait pouvante par ce quelle voyait, mais elle tait incapable de cesser deregarder. Il tait facile de deviner que de nombreuses vies allaient encore tre sacrifies.Finalement, elle ne retourna pas dans son lit. Quand le jour se leva, elle avait des cernes profondssous les yeux, dus au manque de sommeil et aux larmes. Elle finit par quitter son fauteuil, prit unedouche, enfila un jean et un pull, et, aprs avoir pass plusieurs coups de fil, alla voir son pre.Il stait fait servir le petit djeuner dans son bureau, mais ny avait pas touch. Comme sansdoute la moiti du globe, Hans Josef regardait la tlvision, constern. Le nombre des morts - pour laplupart des enfants -avait doubl durant la nuit.Tu es dj habille? lui demanda-t-il, lair surpris. O vas-tu, cette heure-ci?Le Liechtenstein ne pouvait jouer aucun rle officiel, et le fait dassister en direct au droulementde ce drame les rendait malades.Il ne sagissait pas dun film tourn pour le petit cran, mais bel et bien de la ralit.Je veux me rendre l-bas, annona Christianna avec calme.Nous ne pouvons intervenir, lui expliqua-t-il. Nous sommes un pays neutre et nous navonsaucune raison daider la Russie rsoudre cette crise. De plus, nous ne possdons pas dunitantiterroriste.Je nenvisageais pas de my rendre titre officiel, mais personnel, prcisa Christianna.Toi? Mais comment voudrais-tu y aller autrement qu titre officiel? Cest impossible.Je veux juste me rendre utile. Personne na besoin de savoir qui je suis.Le prince resta silencieux un moment, rflchissant. Lintention de Christianna tait noble, maisirraliste et trop dangereuse.Qui pouvait prvoir les intentions des terroristes, surtout sils dcouvraient quune jeune et jolieprincesse se trouvait l? Il ne voulait pas quelle sexpose au danger.Je comprends ce que tu ressens, Christianna. Moi aussi, jaimerais les aider. Cette situation estabsolument terrible. Mais, comme je te lai dit, nous ne pouvons rien faire officiellement. Et agir titre priv serait trop risqu.Je vais y aller, papa, dclara posment Christianna.Cette fois, elle ne lui demandait pas son autorisation, elle lui faisait part de sa rsolution. Il lepercevait aussi bien dans ses mots que dans sa voix.Je veux apporter mon aide, mme sil ne sagit que de distribuer des couvertures ou de servirdu caf. Je veux proposer mes services la Croix-Rouge comme bnvole.Hans Josef neut plus aucun doute sur sa dtermination. Il comprit brutalement quil lui serait trsdifficile de la dissuader, mais il devait nanmoins essayer, avec toute la douceur possible.Pourtant, devant son expression douloureuse, il ne put que dire:Je ne veux pas que tu partes, Cricky. Cest bien trop dangereux.Papa, il le faut. Je nen peux plus de rester assise ici, me sentir totalement inutile.Jemmnerai quelquun avec moi, si vous le voulez.Il tait clair que sa dcision tait prise et quelle ne changerait pas davis.Et si je disais non?Il savait bien quil ne pouvait pas la ligoter et la garder enferme dans sa chambre; mais il taitnanmoins rsolu tout tenter pour lempcher de partir.Vous ne pouvez pas me retenir de force. Je vais me rendre en Russie, affirma-t-elle denouveau. Cest mon devoir.Comment ne pas tre daccord avec elle? Lui aussi aurait aim y aller, mais il ne possdait plusdepuis longtemps la compassion ncessaire propre la jeunesse et il tait trop vieux pour prendre cegenre de risque.Non, Cricky. Sils dcouvraient ton identit, ils pourraient te prendre en otage, toi aussi. Je nepense pas que les terroristes respectent la neutralit dun pays plus que le reste. Je ten prie, cesse dediscuter.Due par sa raction, Christianna secoua la tte. Mais Hans Josef devait la protger contre elle-mme.Tu as des responsabilits vis--vis de notre peuple, lui rappela-t-il. De plus, tu pourrais treblesse ou tue et tu ne possdes aucune comptence technique ou mdicale. La prsence de civils,bien intentionns mais sans la moindre exprience, aggrave parfois la situation. Christianna, je saisque tes intentions sont louables, mais je ne veux pas que tu y ailles.Comment pouvez-vous ragir de la sorte? rpliqua-t-elle, les yeux pleins de larmes. Regardezces pauvres gens! Leurs enfants sont morts ou grivement blesss. Et il y en a sans doute beaucoupdautres qui mourront aujourdhui. Il faut que jaille l-bas, je suis sre que je pourrai me rendreutile. Comment voulez-vous que je me contente de rester ici, regarder la tlvision? Ce nest pasainsi que vous mavez leve!Je ne tai pas appris mettre imprudemment ta vie en danger, bon sang! scria son pre, sontour gagn par la colre.Christianna ne mesurait pas quel point elle avait touch juste.Mais il tait hors de question que Hans Josef cde. Sa rponse tait non. Le problme tait queChristianna ne sollicitait plus une permission, mais affirmait une dtermination inbranlable. Honneur, Courage, Compassion , cest notre devise. Vous mavez appris prendre soin desautres, me sentir responsable deux, tendre la main ceux qui sont dans le besoin et tout fairepour les aider. Que sont devenus le courage, lhonneur et la compassion tant priss par notre famille?Vous mavez toujours recommand de me battre pour dfendre nos valeurs, mme si cela exigeaitbeaucoup de courage. Regardez ces gens, papa Ils ont besoin de nous, et je vais faire tout ce qui esten mon pouvoir pour les aider. Jai t leve ainsi. Vous ne pouvez revenir en arrire simplementparce que vous refusez de me voir partir.Ce nest pas la mme chose lorsque des terroristes sont impliqus. Ces gens-l ne respectentaucune rgle.Hans Josef posait sur elle un regard suppliant, qui sembua de larmes lorsquelle se dressa sur lapointe des pieds pour lembrasser.Je vous aime, papa. Tout se passera bien, je vous le promets. Je vous tlphonerai ds quepossible.Il remarqua alors, dans lencadrement de la porte, ses deux gardes du corps chaudement vtus.Christianna avait tout organis avant mme de venir le trouver. Hans Josef comprit que, moinsduser de contrainte physique, il ne pourrait pas lempcher de partir. Pendant un moment, il garda lesilence, la tte baisse.Quand il sadressa de nouveau elle, sa voix tait enroue.Sois trs prudentePuis il se tourna vers les gardes du corps et les fixa de son regard imprieux qui trahissaitlautorit sans appel du prince rgnant.Sa fille pouvait le dfier, mais les deux hommes savaient quils paieraient le prix fort sil luiarrivait quelque chose.Ne la quittez pas des yeux une seule seconde. Vous me comprenez bien, tous les deux?Oui, Votre Altesse, rpondirent-ils lunisson.Il tait rare de voir le prince en colre. Mais, en fait, il tait moins en colre que terrifi. Quedeviendrait-il sil perdait cette enfant quil aimait tant?A cette pense, Hans Josef comprit ce que devaient ressentir ceux dont les terroristes excutaientles enfants un par un, pour obtenir la libration de leurs complices.Quel change odieux, quelle situation infernale! Et il ralisa que Christianna avait raison. La voirpartir langoissait, mais il admirait son courage et sa dtermination. Elle mettait en pratique ce quillui avait enseign: le sacrifice de sa propre vie, si besoin tait, au service des autres.Aprs quelle fut alle chercher son sac dos dans sa chambre, Hans Josef les accompagna, elleet ses deux gardes, jusqu la voiture.Que Dieu te protge, murmura-t-il en la serrant dans ses bras, les larmes aux yeux.Je vous aime, papa. Ne vous faites pas de souci, tout ira bien.Elle monta alors dans la voiture avec les deux hommes. Comme elle, ils portaient des bottes etdes blousons chauds.Christianna avait rserv leur vol par tlphone. Une fois arrive l-bas, elle avait lintention decontacter la Croix-Rouge. Elle avait vu sur CNN que ses membres taient prsents sur place.Son pre suivit la voiture des yeux. Au moment de franchir les grilles, Christianna, penche lafentre, agita la main avec un sourire victorieux et lui envoya un dernier baiser. La voiture tourna aucoin et disparut.Le prince rentra au palais, la tte basse, boulevers par le dpart de sa fille. Il avait fait tout cequi tait en son pouvoir pour la retenir, en vain. A prsent, il ne lui restait plus qu prier pourquelle revienne saine et sauve.Elle ne le mesurait peut-tre pas, mais il ladmirait de tout son cur. Elle tait exceptionnelle.Lui, en revanche, eut limpression davoir mille ans, quand il pntra dans son bureau.Chapitre 4Christianna et ses deux gardes du corps se rendirent Zurich en voiture. De l, ils senvolrentpour Vienne, o ils embarqurent bord dun avion pour Tbilissi, en Gorgie. Ils y arrivrent 19heures, aprs un vol de cinq heures et demie.Une demi-heure plus tard, ils montrent dans un petit avion pour Vladikavkaz, la capitale delOsstie du Nord, un territoire situ dans le sud de la Russie. Il y avait beaucoup de monde danslappareil, qui paraissait vieux, mal entretenu, et dont la carlingue vibra de faon inquitante lors dudcollage. Quand ils en descendirent, juste avant 21 heures, tous trois taient puiss par ce longpriple.Christianna esprait avoir fait le bon choix en demandant ses deux plus jeunes gardes du corpsde laccompagner. Samuel et Max avaient t forms par larme suisse, et le premier avaitgalement fait partie dun commando isralien.Elle navait aucune ide de ce quils trouveraient en arrivant Digora, leur destination finale, une cinquantaine de kilomtres de Vladikavkaz. Si on les autorisait pntrer sur les lieux de la prisedotages, ce quelle voulait croire, elle se prsenterait aussitt aux responsables de la Croix-Rougepour leur offrir ses services. Elle nprouvait aucune inquitude particulire, et navait quun dsir:se rendre utile en apportant son aide et son soutien aux parents plors et aux enfants blesss. Elle nepossdait aucune comptence particulire mais offrait sa gnrosit et sa bonne volont.Malgr les avertissements de son pre, elle ne sinquitait pas.Elle tait dailleurs persuade de ne pas risquer grand-chose. A ses yeux, le danger tait danslcole, pas lextrieur. Et puis, ses deux gardes du corps la protgeaient, ce qui contribuait luidonner un sentiment de scurit.La premire difficult survint quand ils se prsentrent au service des douanes de laroport etque lun des gardes du corps montra leurs trois passeports.Ils taient convenus quune fois en Russie, son titre ne serait rvl sous aucun prtexte, etChristianna navait pas imagin un seul instant quil pt y avoir un problme. Aussi fut-elle surpriselorsque, aprs avoir tudi longuement son passeport, lofficier lexamina attentivement. Laphotographie tant trs ressemblante, elle ne voyait pas ce qui nallait pas.Cest vous? senquit lhomme avec une certaine agressivit.Comme il lavait entendue parler avec ses gardes du corps en allemand et en franais, il staitadress elle en allemand. Elle acquiesa dun signe de tte.Nom?Christianna.Alors, elle comprit. Son passeport tait diffrent de ceux de ses gardes du corps: le sien necomportait que son prnom, comme ctait le cas pour tous les membres des familles royales. Sur lepasseport de la reine dAngleterre, Elizabeth, ou celui de la princesse de Kent, Marie-Christine, nefigurait que leur prnom, sans titre ni nom. Lofficier des douanes paraissait perplexe et irrit.Pas de nom?Christianna hsita avant de lui tendre un papier rdig par le gouvernement du Liechtenstein,expliquant les particularits de son passeport et dvoilant son identit. Cette attestation crite enanglais, en allemand et en franais lui avait t utile quand elle tait en Californie, o elle avaitrencontr un problme similaire en se prsentant la douane amricaine. Elle le gardait toujoursavec son passeport mais ne le montrait que lorsquon le lui demandait.Lhomme le parcourut attentivement et releva la tte deux reprises pour regarder Christianna.Puis il jeta un coup dil aux gardes du corps, avant de revenir elle.O allez-vous, mademoiselle princesse?Christianna rprima un sourire. Ayant t lev dans un pays communiste, lhomme navait pasune grande habitude des titres et ne semblait pas impressionn. Quand elle lui eut donn leurdestination, il hocha la tte, tamponna leurs passeports et leur fit signe de passer. La neutralit duLiechtenstein ouvrait bien des portes.Ils se rendirent ensuite dans une agence de location de voitures et prirent place dans la longue filedattente qui stirait devant la porte.Tous trois mouraient de faim. Christianna sortit de son sac dos un paquet de biscuits et troisbouteilles deau. Il leur sembla attendre une ternit avant que leur tour vienne; quand ce fut enfin eux, il ne restait plus quune vieille Yugo, quon leur proposa un prix astronomique. Christiannaneut dautre choix que daccepter.La carte de crdit quelle prsenta lemploye ne mentionnait, elle aussi, que son seul prnom,et la femme lui demanda si elle avait du liquide. Christianna en avait emport un peu, mais elle nevoulait pas sen dfaire si vite. La femme finit par accepter sa carte de crdit, non sans lui avoiroffert un rabais si elle payait en espces. Offre que Christianna dclina.Le contrat sign, elle prit les cls et demanda une carte de la rgion, puis tous trois se dirigrentvers le parking.La voiture tait cabosse et si petite que les deux hommes eurent du mal sy installer,contrairement Christianna, qui se glissa sans difficult larrire, avec son sac dos.Pendant que Samuel dmarrait, Max dplia la carte. Daprs lemploye de lagence de location,ils avaient quarante-cinq kilomtres parcourir et arriveraient aux environs de 23 heures.Avant de monter dans la voiture, les deux hommes avaient sorti leurs armes du sac dans lequelelles avaient voyag. Max les chargea, sous lil indiffrent de Christianna. Les armes ne latroublaient pas, car elle avait toujours vu des hommes arms autour delle, et ses gardes du corpsnauraient pu assumer leurs fonctions sils ne lavaient pas t. Elle-mme avait appris tirer et taittrs doue, beaucoup plus que son frre. Freddy navait pas dattirance pour les armes, mais aimaitparticiper des chasses, principalement pour leur ct mondain.Ds quils le purent, ils sarrtrent pour dner. Ils mouraient de faim et trouvrent un petitrestaurant en bordure de la route.Samuel parlait quelques mots de russe, mais ils se contentrent de dsigner du doigt ce que lesautres clients avaient dans leur assiette, et on leur servit un repas simple et rustique. La plupart desclients taient des chauffeurs routiers, aussi une belle jeune femme blonde, accompagne de deuxhommes baraqus, ne passait-elle pas inaperue; et encore, ils ignoraient quils se trouvaient devantune vraie princesse.Christianna ressemblait nimporte quelle jolie fille avec son jean, ses bottes, son gros pull et saparka. Ses cheveux taient attachs en une simple queue de cheval.La tenue de ses compagnons ntait gure diffrente de la sienne, mais leur air militaire laissaitpenser quils appartenaient un service de scurit. Pourtant, personne ne leur posa de questions.Quand ils reprirent la route, ils remarqurent un grand nombre de minivans qui servaient de taxisen commun. Plus tard, Christianna apprit quon les appelait des Marshrutkas et que ctait lundes modes de transport les plus courants du pays.Ne sachant pas lire les panneaux et induits en erreur par la carte, ils se tromprent plusieursreprises, et il tait prs de minuit lorsquils arrivrent destination. Ils se retrouvrent bientt devantun barrage tenu par des soldats russes qui leur demandrent la raison de leur prsence. Christiannaexpliqua en allemand quils taient la recherche des reprsentants de la Croix-Rouge, pourtravailler avec eux. La sentinelle hsita, puis, dans un allemand approximatif, leur demandadattendre et alla consulter ses suprieurs, occups discuter un peu plus loin.Lun deux sapprocha alors de la voiture.Vous tes de la Croix-Rouge? demanda-t-il avec suspicion.Il les observa un long moment et comprit quil navait pas affaire des terroristes.Nous sommes des bnvoles, insista Christianna.Lhomme hsitait encore et continuait de les dvisager.Do venez-vous?La dernire chose quil souhaitait, ctait que des touristes viennent se mler au chaos existant.Dautres enfants, prs dune dizaine, avaient t excuts laprs-midi mme, et leurs corps jetsdans la cour de lcole. En ce deuxime jour de sige, lhorreur tait son comble.La situation ressemblait la prise dotages survenue Beslan en 2004, dans cette mme rgiondOsstie duNord. Le nombre de morts ne cessait de slever et ce ntait pas fini.Nous venons du Liechtenstein, rpondit Christianna. Jy suis ne, et mes amis sont suisses. Nosdeux pays sont neutres.Elle ignorait si cette prcision tait utile, mais cela ne cotait rien de le rappeler lofficier.Passeports.Samuel les lui prsenta. Lhomme eut la mme raction que lofficier des douanes en voyant celuide Christianna.Il ny a pas de nom sur le vtre, lui dit-il, lair ennuy, comme sil sagissait dune tourderiecommise lors de ltablissement du document.Cette fois, Christianna ne lui montra pas le papier officiel. Elle ne voulait pas quon apprenne saprsence ici et que cela sbruite.Je le sais. Cest assez courant dans mon pays. Surtout pour les femmes, ajouta-t-elle.Non seulement lhomme neut pas lair convaincu, mais son expression se fit mfiante, ce quinavait rien dtonnant, tant donn la gravit de la situation. A regret, Christianna lui tendit ledocument.Aprs lavoir parcouru avec soin, il la dvisagea, les yeux carquills; comme son homologuedes douanes, il regarda ensuite les gardes, avant de revenir Christianna, lair admiratif.Une princesse? dit-il, semblant vraiment bahi. Ici? Pour travailler avec la Croix-Rouge?Cest ce que nous esprons. Nous sommes venus dans ce but.Lofficier serra alors la main de Samuel, leur indiqua o trouver lenclave de la Croix-Rouge etleur fournit mme le nom de la responsable. Aprs leur avoir donn un laissez-passer, il leur fit signede franchir le barrage.Quon leur permette de se rendre sur les lieux de la prise dotages tait exceptionnel. Christiannaeut limpression quon les aurait refouls si elle navait pas t princesse, car le respect quprouvaitlofficier pour elle et ses deux compagnons tait manifeste.Avant de redmarrer, elle lui demanda de ne pas divulguer son identit, en lui expliquant combienctait important pour elle. Il accepta dun signe de tte et, lair toujours abasourdi, suivit des yeux lavoiture qui sloignait.Christianna esprait quil se montrerait discret. Si on apprenait qui elle tait, tout serait gch, oudu moins rendu beaucoup plus difficile, car les journalistes la poursuivraient sans relche silsavaient vent de sa prsence et elle serait peut-tre oblige de partir, ce quelle voulait viter toutprix. Son vu le plus cher tait de se rendre utile, pas dameuter la presse.A mesure quils approchaient de lcole, les cordons de police, les barrages militaires, lesquipes des forces spciales, les commandos de soldats arms de mitraillettes se multipliaient. Mais,comme ils avaient franchi le premier barrage, les contrles ntaient plus aussi rigoureux. Quand onleur demandait leurs passeports, ctait pour y jeter un simple coup dil, et non plus pour uneinspection pousse; en fait, il leur suffisait de montrer leur laissez-passer pour tre autoriss poursuivre leur route.La plupart des civils quils rencontraient taient en pleurs. Il sagissait de parents, ou damis desenfants et des enseignants retenus lintrieur. Cette prise dotages tait si semblable celle deBeslan quil tait difficile de concevoir que ces deux vnements aient pu se produire dans la mmergion.Finalement, aprs avoir crois plusieurs ambulances, ils aperurent quatre gros vhicules de laCroix-Rouge. De nombreux membres de lorganisation, reconnaissables leur brassard blanc etrouge, circulaient parmi la foule.Plusieurs dentre eux portaient des enfants, dautres sefforaient de rconforter des parents lexpression hagarde.Ds quelle les vit, Christianna descendit de la voiture, aussitt suivie de Samuel, celui de sesgardes qui avait appartenu une unit commando, tandis que Max allait se garer dans un champ.Quand Christianna demanda la personne dont lofficier lui avait donn le nom, on lui dsignaquelques chaises poses prs dun des camions, o une femme aux cheveux blancs tait assise, etsentretenait en russe avec un groupe de femmes en pleurs. Elle semblait faire de son mieux pour lesrassurer.Ne voulant pas linterrompre, Christianna resta sur le ct, attendant quelle ait fini de parler.Mais celle-ci la remarqua et lui dit quelque chose en russe, en la regardant dun air interrogateur.Vous voulez me voir? traduisit Samuel.Oui, rpondit Christianna en allemand. Mais je peux attendre.Elle esprait quelles trouveraient une langue commune pour communiquer. Langlais et lefranais taient le plus couramment utiliss et elle parlait les deux couramment.La responsable de la Croix-Rouge murmura quelques mots dexcuse en tapotant le bras dune desfemmes pour la rconforter et alla rejoindre Christianna. Il lui paraissait vident que la jeune femmentait ni une parente dotages ni une bnvole locale. Sa tenue tait trop soigne, ses vtements troppropres, et elle navait pas cette expression reinte de ceux qui en ont trop vu. Mme les soldatsavaient pleur en ramenant les corps des enfants excuts.Que voulez-vous? lui demanda-t-elle, en franais cette fois.Je voudrais me porter volontaire, rpondit Christianna avec un calme et une dtermination quiparurent impressionner favorablement son interlocutrice.Appartenez-vous la Croix-Rouge? demanda la femme, qui semblait avoir vcu de dursmoments.Et ctait la ralit. Au cours des deux derniers jours, elle avait aid transporter les cadavresdes enfants, soutenu les parents dsesprs et pans les blesss en attendant larrive des premierssecours. Arrive sur place deux heures aprs lattaque, elle stait dpense sans compter.Je ne fais pas partie du personnel de la Croix-Rouge, expliqua Christianna. Je viens darriverdu Liechtenstein avec mes mes amis, prcisa-t-elle en dsignant du regard ses deux gardes ducorps.Si elle ne pouvait faire autrement, elle se porterait volontaire en tant que dlgue humanitaire deson pays, mais elle esprait pouvoir agir anonymement, ce dont elle commenait douter, car laresponsable paraissait hsitante.Puis-je voir votre passeport? demanda simplement celle-ci tout en examinant avec attentionChristianna, qui eut limpression davoir t reconnue.La femme ouvrit le passeport, vit le prnom unique, referma le document et le lui rendit avec unsourire. Elle savait exactement qui elle avait affaire.Jai travaill avec quelques-uns de vos cousins anglais en AfriqueElle neut pas besoin de donner leurs noms. Christianna hocha la tte.Quelquun sait-il que vous tes ici?Comme Christianna rpondait par la ngative, elle reprit:Je suppose que ces hommes sont vos gardes du corps? Votre aide sera la bienvenue. Vingtenfants ont t tus aujourdhui et les terroristes viennent de faire une nouvelle demande dchange deprisonniers. Il faut donc sattendre de nouvelles victimes dans quelques heures.Elle fit signe Christianna et aux deux hommes de laccompagner jusqu lun des camions et enredescendit bientt avec trois brassards, quils passrent aussitt.Je vous suis reconnaissante de nous apporter votre aide, Votre Altesse, dclara-t-elle. Jesuppose que vous tes ici titre officiel?Sa voix, bien que lasse, tait douce. On sentait chez cette femme une telle bont, une tellecompassion, que le simple fait de parler avec elle procurait du rconfort. Christianna sut quelle nestait pas trompe en venant.Non, pas du tout, rpondit-elle. Je prfrerais dailleurs que personne ne sache qui je suis.Cela compliquerait tout. Je vous serais reconnaissante de bien vouloir mappeler simplementChristianna.Aprs avoir acquiesc dun signe de tte, la responsable se prsenta. Elle sappelait Marthe, taitfranaise et parlait russe couramment. Si Christianna matrisait six langues, le russe nen faisait paspartie.Je comprends que vous souhaitiez garder lanonymat, assura Marthe. Cependant, quelquunpourrait vous reconnatre. Il y a beaucoup de journalistes ici. En vous voyant, votre visage ma parufamilier.Jespre que personne ne sera aussi physionomiste que vous, dit Christianna avec une petitegrimace. Cela gcherait tout.Jimagine que cela ne doit pas tre facile pour vous, reconnut Marthe.Ayant dj assist au dchanement de la presse dans des circonstances semblables, elle nepouvait quapprouver Christianna dans son dsir de cacher son identit.Je vous remercie de nous autoriser travailler avec vous, reprit Christianna. En quoi pouvons-nous vous aider? Vous devez tre puise, ajouta-t-elle, compatissante.Si vous voulez bien vous rendre dans le deuxime camion, nous avons besoin de quelquunpour faire du caf. Je crois quil ny en a presque plus. Et il y a aussi des cartons transporter. Ilscontiennent du matriel mdical et des bouteilles deau. Peut-tre que vos hommes pourraient sencharger?Bien sr.Christianna fit part Max et Samuel de ce quon attendait deux, avant de se diriger vers lesecond camion. Ils montrrent quelques rticences la laisser seule, mais elle argua quil y avaitsuffisamment dhommes arms autour deux pour la protger et quelle ne risquait absolument rien.Aprs lavoir remercie encore une fois, Marthe la quitta pour aller retrouver les femmes aveclesquelles elle sentretenait avant son arrive.Pendant les heures qui suivirent, Christianna servit du caf et distribua des bouteilles deau ainsique des couvertures pour ceux qui avaient froid. Des gens dormaient mme le sol; dautres setenaient assis, raides, le visage ravag par les larmes, attendant des nouvelles des leurs, prisonniers lintrieur du btiment.Comme Marthe lavait craint, la demande dchange de prisonniers connut une issue tragique.Trois heures plus tard, cinquante enfants furent abattus et leurs corps furent jets par les fentres delcole, au milieu des hurlements horrifis de la foule. Les soldats finirent par aller les chercher sousdes tirs nourris, destins les protger. Une seule enfant tait encore vivante lorsquils laramenrent, mais elle mourut dans les bras de sa mre.Face tant datrocits, tous pleuraient. Ce qui se passait tait au-del du supportable. Plus dunecentaine denfants et autant dadultes avaient dj trouv la mort, mais les preneurs dotagescontrlaient toujours la situation. Cette attaque avait t revendique par un groupe dextrmistesreligieux du Moyen-Orient, lis aux sparatistes tchtchnes.Face leur demande de libration de trente terroristes, le gouvernement russe demeuraitintransigeant, mais maintenant la foule ne cachait plus sa colre et rclamait quon leur donnesatisfaction, afin de sauver les enfants. part servir de leau et du caf, Christianna navait pas encore fait grand-chose, quand elleremarqua, non loin delle, une jeune femme qui sanglotait. Elle tait enceinte et tenait un jeune enfantpar la main. Quand leurs yeux se croisrent, ce fut comme si elles se retrouvaient aprs une longuesparation et elles tombrent dans les bras lune de lautre en pleurant.Christianna ne sut jamais le nom de cette jeune Russe. Elles ne possdaient comme langage que lapeine infinie de voir mourir des enfants. Elle apprit plus tard que la jeune femme avait un fils de sixans, prisonnier dans lcole. Personne ne savait ce quil tait devenu et elle priait pour quil soitencore vivant. Son mari tait instituteur dans la mme cole. Il avait t lune des premires victimesde la nuit prcdente.Les deux femmes passrent plusieurs heures ensemble, enlaces ou se tenant par la main.Christianna alla chercher un peu de nourriture pour lenfant, g de deux ans, ainsi quune chaise poursa mre.Laube venait de poindre, lorsque des soldats ordonnrent la foule dvacuer la zone. Lessecouristes et les familles durent sloigner, sans que personne ne sache vraiment ce qui se passait. Ilsemblait que les terroristes avaient lanc un ultimatum: si on ne leur donnait pas satisfaction, ilsallaient faire sauter lcole.Et la menace, venant de gens sans conscience ni moralit, qui naccordaient aucune valeur lavie humaine, tait prise trs au srieux.Nous devons monter dans les camions, indiqua Marthe avec calme lorsquelle passa devantChristianna en faisant le tour de ses troupes. On ne nous a rien dit, mais je pense quils vont lancerlassaut, ajouta-t-elle. Ils veulent que nous soyons le plus loin possible.Elle avait rpt la mme chose ceux qui se pressaient en bordure de la zone de scurit et quirefluaient maintenant lextrmit du champ, derrire un nouveau cordon tabli par la police. Lesparents avaient le cur bris de devoir sloigner de leurs enfants retenus lintrieur. Comme sil yavait urgence, les soldats poussaient sans mnagement les dernires personnes qui tranaient.Christianna prit lenfant de la jeune Russe dans ses bras puis, soutenant celle-ci, laida monterdans un des camions. La pauvre femme, submerge par le dsespoir, ntait plus en tat de marcher.Elle paraissait sur le point daccoucher.Pendant ce temps, les gardes du corps de Christianna ne la quittaient pas des yeux. Ilspressentaient que les troupes allaient donner lassaut et voulaient tre prts la protger si les chosestournaient mal. Il fallait tout prix viter que Christianna trouve la mort dans ces circonstances. Lenombre de victimes tait dj trs lev et tuer un membre dune famille royale - mme si elleappartenait un pays neutre - aurait constitu une victoire supplmentaire pour les terroristes. Cestpourquoi Christianna devait conserver son anonymat tout en tant mise en scurit.Marthe tait impressionne par le travail quelle avait accompli durant la nuit. Elle stait activesans relche, avec tout le zle et toute la passion de la jeunesse. Si elles avaient le tempsdapprofondir leurs relations, Marthe tait certaine quelle aimerait beaucoup cette jeune femmevolontaire et efficace.Une demi-heure aprs lvacuation de la foule, des explosions retentirent, suivies de rafales demitraillettes.Des units commandos et des groupes antiterroristes slancrent lassaut du btiment, et il futbientt impossible de dterminer qui en avait le contrle.Comment croire quil resterait un seul survivant une fois la bataille termine?Aprs avoir install la jeune Russe sur une couchette, dans un des camions, Christianna essayadobtenir des renseignements. En vain.Le combat faisait toujours rage, dans la confusion la plus totale. Elle rejoignit alors les autresmembres de la Croix-Rouge, qui continuaient de distribuer couvertures, boissons et nourriture.Plusieurs heures scoulrent avant que les tirs cessent. Le silence qui sabattit soudain fut presqueplus effrayant que le bruit des balles. Personne ne savait ce quil signifiait, ni quelle tait lissue delaffrontement.On vit courir des groupes de soldats, puis un drapeau blanc apparut la fentre dun des tages.Tremblant de froid, la foule impuissante attendait des nouvelles, mais il se passa encore deux heuresavant que des soldats traversent le champ pour demander tous de sapprocher. Ils les informrentque tout tait termin et quils allaient devoir identifier les corps.Ce fut un spectacle insoutenable. Les cris dchirants des parents et des amis retentirent pendantdes heures.Tous les terroristes staient suicids, sauf deux, qui furent emmens dans des vhicules blindssous bonne garde, car la foule dchane voulait les mettre en pices.Les bombes dissmines dans lcole navaient pas explos, et des quipes de dminage taienten train de les dsamorcer. A prsent que le calme tait revenu, les journalistes affluaient, malgr lesefforts de la police pour les retenir.La tragdie avait fait dinnombrables victimes, plus de cinq cents enfants et presque tous lesadultes.Avec les autres membres de la Croix-Rouge, Christianna accompagna les parents le long desranges de petits corps aligns.Quand un enfant tait identifi, elle aidait sa famille lenvelopper dans un drap, puis le placerdans un petit cercueil en bois. Elle laissa chapper un sanglot lorsquelle aperut son amie enceinte,le visage ruisselant de larmes, qui serrait son fils contre elle.Le jeune garon tait couvert de sang, car il tait bless la tte.Mais il tait vivant! Christianna courut vers eux et les treignit, mlant ses pleurs aux leurs. Elleta ensuite sa veste pour en envelopper le petit garon, tandis que la jeune femme lui souriait travers ses larmes et la remerciait en russe. Christianna la serra de nouveau contre elle, avant delaider conduire son fils jusqu une quipe mdicale. Contrairement toute attente, il allait bien,mis part le choc psychologique. Quant sa blessure la tte, il ne sagissait que dune profondecoupure.La journe fut particulirement prouvante. Peu dagressions terroristes avaient atteint un teldegr dhorreur. Christianna naurait pu connatre pire baptme que ce carnage.Alors quelle se penchait pour aider quelquun, elle saperut quelle tait couverte de sang,comme tous ceux qui avaient tenu dans leurs bras des enfants, vivants ou morts.Durant tout laprs-midi et toute la soire, ce fut un dfil ininterrompu dambulances, decorbillards, de camions, de voitures amenant des gens des villes voisines ou de beaucoup plus loin.Ce fut comme si toute la Russie venait soutenir les familles des victimes, les aider enterrer leursmorts et prier avec elles.Tard dans la nuit, le bilan dfinitif fut connu et lidentification des victimes termine. Seulsquelques enfants avaient t transports dans diffrents hpitaux, sans que lon connaisse leuridentit.Christianna et ses deux gardes du corps aidrent Marthe et les autres charger les camions. Letravail des volontaires tait termin; ctait maintenant aux membres permanents de la Croix-Rougedagir.Christianna resta jusqu la fin. Avant le dpart du dernier camion, au moment de dire au revoir Marthe, elle fondit en larmes, submerge par la douleur et lpuisement. Elle ntait arrive quedepuis vingt-quatre heures, mais elle savait que sa vie tait bouleverse jamais. Aprs ce quellevenait de vivre, tout ce quelle avait vu ou accompli jusqu prsent lui apparaissait dnudimportance.Marthe savait mieux que quiconque ce quil en tait. Ses deux enfants avaient t tus en Afrique,lors dun soulvement.Elle tait reste trop longtemps dans le pays, alors que la situation politique se dgradait, et celaavait cot la vie ses enfants. A la suite de cette tragdie, son mariage avait sombr.Elle avait fond un centre de la Croix-Rouge pour venir en aide aux populations locales. Elle yretournait souvent, tout en se rendant l o on avait besoin delle, au Moyen-Orient ou en Amriquecentrale.Elle navait plus de pays, mais tait devenue citoyenne du monde, avec la Croix-Rouge pournationalit et laide aux victimes pour mission. Elle ne redoutait aucune situation - si dangereusequelle soit.Marthe avait pris Christianna dans ses bras, et celle-ci sanglotait comme une enfant. La jeunefemme venait de vivre des moments trs pnibles.Je sais, je sais murmura Marthe avec douceur.Comme toujours, elle tait indiffrente son propre puisement.Elle se donnait sans compter ceux qui en avaient besoin et navait pas peur de mourir danslexercice de son mtier. Il lui tenait lieu de famille et tait sa raison de vivre.Cest trs dur, la premire fois, dit-elle. Et vous avez accompli un travail admirable, ajouta-t-elle alors que Christianna restait blottie contre elle.Ses gardes du corps aussi avaient craqu plusieurs reprises au cours de la nuit et nen avaientpas honte.Christianna tait sensible au fait quils naient pas gard les yeux secs, tout comme Martheapprciait Christianna pour tout ce quelle avait fait. Un long moment scoula encore avant que lajeune femme se calme et se dgage de ses bras.Christianna navait que trs peu connu sa mre et elle eut le sentiment que celle-ci lauraitrconforte comme Marthe, en la serrant dans ses bras jusqu ce quelle se sente prte repartir.Toutefois, elle ntait pas sre dtre prte. Jamais elle noublierait les moments tragiques dontelle avait t tmoin cette nuit, pas plus que la joie indescriptible des parents retrouvant leur enfantindemne.Elle stait attendue travailler dur, mais pas avoir le cur dchir ce point.Si vous voulez un jour travailler avec nous, appelez-moi, dit Marthe de sa voix pose. Je pensesincrement que vous tes faite pour cela.Elle-mme en avait pris conscience aprs la mort de ses enfants, et considrait tous ceux quellesauvait et aidait depuis des annes comme les siens. Elle avait surmont sa douleur en se mettant auservice des autres et lavait transforme en grce.Si seulement je le pouvais rpondit Christianna, encore bouleverse.Malheureusement, elle savait trs bien que travailler pour la Croix-Rouge ntait pasenvisageable. Son pre ne le permettrait jamais.Ce serait peut-tre possible pour un court laps de temps, insista Marthe. Rflchissez-y.Pour me trouver, il vous suffit dappeler le Comit international, Genve. Ils savent toujourso je suis. Si vous le souhaitez, nous pourrons en parler.Jaimerais tant, dit Christianna, sincre.Si seulement elle russissait convaincre son pre! Mais elle navait absolument aucune chancedy parvenir. Cette ide le rendrait fou. Et pourtant, ctait tellement plus important que tout cequelle pouvait faire Vaduz, mme en sinvestissant dans la fondation. Pour la premire fois de savie, elle stait sentie vivante, utile, avec limpression que son existence ntait pas dnue de sens.Elle noublierait jamais Marthe, mme si elles ne se revoyaient plus. Les deux femmessembrassrent.Puis, tandis que les camions de la Croix-Rouge sbranlaient, Christianna, Max et Samuel sedirigrent vers lendroit o tait gare la voiture. Plusieurs impacts de balles trouaient lhabitacle, etle pare-brise avait t pulvris. Aprs que les deux hommes eurent t les clats de verre quijonchaient les siges, ils partirent. Les premires lueurs de laube coloraient le ciel. Des militairescontinuaient de surveiller la zone, mais tous les corps avaient t enlevs et les ambulances taientreparties. Personne noublierait les enfants qui avaient trouv la mort ici.Le retour vers Vladikavkaz seffectua en silence. Christianna et ses gardes du corps, puiss etencore bouleverss, nchangrent que quelques rares paroles. Les deux nuits passes sur placesemblaient une ternit.Cette fois, Max prit le volant, tandis que Samuel dormait ct de lui.Les yeux fixs sur la vitre, Christianna resta veille tout le long du trajet. Elle repensait lajeune femme russe, qui se retrouvait veuve avec trois enfants; Marthe, avec son visage plein dedouceur et son inpuisable dvouement, et ses paroles, au moment de leur sparation. Si seulementil existait un moyen pour convaincre son pre de lautoriser faire ce genre de travail Elle navaitaucun dsir dobtenir un quelconque diplme la Sorbonne. Cela ne reprsentait rien pour elle.Les visages de la nuit hantaient son esprit: ceux des morts, mais aussi ceux, hagards, dessurvivants au milieu de leurs familles. A cela sajoutaient le chagrin et la compassion devant unetelle tragdie et devant la cruaut et le manque total de conscience de ceux qui staient livrs unacte aussi barbare.Christianna ne dormait toujours pas lorsquils atteignirent laroport. Ils rendirent la voiture lagence de location en indiquant quils prenaient les dommages leur charge. Quand ils traversrentle hall de laroport, elle stonna que les gens la dvisagent, jusquau moment o lun de ses gardeslui mit son blouson sur les paules.a ira, je nai pas froid, assura-t-elle en le lui rendant.Vous tes couverte de sang, Votre Altesse, lui fit-il remarquer doucement.Baissant les yeux, Christianna constata que son pull tait macul du sang des dizaines de victimesdont elle stait approche. Dans une vitrine, elle vit quelle en avait jusque dans les cheveux.Elle ne stait pas coiffe depuis deux jours et sen moquait. Rien navait plus dimportance,hormis les gens quelle avait vus Digora.Elle alla nanmoins dans les toilettes pour essayer de se rendre prsentable, mais la tchesavrait quasiment impossible. Ses bottes taient couvertes de boue, son jean comme son pull,maculs de sang, et elle ne pouvait pas se laver les cheveux ni faire disparatre lodeur quilimprgnait.Quand elle montra son passeport, tout se passa bien, cette fois.Sortir du pays se rvlait plus facile que dy entrer.Ils arrivrent au Liechtenstein tard dans la nuit. Max avait prvenu de leur arrive, et la voiturede Christianna les attendait laroport.Il avait demand que lon dispose des draps sur les banquettes, ce qui navait pas manqudtonner le chauffeur Mais lorsquil les vit, il comprit. Tous gardrent le silence jusqu Vaduz.Quand les grilles du palais souvrirent, Christianna observa le lieu o elle vivait, o elle taitne et o elle mourrait probablement, ralisant que la jeune femme qui avait quitt Vaduz trois joursauparavant nexistait plus.Chapitre 5A son retour, Christianna ne vit pas son pre. Il assistait un dner lambassade de France Vienne et, comme dhabitude, il tait descendu au palais Liechtenstein.Il avait appris, avant de partir, que Christianna tait bien rentre.Lun des gardes du corps lui avait tlphon depuis laroport pour le rassurer. Jusqualors, ilavait t rong dinquitude, car les tlphones portables ne passaient pas en Russie et il avait eupeur pour sa fille.Il revint vingt-quatre heures aprs le retour de Christianna et alla aussitt la voir. Elle portait unjean blanc, des mocassins et un sweat-shirt; ses cheveux taient brillants et bien coiffs. Rien netrahissait ce par quoi elle tait passe, mais lorsquil plongea son regard dans le sien, ce quil y lut leterrifia. Elle ne paraissait pas morte, mais au contraire anime dune flamme quil ne lui avait jamaisvue. En trois jours, elle semblait avoir mri et avoir acquis une sagesse et une maturit quil ne luiconnaissait pas auparavant. Ce quelle avait vcu lavait transforme et il comprit que plus rien neserait jamais pareil.Bonjour, papa, dit-elle posment quand il lembrassa. Je suis tellement contente de vousvoirIl aurait voulu la garder dans ses bras mais dcouvrait que ce ntait plus possible. Lenfant quilavait connue nexistait plus et avait laiss place une femme qui avait assist des vnements dontnul naurait voulu tre tmoin.Tu mas manqu, murmura-t-il. Je me suis fait tant de souci! Je regardais les journaux tlvissen permanence, mais je ne tai jamais vue. Etait-ce aussi horrible que a en avait lair? demanda-t-ilen sasseyant ct delle, sa main dans la sienne.Il regrettait amrement quelle se soit rendue l-bas, tout en sachant que rien ni personne nauraitpu len dissuader.Ctait pire, rpondit Christianna. Il y a beaucoup de choses que les journalistes nont pas tautoriss montrer, par gard pour les familles. Ils ont tu tant denfants, papa! Ils en ont tu descentaines, comme sil sagissait de vulgaire btail.Des larmes roulrent lentement sur ses joues. Que naurait-il donn pour lui viter une tellepreuve!Je le sais. Les visages des familles quon voyait la tlvision taient terribles. Je ne pouvaispas mempcher de me mettre leur place. Je ne supporterais pas de te perdre, Cricky. Comment cesgens vont-ils pouvoir continuer vivre? Ce doit tre tellement difficile!De nouveau, Christianna pensa la jeune Russe enceinte dont elle avait partag la peine, mme sielles ne pouvaient se parler Marthe tous ceux qui avaient crois son chemin durant cesquelques jours.Jai t soulag que les journalistes ne parlent pas de toi. Ont-ils su que tu tais l-bas?Il supposait que ce ntait pas le cas, sinon il en aurait t averti.Non, confirma Christianna. Et la responsable de la Croix-Rouge sest montre trs discrte.Elle ma reconnue ds quelle a vu mon passeport. En plus, elle avait dj travaill avec certains denos cousins.Javais trs peur que quelquun ne rvle ta prsence. Je suis heureux quelle ait gard lesilence.Christianna ltait galement. Cela lui avait permis dagir comme elle le voulait, sans avoir subir lassaut des photographes. Cela lui aurait t insupportable et, en outre, trs insultant vis--visdes personnes touches par le malheur.Elle le fixa alors longuement et en lui serrant la main avec force.Hans Josef pressentit quil naimerait pas ce qui allait suivre. Dans ses grands yeux bleus, il lutun mlange despoir et de douleur. Elle en avait trop vu pour une jeune femme de son ge et il luifaudrait longtemps pour oublier.Je veux y retourner, dit-elle doucement. Pas en Russie, prcisa-t-elle quand il la dvisagea,surpris et incrdule. Je veux retourner travailler avec la Croix-Rouge. Je sais que ce ne pourra pastre pour longtemps, mais je voudrais que vous mautorisiez y aller un an, ou mme six moisEnsuite, je ferai tout ce que vous voudrez. Mais, une fois dans ma vie, je tiens faire quelque chosequi compte. Papa, je vous en prieLes yeux de Christianna se remplirent de larmes quand il secoua la tte ngativement.Tu subis le contrecoup dune exprience traumatisante, Cricky.Je le sais, car jai moi-mme vcu la mme chose.Si tu veux vraiment te rendre utile, investis-toi dans la fondation de ta mre.Il y a beaucoup de choses faire: toccuper denfants handicaps, de sans-abri, ou proposerton aide lhpital des grands brls. Tu peux apaiser de nombreuses peines et consoler denombreux curs. En revanche, si tu me demandes la permission de partir dans des pays dangereux, jerefuse, purement et simplement.Je taime trop pour accepter que tu mettes ta vie en danger; je serais fou dinquitude. En outre,jai une responsabilit vis--vis de la mmoire de ta mre. Cest moi de veiller ce quil netarrive rien.Ce nest pas ici que je veux mengager! protesta Christianna avec irritation.Elle prit conscience quelle sexprimait comme si elle tait toujours une enfant, face son pre,cest ce quelle tait. Pourtant, pas plus que lui elle ntait prte capituler.Pour une fois dans ma vie, je veux tre comme les autres, travailler et servir quelque chose.Ensuite, jaccepterai lexistence confortable qui mattend et me contenterai dinaugurer des hpitauxou de visiter des maisons de retraite.Sachant quel point cette existence pouvait tre pesante, Hans Josef ne rpondit pas. Cependant,il tait hors de question quelle risque sa vie dans des pays en guerre ou quelle parte dans desrgions ronges par la famine, tout cela parce quelle avait la chance dtre ne riche et noble etquelle ne lacceptait pas. Elle devait avant tout faire la paix avec elle-mme.Tu viens de passer quatre ans aux Etats-Unis, o tu as bnfici de beaucoup de libert,expliqua-t-il.Maintenant, il faut accepter ta condition et ce quelle implique.Il ne sert rien de fuir. Tu ne peux chapper ton destin, Christianna.Je suis bien plac pour le savoir, car jai eu les mmes ractions que toi, quand jtais jeune.Mais cest ici quest notre place et il nous revient dassumer les responsabilits qui y sont attaches.Des larmes roulrent sur ses joues quand elle entendit ce qui, pour elle, sapparentait presque une condamnation mort. Elle pleurait la libert quelle ne connatrait jamais et les choses quelle nepourrait pas accomplir. Durant une anne, juste une seule anne, elle aurait voulu tre comme tout lemonde, et son pre le lui interdisait.Ctait le seul cadeau quelle voulait quil lui offre, car bientt, il serait trop tard. Si elle devaitraliser son rve, ctait maintenant ou jamais.Alors, rpliqua-t-elle, pourquoi Freddy a-t-il le droit de courir le monde et fait-il ce quilveut?Parce que ton frre est immature, rpondit son pre avec un mince sourire.Mais il recouvra trs vite son srieux, sachant combien ce sujet tait important pour Christianna.Et puis, il ne va pas dans des endroits dangereux, comme l o tu tes rendue en Russie. Lesdangers qui menacent ton frre sont ceux quil se cre lui-mme et ils nont rien voir avec ceux quetu pourrais rencontrer en travaillant pour la Croix-Rouge. Il ne test rien arriv de fcheux cette fois-ci, Dieu merci. Mais cela pourrait se produire. Sils avaient fait brusquement sauter lcole, tu auraispu tre blesse, ou pireHans Josef frmit intrieurement cette pense. Aprs un silence, il reprit:Christianna, je refuse de te laisser partir pour que tu te fasses tuer, ou blesser, ou que tuattrapes des maladies, ou que tu te trouves dans des pays en guerre. Cest hors de question.Comme elle le craignait, son pre se montrait inflexible, mais elle ntait pas prte capituler,car elle savait que mme si elle travaillait pour la fondation, il ne lautoriserait pas voyager. Ilvoulait simplement la protger. Or, ctait exactement ce quelle ne voulait pas.Pouvez-vous au moins y rflchir? le supplia-t-elle.Cest tout rflchi, rpondit-il en se levant. Je ferai tout ce que je peux, et tout ce que tu veux,pour rendre ta vie ici plus intressante. Mais oublie la Croix-Rouge et tout ce qui y ressemble,conclut-il avec fermet.Il se pencha pour lembrasser puis, sans lui laisser le temps de rpliquer, sortit. La discussiontait close.Pendant des heures, Christianna resta assise dans sa chambre, oscillant entre le dsespoir et lacolre.Pourquoi son pre se montrait-il aussi peu comprhensif? Et pourquoi devait-elle tre princesse?Elle dtestait sa condition royale!Ce soir-l, elle ne rpondit mme pas aux e-mails de ses amies amricaines, alors que dhabitudeelle y prenait beaucoup de plaisir.Elle tait trop bouleverse pour cela.Les deux jours suivants, elle vita son pre. Elle monta cheval et promena son chien, inauguraun orphelinat et une maison de retraite, enregistra une cassette audio pour les aveugles, passa dutemps la fondation, mais ne tira pas la moindre satisfaction de tout ce quelle fit. Elle aurait voulutre quelquun dautre, et ailleurs qu Vaduz. Elle hassait son existence, ses anctres, le palais, etmme son pre. Etre princesse tait un fardeau, et non pas un privilge, comme on le lui avait rpttoute sa vie.Quand elle appela Victoria pour se plaindre, sa cousine linvita venir Londres. Mais quoibon? Il lui faudrait bien revenir Vaduz et y retrouver toutes les corves qui lattendaient. Elledclina galement linvitation de ses cousins allemands et refusa daccompagner son pre Madrid,o il devait rencontrer le roi dEspagne. Elle les dtestait tous!Christianna broyait du noir depuis deux semaines quand son pre, quelle sefforait dviter, vintla trouver dans sa chambre. Sa tristesse ne le laissait pas insensible, et il avait lui-mme lairdsempar quand il prit place dans un fauteuil. Par gard pour lui, elle baissa le son de la chane.Elle coutait de la musique pour essayer de noyer son chagrin. Mme Charles paraissait manquerdentrain. Il agita la queue, mais ne se leva pas pour accueillir le prince.Je veux te parler, dit ce dernier.De quoi? demanda Christianna avec une hostilit peine voile.De ton ide de rejoindre la Croix-Rouge. Je veux que tu le saches, je la trouve absurde. Si tamre tait encore de ce monde, je suis sr quelle ne voudrait mme pas en discuter avec toi et ellene serait certainement pas contente que je ten reparle.Christianna frona les sourcils. Elle ne supportait plus de lentendre rpter quil sagissait dunemauvaise ide! Ctait dailleurs pour cette raison quelle ne lui adressait plus la parole.Je sais ce que vous en pensez, papa, rpliqua-t-elle dun ton peu amne. Inutile de me lerpter. Jai compris.Oui, jen ai bien conscience. Mais tu vas mcouter.Hans Josef faillit sourire en constatant que, sil rgnait sans problmes sur ses trente-trois millesujets, il avait beaucoup plus de difficults avec sa fille unique. Il soupira et poursuivit:Je me suis longuement entretenu avec le directeur de la Croix-Rouge, cette semaine, Genve.A ma demande, il est mme venu me voir ici.Ne croyez pas macheter avec un poste de volontaire dans un bureau! lana-t-elle en lefoudroyant du regard. Et je ne donnerai pas de bals pour eux, que ce soit ici ou Vienne. Je dtesteces manifestations. Je les trouve pouvantablement ennuyeuses! termina-t-elle en croisant les bras sursa poitrine en signe de refus.Moi aussi, mais elles font partie de ma tche. Et il se peut quun jour, elles fassent partie de latienne, suivant lhomme que tu pouseras.Cest ce quon attend de nous, et tu ne peux pas refuser dtre celle que tu es. Dautres sy sontessays avant toi et ont rat leur vie.Tu nas pas dautre choix que daccepter ton sort. Noublie pas que nous sommes avant tout desprivilgis.Sa voix sadoucit un peu quand il ajouta:Jai la chance de tavoir. Je taime normment, et je ne veux pas que tu sois malheureuse.Je suis malheureuse, rtorqua-t-elle. Je mne une vie compltement inutile, goste et stupide.La seule fois que jai fait quelque chose de valable et de significatif, ctait il y a deux semaines, enRussie.Je le sais et je comprends ce que tu ressens. Mais dans nimporte quel mtier, on est contraintde faire beaucoup de choses superficielles et sans intrt. Il est trs rare davoir lopportunit,comme toi, dapporter une aide vritable des gens frapps par une catastrophe. On ne peut,cependant, faire cela toute sa vie.La femme qui dirigeait les oprations en Russie le fait, elle. Elle sappelle Marthe, et elle estextraordinaire.Jai beaucoup entendu parler delle, dclara Hans Josef avec calme.Aprs plusieurs heures de conversation avec le directeur de la Croix-Rouge, il stait dclarsatisfait, mme sil avait encore de nombreuses rserves.Cricky, je voudrais que tu mcoutes. Je te le rpte, je ne veux pas que tu sois malheureuse.Tu dois accepter ton sort et admettre, au plus profond de toi-mme, que tu ne peux y chapper. Cestton destin. Et mme si tu ne ten rends pas compte maintenant, tu en tireras de nombreusessatisfactions. Tu dois apprendre tre toi-mme. Tu trouveras gratifiante, un jour, ta fonction mescts et, le moment venu, celle que tu auras aux cts de ton frre.Tu en sais beaucoup plus que lui et il aura besoin de toi pour diriger le pays, mme si tu restesen coulisses. Je compte beaucoup sur toi. Freddy rgnera, mais tu seras son mentor et son conseiller.Ton aide lui sera indispensable.Ctait la premire fois que son pre lui parlait de son rle futur, et Christianna ne sy attendaitpas. Dj, son pre poursuivait:Ton bonheur ou ton malheur dpendra de la manire dont tu conois tes responsabilits, dont tumneras ta vie, de ce que tu feras. Je veux que tu y rflchisses. Tu ne peux chapper ce que tu es,ni maintenant, ni plus tard, ni jamais. Jattends beaucoup de toi, Christianna. Jai besoin de toi. Tuportes le titre daltesse srnissime, cela reprsente la fois ton hritage et ta raison dtre. Mecomprends-tu?Il ne stait jamais exprim aussi clairement, et ses paroles effrayrent Christianna. Si elle lavaitos, elle se serait bouch les oreilles pour ne plus lentendre, mais Hans Josef tait son pre. Tout cequil disait tait douloureusement vrai et elle ne supportait pas quil le lui rappelle. Il sagissait dunfardeau quelle ne pourrait pas allger, ter ou ignorer. Jamais. Et ce poids crasant son preajoutait maintenant lobligation de seconder Freddy.Je vous comprends trs bien, pre, rpondit-elle dun ton glacial.Elle ne lappelait pre que lorsquelle tait trs en colre; tout comme lui nusait de son titreque quand il tait furieux contre elle, ce qui tait encore plus rare.Parfait. Nous pouvons donc continuer. Tu nas pas le choix: tu dois revenir un jour ou lautre Vaduz pour assumer tes responsabilits et aider ton frre assumer les siennes. Je suis prt tedonner du temps pour que tu te fasses cette ide.Je ne veux pas aller Paris, dclara Christianna avec obstination.Ce nest pas Paris que jallais te proposer malheureusement.Le directeur de la Croix-Rouge en personne a accept de te prendre sous sa responsabilit. Il maassur et il ma mme jur que si je te confiais . lui, il ne tarriverait rien. Au moindre incident, ousi la situation politique devenait incertaine, tu rentrerais ici par le premier vol, sans discussionpossible. En attendant, jai donn mon accord pour que tu participes lun de leurs projets pendantsix mois. Un an, si tout se passe bien. Ensuite, quoi quil arrive, tu rentreras. Ton amie Marthe a unprojet en Afrique qui devrait tintresser: un centre de soins pour les femmes et les enfants atteints dusida. Il se trouve dans une des rares zones dAfrique peu prs calmes en ce moment.Au moindre changement, tu rentreras la maison. Est-ce clair?Des larmes brillaient dans les yeux de son pre quand il eut fini de parler. Christianna le regarda,stupfaite. Jamais elle ne se serait attendue ce quil change davis.Parlez-vous srieusement? Cest vrai?Elle se leva et se jeta son cou, incapable dy croire. Elle aussi tait prte pleurer quand ellelembrassa, transporte de joie.Oh, papa! bredouilla-t-elle, trop mue pour parler.Je suis sans doute compltement fou de te laisser partir. Je dois vieillir, ajouta-t-il dune voixtremblante.Il ne stait rsolu cette extrmit quaprs de longues et douloureuses rflexions. Langoissequil avait prouve au mme ge, alors quil cherchait donner un sens sa vie, lui tait revenue enmmoire. Prisonnier de son devoir en tant que prince hritier, il avait prouv le mme mal-tredurant sa jeunesse. Puis il avait rencontr la mre de Christianna et tout avait chang. Son pre taitmort peu aprs et il tait devenu prince rgnant. Il navait jamais eu le temps de se remmorer cettepriode de sa vie, mais son souvenir tait rest vivace dans son esprit et avait contribu branler sarsistance. De plus, Christianna ne rgnerait jamais, puisque les femmes ne le pouvaient pas auLiechtenstein.Tout cela, ajout lamour quil portait sa fille, lavait conduit prendre sa dcision. Mmesil tait inquiet, il ne voulait pas lempcher de spanouir. A cet instant prcis, Christiannanprouvait plus aucun ressentiment, au contraire. Jamais elle navait t aussi heureuse etreconnaissante.Oh, papa! rpta-t-elle, la voix frmissante dmotion. Quand pourrai-je partir?Je veux que tu passes les ftes ici, avec moi. Jai dit au directeur que tu pourrais te rendre l-bas en janvier, ou plus tard si tu le souhaites, mais pas avant. De toute manire, ils ont besoin dunpeu de temps pour se prparer. Ils mettent sur pied de nouveaux programmes et ils prfrent ne pasavoir de volontaires inexpriments pour le moment.Christianna acquiesa dun signe de tte. Elle saurait rprimer son impatience durant les mois venir.Je ferai tout ce que vous voudrez jusqu mon dpart, dclara-telle.Tu as intrt, rpliqua-t-il avec un sourire attrist, sinon je risquerais de changer davis.Oh non, je vous en prie! scria-t-elle. Je promets de bien me conduire.Christianna ne regrettait quune seule chose: elle allait partir avant le retour de son frre. Maispeut-tre viendrait-il la voir, puisquil navait pas grand-chose faire Vaduz et quil adoraitvoyager. Il tait dailleurs all plusieurs reprises en Afrique.Elle tait ravie et avait hte que laventure commence. Il serait temps, quand elle reviendrait,daccepter son destin. Peut-tre dirigerait-elle la fondation, puisque son frre ne sy intressait pas.En attendant, elle ne voulait penser qu son futur sjour en Afrique.Avant de partir, il faudra que tu suives plusieurs semaines de stage Genve.Je te donnerai le numro de tlphone du directeur, afin que ta secrtaire sarrange avec lui. Amoins quil puisse envoyer quelquun pour te former ici.Christianna ne voulait bnficier daucun rgime de faveur; elle dsirait tre traite comme tout lemonde. Ctait son unique chance de connatre une existence normale, aussi dclara-t-elle quelleirait Genve.Fort bien, rpondit-il en se levant. Tu as amplement matire rflchir et te rjouirSarrtant sur le seuil de la porte, il se retourna pour la regarder.Lespace dun instant, il ressembla un vieil homme triste et fatigu.Tu me manqueras terriblement, Cricky.Il sabstint dajouter que linquitude le tarauderait jour et nuit, mme si, pour ne courir aucunrisque, il entendait lui imposer une protection rapproche.Je vous aime, papa Je vous remercie de tout mon cur.Moi aussi, je taime, Cricky, murmura-t-il.Il hocha la tte, lui sourit, puis quitta la pice, les yeux pleins de larmes.Chapitre 6Une fois que son pre eut accept de la laisser travailler pour la Croix-Rouge, Christiannaaccomplit ses devoirs Vaduz avec une nergie renouvele. Elle coupa des rubans, rendit visite auxmalades et aux personnes ges, fit la lecture aux orphelins, assista aux rceptions officielles, sans lemoindre murmure de protestation. Le prince fut touch de ses efforts et espra qu son retour, elleassumerait ses obligations avec plus de srnit.Cependant, Christianna contenait mal son impatience. Avertie de son prochain dpart pourlAfrique, Marthe lui avait crit. Elle la remerciait encore pour son dvouement en Russie etsouhaitait la russite de sa nouvelle aventure. Elle tait persuade que Christianna allait vivre uneexprience quelle noublierait jamais et esprait la revoir l-bas puisquelle sy rendaitfrquemment.Ni Christianna ni son pre ne sattendaient la raction de Freddy quand elle lui annona sesprojets par e-mail. Il tait totalement oppos lide quelle parte et il tlphona mme Hans Josefpour essayer de le convaincre de son erreur. Au grand soulagement de Christianna, celui-ci tint bon.Freddy appela alors directement sa sur.Es-tu compltement folle? dit-il, furieux. Cricky, tu ne sais pas ce que tu fais. LAfrique estdangereuse!Tu risques dtre tue par des rebelles ou de tomber malade. Je suis all l-bas, ce nest pas unendroit pour toi Pre a d perdre la tte!Ne dis pas de btises, rpondit-elle avec calme bien quun peu ennuye par sa raction. Tu y aspass un mois lanne dernire et tu as t enchant de ton sjour.Je suis un homme, objecta-t-il.Christianna leva les yeux au ciel. Ctait le genre dargument quelle dtestait.Ne sois pas stupide. Quelle diffrence cela fait-il?Moi, je nai pas peur des lions et des serpents, insinua-t-il.Moi non plus, prtendit-elle bravement, mme si les serpents la terrifiaient.Mon il! Tu as failli avoir une crise cardiaque quand jai mis un serpent dans ton lit, luirappela-t-il.Elle clata de rire.Javais neuf ans!Tu nes gure plus vieille. Tu devrais rester Vaduz, cest l quest ta place.Pour y faire quoi? Il ny a rien dintressant pour moi ici, et tu le sais.Tu peux assister des rceptions avec pre, ou te chercher un mari. Fais ce que les princessessont censes faire!Mais elle nen avait justement aucune envie.Au fait, continua-t-il, je viens dapprendre que Victoria est de nouveau fiance et quil sagitdu prince hritier du Danemark. a ne durera pas!Ils la connaissaient trop bien tous les deux pour que Christianna le contredise. Dailleurs, un deses cousins allemands lui avait confi que Victoria commenait dj se lasser de son prince, quetout le monde considrait pourtant comme un homme dlicieux. En fait, Christianna nimaginait pasVictoria marie, du moins pas avant longtemps.Et toi? Tu ne vas pas bientt revenir la maison? Tu ne commences pas en avoir assez dtreau loin?Non, rpondit Freddy avec un petit rire. Je mamuse beaucoup trop.Eh bien, ici, ce nest pas drle sans toi. Je mennuie mourir.Ce nest pas une excuse pour partir en Afrique, au risque dy trouver la mort.Il semblait sincrement inquiet. Mme sil la taquinait en permanence, Freddy ladorait et taitdsol dapprendre quelle ne serait pas l quand il rentrerait Vaduz. Il envisageait srieusementdaller la voir en Afrique si elle persistait se lancer dans cette folie.Je ne vais pas me faire tuer, assura-t-elle. Je ne mengage pas dans larme, je travaillerai dansun centre de la Croix-Rouge qui accueille des femmes et des enfants.Il nempche que tu devrais rester au palais. Comment va pre?senquit-il dun ton dtach.Il se sentait lgrement coupable de rester absent aussi longtemps; mais pas suffisamment pourrentrer.Il va bien. Comme dhabitude, il travaille beaucoup trop. Tu ne pourrais pas essayer de rentrer Nol, pour que lon se voie avant que je parte?Jai encore trop de choses dcouvrir. Je dois aller Hong Kong, Pkin, Singapour, Shanghaiet passer en Birmanie, au retour, pour dire bonjour des amis.Ce sera triste pour nous, comme chaque fois que tu nes pas l.Mais non, rpliqua-t-il en riant. Tu tamuses toujours beaucoup, Gstaad.Ils sy rendaient tous les ans pour y passer les ftes. Cette anne, sans Freddy, ce serait morne eten plus, elle ne pourrait pas skier avec lui. Heureusement, il y aurait des amis et des parents que sonpre et elle avaient toujours plaisir retrouver. Et puis, elle partirait quelques jours plus tard.Tu me manques beaucoup, tu sais, lui dit-elle dans un accs de nostalgie.Mme si son frre dsapprouvait son projet, Christianna tait heureuse de discuter avec lui.Freddy se montrait toujours trs protecteur vis--vis delle, et cela lui plaisait.Mais elle avait beaucoup de difficult limaginer un jour sur le trne. Elle naimait pasbeaucoup y penser, car cela sous-entendait que son pre aurait alors disparu et elle esprait que cejour arriverait le plus tard possible.En attendant, Freddy ne faisait rien dautre que se divertir. Il navait aucune envie de sterniser Vaduz, trop petite ses yeux, et quand il sy trouvait, il sennuyait encore plus que Christianna.Pourtant, il effectuait beaucoup moins de corves officielles quelle.Ce genre de mondanits ne lavait jamais intress et il se drobait ses devoirs ds queloccasion se prsentait.Toi aussi, tu me manques, lui dit-il avec gentillesse. Au fait, quest-ce que cest que cettehistoire de Russie? Pre y a fait une allusion, mais je nai rien compris. Que faisais-tu l-bas?Christianna lui fit alors le rcit de lattaque terroriste contre lcole de Digora. Elle lui dcrivitla prise dotages, le nombre incroyable de victimes, les scnes horribles dont elle avait t tmoin.Ebranl, Freddy comprit mieux la raison de son engagement la Croix-Rouge.Que tarrive-t-il, Cricky? Tu ne vas pas entrer dans les ordres, nest-ce pas? demanda-t-il,inquiet.Il narrivait pas imaginer quelle soit partie en Russie pour porter secours aux victimes duneprise dotages. Il en avait entendu parler la tlvision, mais il ne lui serait jamais venu lide desauter dans un avion pour apporter son aide la Croix-Rouge.Christianna ne se faisait pas dillusions sur son frre. Elle laimait beaucoup, mais elle savaitquil tait terriblement goste.Non, rpondit-elle en riant. Je ne me rends pas en Afrique pour devenir religieuse.Alors jaurai chasser tes petits copains, mon retour?Eh non, assura Christianna en souriant, ni petits copains ni garons infrquentables.Elle navait eu aucun rendez-vous depuis son retour de Berkeley.Son absence de quatre ans avait distendu les liens avec ses rares amis de la principaut.Tu es le seul garon infrquentable que je connaisse, ajouta-telle, narquoise.Cest vrai, acquiesa Freddy sans chercher dissimuler sa fiert.Je mrite ce qualificatif, non?Quelle le traite de garon infrquentable lamusait toujours. Il navait pas dautre ambition pourle moment Au moins napparaissait-il plus dans la presse depuis quil tait Tokyo. Il y avait biendeux mois quil navait pas provoqu de scandale, ni dfray la chronique avec ses amourstumultueuses.Brusquement, il revint la raison de son appel.Au fait, ne crois pas que je vais accepter que tu partes pour lAfrique comme a. Je nelaisserai pas tomber aussi facilement, et jai la ferme intention de rappeler pre.Tu nas pas intrt faire a!Je suis srieux. Cest un projet absolument insens.Eh bien, pas pour moi. Je ne vais pas passer ma vie ici, couper des rubans, pendant que tutamuses en faisant le tour du monde.Dailleurs, qui ramneras-tu la maison? le taquina-t-elle en retour.Je ne sais pas encore. Dautant que je vais dcouvrir la Chine et quil parat que les filles sontsuperbes Shanghai. Et puis, je viens juste dtre invit au VietnamTu es incorrigible, Freddy.Elle parlait plus comme une sur ane que comme une cadette.Dailleurs, elle avait quelquefois limpression dtre plus ge que lui.Il tait la fois adorable, irrsistible et compltement irresponsable.Se marierait-il un jour? Christianna en doutait beaucoup. Depuis plusieurs annes, Freddy figuraitparmi les play-boys les plus en vue, ce qui ne plaisait pas du tout leur pre. Celui-ci esprait quilcesserait bientt de collectionner les mannequins et les starlettes pour pouser une jeune fille dignede son rang.Malheureusement, la seule princesse avec laquelle son frre avait eu une liaison tait marie.Dune certaine manire, il valait donc mieux quil ne vive pas Vaduz, en tout cas tant que saconduite ne samliorait pas. Leur pre tait trs affect par ses carts. Au moins, Tokyo, il pouvaitse livrer ses frasques loin du regard de la principaut.Rflchis quand mme et vois si tu ne peux pas revenir pour Nol, insista Christianna avantquils ne raccrochent.Toi aussi, rflchis, et vois si tu ne peux pas recouvrer la raison.Oublie lAfrique, Cricky. a ne va pas te plaire du tout. Rappelle-toi simplement les serpents etles bestiolesMerci pour tes encouragements. Et jespre que tu reviendras avant mon dpart. Sinon, nous nenous verrons pas pendant au moins huit mois.Finalement, tu devrais peut-tre songer prendre le voile, lana-t-il en guise de dernireflche.Christianna lui recommanda de se conduire correctement, lui envoya un baiser, puis raccrocha.Elle sinquitait souvent son sujet.Freddy se dsintressait tellement des fonctions dont il hriterait un jour! Elle voulait croire quilmrirait. Leur pre caressait le mme espoir, mais au fil des annes ils prouvaient tous deux undoute grandissant.Quand elle lui rapporta leur conversation, Hans Josef soupira tout en secouant la tte.Je ne sais pas ce quil adviendra de ce pays quand il en prendra les rnes.Bien que petit, le Liechtenstein bnficiait dune conomie florissante, qui ne devait rien auhasard. Christianna tait bien plus au fait que son frre de sa situation politique et conomique et ilarrivait au prince de regretter que les rles ne puissent tre inverss.Certes, il naurait pas aim avoir une fille dvergonde, mais il tait navr la pense quunplay-boy irresponsable monterait sur le trne, et il navait pas encore trouv de solution ceproblme.Heureusement, malgr ses soixante-sept ans, Hans Josef tait en bonne sant et il semblait peuprobable que Freddy lui succde de sitt.Les deux mois suivants passrent trs vite. Christianna se consacra ses obligations avec un zlerenouvel. Avant de partir pour lAfrique, elle voulait avoir une conduite parfaite, ne serait-ce quepour montrer sa gratitude son pre.Elle passa deux semaines Genve afin de suivre le stage de la Croix-Rouge. Comme ellepossdait dj son diplme de secouriste, les cours furent principalement consacrs au pays o elledevait tre envoye: les tribus locales et leurs coutumes, les dangers lis la situation politique, leserreurs viter afin de ne pas offenser la population. Le stage porta galement sur le sida, puisquectait la raison dtre du centre o elle serait affecte. On lui indiqua les maladies contre lesquelleselle devait se faire vacciner, les insectes dont il fallait se mfier, et on lui apprit identifier lesserpents venimeux. A ce moment-l, elle se demanda si Freddy navait pas raison, tant elle dtestaitles serpents. Mais sa crainte fut passagre.On lui dcrivit aussi ses futures responsabilits et on la conseilla sur les vtements quelle devaitemporter.Elle rentra Vaduz, prte partir. Le mdecin du palais commena aussitt lui faire lesvaccinations indispensables. Il y en avait une dizaine et certaines risquaient de la rendre malade:hpatites A et B, typhode, fivre jaune, mningite, rage, plus les rappels pour le ttanos, la rougeoleet la poliomylite. Elle commena galement le traitement contre la malaria.Christianna accepta tout de bon gr. La seule chose qui linquitait un peu, ctait les serpents. Onlui avait dailleurs recommand de retourner ses bottes le matin avant de les enfiler, au cas o unhte indsirable se serait gliss dedans pendant la nuit. Mais elle prfrait ne pas y penser. part cela, tout sannonait pour le mieux, et notamment son futur travail. Elle serait chargedaider lquipe mdicale et les membres du centre, et jouerait en quelque sorte le rle dassistantepolyvalente. Sa tche tait donc un peu difficile dcrire avec prcision et elle en saurait davantagesur place, mais elle avait hte de commencer.Deux semaines avant Nol, juste aprs la fin de son stage Genve, elle se rendit Paris avecson pre. Ils devaient assister au mariage dune de ses cousines du ct maternel, une princesse deBourbon, avec un duc. Ce fut une crmonie grandiose, avec messe Notre-Dame et rception dansun htel particulier de la rue de Varenne. Tout avait t prpar avec une attention extrme, y comprisdans les moindres dtails. Les compositions florales taient exquises, le voile arachnen et lasomptueuse robe en dentelle de la marie venaient de chez Chanel.Quatre cents invits assistaient au mariage. Le Tout-Paris sy pressait, ainsi que des reprsentantsde toutes les familles rgnantes.La soire dbuta 20 heures. Les femmes rivalisaient dlgance dans leurs robes du soir, tandisque le mari et les invits masculins arboraient des cravates immacules. Christianna portait une robeen velours bleu nuit, borde de zibeline, et la parure de saphirs de sa mre. Elle ne fut pas surprisede retrouver Victoria, qui venait juste de rompre ses fianailles avec le prince danois.Plus indpendante que jamais, sa cousine clama haut et fort son soulagement dtre nouveauclibataire.Quand ton voyou de frre rentre-t-il? demanda-t-elle Christianna, une tincelle espigle dansle regard.Au train o a va, jamais, rpondit celle-ci. En tout cas, pas avant le printemps.Cest dommage, je voulais linviter maccompagner Tahiti pour le nouvel an.Victoria pronona ces mots dune telle manire que Christianna se demanda soudain si elle nettait pas le terrain pour une aventure.Peut-tre quil te retrouvera l-bas, rpliqua-t-elle tout en parcourant la salle des yeux.Ce mariage tait lun des plus beaux auxquels elle avait assist. De nombreux enfants entouraientla marie, portant de jolis paniers remplis de ptales de fleurs.Je crois quil est en Chine, ajouta Christianna distraitement, car elle venait dapercevoir uneamie quelle navait pas revue depuis plusieurs annes.Son pre se retira 2 heures du matin, alors que la fte battait son plein. Christianna resta jusqu5 heures. Sa voiture lattendait et, accompagne par ses gardes du corps, elle rentra au Ritz, o sonpre et elle taient descendus. Le mariage avait t fabuleux et elle ne stait pas amuse autantdepuis des annes.Tout en se dshabillant, elle se fit la rflexion que sa vie en Europe naurait pu tre plus loignede celle qui lattendait en Afrique.Mais, si elle adorait les soires comme celles-ci, la vie quelle allait mener avec la Croix-Rougetait celle quelle souhaitait. Cest en pensant sa mission quelle se glissa, souriante, dans son lit.Son pre et elle passrent le reste du week-end Paris. Tandis quils traversaient la placeVendme pour retourner leur htel, il lui rappela, non sans une pointe de mlancolie, quil ntaitpas trop tard pour quelle change davis. Elle pouvait toujours sinscrire la Sorbonne. Christiannale regarda en souriant.Papa, je ne serai pas absente si longtemps que a, lui fit-elle remarquer, mme si elle espraittre autorise rester non pas six mois mais un an en Afrique.Tu vas tellement me manquer dit-il tristement.Vous aussi, vous allez me manquer. Mais ce sera une exprience si passionnante Je nepourrai sans doute jamais retrouver une occasion pareille.Elle devait saisir cette opportunit tant quelle tait jeune. Plus tard, ses responsabilitslempcheraient de sabsenter, ce quils savaient tous les deux. Hans Josef navait pas lintention derevenir sur sa promesse. Cependant, il lui en cotait normment de la laisser partir.Il insista pour quelle reste une journe supplmentaire Paris, voire davantage.Mais comme son dpart approchait, Christianna refusa, voulant rester le plus possible prs de sonpre. Elle savait combien il dtestait tre spar delle, et quel point il avait dj souffert de sonsjour prolong aux Etats-Unis. Bien plus proche de Christianna que de son fils, Hans Josef aimaitbeaucoup discuter avec elle des affaires de la principaut et accordait une grande importance sonavis.Le lundi, elle fit les boutiques du faubourg Saint-Honor et de lavenue Montaigne avec Victoria.Elles djeunrent lAvenue qui, comme le bar de lhtel Costes, les Bains Douches, le Man Ray oule Buddha Bar, figurait parmi les terrains de chasse favoris de Freddy.Comme lui, Christianna aimait beaucoup Paris, mme si ce ntait pas pour les mmes raisons. la fin de cette longue journe, elles seffondrrent dans la chambre du Ritz et se firent monterun dner lger. Toutes les deux se ressentaient encore des fatigues du mariage. Elles se sparrent lemardi matin, laroport, quand Christianna prit lavion pour Zurich, et Victoria celui pour Londres,en se promettant de se revoir trs bientt. Si jamais elle nallait pas Tahiti, Victoria envisageait delui rendre visite Gstaad. prsent quelle ntait plus fiance, elle paraissait un peu dsuvre, et Christianna esprait larevoir avant son dpart pour lAfrique.Les jours suivants, elle fut trs occupe. Le palais avait annonc officiellement quelle partaitbientt pour plusieurs mois, sans prciser la destination ni le but de son voyage, ce qui simplifiait latche des services de scurit, surtout que Christianna ne voulait pas que lon connaisse sa vritableidentit lorsquelle travaillerait pour la Croix-Rouge. lannonce de son dpart, elle fut sollicite de tous cts pour diffrentes crmonies -inaugurations, poses de premire pierre ou rceptions - et les accepta toutes. Aussi tait-elle puiselorsquelle partit pour Gstaad avec son pre.Tous deux aimaient beaucoup sjourner dans cette station de ski trs chic, frquente par desEuropens et des Amricains - stars de la mode et du cinma aussi bien que ttes couronnes. Ctaitun des rares lieux de villgiature priss par la jet-set qui plaisait aussi Christianna. Son pre et elletant des skieurs chevronns, ils passaient chaque anne dexcellents moments sur les pistes.Ils clbrrent Nol tranquillement, en tte tte, puis se rendirent la messe de minuit. Un peuattriste par labsence de Freddy, Christianna essaya de lui tlphoner Hong Kong. Il tait sorti,mais il les rappela le lendemain matin. Comme il lui demandait comment stait pass le mariage dela princesse de Bourbon, elle lui fit part de linvitation surprise de Victoria Tahiti. Il regretta de nepouvoir laccepter, mais laissa entendre quil pourrait y aller Pques. Puis il conseilla une nouvellefois Christianna de renoncer son projet, avant de leur souhaiter un joyeux Nol et de raccrocher.Christianna et son pre rentrrent aprs le nouvel an et elle fut surprise quand elle ralisa quil nerestait plus que quatre jours avant son dpart. Ces dernires journes passrent bien trop vite au gotde son pre. Il aurait voulu les passer avec elle, mais ses obligations len empchrent. Ce fut avecun visage sombre quil entra dans sa chambre le dernier jour. Christianna tait en train dachever sesprparatifs. Le chien, tendu ct de sa valise, paraissait morose, lui aussi.Tu vas nous manquer, Charles et moi, dit son pre avec tristesse.Vous voudrez bien vous occuper de lui ma place? demanda-telle en le serrant dans ses bras.Eux aussi lui manqueraient. Elle avait hte, nanmoins, de se lancer dans ce qui allait tre lagrande aventure de son existence.Oui, je moccuperai de Charles. Mais qui soccupera de moi?Hans Josef ne plaisantait qu moiti. La compagnie de Christianna lui tait dautant plusprcieuse quil navait plus quelle, puisque Freddy tait rarement prsent. Et quand, par exception,celui-ci se trouvait Vaduz, il lui apportait plus dennuis que de rconfort.Je serai bientt de retour, papa. Et Freddy devrait rentrer dans un mois ou deux.Son pre leva les yeux au ciel et ils clatrent de rire.Je ne pense pas que ton frre prendra un jour soin de moi, ni de quiconque. Dailleurs, je croisque a me ferait peur.Cest plutt nous que reviendra le soin de nous occuper de lui, si tu veux mon avis.Christianna rit de nouveau, tout en sachant que son pre sinquitait, comme elle, de ce qui sepasserait quand Freddy rgnerait. Esprant la voir devenir conseillre de son frre, Hans Josefessayait de lui en apprendre le plus possible. Comme elle tait avide de sinstruire et soucieuse deses responsabilits, il se reposait beaucoup sur elle.Christianna lavait toujours second, ce qui rendrait son absence encore plus douloureuse. HansJosef reconnaissait lui-mme quil lui imposait parfois un trop lourd fardeau.Je suis certaine quil mrira un jour ou lautre, assura Christianna en sefforant de paratreplus confiante quelle ne ltait vraiment.Je voudrais bien tre aussi optimiste que toi. Freddy me manque, bien sr, mais pas lesproblmes qui accompagnent toujours ses visites. Cest merveilleusement calme, quand il nest pasl, dit-il avec lhonntet qui caractrisait leurs rapports.Je le sais. Mais Freddy est unique, non? rpondit-elle dune voix pleine dadoration.Dans son enfance, elle le considrait comme un hros, mme sil ne cessait de la taquiner. Unehabitude quil navait pas perdue, dailleurs.Je vous appellerai ds que possible, papa. Apparemment, on peut tlphoner de la poste, l-bas, mais on ma prvenue que a ne marche pas toujours. Il arrive que la ligne soit coupe pendantdes semaines. Dans ce cas, il ne reste plus que la radio. Mais je vous ferai parvenir des nouvellesdune faon ou dune autre, je vous le promets.Christianna comptait beaucoup sur ses gardes du corps pour laider rester en contact avec sonpre. Elle savait quil serait trs inquiet sil navait pas de ses nouvelles et que cela pourrait lepousser lui faire abrger son sjour. Or, elle esprait rester l-bas une anne entire.Leur dernire soire fut douce-amre. Ils dnrent dans la salle manger prive et parlrent desprojets de Christianna. Puis elle interrogea son pre sur les rcentes rformes conomiques et sur lesractions quelles avaient suscites au Parlement. Ravi quelle aborde ce sujet, Hans Josef en discutalonguement avec elle, mais cette conversation lui fit sentir combien sa vie allait tre solitaire une foisChristianna partie. Il aurait souhait que les mois venir passent la vitesse de lclair, alors quilsavait quil les trouverait interminables, priv de la prsence lumineuse de sa fille.Trs gostement, Hans Josef lui demanda de revenir au bout de six mois. Christianna lui rponditquil tait prfrable dattendre avant den dcider. Peut-tre voudrait-elle rentrer delle-mme ou,au contraire, aurait-elle besoin de quelques mois supplmentaires afin dachever ce quelle auraitcommenc.Comme toujours, leur discussion avait t empreinte de srieux et daffection. Ctait lune desraisons pour lesquelles Hans Josef navait jamais cherch se remarier. Ayant Christianna pour luitenir compagnie, il navait pas besoin dune nouvelle pouse; sans compter quil se trouvait trop g,dsormais, pour refaire sa vie. Son existence lui plaisait ainsi. Il embrassa Christianna et lui souhaitaune bonne nuit, mais il avait le cur lourd lide de la voir partir.Ils se retrouvrent une dernire fois au petit djeuner. Christianna avait mis un jean en prvisiondu long voyage en avion. Ce serait vraisemblablement sa tenue quotidienne pendant les mois venir.Elle nemportait quune robe, deux jupes, les shorts quelle portait luniversit et plusieursjeans et tee-shirts. cela sajoutaient des chapeaux, une moustiquaire, des mdicaments, ainsi que des bottes et desgrosses chaussures solides pour la protger des serpents tant redouts.Ce nest pas pire que quand je retournais en Californie aprs les vacances, papa, dit-elle pourle consoler, tant il paraissait accabl.Essayez de voir les choses de cette faon.La seule chose que je vois, cest que je prfrerais que tu restes ici.Il pouvait peine parler quand ils se dirent adieu. Christianna lembrassa trs fort et il la serralonguement dans ses bras.Tu sais combien tu comptes pour moi, Cricky, nest-ce pas? Sois prudente.Vous aussi, papa. Je vous promets de vous tlphoner ds mon arrive, murmura-t-elle la gorgeserre, au bord des larmes.Elle prouvait plus de difficult que prvu quitter son pre, sachant combien il serait seul.Mais, pour la premire et la dernire fois sans doute, elle allait pouvoir vivre sa vie. Ensuite elle sevouerait ses obligations princires.Je taime, Cricky, murmura-t-il avant de se tourner vers ses gardes du corps. Veillez sur elle toute heure, de jour comme de nuit, leur recommanda-t-il avec insistance.Il sagissait des deux hommes qui lavaient accompagne en Russie, Max et Samuel, et ils taientaussi excits quelle lide de partir pour lAfrique.Elle trouvait un peu ridicule dtre escorte de deux gardes du corps, mais son pre stait montrintraitable sur ce point.Heureusement, le directeur du centre de la Croix-Rouge lui avait assur quil comprenaitparfaitement la ncessit de leur prsence.Par e-mail, il lui avait promis de ne pas divulguer son identit.Christianna ne voulait surtout pas quon sache quelle tait princesse. Elle ne dsirait quunechose: tre traite comme tout le monde.Il tait bien sr hors de question que ses gardes du corps sadressent elle en lappelant VotreAltesse Srnissime . Ayant rflchi aux moindres dtails, Christianna avait demand Max et Samuel de jouer le rle damis, bnvoles comme elle.Je vous aime, papa, dit-elle au moment o Hans Josef refermait la portire de la voiture.Il aurait voulu laccompagner laroport, mais il avait une runion avec ses ministres ce matin-l, pour discuter de la politique conomique dont il avait parl avec elle la veille. Il devait donc luifaire ses adieux au palais.Moi aussi, je taime. Ne loublie pas. Prends bien soin de toi, lui rpta-t-il, et sois prudente.Christianna sourit et se pencha par la portire pour lui envoyer un dernier baiser. Les liens qui lesunissaient, depuis la mort de sa mre, taient indestructibles.Au revoir! cria-t-elle en agitant la main quand la voiture sloigna.Hans Josef fit de mme, jusquau moment o la voiture, aprs avoir franchi les grilles, tourna etdisparut. Alors, le dos vot, il retourna pas lents vers le palais. Ctait pour quelle soit heureusequil la laissait aller en Afrique. Pour lui, en revanche, les six ou douze prochains mois sannonaienttristes et solitaires.Quand il passa la porte, le chien le suivit, lair misrable. Privs de la prsence joyeuse deChristianna, ils paraissaient aussi mlancoliques et esseuls lun que lautre.Chapitre 7Le vol pour Francfort partit de Zurich lheure prvue. Christianna tait en premire classe et sesgardes du corps en classe affaires.Malgr ses recommandations, le palais avait averti la compagnie de sa prsence bord, et elle entait contrarie. Ctait exactement ce quelle aurait voulu viter. Elle se calma en se disant quelleallait tre comme tout le monde durant lanne venir. Ce sjour en Afrique lui permettrait de vivrecomme quelquun dordinaire, sans aucun des privilges ou des contraintes qui sattachaient sacondition princire. Elle y tenait par-dessus tout.Lors du changement davion Francfort, personne ne lui accorda une attention particulire, ce quila rassrna. Elle porta elle-mme son sac dos, pendant que ses gardes du corps soccupaient desautres bagages.Entre les deux vols, tous trois bavardrent en essayant dimaginer la vie qui les attendait. Samuel,qui avait dj sjourn en Afrique, sattendait des conditions assez rudes. Pourtant, Genve, ledirecteur avait assur Christianna quelle bnficierait dun confort relatif, ce quoi elle avaitrpondu quelle sen moquait. Au cas o les circonstances lexigeraient, elle tait dcide vivre la dure, comme les autres. Si on lui rservait un traitement de faveur, tout serait gch et son dsir deconnatre une vie normale ne pourrait plus jamais se concrtiser.Depuis plusieurs semaines, Samuel avait collect, auprs du ministre des Affaires trangresamricain, des informations sur la situation politique en Erythre, le pays dAfrique orientale danslequel ils se rendaient. Pendant des annes, lErythre avait connu de srieux problmes avec sonvoisin, lEthiopie. Depuis la signature dun cessez-le-feu entre les deux pays, tout tait calme, et lesescarmouches sur leur frontire commune avaient cess. Samuel avait promis Hans Josef delavertir si la situation changeait ou si un vnement inquitant survenait dans les environs. Il staitgalement engag rapatrier Christianna si cela savrait ncessaire.Mais, comme lavait soulign le directeur de la Croix-Rouge, il ny avait aucun motifdinquitude pour le moment. Christianna allait pouvoir sinvestir totalement dans sa tche, etabandonner les problmes de scurit ses gardes du corps. Ctait leur rle.Sur place, Christianna, Sam et Max prtendraient tre trois amis originaires du Liechtenstein etengags la Croix-Rouge pour une mission dun an. Lhistoire tait plausible et il ny avait aucuneraison pour que quiconque la mette en doute.Aprs dix heures de vol et une escale au Caire, ils arrivrent Asmara. Ils voyageaient djdepuis quatorze heures et Christianna commenait se sentir fatigue. Les douaniers regardrent peine son passeport et ne remarqurent pas, son grand soulagement, labsence du nom de famille.Elle craignait toujours que la presse ne soit alerte et ne dvoile sa prsence sur le territoire africain.Elle voulait viter tout prix que lon sache o elle se rendait.Une fois sortis de laroport, ils regardrent autour deux. Avant leur dpart, Max avait reu un e-mail lui confirmant quon viendrait les chercher, mais sans lui prciser qui se prsenterait, ni dansquel genre de vhicule. Comme personne ne paraissait tre au rendez-vous, ils marchrent jusquune petite hutte au toit de chaume pour y acheter trois sodas lorange. La boisson, fabrique par unesocit africaine, tait si sucre quelle en tait presque curante. Ils la burent nanmoins, car ilsavaient soif et il faisait chaud. Ctait pourtant lhiver en Afrique de lEst, mais le temps tait beau etsec.Bien que peu accident, le paysage tait magnifique. Il baignait dans une lumire douce, un peuvoile, qui rappela Christianna la ple luminescence des perles de sa mre. Elle sen imprgnatandis quils patientaient, assis sur leurs sacs, lextrieur de la hutte.Finalement, un vieux car scolaire jaune, tout caboss, sarrta non loin deux. Le drapeau de laCroix-Rouge tait scotch de chaque ct et il ressemblait une pave prs de rendre lme.Pourtant, il venait de Senafe, cinq heures de route.La portire souvrit, et un homme brun, grand, lallure un peu dbraille, descendit du vhicule.Il sourit quand il les vit assis tous les trois sur leurs sacs et se dirigea vers eux en les priantsdexcuser son arrive tardive. Il suffisait de regarder le car antdiluvien pour savoir quoi sentenir.Je suis Geoffrey McDonald. Dsol du retard, jai crev en route et il ma fallu une ternitpour changer la roue. Vous ntes pas trop fatigue, Votre Altesse?Il avait reconnu Christianna daprs une photo quil avait vue dans un Point de Vue que quelquunavait laiss traner.Elle paraissait plus jeune quil ne sy attendait, et le long voyage ne lui avait fait perdre ni sabeaut ni sa fracheur.Je vous en prie, ne mappelez pas comme a, dit-elle aussitt.Jespre que le directeur, Genve, vous a averti. Christianna suffira.Pas de problme, dit-il sur un ton dexcuse tout en la dbarrassant de son sac dos.Il serra la main aux deux gardes du corps. Daprs ltiquette, il ntait pas cens tendre lepremier la main Christianna, mais elle lui vita tout impair en lui tendant la sienne. Il la serra, lairlgrement emprunt, un sourire incertain sur les lvres. Christianna le trouva tout de suitesympathique, avec son allure de savant anglais distrait.Jespre que personne nest au courant de ma venue, insista-telle.Non, personne, assura-t-il. Cest plutt excitant davoir une princesse parmi nous, mme sipersonne ne le sait. Ma mre serait trs impressionne, avoua-t-il. Mais je ne dirai rien jusqu ceque vous soyez repartie.Il manait de lui une simplicit juvnile qui le rendait trs attachant, et Christianna se sentitimmdiatement laise avec lui.Je ne veux pas que quiconque soit au courant, rpta-t-elle alors quils se dirigeaient vers lecar, suivis par les deux gardes qui portaient les bagages.Je comprends. Nous sommes trs heureux de vous accueillir parmi nous. Nous avons besoin detoutes les bonnes volonts, car cela fait huit mois que nous manquons de personnel. Deux de noscollgues ont attrap la typhode et ont d rentrer chez eux.Geoffrey McDonald avait une quarantaine dannes. Il expliqua Christianna quil tait n enAngleterre, mais quil avait toujours vcu en Afrique. Il avait grandi au Cap, en Afrique du Sud, etdirigeait le centre de Senafe depuis quatre ans. Celui-ci stait considrablement dvelopp depuisson arrive.Les habitants se sont habitus nous. Au dbut, ils se mfiaient un peu, bien que les gens soienttrs cordiaux dans cette rgion. En plus de lhpital rserv aux malades du sida, nous avons ouvertun dispensaire.Un mdecin vient deux fois par mois, pour me donner un coup de main.Il ajouta que limplantation de lunit sida avait t un grand succs. Sa vocation tait la fois deprvenir la propagation de la maladie et de soigner les personnes dj atteintes.Le centre est plein craquer. Vous vous en rendrez compte quand nous y arriverons. Bienentendu, nous soignons aussi les maladies propres la rgion, et toutes les autres affections.Il redescendit du car pour aller sacheter un soda, lui aussi. A sa tenue poussireuse et chiffonne, son air fatigu, un peu hagard, on devinait quil travaillait trop. Christianna fut touche quil ait prisla peine de venir les chercher lui-mme.Mme sils taient abrutis par leur long voyage, le simple fait dtre l et dessayer dabsorbertoutes les sensations nouvelles tait excitant. Samuel et Max se taisaient. Toujours sur le qui-vive eten permanence conscients de leur mission, ils tudiaient lenvironnement. Jusqu prsent, tout allaitbien.Une fois remont dans le car, Geoff mit le contact. Le moteur toussa, cracha et ptarada demanire spectaculaire, avant de consentir dmarrer dans un tressautement impressionnant de toute lacarcasse. Geoff se tourna vers Samuel et Max avec un large sourire.Jespre que lun de vous sy connat en mcanique. Nous manquons cruellement dhommescapables, au camp. Parmi le personnel mdical, personne ne sait rparer une voiture. Ils sont toussurdiplms, mais nous avons besoin de plombiers, dlectriciens et de mcaniciens.Comme pour illustrer son propos, alors que le car sengageait sur la route en bringuebalantbruyamment, le moteur hoqueta avant de repartir.Nous ferons de notre mieux, assura Max en souriant.Il ne prcisa pas que ses capacits touchaient plutt au domaine des armes; il tait prt sessayer la mcanique sil le fallait.Aprs avoir pniblement gravi une colline, le car faillit flancher de nouveau. Geoff bavardaitavec ses trois passagers mais Christianna le rendait lgrement nerveux. Il ne parvenait pas oublierqui elle tait.Elle linterrogea sur lunit consacre au sida, sur lpidmie en Afrique, et sur les diffrentssoins mdicaux prodigus par le centre.Geoff lui expliqua quil tait lui-mme mdecin - spcialiste en mdecine tropicale, ce qui lavaitamen ici. Tout en discutant, Christianna observait le paysage qui dfilait.De chaque ct de la route, des gens marchaient, vtus de tenues colores ou envelopps desimples tissus de toile blanche. Un troupeau de chvres coupa soudain le passage et le car dutsarrter.Cette fois, le moteur cala et refusa de redmarrer. Pendant ce temps, un homme en turban, tenantun chameau par la bride, essayait daider le jeune chevrier rassembler son troupeau. A forcedinsister sur le dmarreur, Geoff finit par noyer le moteur. Il leur fallut donc patienter un certaintemps avant de pouvoir repartir, ce qui leur fournit une occasion supplmentaire de discuter.Geoff se montra extrmement prcis dans les renseignements quil leur fournit. Il expliqua quelunit sida ne traitait pas seulement des jeunes femmes, mais galement des enfants. La plupart desfemmes avaient t violes. Elles avaient t chasses de leur tribu parce quelles avaient perdu leurvirginit ou, pire, parce quelles taient enceintes. Comme elles ne pouvaient plus tre donnes enmariage, elles ne prsentaient plus aucun intrt pour servir de monnaie dchange contre du btail,des terres ou de largent. Quand la maladie se dclarait, elles taient en gnral abandonnes leurtriste sort. Le nombre dhommes et de femmes atteints par le virus tait impressionnant, et le fait quilcontinuait augmenter, trs alarmant. Ils soignaient galement de nombreux cas de tuberculose, demalaria, de kala-azar (une forme de fivre noire) ou de maladie du sommeil.Cest comme si nous vidions locan avec un d coudre, soupira Geoff, soulignant par cetteimage la situation dsespre des malades, dont la plupart taient des rfugis, victimes des conflitsfrontaliers avec lEthiopie, quelques annes auparavant.Selon Geoff, la trve restait fragile, car lEthiopie convoitait toujours Massawa, le port quepossdait lErythre sur la mer Rouge.Nous ne pouvons rien faire dautre que prendre soin deux, soulager leurs souffrances et aidercertains jusqu leur mort. Nous essayons aussi dapprendre aux autres se protger des maladies.La tche semblait crasante. Max et Samuel, comme Christianna, posrent beaucoup de questions.La mission du centre de la Croix-Rouge ntait pas dangereuse, mais elle tait dcourageante: le tauxde mortalit, dj lev, atteignait les cent pour cent pour les malades du sida; la plupart des femmeset des enfants arrivaient trop tard pour que la maladie puisse tre contrle et leur tat, stabilis.Lune des proccupations principales tait dviter quune mre atteinte par le virus ninfecte sonnouveau-n. Tous deux recevaient un traitement, et on essayait de convaincre la mre de renoncer allaiter. Pour des raisons culturelles et conomiques, lchec tait frquent. La pauvret tait telleque les mres revendaient le lait maternis quon leur donnait et continuaient dallaiter leurnourrisson, qui ne tardait pas tre contamin son tour.Soigner les gens, les duquer, tait un combat permanent et demandait des moyens que lquipemdicale nobtenait pas toujoursNous faisons ce que nous pouvons, expliqua Geoff, et quelquefois, cest trs peu. Et cela aussinous devons laccepter.Il leur apprit quune quipe de Mdecins Sans Frontires passait souvent dans la rgion et leurdonnait un coup de main. Si le centre accueillait avec reconnaissance laide apporte par diffrentesorganisations humanitaires, la totalit de son financement provenait de la Croix-Rouge, les autoritslocales tant trop pauvres pour fournir la moindre contribution. Geoff et ses associs voulaientdemander des subventions des organismes caritatifs, mais ils navaient pas le temps de le faire.En lcoutant, Christianna songea quelle pourrait les aider par lintermdiaire de la fondation desa mre, qui contribuait gnreusement des actions de ce type. Au cours des semaines et des mois venir, elle en apprendrait davantage sur les besoins du centre et serait mme den parler lafondation son retour.Durant les cinq heures quil leur fallut pour atteindre le camp, ils ne cessrent pratiquement pasde discuter. Geoff tait un homme intressant, agrable, ouvert, qui connaissait bien lAfrique et lesmaux qui la rongeaient. Il tait conscient que laction de la Croix-Rouge tait limite, mais elle faisaittout ce qui tait en son pouvoir pour amliorer la situation.Malgr le bruit, les secousses et les odeurs du moteur, Christianna sendormit juste avant quilsnarrivent. Elle tait si fatigue que mme une bombe ne laurait pas rveille.Elle sursauta quand Max posa la main sur son bras.Ils taient dans le camp et de nombreux membres de la Croix-Rouge entouraient le car, attendantavec curiosit de voir leurs nouveaux collaborateurs. Ils en parlaient depuis des semaines, mais nesavaient pas grand-chose deux, part quil sagissait de deux hommes et dune femme et quilsvenaient dEurope. Une vague rumeur disait quils taient suisses, une autre quils taient allemandsou que les deux hommes taient allemands et la femme suisse.Personne navait mentionn le Liechtenstein. Peut-tre avaient-ils t induits en erreur par le faitque tout avait t organis par le bureau de Genve.En fait, peu importait leur pays dorigine. Ils taient les bienvenus au centre, qui avait cruellementbesoin deux. Mme sils ntaient ni infirmires ni mdecins, ils apportaient leur nergie et leurbonne volont.Quand Christianna jeta un coup dil la ronde, elle vit une dizaine de personnes aux tenues lesplus varies - jeans, shorts, tee-shirts ou blouses blanches de mdecin -, mais toutes en grosseschaussures; certaines femmes avaient les cheveux courts, dautres portaient un foulard sur la tte.Lune delles, dge moyen, au visage masqu et au sourire chaleureux, avait un stthoscope autour ducou; une grande brune ravissante observait le car, un petit Africain dans les bras. Hommes et femmessemblaient en nombre gal. Ils taient de tous ges, entre celui de Christianna et la cinquantaine. Aumilieu du groupe se trouvaient quelques Africaines en boubous colors, dont certaines tenaient desenfants par la main. Le centre semblait constitu de cases frachement peintes en blanc que bordait,de chaque ct, une range de grandes tentes de type militaire.Au mpris de tout protocole, Geoff tendit la main Christianna pour laider descendre du car.Elle le remercia dun sourire. Puis, tandis que Max et Samuel dchargeaient les bagages, elle regardasapprocher les membres du centre, non sans une lgre apprhension. Mais, aprs cet interminablevoyage, rien ne la distinguait des autres bnvoles.Geoff la prsenta dabord la plus ge des femmes. Elle sappelait Mary Walker, tait anglaiseet, comme lindiquait le stthoscope pendu son cou, mdecin. Ctait elle qui dirigeait lunit sida.Avec ses cheveux blancs rassembls en une longue natte, son visage souriant, mais marqu, et sesyeux bleus perants, elle rappela immdiatement Marthe Christianna. Elle lui souhaita la bienvenuedune voix chaleureuse, accompagne dune poigne de main ferme et vigoureuse. Ce fut ensuite autour des deux femmes qui lentouraient. La premire, Fiona, tait une jeune et ravissante Irlandaise,aux boucles brunes et aux yeux verts. Sage-femme de son tat, elle sillonnait les zones les plusisoles de la rgion pour mettre des enfants au monde et ramener au centre, les bbs ou leur mre,quand ils taient malades.Lautre jeune femme tait une Amricaine qui, comme Geoff, avait grandi au Cap. Elle sappelaitMaggie et avait fait ses tudes dinfirmire aux Etats-Unis, mais lAfrique lui avait vite manqu.Quand elle avait rencontr Geoff et quil lui avait parl de lendroit o il travaillait, elle avaittout de suite accept de ly rejoindre.Christianna comprit trs vite, en le voyant passer son bras autour des paules de la jeune femme,quils taient ensemble. Maggie embrassa gentiment Christianna. Fiona lui adressa un souriremalicieux tout en lui serrant la main.Des quatre hommes prsents, deux taient allemands, lun franais et le dernier, suisse. Klaus,Ernst, Didier et Karl avaient tous une trentaine dannes. Quand ils se furent prsents, la jeunefemme brune qui portait un enfant savana son tour pour serrer la main Christianna et aux deuxhommes. Elle sappelait Laure et tait franaise. Elle tait trs belle et avait des yeux magnifiques,mais paraissait beaucoup plus rserve que les autres. Christianna se demanda si elle tait timide car,mme quand elle sadressa elle en franais, la jeune femme ne se drida pas, son attitude confinantmme lhostilit.Geoff expliqua que Laure tait Senafe depuis plusieurs mois, aprs avoir pass quelques annes lUnicef. Geoff et Mary taient les seuls mdecins du centre, Fiona la seule sage-femme et Maggielunique infirmire. Les autres taient tous des bnvoles venus Senafe, comme Christianna, danslespoir de changer les choses.Le camp se trouvait lextrieur de la ville, vers le nord, dans la province de Debub. La frontirethiopienne tait proche, ce qui aurait pu tre dangereux dans les annes ayant prcd le cessez-le-feu; mais le calme rgnait prsent dans cette rgion un peu recule.Christianna ne pouvait sempcher de regarder autour delle avec curiosit et elle fut frappe parla beaut des Africaines qui se tenaient un peu en retrait, souriant timidement. Elles portaient desvtements chamarrs, et de nombreux bijoux brillaient dans leurs cheveux, leurs oreilles et autourde leur cou.Six autres personnes, quatre femmes et deux hommes, travaillaient en permanence au centre.Occups soigner des femmes et des enfants, ils navaient pu se librer pour accueillir les nouveauxarrivants.En revanche, le groupe dAfricaines aux parures multicolores ne cessait daugmenter, et toutesobservaient en souriant amicalement les trois Europens descendus du car. Elles apparurentincroyablement exotiques Christianna. Elles avaient les cheveux coiffs en petites tresses trsserres et ornes de perles; leur corps tait par de nombreux bijoux et drap dans des cotonnadesaux couleurs vives, quelquefois ornes de fil dor ou mtallique; si certaines taient entirementcouvertes, dautres avaient le buste nu. Leurs toilettes labores, le soin quelles apportaient leurparure contrastaient vivement avec la simplicit dnue de charme des Occidentaux. Leurs jeans,shorts, tee-shirts et grosses chaussures navaient rien de sexy, ni dattrayant.Geoff expliqua Christianna que lErythre comptait neuf groupes ethniques, ou tribus: lesTigriniens, Tigrens, Rashaida, Afar, Saho, Bilen, Hidareb, Kunama et Nara. Elle fut immdiatementfrappe par le sourire chaleureux des Africaines. Lune delles vint lembrasser, en lui expliquantquelle venait du Ghana et sappelait Akuba. Elle lui apprit firement quelle tait volontaire auservice de la Croix-Rouge.Christianna fit aussi la connaissance de Yaw, lun des Africains employs au centre.Il tait difficile dassimiler en une seule fois toutes les informations concernant les gens, le pays,la culture, le mode de vie ou le travail.Tandis quelle parcourait les lieux du regard, tentant de tout absorber, Christianna se sentitsubmerge par tout ce qui soffrait ses sens, excite par tant de nouveaut, et sous le charme de lagentillesse et de la douceur des Africains. Leurs visages ressemblaient ceux des Ethiopiens. Malgrun long pass de lutte et de haine, les deux peuples avaient des liens vidents.Durant les combats ayant prcd la signature de laccord de paix, un cinquime des Erythrensavaient fui le pays. Pourtant, ceux quelle voyait l navaient rien daigri et ils paraissaient aucontraire trs ouverts.Vous devez tre puise, intervint Geoff en mettant un terme aux prsentations.Il voyait que Christianna tait lasse. Elle venait de faire cinq heures de route, aprs tre arrivede lautre bout du monde. Mais elle navait jamais t plus heureuse et, comme une enfant invite une fte danniversaire, elle voulait en profiter au maximum.Tout va bien, assura-t-elle vaillamment.Elle bavarda quelques instants avec Akuba, parla ensuite avec le groupe dErythrennes, puis semla ceux avec lesquels elle allait travailler les mois suivants. Elle tait trs impatiente de lesconnatre et de se mettre elle-mme louvrage.Viens, lui dit Fiona avec un grand sourire en adoptant demble le tutoiement. Je temmne auRitz.De la main, elle dsigna lune des grandes tentes qui bordaient lespace rserv aux units desoins. Les femmes vivaient dun ct, les hommes de lautre. Quant ceux qui taient ensemble,comme Maggie et Geoff, ils occupaient des tentes spares, plus petites. On appelait la tente rserveaux hommes le George-V, du nom du clbre htel parisien, et celle des femmes, le Ritz.Quand Christianna prit sa valise des mains de Samuel, il eut lair ennuy. Il tait inquiet de lavoir partir seule, alors que Max et lui navaient pas eu le temps dexaminer les lieux.Christianna lui sourit en secouant la tte et embota le pas Fiona.La vraie vie commenait.La tente dans laquelle Fiona la conduisit tait plus spacieuse et plus claire quil ny paraissait delextrieur. Elle avait t achete larme et tait en grosse toile. Ils avaient pos des planches surle sol, sur lequel huit lits de camp taient aligns. Lun deux tait inoccup depuis que Maggie vivaitavec Geoff. Avec les nouveaux arrivants, il y aurait huit hommes au George-V. Les Africainstravaillant au centre habitaient dans des cases quils avaient construites eux-mmes.Fiona emmena Christianna jusqu son lit, au fond de la tente, et lui montra la petite table de nuitmunie dun tiroir et la cantine de larme toute bossele, qui se trouvait son pied.Voil ton placard, indiqua-t-elle en riant. Ne me demande pas pourquoi, mais quand je suisarrive ici, javais emport toute ma garde-robe. Jai d rapidement la renvoyer! Je ne porte que desjeans ou des shorts. Mme lorsque nous allons dner Senafe, ce qui arrive rarement, personne neshabille.Christianna portait un jean, un tee-shirt blanc manches longues, un vieux blouson achet dans undpt-vente Berkeley et des baskets; comme bijoux, uniquement sa chevalire et de minusculesboucles doreilles en argent. Les Africaines quelle venait de rencontrer portaient bien plus de bijouxquelle. Mme si elle faisait tout pour paratre aussi simple que possible, elle restait lgante.Aprs quelques minutes de conversation, elle apprit que Fiona, qui paraissait avoir quinze ans, enavait le double.Christianna avait suppos quelles avaient le mme ge. En revanche, Laure tait ge de vingt-trois ans. Quant aux autres, ils avaient autour de la trentaine, lexception de Klaus et de Didier, plusgs. Tous formaient une excellente quipe, affirma Fiona.Tout en lcoutant, Christianna stait assise sur son lit. Quelques instants plus tard, Fiona selaissa tomber ct delle, comme une ancienne dans un pensionnat qui accueillerait unenouvelle. Bien que naturel, son geste intimida un peu Christianna. Mme si elle avait aspir venirici, elle se sentait dsoriente, ne serait-ce quen raison des diffrences culturelles.Comment sont tes deux amis? demanda Fiona avec un lger gloussement.Elle raconta Christianna quelle tait alle dner avec Ernst plusieurs reprises, mais quilsavaient dcid de ne pas aller plus loin.Ils taient juste amis, ce qui, selon Fiona, tait bien plus simple. Geoff et Maggie constituaientune exception. En gnral, les membres du groupe prfraient lamiti lamour. Ctait moinscompliqu.Certes, une idylle se nouait de temps autre, mais le fait que tous restaient rarement plus dun anempchait toute relation srieuse.Allez, parle-moi de Sam et de Max, insista Fiona.Christianna ne put sempcher de rire. Pour elle, pendant les six ou douze mois quils passeraienten Afrique, les deux hommes taient en service. Ils ntaient donc pas censs sintresser autrechose qu sa scurit. Mais Christianna ne voyait pas dobjection ce quils aient une aventure oumme une histoire srieuse.Ils taient jeunes, et elle navait pas lintention de leur imposer une anne dabstinence. Veillersur elle, comme leur mission lexigeait, ne devait pas les empcher de samuser.Tous les deux sont tout fait charmants. Consciencieux, responsables, honntes, travailleurs,gentilsCette dbauche de qualits fit rire Fiona. Avec ses cheveux noirs et ses yeux verts ptillants, elleressemblait un lutin. Christianna espra quelles deviendraient amies, malgr leur diffrence dge.Laure, qui avait vingt-trois ans comme elle, tait loin dtre aussi agrable. Non seulement elle nelui avait pas dit un mot, mais elle lavait quasiment fusille du regard quand elle tait descendue ducar, sans que Christianna sache pourquoi, alors que tous les autres staient montrs adorables avecelle.On dirait que tu vantes leurs qualits professionnelles, la taquina Fiona.Elle ne croyait pas si bien dire!Ce que je veux savoir, reprit Fiona, sest sils sont sympas, en plus dtre canon?Trs sympas. Samuel a fait partie dun commando isralien. Les armes nont pas de secret pourlui.Christianna saperut quelle venait de commettre une nouvelle maladresse et sadjura de semontrer plus prudente lavenir. Elle tait fatigue, aprs cette longue journe.a ferait plutt peur, moins que nous nayons une autre guerre avec lEthiopie. Dans ce cas,ce serait un atout. Je suppose quils ne sont pas maris? Sinon, ils ne seraient pas iciMary Walker, elle, tait marie, lors de son premier sjour.Envoye pour une mission de trois mois, elle ntait jamais repartie et avait divorc. Elle aimaittrop lAfrique de lEst et ses habitants pour les quitter. Seul mdecin avec Geoff, ctait unespcialiste du sida.Sa passion pour ceux quelle soignait avait eu raison de son mariage.Cest Senafe quelle avait pris conscience quil nexistait plus depuis des annes, et elle taitreste.Ils ont des copines, chez eux? demanda Fiona.Christianna commena par secouer la tte, puis elle hsita.Je ne crois pas. Je ne le leur ai jamais demand.Elle devait admettre que cela semblait bizarre, puisque tous trois prtendaient tre amis. MaisChristianna ne voulait pas se trahir.Comment les as-tu connus? senquit Fiona en sautant avec lgret sur son propre lit, voisin decelui de Christianna.Elles allaient pouvoir changer des secrets, la nuit, comme des collgiennes.En fait, je les connais depuis longtemps. Ils travaillent pour mon pre, prcisa Christianna,heureuse de pouvoir se montrer enfin honnte. Quand je leur ai dit que je venais ici, ils se sont portsvolontaires, eux aussi.Nous sommes alls en Russie ensemble, lors de la prise dotages de Digora. La femme quidirigeait lantenne de la Croix-Rouge, l-bas, tait admirable. Elle ma beaucoup plu et ce quelleaccomplissait aussi. Aprs cela, jai dcid de venir ici, et eux aussi.Le visage de Christianna devint grave et triste.Cela a chang beaucoup de choses pour nous trois, je crois.Alors, nous voilElle sourit sa nouvelle amie. Elle laimait dj. Tout le monde, au centre, ladorait. Elle taitchaleureuse, ouverte, dynamique et se dpensait sans compter. Comme beaucoup dautres, elle taitamoureuse de lAfrique. Ctait un lieu magique, qui devenait comme une drogue une fois quon yavait got.Comment sappelait cette femme? demanda-t-elle avec intrt.Marthe.Evidemment. Moi aussi, je la connais, comme tout le monde!Cest la tante de Laure, ce qui explique sa prsence ici. Laure a rompu ses fianailles, ou sonmariage a capot, quelque chose comme a.Elle nen parle jamais. Mais on dit quelle est venue ici pour se remettre. Je ne suis pas srequelle aime beaucoup cet endroit Ou alors, elle est trs malheureuse, tout simplement. Il estdifficile de surmonter ce genre dpreuve. Moi aussi, jai t fianceElle pouffa, avant de continuer: pendant dix minutes. A un homme affreux. Je me suis enfuie en Espagne pendant un an, pourme dbarrasser de lui. Il en a pous une autre. Un type horrible! Il buvait.Christianna sourit en essayant davoir lair compatissant. Cela faisait beaucoup dinformations digrer dun coup, et elle tait si fatigue, notamment cause du dcalage horaire, quelle avait peurde dire une btise. La pense de rvler, par inadvertance, quelle tait princesse et vivait dans unpalais la faisait frmir. Elle devait se montrer prudente et sobliger, jusqu ce quelle soit habitue sa nouvelle vie, tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.Tu as un petit copain, chez toi? demanda Fiona avec curiosit.Non. Je viens juste de finir mes tudes aux Etats-Unis. Je suis rentre en juin la maison, puisje suis venue ici.Quel genre de mtier feras-tu, ensuite? La mdecine te tente?Moi, jadore tre sage-femme. Accompagne-moi un jour et tu verras.Je suis merveille chaque nouvelle naissance.Cest toujours un miracle! Evidemment, parfois les choses se passent mal. Mais la plupart dutemps, cest un heureux vnement.Christianna hsita un peu avant de rpondre sa question.Jenvisage les relations publiques. Mon pre est l-dedans, et son travail touche aussi lapolitique et lconomie. Le monde des affaires mintresse. Jai dailleurs tudi lconomie luniversit.Prsent ainsi, rien de tout cela ntait faux.Je suis nulle en maths, dclara Fiona. Cest tout juste si je suis capable de compter.Mais Christianna savait quil lui avait fallu sept ans pour devenir sage-femme, tudesdinfirmire comprises. Fiona avait donc d tre bonne lve ou, du moins, persvrante. Lamourquelle portait son mtier lavait sans doute aide.Je crois que je trouverais le monde des affaires trs ennuyeux, continua-t-elle avec honntet.Tous ces chiffres! Moi, jaime travailler avec les gens. Tu ne peux jamais savoir ce qui arrivera,surtout ici.Fiona sallongea sur son lit avec un soupir. Ce soir, elle allait voir des patientes. Quand ctait lecas, elle essayait de se reposer un peu avant de partir, afin dtre frache et dispose. Plusieursnaissances devaient avoir lieu prochainement. Si on avait besoin delle, quelquun viendrait vite laprvenir et elle partirait dans la vieille Coccinelle Volkswagen qui se trouvait au centre depuis desannes.Chaque fois, elle ressentait la mme excitation. En Afrique, il arrivait souvent quelle sauve lavie de la mre et de lenfant.Elle oprait des miracles, malgr les conditions incroyablement rudimentaires dans lesquelleselle travaillait.Christianna resta allonge quelques minutes, elle aussi. Elle aurait voulu dfaire ses bagages etexplorer les lieux, et se sentait trop nerve pour dormir mais, soudain, son corps se fit pesant et sespaupires se mirent papilloter. Fiona se pencha pour la regarder et sourit. Elle la trouvait trssympathique et ladmirait davoir eu le courage de venir en Afrique son ge. Tandis quellelobservait, Christianna rouvrit les yeux.Et les serpents? demanda-t-elle brusquement.Elle paraissait inquite, mais Fiona clata de rire.Tout le monde demande a, le premier jour. Ils sont effrayants, mais on nen voit pas beaucoup.Elle sabstint de lui dire quune vipre heurtante stait faufile dans la tente deux semaines plustt. Ctait exceptionnel.Nous te montrerons des photos de ceux dont tu dois te mfier.Tu ty habitueras, au bout dun moment.Elle rencontrait plus de serpents que les autres membres de lquipe, car elle parcourait labrousse pour aller voir ses patientes.Toutes deux se turent pendant quelques instants et, sans mme sen rendre compte, Christiannaglissa doucement dans le sommeil.Elle tait puise. Quand elle se rveilla, Fiona avait disparu. Elle sortit alors de la tente.Plusieurs personnes circulaient dans le camp.Elle sourit Akuba, qui entrait dans une des cases en tenant un enfant par la main. Elle vit aussilhomme appel Yaw, occup marteler un objet. Quand elle regarda autour delle, la beaut de lanuit la frappa, avec cette lumire africaine que les gens ne manquaient jamais dvoquer et cettedouceur caressante de lair sur la peau. Elle remarqua alors quune autre tente se dressait derrire lescases. En suivant le bruit qui en provenait, elle tomba sur lquipe de la Croix-Rouge au complet quidnait, tous assis sur des bancs grossiers devant de longues tables. Christianna fut alors saisiedembarras.Elle se sentait beaucoup plus en forme que lorsquelle les avait quitts, cette sieste lui avait faitdu bien, mais elle craignait quon ne la prenne dj pour une paresseuse.Je suis vraiment dsole, dit-elle quand elle vit Geoff et Maggie.Seule Fiona manquait lappel. Elle tait partie pour un accouchement dans la brousse. Encomptant Christianna, Max et Samuel, il y avait l dix-sept membres de la Croix-Rouge, plus unedizaine dErythrens, ainsi quAkuba et Yaw, qui venaient du Ghana.Je me suis endormie, expliqua-t-elle, mortifie.Mais Samuel et Max eurent lair heureux de la voir, de mme que les autres. Ils venaient juste decommencer leur repas, constitu de poulet, de lgumes, et dun norme saladier de riz et de fruitsmlangs. Tous travaillaient beaucoup et les portions taient gnreuses.Vous aviez besoin de vous reposer, affirma Geoff. Nous vous ferons faire le tour des lieux,demain. Jai dj tout montr Sam et Max.Ils lui avaient discrtement demand lautorisation de tout visiter, par mesure de scurit. Cequils avaient vu les avait fascins. Les enfants, entre autres, les avaient ravis. Il y en avait desdizaines dans le camp, pleins de vie, rieurs et joueurs, comme certains de leurs ans. Les gens dicisemblaient particulirement gais; ils ne cessaient de sourire ou de rire. Mme les malades semontraient gentils et enjous.Mary indiqua une place vide Christianna, ct de Laure. Elle sy assit, aprs avoir enjamb lebanc. Laure sentretenait en franais avec son voisin, Didier. De lautre ct de Christianna setrouvait Ernst, qui bavardait btons rompus avec Max et Sam en suisse allemand. Ils avaient tousles trois la nationalit suisse, mme si Samuel, moiti isralien, avait servi dans les deux armes.Christianna les comprenait et rit deux reprises. Puis elle sadressa Laure en franais, maisnobtint aucune rponse. Laure lignora de faon manifeste et continua de discuter avec Didier.Christianna navait aucune ide de ce quelle avait fait pour mriter un tel traitement.Elle entama alors la conversation avec Mary, de lautre ct de la table. Celle-ci parlait delpidmie de sida, laquelle ils taient confronts. Elle expliqua ensuite Christianna quel genre demaladie tait le kala-azar. Cette forme de fivre noire ressemblait la peste, car les pieds, le visage,les mains et labdomen du malade devenaient noirs. Christianna trouva ces dtails dautant plushorribles quils taient table.Geoff ajouta quelques prcisions encore plus rpugnantes, ce qui nempcha pas Christiannadtre fascine par ce quils disaient et par le travail quils accomplissaient.Mary lui apprit que des membres de Mdecins Sans Frontires viendraient dans deux ou troissemaines. Une fois par mois, un avion les amenait pour leur donner un coup de main. Quand leurprsence tait ncessaire, des chirurgiens les accompagnaient. Ils venaient aussi en cas durgence;mais, la plupart du temps, Mary et Geoff faisaient face, pratiquant appendicectomies et csariennes.Comme le dit Geoff en plaisantant: Nous oprons tous azimuts! Il tenait en haute estime lesquipes de MSF, qui survolaient lAfrique dans de petits avions pour apporter des soins l o ctaitncessaire, mme dans les pays en guerre ou les rgions les plus recules.Ils sont vraiment incroyables, conclut-il en se servant une norme part de dessert.Geoff devait brler tout ce quil mangeait, car il tait mince comme un fil. Comme tous leshommes prsents, il avait un solide coup de fourchette. Les femmes semblaient manger un peu moins,mais elles avaient fait honneur au repas, elles aussi. Tous et toutes travaillaient dur et aimaient seretrouver autour de la table pour discuter et rire ensemble. La plupart dentre eux djeunaient sur lepouce, et Mary informa Christianna que le petit djeuner tait servi dans cette mme tente 6 h 30.Leur journe de travail commenait tt.Ctaient des Africaines qui soccupaient de la cuisine. Elles avaient appris prparer les platsque les Europens apprciaient.Maggie, lunique Amricaine du camp, clamait quune seule chose lui manquait vraiment: lacrme glace de son pays. Elle prtendait quil lui arrivait den rver. Bien que trs loigne de chezelle, Maggie paraissait extrmement heureuse, comme tous les autres, lexception de Laure, queChristianna avait observe tout au long du repas. Elle semblait toujours triste et ne parlait que trspeu. Le seul avec lequel elle sentretenait voix basse, en franais, tait Didier.Elle ne sadressait gure aux autres et navait pas dit un mot Christianna de la soire.Hormis Laure, tous avaient envie de mieux connatre Christianna et ses deux compagnons.Dailleurs, Max et Sam semblaient dj bien intgrs dans le groupe dhommes. Durant tout le repas,les plaisanteries et les mauvaises blagues avaient fus, en franais, en anglais et en allemand, troislangues que parlait Christianna. Faire partie dun groupe aussi cosmopolite tait formidable.Il tait tard lorsquils se levrent et sortirent dans la chaude nuit africaine, sans cesser de parleret de rire. Les hommes invitrent Max et Sam jouer aux cartes. Ils acceptrent, en prvenant quilsles rejoindraient dans quelques minutes. Ils ne pouvaient le dire, bien sr, mais ils devaient dabordsassurer que Christianna tait en scurit pour la nuit. Tandis que Geoff et Maggie se dirigeaientvers leur tente, bras dessus bras dessous, les femmes avancrent lentement vers la leur en bavardant.Fiona ntait pas rentre et les autres supposrent quelle aidait un bb venir au monde. Le taux demortalit des nouveau-ns en Afrique de lEst tait terrifiant, surtout dans les vingt-quatre heuresprcdant ou suivant la naissance. Fiona tentait dinflchir ces chiffres; elle avait russi convaincrede nombreuses femmes de lutilit dun suivi prnatal et essayait dtre prsente chaqueaccouchement.Christianna demanda ses compagnes si elles ne sinquitaient pas de la savoir seule dans labrousse, en pleine nuit. Selon Mary, Fiona ntait pas peureuse et les environs taient assez srs.Certes, le camp se situait non loin de la frontire avec lEthiopie, ce qui tait un peu proccupant,mais il ny avait pas eu de problmes, ni de violation de la trve, au cours des dernires annes. Celapouvait toujours arriver, bien sr, car la tension subsistait entre les deux pays, les Ethiopiens tantpersuads que laccord leur tait dfavorable. Ils guignaient toujours les ports rythrens, mais il nyavait pas eu de conflit Senafe, et la jeune sage-femme irlandaise tait trs aime de la population.Ushi, une Allemande dont Christianna venait de faire la connaissance, lui dit que Fiona emportaittoujours un pistolet lorsquelle circulait la nuit. Elle naurait pas peur de sen servir, le cas chant,mais elle nen avait jamais eu loccasion.Le port darmes ntait pas encourag, mais tant donn les circonstances, Fiona agissaitsagement.Ushi - diminutif dUrsula - tait enseignante. Lors du dner, elle stait montre amicale avecChristianna et ses deux compagnons.Seule Laure gardait ses distances. A cet instant, elle marchait devant les autres en silence. Elle nesemblait pas du tout heureuse et navait cess de regarder Christianna avec aversion.Tout en enfilant leur pyjama, les femmes continurent de bavarder dans la tente. Christiannaaspirait une douche ou un bain, mais on lavait dores et dj avertie que ctait impossible cette heure tardive.En effet, on nutilisait la douche en plein air que le matin, ou tt dans la soire, car on recourait de jeunes autochtones - filles pour les femmes, garons pour les hommes - pour se faire aspergerdeau.Un systme primitif, mais Christianna avait t prvenue et ntait donc pas surprise. Elle necraignait pas le manque de confort.Les autres la taquinrent en prtendant que des lions et des serpents pouvaient pntrer dans latente durant la nuit. Toutes les nouvelles venues avaient droit ce genre de bizutage. Christiannaadorait cette ambiance, qui correspondait exactement ce quelle avait espr. En outre, elle aimaitdj beaucoup les femmes de Senafe quelle avait rencontres, belles, douces, exotiques et toujourssouriantes.Elle sendormit ds que sa tte toucha loreiller. Certaines de ses compagnes limitrent, dautreslurent la lueur de leur torche.Auparavant, elles lui avaient montr o se trouvaient les toilettes - des latrines, en vrit.Lune delles y tait alle avec Christianna, car elle craignait toujours les serpents, mais rienntait arriv. Ces commodits rudimentaires ntaient rien dautre quun trou surmont duneplanche, et flanqu dune pelle et dun gros sac de chaux. Christianna songea, avec un frmissementintrieur, quil lui faudrait un moment pour sy habituer. Mais, ncessit faisant loi, elle ne douta pasdy arriver.Tandis quelle dormait poings ferms, quelques-unes de ses compagnes en profitrent pourchanger leurs impressions voix basse et dire que Christianna leur plaisait beaucoup. Elle avaitlair trs gentille et constituerait une bonne recrue pour le centre.Elle semblait venir dune bonne famille, riche de surcrot. Elle tait bien leve, discrte, parlaitplusieurs langues couramment et ntait pas prtentieuse. On devinait quelle tait franche etnaturelle, ce que toutes apprciaient.En les entendant discuter, Laure haussa les paules sans rien dire.Mary se demanda si elle tait jalouse, car Christianna avait le mme ge quelle. Mais Laurentait pas proche non plus des autres membres du camp. Elle tait grincheuse et maussade, la plupartdu temps. Daprs le planning, elle retournerait chez elle dans deux mois. Elle faisait partie desquelques exceptions qui ne succombaient pas aux charmes de lAfrique. Rien ne lui plaisait dans sonsjour, peut-tre parce quelle avait apport ses problmes et ses chagrins avec elle.Par Marthe, Mary savait que son fianc lavait abandonne deux jours du mariage, pour senfuiravec sa meilleure amie et lpouser.Depuis, Laure tait malheureuse et mme son sjour au camp ne lui avait pas apport lechangement escompt. son retour, elle travaillerait pour lUnicef, Genve, sans avoir tir beaucoup de profits de cequi aurait d tre une exprience extraordinaire. Elle tait amre et mme cynique pour quelquundaussi jeune.Tout le monde dormait quand Fiona rentra, 4 heures du matin.Elle avait mis deux bbs au monde et tout stait bien pass. A peine se fut-elle glisse dans sonlit quelle sendormit. Quand les rveils sonnrent 6 heures, les femmes se levrent toutes de bonne- humeur et se dirigrent ensemble vers la douche, en peignoir, leur serviette sur le bras. Fiona sejoignit elles, gaie comme un pinson aprs ses deux heures de sommeil.Elle avait lhabitude et ne restait au lit quexceptionnellement, quand la nuit avait t vraimentdifficile. Mme dans ces conditions, elle conservait sa bonne humeur. Sous la douche, elle adoraitchanter tue-tte de vieilles chansons irlandaises, simplement pour provoquer ses compagnes;celles-ci ne manquaient pas de protester en la traitant de casserole, ce qui la ravissait. Ctait leclown du camp.Christianna shabilla et se rendit dans la tente qui servait de cantine. Elle prit un copieux petitdjeuner constitu de porridge, dufs et de fruits cultivs dans le camp, ainsi quun grand verre dejus dorange. Le petit djeuner ne durait pas longtemps, car tout le monde commenait travailler 7heures. Mary linvita la suivre dans la case principale, lunit sida o les femmes et les enfantsmalades taient logs et soigns. Auparavant, elle sarrta une minute devant Samuel pour luidemander o Max partait dans une vieille voiture. Il lui expliqua quil se rendait la poste de Senafe,pour appeler son pre et lui donner des nouvelles.Comme Geoff lavait fait durant le trajet, Mary lui indiqua les traitements qui taient dispenss aucentre. On donnait aux femmes enceintes sropositives une dose unique de nvirapine, au dbut de laphase de travail, ainsi quune faible dose du mme mdicament au nourrisson dans les jours suivantlaccouchement. Selon certaines tudes, le risque de transmission mre-enfant tait alors rduit demoiti. Le vrai problme survenait lorsquil fallait convaincre les mres de nourrir leurs enfants aubiberon, car un enfant qui prenait le lait maternel dveloppait presque systmatiquement le virus.Malheureusement, le biberon ne leur tait pas familier et elles sen mfiaient.Les bnvoles avaient beau leur en donner, lorsquelles retournaient dans leur foyer, elles ne lesutilisaient pas, et souvent les revendaient ou les changeaient contre quelque chose dont elles avaientbesoin. Ctait une lutte difficile, reconnut Mary.Les actions de prvention constituaient galement une part importante de leur travail et Mary taitpersuade que Christianna y excellerait. Elle avait remarqu ses manires douces et attentionnesauprs des Africaines. Elle avait une faon presque professionnelle daller de lit en lit, disantquelques mots, offrant un peu de rconfort, et les traitant avec bont et compassion.Vous avez dj travaill dans un hpital? lui demanda Mary avec intrt.Elle ne pouvait pas savoir le nombre dhpitaux que Christianna avait visits. Cela faisait partiede ses obligations de princesse. Elle savait exactement combien de temps rester au chevet de chaquemalade pour ne pas le fatiguer, tout en lui montrant quelle sintressait ce quil lui disait et en luidonnant limpression de bnficier de toute son attention.Pas vraiment, rpondit Christianna. Jai fait un peu de bnvolat comme visiteuseVous avez un trs bon contact avec les malades. Vous devriez peut-tre songer devenirinfirmire ou mdecin.a maurait beaucoup plu, assura Christianna avec un petit sourire, sachant quil ne pouvait entre question.Mary tait galement impressionne de voir le calme de Christianna devant les affections les plusgraves ou les blessures les plus horribles. En toute circonstance, elle restait souriante etcompatissante, et gardait son sang-froid.Mais mon pre souhaite que jentre dans laffaire familiale mon retour, ajouta-t-elle.Quel dommage! Quelque chose me dit que vous avez un don pour a.Les deux femmes se sourirent, puis Mary continua de lui prsenter les patientes. Elles se rendirentensuite dans une case voisine, qui servait Geoff de lieu de consultation et de vaccination. Laminuscule salle dattente tait pleine de patientes et denfants qui jouaient. Une fois de plus,Christianna sarrta pour parler brivement avec chacune delles, comme si elle en avait lhabitude.Fiona prit ensuite le relais et lemmena faire la connaissance de quelques-unes des futuresmamans. Aprs leur dpart, Mary resta avec Geoff pour sentretenir avec lui.Christianna est une excellente recrue, fit-elle remarquer. Elle a un trs bon contact avec lespatients. On croirait quelle a dj fait a.Jaimerais bien lengager pour la prvention. Et elle pourrait aussi seconder Ushi avec lesenfants.Si tu veux, cria Geoff pour couvrir les hurlements de lenfant quil venait de vacciner.Il ntait pas surpris dapprendre que Christianna se dbrouillait bien avec les malades.Il savait qui elle tait et il se doutait quelle visitait des hpitaux depuis longtemps. Elle navaitpas besoin dafficher son titre de princesse. Il suffisait Geoff de voir ses manires affables poursavoir qui elle tait. Tout le monde se sentait laise avec elle, et elle nhsitait pas samuser, taquiner les autres, rire et plaisanter comme tout un chacun. Malgr ses rticences initiales, Geofftait heureux de sa venue. A prsent, il voyait quelle paraissait navoir aucune difficult sintgrer.De plus, son aide et celle de ses deux compagnons taient les bienvenues. Toutefois, Geoff taitsurpris de constater quelle ntait ni difficile, ni exigeante, ni capricieuse mais, bien au contraire,ouverte, modeste et pleine de bonne volont.Christianna passa le reste de la matine avec Fiona et ses patientes. A lheure du djeuner, elle serendit la cantine pour manger un morceau, sans mme prendre le temps de sasseoir. Elle passa lereste de la journe avec Ushi, qui faisait lcole aux enfants.Christianna adorait enseigner et elle leur apprit deux nouvelles chansons en franais. A la fin dela classe, quand elles sortirent pour sarer, Ushi la regarda avec un large sourire, avant de la couvrirde compliments, comme les autres.Tu as un don, tu sais, lui dit-elle tout en allumant une cigarette.Non, rpondit doucement Christianna, cest dtre ici, en Afrique, qui est un don.Elle semblait si heureuse et si reconnaissante quUshi lembrassa.Bienvenue en Afrique, lui dit-elle. Je pense que tu vas adorer y vivre, et que cest l quest taplace.Moi aussi, je le pense, rpondit Christianna avec une certaine tristesse.Elle venait juste darriver, mais pensait dj au moment o elle devrait repartir. Elle avait trouvla vie quelle voulait mener, mais savait avec certitude quil lui faudrait un jour labandonner.Plonge dans ses penses, elle garda le silence durant leur marche jusqu la tente.Quest-ce qui te rend si songeuse? lui demanda Fiona quand elle laperut.Elle venait juste de rentrer et se prparait repartir pour la nuit.Je ne veux plus jamais men aller, dclara Christianna dune voix lugubre.Ouh, ouh, les autres! Elle la attrape! claironna Fiona.La plupart des femmes venaient juste de terminer leur travail et profitaient dune petite pauseavant daller dner.Elle a attrap la fivre africaine! Cest le cas le plus foudroyant que jaie jamais vu.Christianna, qui stait assise sur son lit, sourit en lentendant. Elle avait travaill dix heuresdaffile et ador chaque minute.Attends davoir vu un serpentLes autres clatrent de rire, de mme que Christianna. Elle fit ensuite une partie de Scrabble enallemand avec Ushi, pendant que Fiona se vernissait les ongles. Mme ici, elle portait un vernis dunrouge clatant. Ctait le seul vice auquel elle ne pouvait renoncer, prtendait-elle.Un peu plus tard, en les regardant toutes, Christianna eut la certitude de navoir jamais t aussiheureuse de sa vie.Chapitre 8Le lendemain matin, quand Christianna sortit de sa tente pour aller prendre son petit djeuner,elle eut la surprise de trouver Max, qui lattendait discrtement.Votre Altesse chuchota-t-il. peine eut-il prononc ces mots que Christianna linterrompit, ennuye.Ne mappelez Ne mappelle pas comme a, se reprit-elle en parlant voix basse, elle aussi.Juste Cricky, comme tout le monde.La veille, elle avait donn son diminutif aux autres membres du camp, et Max et Sam taientcenss lutiliser, tout comme ils devaient la tutoyer.Je ne peux pas, Votre Oh Je suis dsol, murmura-t-il en rougissant.Il le faut, rpliqua Christianna en ajoutant, encore plus bas: Cest un ordre royal.Max sourit, et elle lui demanda alors:Pourquoi mattendais-tu?Aux yeux de Maggie et de Fiona, qui se dirigeaient alors vers la cantine, ils devaient avoir lairde deux conspirateurs.Jai parl votre ton pre, hier. Je nai pas russi te voir seul seule pour te le dire.Il va bien? demanda Christianna, soudain inquite.Son visage sclaircit quand Max hocha la tte.Oui, il va bien. Il ma dit de vous de te transmettre toute son affection. Si tu veux lui parler,je peux te conduire jusqu la poste de Senafe. Ce nest pas trs loin.Dans quelques jours, peut-tre. Pour le moment, je nai pas le temps. Il y a trop de choses faire ici.Je suis sr quil comprend. Je lui ai dit que tout allait bien.Parfait. Il ny a rien dautre?De la tte, Max rpondit par la ngative. Christianna lui sourit.Merci, Max.Je vous en prie, VotreIl sarrta net, ce qui fit rire Christianna.Max, il faut tentraner. Cricky. Sinon, tu es renvoy.Tous deux clatrent de rire, tandis quil laccompagnait la cantine. Les autres taient dj table quand ils entrrent dans la tente.Tranards! se moqua Fiona. Nous avons tout dvor.Elle flirtait avec Max, ce qui amusait Christianna et Sam. Quant Max, il semblait y prendreplaisir. Les deux hommes se sentaient dj laise dans le groupe.Comme la veille, Christianna apprcia de partager son petit djeuner avec les autres. Une demi-heure plus tard, elle se mit au travail. Mary lui avait remis une pile de livres sur le sida, en luidonnant quelques directives sur les points sur lesquels elle devrait insister. Elle souhaitait queChristianna labore son propre cours, quelle donnerait en anglais et qui serait simultanment traduitpar une interprte locale en tigrinya.Elle tudia une bonne partie de la matine, puis alla voir quelques patients avec Mary, avant dereplonger dans les livres, en sautant mme le djeuner. Dans laprs-midi, elle se rendit dans la sallede classe dUshi. Elle adorait tre avec les enfants et ctait rciproque.Aprs lcole, elle lut une histoire aux plus jeunes, puis sortit dans le camp pour prendre un peudexercice. Elle avait t enferme toute la journe.Au moment o ses yeux se posaient sur Laure, assise un peu lcart, Akuba passa ct delle,tenant un de ses enfants par la main. Christianna lui fit un signe tout en souriant. Elle ntait l quedepuis deux jours, mais elle avait dj limpression dtre chez elle.Tout tait nouveau pour elle mais elle se sentait laise et aimait les gens et le pays, comme sielle y tait dj venue.Au moment de partir se promener, Christianna dcida daller parler Laure. Elle avait dj tissdes liens damiti avec les autres et voulait tenter un geste vers cette jeune Franaise maussade.Celle-ci avait toujours lair triste. La seule fois o Christianna lavait vue sourire, ctait quand elleparlait un enfant. Le travail de Laure consistait soccuper des formalits administratives, cest--dire principalement remplir et classer les dossiers mdicaux. Ctait une tche fastidieuse, danslaquelle elle excellait, apparemment.Geoff disait quelle tait mthodique et prcise.Bonjour, dit Christianna avec circonspection. Aimerais-tu venir te promener un peu avec moi?Jai besoin de prendre lair.Malgr la chaleur, lair sentait dlicieusement bon, rempli dun parfum de fleurs qui semblait nejamais se dissiper. La jeune Franaise hsita et, lespace dun instant, Christianna crut quelle allaitdcliner linvitation. Aussi fut-elle surprise quand Laure acquiesa en silence. Elle se leva et ellescommencrent marcher sans rien dire.Aprs avoir crois des femmes en tenue traditionnelle, elles empruntrent un chemin que Lauresemblait connatre et qui les mena jusqu une petite rivire. Christianna parut soudain anxieuse.Tu crois quil y a des serpents? Jen ai une peur bleue, avoua-telle.Je ne pense pas, rpondit Laure avec un sourire timide. Je suis dj venue ici et je nen aijamais vu.La jeune femme semblait un peu plus dtendue. Brusquement, Christianna aperut un phacochre,qui lui rappela quelle se trouvait en Afrique, et pas simplement dans une agrable campagne,quelque part en Europe. Ici, tout tait diffrent et excitant.Aprs avoir encore march, les deux jeunes femmes sassirent sur un gros tronc, au bord dunruisseau. Lendroit tait incroyablement calme et elles restrent le regarder en silence pendant unbon moment.Jai rencontr ta tante Marthe en Russie, finit par dire Christianna en se tournant vers Laure,qui paraissait toujours tourmente, comme si quelque chose la rongeait.Le nombre de gens qui la connaissent est tonnant, rpondit celle-ci.Cest une femme admirable, ajouta Christianna avec feu en se rappelant leur rencontre enRussie.Elle est mme plus que cela. Cest une espce de sainte. Sais-tu quelle a perdu son mari et sesdeux enfants? Elle est reste trop longtemps au Soudan, lorsque la guerre a clat. Malgr cela, elleaime encore lAfrique, elle la dans le sang. A prsent, elle consacre sa vie aux autres. Jaimerais luiressembler davantage et tre capable de me dvouer comme elle. Mais je dteste tre ici.Ses paroles surprirent Christianna et la touchrent. Non seulement Laure se confiait elle, maiselle le faisait avec une franchise dsarmante.Peu de personnes peuvent faire ce quelle fait, poursuivit Christianna. Je crois que cest undon.Tu as le mme don, assura Laure.Christianna lui jeta un regard incrdule.Comment peux-tu dire cela? Tu ne me connais pas.Pourtant, les paroles de Laure la flattaient; il sagissait dun beau compliment.Je tai vue au moment o tu quittais la classe avec Ushi, hier. Tu parlais avec tout le monde etles enfants saccrochaient toi. Ensuite, quand je suis alle chercher les dossiers dans le bureau deMary, toutes ses patientes parlaient de toi. Cest un don, rpta-t-elle.Toi aussi, tu tentends bien avec les enfants. Quand tu es avec eux, tu souris toujours.Les enfants sont toujours honntes, dclara Laure dun air triste. Les adultes, jamais. Ilsmentent, ils trichent, ils blessent. Je crois que la plupart des gens sont profondment mauvais.Christianna eut le cur serr de lentendre parler ainsi. Laure avait d connatre de grossesdsillusions et beaucoup souffrir pour tenir de tels propos. En voyant son expression, Christianna eutune intuition et lana:La trahison est une chose terrible, surtout venant de personnes quon aimeIl y eut un long silence, pendant lequel Laure la dvisagea, comme pour dterminer si elle mritaitsa confiance, avant de se dcider:On ta dit pourquoi jtais ici. Je suppose que ce nest pas un secret. Tout le monde tait aucourant Genve Paris aussiPartout, mme ici. Jtais fiance un homme qui sest compltement moqu de moi et qui estparti avec celle que je croyais tre ma meilleure amie.Elle paraissait extrmement amre, mais aussi peine et meurtrie.Ne te laisse pas dtruire. Ne lui donne pas cette satisfaction. Il nen vaut pas la peine, pas plusque ta soi-disant amie. Tt ou tard, ils paieront pour ce quils tont fait. Ce genre de chose a toujoursun prix. On ne peut pas trouver le bonheur au dtriment dautrui.Christianna esprait ainsi apaiser un peu sa douleur.Ils vont avoir un bb. Elle tait dj enceinte quand elle sest enfuie avec lui. Il lui a fait unenfant, alors que nous tions fiancs. Je ne lai dcouvert que plus tard.En lcoutant, Christianna se rappela soudain une expression quelle entendait presquequotidiennement Berkeley.Dans ce cas, tout ce quon peut dire de leur conduite, cest que cest nul et que a craint. Et cest bien en dessous de la vrit!Laure esquissa un sourire en entendant cette expression; puis, soudain, son sourire slargit et ellefinit par clater franchement de rire.Cest la chose la plus stupide que jaie jamais entendue! sexclama-t-elle.Laure tait encore plus belle quand elle riait, et il tait difficile dimaginer quun homme ait pu lalaisser tomber. Il devait tre particulirement idiot, surtout pour labandonner de cette manire.Cest vrai, cest stupide, acquiesa Christianna avec un petit rire.Mais a dit bien ce que a veut dire, non? a craint! rpta-t-elle avec force.Tout coup, la vie paraissait plus simple. Elles se sentaient comme deux gamines qui viennent dequitter lcole.Ctait srement un vrai imbcile, reprit Christianna. Quand nous sommes descendus du car, ily a deux jours, je me suis fait la rflexion que je navais jamais vu de femme plus jolie que toi.Christianna disait la vrit. La beaut de Laure tait couper le souffle.Ne dis pas de btises, protesta cette dernire, embarrasse. Jai lair dune asperge. Jaitoujours dtest ma taille, et je rvais dtre petite, comme toi. En fait, ma soi-disant amie - celleavec laquelle il ma trompe - te ressemble beaucoup. Cest pourquoi je ten voulais.Et puis, quand tu mas propos daller me promener avec toi, je me suis dit que tu ntais paselle. Je suis dsole de mtre montre antipathique. Mais ds que je te regardais, javaislimpression de la voir et jtais furieuse contre toi.Tu ne ltais pas, mentit Christianna, tu avais simplement lair triste.Non, je me suis montre odieuse, insista Laure. Mais tu me la rappelais tellement!Elles riaient quand Yaw passa sur le chemin vlo. En les entendant, il ralentit, les dpassa,puis, ayant lev les yeux vers larbre qui se trouvait derrire elle, leur cria quelque chose. Elles lesalurent de la main, croyant quil leur disait simplement bonjour.Courez! leur cria-t-il. Allez-vous-en!Il faisait de grands gestes frntiques et elles se regardrent, toujours hilares, avant de se lever etde le suivre. Elles ne comprenaient pas ce que Yaw voulait, ni ce quil disait, mais il ne cessait decrier. Elles gloussaient encore quand elles se retournrent pour voir ce que Yaw leur montrait danslarbre. Sur une grosse branche, juste au-dessus de lendroit o elles taient assises un instantauparavant, un norme mamba vert se chauffait au soleil.Comme sur un signal, il glissa alors le long du tronc et rampa vers la rivire.A cette vue, les deux filles prirent leurs jambes leur cou en hurlant, tandis que Yaw clatait derire et poursuivait son chemin.Elles ne sarrtrent de courir que parvenues au camp. Bien quessouffles, elles partirent dunnouvel clat de rire.Mon Dieu, tu as vu ce monstre?Elles avaient couru si vite que Christianna avait un point de ct.Tu mavais dit que tu navais jamais vu de serpents, l-bas!Peut-tre que je nai jamais regard dans larbre, rpliqua Laure avec un grand sourire. Cestle plus gros serpent que jaie jamais vu.a craint! sexclamrent-elles lunisson, avant de rire de plus belle.Heureusement que je rentre bientt la maison, dit Laure quand elles se remirent en route dunpas plus lent car Christianna peinait recouvrer son souffle.Elle navait jamais piqu un tel sprint. Son pire cauchemar serait devenu ralit si Yaw ntaitpas pass par l. cet instant, Laure prit conscience quelle serait triste de partir.Christianna tait la premire amie quelle se faisait au camp. Les autres staient montrs gentilsavec elle et elle les apprciait comme collgues de travail, mais Christianna avait t la premire lui tendre la main et lavoir fait rire autant. Mme si elle ressemblait de manire frappante cellequi lavait trahie, ctait une fille bien.As-tu un petit copain? lui demanda-t-elle au moment o elles entraient dans le camp.Non, jai un frre, un pre et un chien. Pour le moment, a sarrte l. Jen ai eu un, quandjtais Berkeley, mais rien de srieux. Il menvoie parfois des e-mails; en tout cas, il le faisait avantque je ne vienne ici.Tes deux amis, ceux qui tont accompagne, ils ont lair chouettes.Christianna acquiesa dun signe de tte. Il ne lui tait pas toujours facile dexpliquer sesrelations avec Max et Samuel.Ils taient en Russie avec moi. Eux aussi connaissent Marthe.Alors quelles se dirigeaient vers la tente des femmes, Laure sarrta et regarda Christianna.Merci de mavoir demand daller me promener avec toi. Jai pass un bon moment, Cricky.Elle avait entendu les autres lappeler ainsi et se sentait suffisamment proche delle, maintenant,pour user son tour de ce diminutif.Moi aussi, jai pass un bon moment, rpondit Christianna en lui adressant un sourirechaleureux.Avoir conquis lamiti de Laure reprsentait une espce de victoire et constituait un cadeauauquel Christianna ne sattendait pas.A lexception du serpent, ajouta-t-elle.Elles riaient encore en entrant au Ritz . Les autres femmes, de retour dans la tente aprs unelongue journe de travail, se dtendaient dans les tenues les plus varies.O tiez-vous, toutes les deux? demanda Mary, surprise de les voir ensemble.La froideur de leurs relations navait chapp personne, pas plus que lhostilit flagrante deLaure envers Christianna.Nous sommes alles chercher des serpents, et nous en avons trouv un gros dans un arbre, justeau-dessus de notre tte, dit Christianna avec un large sourire.Laure sourit, elle aussi.On ne sassoit pas sous un arbre, en Afrique, fit remarquer Mary en adressant Christianna unregard svre.Elle se tourna ensuite vers Laure avec le mme regard dsapprobateur.Tu le sais bien, pourtant, toi. Ah, ces filles On ne peut pas les laisser sortir seules! Je vaisdevoir vous boucler dans vos chambres.Les deux jeunes femmes clatrent de rire et Laure annona quelle allait prendre une douche, cequi, toutes le savaient, ntait pas une affaire aussi simple quil y paraissait. Laure tait nanmoinscertaine de trouver quelquun pour verser leau sur elle. Quand elle eut quitt la tente, drape dansson peignoir, Christianna stendit sur son lit, essayant de ne pas repenser lnorme serpent quellesavaient vu.De toute sa vie elle navait jamais pouss un tel hurlement ni couru une telle vitesse. Ellesdevaient une fire chandelle Yaw!Que diable as-tu fait Laure? lui demanda Fiona, encore surprise.Elle paraissait fatigue. Elle avait mis au monde trois bbs cet aprs-midi, mais lun tait mort.Fiona tait toujours bouleverse lorsque cela se produisait. Elle avait tout fait pour sauver lenfant, etGeoff lui-mme tait intervenu, mais ils avaient chou.Malheureusement.Nous sommes juste alles nous promener, rpondit Christianna.Je crois quelle avait besoin de parler.Eh bien, elle na jamais parl aucun de nous, jusqu ton arrive. Tu dois avoir des pouvoirsspciaux.Non, elle tait prte, tout simplement.Christianna lavait senti, mme si elle ne stait pas attendue ce que cela se passe aussi bien.Tu sais ty prendre avec les gens, Cricky, constata Fiona dun ton admiratif.Tout le monde au camp lavait remarqu et ils en avaient discut entre eux. Mme si Christiannantait l que depuis peu de temps, cela leur avait saut aux yeux: elle possdait une espce de grceparticulire, un don, comme lavait dit Laure laprs-midi mme.Celle-ci revint de la douche peu aprs. Elle paraissait heureuse, dtendue, et quand elles partirenttoutes ensemble pour dner, elle plaisantait avec Cricky au sujet du serpent.Tous furent surpris de dcouvrir quelle avait beaucoup dhumour.Elle taquina Christianna sur le cri perant quelle avait pouss et sur la vitesse laquelle elleavait dcamp.Il me semble que tu ne tes pas attarde pour le prendre en photo, rpliqua Christianna tandisquelles redoublaient de rire toutes les deux.Cependant, elles frmissaient encore la pense que le mamba aurait pu les attaquer alorsquelles taient assises au pied de larbre.Mieux valait ne pas y penser!Quand elles retournrent la tente, aprs le repas, Christianna demanda Laure pourquoi ellehassait lAfrique. Elle avait t trs frappe par sa remarque de laprs-midi.Je ne dteste peut-tre pas lAfrique autant que je le crois, rpondit la jeune femme, pensive.Jai t si malheureuse, ici Javais tout emport avec moi, toutes les choses horribles que javaisvcues avant de venir ici. Je ne sais pas Peut-tre que cest moi que je dteste, tout simplement.Pour quelle raison te dtesterais-tu?Je lignore. Peut-tre parce quil ne maimait pas assez pour rester avec moi et mtre fidle.Je narrtais pas de chercher le dfaut en moi, qui les avait pousss faire une chose pareille. Cestcompliqu.Ils sont vraiment moches davoir agi ainsi, se contenta de dire Christianna. Les gens bien ne seconduisent pas de cette faon.Tu ny crois peut-tre pas pour le moment, mais tu seras heureuse, un jour. La prochaine fois, tutomberas sur un homme bien. Jen suis sre. La foudre ne tombe jamais deux fois au mme endroit.Cela ne se reproduira donc plus.Je ne peux pas imaginer faire de nouveau confiance quelquun, objecta Laure au moment oelles entraient dans la tente.Elles taient seules, car les autres ntaient pas encore revenues.a viendra, tu verras.Quand? demanda Laure, de nouveau triste.La douleur davoir t trompe transparaissait encore dans son regard, mais elle avait une amie, prsent.Quand tu seras prte. Cela ta fait du bien de venir ici. Il fallait que tu prennes de la distanceavec tout a.Cest ce que je croyais. Mais jai tout emport ici. Je suis incapable de penser autre chose.Alors tu sais ce que tu dois faire, partir de maintenant? dit Christianna calmement.Quoi?Laure sattendait entendre des trsors de sagesse de la bouche de sa nouvelle amie. Elle taitimpressionne par le bon sens et la perspicacit de Christianna.Pense simplement ce serpent qui a failli nous tomber dessus et rjouis-toi que nous soyonsvivantes. Tu as chapp de peu deux serpents: lui et celui daujourdhui.Laure se mit rire. Elle riait toujours lorsque les autres revinrent et la regardrent de nouveauavec tonnement. Elles ne comprenaient pas ce que Christianna avait fait cette fille taciturne, maisen tout cas, a marchait. Ctait certain: Christianna avait un don.Elles taient heureuses quelle soit l, mais Christianna jugeait que ctait elle l plus chanceuse.Chapitre 9La veille de larrive de lquipe de Mdecins Sans Frontires, tout le monde travaillait.Geoff rpertoriait les cas quil voulait leur montrer. Outre quelques interventions chirurgicalesmineures que les mdecins jugeraient sans doute ncessaires, il y avait deux cas srieux detuberculose qui linquitaient, ainsi quun dbut dpidmie de kala-azar. Cela ne laffolait pas, maisil tait toujours heureux de bnficier de leurs conseils. Il apprciait surtout leur prsence au momentde la malaria, en septembre. Heureusement, lautomne tait encore loin.Et, bien sr, il y avait les malades du sida, auxquels lquipe de MSF apportait de nouveauxmdicaments.Quatre mdecins et deux infirmires allaient venir les aider pendant une semaine, ce quisoulagerait Geoff et Mary. De plus, il tait toujours agrable de revoir des visages familiers et dendcouvrir de nouveaux. Quelques semaines auparavant, MSF les avait avertis par radio quunnouveau mdecin les accompagnerait et quil souhaitait passer un mois sur place. Ctait un jeuneAmricain, chercheur Harvard, spcialiste du sida. Geoff avait rpondu quil serait ravi delaccueillir. Son arrive porterait le nombre de rsidents permanents dix-huit, et Geoff avait prvudinstaller un lit supplmentaire au George-V, qui affichait pourtant dj complet.Christianna avait tlphon deux fois son pre, qui se plaignait de son absence. Fvriercommenait peine, et il ne pouvait imaginer passer encore cinq mois sans elle; davantage, encoremoins.Il lui avait demand de rentrer au bout du premier semestre, mais Christianna navait pasrpondu. Elle ne voulait pas en parler maintenant, elle le ferait plus tard dans lanne. Il tait hors dequestion quelle quitte lAfrique plus tt quelle ne le devrait.Au moins son pre avait-il t soulag de la savoir heureuse et en bonne sant, mme si celaaugurait mal dun retour prmatur de Christianna au Liechtenstein. Elle se sentait coupable de lelaisser seul, mais cette priode tait sacre pour elle. Elle savait quune telle occasion ne sereprsenterait jamais.Christianna avait achev llaboration de son cours sur le sida et commenc enseigner depetits groupes de femmes. Une interprte la secondait, une jeune femme douce qui parlait un anglaiscorrect, appris chez les missionnaires. Souvent, ses traductions faisaient rire autant Christianna queses lves.Celles-ci gloussaient et pouffaient de rire quand Christianna disait quelque chose de drle, maiselles prenaient le reste de son enseignement au srieux. Mary estimait quelle faisait du bon travail etle lui disait, ainsi qu Geoff. Mais Christianna considrait que Mary se montrait simplement trsgentille.Elle continuait de se rendre dans la classe dUshi chaque aprs-midi, et les enfants ladoraient.Elle aidait galement souvent Laure.Celle-ci en tait ravie. Depuis quelle avait une amie laquelle se confier, et avec qui ellepouvait se promener en fin de journe, la jeune Franaise, auparavant si hostile, souvrait aux autres.Quand les membres de lquipe parlaient de cette transformation miraculeuse, Christianna expliquaitquelle tait arrive au bon moment et que Laure tait prte spancher. Mais les autres ntaientpas dupes. Ils savaient ce qui stait pass - mieux que Christianna, peut-tre - et la manire pleine dedouceur avec laquelle elle avait fait sortir Laure de sa coquille. La fille revche et taciturne nexistaitplus; prsent, Laure parlait, riait et plaisantait comme les autres. Le soir, elle jouait mme auxcartes avec les hommes et tait enchante lorsquelle retournait dans la tente avec une poigne denakfas, la monnaie locale.Mais, plus encore que Laure, Christianna spanouissait. Geoff lui-mme oubliait quil avaitaffaire une altesse royale, ce qui ne pouvait que contribuer au maintien du secret. En moins dunmois, elle tait devenue lune des leurs. Ils ne pouvaient plus imaginer la vie sans elle ni elle sanseux. Christianna avait limpression de stre trouve et elle souhaitait rester pour toujours en Afrique.La pense de partir lui tait insupportable. Chaque moment tait prcieux et elle les savourait tousavec dlice.Le matin o lquipe de MSF arriva, Christianna commenait son cours sur la prvention du sida,aprs avoir accompagn Mary dans sa tourne. Geoff entra dans la classe avec le responsable delquipe, quil prsenta Christianna. Comme tout le monde, il lappelait simplement Cricky. Leresponsable tait hollandais et il sadressa elle en allemand. Il avait travaill pour Mdecins SansFrontires pendant des annes, dabord au Soudan, puis en Sierra Leone, au Zare, en Tanzanie et,finalement, en Erythre. Durant la guerre avec lEthiopie, il avait soign un grand nombre de victimesdes deux cts et il tait soulag que le conflit soit termin.Beaucoup de ceux qui avaient fui leur pays au moment des hostilits taient prsent rentrs chezeux.Mme sil tait nettement plus g que Geoff, tous deux taient des amis de longue date, toujoursheureux de se retrouver. Il avait beau se prtendre trop vieux pour faire ce mtier, personne ne lecroyait. Ctait un homme alerte, dynamique, qui aimait piloter lui-mme lavion de MSF. Il staitengag dans laviation britannique aprs avoir fui les Pays-Bas la fin de la Seconde Guerremondiale.Christianna fut enchante de faire sa connaissance, car elle entendait parler de lui depuis le dbutde son sjour.Le dner runissant les deux groupes fut trs anim. Tandis que le mdecin responsable lesrgalait dhistoires amusantes, tous se mlangrent, heureux de lier connaissance ou de renouer devieilles amitis. Il tait toujours agrable de voir de nouveaux visages, comme avait t le cas lorsde larrive de Cricky et de ses deux compagnons.Le jeune mdecin amricain, assis ct de Mary pendant le repas, tait extrmement comptentdans son domaine et discuta longuement avec elle des nouvelles combinaisons de mdicaments contrele sida exprimentes Harvard. Mary fut enchante de lentendre parler des derniersdveloppements de la recherche. Cela allait lui permettre dlargir ses connaissances. Il avaitexamin toutes ses patientes avec elle dans laprs-midi et fait dexcellentes suggestions. En coutantdiscuter tous ces mdecins, Christianna avait limpression dassister un congrs mdical et elletrouvait cela fascinant. Dautant qu de nombreuses reprises au cours du repas, ils parlrent de toutautre chose. De nombreux clats de rire gayaient toujours les sujets les plus srieux.Christianna fut contente de voir que Laure prenait plaisir discuter avec lun des jeunes mdecinsfranais. Durant tout le dner, ils semblrent avoir une conversation srieuse puis, aprs le dessert,ils se lancrent dans une partie de poker anime. Laure tait devenue la joueuse la plus acharne et laplus chanceuse du camp, et la soire ne fit pas exception la rgle. A plusieurs reprises, elle regardaChristianna, et celle-ci, un moment o personne ne faisait attention elle, lui dsigna le jeuneFranais avec une mimique approbatrice qui la fit rire. Laure paraissait heureuse, ce qui rjouitChristianna.Ce fut la fin de la soire, alors que la partie de poker battait son plein, que Christianna futprsente au mdecin amricain qui allait rester au camp. Il sappelait Parker Williams et elle lavaitentendu dire quil tait de San Francisco. Tandis quils bavardaient en prenant le caf, Christianna luiconfia quelle tait alle Berkeley.Comment es-tu arrive ici? demanda-t-il avec intrt.Elle lui raconta la prise dotages en Russie, sa rencontre avec Marthe et son dsir de consacrerune anne de sa vie une uvre humanitaire, avant dentrer dans laffaire familiale. En rponse auxquestions quelle lui posa, il lui apprit quil ne faisait pas partie de Mdecins Sans Frontires, maisque cela lui permettait dapprofondir son programme de recherche sur le sida Harvard. Il taitabsolument ravi de se joindre eux et attendait beaucoup de son sjour Senafe.Jadore tre ici, dclara Christianna.A voir ltincelle qui brillait dans ses yeux, on ne pouvait en douter.Plus tt dans la soire, Laure avait fait remarquer que le jeune mdecin tait trs sduisant etquil ressemblait beaucoup Christianna. Il avait les cheveux blonds, lui aussi, et les yeux du mmebleu profond. En revanche, il tait beaucoup plus grand quelle.Pendant quelques instants, Parker et Christianna discutrent du camp, de la population de Senafeet du travail effectu par la Croix-Rouge. Puis elle lui parla du programme de prvention quelleavait mis sur pied avec laide de Mary et lui dcrivit ses activits. Il se dclara impressionn par lesconnaissances quelle avait acquises en trs peu de temps.Aprs cela, il rejoignit Laure la table de poker. La plupart des hommes restrent, tandis queChristianna et les autres femmes retournaient dans leur tente.Il est trop mignon! dclara Fiona alors quelles se dirigeaient vers le Ritz.Qui a? demanda Christianna, lair ailleurs.Elle pensait son pre quelle navait pas appel depuis plusieurs jours et songeait aller Senafe le lendemain. Elle savait quil sinquitait quand elle ne lui tlphonait pas.a ne prend pas avec moi, rpondit Fiona. Tu sais trs bien de qui je parle, je vous ai vusdiscuter ensemble. Ce jeune mdecin de Harvard Sapristi! Si tu nen veux pas, je passe lattaque.Fiona tait toujours lafft de nouvelles aventures, mme si elle parlait plus quelle nagissait.Rares taient les opportunits qui soffraient aux membres de lquipe. Hormis Maggie et Geoff, laplupart vitaient les liaisons, qui finissaient toujours par tout compliquer. Ils vivaient donc ensemblecomme frres et surs. Mais larrive des membres de MSF ravivait toujours les sentiments dechacun.Je te le laisse, lui dit Christianna en riant, tout en sachant que Fiona flirtait avec Max, sans quecela aille plus loin pour le moment.Il ne te plat pas? demanda Fiona.Il a lair trs bien. Mais je ne mintresse pas ce genre de chose ici, cest tout. Il y a trop detravail pour se compliquer la vie avec a.Christianna avait dautres proccupations, et se chercher un compagnon tait bien la dernirechose quelle avait en tte. Elle savait que cela nentranerait que des complications.La situation avait t diffrente Berkeley, quand elle tait tudiante; ici, lautre bout dumonde, ctait hors de question, surtout lorsquelle songeait aux contraintes de sa vie daltesse. Sielle avait une relation amoureuse, elle serait oblige dy mettre un terme son dpart et risquerait,cette fois, den souffrir.Toutes les femmes taient dshabilles et couches quand, une heure plus tard, Laure lesrejoignit. Elle stait bien amuse, et on ne lui pargna pas les plaisanteries, au petit djeuner, sur lemontant de ses gains. Elle avait plum tous ses partenaires.Tu seras bien la seule personne tre riche en quittant Senafe, lui dit Geoff.Laure arborait un sourire ravi. Elle avait pass une excellente soire et le mdecin franais taittrs sympathique.A leur habitude, ils furent tous pied duvre ds 7 heures du matin. Parker Williamsaccompagna Mary dans sa tourne; le responsable de lquipe, quant lui, reut les malades avecGeoff; les autres mdecins se rpartirent entre le dispensaire et la pharmacie, quil fallaitrapprovisionner. Christianna se trouvait dans le minuscule bureau quelle utilisait pour son cours deprvention du sida, quand Mary entra. A sa grande surprise, elle lui demanda si elle ne voulait pas sejoindre eux. Elle ne faisait pourtant pas partie de lquipe mdicale. Mais elle tait flatte dtreincluse dans leurs discussions, mme si celles-ci lui passaient au-dessus de la tte. Il y avait toujoursquelque chose glaner.A prsent, elle connaissait trs bien tous les malades, notamment les enfants.Elle leur rendait visite quotidiennement, apportant des fruits aux femmes et des jeux aux enfants,et gayant la salle de lhpital avec un joli bouquet de fleurs fraches. Mary ne manquait jamais defaire remarquer quelle se dbrouillait toujours pour amliorer lexistence dautrui.Cependant, quand elle rejoignit Mary et Parker, Christianna se fit discrte, ne voulant pasinterfrer dans leur conversation. Elle ne posa quune seule question au jeune mdecin, au sujet duntraitement dont les autres avaient parl, mais quelle ne comprenait pas. Il le lui expliqua en dtail,avant de sentretenir avec les malades.A deux reprises, Christianna joua les interprtes pour des femmes qui ne parlaient que le franais.Merci de mavoir aid, dit Parker quand elle dut partir pour faire son cours.Ctait un plaisir, rpondit Christianna avec un sourire avant de sloigner pour rejoindre sasalle.Ce jour-l, elle se passa de djeuner et se rendit directement dans la classe dUshi. Ensuite, ellealla voir Laure dans son bureau. Comme le jeune mdecin franais se trouvait l et bavardait avecelle, Cricky se contenta de sourire son amie et disparut rapidement. Elle dcida alors de faire unepromenade. Fiona ntait pas encore rentre et les autres taient retournes dans la tente pour sereposer, il ny avait personne pour discuter avec elle ou pour laccompagner.Je te remercie encore de mavoir aid ce matin, entendit-elle derrire elle.Elle se retourna pour voir qui lui parlait. Ctait Parker. Il avait travaill toute la journe et luiaussi se retrouvait seul.Ce ntait pas grand-chose, assura-t-elle en lui souriant.Pour se montrer polie et parce quelle navait pas envie de rester debout sans bouger, elle luidemanda sil ne voulait pas marcher un peu, ce quil accepta volontiers. On lui avait dit que la rgiontait magnifique, et il ne la connaissait pas du tout. Il ntait en Afrique que depuis un mois.Moi aussi, ou juste un peu plus, dit Christianna, tandis quils suivaient le chemin quelleempruntait dhabitude avec Laure.Do viens-tu? demanda-t-il.Il lavait crue franaise, mais Mary lavait dtromp.Dun tout petit pays dEurope, rpondit-elle en souriant. Du Liechtenstein.O est-ce, exactement? Jen ai entendu parler, mais, pour tre franc, je ne saurais pas le situer.Sa manire dtre tait agrable, naturelle, et aussi chaleureuse que son sourire.La plupart des gens en seraient incapables. Il est coinc entre lAutriche et la Suisse et ne faitque cent soixante kilomtres carrs.Cest la raison pour laquelle tu ignores o il se trouve, expliqua-t-elle en lui rendant son sourire.Ils ne flirtaient pas, loin de l; ils discutaient simplement btons rompus en se promenant.Christianna lui trouvait une lgre ressemblance avec Freddy, mais tait peu prs certaine quilne se comportait pas comme son frre.Quelle langue parle-t-on l-bas? senquit-il. Lallemand?Essentiellement, ainsi quun dialecte qui en est driv, mais qui est trs difficile comprendre.Et le franais?Celui de Cricky lui avait sembl parfait, ce matin. Si ce ntait pas sa langue natale, il y avait dequoi tre impressionn. Lui navait vu aucune diffrence.Un petit peu. Mais presque tout le monde parle allemand. En fait, je parlais franais lamaison. Ma mre tait franaise.Etait? releva-t-il avec sympathie.Elle est morte quand javais cinq ans.La mienne est morte quand jen avais quinze.Ctait quelque chose quils avaient en commun. Mais Christianna ninsista pas. Elle ne voulaitpas se montrer indiscrte en posant des questions douloureuses.Mon frre et moi avons grandi seuls avec notre pre, ajouta-t-il.Mon frre et moi aussi, dit-elle avec un sourire.Que fait ton frre, prsent? Dans la mesure o il est assez g pour travailler, bien sr,prcisa-t-il en riant.Elle lui paraissait trs jeune, peut-tre cause de sa petite taille.Pourtant, si elle travaillait pour la Croix-Rouge, elle devait avoir plus de vingt et un ans.Oh, il est bien assez vieux, rpondit-elle avec une grimace. Il a trente-trois ans. Pour dire lavrit, il consacre une grande partie de son temps voyager, courir aprs les femmes et conduiredes voitures de sport.Chouette boulot, quand on peut le dcrocher! plaisanta Parker.Mon frre moi est mdecin, et notre pre aussi. Il est chirurgien San Francisco, tandis que monfrre est pdiatre New York. Moi, je vis Boston.Il lui donna toutes ces informations avec la spontanit propre certains Amricains. LesEuropens se montraient en gnral bien plus rservs. Mais cela ne gna pas Christianna, aucontraire. Les manires ouvertes et amicales des Amricains lui plaisaient, et elle les regrettaitdepuis son dpart de Berkeley.De nouveau, elle sourit Parker. Il semblait vraiment gentil.Je sais que tu vis Boston. Et que tu fais de la recherche HarvardIl eut lair heureux quelle soit au courant.Et toi, que fais-tu au Liechtenstein? Et comment sappelle la ville o tu habites?Je vis dans la capitale, Vaduz. Quand je rentrerai chez moi, je travaillerai pour mon pre. Maisjespre passer dabord une anne entire en Afrique, sil veut bien my autoriser. Il est toujours unpeu inquiet quand je men vais. Mon frre rentrera bientt de Chine et a le distraira, jespre. Ou ale rendra fou, suivant ce que mon frre inventera.Tous deux se mirent rire.Il est pilote de course? Tu as parl de voitures de sportNon, rpondit Christianna en riant de plus belle.Ils marchaient maintenant sur un chemin bord darbres, de buissons et de fleurs. Le parfum quimanait des fleurs, capiteux et sucr, resterait pour elle toujours associ lAfrique.Cest juste un bon rien!Il ne travaille pas du tout? demanda Parker, lair surpris.Cela lui semblait trange, mais pas Christianna. La plupart des princes ne travaillaient pas,surtout lorsquils taient princes hritiers, comme son frre. Mais ils menaient en gnral desexistences bien plus respectables que Freddy, et employaient leur temps de manire tout faitdcente.Il lui arrive de travailler pour mon pre, mais cela ne lintresse pas beaucoup. Il prfrevoyager. Cela fait plusieurs mois quil parcourt lAsie. Il est all au Japon, et maintenant il est enChine. Il a lintention de sarrter en Birmanie sur le chemin du retour.Aux yeux de Parker, ils semblaient former une famille qui sortait de lordinaire.Et ton pre?Il soccupe de politique et de relations publiques.Elle lavait dit tellement souvent que cela lui venait spontanment.a a lair plutt intressant, dit-il gentiment, ce qui arracha une grimace Christianna.Je ne peux rien imaginer de pire. Je prfre tre ici, et de loin!Et lui, quen dit-il? demanda Parker en lobservant du coin de lil.Cette fille brillante commenait lintriguer.Il nest pas vraiment ravi; mais il ma laisse venir. Au dpart, pour six mois, que je vaisessayer de prolonger de six mois supplmentaires.Elle devait tre trs jeune pour tre encore sous lautorit de son pre et dpendre de lui. Il nepouvait savoir quel point Christianna tait soumise aux dcrets paternels, ainsi quaux obligationsinhrentes son statut de princesse. Il aurait t abasourdi de lapprendre.Je dois retourner Harvard en juin, mais je me plais beaucoup ici, moi aussi. Cest lendroit leplus intressant o je sois all. En Afrique, en tout cas.Je suis all en Amrique centrale, il y a quelques annes, pour mes recherches. Je suisspcialiste du sida dans les pays en voie de dveloppement. Ctait une opportunit extraordinaire.Mdecins Sans Frontires est une association formidable. Tout le monde prouve le plus grandrespect pour eux.Je suis content de rester quelque temps Senafe. Ce sera intressant pour moi et je me rjouisde me poser un peu. Au cours de ce dernier mois, jai beaucoup boug, mme si je leur suis trsreconnaissant de mavoir laiss les suivre.Christianna acquiesa en silence, tandis quils faisaient lentement demi-tour. Cette promenadeavec Parker avait t trs agrable.Quand il lui demanda si elle stait plu Berkeley, Christianna lui rpondit que oui, normment.Jtais vraiment triste de rentrer Vaduz, en juin dernier.A tentendre, ni ton frre ni toi naimez beaucoup tre chez vous, fit-il remarquer avec unsourire malicieux.Tu as raison. Le Liechtenstein est un trs petit pays et il ny a pas grand-chose y faire, alorsquiciSon travail de prvention du sida lui plaisait beaucoup, de mme que lenseignement quelledispensait aux enfants laprs-midi. Ici, elle se sentait utile.Il faudra que je my rende un jour, dit Parker. Je suis dj all Vienne, Lausanne et Zurich, mais jamais au Liechtenstein.Cest trs joli, assura Christianna sans y croire vraiment.Et trs ennuyeux, ajouta Parker sa place.Oui, trs ennuyeux, admit-elle en souriant.Alors, pourquoi y retourner?Il paraissait surpris. Aux Etats-Unis, si quelquun naimait pas lendroit o il vivait, ildmnageait, comme lui-mme et son frre lavaient fait. Il aimait San Francisco, mais il trouvait laville trop calme, lui aussi.Je nai pas le choix, rpondit Christianna avec tristesse.Il lui tait impossible den dire davantage. Aussi Parker supposa-t-il que son pre lobligeait entrer dans laffaire familiale, avec dautant plus dinsistance que son frre tait irresponsable. Celalui parut injuste, mais il ne pouvait concevoir ce qutait vraiment la situation de Christianna. Il taitmme mille lieues de limaginer.Cest comme a, ajouta-t-elle. Jai une anne de rpit, et puis je devrai rentrer pour de bon.Tu changeras peut-tre davis.Christianna laissa chapper un bref clat de rire, puis secoua la tte.Jai bien peur que ce ne soit impossible. Quelquefois, on na pas dautre choix que daccepterses responsabilits et de faire ce quon attend de vous, mme si on trouve cela fastidieux.Dans la vie, on a toute latitude pour faire ce quon veut ou ne pas faire ce quon ne veut pas,corrigea Parker. Tu nas pas suivre des rgles imposes par dautres. Mon pre me la enseign dsmon plus jeune ge.Jaimerais bien pouvoir dire que le mien pense la mme chose, mais ce nest pas le cas. Cestmme tout le contraire. Pour lui, le devoir passe avant tout. La tradition aussi.Son pre semblait dur, peut-tre mme trop, songea Parker, qui sabstint nanmoins de le dire Cricky. Elle paraissait si heureuse dtre ici!Ils taient revenus au camp et Parker lui annona quil allait prendre une douche avant le dner.Tu ferais bien de te dpcher, sinon les garons chargs de verser leau seront retourns chezeux, lavertit Christianna avant de lui expliquer le systme des douches.Parker lavait expriment le matin mme, mais sans prendre conscience que ce ntait pluspossible aprs une certaine heure, faute de doucheurs . Aprs lavoir remercie, la fois pourlinformation et pour lagrable promenade, il se prcipita vers sa tente.Tout en se dirigeant lentement vers la sienne, Christianna se fit la rflexion que Parker taitvraiment trs sympathique. Elle avait limpression quil avait peu prs lge de Freddy. Ellepensait toujours lui quand elle entra dans la tente et sallongea quelques minutes avant daller dner.Etendue sur son lit, les yeux dans le vague, lesprit occup par Parker, elle prouva une telle paixque, sans mme sen rendre compte, elle sendormit.Chapitre 10Lquipe de MSF passa une semaine avec celle de la Croix-Rouge et les malades bnficirentde leurs efforts conjugus, notamment ceux de lunit sida, grce laide de Parker.Chaque soir, les deux groupes se retrouvaient dans la tente de la cantine, ce qui crait uneambiance de fte. Tous passrent dexcellents moments ensemble, en particulier Laure et le jeunemdecin franais. Lorsque lquipe de MSF dut repartir, il tait vident quil stait nou quelquechose entre Laure et le jeune Franais. Elle tait radieuse quand elle en parla Christianna.Alors? demanda Cricky.Elles marchaient le long de leur chemin habituel vers le ruisseau.Cependant, elles ne sasseyaient plus sous les arbres. Ni lune ni lautre navait oubli le serpent.Je laime bien, admit Laure avec un sourire timide.Tout aussitt, elle parut nerveuse et effraye.Mais quest-ce que je sais de lui? Cest probablement un menteur et un tricheur comme tous lesautres hommes.Christianna fut peine de lentendre parler ainsi, et encore plus de voir son regard bless. Enlabandonnant, son fianc lui avait laiss un bien mchant cadeau: elle se mfiait de tous les hommes.Tous ne sont pas des menteurs et des tricheurs, protesta Christianna.Bien que se connaissant depuis peu, les deux jeunes femmes taient devenues trs amies. Elles seconfiaient beaucoup lune lautre, parlant de leurs espoirs, de leurs rves et de leurs craintes.Christianna aurait aim se livrer davantage, mais elle nosait pas dire Laure qui elle tait. Sonsecret tait trop lourd pour quelle puisse le partager, mme avec cette amie quelle aimait pourtantbeaucoup.Elle avait peur que cela ne change tout entre elles, aussi continuait-elle taire ce quelleconsidrait comme un handicap: le fait quelle tait princesse.Certains sont honntes et gentils, continua-t-elle. Regarde la vie quil a choisie et ce quil faitpour les autres. Cela parle en sa faveur, tu ne crois pas?Je ne sais pas, rpondit Laure avec tristesse. Jai peur de lui faire confiance, ajouta-t-elle, deslarmes dans les yeux. Je ne veux plus jamais revivre la mme souffrance.Mais alors, que vas-tu faire? demanda Christianna. Entrer au couvent? Ne plus jamais sortiravec un garon? Renoncer vivre? Si tu restais seule par peur daccorder ta confiance un homme,ta vie serait bien triste, Laure.Tout le monde nest pas aussi nul que celui qui ta laisse tomber ni que ta soi-disant meilleureamie qui est partie avec lui. Il est possible que cet homme ne soit pas le bon ou quil soit simplementtrop tt pour que tu lui fasses confiance, mais je serais dsole que tu fermes ta porte pour toujours.Cest impensable. Tu es trop merveilleuse, trop belle et tu as trop de qualits pour agir ainsi.Cest ce quil dit, murmura Laure en schant ses larmes. Je lui ai racont ce qui tait arriv. Ila trouv a horrible.Et cest vrai. Cet homme tait un mufle, pour se conduire de faon aussi nulle!La vhmence de Christianna fit sourire Laure.Il avait parfaitement le droit de changer davis et de ne plus vouloir mpouser, argua-t-elle enessayant de se montrer quitable.Et mme de tomber amoureux dune autre.Oui, mais pas dans lordre quil a choisi, et pas de ta meilleure amie. Ce nest certainementpas deux jours de votre mariage quil a commenc prouver de srieux doutes, et ce nest pas cemoment-l quil a commenc avoir une liaison avec elle. Quelle que soit la manire dont turegardes les faits, il sest conduit comme un goujat. Mais cela ne signifie pas que tous les hommessont comme lui.Christianna essayait de sparer les deux problmes, afin que Laure y voie plus clair.La mme chose est arrive Antoine, dit celle-ci en parlant du jeune mdecin.Son amie et lui ntaient pas fiancs, mais ils sont sortis ensemble pendant cinq ans, aprsstre connus la facult. Elle aussi est partie avec son meilleur ami. Ensuite, elle a pous le frredAntoine, ce qui fait quil la rencontrait tout le temps. Cest pour ne plus les voir quil a rejointMSF et est venu en Afrique. Il na plus reparl son frre depuis leur mariage, ce qui est quandmme triste.Drle de fille, apparemment Mais il est tout de mme prfrable que vous soyez dbarrasssde gens de cette espce, mme si, pour le moment, vous nen tes pas convaincus. Je pense vraimentque tu devrais donner une chance Antoine. Quand pensez-vous vous revoir?Christianna ne connaissait pas la date laquelle lquipe de Mdecins Sans Frontiresrepasserait Senafe. Ils venaient peu prs une fois par mois, et Laure repartait dans quelquessemaines.Elle manquerait le jeune mdecin, si MSF revenait aprs son dpart.Et ce serait dommage quils ne puissent mieux se connatre. Un lien stait cr entre eux, sinonLaure naurait pas t aussi trouble. Elle tait visiblement attire par Antoine, tout en se sentant enmme temps vulnrable et mfiante.Il veut venir me voir Genve. Il quitte lAfrique dans quelques mois et a accept un poste Bruxelles, dans un hpital spcialis en mdecine tropicale. Il ma dit quil mappellerait sonretour. Je rentre deux mois avant lui.Cela te donne le temps de rflchir. Attends, et tu verras. Entre-temps, vous pourriezcorrespondre dune manire ou dune autreCette suggestion fit rire Laure, et Christianna dut convenir quil ne leur serait pas facile de resteren contact en Afrique, tant donn les lieux perdus o ils se trouvaient. Mais trois mois neconstituaient pas une trs longue attente, et Laure avait besoin de temps pour gurir.Je crois que tu devrais tenter le coup ou, en tout cas, laisser la porte ouverte. Tu nas pasgrand-chose perdre, ce stade. Laisse-le te prouver quil est un type bien. Reste prudente, maisdonne-lui au moins une chance; il a beaucoup souffert, lui aussi.Je ne veux pas avoir de nouveau le cur brisMme si Laure paraissait toujours inquite, Christianna ne sy trompa pas. Son amie tait tente etce quelle venait de lui dire lavait rassure. Rien nest entier qui nait t au pralable dchir , lana-telle. Je ne me souviens plus desvers exacts, mais je crois que cest de Yeats. Dans la vie, on a tous le cur bris un moment ou unautre, et la fin, cela nous rend plus forts.Et le tien? demanda Laure en souriant.Mon cur est vierge, rpondit Christianna. Il y a des gens que jai aims, et mme que jaibeaucoup aims, mais je ne crois pas avoir t amoureuse. En fait, je sais que je ne lai pas t.Elle avait eu trs peu dopportunits, sauf pendant son sjour Berkeley. A part cela, son mondetait si restreint que les occasions taient rares, pour ne pas dire inexistantes. Pour satisfaire sonpre, son mari devrait tre prince ou, tout au moins, titr et issu du mme monde quelle. Si ce ntaitpas le cas, cela provoquerait un norme scandale.Mme si, ces dernires annes, de jeunes princes avaient pous des roturires, son premaintenait quelle devait pouser quelquun de sang royal. Ctait une promesse quil avait faite samre avant quelle meure, mais aussi une certitude pour lui. Il ne manquait jamais de souligner quepeu de mariages heureux rsultaient de ces msalliances. Il ne sagissait pas seulement de prserverune ligne; Hans Josef avait la conviction quil tait essentiel de ne pas se marier avec quelquun detrop diffrent de soi. Il ne lavait jamais cach Christianna: son consentement ne lui serait acquisque si elle pousait quelquun de son rang. Et elle ne concevait pas de se marier sans la bndictionde son pre. Mais elle ne pouvait videmment pas en parler Laure.Je ne te le conseille pas, assura cette dernire. Je veux dire de tomber amoureuse. Je naijamais t aussi malheureuse de ma vie que lorsquil a annul notre mariage et sest enfui. Jai crumourir.Tu as survcu, cependant. Et tu dois ten souvenir. Car si ton ami Antoine, ou un autre, servle bien plus intressant que ton ex, tu pourras dire que tu as eu de la chance.Tu as sans doute raison, convint Laure, lair rassrn et plus optimiste.Christianna lui avait donn dexcellents arguments. Bien quencore fragile, Laure tait prte lesentendre. Lhomme quelle venait de rencontrer lui plaisait vraiment beaucoup. Il y avait eu entre euxune attirance et une comprhension immdiates, comme entre deux mes surs, mme si Laure semfiait encore. Elle avait trop souffert. Pourtant, Antoine tait diffrent.Mais lui aussi semblait fragile et prudent, et comme elle, il avait de bonnes raisons de ltre.Sous de nombreux aspects, ils taient parfaitement assortis et ils sapprciaient mutuellement.Peut-tre le verrai-je mon retour, finit-elle par dire avec un sourire timide.Super! rpondit Christianna en lui pressant affectueusement le bras.Comme elles revenaient au camp, elles croisrent plusieurs femmes indignes accompagnes deleurs enfants. Elles admiraient la gentillesse dont faisaient preuve les Erythrens, mme entre eux. Ilsvous souriaient, se montraient toujours prts vous aider, et vous accueillaient chaleureusement.La seule chose qui peinait toujours Christianna, ctait de voir des enfants souffrant demalnutrition. Le plus souvent, ils venaient de zones rurales isoles, mais il y en avait aussi ici, Senafe, car la population avait endur des annes de scheresse et de famine. La vue de ces enfantsaffams, aux ventres distendus, quon amenait au camp pour tre soigns la bouleversait. Mais ellesavait quelle ne pouvait pas grand-chose pour soulager leurs souffrances. La Croix-Rouge, commeles autres organisations, faisait tout ce qui tait en son pouvoir pour rsoudre les problmes depauvret et de maladie, mais une poigne de gens compatissants ny suffisait pas. Il aurait fallu desmesures politiques et conomiques que personne navait la latitude de prendre. Pourtant, malgr cesentiment dimpuissance, il y avait beaucoup de joie et de gratitude vivre parmi eux. A son retouren Europe, Christianna demanderait la fondation familiale le versement dune importantesubvention.En attendant, elle leur offrait son temps et son amour. Etre l lui semblait un cadeau magnifique etelle tait pleine de reconnaissance envers ces gens qui laccueillaient si gentiment, envers la Croix-Rouge, qui lui permettait de vivre cette exprience, et, enfin, envers son pre, qui lavait autorise venir.Elles arrivrent au camp temps pour se doucher avant le dner.Les jeunes filles qui versaient leau taient reparties, mais Christianna et Laure sarrosrent tour de rle. En les entendant rire lextrieur de la tente, Fiona les rejoignit dans la douche defortune.Je peux mamuser avec vous? demanda-t-elle joyeusement.Pour lheure, elle tait en plein dilemme, hsitant entre Max et lun des mdecins de MSF quelletrouvait irrsistible. Mais il partait le lendemain, ce qui ne lui laissait gure de temps, alors que Maxtait encore l un bon moment, puisque Christianna ne prvoyait pas de rentrer avant plusieurs mois,ni mme avant la fin de lanne, si tout se passait bien. Max semblait donc une valeur plus sre quunamant dune nuit, ft-il trs sduisant. Quand Fiona leur fit part de ses hsitations, les deux jeunesfemmes clatrent de rire. elle seule, Fiona avait chang la vie de la rgion de Debub, et particulirement Senafe. Avantson arrive, les femmes devaient voyager trois jours dos dne pour aller accoucher dans un hpitalloign, et le bb naissait souvent sur le bas-ct de la route. Grce Fiona, beaucoup moins denourrissons mouraient dans les jours prcdant et suivant immdiatement la naissance. Quand ellepressentait quun problme allait requrir la prsence dun mdecin au moment de laccouchement,elle insistait auprs des femmes pour quelles se rendent au centre de soins.Les indignes taient trs impressionnes par sa gentillesse, sa comptence et son nergie. Elletait trs aime et commenait quasiment devenir une lgende vivante.Que faisiez-vous de beau, toutes les deux? demanda-t-elle avec intrt tout en se schant aprsavoir pris sa douche en mme temps que Cricky et Laure.On discutait, cest tout, rpondit Laure, qui se montrait bien plus amicale, prsent, avec lesautres membres du camp. Nous parlions dAntoine, prcisa-t-elle en rougissant. Il est trs gentil.Fiona clata de rire.Il est mme plus que a! Cest un homme trs sduisant et je crois quil en pince vraiment pourtoi.Je le verrai peut-tre mon retour, annona Laure avec calme tout en jetant un coup doeil Christianna.Celle-ci lavait convaincue, cet aprs-midi, de lui laisser une chance. Laure verrait bien ce qui enrsulterait. Pour elle, ctait un pas trs important.Ce soir-l, le dner fut particulirement anim. Lquipe de Senafe tait dsole de voir partircelle de MSF. Lambiance tait tellement plus gaie quand ils taient l! Ils parlrent et rirent tout aulong du repas, qui leur sembla exceptionnellement bon, surtout que Geoff offrit quelques bouteillesdun vin dAfrique du Sud tout fait honnte.Aprs cela, Laure et Antoine sortirent discuter. Aprs sa conversation avec Christianna, la jeunefemme paraissait beaucoup plus confiante. Et quand Christianna et Fiona sortirent leur tour, ellesaperurent les deux jeunes gens un peu plus loin, en train de sembrasser. Esprant ne pas les avoirdrangs, elles se dirigrent vers le Ritz en silence, contentes pour eux. Elles taient heureuses devoir quaprs des mois pleurer sur ses fianailles rompues, Laure reprenait enfin got la vie.Toutes les deux espraient quelle reverrait Antoine une fois rentre en Europe. Ils semblaient fouslun de lautre.Je suis ravie quil y en ait une ici qui se fasse embrasser, dclara Fiona avec un large sourire,ce qui fit rire Christianna. Ce nest pas moi que a arriverait! se plaignit-elle avec bonne humeur.Ils vivaient tous dans une si grande proximit et se connaissaient si bien, quils se comportaienten gnral comme des frres et surs, ce qui ne favorisait pas les histoires damour. Dailleurs ilstrouvaient plus commode dy renoncer totalement. Mme Fiona ne poursuivait plus beaucoup Max deses assiduits et commenait devenir amie avec lui. Samuel et lui taient laise avec tout le mondeet parfaitement intgrs. Ils travaillaient autant que les autres, transportant et dballant les fournitures,effectuant des rparations, remplissant les bordereaux de commande et allant faire les courses aumarch. Leur aide et leur disponibilit taient trs apprcies.Plusieurs fois par jour, ils vrifiaient que tout allait bien pour Christianna. Ils ntaient jamaistrs loin delle, sans toutefois la harceler ou la dranger dans son travail. Tous trois avaient trouv unquilibre parfait. Il ny avait pas eu de gaffes au sujet de son identit, ni de leur part ni de celle deGeoff.Alors, et toi et notre nouveau mdecin amricain? demanda Fiona au moment o elles seglissaient dans leur lit. Tu lui plais, je crois.Fiona aimait beaucoup imaginer des liaisons dans le camp, alors quen ralit, il y en avait trspeu, voire pas du tout. son grand regret, ses collgues avaient dautres proccupations et mettaientde ct les histoires damour durant leur sjour.Il aime tout le monde, rpondit Christianna avec un sourire qui se transforma en billement.Elle regrettait, elle aussi, de voir partir lquipe mdicale. Non seulement ils staient montrstrs agrables, mais ils avaient accompli un travail formidable.Cest la faon dtre des Amricains, ajouta-t-elle. Jai pass des annes vraimentmerveilleuses quand jtais l-bas, luniversit.Je ne suis jamais alle aux Etats-Unis, dit Fiona. Jaimerais beaucoup my rendre un jour, sijen ai les moyens.En Irlande, elle touchait un salaire de misre en tant que sage-femme; ici, elle gagnait encoremoins, mais ctait pour une bonne cause. Le travail quelle accomplissait avec les femmes de Senafesapparentait une vritable vocation.Je serai probablement pauvre toute ma vieSans savoir pourquoi, elle avait limpression que ce ntait pas le cas de Christianna. Certes,celle-ci ne portait ni bijoux ni vtements coteux, mais il tait vident quelle avait reu une bonneducation; elle possdait dexcellentes manires et tait laise avec tous.Tout en elle montrait quelle appartenait un milieu distingu.Ds le dbut, Fiona avait remarqu son aisance et sa gentillesse.Christianna tait dnue de toute mesquinerie. Elle prtait la mme attention tous, ne parlaitjamais dargent ni de sa vie, sauf quand elle faisait allusion son pre - toujours avec une profondeadmiration. Fiona souponnait, sans en avoir la preuve, quelle venait dune grande famille. Quandelle parlait delle, Mary utilisait un terme qui la dcrivait parfaitement: Christianna possdait lagrce. Ctait quelque chose qui lui tait aussi naturel que son sourire.Peut-tre que nous pourrions aller un jour ensemble aux Etats-Unis, si jamais je quittaislAfrique, ce dont je commence douterQuelquefois, je pense que je passerai ma vie ici, et mme que jy mourrai, dit Fiona dun airrveur.Christianna lui sourit.Moi aussi, jaimerais bien rester. Jadore ce pays. Tout a un sens, ici, et jai toujourslimpression dy tre ma place. Pour linstant, en tout cas.Cest un sentiment agrable, acquiesa Fiona en teignant sa lampe.Les autres ntaient pas encore rentres. Mary profitait de cette ultime soire pour discuter avecles mdecins. Laure tait toujours avec Antoine; peut-tre lembrassait-elle encore ou apprenait-t-elle mieux le connatre avant quil ne parte. Des rires fusaient lextrieur. Les deux jeunes femmesdormaient profondment quand leurs compagnes rentrrent.Le lendemain matin, tout le monde se rassembla pour dire au revoir lquipe de Mdecins SansFrontires.Ctait une de ces journes typiques dAfrique, o la lumire dore capte merveilleusement labeaut des lieux. Tous regrettaient de voir partir les mdecins. Avec eux, le camp avait t tellementanim! Au moment des adieux, Christianna remarqua quAntoine tenait Laure par la main, et quecelle-ci le regardait en souriant. Tout semblait stre bien pass entre eux, le soir prcdent.Quand le jeune Franais partit, Laure parut sur le point de fondre en larmes.Tu le reverras bientt, assura Christianna alors quelles retournaient au travail aprs le dpartde lquipe.Laure se dirigeait vers son bureau, et Christianna vers la case abritant lunit sida, o elle allaitvoir les malades tous les matins.Cest ce quil ma dit, confia Laure tout bas.Quand elle entra, Christianna trouva Mary qui faisait ses visites en compagnie de Parker. Il venaitjuste dexaminer une jeune mre dont le bb avait le sida. Elle avoua avoir allait son enfant, et nonpas utilis le lait maternis donn par le centre. Persuad quil rendrait son bb malade, son mariavait jet le biberon. Une tragdie que Mary voyait tous les jours. Le sida et la malnutrition taientles deux flaux contre lesquels elle ne cessait de se battre.Christianna passa discrtement ct deux, pour aller voir les femmes et les enfants quelleconnaissait. Ne voulant pas dranger Mary ou Parker, elle leur parla voix basse en mlant lesrudiments de tigrinya et de tigr quelle avait acquis. Ces deux langues taient celles qui taient leplus couramment parles en Erythre, avec larabe, mais elle ne lavait pas encore appris.Fiona laidait progresser, car elle se dbrouillait trs bien dans ces deux dialectes, quelledevait utiliser quotidiennement pour se faire comprendre.Les jeunes femmes avec lesquelles Christianna sentretenait portaient des noms qui lui plaisaientbeaucoup. Lune sappelait Mwanaiuma, qui signifie vendredi , une autre, Wekesa, la moisson, ou encore Nsonowa, la septime ne , ou Ife, qui voulait dire amour . Elles riaient de sesefforts pour parler le tigr, quelle tait encore loin de matriser, et marquaient leur approbation dunhochement de tte lorsquelle parvenait dire une phrase en tigrinya. Elle naurait certainement pasloccasion de les reparler une fois repartie, mais ici, ces langues lui taient utiles tant dans sontravail avec les femmes et les enfants que dans ses dplacements autour de Senafe. Et mme si elle setrompait, provoquant alors les gloussements de toute la salle, les femmes lui taient reconnaissantesdessayer.Lorsquelle eut distribu des fruits chacune des malades, puis dispos les fleurs quelle avaitcueillies dans deux vases, elle gagna son bureau. Une demi-douzaine de jeunes femmes ly attendaientet elle leur dispensa le cours quelle avait prpar sur la prvention du sida.Elle venait de terminer lorsque Parker entra, juste au moment o elle remettait chacune desfemmes, avant quelles ne repartent, un stylo bille et quelques crayons.Cest pour quoi faire? Je parle des crayonsIl la regardait avec admiration. Un peu plus tt, il avait t touch par sa gentillesse et sonattention envers les malades. Et il tait trs impressionn par son travail sur la prvention du sida.Christianna sourit avant de rpondre. Le jeune mdecin portait sa blouse blanche par-dessus untee-shirt et un short long, plutt ample.Tout tait informel ici.Cest assez curieux, mais ils raffolent tous des crayons et des stylos. Jen achte des caissesentires en ville.En ralit, ctaient Samuel et Max qui sen chargeaient et qui les lui remettaient ensuite afinquelle les distribue. Elle en donnait trs souvent aux malades, et de faon systmatique aux femmesqui suivaient ses cours.Elles prfrent un crayon presque tout, hormis la nourriture.Il faudra que je men souvienne, dit Parker en la regardant avec intrt.Elle semblait en avoir dj appris beaucoup. Il tait particulirement impressionn par ses effortspour sentretenir avec les malades dans leur langue. Lui-mme prouvait la plus grande difficult simplement reconnatre leurs dialectes et nimaginait pas pouvoir se dbrouiller aussi bien quelle,qui ntait pourtant l que depuis un peu plus dun mois. Mais Christianna avait insist auprs de satraductrice pour apprendre les mots et les phrases essentielles.Tu vas djeuner la cantine? lui demanda-t-il avec un sourire amical.Je donne un cours lcole dans quelques minutes, rpondit Christianna en se demandant silne se sentait pas esseul depuis le dpart de lquipe de MSF. Je travaille avec les lves dUshi, ilssont vraiment adorables.Tu leur parles aussi dans leur langue? senquit Parker avec intrt.Jai essay, mais a ne marche pas et ils se moquent de moi, lui confia-t-elle en riant.Les enfants sesclaffaient ds quelle se trompait, ce qui lui arrivait souvent. Mais elle taitrsolue apprendre leur langue.Et tu leur donnes des crayons, eux aussi?Christianna lintriguait de plus en plus. Elle avait une aisance pleine de calme et de grce quilattirait plus quil ne laurait voulu, car il nenvisageait pas un instant davoir une relationamoureuse avec elle. Etre simplement amis tait beaucoup plus facile et il avait lintuition que ctaitce quelle souhaitait aussi. Elle savait couter et semblait sintresser aux gens.Oui, dit-elle en rponse sa question. Les crayons de couleur ont toujours un franc succs.Il faudra que jen achte quelques-uns, moi aussi, pour offrir aux patients. Jaurais pens quilsaimeraient quelque chose de plus utile, non?Ici, les crayons sont un symbole de statut social. Ils signifient que vous tes duqu et que vousavez des choses importantes crire. Maggie me la expliqu mon arrive.Et alors, ce djeuner?Six heures staient coules depuis le petit djeuner et Parker mourait de faim.Je nai pas le temps, rpondit Christianna sans dtour. Je prendrai quelque chose en vitesse,avant la classe. En gnral, je me contente de manger des fruits. A la cantine, ils prparent dessandwichs tous les jours, et pas seulement quand lquipe mdicale vient nous voir, lui expliqua-t-elle car il tait encore peu familiaris avec le fonctionnement du camp.Cest ce que jesprais. Je suis tout le temps affam ici, a doit tre le grand airOu le travail, songea Christianna. Tous travaillaient dur, et lui aussi, certainement. Elle avait tsensible sa manire de sadresser aux patients et de rpondre leur accueil chaleureux. Il paraissaitdoux, comptent, et sintressait chaque cas. Il manait de lui une confiance tranquille qui rassuraitles malades.Ensemble, ils se dirigrent vers la cantine. Une fois arrivs, Christianna prit plusieurs fruits dansun norme panier. Il y avait aussi des yaourts, que la cuisinire achetait Senafe, mais elle nytouchait jamais. En Afrique, elle se mfiait des produits laitiers. Beaucoup de gens souffraient dedysenterie. Elle y avait chapp jusqu prsent et prenait toutes les prcautions ncessaires pour quecela continue.Aprs avoir choisi deux sandwichs, quil enveloppa dans une serviette, Parker prit une banane.Puisque tu ne veux pas djeuner avec moi, dit-il avec un sourire, jemporte mon repas sur monlieu de travail, moi aussi.Les autres taient venus et repartis. A midi, personne ne sattardait la cantine. Il accompagnaChristianna jusqu la classe dUshi, avant de retourner retrouver Mary, pour discuter dun certainnombre de cas avec elle.A plus tard, lui dit-il, toujours souriant.Il sloigna, lair heureux et dcontract. Pour Christianna, il tait vident quil cherchait sefaire des amis. Mais Ushi ntait pas du mme avis. Selon elle, Parker avait quelque chose en tte.Vous aviez rendez-vous pour djeuner? la taquina-t-elle.Non, je navais pas le temps. Jai limpression quil se sent un peu seul sans ses amis.Moi, je pense quil y a une autre raison.Ushi observait le jeune mdecin depuis plusieurs jours et le trouvait trs sduisant, mais, commetous, elle voulait viter les complications dune liaison. Cependant, elle venait de prendre conscienceque Parker semblait trs intress par Cricky. Il multipliait les petites attentions envers elle, alorsquil navait pratiquement pas dit un mot Ushi.a mtonnerait et a ne mintresse dailleurs pas, assura Christianna. Cest la manire dtredes Amricains, ils se montrent toujours trs amicaux. Je te parie quen dpit des sous-entendus quicourent dans le camp, Parker nest absolument pas intress par une aventure. Tout comme nous, ilest l pour travailler.Ce qui ne veut pas dire quon ne peut pas samuser un peu, rpliqua Ushi avec un petit sourire.Elle aimait sortir, mais navait trouv personne qui lui convenait, Senafe. A part les mdecinsde MSF, Parker tait le premier quelle jugeait vraiment sduisant, mme sil tait trop jeune pourelle. Il avait le mme ge que Max et Samuel, auxquels elle avait renonc pour les mmes raisons.Elle avait lu son dossier et savait quil avait trente-deux ans, alors quelle en avait quarante-deux.Mais ce ntait pas tant cette diffrence dge qui importait que sa conviction que Parker sintressait Christianna. Certes, il ny avait aucune preuve srieuse pour le moment, malgr les tentatives -dsinvoltes en apparence - quil faisait pour devenir son ami. Ushi avait remarqu quil ne quittaitgure la jeune femme des yeux pendant les repas, mme si elle ne semblait pas sen apercevoir.Cricky ne songeait pas lamour, mais uniquement son travail; elle conservait toujours une attituderserve, polie mais distante, avec les hommes, comme si elle sefforait de ne pas trop sexposer.Elle se montrait beaucoup plus dcontracte et ouverte avec les femmes.Je crois quil en pince pour toi, finit par dire Ushi.Ne dis pas de btises! rpliqua Christianna en secouant vigoureusement la tte.Peu aprs, elles se mirent au travail, mais Ushi resta persuade quelle ne se trompait pas.Quelques jours plus tard, elle en parla Fiona. Parker trouvait toujours une bonne raison dediscuter avec Christianna. Il lui avait demand de lui prter des livres et la consultait au sujet decertains malades quelle semblait connatre plus particulirement. Il semblait toujours avoir quelquechose lui proposer, lui dire, lui prter ou lui emprunter. Comme elle le lui avait conseill, ilse mit distribuer des crayons tous ses patients, qui furent ravis de son initiative.La nuit, il veillait tard afin de mettre en ordre les notes quil prenait pour ses recherches. Quandelle rentrait au milieu de la nuit, aprs un accouchement, Fiona voyait briller sa lampe travers latoile de la tente. En lentendant arriver, Parker sortait souvent pour la saluer et tous deux discutaientquelques minutes, mme sil tait 3 heures du matin. Malgr cela, il semblait toujours tonnammentdispos et de bonne humeur le lendemain.Il invitait souvent Christianna venir se promener avec lui la fin de leur journe de travail. Ellene voyait aucune raison de refuser, car elle aimait sa compagnie. Ensemble, ils dcouvrirent denouveaux sentiers et des endroits inexplors. Ils parlaient souvent de leur amour pour lAfrique et sapopulation, et aussi de leur bonheur dessayer damliorer le sort de tous ces gens qui avaient tantbesoin de leur aide.Cest comme si ma vie avait enfin un sens, lui confia-t-elle un jour, alors quils taient assissur un tronc darbre.Christianna lui avait racont ce qui lui tait arriv avec Laure, mais, cette fois, il ny avait aucunebranche au-dessus de leur tte.Je nai jamais ressenti cela auparavant, reprit Christianna. Jai toujours eu limpression que jeperdais mon temps, que je ne faisais rien dutile pour les autres Jusqu ce que jaille en RussieEt puis, que je vienne ici.Ne sois pas si dure avec toi-mme. Tu viens juste de terminer tes tudes, Cricky. A ton ge, tune peux pas avoir chang le monde ni lavoir guri de ses maux! Jai presque dix ans de plus que toiet jen suis loin.Aider les autres demande beaucoup de temps, cest le travail de toute une vie, et tu es trs bienpartie, avec ce que tu accomplis ici.Auras-tu la possibilit de continuer, une fois rentre au Liechtenstein?Tous les deux taient, cependant, bien conscients que les opportunits comme celle quilsvivaient taient rares dans une existence. Christianna laissa chapper un petit rire dsabus, oubliant,lespace dun instant, quil ignorait tout de sa vritable identit. Parler avec Parker, ctait commeparler avec un frre.Tu plaisantes? Tout ce que je fais, cest couper des rubans et assister des dners avec monpre. Je menais une vie compltement stupide avant de venir ici. Cela me rendait folle, ajouta-t-elle,irrite rien que dy penser.Des rubans? Quel genre de rubans? demanda-t-il, surpris. Couper des rubans ne signifiait rien pour lui. Il ne pouvait imaginer quil avait en face de luiune princesse dont ctait la principale occupation.Ton pre est dans le textile? ajouta-t-il. Je croyais quil soccupait de politique et de relationspubliquesMalgr elle, elle clata de rire.Je suis dsole, ce que jai dit navait ni queue ni tte. Peu importe. En fait, je me rends l o ilmenvoie; par exemple, linauguration dun centre commercial. Et quelquefois, quand il est tropoccup, je le remplace lors de certains vnements.Cest le ct relations publiques; en ce qui concerne la politique, cest plus difficile expliquer.Christianna tait horrifie davoir failli se trahir.Effectivement, a ne parat pas trs drle, dit-il, compatissant.Il avait ressenti la mme chose lorsque son pre lui avait propos de sassocier avec lui, SanFrancisco. Ses travaux de recherche Harvard lui plaisaient beaucoup plus, tout comme la vie quilmenait ici, Senafe.Et a ne lest pas, reconnut-elle honntement, lair pensif.Pendant un moment, elle imagina son pre et la vie austre quelle menait Vaduz. Elle staitentretenue avec lui, la veille.Freddy tait rentr de Chine et, apparemment, il commenait ne plus tenir en place. Il staitinstall au palais Liechtenstein Vienne et y donnait de nombreuses rceptions, prtendant quildeviendrait fou sil tait oblig de rester Vaduz. Comme Hans Josef, Christianna le souponnait devouloir installer la cour Vienne, une fois quil serait sur le trne. La capitale autrichienne luiplaisait beaucoup et il sy amusait normment.Le front lgrement pliss, Christianna tait plonge dans ses rflexions. Aprs lavoir observequelques minutes, Parker lui demanda:A quoi penses-tu?A mon frre. Il se conduit parfois de manire impossible et il se dbrouille toujours pourmcontenter notre pre. Je ladore, mais il est vraiment irresponsable. Il nest rentr de Chine quedepuis peu, et il est dj Vienne, o il partage son temps entre le jeu et les ftes. Nous nous faisonsbeaucoup de souci pour lui. En fait, il refuse de grandir, et jusqu maintenant, il nen a pas eubesoin. Mais sil continue, le jour o il devra accomplir son devoir, ce sera terrible.Elle fut sur le point dajouter pour notre pays , mais se retint temps.Je suppose que cest la raison pour laquelle on attend autant de toi, et pourquoi tu te sensoblige de rentrer et daider ton pre. Et si tu refusais dendosser les responsabilits qui reviennent ton frre?Peut-tre qualors, il serait oblig de grandir et de te dcharger un peu de ce fardeau.Parker ne sappuyait que sur son bon sens, car ctait une situation qui lui tait totalementtrangre. Son propre frre avait t un tudiant brillant, avant de devenir un mdecin trs respect,mari et pre de trois enfants. Il lui tait difficile de comparer son existence et celle de Freddy, telleque Christianna la dcrivait.Tu ne connais pas mon frre, rpliqua-t-elle en souriant tristement. Je ne suis pas certaine quilgrandira un jour. Je navais que cinq ans quand notre mre est morte, mais lui en avait quinze, et jepense quil a t profondment traumatis. On dirait quil fuit tout ce qui pourrait laffecter. Il refusede prendre quoi que ce soit au srieux et rejette toute forme dobligation.Moi aussi, javais quinze ans quand ma mre est morte. Ce fut terrible pour nous trois, et tu aspeut-tre raison en ce qui concerne Freddy. Pendant un moment, mon frre a perdu les pdales, maisil a recouvr son quilibre au lyce. Certaines personnes ont besoin de plus de temps pour mrir et ilse peut que ce soit le cas de ton frre.Mais je ne vois pas pourquoi tu devrais sacrifier ta vie pour lui.Je le dois mon pre, rpondit-elle simplement.Parker comprit quel point son attachement et son sens du devoir taient forts, mais tout entrouvant cela admirable, il ne put sempcher de sinterroger. Comment avait-elle fait pour venir enAfrique? Quand il lui posa la question, Christianna lui expliqua quelle avait tellement harcel sonpre quil avait fini par cder. Il lui accordait entre six mois et un an au service de la Croix-Rouge,puis elle rentrerait se consacrer ses obligations Vaduz.Tu es trop jeune pour quon timpose de telles exigences, fit remarquer Parker avec sollicitude.Comme leurs regards se croisaient, il sentit quelle lui taisait certaines choses. La tristessequexprimaient ses yeux le toucha profondment et, sans y penser, il prit sa main dans la sienne. Ilaurait voulu lui pargner cette intolrable douleur et la protger.Alors, comme si ctait la chose la plus naturelle du monde, il se pencha et lembrassa.Christianna se fondit dans ltreinte de Parker et ils sembrassrent jusqu en perdre haleine.Complicit, dsir et passion se conjugurent en un mlange si enivrant quils en furent tourdis tousles deux. Ensuite, ils se regardrent comme sils se voyaient pour la premire fois.Ctait merveilleux, dit doucement Christianna sans lcher la main de Parker.Il la contempla avec motion. Depuis le jour de leur rencontre, il y avait quelque chose en ellequi le touchait au plus profond de lui-mme.Pour moi aussi, avoua-t-il. Je taime depuis le premier jour. Je trouve extraordinaire ta faonde parler avec les gens et de jouer avec les enfants. Tu es attentive et tu respectes tout le monde.A ses yeux, elle incarnait la douceur et la grce.Christianna fut touche par ses paroles mais ne put sempcher de penser au terme inluctable deson aventure avec Parker. Elle ne pourrait exister quen Afrique, car leurs vies taient tropdiffrentes et le seraient encore plus lorsquils retourneraient chez eux.Une liaison prolonge avec Parker tait exclue. Elle tait lge o elle nchapperait pas lattention du public et de la presse. Et un jeune mdecin amricain, mme trs intelligent et trssrieux, ne rpondrait jamais aux critres fixs par son pre pour le choix de son futur poux.Lorsque le moment serait venu, Christianna devrait sunir un homme de sang noble. Son pre netolrerait pas quelle pouse un roturier. Aussi, si elle vivait une histoire damour avec Parker, celle-ci ne durerait que le temps de leur mission Senafe. Car il tait hors de question quelle soppose son pre, elle tenait son approbation et ne voulait pas le mcontenter. Christianna tait persuadeque, sil ne stait jamais remari, ctait cause delle et de Freddy. Et cela avait d lui coter,peut-tre mme beaucoup.Elle savait quune fois rentre au Liechtenstein, sa relation avec Parker deviendrait un fruitdfendu cause des exigences de son pre, bien sr, mais pas seulement.Pour elle, il sagissait aussi dobir des sicles de tradition, de faire honneur son pays et derespecter la promesse de son pre sa mre mourante.Elle regarda Parker, ne sachant sil fallait quelle lui dise cela. Mais elle sentait quelle luidevait des claircissements sur sa situation.Dune faon ou dune autre, et mme si elle ne pouvait pas rgner, elle tait lie au trne duLiechtenstein par les espoirs que son pre et son peuple fondaient sur elle. Il lui revenait de donnerlexemple.Elle tait princesse jusquau plus profond delle-mme.Tu as lair toute triste. Jai dit quelque chose qui tennuie?demanda Parker, inquiet.Il ne voulait surtout pas la forcer. Elle lattirait, mais, si ce ntait pas rciproque, ilcomprendrait. Il aimait trop Christianna pour vouloir la rendre malheureuse ou lembarrasser.Non, bien sr que non, rpondit-elle en souriant sans chercher lui retirer sa main. Tu merends trs heureuse, avoua-t-elle avec simplicit.Elle disait la vrit. Hlas, le reste tait loin dtre aussi simple, et elle ne vit quun moyen de luien faire part:Ce nest pas facile expliquer Mais je veux te dire que, sil se passe quelque chose entrenous, il faudra que cela se termine ici. Je veux tre honnte avec toi, cest la raison pour laquelle jete le dis maintenant. Celle que je suis ici devra disparatre lorsque je partirai. Il ny a pas de placepour elle, ni pour nous, au Liechtenstein.Parker parut surpris. Il lui paraissait prmatur de parler de lavenir aprs un unique baiser; maisil sentait que, pour Christianna, ces paroles avaient un sens beaucoup plus profond quil nyparaissait.A tentendre, on croirait que tu retournes en prison ou au couvent, dit-il, perplexe.Elle acquiesa dun petit signe de tte tout en se rapprochant de lui, comme pour trouver refugedans ses bras. Il lenlaa, puis scruta son visage, dans lespoir dy trouver un indice. Ses yeux taientcomme deux lacs profonds, du mme bleu que les siens.Oui, je retourne en prison, confirma-t-elle, la mine sombre. Et quand le moment sera venu, ilfaudra que jy retourne seule.Personne ne peut maccompagner.Cest ridicule! protesta Parker. On na pas le droit de temprisonner, Cricky, sauf si tu esconsentante. Ne te laisse pas faire.Il est trop tard.Il tait trop tard depuis le jour de sa naissance et surtout depuis que sa mre avait exig queChristianna se marie selon son rang.Ne nous inquitons pas de cela pour le moment, veux-tu? finit-il par dire. Il sera temps denparler plus tard.Intrieurement, Parker se promit de tout faire pour ne pas la perdre. Christianna tait tropadorable, trop exceptionnelle pour quil se contente dune simple aventure. Il ne lui demandait pas samain, bien sr.Mais il savait quil ne la laisserait pas senfuir loin de lui, malgr ce quelle disait de sesobligations vis--vis de son pre et de laffaire familiale. Aux yeux de Parker, cette histoire navaitaucun sens.Pour mettre fin toute discussion, il lattira de nouveau dans ses bras et lembrassa. Christiannaeut limpression de glisser dans un rve. Elle avait averti Parker, elle avait tent de se montrerhonnte avec lui et mme essay de le dissuader; maintenant elle sabandonnait son baiser, sansprouver le moindre dsir de lui rsister.Chapitre 11La liaison de Christianna et Parker passa tout dabord inaperue.Puis, au fur et mesure quils devenaient plus proches, plus intimes, plus passionns et plussecrets, ils finirent par veiller quelques soupons. Entre eux, il ne sagissait pas seulement duneaventure sexuelle. Ils taient en train de tomber amoureux. Le mois de mai venu, ils taient mme fousamoureux. Ils passaient ensemble leurs heures de loisir et se retrouvaient - mme rapidement -plusieurs fois par jour. Etant donn la promiscuit dans laquelle ils vivaient tous, il tait invitableque lon remarque trs vite ce qui tait en train de se passer.Comme dhabitude, ce fut Fiona qui sen aperut la premire. Elle connaissait bien Christianna,ou du moins elle le croyait, et elle la trouvait plus pensive depuis quelque temps, et moinscommunicative.Au dbut, elle avait craint quelle ne soit malade, car cela commenait parfois de cette manire.Elle lobserva donc avec plus dattention et finit par la surprendre avec Parker au retour dune deleurs promenades, le visage radieux, un sourire coupable sur les lvres.Le soir mme, elle ne put rsister lenvie de taquiner Christianna.Et moi qui croyais que tu avais attrap la malaria ou le kala-azar! Toute cette inquitude pourune simple histoire damour! Eh bien, ma petite Cricky, tu as beaucoup de chance. Bravo!Christianna commena par rougir, prte nier. Mais, voyant ltincelle heureuse dans lil deFiona, elle sourit.Daccord, daccord Mais ne va rien imaginer. Pour linstant, cest une histoire agrable, riende plus.Une histoire agrable? A dautres, ma chre! Il suffit de vous regarder. Jai vu des couplespartir en lune de miel avec lair moins amoureux que vous. Si un lion vous avait suivis cet aprs-midi, je ne suis pas sre que vous lauriez remarqu Pas plus quun serpent, dailleurs! ajouta-t-elle, narquoise.Elle ne se trompait pas de beaucoup. Christianna navait jamais t aussi heureuse de sa vie, maiselle sobligeait se rpter chaque jour que cela aurait une fin. Parker retournait Harvard fin juin.Ils avaient donc deux mois de flicit absolue, dans ce dcor magique, et puis tout serait fini. MaisChristianna ny pensait pas, quand elle tait avec lui.Il est si merveilleux admit-elle dune petite voix.Fiona tait ravie. Ctait agrable de voir des gens heureux, et elle tait enchante pour son amie.A en juger par les apparences, et jaurais tendance faire confiance mon intuition, il est foude toi. Quand tout a-t-il commenc?Il y a quelques semaines. Je ne sais pas vraiment Cest arriv, cest tout, bafouillaChristianna.Elle ntait mme pas certaine de pouvoir se lexpliquer. Pour la premire fois, elle taitvraiment amoureuse.Et il en allait de mme pour Parker. Il avait eu une histoire srieuse durant ses tudes demdecine, et ils avaient vcu un certain temps ensemble. Mais au bout de quelques mois, ils staientrendu compte quils avaient commis une erreur et staient spars bons amis. Parker affirmait, etChristianna le croyait, quil ny avait eu personne dimportant dans sa vie, depuis. Avec le travail derecherche quil avait entrepris Harvard, il navait pas eu le temps. Et cest Senafe quildcouvrait lamour pour la premire fois, tout comme Christianna.Oh, mon Dieu! scria Fiona, comme frappe par la foudre. Cest srieux?A en juger par lclat des yeux de Christianna et par lexpression de Parker quand elle les avaitvus ensemble, cet aprs-midi, il tait fort possible que cela le soit.Non, rpondit Christianna avec une fermet mle de tristesse, a ne lest pas. a ne peut pasltre. Je lai dit Parker ds le dbut, avant mme que cela commence: je dois retourner chez moi,o des responsabilits mattendent. Je nai pas le droit daller vivre Boston et il est impossiblequil vienne au Liechtenstein. Mon pre sy opposerait.Alors quil est mdecin? fit remarquer Fiona, lair abasourdie.Ses parents elle auraient t absolument enchants.Je trouve que ton pre a des exigences draisonnables, ajouta-telle.Cest possible, rpondit calmement Christianna en veillant rester aussi vague quavec Parker.Mais il est comme a. Et il a de bonnes raisons de ltre Cest assez compliqu, conclut-elletristement.Tu ne peux pas laisser ton pre dcider de ta vie, protesta Fiona, bouleverse par les parolesde Christianna et par son apparente soumission. Nous ne vivons plus au Moyen Age, que diable!Parker est un homme formidable et il a un boulot fantastique.Il se bat pour dbarrasser lhumanit du sida et il est soutenu par lune des universits les plusprestigieuses du monde! Que peut-on trouver de mieux?Lexpression de Christianna sclaira brusquement et elle rpondit en souriant:On ne peut pas trouver mieux: Parker est le plus sincre, le plus honnte, le plus merveilleuxdes hommes, et je laime Et il maime!Alors, cesse de dire des btises. Pourquoi voudrais-tu que a sarrte ici?Cest une autre histoire, dit Christianna avec un soupir, tout en sasseyant sur son lit pourenlever ses bottes.De temps en temps, porter de jolies chaussures lui manquait vraiment. Pour Parker, elle auraitaim mettre des escarpins, mais ctait parfaitement exclu.Cest trop compliqu expliquer, rpta-t-elle.Puis elle ne put sempcher de sextasier de nouveau sur les qualits de Parker, sous lil amusde son amie.Si tu veux mon avis, finit par dire Fiona, tu ferais mieux de tenfuir, une fois de retour enEurope. Il parat que Boston est une ville trs agrable. Jai de la famille l-bas.Cela ne surprit pas Christianna, car une grande partie des Bostoniens tait dorigine irlandaise. ta place, continua Fiona, je partirais avec lui.Il ne ma pas invite, rtorqua Christianna.Cependant, Parker et elle parlaient de leurs projets respectifs, une fois quils seraient rentrs.Parker ne cachait pas sa dsapprobation concernant ceux de Christianna; pour lui, il sagissaitpurement et simplement dun emprisonnement.Il le fera, assura Fiona. Lorsque je vous ai vus ensemble, tout lheure, il paraissait vraimentpris.Maintenant que jy pense, cela fait dj un moment quil a lair bizarre. Je croyais quil taitsimplement un peu dpass par le lieu et le travail. En fait, ctait par toi.Cette conclusion les fit rire toutes les deux. Puis Fiona recouvra son srieux et plongea son regarddans celui de Christianna.Alors, que vas-tu faire?Il est trop tt pour que je men inquite.Mais il tait clair que Christianna rigeait une espce de muraille, non pas entre elle et le jeunemdecin, mais entre eux et lavenir qui pourrait tre le leur. Fiona navait pas la moindre ide de laraison qui poussait son amie agir ainsi. Pourquoi tait-elle convaincue que son histoire damour nedurerait pas au-del de Senafe? Fiona en tait attriste, car elle les aimait beaucoup tous les deux.Lamour entre Parker et Christianna connut son plein panouissement en mai, au moment o leprintemps africain cde le pas lt. Ils passaient des heures ensemble le soir, aprs le dner,marchant, parlant, se racontant leur enfance et leur pass. Pour des raisons videntes, Christiannadevait toujours veiller faire attention ses paroles, mais elle parvenait nanmoins partager sespenses et ses sentiments avec Parker. Ils se retrouvaient galement pour le petit djeuner etgrignotaient un morceau ensemble midi.Ils avaient beau tre trs amoureux lun de lautre, ils nen ngligeaient pas leur travail pourautant. Ils travaillaient mme plus, car ils taient heureux comme ils ne lavaient jamais t etmettaient leurs forces en commun.Les ctoyer tait un vrai bonheur, car ils apportaient chacun quelque chose de spcial au camp.Pour Christianna, ctait la bont, le charme, la compassion et la douceur; pour Parker, ctaitlintelligence et la comptence. Brillants et drles tous les deux, ils donnaient du piment et de lalgret toutes les conversations auxquelles ils se mlaient. Comme le disait Fiona, ils formaient uncouple parfait.Mais une ombre de tristesse voilait le regard de Cricky quand son amie le lui affirmait. Quelquechose lempchait de penser lavenir ou den parler, mais elle vivait fond le prsent, et Parker entait le centre. Celui-ci avait appris ne pas aborder le sujet et nvoquait mme pas la question deleurs retrouvailles une fois quils auraient quitt lAfrique. Ils se contentaient de vivre pleinementchaque jour, toujours plus amoureux, et heureux de travailler avec des gens quils apprciaient tant.Leur amour resta platonique le premier mois, jusqu ce quils dcident de partir en week-end.Les membres de lquipe quittaient rarement le camp durant leurs jours de cong, mme sil y avaitdes endroits magnifiques visiter aux environs. En fait, ils utilisaient leurs moments de loisirs pourvenir en aide, dune manire ou dune autre, la population locale.Geoff dclara quil ne voyait aucun inconvnient ce quils sabsentent quelques jours, puisqueni lun ni lautre ntait indispensable. Christianna ntait quune bnvole, mme si elle taitcourageuse et dvoue; quant Parker, il consacrait la plus grande partie de son temps ses travauxde recherche, et Geoff et Mary pouvaient se passer de son aide.Il aurait t beaucoup plus difficile de se sparer de Fiona, la seule sage-femme, de Maggie,lunique infirmire, ou de Mary et Geoff, les mdecins du camp.Aprs avoir interrog les uns et les autres et pris divers renseignements, Christianna et Parkerdcidrent de partir pour Metera et Qohaito, qui se trouvaient une trentaine de kilomtres du camp.Metera tait connue pour ses ruines, vieilles de deux mille ans, et Qohaito, qui comptait aussi detrs belles ruines remontant au royaume Aksumite, ils voulaient voir le barrage Saphira. On trouvaiten Erythre les vestiges de plusieurs civilisations anciennes.Beaucoup de ces vestiges taient dj partiellement dgags, et les autres apparaissaient peu peu au rythme des fouilles archologiques. Cette escapade allait tre une merveilleuse aventure pourtous les deux et on leur avait indiqu deux petits htels proximit qui devraient leur convenir.Christianna et Parker comptaient se rendre ensuite Keren, au nord de la capitale, puis Massawa,o ils pourraient faire du ski nautique sur la mer Rouge.Auparavant, Christianna dut faire accepter Samuel et Max quelle partait sans eux. Certes, ellesy attendait, mais, aprs deux heures dune discussion acharne, aucun de ses deux gardes du corpsnavait cd.Pourquoi ne pas lui dire simplement que nous aimerions participer ce voyage? demandaSamuel, lair dtermin.Christianna savait quils avaient des comptes rendre son pre et elle avait conscience que centait pas bien de sa part de leur demander de garder le secret. Max et Sam navaient pas parl deParker au prince pour le moment.Christianna leur en tait reconnaissante, mais tous trois savaient pertinemment que sil lui arrivaitquelque chose, mme par accident, Max et Sam en porteraient la responsabilit, et seraient peut-tremme emprisonns. Toutefois, elle navait pas lintention de renoncer.Non! dit-elle avec vhmence. Je ne veux personne avec nous, et lui non plus. a gcheraittout.Christianna tait sur le point de fondre en larmes, mais rien ne semblait pouvoir branler ladtermination des deux hommes.Ecoutez, Votre Altesse finit par dire Max, dcid se montrer direct avec elle puisque riennavait march jusque-l. Peu nous importent les raisons de ce voyage, ni avec qui vous partez. Cestvotre problme et celui de Parker, pas le ntre. Nous ne comptons pas donner de dtails votre pre,mais parler simplement dun week-end touristique. Il na pas besoin den savoir plus. Mais si nous nevous accompagnons pas, et que quelque chose vous arriveIl neut pas besoin de terminer sa phrase pour que Christianna comprenne. Les propos de Maxtaient tout fait raisonnables, mais il avait en face de lui une jeune femme qui navait aucune enviede ltre et qui se moquait de mettre sa vie en danger quitte leur faire perdre leur place.Pourquoi dire mon pre que je pars en week-end, ou mme simplement que je quitte le camp?Et puis, tu ne dois pas mappeler Votre Altesse , lui rappela-t-elle.Il eut peine le temps dacquiescer quelle enchana:Il ny a pas eu de problmes politiques en Erythre depuis des annes. La trve avec lesEthiopiens est peut-tre fragile, mais aucun acte rprhensible ou dangereux na t commis depuisque nous sommes ici, ni mme avant. Je vous assure que rien ne peut marriver. Jessaierai de vousappeler et si jai la moindre inquitude, vous viendrez nous rejoindre. Mais je vous en prie je vousen supplie, laissez-moi avoir ces quelques jours. Max Sam Cest vraiment ma seule et uniquechance. Une fois rentre au palais, je ne pourrai plus jamais vivre quelque chose comme a. Je vousen supplieLes deux hommes taient la torture de voir Christianna les implorer, les joues baignes delarmes. Ils laimaient normment et la respectaient, mais elle leur demandait de faillir leur missionet de nier la raison mme de leur prsence Senafe.Dsespre, Christianna sloigna sans ajouter un mot. Elle tait en larmes en regagnant la tente.Cest alors quelle croisa Fiona.Que se passe-t-il? demanda son amie en passant son bras autour de ses paules dun gesteaffectueux.Tu tes dispute avec Parker? Vous avez annul le week-end?Ne pouvant pas rpondre ces questions, Christianna se contenta de secouer la tte. Elle nepouvait pas non plus faire part de sa dtresse Parker, mais il sinquita de son manque dentrain.a va? lui demanda-t-il gentiment la fin du dner.De nouveau, Christianna dut lutter contre les larmes. Elle ne pouvait pas lui raconter ce qui staitpass, ni lui avouer que, selon toute vraisemblance, Max et Sam les accompagneraient et, ainsi, leurgcheraient le voyage. Elle attendait den tre vraiment certaine, mais elle doutait que ses gardes ducorps se laissent flchir. Le risque tait trop important pour eux comme pour elle.Tout va bien Je suis dsole Javais simplement la migraine pendant le repas.Ctait une pitre excuse et Parker, qui commenait bien la connatre, nen fut pas dupe. Uninstant, il se demanda si elle ne couvait pas une maladie, mais il navait constat aucun symptme.Elle tait si enjoue dhabitude quil sinquita de la voir dans cet tat.Tu te fais du souci cause de notre voyage? demanda-t-il doucement.Peut-tre que, finalement, lide de partir avec lui ne lui paraissait plus aussi attrayante. Ou peut-tre tait-elle encore vierge et avait-elle peur de faire lamour avec lui. A cette pense, il lembrassaet la serra dans ses bras.Quel que soit le problme, je suis sr que nous pouvons trouver une solution ensemble. Tuveux quon essaie?Il la regardait avec un tel amour et une telle tendresse quil lui dchira un peu plus le cur. Ellene dsirait rien dautre que partir seule avec lui.Au moment o elle allait lui rpondre quil ny avait pas de problme, elle aperut Max, derrireParker, qui essayait dattirer son attention. Comme ses gestes trahissaient une certaine urgence, ellelui fit comprendre dun signe discret de la tte quelle le rejoindrait dans un instant. Elle se libraalors doucement de ltreinte de Parker et lui dit quelle revenait dans une minute, quelle avaitoubli de dire quelque chose Max et que cela ne pouvait pas attendre. Un mdicament quellestait procur pour lui en villeSans poser de questions, Parker alla sasseoir pour lattendre.Avant de disparatre avec Max et Sam, Christianna vit quUshi et Ernst se dirigeaient vers lui etquils entamaient une conversation tous les trois.Quy a-t-il? demanda-t-elle, inquite, aux deux hommes qui paraissaient nerveux.Ce fut Max qui parla.Nous mritons probablement la corde pour a mais nous allons te laisser partir.Ils avaient pris cette dcision dune part parce que la zone o se rendait Christianna tait calme etrelativement proche et, dautre part, parce quils savaient quil sagissait dune chance unique pourelle. Une fois de retour au Liechtenstein, elle ne serait plus jamais seule. Enfin, ils considraientParker comme un homme responsable, capable de la protger et de prendre soin delle.Mais il y a une condition, ou plutt deux continua Max, qui sourit, imit par Samuel. Lapremire, cest que tu dois absolument emporter une radio et un pistolet.La radio ntait pas toujours fiable dans la rgion, et il se pouvait que Christianna ne puisse pasles joindre. Le pistolet, en revanche, tait toute preuve, et la jeune femme tait parfaitementcapable de sen servir en cas de besoin, tant une excellente tireuse.Quant la seconde, cest que sil tarrive quoi que ce soit au cours de ce voyage, nous noustirerons tous les deux une balle dans la tte plutt que de retourner Vaduz affronter ton pre. Tu asdonc la responsabilit de nos deux vies en plus de la tienne.Consciente de la valeur de leur geste, Christianna se jeta au cou de Max puis celui de Sam. Deslarmes baignaient de nouveau ses joues, mais il sagissait cette fois de larmes de joie.Merci, merci oh merci!Au comble du bonheur, elle courut hors de la tente et se prcipita vers Parker. Celui-ci remarquaimmdiatement son changement dhumeur.Que se passe-t-il? Tu as lair radieuse, CrickyIl tait heureux de constater que toute trace danxit avait disparu de son visage, mme silignorait pourquoi.Max ta dit quelque chose de particulier?Non. Je lui ai trouv ce mdicament dont je tai parl, et il ma rembours la somme que je luiavais gagne au poker. Je suis une femme riche, maintenant!Je ne suis pas sr que le taux de change du nakfa soit suffisamment avantageux ces jours-cipour justifier ton enthousiasme. Mais le principal est que tu sois contente!Peu lui importait la cause, du moment que Cricky avait recouvr sa belle humeur. Elle fut sur unnuage jusqu leur dpart, deux jours plus tard. Elle avait limpression de partir en lune de miel et ilen allait de mme pour Parker.Ayant emprunt lune des vieilles guimbardes du camp, ils roulrent lentement travers lacampagne, se sentant comme deux enfants qui partent laventure. Jamais Christianna navait fait devoyage plus romantique. Ils avaient prvu de passer trois jours ensemble avant de retourner Senafe.Chaque minute avec Parker lui apprenait mieux le connatre et laimer davantage. Ils firentlamour ds la premire nuit, dans un petit htel, sabandonnant totalement lun lautre et soffranttoute la tendresse quils avaient accumule depuis le dbut de leur histoire.Ce fut presque comme un voyage de noces. Ils visitrent des sites splendides dont ils gravrent lesouvenir dans leur mmoire. Tout tait parfait. Ce fut le second soir que Parker dcouvrit le pistolet.Christianna, qui sortait du bain, lui avait demand de lui passer sa chemise de nuit, oubliant ltuicach dans sa valise.Tu voyages toujours avec un pistolet? lui demanda-t-il, surpris de voir larme dans la valise.Il ignorait sil tait charg ou non, et ne sy connaissait pas en armes. Il navait pas imagin queChristianna pouvait sy intresser.Non, rpondit-elle en riant, lui prenant la chemise de nuit des mains.Elle ne savait pas pourquoi elle se proccupait den mettre une, alors que dans cinq minutes, lemince vtement tranerait par terre ct du lit, o il resterait jusquau lendemain matin.Non, bien sr, rpta-t-elle. Max me la donn en cas de problme.Je ne suis pas sr que je me sentirais trs laise si je devais tirer sur quelquun, fit-ilremarquer, un peu nerveux. Et toi?Elle ne lui confia pas quelle excellait au tir, mme si elle naimait pas particulirement lesarmes, elle non plus. Mais son pre lavait oblige apprendre sen servir.Pas vraiment. Mais Max pensait bien faire. Je lai mis dans la valise et je lai oubli, dit-elleavec lgret en passant ses bras autour du cou de Parker pour lembrasser.Il est charg?Lincident continuait de le troubler, et lexplication de Christianna lui semblait un peu tropdsinvolte pour tre suffisante.Probablement.Christianna savait pertinemment quil ltait, mais elle ne voulait pas leffrayer. Lattirant plusprs de lui, Parker plongea son regard dans le sien. Il sentait quil y avait quelque chose de plusgrave que ce quelle voulait bien lui dire.Cricky, tu ne me dis pas tout, nest-ce pas?Elle soutint son regard. Puis, aprs une longue hsitation, elle acquiesa de la tte.Tu ne veux pas me dire de quoi il sagit?Il ne desserra pas un instant son treinte, pas plus quil ne lcha son regard.Pas maintenant, dit-elle dans un souffle en saccrochant lui.Elle ne voulait pas tout gcher. Un jour, il lui faudrait avouer Parker quelle tait princesse,quelle servait son pays et son pre - le prince rgnant - et quil ny avait pas de place pour lui danssa vie.Mais pour linstant, elle navait pas le courage de le lui dire.Pas tout de suiteQuand me le diras-tu?Lorsque le premier de nous deux quittera Senafe.Vraisemblablement, ce serait lui.Parker se contenta de hocher la tte. Il avait dcid de ne pas la brusquer. Il savait que ce quellelui taisait tait grave et pnible. Il le voyait la tristesse qui voilait parfois son regard, au chagrin et la rsignation qui assombrissaient son visage par instants. Toutefois il ne voulait pas lui arracherson secret, mais prfrait attendre quelle le lui confie quand elle serait prte. Christianna lui taitperdument reconnaissante de se montrer aussi comprhensif et elle ne len aimait que plus. Parkertait vraiment extraordinaire.Le voyage fut un pur enchantement et cest regret quils prirent le chemin du retour, rapportantdes centaines de photos. Ils roulrent tranquillement jusquau camp, o ils arrivrent en fin daprs-midi, avec limpression dtre partis depuis des mois. Ctait vraiment comme un retour de lune demiel. Quand ils descendirent de la voiture, il lembrassa, puis porta son sac jusqu la tente desfemmes. Christianna tait malade lide quelle ne pourrait pas dormir avec lui cette nuit et quellene se rveillerait pas son ct le lendemain matin.Fiona fut la premire les voir et elle les accueillit avec un grand sourire. Elle venait de rentreraprs un accouchement difficile, qui avait dur toute la journe mais connu un dnouement heureux.Elle paraissait fatigue, mais ravie de les voir.Alors, ce voyage?Elle les enviait, mais les aimait trop tous les deux pour tre jalouse. Ctait si agrable de lesvoir heureuxCtait parfait, rpondit Christianna en qutant lapprobation de Parker.Absolument parfait, confirma-t-il avec un large sourire.Sacrs veinards! lana Fiona avec bonne humeur avant quils ne lui racontent tout en dtail.Ils refirent de mme ce soir-l, au dner. Max et Sam paraissaient soulags. Christianna les avaitvivement remercis ds son retour et avait rendu le pistolet Max. Les deux hommes lavaient serredans leurs bras, tant ils taient heureux de la voir revenir saine et sauve. Ils avaient pass le week-end torturs dinquitude.Ne recommence pas tous les week-ends, avait dit Max avec un ple sourire, tout en glissant lepistolet dans sa poche.Promis, avait rpondu Christianna, bien quelle et convenu avec Parker daller passer unprochain week-end Massawa, pour profiter de la mer.Tout le monde tant de bonne humeur, le repas fut trs joyeux.Parker et Christianna paraissaient trs amoureux, mais lorsque le moment vint daller se coucher,elle dut sarracher ses bras pour retourner dans sa propre tente, et elle dormit mal, loin de lui. Lelendemain matin, ils se retrouvrent de bonne heure dans la cantine dserte et tombrent dans les braslun de lautre comme des amants perdus. Parker dclara alors Christianna quil ne pouvait plusenvisager de vivre sans elle. Elle prouvait la mme chose et craignait, si elle sattachait trop lui,davoir le cur bris. Mais il tait dj trop tard pour faire marche arrire. la fin du mois de mai, Parker se rendit la poste avec Max et Sam. Ctait un jour o ceux-cidevaient tlphoner au pre de Christianna. Parker appela son directeur de recherches, Harvard,pour lui demander lautorisation de prolonger son sjour jusqu la mi-juillet, arguant que son travailtait considrable et que rentrer en juin comme prvu serait prmatur. Son directeur ne fit aucunedifficult pour accepter sa demande, lautorisant mme rester jusquen aot, si Parker le jugeaitncessaire.En raccrochant, il poussa un hurlement de joie. Il restait Senafe avec Christianna! Samlentrana lextrieur pour fter cette bonne nouvelle devant un verre, mais surtout pour que Maxpuisse passer son coup de fil. Mieux valait viter que Parker ne lentende appeler le palais etdemander parler Son Altesse Srnissime.Max fit au prince Hans Josef son rapport habituel, lui indiquant que tout allait bien. Christianna nevenait tlphoner son pre quune fois par semaine, et celui-ci lui rptait invariablement quellelui manquait et quil avait hte de la voir revenir. Elle se sentait coupable, mais jamais suffisammentpour vouloir repartir. Dailleurs, elle ne lenvisageait pas une seule seconde, tant elle tait heureuseavec Parker. Elle faisait au contraire tout ce qui tait en son pouvoir pour prserver son bonheuraussi longtemps que possible. Elle savait quil faudrait y mettre fin un jour et quelle serait alorsoblige de lui dire la vrit, mais elle priait simplement pour que ce jour soit le plus loignpossible.En rentrant, Parker se prcipita pour lui annoncer la bonne nouvelle. Aussi excite que lui, elle sejeta dans ses bras, et il la souleva de terre pour la faire tournoyer.A la fin de la journe, au cours de leur promenade quotidienne, ils parlrent de leur projet de serendre Massawa, esprant tous les deux pouvoir y aller rapidement. Quand ils revinrent, ils durentse sparer et retourner chacun dans leur propre tente, situation quils supportaient de plus en plusdifficilement. tel point quils envisageaient den prendre une ensemble. En attendant, Christiannatait ravie que Parker ait obtenu une prolongation de sjour.Elle sapprtait en faire part Fiona, allonge sur son lit en train de lire un magazine,lorsquelle remarqua sa pleur. Au moment o elle se demandait si elle tait malade, Fiona releva lesyeux et la fixa longuement, sans dire un mot. Sa peau trs claire devenait presque translucidelorsquelle ne se sentait pas bien, quelle tait bouleverse ou furieuse. Elle avait un tempramentvolcanique et semportait facilement, ce qui lui valait les moqueries du camp.Une fois, folle de rage, elle avait mme trpign, avant de rire de son propre emportement. cetinstant prcis, elle tait aussi livide que ce jour-l.a ne va pas? senquit Christianna avec sollicitude. Que se passe-t-il? ajouta-t-elle, inquite,quand Fiona, posant son magazine, continua de la considrer fixement.Cest toi qui vas me le dire, rpondit son amie dune voix blanche avant de lui tendre lemagazine.Incapable dimaginer ce qui la bouleversait ce point, Christianna regarda et comprit. Une photodelle et de son pre, prise lors du mariage auquel ils avaient assist Paris, avant son dpart pourlAfrique, stalait sur toute la page. Elle portait sa robe du soir en velours bleu et les saphirs de samre. Sous la photo, la lgende indiquait simplement: Son Altesse Srnissime la princesseChristianna du Liechtenstein, en compagnie de son pre, le prince rgnant Hans Josef. Que dire? Tout tait lLe visage de Christianna devint aussi blanc que celui de Fiona.Elles taient seules dans la tente cette heure-l, heureusement, car ce ntait pas le genredinformation quelle voulait divulguer. Pas mme Fiona, mais il tait trop tard. Le magazinequelle lisait sintressait aux faits et gestes de tout le Gotha et Christianna tait atterre quil soittomb entre les mains de son amie. La mre de Fiona le lui envoyait rgulirement depuis lIrlande,mais, la photo remontant dcembre, Christianna ne sattendait pas ce quelle apparaisse dans unedes dernires ditions.Alors, tu peux mexpliquer? lana Fiona avec colre. Je croyais que nous tions amies.Apparemment, je ne savais mme pas qui tu tais. Comme a, ton pre est dans les relationspubliques? Mon il, oui!Pour Fiona, de vritables amies navaient pas de secrets lune pour lautre. Sa lividit tmoignaitde limportance quelle accordait ce quelle considrait comme une trahison. Et si Fiona le prenaitainsi, Christianna nosait mme pas imaginer la raction de Parker quand il dcouvrirait la vrit.Eh bien Cest un peu comme les relations publiques, se dfendit-elle faiblement. Fiona, noussommes amies a change tout, quand les gens sont au courant. Je ne voulais pas que ce soit le casici. Pour une fois, je voulais tre comme tout le monde.Tu mas menti! cria Fiona en jetant le magazine au sol.Je ne tai pas menti, je nai rien dit. Cest diffrent. dautres! rpliqua-t-elle, foudroyant Christianna du regard, furieuse de cette trahison, maisaussi de sa propre idiotie. Parker est au courant? poursuivit-elle, encore plus exaspre lidequils staient peut-tre moqus delle.Non, rpondit Christianna, des larmes dans les yeux. Ecoute, Fiona, je taime, et tu es vraimentmon amie. Rien naurait t pareil si quelquun avait t au courant. Regarde ta raction Tu meprouves que jai eu raison.Je ne prouve rien du tout! fulmina-t-elle. Si je suis en ptard, cest parce que tu as menti!Je navais pas le choix. Sinon, ce ntait mme pas la peine que je vienne ici. Tu crois que jevoulais avoir tout le monde sur le dos, me lcher les bottes, prvenir le moindre de mes gestes, mappeler Votre Altesse , minterdire tout travail intressant ou glisser un napperon sous monsandwich, la cantine? Senafe est ma seule et unique chance de connatre une vie normale. Il a falluque je supplie mon pre pour venir ici. Et, quand je men irai, je devrai tre princesse jusqu la finde mes jours, que cela me plaise ou non. Il ny a quici que je connais un moment de vraie vie . Nepeux-tu au moins essayer de comprendre a? Tu ne sais pas ce que cest, toi, davoir limpressiondtre condamne la prison perptuit! conclut-elle, en larmes.Car ctait exactement ce quelle ressentait, malheureusement, et elle pleurait en disant cela. Unlong silence sensuivit, durant lequel Fiona reprit lentement des couleurs.Et qui sont au juste Max et Sam? finit-elle par demander, souponneuse.Toutefois, sa colre refluait. Elle prouvait encore de la difficult comprendre la douleur deson amie car, ses yeux, cette existence dore tait tout sauf ennuyeuse. Mais, en voyant le regardtraqu de Christianna, elle commenait prendre conscience quelle ntait peut-tre pas aussi drleque le magazine le laissait croire. Jusqu maintenant, Fiona avait toujours envi les gens quiapparaissaient dans ses pages.Ce sont mes gardes du corps, murmura Christianna comme si elle confessait un crime terrible.Ah non! Et moi qui essayais dattirer Max dans mon lit depuis des mois sans succs, je doisle prciser, ajouta Fiona en recouvrant un peu de son sens de lhumour. Il maurait probablement tirdessus, si javais eu le culot de lui faire de vraies avances.Non, certainement pas.Et Christianna ne put sempcher de sourire au souvenir de la tte de Parker quand il avait trouvle pistolet cach dans sa valise. Elle raconta lhistoire Fiona et, cette fois, elles rirent toutes lesdeux.Sale petite cachottire! lana Fiona avec irrvrence, sans paratre impressionne par son titreillustre. Comment as-tu pu ne rien me dire?Ctait impossible. Rflchis un peu, Fiona Que ce serait-il pass, aprs? Tt ou tard, tout lemonde laurait su.Jaurais gard le secret, si tu me lavais demand. Jen suis capable, tu sais, fit remarquer sonamie, lair vexe.Brusquement, une pense lui vint:Comment vas-tu faire avec Parker? Tu vas le lui dire?Il le faudra, rpondit Christianna avec un hochement de tte rsign. Avant son dpart, ou avantle mien, suivant le cas. Il doit savoir. Mais je ne veux pas le lui dire maintenant, cela gcherait tout.Pourquoi? demanda Fiona en la considrant avec stupeur.Mme si Christianna agissait comme si elle souffrait dune maladie incurable, Fiona trouvaitencore sa situation trs excitante.Peut-tre quil sera ravi dtre amoureux dune princesse, fit-elle valoir. Moi, je trouve a trscool, et il sera peut-tre du mme avis. La belle princesse et le sduisant docteur amricainImagine un peu!Justement, voil pourquoi je ne dis rien, souligna Christianna tristement. Tout sachveralorsque je partirai dici. Mon pre ne me laissera jamais me marier avec Parker. Jamais. Je doispouser quelquun de sang royal, un prince, un duc ou un comte. Mon pre ne maccordera jamais lapermission de continuer voir Parker.Et elle ne voulait pas risquer de provoquer une rupture irrmdiable avec son pre.Parce que tu as besoin de sa permission? demanda Fiona, berlue.Oui, pour tout. Et ds quune affaire sort de lordinaire, jai aussi besoin de celle des membresdu Parlement, qui sont vingt-cinq, et des membres de la maison princire, qui sont une centaine et mesont tous plus ou moins apparents. Je suis oblige de faire ce que tous ces gens dcident pour moi etje nai absolument pas le droit dagir comme je le veux. La parole de mon pre reprsente la loi, ausens propre, souligna Christianna en accompagnant ces mots dune grimace de dsespoir. Et puis, sije lui dsobissais et que je provoquais un norme scandale, cela lui briserait le cur. Il a assezsouffert avec mon frre. Il compte beaucoup sur moi.Et au bout du compte, cest ton cur toi quil briseraPeu peu, Fiona prenait la mesure de ce que devait supporter Christianna. Cent vingt-sixpersonnes dcidaient de son sort.Finalement, ce nest peut-tre pas si drle que je le croyais, admit-elle.Je tassure que a ne lest pas, renchrit Christianna avant de poser la main sur son bras. Fiona,je suis dsole davoir menti. Je pensais ne pas avoir dautre choix. Seul Geoff est au courant, et,bien sr, le directeur Genve.Waouh! a fait vraiment service secret!Elle ouvrit alors les bras pour serrer Christianna contre elle.Je suis dsole de mtre mise dans une telle colre. Je me sentais vraiment blesse que tu nemaies rien dit. Avec Parker, a risque dtre difficile Tu es sre quil ny a aucun moyen de lerevoir, quand tu seras rentre?Sre et certaine. Ou alors une fois, pour le th, si je dis que nous avons travaill ensemble ici,mais rien de plus. Sinon, mon pre menfermerait sur-le-champ.Vraiment? Dans un donjon? sexclama Fiona, lair horrifie.Tout de mme pas, rpondit Christianna, qui ne put sempcher de rire. Mais a reviendrait aumme. Il mordonnerait de cesser immdiatement de le voir, et je naurais pas dautre choix que delui obir.Sinon, a provoquerait un scandale et mon pre serait au dsespoir, dautant plus quil nauraitpas respect sa promesse ma mre. Il napprouve pas les monarchies modernes qui tolrent lesmariages de leurs enfants avec des roturiers. Pour lui, il faut maintenir la puret et le caractre sacrde notre ligne. Cest ridicule, je le sais, mais cest ainsi. Il faudrait une vie entire pour que monpre voie les choses diffremment, conclut Christianna avec accablement.Mais Et tous ces princes et princesses quon voit dans les journaux, qui narrtent pas decoucher droite et gauche et de faire nimporte quoi?a, cest le genre de mon frre. Mon pre est excd, et il ne tolrerait jamais une telleconduite de ma part. Mais Freddy se garde bien de se marier. Sil le faisait, je pense que mon pre lerenierait.Je narrive pas croire que je naie rien souponn, dclara Fiona, toujours incrdule, quandChristianna lui demanda si elle pouvait arracher la page du magazine pour la dchirer.Elle ne voulait pas que quelquun la voie, surtout Parker. Fiona laida la rduire en confettis.Il va avoir le cur bris quand tu le lui diras, dit-elle en se sentant brusquement trs triste pourses deux amis.Je le sais, murmura Christianna. Le mien lest dj. Je naurais jamais d commencer avec lui,ce ntait pas honnte de ma part.Mais je nai rien pu empcher. Nous sommes tombs amoureux.Mais tu devrais avoir le droit dtre amoureuse, comme tout le monde, rpliqua Fiona quicela semblait de plus en plus injuste.Elle tait sensible la douleur que refltaient les yeux de Christianna, et elle pouvait imaginercelle de Parker lorsquil dcouvrirait que leur histoire damour navait pas davenir et se terminerait Senafe.Eh bien non, je nai pas ce droit.Je suis dsole de mtre emporte comme a, rpta Fiona en lui pressant le bras dun gesteaffectueux. Peut-tre que tu pourras quand mme parler ton pre, quand tu seras rentre.Cela ne changera rien. Il ne me permettra jamais de sortir avec un roturier, surtout unAmricain. Il a des ides trs rtrogrades sur le sujet et il est trs fier de la puret de notre ligne, quiremonte prs de mille ans. Un mdecin amricain nentre pas dans ses projets me concernant.Cela paraissait stupide, et sorti tout droit du Moyen Age, pourtant ctait la ralit laquelle elledevait se plier.Oh, pardonnez-moi, Majest, dit Fiona, chez qui lhumour ne tardait jamais reprendre ledessus.Le choc avait t rude pour toutes les deux. Christianna se sentait encore branle davoir tdmasque, mme si ctait par Fiona, en qui elle avait confiance. Que se passerait-il si quelquundautre tombait sur ce magazine et le montrait Parker?Cette simple pense suffisait la faire frmir, mme si elle savait quil lapprendrait tt ou tard.Elle voulait que ce soit elle qui le lui dise, au moment opportun si toutefois il en existait un. Et silragissait de la mme manire que Fiona au dbut? Sil partait et ne voulait plus jamais lui parler?Finalement, cela serait peut-tre moins pnible que dtre anantis de chagrin lors de linluctablesparation.Au fait, comment suis-je cense tappeler, maintenant que je suis au courant? demanda Fiona.Sachant quelle la taquinait, Christianna se mit rire.Je pense que ton espce de petite cachottire conviendrait assez bien. Quen dis-tu?Votre Petite Srnissime Cachottire, peut-tre? Ou bien, Votre Altesse Cachottire?Elles seffondrrent sur leur lit en pouffant de rire comme deux gamines et rirent jusqu ce quedes larmes, qui ntaient pas de chagrin, cette fois, coulent sur leurs joues. Quand Mary et Ushientrrent dans la tente et les interrogrent sur la raison de leur hilarit, les deux jeunes femmes nepurent que bredouiller.Oh, je disais juste Cricky que ctait vraiment une enquiquineuse, finit par hoqueterFiona.Elle lisait mon magazine et elle a os en arracher une page.Franchement, elle se prend quelquefois pour une princesse!Christianna la contempla un instant, horrifie, avant de lui lancer:Espce de petite ordure!Comme elles se tordaient de nouveau de rire, leurs anes levrent les yeux au ciel et sortirentpour prendre une douche.Le soleil a d leur taper sur la tte, dit Ushi Mary avec un grand sourire.Christianna et Fiona changrent alors un long regard.Finalement, la dcouverte de Fiona avait resserr leur amiti. Ctait pour Parker que la jeuneIrlandaise sinquitait prsent, et elle ntait pas la seule. Christianna savait quil allait tre ananti.Chapitre 12Comme ils lavaient espr, en juin, Christianna et Parker purent partir en week-end Massawa.Une nouvelle fois, Samuel et Max la laissrent partir seule et tout se droula encore mieux que lorsde la prcdente escapade. Les moments quils passrent furent idylliques et, leur retour, Parkercommena parler mariage.En dautres circonstances, Christianna aurait t comble; malheureusement, elle ne pouvaitpouser Parker. Aprs avoir tent dluder le sujet, elle finit par lui dire quelle ne pouvaitabandonner son pre. Il avait prvu quelle rentrerait au Liechtenstein et sy installerait pourtravailler avec lui dans laffaire familiale.Elle ne pouvait le dcevoir. Christianna lavait dj dit Parker, mais cela ne ressemblait plus rien prsent, au regard de ce quils vivaient tous les deux. Aussi marqua-t-il sa dception et sonincomprhension.Mais Christianna se sentait lie son pre comme lhistoire et la tradition de son pays. On luiavait appris, depuis sa naissance, se sacrifier pour la principaut et pour ses sujets, et obir sonpre en toutes circonstances. Passer outre constituerait, aux yeux du prince et ceux de Christianna,la trahison suprme. Elle ne pouvait pouser un moniteur de ski, un barman, ni mme un jeunemdecin respectable comme Parker. Il lui fallait pour cela avoir lapprobation de son pre; or, ellesavait quelle ne lobtiendrait jamais. Ctait tout simplement impossible.Franchement, Cricky, cest ridicule! Quest-ce quil attend de toi? Que tu restes la maison,que tu travailles pour lui et que tu finisses vieille fille? cette remarque, Christianna ne put rprimer un sourire sans joie. En vrit, son pre attendaitdelle quelle se marie, mais avec quelquun qui comblerait ses vux, ou quil choisirait lui-mme;quelquun issu dune famille du mme rang que la leur. Celle de Parker tait trs convenable, et ilavait reu une ducation soigne.Son pre et son frre taient mdecins et sa mre avait fait partie de la meilleure socit. Mais,lorsquil apprendrait la vrit, Hans Josef ragirait avec la plus grande fermet. Et Christianna lesavait bien.Cest ce quil attend de moi, rpondit-elle. Et je ne pourrai pas me marier avant longtemps.Dailleurs, je suis trop jeune, prtendit-elle en essayant de trouver des excuses plausibles pourle dcourager.Elle aurait vingt-quatre ans dans quelques semaines, ce qui tait un ge normal pour se marier.Pour ajouter son tourment, son pre commenait parler avec insistance de son retour. Cela faisaitpresque six mois quelle tait partie et ctait largement suffisant ses yeux. Le dpart de Parker taitprvu en juillet, mais Christianna aurait aim rester Senafe jusqu la fin de lanne. La dernirefois quelle avait eu son pre au tlphone, ils en avaient longuement discut, et pour linstant rienntait dcid. Mais Parker, lui, commenait perdre patience.Cricky, est-ce que tu maimes? finit-il par lui demander carrment, une lueur anxieuse dans leregard.Oui, je taime, rpondit-elle. Je taime la folie.Je ne te demande pas que nous nous mariions ici, ou la semaine prochaine. Mais je pars bienttet, avant de men aller, je veux te convaincre que je suis trs srieux. Tu as voqu la possibilit depoursuivre tes tudes. Pourquoi ne pas le faire Boston? Il y a de trs bonnes universits l-bas. Tonpre ta dj laisse faire une partie de tes tudes aux Etats-Unis. Pourquoi ne pas continuer?Je crois que jai puis tout mon crdit amricain. Maintenant, il veut que jaille Paris, parceque cest beaucoup plus prs de la maison. Ou alors, que je minstalle Vaduz.Boston nest qu six heures de lEurope, argua-t-il.Il avait compris que largent ne constituerait pas un obstacle pour Christianna, mme sils nenavaient jamais parl. De son ct, son pre avait une trs belle situation. Son cabinet marchait trsbien, celui de son frre galement, et ils avaient hrit dune fortune non ngligeable la mort de leurmre. Parker navait eu aucun problme pour payer ses tudes et il possdait mme une petite maison Cambridge. Sils se mariaient, il pourrait offrir une vie trs agrable Christianna. condition,toutefois, quelle ne sobstine pas jouer les gouvernantes chez son pre et ne laisse pas celui-cirgir sa vie.Quand elle voquait son avenir, Parker tait atterr.Tu as le droit davoir ta propre vie, insista-t-il.Non, je nen ai pas le droit. Tu ne comprends pas.Comment le pourrais-je? Si je rencontrais ton pre, il verrait bien que je suis srieux. Cricky,je taime Je veux que tu me jures quun jour tu seras ma femme.Les yeux de Christianna se remplirent de larmes. Ctait horrible.Plus que jamais, elle eut conscience quelle naurait pas d laisser leur histoire se dvelopper,alors quelle tait voue, ds le dbut, se terminer tristement. Sa voix strangla quand ellerpondit:Je ne peux pas.Pourquoi? Quest-ce que tu as? On dirait que tu me caches un horrible secret. Quel que soit leproblme, je suis sr que nous arriverons le rsoudre. Je taime, Cricky.Comme Christianna se contentait de secouer la tte avec impuissance, il insista:Dis-moi ce que cest Dis-le-moi maintenant.a ne servirait rien. Crois-moi, Parker, je ne dsire rien dautre que ce que tu moffres. Maismon pre ne voudra jamais.Il dteste les Amricains? demanda Parker, qui commenait snerver. Ou les mdecins?Pourquoi es-tu persuade quil ny a rien faire?Christianna le regarda, dsespre, tandis quun long silence sinstallait entre eux. Le momenttait venu. Elle navait pas dautre choix que de lui avouer la vrit. Quand elle ouvrit la bouche, elleeut limpression quelle ne russirait jamais parler.Il ne dteste personne et il ne te dtesterait pas. Je suis mme sre que tu lui plairais beaucoup.Mais tu nes pas pour moiLes mots semblaient cruels, mais sa situation ltait. Pour tous les deux.Mon pre est le prince du Liechtenstein.Un nouveau silence sabattit, durant lequel Parker la fixa, essayant de digrer ce quelle venait delui dire. Ctait si loign de tout ce quil aurait pu imaginer quil resta longtemps immobile, les yeuxvides.Rpte a, finit-il par murmurer.Mais Christianna secoua la tte.Tu mas bien entendue. Et je ne pense pas que tu saches ce que cela signifie.Ma vie entire est rgie par mon pre, par notre Constitution et par nos traditions. Quand lemoment viendra, il ne me laissera pas pouser quelquun qui nest pas de sang royal. Dans certainspays, on accorde moins dimportance ce genre de choses. Mon pre, en revanche, est trstraditionaliste, et la maison princire aussi. Cest elle qui prend toutes les dcisions, et elle nemautorisera jamais tpouser, quel que soit lamour que jprouve pour toi.Sa voix ntait plus quun murmure lorsquelle acheva sa phrase.La maison princire rpta-t-il avec incrdulit. Ce nest pas toi qui dcides?Non. Cest mon pre, la maison et mme le Parlement, confirma-t-elle, accable.Parker commenait prendre la mesure de ce que cela impliquait.Selon notre Constitution, tous les membres de la maison princire doivent donner leurapprobation un mariage, et celui-ci ne doit en aucune faon nuire la rputation ou lhonneur dela principaut du Liechtenstein. Je suis certaine que la maison princire et mon pre considreraientnotre mariage comme prjudiciable au pays.Mme pour Christianna, cela semblait absurde, tout autant que de parler de la Constitution duLiechtenstein Parker.Cricky, tu es une princesse?Sa voix strangla. La stupfaction lui coupait presque la parole.Un insupportable sentiment de perte submergea Christianna.Il faudrait que je tappelle Votre Altesse Royale ? ajouta-t-il, esprant quelle lecontredirait.Mais elle nen fit rien. Elle lui sourit avec tristesse en secouant la tte.Votre Altesse Srnissime, corrigea-t-elle. Comme ma mre tait franaise, une Bourbon, jaurais pu choisir Royale , mais jai toujours prfr Srnissime , comme mon pre et monfrre.Si seulement elle avait eu le choix de ntre rien du tout!Bon sang, pourquoi ne mas-tu rien dit?Fiona avait ragi de la mme manire. Pour Parker, ctait encore plus justifi, car elle aurait dle mettre au courant ds le dbut. Cela lui aurait permis de comprendre que leur histoire navaitaucun avenir et leur aurait vit davoir le cur bris. En le regardant, elle comprit quel point elleavait t goste, et des larmes roulrent sur ses joues.Je suis dsole Je ne voulais pas que tu le saches, parce que je voulais juste tre moi, avectoi. Maintenant, je ralise ce que jai fait.Je navais pas le droit de tinfliger a.Parker se leva et commena marcher de long en large, tout en lui jetant un coup dil de temps autre. Elle le regardait avec dsespoir. Puis il revint, sassit ct delle et prit sa main entre lessiennes.Jignore comment tout cela fonctionne, mais il y a des gens qui ont russi sen sortir. Parexemple, le duc de Windsor, quand il a abdiqu pour pouser Wallis Simpson.Soudain, un clair daffolement passa dans le regard de Parker.Tu ne vas pas tre reine, nest-ce pas? Tu ne vas pas monter sur le trne? Est-ce la raison pourlaquelle ton pre est si svre avec toi?Non, rpondit Christianna en esquissant un sourire, les femmes ne peuvent pas rgner cheznous. Cest un pays conservateur o les femmes nont le droit de vote que depuis vingt-trois ans.Cest mon frre qui rgnera un jour. Mais comme il est compltement irresponsable, mon precompte beaucoup sur moi. Je ne peux pas faillir, Parker. Je ne peux pas menfuir. Ce nest pas commeun travail dont on dmissionne Je me dois ma famille, la tradition, ma ligne, lhonneur et un millnaire dhistoire, ainsi qu mon pays.Je dois donner lexemple. Cest une question de devoir, dhonneur et de courage, pas damour.Lamour vient toujours aprs tout le reste.Mais cest monstrueux! scria Parker, indign. Et ton pre souhaite que tu vives comme a,que tu renonces ce que tu es et celui que tu aimes?Je nai pas le choix, soupira-t-elle comme si elle prononait son propre arrt de mort. De plus,mon pre a promis ma mre que je me marierais avec quelquun dascendance royale. Ils taienttous les deux trs vieux jeu. Pour lui, le devoir passe avant lamour. Et il compte dautant plus surmoi pour maintenir la tradition que mon frre ne sen proccupera sans doute pas.Je ne peux pas labandonner, Parker. Il sattend ce que je fasse ce sacrifice pour mon pays,pour ma mre et pour lui. Il lexigera de moi.Est-ce que nous nous reverrons, lorsque nous aurons quitt Senafe? demanda-t-il, perdu.Ce que venait de lui dire Christianna avait dclench un sentiment de panique en lui. Il avait sentiune telle absence despoir quil en tait ananti. Il prit brusquement conscience de la catastrophe quiles frappait, de ce quelle impliquait pour eux, simplement cause de ce qutait Christianna. Autantelle tait prte se sacrifier et le sacrifier pour son pays et pour le prince qui le gouvernait, autantlui ne pouvait laccepter. Quelle soit princesse navait aucune importance ses yeux, tout ce quilsouhaitait tait de vivre avec la femme quil aimait. Alors quil lui avait donn son cur, elle le luirendait simplement en raison de sa naissance et des contraintes qui y taient lies. Pour elle, ctaitune question dhonneur, de devoir, de sacrifice et de courage.Je ne sais pas, avoua-t-elle en toute honntet. Je ne suis pas certaine de pouvoir te revoir.Max et Sam laideraient sans doute, au moins une fois. Ensuite, ce serait trs difficile, car il yavait toujours le risque du scandale. Un mouton noir dans la famille suffisait. Si elle suivait les tracesde Freddy, son pre en aurait le cur bris. Elle ne pouvait pas lui infliger un tel chagrin.Nous pourrons peut-tre nous retrouver une fois quelque partJe ne pense pas que mon pre mautoriserait aller aux Etats-Unis.Je nen suis revenue que lanne dernire et je viens de passer des mois en Afrique. Il ne mepermettra certainement pas daller plus loin que Paris ou Londres.Je pourrai te revoir Paris?La tristesse de Parker faisait cho la sienne. Christianna avait limpression davoir enfonc uncouteau dans leurs curs.Je ne peux pas te le promettre, mais jessaierai, dit-elle dune voix incertaine.Elle avait le pressentiment que son pre lui demanderait de ne pas sloigner de Vaduz sonretour. Peut-tre quun week-end Paris ne serait pas trop difficile obtenir; ou peut-tre pourrait-elle se rendre Londres, chez Victoria, et retrouver Parker l-bas. Mais les journalistes rdaienttoujours autour de sa cousine et cela pourrait se rvler dsastreux. Tout compte fait, Paris seraitprfrable.Je ferai tout mon possible, promit-elle.Et aprs?Parker avait les larmes aux yeux. Les rvlations de Christianna taient terribles et, contrairement elle, il ne sy attendait pas.Aprs, mon amour, tu retourneras ta vie et moi, la mienne.Mais nous noublierons jamais ce que nous avons partag ici. Ce sera un souvenir que nouschrirons Tu seras toujours dans mon cur, au plus profond de moi.Christianna nimaginait pas pouser un jour un autre homme. Il ny avait que lui.Cest la chose la plus affreuse que jaie jamais entendue, murmura-t-il.Il ntait mme pas en colre contre elle. A quoi cela aurait-il servi? Il tait simplement ananti.Cricky, je taime. Vas-tu au moins lui en parler?Aprs avoir rflchi un long moment, elle acquiesa de la tte. Elle pouvait essayer Mais dsquil serait au courant, son pre exigerait quelle cesse de le voir. Alors que tant quil ne ltait pas,ils avaient peut-tre une chance de se revoir. Il lui semblait donc prfrable de garder le secret et,lorsquelle le lui expliqua, Parker ne protesta pas.Elle savait comment agir dans ce monde auquel il ne connaissait rien.Il prit alors Christianna dans ses bras et la serra contre lui, tout en essayant de raliser ce quivenait darriver et ce que cela signifiait pour lavenir. Celui-ci sannonait terrible pour eux. Ilsresteraient seuls, chacun de leur ct, le cur bris. La fin de lhistoire ne lui plaisait pas du tout.Pour eux, il tait clair quil ny aurait pas de: Ils vcurent heureux et eurent beaucoup denfants Quand ils retournrent au camp, Christianna blottie contre Parker, ils taient accabls etnchangrent que de rares paroles. En les voyant, Fiona se demanda ce qui stait pass. Parker nela salua pas.Il embrassa rapidement Cricky puis, sans dire un mot, se dirigea vers sa tente.Quy a-t-il? demanda Fiona, inquite.Je lui ai dit, rpondit Christianna, dsespre.A ton sujet? chuchota Fiona. Oh, non! lcha-t-elle quand Christianna acquiesa de la tte.Comment la-t-il pris?Il a t formidable, parce que cest un homme formidable. Mais cest vraiment durOui, jimagine. Il est en colre?A ses yeux, il semblait plutt ananti, ce qui tait sans doute pire.Non. Juste triste, comme je le suis moi-mme.Peut-tre que vous arriverez trouver une solutionNous allons essayer de nous revoir Paris, mon retour. Mais cela ne changera rien, a nefera que prolonger la torture. A la fin, il faudra quil retourne Boston pour vivre sa vie; et moi, jeresterai Vaduz avec mon pre, faire semblant dtre occupe jusqu la fin de mes jours.Il doit bien exister un moyen! insista Fiona.Il ny en a pas. Tu ne connais pas mon pre.Tu as bien russi venir en Afrique.Ce nest pas la mme chose. Il savait que je rentrerais. Et que je navais pas lintentiondpouser qui que ce soit ici. Cette mission, cest une espce de cong sabbatique, et mon pre nema laisse partir qu condition que je remplisse mes obligations une fois rentre. Il ne me laisserapas pouser un simple mdecin amricain, ni vivre Boston. Cest tout simplement inenvisageable.Christianna semblait compltement abattue et Fiona dut admettre que la situation paraissait sansissue.Parle quand mme ton pre. Il comprendra peut-tre quil sagit dun vritable amour.Elle navait jamais vu deux personnes saimer autant et tre plus heureuses ensemble que Crickyet Parker. Leur amour sautait aux yeux et il tait tragique quil connaisse une fin aussi absurde.Je lui parlerai un jour, bien sr. Mais je ne pense pas que a servira quelque chose.Faute de savoir quoi ajouter, Fiona laccompagna en silence jusqu leur tente. Elle tait vraimenttriste pour eux.Ce soir-l, et pendant les deux semaines qui suivirent, Parker et Christianna furent plus prochesque jamais. Ce quelle lui avait rvl de sa situation et de ses consquences tragiques avait encoreresserr leur amour. Ils furent insparables jusqu la fin juillet.Cest alors que Parker dut rentrer. Plus aucune prolongation ntait possible, son directeur derecherche lui demandait de revenir le 1er aot. Leurs derniers jours ensemble furent doux-amers, etleur dernire soire leur parut irrelle. Pour Christianna, ce fut la plus triste de son existence. Undner dadieu avait t organis en lhonneur de Parker et tous deux avaient failli fondre en larmes plusieurs reprises. Les membres du camp ignoraient la raison dun tel dsespoir, mais ils devinrentquune grave difficult tait survenue, et que Christianna et Parker vivaient des moments extrmementdouloureux.La plupart des gens que Parker avait soigns taient venus lui apporter des cadeaux: dessculptures, des bols, des perles, toutes sortes dobjets quils avaient raliss pour lui. Il les remerciaavec motion.Ensuite, il alla sasseoir avec Christianna dans un coin tranquille et ils restrent toute la nuitblottis lun contre lautre jusqu laube.Ensemble, ils regardrent le soleil se lever. Puis ils marchrent dans la douce lumire du petitmatin, sous la splendeur du ciel africain.Christianna savait quelle noublierait jamais cet instant, ni cette priode de sa vie. Elle auraitvoulu arrter le temps et rester ici, avec lui, pour lternit.Sais-tu combien je taime? lui demanda-t-il avant quils ne fassent demi-tour.Peut-tre la moiti de ce que moi je taime, le taquina-t-elle.Mais le cur ny tait pas. Quand ils revinrent au camp, les autres taient levs et sapprtaient commencer leur journe. A part Akuba et Yaw, dj louvrage, la plupart des rsidents prenaientleur petit djeuner. Christianna et Parker se joignirent eux, mais ne purent rien manger. Ils burentjuste du caf en se tenant par la main, silencieux. Mme les visages de Max et de Sam taient tristes.Ils savaient mieux que quiconque ce que Christianna allait devoir endurer sans lhomme quelleaimait. Mme sil tait le meilleur des hommes, cela ne comptait pas, puisque le pre de Christiannane voudrait pas de lui comme mari pour sa fille. Quand Parker quitterait Senafe, la mort de leuramour commencerait, et ils en avaient pleinement conscience.Geoff devait emmener Parker Asmara, dans une des voitures du camp, et il avait propos Christianna de les accompagner. Leur histoire ntait un secret pour personne. Tout le mondelapprouvait mais, curieusement, beaucoup semblaient certains que Cricky devrait y mettre un terme,une fois rentre chez elle. Aux paroles qui lui avaient chapp, ils avaient cru deviner quelle avaitun pre tyrannique, qui napprouverait pas son choix et exigerait quelle reste auprs de lui. Silsjugeaient la situation difficile, ils ne considraient pas, toutefois, cet obstacle comme insurmontable.Seuls Fiona, Geoff, Max et Sam connaissaient la vrit. Contrairement aux autres, ils savaient quilny avait aucun espoir, sauf si Christianna dfiait son pre et renonait ce quelle tait. Mais celaleur paraissait hautement improbable.Tout le monde embrassa chaleureusement Parker au moment de son dpart. Mary le remercia pourson aide inapprciable. Il les quitta tous le cur gros. Puis il monta dans la voiture avec Cricky etGeoff, pour le long voyage jusqu Asmara. Christianna savait que le trajet lui paratrait encore pluslong au retour, sans lui. Au moins, cet instant, pouvait-elle encore le toucher, lui parler, le voir, lesentir. Elle navait jamais t aussi triste de sa vie. Au bout dun moment, ils ne dirent plus rien et setinrent simplement la main, pendant que Geoff conduisait. Celui-ci avait eu limpression, ensurprenant quelques bribes de conversation, que Parker savait qui elle tait. Mais il se tut.Il avait promis le secret Christianna pour la dure de son sjour et il avait respect sapromesse. Si elle avait choisi de le rvler quelquun, cela la regardait. Lui continuerait de semontrer discret.Ils arrivrent Asmara une heure avant le dcollage, ce qui tait parfait. Comme lors de larrivede Christianna avec Max et Sam, ils attendirent lextrieur que lavion atterrisse.Si seulement il pouvait avoir du retard! Chaque minute tait si prcieuse Christianna auraitvoulu partir avec Parker et se fondre dans sa vie pour toujours. Jamais elle navait t si prs desenfuir, mme si cela signifiait briser le cur de son pre. Elle tait dchire entre deux hommesquelle aimait, entre ce que chacun voulait delle, et ce quelle dsirait elle-mme.Aprs latterrissage de lavion, ils bnficirent dune demi-heure supplmentaire, le temps queles passagers, chargs de cartons et de sacs, se rassemblent. Parker et elle restrent sur le ct, setenant par la main, tandis que Geoff scartait pour les laisser seuls. Il tait dsol pour eux.Connaissant la vrit au sujet de Christianna, il savait ce que cela signifiait pour eux.Puis, le moment arriva de la dernire treinte, du dernier baiser et, pour la dernire fois, des brasde Parker lenserrant.Je taime tant, murmura-t-elle alors quils luttaient tous les deux contre les larmes.Tout va bien se passer, affirma-t-il en esprant que cela serait vrai.Christianna en doutait fortement, aussi garda-t-elle le silence.Je te verrai Paris, ds que tu seras rentre, continua-t-il.La tte incline vers elle, il lui sourit. Durant ces quelques secondes - les dernires -, elle taitencore lui. Cela ne se reproduirait peut-tre jamais, et cette pense leur tait insupportable tousles deux.Fais attention aux serpents! la taquina-t-il une dernire fois.Aprs un ultime baiser, il se dirigea vers lavion. Immobile, Christianna le fixa avec une intensitdouloureuse, tandis quil montait, sarrtait et la regardait. Cet instant lui parut durer une ternit. Lesyeux rivs ceux de Parker, elle lui envoya un baiser et agita la main. Il fit de mme avec un souriretriste, puis disparut.Christianna resta sans bouger, le visage baign de larmes. Ne voulant pas la dranger dans sonchagrin, Geoff resta lcart.Ils virent lavion dcoller et effectuer un large cercle dans le ciel, pour prendre la route du Caire,de Rome, puis de Boston. Alors, Christianna suivit Geoff jusqu la voiture. Pendant un long moment,aucun des deux ne parla.a va? finit-il par lui demander.Elle hocha la tte, avec limpression que quelquun lui avait arrach le cur. Elle se tut durantpresque tout le trajet du retour. La tte tourne vers la vitre, elle regardait dfiler le paysage. SansParker, tout paraissait diffrent. Et il en serait ainsi toute sa vie.Jamais plus ils ne connatraient ce quils avaient partag ces derniers mois. avait t un prsentinestimable, quelle noublierait jamais. A ses yeux, les jours quils avaient passs ensemble Senafe taient plus prcieux que le plus beau des diamants.Fiona lattendait. Quand elle vit son expression, elle ne dit rien, mais passa son bras autour deses paules, laccompagna jusqu la tente et la mit au lit. Christianna leva vers elle un visage quitait celui dun enfant au cur bris. Alors, caressant ses cheveux, Fiona lui dit de fermer les yeux etde dormir.Christianna obit, mais Fiona resta assise ct delle un moment, pour sassurer quelle allaitbien. Un peu plus tard, Mary entra.Comment va-t-elle? lui demanda-t-elle voix basse.Mal, rpondit Fiona, honnte. Et elle nira pas bien pendant un certain temps.Aprs avoir hoch la tte, Mary gagna son lit. Personne ne comprenait vraiment ce qui se passait,mais tous avaient conscience que quelque chose stait produit, plus grave que le simple dpart deParker.Aussi clairement que si elle se trouvait dj au Liechtenstein, Christianna avait commenc sa viede solitude sa vie sans lui.Chapitre 13Les deux semaines qui suivirent le dpart de Parker, Christianna eut limpression de se mouvoirdans le brouillard. Dix jours plus tard, elle reut une lettre de lui, dans laquelle il ne parlait que deleurs retrouvailles Paris. Il lui disait combien elle lui manquait.Christianna lui crivit deux fois. Elle ne voulait pas rendre les choses encore plus difficiles pourlui quelles ne ltaient et elle estimait lavoir assez fait souffrir avec cette situation impossible,aussi lui rpta-t-elle quel point elle laimait, mais sans lui offrir le moindre espoir.Il y avait trois semaines quil tait parti lorsquen allant travailler, elle perut un changementdatmosphre dans le camp. Elle ne russit pas lidentifier, mais il tait presque palpable. Quandelle se rendit la cantine, elle remarqua labsence dAkuba et de Yaw. Tous semblaient proccups.Elle interrogea Fiona du regard, mais celle-ci paraissait aussi perplexe quelle. Ce fut Geoff qui leurexpliqua la situation, avant quils ne se sparent pour aller travailler. La nuit prcdente, il y avait euune attaque la frontire thiopienne. Une embuscade. Ctait la premire violation flagrante de latrve depuis plusieurs annes. Tout en esprant quil sagissait dun acte isol, Geoff leurrecommanda dtre sur leurs gardes. Si la guerre reprenait entre les deux pays, cela pouvait devenirdangereux, mme pour eux.Il ne sagissait cependant pas de paniquer. Ce ntait peut-tre quune escarmouche, un incidentmalheureux qui ne se reproduirait pas. Les troupes de lONU, tout comme celles de lUnion africaine,se tenaient prtes intervenir pour maintenir la paix.Quand ils se dispersrent, les membres du camp taient inquiets, non pas tant pour eux-mmesque pour la population locale. Elle avait si terriblement souffert lors de la dernire guerre quilsespraient que cette violation de laccord de paix ne dclencherait pas de nouvelles hostilits.Les patients taient bouleverss. Ils ne cessaient den discuter et semblaient proches de lapanique. Les membres du camp, qui redoutaient dj une pidmie de malaria, se seraient bien passsde ce nouveau sujet dinquitude.Il fut dcid de surveiller lvolution de la situation, tout en redoublant de vigilance.Pour le moment, aucun danger ne menaait le camp, mais ils se trouvaient suffisamment prs de lafrontire pour prouver une crainte lgitime.Dailleurs, aussitt aprs le petit djeuner, Max et Sam vinrent trouver Christianna.Cela ne va pas plaire votre pre, Votre Altesse. Nous devons lui envoyer un rapport.La condition principale de leur venue en Afrique tous les trois avait t que Christiannapromette de rentrer immdiatement si la situation devenait risque.Ce ntait quune escarmouche, souligna la jeune femme. Nous ne sommes pas en guerre.Elle navait pas lintention de partir maintenant car, avec lpidmie de malaria qui menaait, onaurait plus que jamais besoin delle, dautant quon signalait dj une nouvelle pidmie de kala-azar.Cela peut saggraver dun moment lautre, argurent-ils. Et la situation risque alors dedevenir trs rapidement incontrlable.Ni lun ni lautre ne voulaient risquer de se trouver dans limpossibilit de la faire sortir du pays.Inutile de paniquer pour le moment, rtorqua-t-elle avant de partir travailler.Aucun incident ne fut dplorer au cours des deux semaines suivantes. En revanche, au dbut deseptembre, les premiers cas de malaria apparurent. Des pluies diluviennes sabattirent sur le pays, etce fut une priode prouvante pour tous. La vie dans le camp devint trs pnible, car ils pataugeaienten permanence dans une boue paisse. Entre le surcrot de travail et les conditions mtorologiquesdplorables, ils se couchaient extnus.Il y avait prsent huit mois que Christianna se trouvait en Afrique, et elle tait sous le charme.Mais son pre harcelait Max et Sam depuis des semaines pour quils la ramnent en Europe, surtoutdepuis lincident la frontire. Pourtant, Christianna refusait de partir. On avait besoin delle et elleresterait. Ce fut le message quelle transmit son pre par lintermdiaire des deux hommes. Ellenavait plus le temps daller la poste pour lui parler elle-mme, et ctait peut-tre mieux ainsi, carelle ne se sentait pas de force se disputer avec lui. Elle tait encore trop bouleverse par le dpartde Parker et avait lesprit trop proccup.Bon sang, quel temps pourri! scria Fiona un soir, alors quelles regagnaient la tente.Elle avait pass toute la journe lextrieur pour aider des accouchements, tandis queChristianna stait occupe de patients atteints du sida et de la malaria. De nouveaux cas de kala-azartaient arrivs, et Geoff tait trs inquiet. Ce ntait vraiment pas le moment quune pidmie clate.Il ny avait pas une heure que Fiona tait rentre quon lappela de nouveau. Une femme mettaitdes jumeaux au monde, pas trs loin du camp.Encore trempe, elle ressortit tout en priant pour que sa petite voiture ne senlise pas dans laboue, ce qui tait dj arriv plusieurs fois. Une nuit, elle avait d rentrer pied et marcher plus detrois kilomtres sous une pluie battante. Elle toussait depuis ce jour-l.En la voyant partir, Christianna lui fit un signe, accompagn dun sourire las.Amuse-toi bien!Moque-toi donc de moi! lana Fiona. Au moins, toi tu seras au sec, ici.A certains moments - comme celui-l , leur vie tait rude. Fiona travaillait darrache-pied,mais elle ne se plaignait jamais, car elle adorait son mtier et savait combien on avait besoin delle.Christianna entendit la petite voiture dmarrer, puis elle sombra dans le sommeil. Ils taient touspuiss. Le lendemain matin, elle ne fut pas surprise en constatant que le lit de Fiona tait vide. Il luiarrivait souvent de passer la nuit dehors, surtout lorsque laccouchement tait difficile ou que le bbtait fragile. Avec des jumeaux, on pouvait sattendre des difficults.Christianna alla prendre son petit djeuner avec les autres. Aprs avoir jet un coup doeil laronde, Geoff eut brusquement lair soucieux.O est Fiona? Elle dort ou elle est toujours dehors?Elle est dehors, rpondit Christianna en se servant du caf.Jespre que sa voiture nest pas reste coince quelque partAprs stre entretenu avec Maggie, Geoff dcida daller vrifier par lui-mme. Il avait plu toutela nuit, et la pluie continuait de tomber. Max proposa de laccompagner. Si la voiture tait enlise, ilsne seraient pas trop de deux pour la sortir de la boue. Quelques minutes plus tard, les deux hommesse mirent en route. Ctait un matin comme un autre durant la saison des pluies, simplement plushumide et plus sombre.Christianna effectuait des travaux administratifs dans son bureau quand Max et Geoff revinrent.Ils avaient retrouv la voiture, mais Fiona ntait pas dedans. Ils staient alors rendus dans lamaison o les jumeaux taient ns, pour apprendre que Fiona lavait quitte plusieurs heuresauparavant.Ctait la premire fois quune telle chose se produisait. Quand Max leut mise au courant,Christianna se demanda si Fiona navait pas tent de rentrer pied, et stait gare ou rfugie dansune maison. Comme elle travaillait dans le coin depuis plusieurs annes, elle connaissait peu prstout le monde dans la rgion.Le visage grave, Geoff rassembla une quipe de recherche et assigna un conducteur chacun desvhicules du camp. Max prit une voiture, Sam une autre, Ernst, Klaus et Geoff sautrent dans le carscolaire. Didier russit mme faire dmarrer la plus dglingue et la moins fiable des voitures.Deux des femmes se joignirent eux et, la dernire minute, Christianna sinstalla ct de Max. Ilstaient convenus de quadriller la zone en sarrtant dans chaque maison, pour voir si Fiona ny avaitpas trouv refuge. Connaissant son amie, Christianna tait presque sre que ctait ce quelle avaitfait.Fiona tait une femme indpendante et pragmatique; elle naurait pas pass la nuit dans unevoiture enlise, mais aurait gagn lhabitation la plus proche et frapp la porte. Christianna nedoutait pas quon la retrouverait bientt. Tout le monde tait trs accueillant dans la rgion et Fionatait probablement bien au chaud, attendant que la pluie cesse et que quelquun puisse la reconduireau camp.Max conduisait en silence. Aprs un moment, ils croisrent le car et sarrtrent pour faire lepoint avec Geoff. On navait pas retrouv Fiona, et personne, dans les maisons auxquelles ilsstaient adresss, ne lavait vue. Pourtant, tous la connaissaient.Il y avait plus de deux heures quils la cherchaient. Max roulait vitesse rduite, tandis queChristianna scrutait le bas-ct de la route. Soudain, il freina, car quelque chose avait attir sonattention devant lui. Il nen dit rien Christianna pour ne pas linquiter sans raison et sortit de lavoiture en courant sous la pluie battante, puis sarrta.Elle tait l, gisant sur le ct de la route comme une poupe dsarticule, nue, les cheveuxemmls, le visage moiti enfonc dans la boue, les yeux grands ouverts. Accourue, Christiannadcouvrit son tour lhorrible spectacle. De toute vidence, Fiona avait t viole, avant dtre tuede plusieurs coups de couteau.Aprs lavoir repousse doucement, Max dit Christianna de retourner dans la voiture.Non! hurla-t-elle. Non!Sagenouillant dans la boue ct de son amie, elle ta son manteau pour len recouvrir, puisdgagea son visage avec douceur et prit sa tte dans ses mains, indiffrente la pluie qui ruisselaitsur elle. En sanglotant, elle treignit Fiona. Max essaya de larracher elle, sans succs. Quelquesminutes plus tard, le car arriva et Max leur fit signe de sarrter. Ils descendirent en hte, puis Klauset Ernst aidrent Max carter Christianna. Les autres furent prvenus par radio; quelquun apportaun drap et, tandis quon entranait Christianna, effondre, ils envelopprent le corps de Fiona, ledposrent dans le car et rentrrent au camp.Le reste de la journe scoula dans la plus grande confusion.Aprs avoir investi le camp, les autorits passrent la zone au peigne fin, mais personne navaitrien vu. Faute dindices, la police locale finit par arrter des maraudeurs thiopiens, malgr lescepticisme des membres du camp. Pour eux, le coupable tait un fou qui avait russi chapper auxmailles du filet. Ctait le premier acte de violence auquel ils taient confronts. Geoff se rendit Senafe pour tlphoner lui-mme la famille de Fiona. Max et Sam laccompagnrent pour appelerle prince, malgr les dngations de Christianna.Sa raction fut exactement celle quelle avait prvue: Ramenez-la immdiatement. Dsdemain Et mme aujourdhui! Mais Christianna ntait pas en tat de partir. La mort de son amie- et surtout les circonstances atroces de sa mort - lavait anantie.Elle aurait voulu parler Parker, mais sa dtresse tait trop grande pour quelle puisse aller laposte avec Sam et Max. De plus, elle se sentait incapable de discuter avec son pre. Elle ne voulaitpas repartir, en tout cas pas avant lenterrement de Fiona.Elle avait limpression que tout stait brusquement transform en chaos. Lhorreur avait faitirruption dans le camp, et tous avaient peur.Le lendemain, lquipe au complet assista aux obsques de Fiona.La famille de Fiona avait accept contrecur quelle soit enterre sur place. Malgr leurdsespoir, ses parents avaient convenu quil aurait t trop compliqu de rapatrier son corps. Et puis,elle avait tant aim lAfrique quil semblait normal quelle y soit inhume. La nouvelle de sa mortstait rpandue aux alentours, et la population locale marquait une incomprhension et une afflictioncomparables celles du camp. Aprs lenterrement, tous se retrouvrent la cantine, malheureux,furieux et effrays, ne parvenant pas croire quils avaient perdu leur amie. Accroches lune lautre, Christianna et Mary sanglotaient, Ushi tait inconsolable, et Geoff et Maggie taientbouleverss au-del de toute expression.Ce fut un moment terrible. Mais leurs preuves ntaient pas termines. Deux jours aprslenterrement de Fiona, il y eut un nouvel accrochage la frontire; et trois jours plus tard, la guerreclatait entre lEthiopie et lErythre.Cette fois, il ny eut pas de discussion. Sam et Max ne tlphonrent pas au prince et nedemandrent pas son avis Christianna. Sam soccupa de ses bagages, pendant que Max attendait lextrieur de la tente quelle finisse de se prparer. Il ny avait plus le choix, et ils partaient, mmesi Christianna ne voulait pas quitter ses amis. Geoff tait tout fait daccord avec Sam et Max. Lesautres membres du camp allaient devoir eux aussi choisir de rester ou de partir.Geoff lui-mme insista pour que Christianna sen aille. Elle avait t dun dvouementextraordinaire, elle stait donne sans compter, et tous laimaient infiniment, mais ce ntait pas sonmtier.Elle leur avait offert son cur et son me, mais Geoff ne voulait pas quelle le paye de sa vie.Les adieux furent dchirants. Christianna fit une dernire fois le tour des malades de lunit sidapour leur dire au revoir. Puis Geoff les conduisit, elle, Max et Sam, Asmara. Une fois descendue devoiture, sous une pluie diluvienne, Christianna saccrocha Geoff en sanglotant. Elle craignait pourla scurit de lquipe. Les forces de lONU et de lUnion africaine ne cessaient daffluer. Elle avaitlimpression de trahir ses amis en les quittant dans ces moments difficiles.Vous devez partir, Votre Altesse, lui dit Geoff en usant dlibrment de son titre, comme pourlui rappeler qui elle tait.Votre pre ne nous pardonnerait jamais sil vous arrivait quelque chose.Aprs neuf mois passs en Erythre, Christianna ntait toujours pas prpare retourner chezelle. Sans doute ne le serait-elle jamais. Son cur appartenait ce pays, et elle noublierait jamaisce quelle venait dy vivre.Mais et vous tous? sinquita-t-elle.Tout va dpendre de lvolution de la situation dans les prochains jours. Il est encore trop ttpour le dire. Nous devons galement attendre la dcision de Genve pour aviser. Mais, en ce quivous concerne, il est grand temps que vous retourniez chez vous.Christianna embrassa Geoff une dernire fois et le remercia de lui avoir offert les mois les plusheureux de son existence. Quant lui, il la remercia pour tout ce quelle avait fait et tout ce quelleavait donn, et il lui souhaita beaucoup de bonheur. Personne noublierait Cricky, sa grce, sa bontet sa gnrosit.Christianna, Max et Samuel montrent alors bord. Par le hublot, Christianna vit Geoff leuradresser un signe, puis retourner en courant vers le car. Quelques instants plus tard, lavion dcollaitpour le long voyage jusqu Francfort. Il y aurait ensuite le bref trajet jusqu Zurich, puis jusquechez elle.Elle resta les yeux dans le vague une bonne partie du vol, songeant Fiona et Parker, Laure, Ushi et aux enfants auxquels elles faisaient la classe, Mary, aux femmes et aux enfants de lunitsida. Elle laissait derrire elle tant de personnes quelle aimait! Quant la pauvre Fiona, ellelemmenait avec elle, jamais prsente dans son cur.Pour une fois, elle ne fit aucune remarque Sam et Max, assis de lautre ct de lalle. Ilsavaient fait leur devoir et lauraient emmene de force sil lavait fallu. Lirruption de la guerre neleur avait pas laiss le choix, pas plus qu son pre, et Christianna en tait bien consciente.Elle dormit un long moment puis, durant le reste du voyage, elle regarda par le hublot, pensant Fiona et Parker. Elle lappela ds quelle fut descendue de lavion, Francfort, et lui racontatout ce qui stait pass: le meurtre de Fiona, les incidents frontaliers, la guerre.Elle termina son rcit en larmes, le laissant stupfait.Mon Dieu, Cricky Et toi, tu nas rien?Il ne parvenait pas croire ce qui tait arriv Fiona. En lui dcrivant lhorrible scne, ellestait mise sangloter. Il eut limpression quelle tait bout.Je taime, hoqueta-t-elle plusieurs reprises, incapable de sarrter de pleurer. Je taimetantElle ne lavait pas vu depuis prs de deux mois. Avec tout ce qui tait arriv, elle avaitlimpression que cela faisait des sicles.Cricky, je taime, moi aussi. Je veux que tu rentres chez toi et que tu te calmes. Que tu tereposes. Et, ds que tu le pourras, je te retrouverai Paris.Daccord, murmura-t-elle.Comment parviendrait-elle vivre sans lui? Cela faisait dj bien trop longtemps quils taientspars, et elle avait vcu trop de choses horribles.Rentre la maison, mon amour. Tout ira bien, affirma-t-il en regrettant de ne pas pouvoir laserrer dans ses bras.Il tait boulevers, mais Christianna paraissait en tat de choc.Non, tout nira pas bien, sanglota-t-elle de plus belle. Parker, Fiona est morte! a nira plusjamais bien pour elle!Je le sais, dit-il en cherchant une faon de la consoler, mais sans savoir laquelle.Il ne parvenait pas croire que Fiona avait t tue. Comment imaginer que cette fille formidable,chaleureuse et pleine de vie, ntait plus l?Je le sais, rpta-t-il. Mais tout ira bien pour nous. Je te verrai trs bientt Paris.Les pleurs de Christianna redoublrent, car elle tait consciente que ce serait sans doute ladernire fois. Or elle se sentait incapable daffronter dautres pertes ou dautres adieux.Quand elle fut oblige de raccrocher pour monter bord de lavion destination de Zurich,Parker tait trs inquiet. Elle paraissait anantie. Mais qui ne laurait t, aprs avoir subi de tellespreuves?Je peux tappeler chez toi? demanda-t-il.Christianna lui avait donn les numros de tlphone de Vaduz, mais en lui recommandant de neles utiliser quen cas dabsolue ncessit. Elle ne voulait pas risquer dveiller les soupons. Parker,trs proccup par son tat, voulait nanmoins prendre de ses nouvelles. Ses inquitudes taientfondes, car Christianna ne stait jamais sentie aussi mal de sa vie.Non, cest moi qui tappellerai, rpondit-elle dune voix tremblante.Le chaos le plus total rgnait dans son esprit. Fiona tait morte, Parker se trouvait Boston pourtoujours, ses amis de Senafe allaient vivre dans une rgion en guerre Et maintenant, elle allait seretrouver face son pre, alors quelle ne se sentait absolument pas prte revenir chez elle.En lespace de dix-sept heures, elle tait passe dune partie du monde lautre, et elle avaitlimpression dtre une plante quon avait arrache au riche sol africain. Elle navait plus de racines,soudain. Ctait Senafe qutait son foyer, plus au Liechtenstein.Quant son cur, il tait Boston avec Parker. Elle se sentait compltement dstabilise et nepouvait plus cesser de pleurer. Sam et Max paraissaient presque aussi malheureux quelle. Eux aussiavaient ador leur sjour l-bas, mais ils ne staient pas pos de questions, ce matin. Ils navaient euquun objectif en tte: la ramener saine et sauve.Je suis dsol que nous ayons eu partir comme a, Votre Altesse, lui dit Max. Mais il fallaitque nous fassions notre devoir. Il tait temps de partir.Je le sais, rpondit-elle avec tristesse. Tout sest enchan si tragiquement: la mort de Fiona, larupture de la trve et les incidents la frontire Que va-t-il arriver tous ces pauvres gens, silsdoivent vivre une nouvelle guerre?En y pensant, elle avait le cur serr. Ils taient si chaleureux, si attachants! Quant aux membresde la mission, elle avait limpression davoir quitt des frres et des surs.Ce sera trs dur pour eux si la guerre sintensifie, reconnut Max avec honntet.Sam et lui en avaient longuement discut durant le vol. LONUessayait de sinterposer mais, la dernire fois, elle navait pas russi empcher le conflit.Je minquite aussi pour les gens du camp, poursuivit Christianna.Ils sauront quand partir. Ils ont dj vcu ce genre dvnement.En ce qui concernait Christianna, Max et Sam navaient eu aucun scrupule la faire partir plus ttque les autres, car, sil lui tait arriv quelque chose, les consquences auraient t dsastreuses. Leprince ne le leur aurait jamais pardonn, pas plus quils ne se seraient pardonn eux-mmes.Christianna garda le silence pendant la dernire partie du voyage, entre Francfort et Zurich, muredans son chagrin. La perte de son amie, labsence de lhomme quelle aimait, la situation sans issuedans laquelle tous deux se trouvaient malgr leur amour, larrachement brutal ce pays o elle avaittrouv le bonheur, ctait plus quelle ne pouvait en supporter.Surtout que, malgr sa joie de revoir son pre, elle avait limpression de retourner en prison. AVaduz, les portes de sa cage allaient se refermer, pour lui offrir une ternit faite de devoirs et desacrifices. Ctait comme si on la punissait dtre ne princesse. Ce fardeau lui semblait de plus enplus intolrable, et elle se sentait dchire entre ce quon lui avait appris vnrer - ses anctres,son pays et sa famille - et ce quoi son cur aspirait: Parker, lunique homme quelle avait jamaisaim.Son pre lattendait Zurich et des larmes brillaient dans ses yeux quand il la prit dans ses bras.Il stait fait tant de souci pour elle, au cours des dernires heures! Il tait profondmentreconnaissant Max et Sam davoir ramen Christianna saine et sauve.Daprs les dernires informations quil avait reues, la situation avait encore empir depuisquelle avait quitt Asmara.Levant la tte, Christianna lui sourit, et il fut frapp par le changement qui stait opr en elle.Elle tait devenue une femme.Elle avait aim, vcu, travaill et mri. Comme chez dautres avant elle, la beaut de lAfrique,avec tout ce quelle y avait appris et dcouvert, stait grave au plus profond delle-mme.Les douaniers firent signe Christianna de passer, sans procder aux formalits habituelles. Ils neregardaient jamais son passeport, car ils la connaissaient.Elle monta dans la Rolls ct de son pre, derrire le chauffeur et le garde du corps habituels.Sam et Max les suivaient dans une seconde voiture, en compagnie de deux autres gardes du corpsheureux de les revoir. Ils ntaient pas aussi dsesprs que Christianna. Pour eux, cette mission enAfrique faisait partie de leur travail, mme sils staient normment plu l-bas et ils prouvaient,eux aussi, de la tristesse rentrer. Comme pour elle, lunivers familier quils retrouvaient leurparaissait tranger.Durant le trajet jusquau Liechtenstein, Christianna parla trs peu.Tenant la main de son pre dans la sienne, elle regarda par la vitre.Ctait lautomne et il faisait un temps magnifique, mais Senafe lui manquait.Son pre tait au courant de tout ou, du moins, il le croyait. Il savait que Christianna avaitdcouvert le corps de Fiona et attribuait son tat au choc quelle avait subi. Il ne pouvait pas savoirqu cela sajoutait le dsespoir de perdre Parker.Si leur sparation dfinitive navait pas encore eu lieu, elle tait inluctable. Car, mme silsrussissaient se retrouver Paris, ce serait pour une seule et unique fois. Par gard pour son pre,Christianna ne voulait pas crer le mme genre de scandale que Freddy.Vous mavez manqu, papa, dit-elle en se tournant vers lui.Il la contemplait avec une telle tendresse quelle sut quelle ne pourrait jamais lui briser le curen pitinant leurs valeurs les plus sacres. Au lieu de cela, elle lui offrait en sacrifice son proprecur, ainsi que celui de Parker. Deux curs contre un seul Le prix que le devoir lobligeait payer tait norme.Toi aussi, tu mas manqu, dit-il doucement.Quand ils atteignirent Vaduz, elle vit se profiler le palais o elle avait grandi. Mais elle ne leconsidrait plus comme son foyer, prsent. Sa place tait auprs de Parker; ou Senafe, avec lesgens quelle aimait. Au cours des neuf derniers mois, ceux qui appartenaient sa vie antrieure luitaient devenus trangers. La femme qui rentrait dAfrique tait diffrente. Son pre sen taitdailleurs rendu compte.Lorsquelle descendit de la voiture, les domestiques quelle connaissait depuis sa naissancelattendaient. Charles se prcipita vers elle, et elle sourit quand il posa ses pattes sur ses paulespour lui lcher le visage. Puis elle aperut Freddy, rentr spcialement de Vienne pour la voir, qui luifaisait signe dun peu plus loin.Mais, au plus profond delle-mme, Christianna ne ressentait rien.Le chien la suivit lintrieur, et elle entendit quelquun refermer la porte derrire elle. Freddylentoura de ses bras pour lembrasser, Charles aboya, son pre lui sourit, et Christianna leur sourit son tour, dun sourire plein de tristesse. Elle aurait voulu tre heureuse de les revoir, mais ce ntaitpas le cas. Elle avait limpression de se trouver devant des trangers. Tous ceux qui sadressaient elle lappelaient Votre Altesse Srnissime . Or, ctait exactement ce quelle refusait dtre, etce quelle navait pas t durant neuf mois extraordinaires.Elle ne voulait pas redevenir Christianna de Liechtenstein. Tout ce quelle voulait tre, ctaitCricky de Senafe.Chapitre 14Une fois rentre, Christianna suivit lvolution de la situation en Erythre avec passion. Lesnouvelles ntaient pas bonnes, et elle sinquitait pour ses amis. Les violations de frontire semultipliaient, de nombreuses personnes avaient dj t tues et les Erythrens commenaient fuirleur pays, comme lors du conflit prcdent. La guerre sintensifiait et, mme si elle rpugnait ladmettre, son pre avait eu raison de la forcer revenir en Europe.Elle pleurait toujours Fiona, se rappelant les fous rires quelles avaient partags, la fureur de sonamie quand elle avait dcouvert quelle tait princesse. Elle revoyait tous les bons moments quellesavaient passs ensemble, et ce terrible matin o ils avaient dcouvert son corps martyris.Christianna esprait quelle tait morte trs vite.Mais, mme si cela navait dur que quelques secondes, Fiona avait d connatre une tellesouffrance, une telle terreur! Christianna ne parvenait pas chasser de son esprit lhorrible image deson amie gisant nue, le visage dans la boue, le corps lacr de multiples coups de couteau.Elle tait revenue dErythre change jamais. Elle avait ador tre l-bas, aim les gens commeles paysages et, aujourdhui, elle se sentait une trangre Vaduz. Alors quen Afrique, elle taitellemme, maintenant elle devait renoncer celle quelle tait vraiment, seffacer devant le devoir etlhistoire, et oublier lhomme quelle aimait. Chaque journe tait une vritable croix. Bien sr, elleaimait son pre et son frre, mais elle avait limpression dtre en prison.Elle devait se forcer tous les matins pour sortir de son lit et faire ce quon attendait delle. Elle yparvenait, mais ctait comme si un peu delle mourait chaque jour, comme si elle se desschaitintrieurement.Parker et elle senvoyaient quotidiennement des e-mails.Christianna lui tlphona plusieurs reprises, mais elle ne voulait pas quil appelle et que lonsouponne son existence. Internet restait le mode de communication le plus sr. Cependant, dans sese-mails, Christianna ne laissait transparatre aucun espoir pour lavenir, car il ny en avait pas et ilaurait t trop cruel, pour lui comme pour elle, de cultiver cette illusion.Elle adorait leurs changes quotidiens. Parker lui faisait part de lavance de ses travaux et ellelui racontait ses journes. La plupart du temps, elle se contentait de lui dire ce quelle ressentait. Ilstaient tous deux plus amoureux que jamais.Christianna assista, avec son pre, de nombreuses crmonies officielles, dont deux dners Vienne. Ils se rendirent aussi au bal de la Croix-Rouge donn par le prince Albert Monaco. Cetvnement revtait une signification particulire pour Christianna, mme si elle navait pasrellement envie de sy rendre. Elle avait repris la vie quelle avait toujours mene aux cts de sonpre, le secondant lorsquil le fallait.Freddy partageait son temps entre Vienne et diverses capitales europennes. Il fit plusieurscroisires avec des amis et passa une semaine Saint-Tropez en septembre. Comme toujours, lespaparazzis le suivaient, lafft du moindre scandale. Mme sil se tenait un peu mieux depuisquelque temps, la presse savait, tout comme Christianna et son pre, quil cderait tt ou tard sapente naturelle. Il avait rendu plusieurs visites Victoria, qui stait fait teindre les cheveux en vertcar elle tait de nouveau fiance - une star du rock cette fois. Freddy adorait sa compagnie et lesgens quelle frquentait, tous plus excentriques les uns que les autres.Et, lorsquil navait rien dautre faire, il passait en coup de vent Vaduz. Il tait surpris par lamaturit nouvelle de Christianna, ainsi que par les efforts quelle dployait pour faire plaisir leurpre. Elle allait dans les hpitaux et les orphelinats, dans les maisons de repos, au chevet desconvalescents, acceptant de bonne grce la prsence constante des photographes. Elle accomplissaitsa tche sans jamais se plaindre. Mais, quand Freddy plongeait son regard dans celui de sa sur, cequil y lisait lui serrait le cur.Tu aurais besoin de tamuser un peu, lui dit-il un matin alors quun chaud soleil automnalbaignait la table du petit djeuner. Sinon tu vas vieillir avant lheure, petite sur.Christianna avait eu vingt-quatre ans au cours de lt et il sapprtait fter ses trente-quatreans, mais il ne semblait toujours pas prt se ranger.Que me proposes-tu?Pourquoi nirais-tu pas passer une ou deux semaines dans le midi de la France? Victoria a louune maison Ramatuelle, et tu sais quon peut compter sur elle pour organiser des ftes formidables.Christianna tait certaine que ce serait trs divertissant. Mais aprs? Ce serait de nouveau Vaduzet son poids dobligations. Ctait ce qui lavait dprime lorsquelle tait rentre et ce ntaient pasles propositions de Freddy qui changeraient quoi que ce soit. En vrit, il nexistait pas de rellesolution son problme, hormis la rsignation.Je dois rester ici, pour aider papa. Jai t absente si longtempsIl peut trs bien se dbrouiller sans toi, observa Freddy en tendant ses longues jambes devantlui.Il tait incroyablement sduisant et il ntait pas tonnant quil ait autant de succs auprs desfemmes.Il y arrive trs bien sans moi, ajouta-t-il en riant.Christianna soupira. Elle se privait de tant de choses, alors que lui continuait de samuser. Ctaitparce quil refusait dendosser ses responsabilits quelle devait les assumer sa place et quelleavait d renoncer Parker. Il tait difficile de ne pas lui en vouloir.Quand vas-tu te dcider grandir? rtorqua-t-elle.Elle commenait en avoir assez de la vie de noceur impnitent que menait son frre, et de sonirresponsabilit. a lavait amuse pendant longtemps, mais plus maintenant.Jamais, peut-tre. Ou en tout cas, pas avant que jy sois oblig, rpondit-il avec honntet.Quest-ce que jaurais y gagner? Pre va vivre encore longtemps, et je ne rgnerai pas avant desannes. Il sera temps, alors, de me ranger.Christianna faillit lui dire quil serait peut-tre trop tard, ce moment-l. Son frre avait acquisde mauvaises habitudes et se montrait trs gocentrique. Mais elle se contenta de lui faire remarqueravec svrit:Tu pourrais seconder papa un peu plus que tu ne le fais. Il croule sous le travail. Entre lagestion de la principaut, les problmes conomiques et humanitaires grer, les relations avec lesautres pays, est-ce que tu ne pourrais pas le soulager un peu?Malgr ses efforts, Christianna navait jamais russi faire changer son frre. Hormis son plaisir,Freddy ne sintressait rien.Tu es devenue horriblement srieuse depuis que tu es revenue, lui jeta-t-il dun ton peu amne.Il naimait pas tre rappel lordre. Son pre avait renonc le faire et ne le sermonnait plusque rarement, se reposant de plus en plus sur Christianna. Il dplaisait Freddy dtre rprimandpar sa jeune sur, surtout quand elle avait raison.Je trouve a carrment barbant, ajouta-t-il, lair agac.Peut-tre que la vraie vie est barbante. Je ne pense pas que les adultes samusent tous les jours,figure-toi, et surtout pas nous. Nous avons des responsabilits envers notre pre et envers notrepaysNous devons montrer lexemple et faire ce que lon attend de nous, que cela nous plaise ou non,que nous le voulions ou non. Honneur, Courage et Compassion , cela te rappelle quelque chose?Ctait la devise de leur famille. Celle de Christianna et de son pre, en tout cas. Pour Freddy,elle navait pas beaucoup de signification, voire pas du tout. Son sens de lhonneur tait douteux, ilmanquait du courage le plus lmentaire, et la seule compassion quil aurait pu prouver aurait tenvers lui-mme.Quand donc es-tu devenue une sainte? riposta-t-il. Quest-ce quils tont fait, en Afrique?Mme lui stait aperu que Christianna avait chang. La jeune fille qui tait partie staittransforme en femme. Et quand il la regardait, il avait limpression quelle souffrait.Jai appris beaucoup de choses, rpondit-elle avec calme, et jai rencontr des gensmerveilleux, parlant autant de ceux avec lesquels elle avait travaill que de ceux auxquels elle avaitapport son aide.Elle avait dcouvert lamour et renonc lui au nom de son pre et de son pays, elle avait vumourir une amie et assist au dbut dune guerre. Tous ces vnements lavaient profondmenttransforme.Freddy ntait pas certain dapprcier la nouvelle personnalit de sa sur, et trouvait de plus enplus ennuyeux son sens toujours accru des responsabilits.Tu deviens assommante, ma petite sur. Comme je te lai dit, tu devrais tamuser un peu plus.Et passer un peu moins de temps essayer de men empcher, ajouta-t-il avec une pointe dacidit.Sur ces entrefaites, il se leva et stira avec nonchalance.Je retourne Vienne aujourdhui, ensuite jirai voir des amis Londres.La ronde des plaisirs continuait pour lui, et Christianna se demanda comment il pouvait supporterla vacuit dune telle existence. combien de soires pouvait-il assister? Combien de starlettes oude mannequins pouvait-il collectionner?Et pendant ce temps, il revenait aux autres dassumer sa charge de travailFreddy partit le matin mme, et une certaine gne subsistait entre eux quand ils se dirent aurevoir. Il navait pas apprci quelle le critique et lui rappelle ses devoirs; quant elle, elleregrettait de le voir ainsi gcher sa vie. Christianna pensait toujours son frre quand elle reut un e-mail de Parker linvitant Paris.Son premier rflexe fut de dire non, mme si elle lui avait promis de ly retrouver un jour. Ellecraignait quils ne sattachent encore plus lun lautre, quils ne soient encore plus amoureux etquils ne souffrent encore davantage lorsquil leur faudrait se sparer.Ils ne pourraient pas multiplier ce genre de retrouvailles sans courir le risque que quelquun lareconnaisse. Aprs avoir lu son e-mail, elle hsita quelques minutes puis prit le tlphone pourlappeler, avec lintention de lui dire non. Cependant, lorsquelle entendit sa voix, sa rsolutionflancha.Salut, Cricky, comment a va?Christianna resta un instant silencieuse, rflchissant la rponse lui donner, avant dopter pourlhonntet.Cest vraiment dur. Je viens juste de prendre mon petit djeuner avec mon frre Il ne changepas. Il ne pense qu se divertir, dpenser de largent et courir les filles, alors que notre pre se tueau travail et que je fais ce que je peux pour laider. Ce nest pas juste. A trente-quatre ans, il naaucun sens de ses responsabilits et il se conduit comme sil en avait dix-huit. Je laime bien, maisquelquefois, jen ai par-dessus la tte de son inconsquence!A force de devoir compenser les manquements de Freddy, elle commenait lui en vouloir.Ctait un sentiment quelle navait jamais prouv avant Senafe. Jusqu son dpart, elle avaitconsidr son frre comme un vaurien sduisant et stait amuse de ses frasques. Mais elle ntaitpas amoureuse de Parker, alors.Maintenant, elle trouvait son attitude beaucoup moins drle.Parker eut limpression quelle tait triste et fatigue.Alors, que penses-tu de Paris? demanda-t-il, sans dissimuler son espoir.Je ne sais pas, rpondit-elle sincrement. Jen rve, mais jai peur quaprs, cela ne soitencore plus dur pour nous. Jusqu la rupture finale , ajouta-t-elle en son for intrieur. Elle nimaginait pas dautre issue.Un jour, elle pourrait essayer den parler son pre, mais elle ne se faisait pas dillusions. Etantdonn la manire dont il voyait les choses, Parker navait aucune chance. Il ntait ni de sang royal ninoble. Hans Josef ne pouvait imaginer que sa fille ait une liaison avec un roturier. Peu importait quedautres monarchies en admettent de plus en plus souvent en leur sein. Pour lui, il ne pouvait en trequestion. Pour le moment, il ignorait tout.Mais elle savait que, ds quil serait au courant, il lui demanderait de renoncer Parker, et elledevrait se plier sa volont. Elle ne pouvait pas lutter contre des sicles de tradition, ni contre levu de sa mre. Elle en tait malade, mais ne voyait pas de solution.Jessaie simplement de maintenir le patient en vie, argua-t-il, jusqu ce que nous ayons trouvun remde pour la maladie.Parker ne renonait pas ses espoirs ni ses rves dune vie avec elle. Il ne voulait pasabandonner.Il nexiste pas de remde, mon amour, objecta-t-elle doucement alors quelle mourait denviede le voir.Elle avait vingt-quatre ans et tait profondment amoureuse dun homme extraordinaire. Commentpouvait-elle justifier, mme ses propres yeux, le sacrifice de cet amour au nom des traditions, deson pays, de son pre, ou parce que son frre ntait pas apte rgner?Elle tait cartele entre des dsirs contradictoires.Pour linstant, retrouvons-nous simplement Paris, proposa-t-il.Nous ne sommes pas obligs de rsoudre tous les problmes dun coup. Cricky, tu me manques, etje voudrais te voir.Moi aussi, je voudrais te voir, dit-elle avec tristesse. Si seulement nous pouvions aller passerle week-end MassawaElle sourit ce souvenir. Tout stait si bien pass l-bas! Les choses taient beaucoup plussimples, alors.Je ne suis pas certain que ce soit lendroit o aller en ce moment. Daprs ce que jai lu surInternet, les combats la frontire se multiplient.LEthiopie navait jamais vraiment accept les termes du cessez-le-feu, ni renonc conqurir unjour les ports rythrens.Je pense vraiment que tu es partie temps, ajouta-t-il.Mme si elle dplorait dtre rentre, Christianna ne pouvait pas le contredire.As-tu des nouvelles de Senafe? lui demanda-t-elle.Cela faisait des semaines quelle avait reu une lettre de Mary et une carte postale dUshi. Ellesne disaient pas grand-chose, hormis que Cricky leur manquait, quelles surveillaient lvolution de lasituation et attendaient les ordres de Genve. Depuis, rien.Juste une carte de Geoff. Mais il ny avait rien de nouveau. Si la guerre sintensifie, il leurfaudra probablement partir. Il se peut quils rejoignent les forces de lONU la frontire, mais ils setrouveront alors en premire ligne. Ils seront sans doute obligs de fermer le camp.Cette pense attrista Christianna. Elle avait t si heureuse l-bas!Mais surtout elle songeait aux Erythrens, dont le sort lui tenait tellement cur. Une autre guerreavec lEthiopie serait terrible pour eux, alors quils se remettaient peine de la prcdente.Et si nous revenions nous? suggra Parker, qui devait retourner travailler. Imagine-nous Paris Toi et moi, marchant au bord de la Seine, nous tenant par la main, nous embrassant, faisantlamour Cela ne te semble pas tentant?Christianna se mit rire. Tentant? Et comment!Qui pourrait y rsister?Pas toi, jespre. Quand pourrais-tu tchapper? Tu as des obligations, dans les semaines venir?Ce week-end, je vais Amsterdam pour un mariage. La nice de la reine se marie, et mon preest son parrain. Mais je crois que je suis libre le week-end suivant.Tu es la seule femme que je connaisse - et je nen connatrai srement jamais dautres - dontlagenda est rempli de rois, de reines et de princes, dit-il, moqueur. Les gens normaux assistent desmatchs de football ou des kermesses. Toi, mon amour, tu es vraiment ma princesse.Cest justement l le problme, fit remarquer Christianna, tout en songeant que Parker, lui, taitson prince charmant.Eh bien, je suis tout fait dispos passer aprs la reine des Pays-Bas. Alors, le week-endsuivant, ce serait possible?Je le pense, rpondit Christianna aprs avoir feuillet son agenda. Mais je ne sais pas ce queje dirai mon pre, ajouta-t-elle, ennuye.Dis-lui que tu vas faire du shopping. Cest toujours une excellente excuse.Parker navait pas tort, mais elle craignait que son pre ne veuille laccompagner. Il aimaitbeaucoup lemmener Paris.Soudain, son visage sclaira.Mais jy pense Ce week-end-l, il assistera une rgate Cowes, en Angleterre. Il seradonc occup.Le dvouement quelle montrait envers son pre impressionnait toujours Parker, tout en leconsternant.Alors, a pourrait marcher? demanda-t-il, nosant y croire.a marche, mon amour! rpondit-elle avec un petit rire.Pour la premire fois depuis son retour, elle se sentit de nouveau jeune et libre. Ctait comme sielle venait dobtenir un sursis. Trois jours Paris avec lui! Le bonheur! Aprs, elle accepterait toutesles obligations quon lui imposerait. Mais elle allait passer trois jours avec lui!Christianna demanda sa secrtaire de lui rserver une chambre au Ritz, tandis que Parker sechargeait de sa propre rservation. Ils ne pouvaient prendre le risque de partager une chambre, decrainte dune indiscrtion. Ils nen utiliseraient sans doute quune, mais ils devaient tre inscritssparment sur le registre. Christianna fut soulage que Parker accepte et quil soit suffisammentriche pour que ce soit possible.Elle demanda au responsable du service de scurit quon lui affecte Samuel et Max pour leweek-end, car elle savait pouvoir compter sur leur discrtion. Tous les quatre allaient donc seretrouver, comme Senafe. Christianna tait folle dimpatience. Et cest, joyeuse et dtendue que, cetaprs-midi-l, elle se rendit ses diffrents rendez-vous. Elle se montra plus gentille que jamaisavec les enfants, plus patiente avec les personnes ges, plus aimable encore avec les personnes quilui serraient la main, lui offraient des fleurs ou lembrassaient. Et, lors du dner officiel o ellelaccompagna, son pre lui-mme remarqua combien elle avait lair heureuse. Il en fut soulag, car ilstait inquit son sujet.Christianna semblait encore plus abattue son retour dAfrique quavant son dpart et ilcommenait presque regretter de lui avoir permis de partir, puisque cela semblait avoir aggrav leproblme au lieu de le rsoudre.Ce soir-l, elle se montra plus gracieuse, plus affable et plus vive que jamais. Elle fut, aux yeuxde son pre, la fille parfaite dont il avait toujours rv.Ce quil ignorait, cest que Christianna tait incapable de penser autre chose qu Parker et leur prochaine rencontre. Pour passer ces trois jours avec lui Paris, elle aurait t prte marchersur des braises. Seul Parker lui donnait le courage de continuer. Elle se nourrissait de la force quillui insufflait et du parfum enivrant de leur amour.Chapitre 15En route vers laroport de Zurich, Max et Samuel taquinrent Christianna sur la duret de lamission quon leur confiait. Ils adoraient voyager avec elle, aimaient beaucoup Paris et taient ravisdchapper la routine du palais. Ctait presque comme sils slanaient tous les trois vers unenouvelle aventure, mme si elle tait de courte dure.Les deux hommes ignoraient qu Paris elle retrouverait Parker.Christianna ne voulait pas que quiconque soit au courant, mme eux, de peur dune bvue oudune imprudence. Il ne sagissait pas dun week-end Qohaito, loin des yeux de son pre. Vaduzrestait trs proche, et il suffirait dune minute dinattention pour que les paparazzis se prcipitent surelle. Parker et elle allaient devoir se montrer infiniment prudents et discrets.A leur arrive laroport Roissy-Charles-de-Gaulle, ils franchirent la douane escorts, commedhabitude, par le chef de la scurit.Tous trois montrent ensuite dans la voiture avec chauffeur qui les attendait. Depuis leur retour,Max et Sam nappelaient plus Christianna Cricky , mais usaient du trs respectueux VotreAltesse . Mme si cela sonnait curieusement ses oreilles, Christianna lacceptait.Un des directeurs de lhtel la conduisit directement dans une trs belle suite donnant sur la placeVendme.Elle y entra, contempla la vue, suspendit quelques vtements, commanda du th, puis arpentanerveusement la chambre, attendant avec impatience. Cest alors que, comme au cinma, on frappa sa porte. Quand elle louvrit, elle se retrouva devant Parker, plus beau que jamais, en blazer etpantalon de toile, avec une chemise bleue au col ouvert. Avant mme davoir pu vraiment le regarder,Christianna se retrouva dans ses bras. Le baiser quils changrent fut passionn. Jamais elle navaitt aussi heureuse. Ils taient spars depuis deux mois, puisquil tait parti la fin du mois de juilletet quon tait la fin de septembre. Enfin, Parker scarta un peu pour ladmirer.Mon Dieu, que tu es belle!Il avait gard en mmoire limage de Christianna telle quelle tait Senafe, coiffe dune natte,portant un short et de grosses chaussures, sans maquillage ni bijoux. Aujourdhui, elle portait unerobe en lainage du mme bleu que ses yeux, ainsi quun collier de perles et des boucles doreillesassorties. Et mme des escarpins, lui fit-elle remarquer. Et ils navaient pas sinquiter desserpents, ajouta-t-il, taquin.Ils nageaient en plein bonheur. Christianna avait prvu de faire une courte promenade avec lui etde se rendre dans un petit caf de la rive gauche. Parker avait eu la mme ide. Au lieu de cela, ils seretrouvrent au lit quelques minutes plus tard, troitement enlacs, affams lun de lautre. Leurs deuxmois de sparation navaient fait quaccrotre leur passion.Longtemps aprs, fatigus et heureux, ils restrent allongs se regarder, les yeux dans les yeux.Christianna ne pouvait cesser de lembrasser, et lui ne pouvait arrter de la caresser. Laprs-midi touchait sa fin quand ils se rsignrent se lever, et ils prirent un bain ensemble dans lagigantesque baignoire. Ils avaient limpression quils ne pourraient plus jamais se quitter.Ils sortirent enfin de lhtel, firent le tour de la place Vendme, puis se rendirent rive gauche.Dabord stupfaits, Sam et Max avaient t ravis de voir Parker et avaient alors compris la raison dece week-end Paris. Observant une distance discrte, ils suivirent les jeunes amoureux dans leursdambulations. Christianna et Parker ne cessaient de parler, et ctait comme sils navaient jamaist spars. Ils discutrent de tout ce dont ils sentretenaient dhabitude, les projets de recherche deParker, la vie que Christianna menait Vaduz, leur sjour Senafe, les gens quils avaient rencontrset aims l-bas, linquitude quils ressentaient pour les Erythrens, si gnreux et si attachants.Aucun deux ne fit allusion Fiona, le sujet tait trop douloureux.Ils burent un caf aux Deux-Magots, puis entrrent dans lglise Saint-Germain-des-Prs.Christianna fit brler un cierge pour lErythre et pour Senafe, un autre pour Fiona, et le dernier poureux-mmes, en priant pour que tout sarrange. Peut-tre que, par miracle, son pre allait leurpermettre de vivre leur amour. Mais pour cela, il faudrait un vrai miracle.Elle avait t soulage dapprendre que Parker tait catholique, lui aussi, sans quoi cela auraitconstitu un obstacle de plus pour son pre. La dynastie de Liechtenstein tait catholique depuis leXVIe sicle, et Hans Josef tait profondment attach la foi de ses anctres. Au moins la religion nefigurait-elle pas parmi les nombreux problmes que Parker et elle avaient affronter.Ils retournrent ensuite lhtel et retardrent lheure du dner, car ils firent de nouveau lamour.Il tait 21 h 30 quand ils sortirent, Christianna au bras de Parker. Le pantalon et le pull blancs quelleportait, achets chez Dior lanne prcdente, lui donnaient lair dun ange.Sam et Max attendaient dehors avec la voiture, et ils les conduisirent dans un bistrot oChristianna et Parker dnrent tout en discutant, continuant de se dcouvrir, sintressant leursprojets respectifs, chacun sinquitant du bonheur de lautre. Christianna aimait particuliremententendre Parker parler de ses recherches sur le sida, depuis quelle-mme avait acquis certainesconnaissances dans ce domaine Senafe. Mais elle chrissait tout ce quil disait, simplement parceque ctait lui.Et toi, mon amour? Comment marche ton affaire de rubans?Ils avaient pris lhabitude de dsigner ainsi les activits de Christianna, depuis quelle lui avaitexpliqu de quoi il sagissait.Elle marche trs fort, en ce moment. Cela rend mon pre heureux, et les gens qui me sollicitentgalement. Ils se sentent plus importants lorsque je suis prsente aux inaugurations.Christianna comprenait mal pourquoi le fait quelle coupe un ruban, quelle prononce quelquesmots, quelle serre une main ou tapote une tte donnait aux gens limpression davoir partag uninstant de magie, grce auquel ils ntaient plus tout fait les mmes.Ctait quelque chose dont elle stait longuement entretenue avec Parker par e-mail: ce sentimenttrange dtre admire et courtise sans quon la connaisse vraiment.Pourquoi aurait-elle t digne du respect et de ladmiration des autres simplement cause de sanaissance? Pour Parker aussi, cette image dune princesse de conte de fes, qui rpandait sesbienfaits sur ceux qui lapprochaient, semblait magique. Lorsquil le lui dit, Christianna clata derire. Si seulement elle et lui pouvaient profiter de sa baguette magique! Elle reconnaissait, pourtant,que la vie sen chargeait car, en leur permettant de se revoir, elle leur offrait un cadeau inestimable.Dans la chaleur forte de lamour de Parker, Christianna se sentait prte tout pour lui, et luiressentait la mme chose vis--vis delle. Le seul problme - mais il tait norme - tait quilsvivaient cachs.Cette nuit-l, ils firent lamour une nouvelle fois et sendormirent dans les bras lun de lautre. Ilsne se lassaient pas dtre ensemble.La soif quils prouvaient tait inextinguible. Le lendemain matin, Christianna rappela en riantquils avaient deux mois rattraper et quils ny parviendraient pas en un week-end.Alors, donne-moi la vie entire, rpondit Parker, lair srieux.Si seulement je le pouvais murmura-t-elle, de nouveau triste.Leur situation tait sans issue, et elle dtestait y penser. A moins de rejeter ses responsabilits etde briser le cur de son pre, elle navait tout simplement pas le choix.Si javais le pouvoir de dire oui, je serais toi, reprit-elle.Dailleurs, au plus profond de moi, je suis toi.Mais elle ne le serait jamais officiellement. Elle ne pouvait pas accepter de lpouser et ne lepourrait certainement jamais, parce quelle savait, sans lombre dun doute, que son pre refuseraitde lui donner son consentement. Or, elle ne voulait pas se marier avec Parker dans ces conditions. Sielle bafouait tous les principes et toutes les traditions dans lesquels elle avait t leve, elle auraitlimpression de prendre un mauvais dpart.Parker, lui, navait dautre souhait que de lpouser. Il tait amoureux de Christianna depuis septmois et ctait comme sil ltait depuis toujours. A prsent, il voulait davantage. Mais ils convinrentde ne plus en parler et de profiter du temps qui leur restait jusquau lundi soir, moment o Parkerrepartirait pour Boston et Christianna pour Vaduz.Ils passrent la journe du samedi flner le long de la Seine. Ils sarrtrent devant les tals desbouquinistes, jourent avec des chiots dans une animalerie des quais, prirent un bateau-mouche etdjeunrent au Caf de Flore. Christianna avait limpression davoir visit toutes les galeries depeinture et tous les magasins dantiquits de la rive gauche, quand Sam et Max les reconduisirent lhtel par le pont du Carrousel. Comme ils passaient devant le Louvre, Parker et Christiannasamusrent imaginer quoi il ressemblait lorsquil tait encore un palais royal.Avec un petit sourire, Christianna confia Parker que sa mre descendait la fois des Bourbonset des Orlans, et avait donc doublement droit au titre daltesse royale. Elle lui expliqua que, pourporter ce titre, il fallait descendre directement dun roi. Son pre tant de ligne princire, il portaitle titre de srnissime. Pour Parker, toutes ces subtilits taient dconcertantes.Et mme parfois surprenantes, comme le passeport de Christianna sur lequel ne figurait que sonprnom.Et cest tout? Il ny a pas de nom de famille? demanda-t-il.Elle sourit de son tonnement.Oui, cest tout. Juste Christianna de Liechtenstein. Tous les membres des familles royalespossdent ce type de passeport. Celui de la reine dAngleterre ne porte que le prnom Elizabeth et il est suivi de la lettre R pour Regina, parce que cest la reine.Jimagine que princesse Christianna Williams paratrait un peu bizarre, dit-il avec unsourire mi-moqueur, mi-embarrass.Pas moi, murmura-t-elle tandis quil lembrassait de nouveau.Avant de rentrer, ils sarrtrent au bar du Ritz pour boire un verre. Tous les deux taient fatiguset assoiffs, mais ils avaient pass une journe extraordinaire.Parker commanda un verre de vin, Christianna un th. Il savait depuis Senafe quelle ne buvaitpratiquement jamais. Elle naimait pas beaucoup lalcool et ne trempait ses lvres dans une coupe deChampagne que lorsquelle tait oblige de porter un toast dans des circonstances officielles. Elle nemangeait pas beaucoup non plus, et Parker disait delle quelle avait un apptit doiseau.Ils coutrent avec plaisir le pianiste du bar, jusquau moment o Christianna laissa chapper unpetit rire.Quest-ce qui tamuse? lui demanda Parker en souriant.Il aurait voulu, comme elle, que leur week-end Paris se prolonge ternellement.Je pensais simplement que ctait trs civilis par rapport Senafe. Imagine que nous ayons euun piano la cantinea aurait apport une touche de raffinement, convint Parker en riant avec elle.Comme Senafe me manque! Pas toi?Si. Mais surtout parce que je pouvais te voir chaque matin mon rveil et que je finissais lajourne avec toi. Je dois admettre qu part a, je trouve mon travail Harvard vraiment intressant.Plus intressant qu Senafe, en fait, mme sil avait beaucoup aim son sjour l-bas. A Boston,il ntait pas en contact avec les malades, mais coordonnait les recherches. Il lui parla dune lettrequil avait reue du directeur hollandais de lquipe de Mdecins Sans Frontires et Christianna luidit combien elle admirait leur travail.Si jtais mdecin, cest ce que je ferais, dclara-t-elle.Je laurais pari, dit-il avec un sourire.Si seulement je pouvais consacrer ma vie aider les autres, comme toi! Tout ce que je faispour mon pre semble tellement vain.Mon affaire de rubans Cela na aucune importance, pour personne.Je suis certain quaux yeux de ton peuple a a de limportance, assura-t-il doucement.Cest un tort. Mon pre, lui, accomplit un vritable travail. Il prend des dcisions qui ont desconsquences positives pour le pays, ou ngatives sil se trompe En gnral, il ne se trompe pas,prcisa-t-elle avec loyaut. Il sefforce damliorer le sort des gens et prend ses responsabilits trsau srieux.Toi aussi, assura Parker, que cela impressionnait beaucoup.Mais cest sans importance. Un ruban coup naura jamais la moindre influence sur la vie dequiconque.Christianna souhaitait commencer travailler pour la fondation cet hiver. Pour linstant, elle nenavait pas encore eu le temps, trop occupe par les crmonies officielles auxquelles elle assistait laplace de son pre, alors que cest Freddy qui aurait d le reprsenter.Au moins, si elle travaillait pour la fondation, elle accomplirait quelque chose dutile, alors queles dners officiels et toutes les obligations du mme genre lui semblaient dnus de sens. Et dire quectait cause de cela quelle devait renoncer Parker! Le fait dtre princesse, dobir son pre etde servir son peuple avait un prix exorbitant.Et ton frre fait quelque chose? demanda Parker avec circonspection, car il savait le sujetpineux.Pas sil peut lviter. Il ma dit quil attendait dtre sur le trne pour mrir. Normalement, alui laisse encore beaucoup de tempsEt tant mieux dailleurs.Parker se contenta de hocher la tte. A ses yeux, le frre de Christianna ntait quun bon rien,mais il se garda de le lui dire.Ils finirent par remonter afin de se prparer pour le dner. Mais, une fois dans leur chambre, ils nepurent la quitter. Ils firent de nouveau lamour, puis se dlassrent ensemble dans la baignoire, avantde prendre une collation. Puis ils sendormirent ensuite dans les bras lun de lautre, comme la veille.Le lendemain matin, ils se rendirent au Sacr-Cur, pour assister la messe. Comme la journetait magnifique, ils flnrent au bois de Boulogne. Aprs avoir mang une glace et stre arrtspour boire un caf, ils remontrent dans la voiture, dtendus et heureux, et retournrent placeVendme. Christianna avait demand au concierge du Ritz de leur rserver une table au Voltaire, sonrestaurant favori Paris. Lendroit tait petit mais trs chic, avec une atmosphre chaleureuse, unservice attentionn et une cuisine fabuleuse.Ils quittrent lhtel 21 heures, heureux et dtendus. Christianna portait un ravissant tailleurChanel bleu ple, des escarpins et des boucles doreilles en diamants. Elle adorait se faire belle pourParker et il y tait trs sensible.Ils traversrent le hall et, ds quils eurent pass la porte tambour, Parker passa son bras autourdes paules de Christianna. La soire tait dlicieuse et elle leva la tte pour lui sourire avecadoration quand, soudain, un clair de lumire lblouit. Sans bien comprendre ce qui se passait, ilscoururent la voiture qui les attendait, poursuivis par une horde de paparazzis.Max les poussa en hte dans le vhicule. Parker paraissait abasourdi et Christianna catastrophe.Dmarrez! Vite! Vite! cria Max au chauffeur tandis que Sam sautait larrire, ct ducouple.Ils partirent sur les chapeaux de roue, non sans avoir t mitraills par deux photographes.Mince! scria Christianna en se penchant vers Max, assis lavant. Comment est-ce arriv?Quelquun les a prvenus?Je pense que cest un regrettable hasard, rpondit Max, lair embarrass. Je voulais vousavertir, mais vous tes sortie trop vite.Madonna est au Ritz en ce moment, et elle a quitt lhtel quelques secondes avant vous. Cestelle quils attendaient, mais ils ont t ravis de vous avoir.Layant immdiatement reconnue, les photographes lavaient surprise alors que, blottie contreParker, elle lui souriait amoureusement. Aucune ambigut ntait possible sur leur relation.Nous utiliserons lentre de service pour rentrer, ajouta Max.Cest un peu tard, rpondit Christianna schement avant de se tourner vers Parker, quiparaissait toujours abasourdi.Il navait pas encore eu le temps de ragir, et des points noirs dansaient toujours devant ses yeux cause des flashs. Christianna tait certaine que les photos seraient publies. Elles ltaient toujours,de prfrence au moment le plus inopportun ou le plus embarrassant.Si son pre les voyait - ce qui ne manquerait pas de se produire, si elles taient publies -, ilserait fort mcontent, dautant quelle lui avait menti en prtendant se rendre Paris pour faire dushopping. Il serait horrifi quon la voie dans la presse scandale, il tait dj suffisamment serviavec Freddy.Christianna resta silencieuse jusquau restaurant, et Parker fut dsol de voir quel point ellesemblait ennuye. Il tenta de la drider et elle lui sourit, mais il tait vident quelle se faisait dusouci.Je suis dsol, mon amour.Moi aussi. Nous navions pas besoin de ce genre dennui. Ctait si bien quand personnentait au courantPeut-tre quils ne les utiliseront pas, avana-t-il avec un optimisme un peu forc.Il ne faut pas y compter, rpondit-elle tristement. Mon frre fait rgulirement les quatre centscoups et ils seront trop heureux de prouver que je suis comme lui. La princesse de Liechtenstein aussidvergonde que son frre Ils adorent parler de nous. Et comme je fais tout mon possible pour lesviter, ils sont toujours trs excits lorsquils me voient.Ce ntait vraiment pas de chance, quils soient posts l, attendre MadonnaMax aurait d avertir Christianna, comme il le reconnaissait lui-mme. Mais il lui expliquaquelle avait sans doute dj quitt le hall quand il les avait aperus. Au moment o elle franchissaitla porte, la limousine emportant Madonna et ses enfants venait de disparatre.Malgr les efforts de Christianna pour ne pas laisser cet incident gcher leur dner, Parker vitbien quelle tait distraite et proccupe.Mme sils passrent une excellente soire, elle fut beaucoup moins dtendue que lesprcdentes. Christianna se faisait un sang dencre en pensant ce que son pre allait dire en voyantles journaux et en dcouvrant Parker. Ces photos allaient dclencher une confrontation laquelle ellentait pas prte. Malheureusement, elle ne pouvait rien faire pour lempcher. leur retour, ils passrent par la porte de service, rue Cambon.Ctait lentre que la princesse Diana utilisait quand elle descendait au Ritz. Comme denombreuses clbrits avant eux, ils empruntrent le tout petit ascenseur pour viter les paparazzisqui attendaient devant lentre principale. Ils retrouvrent enfin les murs protecteurs de la chambre deChristianna, et elle put se dtendre dans les bras de Parker. Lamour eut pour eux, cette nuit-l, ungot doux-amer. Christianna ne parvenait pas chasser sa crainte de voir les photos utilises pourlobliger se sparer de Parker car, une fois que son pre serait au courant de sa liaison, elle taitcertaine que ctait ce quil ferait.Elle tait trop tourmente pour bien dormir et se rveilla plusieurs fois, en proie descauchemars. Parker essaya de la rconforter du mieux quil put. Le lendemain matin, ils restrentsilencieux pendant que le matre dhtel leur servait le petit djeuner. Ils attendirent quil ait quitt lachambre pour parler, Christianna nayant plus confiance en personne. Elle tait toujours bouleverseet redoutait plus que tout, la raction de son pre.Mon amour, tu ne peux rien y faire, tenta-t-il de la raisonner.Cest arriv. Cest tout. Nous aviserons, sil y a une suite, continua-t-il avec calme en avalant unegorge de caf.Non, sil y a une suite, ce nest pas nous qui aviseronsrpliqua-t-elle dune voix tendue.Elle tait fatigue aprs la mauvaise nuit quelle avait passe, et angoisse. mais moi. Et, surtout, mon pre. Je devrai laffronter et je ne pensais pas le faire avant quenous ne soyons prts. Je ne pourrai lui parler de nous qu ce moment-l et jaurais prfr que cetteconversation commence autrement que par laveu dun mensonge.De plus, je naime pas apparatre dans la presse. Je trouve a vulgaire et dplaisant. la diffrence de son frre, ou peut-tre cause de lui, parce quon ly voyait trs souvent,Christianna prouvait une vritable aversion pour les journaux scandale.Ce nest pas moi qui te contredirai. Mais tout ce que nous pouvons faire, cest essayer de nousen tirer au mieux. Tu vois une autre solution?Aucune.Christianna soupira et but son caf, en sefforant de rester calme.Parker ntait pas responsable. Mais elle tait profondment affecte, et il sen rendait compte.Une fois habills, ils se rendirent faubourg Saint-Honor, o ils flnrent devant les vitrines.Puis ils allrent djeuner lAvenue et Christianna finit par se dtendre quand elle constata,soulage, que personne ne les suivait.Max et Sam ne les quittaient pas dune semelle et veillaient ce quils empruntent dsormaislentre de service pour entrer et sortir du Ritz. Ctait plus prudent.De retour lhtel, ils firent leurs bagages, puis se couchrent nouveau. Ils avaient rserv desplaces sur les derniers vols, afin de passer ensemble le plus de temps possible. Ils ne voulaient pasperdre une minute lun de lautre. Ils restrent allongs un long moment, puis ils firent lamour pour ladernire fois, doucement, lentement, tendrement, savourant leurs derniers moments ensemble. Blottiecontre Parker, Christianna fondit alors en larmes.Elle craignait de ne plus jamais le revoir. Elle aurait voulu vivre avec lui comme auparavant, Senafe, mais elle devait se contenter de ces brefs instants drobs. Parker lui fit promettre quils seretrouveraient Paris, ds quelle le pourrait. Il sorganiserait de manire pouvoir la rejoindre,mme au dernier moment. Etant dans la recherche, il avait plus de libert quun mdecin responsabledune clientle. Mais Christianna ne pouvait pas lui rpondre, ne sachant leffet que produiraient lesphotos. Elle esprait quil ny aurait pas de consquences, mais ny croyait pas trop. Si ctait le cas,ils auraient beaucoup de chance.Ils durent enfin se lever et shabiller, aprs avoir pris une dernire douche ensemble. Parkernavait pas utilis sa chambre de tout le week-end, mais elle leur avait fourni la respectabilitncessaire, et il ne le regrettait pas, surtout si cela permettait de rendre les choses plus faciles pourChristianna. Tout ce quil voulait, ctait que leur histoire continue. Il prfrait laisser Christiannaagir, elle tait meilleure juge. Il se contenterait de faire ce quelle jugerait bon.Il laimait vraiment et ne dsirait rien dautre que la revoir et lpouser un jour. Christianna avaitbeau prtendre que ctait impossible, Parker attendrait. Il navait jamais aim une femme ce point.Ils sembrassrent longuement avant de quitter la chambre, puis sortirent de lhtel par la porte deservice, pendant que Max et Sam soccupaient de tout. Leurs avions partant presque la mme heure,ils se rendirent laroport dans la mme voiture.Arrivrent alors leurs derniers instants ensembles. Avant quils ne descendent de voiture,Christianna embrassa encore Parker. Puis ils sortirent et elle le fixa avec tristesse. Elle ne pouvaitpas lembrasser dans laroport, cela lui tait interdit et Parker le comprenait et lacceptait.Je taime, lui dit-elle. Merci pour ce dlicieux week-end, ajouta-t-elle doucement.Parker sourit. Elle montrait toujours un visage lisse et avenant, mme lorsque linquitude larongeait, comme aprs lincident avec les paparazzis.Moi aussi, je taime, Cricky. Tout va bien se passer. Essaie de ne pas te faire trop de souci ausujet de ces photos.Christianna hocha la tte sans rien dire. Puis, incapable de sen empcher, elle posa la main surla sienne. Il la retint.Tout va bien se passer, rpta-t-il voix basse. Je te reverrai bientt, daccord?Une nouvelle fois, elle acquiesa en silence, des larmes dans les yeux. Sa bouche forma les motsje taime et elle se dirigea lentement vers lavion, suivie de Max et de Sam qui portaient ses bagages.Parker se saisit de son sac pour aller consulter le tableau daffichage.Il se retourna alors pour la suivre des yeux, et elle fit de mme au mme moment, lui souriant enlevant la main pour lui faire signe.Puis elle la posa sur son cur et il fit le mme geste, abolissant pendant un instant laroport etles mondes qui les sparaient.Chapitre 16La semaine qui suivit son retour Vaduz, Christianna fut trs occupe par des engagementsofficiels, mais aussi par deux dners que son pre donna le mardi et le mercredi. Les e-mails queParker et elle senvoyaient se faisaient rassurants, puisque rien ntait paru dans la presse. Ce fut lejeudi matin, alors quelle se prparait pour un djeuner auquel son pre lavait prie dassister, quesa secrtaire entra et, sans un mot, lui tendit un journal britannique.Et voil ctait l! Les Anglais taient les premiers sen tre empars, comme dhabitude. Letitre tait norme, et la photo montrait Christianna levant la tte vers Parker dun air combl, pleindadoration, tandis que lui, la contemplait en souriant, le bras pass autour de ses paules. Il taitclair quils taient fous amoureux, cela sautait immdiatement aux yeux.Christianna se sentait toujours stupide quand elle se voyait en premire page. Et encore,normalement, ce ntait pas dans un contexte amoureux, sauf une fois, quand elle tait trs jeune, etcela ne stait jamais reproduit depuis, car elle se montrait extrmement prudente. Jusqu cettesoire Paris Elle fixa larticle, atterre.Le titre tait bref et, heureusement, navait rien de vulgaire, mais il tait parfaitement explicite. Passion auLiechtenstein: la princesse Christianna et un mystrieux prince charmant . Larticle rvlaitquon les avait vus quitter ensemble lhtel Ritz, alors quils passaient certainement un week-end enamoureux Paris. Il soulignait quils formaient un beau couple, mais rappelait les innombrablesliaisons de son frre. Il insistait aussi sur le fait quelle se montrait gnralement fort discrte et quilsagissait donc probablement de lhomme de sa vie. Christianna imaginait le visage de son prequand il lirait ces lignes.Elle envoya aussitt un e-mail Parker, en lui indiquant le titre du journal et en lui prcisant quela photo tait en premire page. Il pourrait la voir sur Internet. Elle tait trop presse pour en direplus, et elle se dpcha de rejoindre son pre dans la salle manger.Comme elle sy attendait, il ne fit aucune allusion larticle pendant le djeuner. Ce ntait passon genre. Il prfrait attaquer de front, comme Freddy avait souvent eu loccasion de le vrifier ses dpens.Ce ne fut que lorsque leurs invits eurent quitt le palais quil lui demanda de lui accorderquelques instants. Christianna sut que lheure tait venue. Elle ne pouvait pas esprer que son preferait mine de lignorer. Caurait t trop demand.Elle le suivit dans son salon priv et attendit quil se soit assis pour sasseoir son tour. Il laregarda longuement, avec une expression de mcontentement ml de chagrin. Pendant quelquessecondes interminables, il ne dit rien, et elle non plus. Elle ne voulait pas aborder le sujet au cas o,par miracle, il se serait agi dautre chose.Mais, videmment, il ny eut pas de miracle.Christianna, commena-t-il enfin, je suppose que tu sais de quoi je veux te parlerElle essaya dafficher un intrt innocent et poli, mais choua lamentablement. Elle sentit le rougede la culpabilit lui monter au visage et finit par acquiescer.Oui, je crois, murmura-t-elle dans un souffle.Hans Josef avait beau tre un pre aimant, il tait le prince rgnant et pouvait se montrerintimidant quand il le voulait. De plus, elle dtestait le dcevoir.Je suppose que tu as vu la photo dans ce journal anglais, ce matin. Il est indniable que tu esravissante sur ce clich, mais je minterroge sur lidentit de celui qui taccompagne. Je ne lai pasreconnuCe qui signifiait quil nappartenait pas au Gotha. Sans le formuler, il laissait entendre quildevait sagir dun professeur de tennis ou quelque chose de ce genre.Tu sais que je napprcie pas beaucoup de voir mes enfants apparatre dans les tablods,continua-t-il. Nous avons amplement notre compte avec ton frre. Dailleurs, gnralement, je nereconnais pas non plus les personnes qui laccompagnent.Ctait une manire de dire que Parker tait lquivalent masculin des conqutes faciles et sansintrt de Freddy, ce qui ntait pas le cas, puisque Parker tait mdecin, venait dune excellentefamille et avait bnfici dune ducation trs soigne.Ce nest pas du tout a, papa, se dfendit Christianna.Elle essayait de rester calme, mais la panique semparait delle. La conversation commenait trsmal. Connaissant son pre, elle savait quil tait trs contrari.Cest un homme absolument charmant, assura-t-elle.Jose lesprer puisque, en croire larticle, tu as pass tout le week-end avec lui au Ritz.Puis-je te rappeler, continua-t-il, les yeux remplis de reproche, que tu as prtendu aller Paris pour yfaire du shopping?Je suis dsole, papa. Je suis dsole de vous avoir menti.Ctait mal de ma part, je le sais.Christianna ne voyait pas dautre solution que de prsenter ses excuses les plus plates. Elle taitprte tout pour avoir lautorisation de revoir Parker.Tu dois vraiment aimer cet homme, Cricky, si tu admets demble que tu as eu tort, dit-il avecun mince sourire.Il navait pas chapp Hans Josef que les deux jeunes gens semblaient trs pris, et ctait laraison pour laquelle il sinquitait tant.Bon, finissons-en. De qui sagit-il?Christianna prit une longue inspiration. Elle tait terrifie lide de ne pas dire ce quil fallait.De ses paroles allait dpendre tout leur avenir.Nous avons travaill ensemble Senafe. Parker est mdecin, spcialiste du sida et chercheur Harvard. Il est arriv au camp avec Mdecins Sans Frontires et il est rest avec nous pourpoursuivre ses recherches. Il est catholique, issu dune bonne famille, et il na jamais t mari,acheva-t-elle dun seul trait.Elle esprait que ce quelle venait de dire prouverait son pre combien Parker tait srieux etrespectable. Hans Josef accorderait srement beaucoup dimportance au fait quil tait catholique etnavait jamais t mari.Tu es amoureuse de lui?Cette fois, elle nhsita pas. Elle hocha la tte.Il est amricain?Elle acquiesa de nouveau dun signe de tte.Pour lui, tout tait dit. Un roturier amricain ne pouvait jouer dautre rle que celui dune relationamicale auprs de la fille dun prince rgnant.Papa, cest vraiment un homme bien. Sa famille est trs honorable. Son pre et son frre sontmdecins. Ils viennent de San Francisco.Peu importait Hans Josef do il venait. Cet homme ne possdait pas de titre, ce qui, ses yeux,tait rdhibitoire pour prtendre la main de Christianna. Il savait que la maison princire et lesmembres du Parlement seraient du mme avis que lui. Certes, il avait la possibilit de passer outre leur rponse, mais Christianna tait bien consciente quil ne ferait jamais usage de ses prrogativespour lautoriser pouser un roturier. Cela irait lencontre de tout ce en quoi il croyait.Tu sais que ce nest pas possible, lui dit-il avec douceur. Si tu continuais de le voir, cela neferait que vous rendre malheureux tous les deux. Tu aurais le cur bris, et lui aussi. Il est roturier etil nest mme pas europen. Je crois comprendre ce que tu es en train de me demander, ChristiannaEh bien, cest hors de question, conclut-il, inflexible.Alors, laissez-moi simplement le voir, supplia Christianna. Je ne me marierai pas avec lui.Nous pourrions nous retrouver de temps en temps, et je vous promets que je serais discrte.Jimagine que ctait le cas Paris, car je ne te crois pas capable de te conduire de manireinsense.Cependant, les photographes vous ont dcouverts, et regarde le rsultat: une princesse royaleprise en flagrant dlit de week-end amoureux Paris et lhtel! Ce qui nest gure distingu,Cricky.Mais, papa, je laime, plaida-t-elle, les joues ruisselantes de larmes.Jen suis persuad. Je te connais assez pour savoir que tu nagirais pas ainsi la lgre. Cestpourquoi tu dois rompre. Tu ne pourras jamais te marier avec lui; alors pourquoi poursuivre uneliaison qui ne peut que vous briser le cur tous les deux? Ce serait te comporter de faonincorrecte envers lui. Il mrite une femme quil pourra pouser, et ce ne sera jamais toi. Un jour, tu temarieras, mais avec un homme de ton rang. Cest inscrit dans notre Constitution. Et la maisonprincire ne donnerait jamais son consentement une alliance avec un homme tel que lui.Elle le donnerait, si vous le lui demandiez. Vous avez le droit de rejeter son avis. Partout enEurope, des princes et des princesses pousent des roturiers, de nos jours. Mme des princesrgnants. Ne prfreriez-vous pas me voir pouser un homme bon, qui maime et me rendra heureuse,mme sil nest pas de sang royal, plutt quun homme immature ou dprav mais qui aurait le titre deprince?Regardez Freddy Vous voudriez me voir pouser un homme comme lui?Son pre avait tressailli, frapp au vif. Puis il secoua la tte.Ton frre est un cas spcial. Et je veux que tu pouses un homme bien, videmment. Tous lesprinces ne sont pas comme lui.Il se peut quun jour, il prenne ses responsabilits, mais il est certain que si tu me prsentaisquelquun comme lui, je tenfermerais dans un couvent. Christianna, je suis sr que ce jeune hommeest convenable et possde toutes les qualits que tu mas dcrites. Mais il ne peut prtendre ta mainet ne le pourra jamais. Je ne veux pas quon te revoie en public avec lui et, si tu laimes, je tincitefortement mettre un terme cette histoire. Sinon, vous souffrirez.Invitablement. Tant que je serai l, je my opposerai. Nous allons te chercher un mari, un hommedigne de toi. Celui-ci ne lest pas. Et je ne veux pas que tu le revoies.Christianna se surprit har son pre. Il lui refusait ce quelle dsirait le plus au monde:lautorisation de vivre avec lhomme quelle aimait.Papa, je vous en supplie Nous ne sommes plus au Moyen Age.Ne pourriez-vous pas vous montrer plus tolrant? Tout le monde loue votre ouverture desprit etce que vous osez en matire de gouvernement. Pourquoi ne voulez-vous pas me laisser vivre avec unroturier et me permettre un jour de lpouser? Peu mimporte que mes enfants aient un titre ou pas. Jesuis prte renoncer au mien, si vous le souhaitez. Je ne rgnerai jamais, quoi quil arrive Freddy.Alors, en quoi lhomme que jpouserai est-il important? Je me moque dtre princesse oudpouser un prince, dit-elle, secoue de sanglots.Moi pas. Nous navons pas le droit de pitiner nos traditions ou notre Constitution simplementparce que cela nous arrange. Oublies-tu ce que signifient les mots devoir et honneur ? Tu doisfaire ton devoir, mme si cest douloureux et mme si cela implique des sacrifices.Cest la justification de notre existence: nous devons guider notre peuple, le protger et luimontrer, par notre exemple, ce que nous attendons de lui et le chemin suivre.Idaliste, Hans Josef tait soumis, et soumettait les siens, lhistoire et la tradition, et nedrogeait jamais aux rgles.Cest votre rle, papa, pas le mien. Les gens se moquent de savoir qui je vais pouser et ildevrait en tre de mme pour vous, du moment que je choisis un homme bien.Je veux que tu te maries avec un prince.Et moi, je ne le veux pas. Je ne me marierai jamais, dans ce cas.Ce serait une grave erreur, rpliqua Hans Josef, navr de constater quelle aimait ce jeuneAmricain encore plus quil ne le craignait. Surtout pour toi. Sil taime vraiment, cet hommecomprendra, ne serait-ce que par respect pour toi. Christianna, tu dois pouser quelquun de tonmonde, qui connat tes devoirs et tes obligations, qui mne la mme vie que toi Bref, quelquundorigine royale. Un roturier naurait aucun respect pour ton mode de vie. Une telle alliance seraitvoue lchec, crois-moi.Il est amricain, cela ne reprsente rien pour lui. Ni pour moi, dailleurs. Cest compltementstupide et cruel.Christianna rejetait tous les arguments de son pre, et elle savait que Parker en ferait autant. Maiselle se battait contre mille ans de traditionMais tu nes pas amricaine et tu ne peux agir ainsi. Tu es ma fille, tu sais ce que lon attend detoi. Si cette histoire est la consquence de ton sjour en Afrique, je suis vraiment dsol de tavoirautorise y aller. Tu as trahi ma confiance.Ctait ce quelle craignait dentendre. En fait, ctait mme pire que ce quelle avait imagin.Son pre se montrait dune intransigeance et dune inflexibilit dun autre sicle. Il taitdtermin suivre la tradition et respecter la Constitution la lettre, sans vouloir faire dexceptionpour sa fille.Non seulement il ne lui offrait pas le moindre espoir, mais il tait totalement convaincu davoirraison. Christianna savait quil ne cderait jamais. Elle eut limpression que son cur se brisait etelle ressentit une douleur presque physique quand elle le regarda, dsespre.Hans Josef tait dsol. Il dtestait la faire souffrir, mais il navait pas le choix.Je veux que tu cesses de voir cet homme, finit-il par dire. Par respect pour toi, je te laissechoisir la manire dont tu mettras fin cette histoire. Et aussi parce que cet homme na rien fait demal jusqu maintenant. Ctait une folie de votre part de vous retrouver Paris. Tu vois ce qui estarriv: vous avez t immdiatement reprs. Tu dois rompre, Cricky, et le plus tt sera le mieux,pour tous les deux.Sur ces mots, Hans Josef se leva sans un geste vers elle. Elle tait trop bouleverse et furieuse;elle avait besoin de temps pour accepter tout ce quil lui avait dit, pour en reconnatre la justesse eten faire part ensuite cet homme. Il ne souhaitait quune chose: quelle lui pardonne un jour, car ilagissait pour son bien.Christianna se leva son tour et regarda son pre avec incrdulit.Elle narrivait pas croire quil lui infligeait une telle souffrance, simplement au nom de sondevoir.Elle pleurait toujours quand elle quitta la pice, sans ajouter un seul mot. Il ny avait plus rien dire. Sitt dans son appartement, elle ordonna sa secrtaire dannuler tous ses rendez-vous etdplacements de la journe et de la semaine.Ayant ferm la porte de sa chambre, elle tlphona Parker, qui dcrocha aussitt. Il savaitquune fois la photo parue dans le journal, Christianna aurait un entretien avec son pre. Les sanglotsde son amie nauguraient rien de bon.Christianna, sil te plat, calme-toi, lui dit-il dun ton apaisant.Elle essaya, sans succs. Finalement, elle russit prendre une longue inspiration et luirapporter, dune voix entrecoupe, sa conversation avec son pre.Il ma dit que nous devions cesser de nous voir immdiatement.Elle semblait puise et sans dfense, et Parker aurait voulu la prendre dans ses bras pour laconsoler et lui donner de la force.Et toi, quen dis-tu? demanda-t-il, anxieux.Ctait exactement ce quil avait craint. Christianna ne stait pas trompe. Comment croire quauXXIe sicle, on pouvait encore conserver des positions aussi archaques?Aux yeux de Parker, toutes ces histoires de princesse et daltesse srnissime ou royaleappartenaient une poque rvolue.Malheureusement, Christianna tait princesse et elle devait, et lui aussi, composer avec cestraditions et tenir compte de lintransigeance de son pre.Je ne sais pas, balbutia-t-elle. Je taime, mais que puis-je faire? Il minterdit formellement decontinuer te voir. Il dit quil ne nous autorisera jamais nous marier, et je sais que cest vrai. Ilpourrait passer outre lavis du Parlement et de la maison princire, mais il ne le fera pas.Quant senfuir, Christianna ne lenvisageait pas. La bndiction de son pre comptait trop pourelle. Parker tait tout aussi ananti quelle par ce refus, quil jugeait aberrant et insens. Il songea lui proposer de se rencontrer en secret jusqu la mort de son pre.Lorsque son frre serait sur le trne, Christianna pourrait sclipser discrtement. Mais il serendit lvidence: Hans Josef pouvait trs bien vivre encore vingt ou trente ans et, pour eux, ceserait une existence intenable. Il ny avait pas dissue, ni pour elle ni pour lui.Est-ce que nous pourrions nous retrouver de nouveau pour un week-end? demanda-t-il. Je veuxdiscuter de tout cela de vive voix avec toi. Il existe peut-tre une solutionPour dire la vrit, il doutait den trouver une convenant Christianna et susceptible dtreaccepte par son pre. Elle ne voulait pas se fcher avec Hans Josef en choisissant de sen aller,mme si ctait ce quelle ferait peut-tre un jour. Parker tait galement conscient de limportancequelle accordait la promesse faite sa mre, ainsi qu lapprobation du Parlement et de la maisonprincire.Si elle acceptait de lpouser, elle devrait renier tout cela, et ctait exiger beaucoup delle. Peut-tre pourrait-il rencontrer son pre, si Christianna le souhaitait et si le prince acceptait de lerecevoir. Mais, pour le moment, il ne rvait que de la serrer contre lui. Les craintes de Christiannastaient toutes vrifies et ctait beaucoup plus pnible quil ne lavait imagin.Jessaierai de me librer, finit-elle par rpondre aprs un long silence. Mais je ne sais pasquand. Il faudra que je mente de nouveau.Elle tait persuade que, lorsquelle le reverrait, ce serait pour la dernire fois. Il tait hors dequestion quelle agisse dans le dos de son pre, surtout que, malgr toutes les prcautions quellepourrait prendre, les paparazzis russiraient la retrouver. Mais elle voulait le voir encore une foiset, comme elle tait convaincue que son pre lui refuserait son autorisation, elle dcida de ne pas lalui demander.Je vais essayer de morganiser. Ce ne sera sans doute pas prochainement, car jai limpressionquil va me surveiller de prs.Pendant quelque temps, nous devrons nous contenter des e-mails et du tlphone.Je suis daccord, dclara Parker.Mais il tait loin dtre aussi calme quil le laissait paratre. Il tait au contraire en proie unepanique grandissante. A cause de ces traditions dun autre ge, il allait perdre Christianna.Je taime, Cricky. Nous allons tout faire pour nous en sortir.Je lui ai dit que je ne me marierai jamais.Elle sanglotait de nouveau, et Parker en fut boulevers.Christianna souffrait autant que lui, peut-tre mme plus, car celui qui tait la cause de leursouffrance tait quelquun quelle aimait.Calmons-nous, Cricky. Peut-tre que si nous continuons de nous aimer, il finira par cder. Etsi je lui parlais? suggra Parker avec circonspection.Tu ne le connais pas. Il ne voudra pas te recevoir, et nous ne parviendrons jamais le fairecder.En dpit de lintransigeance du prince, Parker ne renoncerait pas.Sil existait une solution, il la trouverait.Il lui proposa de la rappeler un peu plus tard, pour discuter et lapaiser. Christianna se sentaitdj mieux aprs leur conversation.Parker la soutenait, et elle pouvait sappuyer sur lui. Mais elle ne voyait aucune issue leursituation. Son pre ne cderait jamais. Elle voulait revoir Parker une dernire fois, mais son cur sebrisait dj lide quensuite, elle devrait accepter ce quon lui imposait et renoncer lui.Elle resta enferme dans son appartement pendant cinq jours, nouvrant la porte que lorsque sasecrtaire lui apportait un peu de nourriture sur un plateau. A part les coups de tlphone et les e-mails Parker, elle neut de contact avec personne. Matin et soir, son pre demandait de sesnouvelles, et sentendait rpondre que Christianna ntait pas sortie de son appartement. Il en taitprofondment pein mais lui-mme devait faire face aux devoirs qui lui incombaient. Ils taientprisonniers dune situation sans issue.En dsespoir de cause, Christianna appela Victoria, Londres. Sa cousine tait dexcellentehumeur. Elle tait avec son nouveau fianc et semblait avoir bu, ce qui ntonna pas Christianna.Malheureusement, elle ne trouva pas auprs delle loreille compatissante dont elle avait besoin.Ma chrie, je tai vue dans le journal Dis donc, cet homme est beau comme un dieu!Pourquoi ne mas-tu rien dit? O las-tu trouv?A Senafe, rpondit Christianna dune voix morne.Elle se sentait terriblement dprime aprs avoir pleur pendant des heures, et attendait deVictoria un peu de rconfort. Mais celle-ci tait trop occupe samuser pour prter attention autrechose.O a? demanda-t-elle dun ton indiffrent.En Afrique. Ctait lun des mdecins du camp.Trop top! Et alors, ton pre pique sa crise?Oui, admit Christianna tristement, en esprant, malgr tout, obtenir un conseil de sa cousine.Ctait couru, ma chrie. Il ny a pas plus coinc et vieux jeu que lui. Il a de la chance de nepas mavoir pour fille! Mais bon avec Freddy, il est bien puni, ajouta-t-elle avec malice. Cela dit,jadore ton frre! Il tait ici, la nuit dernire.Christianna le croyait Vienne, mais elle ne lui avait pas parl depuis un moment. Pas depuis lesjours prcdant son voyage Paris, en fait.Papa dit que je ne dois plus revoir Parker, et que je ne pourrai jamais lpouser, parce quilna pas de titre.Quelle idiotie! Pourquoi ne lui en donne-t-il pas un, tout simplement? Il le pourrait, tu saisIci, a se fait tout le temps. Enfin, peut-tre pas Mais jai entendu parler dun Amricain qui aacquis un titre avec la maison quil venait dacheter.Ce nest pas le genre de mon pre de faire des choses comme a. Il ma ordonn de rompre.Cest vraiment dur de sa part. Mais jai une ide: pourquoi ne le retrouverais-tu pas ici ensecret? Je ne le dirais personne.Sauf sa femme de chambre, son coiffeur, ses dix meilleures amies, son nouveau fianc etprobablement mme Freddy, une nuit o ils seraient ivres tous les deux, ce qui se produisait assezsouvent, apparemment. Lide de rencontrer Parker Londres naurait pas dplu Christianna, maiselle tait irralisable. De plus, si elle entrait dans la bande de Victoria, son pre lenfermerait Vaduz. Car la jeune femme affichait une conduite de plus en plus scandaleuse et Hans Josef avait dit Christianna que Victoria dpassait les bornes, lui recommandant de garder ses distances avec elle.Freddy, bien entendu, adorait sa cousine.Finalement, sa conversation avec Victoria ne lui apporta rien, pas mme du rconfort. Siseulement elle avait pu parler avec Fiona, si vive, si quitable, si pragmatique.Mais Fiona ntait plus l. Et dailleurs, elle naurait sans doute pas compris toute la dlicatessede la situation, car elle ne connaissait rien au mode de vie des ttes couronnes. Christianna navaitpersonne vers qui se tourner pour chercher aide ou consolation, lexception de Parker, et il taitaussi dsempar quelle. Il nesprait plus que la retrouver quelque part, mais Christianna attendaitque les choses se calment car elle ne voulait pas attirer lattention sur eux.Pour comble de malheur, Freddy lappela un peu plus tard. Il se trouvait Amsterdam, o, luiannona-t-il dune voix joyeuse, il tait en plein trip. Christianna regretta aussitt davoir prislappel. Son frre semblait compltement dfonc.Eh bien, ne tavise plus de me faire la morale, ma chre petite sur, si parfaite et si pureQuand je pense tous ces discours dont notre pre et toi vous mavez assomm, au sujet de mesresponsabilits. Tout a pour te sauver Paris avec ton copain! Tu ne vaux pas mieux que moi,Cricky, mais tu te dbrouilles mieux pour le cacher, avec tes satans prches et tes courbettes devantpapa. Cette fois, tu ne tes pas aussi bien dbrouille, nest-ce pas, ma petite Cricky?Christianna raccrocha. Parfois, elle hassait son frre. Et, en ce moment, elle hassait aussi sonpre. Elle ne supportait plus lhypocrisie et le code impitoyable qui rgissaient leurs existences. Leseul quelle ne dtestait pas tait Parker. Il lui conseilla de reprendre au plus vite une vie normale.Ainsi, on cesserait de sintresser elle et, par voie de consquence, ils pourraient plus rapidementse revoir.Elle lui obit aussitt et dverrouilla sa porte. Puis elle remplit les engagements quelle avait priset se conforma ce quon attendait delle. Elle sabstint simplement de tout dner et de toute sortie encompagnie de son pre, et refusa de manger en tte--tte avec lui.Ctait au-dessus de ses forces. Hans Josef ninsista pas. Quand ils se croisaient dans un couloir,ils se saluaient dun signe de tte. Mais ils ne sadressaient pas la parole.Chapitre 17Jusquaux premiers jours de novembre, Christianna sacquitta consciencieusement de ses devoirsde princesse. Avec le temps, elle reparla son pre, mais sans chaleur et en conservant une rserveextrme. Il ne lavait jamais fait souffrir ce point. Il en tait conscient et en tait terriblementafflig. Il sefforait dallger au maximum ses obligations, afin de lui laisser tout le temps dont elleavait besoin pour gurir. La manire dont elle continuait accomplir ses tches limpressionnait,mais il souffrait de la persistance de son ressentiment. Malheureusement, il naurait pu agirautrement. Pour lui aussi, ctait une situation impossible.Cette priode fut marque par un nouveau scandale de Freddy, au Marks Club. Un soir quil taitparticulirement ivre et quon le priait de sortir, il frappa le portier, se battit dans la rue avec despoliciers et termina au poste. Grce aux avocats de son pre, il ne fut pas arrt.Ils le ramenrent Vaduz, o il fut assign rsidence pendant une semaine. Aprs quoi ilretourna Vienne, o il refit parler de lui.Son pre tait de plus en plus exaspr par son attitude, et Christianna tait en froid avec luiaprs ce quil lui avait dit au sujet de son week-end Paris.Ne voulant parler ni son pre ni son frre, elle se trouvait de plus en plus solitaire au palais.Elle se languissait de Parker, qui ne trouvait aucune solution leur problme. Christianna savait quilnen existait pas; elle nattendait que le moment de le revoir une dernire fois, pour lui dire adieu.Une occasion se prsenta enfin quand son pre partit passer une semaine Paris, pour assister un sommet de lONU sur les tensions au Moyen-Orient. La participation du Liechtenstein - paysneutre -tait trs apprcie. Hans Josef tait profondment respect sur la scne politique internationalepour son intgrit et la sret de son jugement.Ds que son pre eut quitt le palais, Christianna appela Parker. Il devait bientt se rendre SanFrancisco pour y fter Thanksgiving, mais il pouvait auparavant la retrouver quelque part en Europe.Paris tait exclu, et Londres un peu risqu; Parker eut alors une ide de gnie.Que dirais-tu de Venise?Cest un peu froid lhiver, mais cest tellement beau Daccord!Par ailleurs, cette saison, il ny aurait pas beaucoup de monde et personne ne remarquerait leurprsence. Les amoureux se rendaient Venise au printemps et en t, pas lapproche de lhiver.Ctait une destination parfaite, surtout aux yeux de Christianna.Cela lui semblait lendroit idal pour des adieux.Elle voulut faire elle-mme ses rservations, mais cela savra plus compliqu quelle ne lepensait et elle dut se rsoudre mettre Sylvie, sa secrtaire, dans la confidence, car elle avait besoindune des cartes de crdit du palais pour rgler ses billets davion.Sam et Max laccompagneraient, mme sils manifestrent une certaine inquitude quand ilssurent qui elle devait retrouver l-bas.Christianna leur assura quelle prenait toute la responsabilit du voyage, et ils senvolrent deuxjours plus tard. Sil posait des questions,Sylvie devait dire son pre quelle tait dans un spa, en Suisse.Mais il serait srement trop occup Paris pour tlphoner.Christianna partit donc dans le plus grand secret, non sans apprhension. Mais elle se moquait dece qui se passerait son retour, du moment quelle voyait Parker une dernire fois.Sylvie stait charge des rservations au Palais Gritti. Comme Paris, ils auraient des chambresspares, mme sils nen utilisaient quune. Quand Christianna arriva lhtel, Parker sy trouvaitdj. Il frappa sa porte ds quelle leut appel et elle se jeta dans ses bras.Jamais il ne lui avait paru plus beau et, en le voyant, elle fondit en larmes. Heureusement, il la fitrapidement sourire. Les jours qui suivirent furent remplis de larmes, de rires et damour.Comme le temps tait beau et ensoleill, ils purent sillonner la ville. Ils visitrent des glises etdes muses, mangrent dans de petits restaurants typiques, en prenant soin dviter les endroitsconnus o on aurait pu les surprendre, bien que Venise semblt presque dserte cette poque delanne. Ils allrent place Saint-Marc, assistrent la messe dans la basilique et passrent en gondolesous le pont des Soupirs. Ils avaient limpression de vivre un rve dont ni lun ni lautre ne voulaitsveiller.Tu sais ce que cela signifie, nest-ce pas? chuchota Parker quand ils eurent gliss lentementsous le pont des Soupirs.Christianna se blottit avec bonheur contre lui, protge de la fracheur de lair par une couverture.Quoi donc? demanda-t-elle avec une expression heureuse, en levant les yeux vers lui.Une fois quon passe ensemble sous le pont des Soupirs, on sappartient pour toujours. Cestce que dit la lgende, et moi jy crois. Et toi? dit-il en la serrant plus troitement contre lui.Oui, rpondit-elle doucement.Elle ne doutait pas de laimer pour le restant de ses jours; ce dont elle doutait, en revanche,ctait de le revoir. Tourne vers lui, elle lui rpta combien elle laimait, afin quil noublie jamaiscet instant, lui non plus. Mais il y avait une diffrence entre eux: dans son cur comme dans sonesprit, Christianna lui rendait sa libert, le laissait partir pour quil vive sa vie sans elle, presquecomme si elle allait mourir.Elle se prparait une existence place uniquement sous le signe du devoir. Mais elle navait paslintention dpouser le prince ou le duc que son pre lui prsenterait un moment ou un autre.Parker tait lamour de sa vie. Alors que la gondole avanait tranquillement et quils continuaient desembrasser, Parker navait pas la moindre ide de ce quelle avait en tte. Elle le lui dirait ladernire nuit.Le second jour, ils visitrent les boutiques des Procuraties -principalement des bijoutiers, et aussi quelques antiquaires. A un moment donn, ils entrrentdans une petite choppe, langle des arcades. Christianna avait repr de jolies croix et, tandisquelle sentretenait en italien avec le vieux bijoutier, Parker en profita pour faire le tour de laboutique. Un objet, dans une vitrine, attira alors son regard. Il sagissait dun mince anneau dor,visiblement ancien, dans lequel taient sertis de minuscules curs en meraude. En le dsignant dudoigt, Parker demanda Christianna de senqurir du prix. Lhomme annona une sommeridiculement basse et, devant leur expression de surprise, il sexcusa et baissa encore le prix. Parkerlui fit signe de sortir lanneau de la vitrine pour que Christianna puisse lessayer. Quand il le glissa son doigt, il lui allait parfaitement, comme sil avait t fait pour elle ou lui avait appartenu dans uneautre vie. Les minuscules meraudes semblaient vivantes sur elle. Parker lui sourit, enchant, etacheta aussitt la bague, sous le regard mu de Christianna.Je ne sais pas comment a sappelle quand on demande une princesse en mariage et que sonpre sapprte vous dcapiterUn anneau guillotine, je suppose, rpondit-elle avec un sourire.Parker clata de rire.Exactement. Cest notre anneau guillotine, Votre Altesse, dit-il en sinclinant devant elle. Unjour, si on my autorise, je ten offrirai un plus beau. En attendant, il est la preuve que je taime. Et sijamais nous sommes guillotins, ou si je le suis seul, au moins, tu te souviendras de moi.Je me souviendrai toujours de toi, Parker, rpliqua-t-elle, les larmes aux yeux.Elle comprit alors, en le regardant, quil connaissait comme elle la signification de ce voyage. Ilsallaient se dire adieu pour toujours ou, en tout cas, pour trs longtemps. Il aurait t trs difficile,voire impossible, pour Christianna de continuer le voir. Quelle ait pu le faire cette fois relevait dumiracle et Parker en tait parfaitement conscient. Pour lheure, ils engrangeaient des souvenirs etprofitaient pleinement de ces quelques jours de bonheur, dont ce mince anneau tait le symbole.Quand Parker lavait gliss son doigt et lui avait dit quil laimait, Christianna stait jur de nejamais lenlever. Par la suite, ils ne le dsignrent plus que comme son anneau guillotine, ce qui nemanquait jamais de la faire sourire.Ils visitrent le palais des Doges, la CaPesaro et lglise Santa Maria Della Salute, puis serendirent lglise Santa Maria dei Miracoli, que Christianna tenait particulirement voir. Ellevoulait y prier pour implorer un miracle. Dsormais, ctait leur seul espoir.Ils prirent leur dernier repas dans un minuscule restaurant. Aprs avoir pris une gondole pourretourner lhtel, ils restrent dehors pendant un long moment, serrs lun contre lautre, sous leclair de lune. Chaque moment quils venaient de vivre tait grav jamais dans leur mmoire.Nous allons devoir tre forts, Cricky, dit Parker.Sans quelle ait eu besoin de le lui dire, il savait que ctait la dernire fois quils taientensemble, pour trs longtemps et peut-tre pour toujours.Je serai avec toi, partout, continua-t-il. Sil tarrive den douter, regarde ton anneau guillotine,souviens-toi de mes paroles et sois assure que nous nous retrouverons un jour.Tout en ne doutant pas de sa sincrit, Christianna savait quil finirait par pouser une autrefemme, quil aurait des enfants et, elle voulait lesprer, quil vivrait heureux. Il nen allait pas demme pour elle. Elle ne voulait personne dautre que lui dans sa vie.Je taimerai jusquau jour de ma mort, dit-elle en pesant chacun de ses mots.Ils rentrrent lentement pour leur dernire nuit ensemble. Ils firent lamour puis contemplrent unedernire fois Venise sous la lune, depuis le balcon. Le spectacle tait dune beaut poignante.Je te remercie dtre venu me retrouver ici, dit Christianna en le regardant.Ne me dis pas a, rpliqua Parker en lattirant dans ses bras.Jirais au bout du monde pour toi. Ds que tu voudras me voir, appelle-moi, et jarriveraiaussitt.Ils taient convenus de continuer scrire par e-mail. Christianna ne pouvait pas simaginervivre sans contact avec Parker, mme si elle ne le revoyait jamais.Elle lui tlphonerait galement, car elle avait besoin dentendre sa voix. Son pre pouvait lesempcher de se voir, mais pas de saimer. Seul le temps pourrait peut-tre y parvenir. Pour lemoment, ils taient profondment amoureux lun de lautre.Ils dormirent enlacs, se touchant, se caressant, se regardant, avec le dsir que ces moments degrce durent ternellement.Au matin, ils firent lamour une dernire fois. Ils sefforaient demmagasiner le plus desouvenirs. Ctait tout ce qui leur resterait, dans peu de temps.Il ny avait pas de paparazzis quand ils quittrent lhtel. Personne ne les avait abords ni ne leuravait pos de questions. Max et Sam les avaient laisss seuls pendant trois jours et en avaient profitpour visiter Venise de leur ct. Quand ils taient passs sous le pont des Soupirs, Samuel avait diten plaisantant que, maintenant, ils taient lis pour toujours; en rponse, Max lui avait demand silprfrait tre excut sur-le-champ ou plus tard.Ils furent peins en voyant lexpression de Christianna et de Parker. Cest dans le silence le plustotal quils prirent la route de laroport. En y arrivant, les deux gardes du corps sloignrent pourpermettre Christianna et Parker de se dire au revoir.Je taime, dit Parker en la serrant dans ses bras. Rappelle-toi ton anneau guillotine et ce quilsignifie. Je mourrais pour toi, Cricky. Qui sait ce que la vie nous rserve? Peut-tre que lun descierges que tu as allums oprera un miracle.Jy compte bien, murmura-t-elle, accroche lui.Encore quelques minutes et elle devrait partir. Son avion senvolait le premier. Elle ne pouvaitcesser dembrasser Parker, au point que Max et Samuel crurent quils devraient lemmener de force.Je taime Je te tlphonerai ds que tu arriveras.Je serai l ds que tu auras besoin de moi. Et toi, tu es lmurmura-t-il en posant sa main sur son cur.Ils sembrassrent une dernire fois puis, avec limpression darracher son me la sienne,Christianna se dirigea vers lavion. Elle se retourna une fois, lui fit signe, en le regardant au fond desyeux.Aprs avoir mis sa main sur son cur, elle fit comme si elle le lui offrait. Il acquiesa de la ttetout en soutenant son regard. Alors elle pivota et monta dans lavion.Chapitre 18Christianna resta silencieuse durant tout le vol vers Zurich, posant souvent le doigt sur lanneauserti des curs en meraude, comme sil sagissait dun talisman. Lorsquils remarqurent son geste,Max et Samuel se demandrent si Parker et elle staient maris Venise, avant de conclure quectait peu probable. Mais ils comprirent que cette bague signifiait beaucoup pour elle. Une fois Zurich, elle leur sourit et les remercia de lavoir accompagne Venise.Il manait delle un calme empreint de tristesse, et elle semblait vide de tout sentiment. Soncur et son me taient rests avec Parker, et ctait une sorte dautomate qui revenait Vaduz.Elle ne parla pas jusqu leur arrive au palais, deux heures plus tard. Ils roulrent lentement, detoute faon elle ntait pas presse de rentrer. Aprs ces trois jours magiques Venise avec Parker,elle allait passer toute sa vie ici, comme en prison. Elle aurait presque prfr la guillotine, pluttque cette existence faite de devoir et dobligation, impose par son pre qui la privait de ses rves,au nom du sang royal qui coulait dans leurs veines. Elle payait trs cher ce quelle tait, et quellerefusait dtre.Le chien tait dans la cour quand ils arrivrent, et il bondit sur elle. Aprs lavoir flatt, elle leprcda lintrieur du palais et monta dans sa chambre. Elle savait que son pre rentrait danslaprs-midi. Son escapade Venise avait t parfaitement calcule. son entre dans le bureau, Sylvie leva la tte. Ne voulant pas se montrer indiscrte, elle ne luiposa aucune question et se contenta de lui tendre la liste de ses obligations pour le lendemain et lereste de la semaine. Il ny avait rien dinattendu et tout promettait dtre fastidieux.Je suppose que vous navez pas suivi lactualit avana Sylvie aprs une lgre hsitation.Christianna fit non de la tte. Sylvie remarqua lanneau orn dmeraudes, mais ne dit rien.Votre pre a surpris tout le monde en prononant un discours historique devant les membres delONUChristianna ne fit aucun commentaire, mais attendit que la secrtaire continue. Comme Sam etMax un peu plus tt, Sylvie eut limpression que Christianna ntait pas vraiment l. Elle ressemblait un automate et avait limpression den tre un. Son cur et son me se trouvaient bord de lavionpour Boston, avec Parker.Quel genre de discours? finit-elle par demander, sans intrt particulier.Elle tait cense tre au courant des positions de son pays sur la scne internationale, notamment lONU. Le sommet qui venait de se tenir Paris mettait laccent sur les relations avec le mondearabe.Il a adopt une position trs ferme et prconis de prendre des mesures exemplaires. Sespropos ont t trs largement comments par les chefs dEtat et les hommes politiques, et on les acritiqus autant quapplaudis. Les journalistes commencent dj arriver. Son secrtaire ma ditquil avait dj quatre interviews prvues aujourdhui. De lavis gnral, il sest montr trscourageux. Je pense que la surprise vient de ce quon nattendait pas un avis aussi tranch de la partdu chef dun Etat neutre.En dautres circonstances, Christianna aurait t fire de son pre, mais elle pensait trop Parkerpour y prter attention.Un dner officiel tait organis le soir mme au palais et, pour la premire fois depuis plus dunmois, Christianna avait accept dy assister.Cela faisait partie de la vie quelle stait engage mener et pour laquelle elle avait sacrifiParker. Comme son pre, elle faisait son devoir. Ctait tout ce qui lui restait.Retire dans sa chambre, elle dfit elle-mme ses bagages, puis contempla la photo de Fionapose sur sa commode. Ctait ainsi quelle voulait se rappeler la jeune femme, surprise en train derire aux clats, les yeux ptillants de joie. Elle avait dautres photos de Senafe, mais celle-ci latouchait particulirement, car elle pouvait imaginer Fiona heureuse jamais. Une autre photo montraitParker regardant droit vers lobjectif, en short et grosses chaussures, la tte coiffe du chapeau decow-boy quil portait au camp. Elle laissa ses yeux sattarder longuement sur les photos, puis lesporta sur sa bague.Elle ne vit son pre quau moment du dner. Hans Josef tait plus anim que de coutume etsemblait trs satisfait de lui-mme. Son discours avait provoqu un vif moi et les journalistesenvahirent le palais pendant plusieurs jours. Christianna russit les viter, vaquant ses propresaffaires en toute discrtion.Lors du dner, elle croisa une fois les yeux de son pre et dtourna le regard. Elle avait demand ne pas tre assise ct de lui. Ses voisins de table taient intressants et elle passa une agrablesoire malgr ses rticences. Elle savait que ctait la premire dune srie interminable quelledevrait passer sans Parker et elle parvenait difficilement croire que, la nuit prcdente, elle tait Venise avec lui.Le hasard voulut que son pre et elle regagnent leurs appartements au mme moment. Entendantson pas dans lescalier derrire elle, Christianna sarrta et se retourna; leurs yeux se croisrent et sesoutinrent, tandis que Hans Josef continuait de monter pour la rejoindre.Je suis dsol, Cricky, murmura-t-il.Elle comprit quoi il faisait allusion.Moi aussi.Elle esquissa un signe de tte, pivota, entra dans ses appartements et en referma doucement laporte au moment o il passait devant.Elle ne le revit que deux jours plus tard, quand elle dut se rendre dans son bureau pour y prendreun journal. Il donnait une nouvelle interview. Les journaux faisaient largement cho la position quildfendait et qui devenait plus controverse de jour en jour.Christianna avait dj remarqu que la scurit avait t discrtement renforce au palais. Troisgardes du corps accompagnaient son pre partout, et elle-mme en avait maintenant deux. Mme silny avait aucune menace directe, Hans Josef prfrait tre prudent, surtout en ce qui la concernait. Ilavait mcontent beaucoup de gens, mme si beaucoup dautres, par ailleurs, approuvaient safermet. Christianna tait encore en colre contre lui - et le serait pendant longtemps -mais elleadmirait son courage devant les Nations unies. Son pre tait un homme intgre, qui nhsitait pas dfendre ses convictions.Elle tlphonait souvent Parker depuis quils avaient quitt Venise. Il paraissait fatigu, maistoujours heureux de lentendre.Dans ses e-mails, il se montrait joyeux et drle, et il lui envoyait parfois des blagues qui lafaisaient clater de rire. La plupart du temps, il lui parlait de ce quil faisait, de lavance de sesrecherches, et lui rptait combien elle lui manquait. Christianna lui disait peu prs les mmeschoses.Au cours des deux mois suivants, elle fut trs occupe. Tout en continuant assurer sesobligations habituelles, elle mit sur pied de nouveaux projets et indiqua la fondation son intentionde travailler avec elle. Elle avait dcid quelle nirait pas tudier Paris, mais quelle seconsacrerait luvre caritative portant le nom de sa mre. Ctait la seule chose qui lintressait etqui possdait un sens ses yeux. Au moment o elle alla les voir, Parker ftait Thanksgiving SanFrancisco. Ctait une fte quelle avait beaucoup aime lorsquelle tait Berkeley. Chaque anne,elle avait t invite chez ses amies, et elle regrettait aujourdhui de ntre pas avec Parker, son preet son frre. Mais elle savait que cela ne se produirait jamais.Juste aprs lui avoir tlphon, alors quelle sortait avec Charles, elle tomba sur son frre, quivenait darriver dans une Ferrari flambant neuve - rouge, videmment. Il semblait de bonne humeur,mais elle lui en voulait encore pour ses commentaires au sujet de son week-end Paris. Christiannales avait trouvs vulgaires et particulirement mchants.Comment allez-vous. Votre Altesse? lui lana-t-il dun ton taquin.Christianna lui jeta un regard froid, puis clata de rire.Suis-je cense tappeler par ton titre, maintenant? se moqua-telle.Il tait vraiment insupportable, mais ctait son frre.Tout fait. Et jexige aussi une rvrence. Je serai un jour le matre ici, tu sais?Je prfre ne pas y penser.Freddy naurait jamais eu le cran dagir comme venait de le faire leur pre sur la scneinternationale; il nen aurait dailleurs pas eu les capacits. Hans Josef stait livr un exerciceprilleux pour concilier des opinions contradictoires et y avait gagn un statut de hros. MmeParker, qui pourtant ne laimait pas beaucoup, avait t impressionn.Que penses-tu de ma nouvelle voiture? lui demanda Freddy en changeant de sujet.Pas mal. On voit tout de suite quelle cote cher, fit remarquer Christianna en souriant.Jai les moyens de me loffrir, ou notre pre les a. Je viens juste de lacheter.Christianna devait admettre quelle tait magnifique, mme si son frre en possdait dj deux peu prs identiques et de la mme couleur. Il paraissait avoir un apptit illimit pour les voitures desport coteuses, ainsi que pour les femmes lgres et tout aussi coteuses.Tu veux faire un tour? lui proposa-t-il avec enthousiasme.Mais Christianna clata de rire en secouant la tte. La manire de conduire de Freddy lui donnaitmal au cur. Charles lui-mme se sauva quand il ouvrit la portire.Jadorerais, mais plus tard. Jai un rendez-vous, prtendit-elle avant de rentrer en courant.Tous les trois se retrouvrent au dner. Au dbut, latmosphre fut un peu tendue, car Hans Josefavait quelque chose reprocher Freddy, dont il ne voulait pas parler devant Christianna. Mais pourla premire fois depuis deux mois, elle apprcia de se retrouver en leur compagnie. Dcembreapprochant, ils discutrent de leurs projets de vacances Gstaad. Exceptionnellement, ilsressemblaient une famille normale. Aucun ne parla de politique, de rformes conomiques, ni mmede la dernire incartade de Freddy et, peu peu, ils se dtendirent. Christianna ne put sempcher derire aux plaisanteries de son frre et leur pre lui-mme sesclaffa plusieurs reprises, mme sicertaines de ses histoires taient assez oses. Mais elles taient toujours trs drles. Freddy taitvraiment le pitre de la famille.Au moment o ils se levaient de table, il essaya de persuader Christianna de faire une baladeavec lui dans sa nouvelle voiture.Mais il faisait froid et la route risquait dtre verglace, car les premires chutes de neigestaient produites quelques jours auparavant. Semblant profondment vex de son refus, Freddy setourna vers son pre.Et vous, pre? Une petite vire avant daller vous coucher?Hans Josef fut sur le point de dcliner son tour linvitation. Mais il passait si peu de temps avecson fils, de manire gnrale, et tait si souvent furieux contre lui, quil hsita. Sans doute pouvait-ilfaire un effort. De plus, il tait toujours trop occup dans la journe pour ce genre de divertissement.Si tu massures quil ny en a que pour quelques minutes Je nai pas envie de me retrouver Vienne parce que tu auras voulu me faire une dmonstration de la puissance du moteur.Je vous le promets, dit Freddy, ravi, en souriant sa sur.Ctait presque comme dans le temps, quand ils taient plus jeunes. Freddy avait dj la passiondes voitures de luxe. Rien navait vraiment chang, sauf que Christianna avait grandi, et lui non. Elley avait fait une allusion lors du repas et, pour se venger, il lavait appele sa vnrable sur ,bien quelle ait dix ans de moins que lui.Leur pre demanda lun des valets de pied en livre de lui apporter son manteau. Freddy avaitbu suffisamment dalcool pendant le dner pour pouvoir sen passer.Christianna les suivit dehors. Les employs de la scurit venaient dtre relevs et ceux quiprenaient leur service, occups bavarder, ne les virent pas sortir.Christianna trouva leur attitude dsinvolte, alors que le palais avait ordonn un renforcement dela scurit depuis que les projecteurs de lactualit internationale taient braqus sur son pre.Quelques minutes plus tard, les gardes vinrent sentretenir avec eux, mais elle jugea quilsavaient mis un peu trop longtemps les rejoindre. Afin de ne pas les embarrasser, elle ne dit rien surle moment, mais se promit den parler Sylvie, le lendemain matin, afin que celle-ci le signale.Puis-je esprer profiter dune promenade civilise en ta compagnie, Friedrich? senquit leurpre dun air enjou. Ou aurai-je besoin dun mdecin pour me prescrire des calmants, mon retour?Ctait sa manire davertir son fils quil ne voulait pas rouler cent quatre-vingts kilomtres lheure. Mais il tait de bonne humeur, aprs leur agrable dner ensemble.Je promets dtre raisonnable.Ne fais pas trop peur papa, lui recommanda Christianna alors que les deux hommes seglissaient dans la longue voiture basse, la ligne incroyablement effile.Ils fermrent les portires et son pre lui fit signe travers la vitre.Quand leurs yeux se croisrent, Christianna lut une certaine tristesse dans les siens, comme sillui disait de nouveau quel point il tait dsol pour Parker. Elle savait quil ne changerait jamaisdavis mais quil regrettait de lui infliger cette souffrance. Elle inclina la tte, lui signifiant ainsiquelle avait compris.Freddy appuya alors sur lacclrateur et la puissante machine slana sur la route. JamaisChristianna navait vu de dmarrage plus foudroyant. Elle sapprtait rentrer cause du froid, maisdcida de les regarder quelques instants, en se demandant si leur pre tait dj terrifi.Dans sa jeunesse, lui aussi aimait les voitures de sport. Peut-tre tait-ce gntique Il ne staittoutefois jamais intress aux femmes lgres, et seule leur mre avait compt pour lui.Tandis quelle suivait la voiture des yeux en souriant et se demandait quand ils feraient demi-tour, Freddy ralentit un peu pour ngocier un virage et, au moment o les feux stop sallumaient, uneexplosion retentit, aussi violente que si le ciel venait de seffondrer.Tout de suite aprs, une norme boule de feu sleva lendroit o se trouvait la voiture. DevantChristianna abasourdie, le vhicule, son pre et Freddy svanouirent. Sur le moment, personne nebougea, puis, brusquement, tous se mirent courir. Les gardes en faction slancrent sur la route,dautres sautrent dans des voitures et se prcipitrent vers lincendie, et Christianna en fit autant.Son cur battait se rompre et, soudain, elle revit Fiona gisant dans la boueElle continua de courir de courir comme une folle, alors que retentissaient des sirnes et descoups de sifflet, que des hommes la dpassaient, que le grondement du feu emplissait lair. Elleatteignit lendroit o la voiture stait trouve, presque en mme temps que les camions du serviceincendie du palais. Des pompiers arms de tuyaux bondirent, leau jaillit de toutes parts et quelquuntira Christianna en arrire. Alors quon lentranait plus loin, elle garda les yeux fixs sur lincendie.Mais tout ce quelle vit fut un feu gigantesque, comme suspendu dans latmosphre. Il ny avait plusde voiture; son emplacement, ne restait plus quun immense trou carbonis.Son pre et Freddy avaient t pulvriss, victimes dune bombe place sous la voiture. Toute safamille avait disparu.Chapitre 19Comme le jour de la mort de Fiona, Christianna ne conserva pas de souvenirs prcis de ce qui sepassa ensuite. Elle se rappelait vaguement tre retourne au palais, o des gens couraient en toussens. Deux gardes de la scurit la conduisirent dans sa chambre et y restrent avec elle. Elle vitSylvie, puis des visages quelle connaissait et dautres quelle nidentifiait pas. Des policiers, desquipes de dminage, des soldats sactivaient; des hommes en tenue de combat arrivrent parcamions, puis la police suisse, des ambulances, et encore dautres camions. Les ambulances taientinutiles, car on navait pas retrouv la moindre trace de son pre et de son frre.Personne ne revendiqua lattentat, ni dans les heures qui suivirent, ni plus tard. Lacte de couragede son pre lONU lui avait cot la vie. La bombe avait d tre installe entre le moment oFreddy tait arriv et la fin du dner. Puisquelle avait t place sous la voiture de son frre, centait sans doute pas Hans Josef qui tait vis, mais plutt le prince hritier, titre davertissementpour son pre. Un sinistre hasard avait permis aux terroristes de provoquer galement la mort duprince rgnant.Pendant toute la nuit, des hommes en uniforme patrouillrent dans le palais et ses environs. Dansun tat second, Christianna insista pour sortir. A peine eut-elle quitt le palais avec ses gardes ducorps que Sam et Max arrivrent en courant. Sans dire un mot, sans mme rflchir, Max la prit dansses bras et se mit pleurer.A ct de lui, Sam avait les joues baignes de larmes. Christianna, elle, ne pouvait que se tenirdevant le cratre noirci, encore fumant, lendroit o la voiture avait explos, et le regarderfixement.Tout dabord, seules quelques personnes surent que le prince Hans Josef se trouvait dans lavoiture; la plupart pensaient que seul Freddy tait bord. Mais la nouvelle se rpandit rapidementquand les gardes rapportrent quils avaient vu le souverain monter dans la Ferrari. Ctait unedouble tragdie, une double perte, la fois pour le pays et pour le monde.Comme Christianna refusait de retourner au palais, des soldats arms lentourrent, tandis queMax et Sam lescortaient de chaque ct. En restant prs de lendroit o son pre et son frre avaientdisparu, elle avait limpression quelle allait russir les ramener, ou les retrouver.Il tait impossible dvaluer dj les consquences de lattentat pour le Liechtenstein. Ce ne futquau moment o elle vit les larmes de Sam et de Max que Christianna commena comprendrequelle avait perdu son pre et son frre. Elle tait orpheline, et son pays navait plus de dirigeant.Que va-t-il se passer? demanda-t-elle Max, terrifie.Je ne sais pas, rpondit-il.Personne ne le savait. la tragdie personnelle de Christianna sajoutait un problme politiqueconsidrable pour le pays. Freddy tait le seul hritier mle du prince rgnant, et les femmes ntaientpas autorises rgner. Il ny avait donc personne pour monter sur le trne de Hans Josef.Christianna resta debout toute la nuit. Il tait encore impossible de comprendre ce qui staitpass, mais les agences de presse et les tlvisions ne cessaient de dpcher des envoys spciaux.Aprs son intervention remarque Paris, Hans Josef avait attir lattention des mdias.Invitablement, on associait lattentat cette couverture mdiatique. Heureusement, une arme degardes protgeait Christianna des journalistes.Au milieu de la nuit, elle remonta dans sa chambre, et Sylvie laida se changer. Quand elleredescendit, vtue de noir, elle vit tous les assistants de son pre en train de passer des coups de filaffols et de griffonner des notes avec frnsie. Elle navait pas la moindre ide de lidentit despersonnes quils appelaient, ni de ce quelle tait cense faire. Lassistant personnel de son pre vintla trouver, alors quelle errait comme un fantme, et lui dit quils devaient prendre des dispositions.Des dispositions pour quoi? demanda-t-elle.Elle tait sous le choc. Mme si elle paraissait lucide et calme, son esprit ne parvenait pas apprhender la ralit de lvnement. Une seule pense lobsdait: Papa est mort. Elle avaitlimpression davoir de nouveau cinq ans et se rappelait soudain tout ce qui stait pass le matin osa mre tait dcde. Et Freddy Freddy, si insouciant et si gai Il tait mort, lui aussi. Ils taienttous partis, et elle restait totalement seule au monde.Lorsque le matin arriva, elle se retrouva assise dans le bureau de son pre, entoure de sessecrtaires et de gardes du corps. Cest alors que les vingt-cinq membres du Parlement arrivrent. Ilsavaient le visage ravag et portaient tous un costume et une cravate noirs.Ils avaient pass la nuit les uns chez les autres, par petits groupes plors, pour suivre lesnouvelles la tlvision et discuter des mesures prendre. Le problme qui se prsentait eux taitconsidrable et indit. Non seulement le pays navait plus de souverain, mais il ny avait personnepour succder Hans Josef. La tragdie survenue dans la soire se doublait dun dsastre pour laprincipaut.Votre Altesse commena le Premier ministre avec douceur.Il voyait que Christianna ntait pas en tat de parler, mais il navait pas le choix. Ils staientrunis 4 heures du matin et avaient attendu 8 heures pour se prsenter au palais.Votre Altesse, nous devons nous entretenir avec vous, reprit le Premier ministre, qui tait ledoyen du Parlement et avait t le principal confident de son pre. Acceptez-vous de siger parminous?Lair toujours absent, Christianna acquiesa dun signe de tte. Ils firent sortir tout le monde dubureau, lexception des gardes arms de mitraillettes. En effet, personne ne savait ce qui pouvaitsurvenir.La bombe place sous la voiture tait-elle un acte isol, prfigurait-elle une opration de plusgrande envergure ou mme une offensive contre le palais? Des soldats de larme suisse, envoys deZurich par le gouvernement, patrouillaient lintrieur et lextrieur du btiment.Christianna sassit la premire, puis les membres du Parlement prirent place. Il lui parut trangeque son pre ne soit pas l, puisquils taient tous runis dans son bureau.Lespace dun instant, elle se demanda o il tait; puis ce fut comme une seconde explosion danssa tte, et elle se souvint. Elle se rappela surtout le regard quils avaient chang juste avant que lavoiture dmarre. Toute sa vie, elle serait hante par le regret quelle avait lu dans les yeux de sonpre, ainsi que par la dispute qui les avait opposs pendant deux mois. Ils venaient peine de faireles premiers pas vers une rconciliation, lors de la soire avec Freddy, et maintenant, il tait mort.Christianna avait beau se rpter quelle ne les verrait plus ni lun ni lautre, elle ne parvenait pas ycroire.Nous devons vous parler, Votre Altesse. Nous sommes submergs de douleur, face au malheurqui vous frappe. Il est si terrible quil dpasse lentendement. Veuillez accepter nos plus sincrescondolances, de notre part tous.Incapable de parler, Christianna inclina la tte, tandis que les larmes lui montaient aux yeux. Ellentait plus quune jeune fille de vingt-quatre ans qui venait de perdre toute sa famille. Il ny avaitpersonne pour la consoler, personne dautre que ces hommes. Elle les connaissait tous et ils serendaient bien compte que le choc quelle avait subi tait incommensurable. Son visage tait si plequil en tait presque transparent.Nous devons aborder avec vous le problme de la succession.Notre pays na plus de dirigeant et, selon notre Constitution, il faut remdier trs vite cettesituation. Il serait dangereux quelle se prolonge, surtout en ce moment.Assurant lintrim, le Premier ministre avait tout pouvoir pour grer les affaires courantes dupays. Toutefois, il ne fallait pas que le trne reste vacant. Cela les inquitait beaucoup.Comprenez-vous ce que je dis, Votre Altesse, ou tes-vous trop bouleverse?Il sadressait Christianna comme si elle nentendait pas. En vrit, elle tait si crase par lesentiment de sa solitude quelle ne pouvait plus parler.Finalement, elle russit prononcer quelques mots, pratiquement les premiers depuis lhorriblevnement.Je vous comprends, assura-t-elle.Je vous remercie, Votre Altesse. Ce dont nous voulons discuter avec vous, cest de la personnequi succdera votre pre.Le Premier ministre nignorait rien de lhistoire de sa famille et connaissait chacun des centmembres de la maison princire.Plusieurs de vos cousins, Vienne, figurent directement dans lordre de succession. Mais, enparcourant la liste, je me suis rendu compte quau moins les sept premiers dentre eux - si ce nest leshuit ou neuf premiers - taient totalement inenvisageables. Ils sont tous beaucoup trop vieux, etcertains dentre eux sont malades. La plupart nont pas denfants, et donc pas dhritier potentiel.Ensuite, nous trouvons plusieurs femmes, et elles ne peuvent pas prtendre au trne. Nous devonsremonter au-del du vingtime rang, et mme du vingt-cinquime, pour trouver un homme dgeconvenable et en bonne sant. Mais je ne suis pas certain quil accepterait. Tous les parents de votrepre sont autrichiens, et aucun nentretient de liens troits avec le Liechtenstein. Ce qui nous amneau point que je souhaite vous soumettre Votre pre tait un mlange admirable de modernit et de fidlit lhistoire. Il respectait nostraditions et il croyait aux valeurs dfendues par la principaut depuis mille ans; mais il avait aussides ides avances sur certains sujets. Pour lui, les femmes devaient avoir le droit de vote, et il lepensait longtemps avant quelles ne lobtiennent. De plus, il avait beaucoup de respect pour vous,Votre Altesse. Il ma souvent parl de votre intrt pour lconomie, et de la pertinence de vossuggestions, surtout de la part dune personne aussi jeune que vous.Le Premier ministre sabstint de toute allusion Freddy. En ces circonstances, cela aurait tdplac. Mais Hans Josef avait souvent confi ses ministres que, si leurs lois avaient tdiffrentes, Christianna aurait t bien plus apte rgner que son frre.Nous nous trouvons donc face un problme pineux, continua-t-il aprs avoir repris sonsouffle. Il ny a pas de successeur direct votre pre. Et, si nous suivons la ligne de succession, ilnous faut aller trs loin pour trouver quelquun du sexe et de lge requis.Je ne pense pas quil soit jamais venu lesprit de votre pre que le prince hritier ne rgneraitpas. Mais, tant donn la tragdie qui nous a frapps cette nuit, et avec le plus grand respect, VotreAltesse, je pense savoir ce que votre pre aurait fait, face cette situation.Nous en avons discut longuement et nous sommes tombs daccord sur le fait que le seulsuccesseur envisageable cest vous.Les yeux carquills, Christianna le dvisagea comme sil tait devenu fou. Peut-tre tait-ce lecas, dailleurs. Ou alors, elle tait en train de rver, son pre et son frre ntaient pas morts, et elleallait sveiller de ce cauchemar dans une minute.Nous voulons proposer une nouvelle loi, qui devra tre immdiatement approuve par lamaison princire, et qui autorisera les femmes, et vous plus particulirement, accder au trne. Pouraller encore plus loin, nous avons aussi considr les liens qui vous rattachent aux rois de France parvotre mre; si vous acceptez de succder votre pre et devenez souveraine du Liechtenstein, commevotre peuple et nous-mmes le souhaitons, nous aimerions que vous rgniez avec le titre daltesseroyale, et non daltesse srnissime. Je crois sincrement que cest une mesure que votre pre auraitapprouve. Auparavant, elle devra, bien sr, tre galement soumise lapprobation de la maisonprincire. Nous souhaitons la lui prsenter le plus tt possible, car le Liechtenstein ne peut restersans souverain. Votre Altesse, au nom de votre pre et pour le bien de tous, je vous demande, en tant quePremier ministre, sujet de la principaut et concitoyen, de bien vouloir accepter.Tandis quelle lcoutait parler, des larmes ruisselaient sur les joues de Christianna. Alorsquelle navait que vingt-quatre ans, on lui demandait de prendre la tte de son pays et de devenirprincesse rgnante la suite de son pre. Elle navait jamais t aussi effraye de sa vie et tremblaitde la tte aux pieds, saisie de terreur, de douleur et de surprise. Elle tait immensment touche, maisse sentait totalement inapte jouer ce rle. Comment pourrait-elle jamais galer son pre et fairehonneur son titre daltesse royale?Ctait comme si on lui demandait dtre reine! Dune certaine faon, ctait dailleurs ce quonlui proposait. Lide que les femmes soient acceptes dans la ligne de succession lui plaisait;toutefois, elle nestimait pas possder les capacits ncessaires pour faire face une tche aussicrasante.Mais comment pourrais-je y arriver? demanda-t-elle, secoue de sanglots qui lempchaientpresque de parler.Nous pensons que vous en tes tout fait capable. Et je crois que votre pre laurait pens, luiaussi. Votre Altesse, je vous le demande instamment, je vous en supplie, venez au secours de votrepays. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour vous soutenir et vous aider. En montant sur letrne, aucun prince ne se sent prt pour la tche qui lattend. Vous apprendrez, comme les autres.Acceptez-vous? Si vous disiez oui, Votre Altesse, ce serait une bndiction pour nous, pour vous,et pour notre pays.Cloue dans son fauteuil, Christianna scrutait chaque visage, et y lisait la rponse quelle qutait.Un des dputs aurait-il eu lair dubitatif, rticent ou mcontent, elle aurait aussitt dit non. Au lieude cela, tous paraissaient limplorer de faire ce quils lui demandaient. Elle avait mme limpressiondentendre la voix de son pre lui enjoindre daccepter. Pendant un long moment, elle les regarda entremblant, plus malheureuse et plus effraye quelle ne lavait jamais t. Enfin, comme contraintepar une force plus puissante quelle et sans parvenir y croire, elle hocha lentement la tte. Elleallait porter le mme fardeau que son pre pour le restant de ses jours, jusqu sa mort; elle seraitoblige de vivre pour son pays et non plus pour elle-mme; et le devoir ne serait plus un simple mot,mais une faon de vivre laquelle elle ne pourrait plus jamais chapper. Alors mme que cettepense la remplissait de terreur, elle regarda le Premier ministre au fond des yeux et murmura dunevoix peine audible:Oui.Ds quelle eut prononc ce mot unique, tous parurent soulags.En dpit de la terrible tragdie survenue dans la soire, les membres du Parlement souriaient. LePremier ministre rappela alors Christianna quElizabeth tait devenue reine dAngleterre vingt-cinq ans, avec la charge dun pays beaucoup plus vaste et des responsabilits bien plus lourdes. Nilui ni personne dans la pice ne paraissait douter quelle puisse diriger le Liechtenstein avec succs, vingt-quatre ans. Il lui expliqua alors ce qui allait suivre.Chacun de nous va tlphoner quatre membres de la Maison princire, afin de leur proposer,dune part, que vous deveniez princesse rgnante du Liechtenstein, et qu compter de ce jour, lesfemmes soient incluses dans lordre de succession; et, dautre part, que vous portiez le titre daltesseroyale auquel votre ascendance maternelle vous donne droit. Comme nous sommes vingt-cinq, nouspourrons contacter tous les membres de la maison aujourdhui. Sils votent en votre faveur et selonnotre vu, nous vous nommerons ce soir mme. Cest mon souhait le plus ardent. Le Liechtenstein nepeut rester sans chef dEtat, et nous croyons sincrement que vous tes la plus habilite tenir cerle.Sur ces mots, il se leva, la regarda et fit le tour de la pice des yeux.Que Dieu soit avec nous et avec vous, Votre Altesse. Je vous tlphonerai cet aprs-midi, pourvous faire part de la dcision de la maison princire.Sans laisser Christianna le temps de se ressaisir ou de changer davis, ils sortirent un un de lapice. Aprs leur dpart, elle resta immobile un long moment, les yeux fixs sur les portraits de sonarrire-grand-pre, de son grand-pre et de son pre.Elle contempla longtemps celui de Hans Josef, et cest en pleurant quelle quitta le bureau.Chapitre 20Trois hommes arms escortrent Christianna jusqu sa chambre, o Sylvie lattendait. Commetout le monde au palais, celle-ci tait bouleverse, effraye, puise, et pleurait Hans Josef. A peineChristianna fut-elle entre quelle lui parla des funrailles organiser.Des funrailles nationales, la fois pour le prince rgnant et pour le prince hritier. MaisChristianna tait incapable dy penser.Voulez-vous vous allonger quelques minutes, Votre Altesse, avant que nous commencions?Christianna accepta, tout en songeant que sa secrtaire navait pas la moindre ide de ce qui seprparait. Si la maison princire votait dans le sens souhait par les ministres, elle serait princessergnante la nuit prochaine. Cette perspective tait trop effrayante pour quelle sy arrte.Quelques instants plus tard, Sylvie quitta la pice en lui disant quelle serait de retour dans unedemi-heure. Les trois gardes la suivirent et se postrent devant la porte de la chambre. Il ny avaitquune personne laquelle Christianna voulait parler: seul Parker saurait laider et la soutenir. Etantcertaine quil tait au courant, elle ne prit pas la peine de regarder sil lui avait envoy un e-mail.Son pays avait beau tre petit, lexplosion de la bombe qui avait tu son pre et Freddy avait tentendue dans le monde entier.Elle prit le tlphone qui se trouvait sur sa table de nuit et composa le numro de portable deParker. Bien que perdue et accable, elle savait quil se trouvait San Francisco pour y fterThanksgiving.Il dcrocha la premire sonnerie, car il attendait dsesprment son appel. Il savait quilnaurait eu aucune chance de la joindre sil avait essay de tlphoner Vaduz. Les images quilavait vues la tlvision donnaient limpression que le chaos le plus total rgnait au palais.Mon Dieu Cricky? Comment vas-tu? Je suis dsol Je suis tellement dsol Jaientendu la nouvelle la radio.Assise sur son lit, Christianna lcoutait en pleurant.Mon amour, jai tant de peine pour ce qui est arriv. Je narrivais pas y croire, quand je laivuLa tlvision avait montr lincendie, ainsi que les soldats et les policiers courant en tous sens. Ala profonde consternation de Parker, les journalistes navaient pratiquement pas fait allusion Christianna.Tout ce quil savait jusqu prsent, ctait quelle tait vivante.Moi non plus, murmura-t-elle.Elle essayait de ne pas revoir cet horrible moment o la voiture, transforme en boule de feu,avait tu son pre et Freddy.Jtais prsente, quand cest arrivHeureusement que tu ntais pas dans la voiture avec eux.Ctait ce quil avait craint, tout dabord. A linstant mme o il prononait ces mots, Christiannase souvint que ctait elle que Freddy avait dabord propos daller faire un tour, et quelle avaitrefus. Le destin en avait dcid ainsi.Comment te sens-tu? reprit Parker. Jaimerais tant tre l pour taider. Que puis-je faire? Je mesens si inutileIl ny a rien que tu puisses faire. Je vais devoir organiser les funrailles. On mattend, mais jevoulais dabord te parler. Parker, il y a autre chose de terribleIl se prpara apprendre un nouveau malheur. Cependant, il imaginait difficilement quil puisse yavoir quelque chose de pire dans lhorreur.Il ny a personne en ligne directe pour la succession. Tous les cousins de mon pre sont trsgs Et ils sont autrichiens Parker, le Parlement veut modifier les rgles de succession, et lesdputs sont en train de soumettre une nouvelle loi la maison princire, dit Christianna dune voixhache. Ils veulent faire de moi la princesse rgnante. Oh, mon Dieu, comment pourrais-je y arriver?Je ny connais rien, je ne peux pas assumer cette fonction et ma vie sera gche pour toujours. Ilfaudra que je dirige le pays jusqu ma mort, ou quun de mes enfants prenne ma place, un jourElle pleurait si fort quelle arrivait peine parler, mais Parker comprit tout et fut aussi stupfaitquelle lavait t. Il ne parvenait mme pas imaginer ce que cela reprsentait.Et ils veulent que je porte le titre daltesse royale, et non plus srnissime, cause de mamrePour moi, tu as toujours t royale, Cricky, dit-il tendrement pour essayer dadoucir le choc etde la faire sourire.Mais il se rendait compte quil sagissait dune norme responsabilit. Toutefois, comme lesministres, il tait certain quelle pouvait lassumer. Elle en tait capable et ferait du bon travail. Enrevanche, il se faisait beaucoup de souci pour elle. Non seulement elle devait faire face la douleurdavoir perdu toute sa famille, mais il lui fallait prsent prendre la tte de son pays. Cela faisaitbeaucoup.Parker balbutia-t-elle dune voix trangle par un sanglot, je ne me marierai jamais.Elle gmissait comme une enfant, et il souffrait de ne pas pouvoir la prendre dans ses bras.Je ne vois pas pourquoi, Cricky. Ton pre sest mari et a eu des enfants; la reine ElizabethdAngleterre aussi. Elle a eu quatre enfants, et je ne pense pas quelle tait beaucoup plus ge quetoi lorsquelle est monte sur le trne. Il ny a pas de raison que lun exclue lautre, argua-t-il enessayant de trouver les mots pour la calmer.Ce qui le proccupait davantage, ctait la place que lavenir lui rservait dans la vie deChristianna. Une fois quelle serait devenue altesse royale, on le considrerait comme un parti encoremoins souhaitable pour elle.La seule diffrence, cest que cest elle qui tablirait les lois. Mais cela changerait-il quelquechose? Son pre aurait eu le pouvoir de lautoriser pouser un roturier, mais il avait refus delexercer. Il savait que des souveraines avaient pous des roturiers, notamment dans les paysscandinaves; il se souvenait vaguement quon leur avait donn des titres et que personne navait rientrouv redire ces unions. Toutefois, ces penses ntaient pas de circonstance pour le moment.Christianna avait bien dautres proccupations.La reine Elizabeth avait vingt-cinq ans! corrigea-t-elle dun ton si outr quil ne putsempcher de rire.Alors, il te manque un an. Tu veux les faire attendre? lui demanda-t-il en esprant la distrairede son chagrin.Tu ne comprends pas, rpondit-elle dune petite voix accable.Si la maison princire accepte, lintronisation aura lieu aujourdhui mme Je serai princessergnante ce soir Comment vais-je y arriver?Elle sanglotait de nouveau. Elle avait perdu son pre et son frre quelques heures auparavant, etelle se retrouvait brutalement en charge dun pays.Cricky, tu en es tout fait capable, je le sais. Et puis, songe que cest toi qui feras les lois.Je ne veux pas faire les lois. Je dtestais ma vie davant, et a va tre pire et je ne tereverrai jamais.Elle ne cessait plus de pleurer. Si seulement il avait pu tre auprs delle, la serrer dans ses braset la rconforter! Tant dpreuves douloureuses lattendaient dans les jours venir!Cricky, maintenant tu es libre de faire ce que tu veux. Nous pourrons nous voir de nouveau, netinquite pas ce sujet. Ds que cela te sera possible, je viendrai. Et si ce nest pas possible, sacheque je taime, quoi quil arrive.Je ne sais pas comment cela va se passer. Je nai pas lhabitude du pouvoir et je ne veux pasmonter sur le trne.Mais elle savait quelle ne pouvait refuser. Elle le devait la mmoire de son pre et ctait laraison pour laquelle elle avait accd la demande du Parlement.A ce moment-l, Sylvie passa la tte par la porte et tapota sa montre. Elles devaient organiser lesfunrailles. Christianna tait sur le point de craquer. Elle navait mme pas le temps de pleurer sonpre et son frre, ni de surmonter le choc quelle venait de subir.Dans quelques heures, il lui faudrait prendre la tte dun pays de trente-trois mille habitants. Cetteperspective la terrifiait, et Parker perut son affolement dans sa voix.Cricky, tu dois essayer de te calmer. Je sais lhorreur de tout ce que tu subis. Mais maintenant,tu dois faire tout ton possible pour taccrocher. Tu nas pas le choix. Appelle-moi quand tu veux, jeserai l. Je taime, mon amour. Je suis avec toi. A prsent, essaie dtre forte.Jessaierai Je te le promets Tu crois que jen suis capable?Jen suis convaincu, assura-t-il dun ton plein de tendresse.Et si je ny arrive pas? demanda-t-elle, la voix tremblante.Dans ce cas, tu feras semblant et tu apprendras au fur et mesure. Personne ne verra ladiffrence. Rappelle-toi que tu es le chef, et quil te suffit dagir comme tel.Pour commencer, tu pourrais peut-tre procder quelques dcapitations suggra-t-il danslespoir de la divertir.Mais Christianna tait trop bouleverse pour sourire.Je taime, Parker. Je te remercie dtre l pour moi.Je le serai toujours, mon amour. Toujours.Je le sais.Aprs avoir promis de le rappeler plus tard, Christianna alla retrouver Sylvie dans son bureau.Une montagne de papiers samoncelait dj devant elle. Ctait Christianna de prendre lesdcisions, et Sylvie et au personnel de son pre de soccuper du reste.Christianna devait organiser deux crmonies officielles, lune Vienne, lautre Vaduz. Elle serendit compte alors avec horreur quil ny aurait pas de corps exposer solennellement. Il ny auraitque deux cercueils vides. Une messe tait prvue la cathdrale Saint-Etienne de Vienne, le lundisuivant, suivie dune rception au palais Liechtenstein; une seconde messe aurait lieu le lendemain enlglise Saint-Florin, Vaduz, suivie galement dune rception au palais. Les problmes de scurittaient primordiaux, compte tenu de ce qui stait pass.Alors quelle navait pas dormi la nuit prcdente, Christianna travailla toute la journe avecSylvie et le personnel de son pre. Il tait 18 heures, et elle navait pas encore termin, lorsque lasecrtaire lui passa le Premier ministre au tlphone.Il avait refus de lui rvler le motif de son appel. Christianna le connaissait, mais nen avaitsouffl mot personne.Ils ont donn leur accord, annona-t-il dune voix grave.Christianna sentit son cur sarrter. Quelque part au plus profond delle-mme, elle avait esprun refus. A prsent, elle devait assumer les consquences de la dcision quelle avait prise le matinmme.Ils vous ont aussi nomme altesse royale . Nous sommes trs fiers. Votre Altesse. Seriez-vous daccord pour que la crmonie se tienne 20 heures? Jai pens quelle pourrait avoir lieudans la chapelle. Y a-t-il des personnes, autres que vos ministres, dont vous souhaiteriez la prsence,Votre Altesse?Christianna aurait voulu que Parker soit l, mais ce ntait pas possible. Les seules personnes quicomptaient ses yeux taient Sylvie, Sam et Max. Ces deux derniers taient devenus ses meilleursamis, et ctait la seule forme de famille qui lui restait. Elle aurait bien demand Victoria de venir,mais le dlai tait trop court.Nous ne ferons la communication la presse que demain matin, pour que vous puissiez avoirune nuit de repos. Cela vous convient-il, Votre Altesse?Tout fait. Je vous remercie, dit Christianna en sefforant de paratre calme.Elle se rappelait les paroles de Parker, qui lui conseillait de faire semblant pendant quelquetemps, affirmant que personne ne sen apercevrait.En raccrochant, aprs avoir une nouvelle fois remerci le Premier ministre, elle ralisa quebientt tout le monde sadresserait elle en lui donnant le titre de Votre Altesse Royale .En lespace dun instant, cause de lexplosion dune voiture, toute sa vie avait bascul. Et il luitait impossible de prendre la mesure de tout ce qui arrivait.La maison princire avait vot lunanimit son accession au trne; il ne lui restait plus quprier pour ne pas les dcevoir, et travailler aussi dur que possible, toute son existence, pour yparvenir.Mais la couronne de son pre lui paraissait bien trop lourde porter.Nous devrons tre la chapelle 20 heures, annona-t-elle Sylvie. Jaurai aussi besoin deSam et de Max.Y a-t-il une messe? demanda sa secrtaire, lair surpris.Elle navait rien organis et navait prvenu personne.Lexpression de Christianna tait la fois triste et lointaine lorsquelle lui rpondit:En quelque sorte. Il ny aura que les membres du Parlement et nous.Sans faire de commentaires, Sylvie partit prvenir Sam et Max.Quelques minutes avant 20 heures, Christianna quitta avec eux le bureau de son pre, pour serendre la chapelle. Elle ne put sempcher de penser que vingt-quatre heures auparavant, son preet son frre taient encore vivants.Elle avait reu un coup de tlphone de Victoria dans laprs-midi.Aprs lui avoir prsent ses condolances, sa cousine lui avait propos de venir Londres unefois les obsques termines.Christianna avait alors pris conscience que ce genre descapade lui tait dsormais interdit. Adater de maintenant, ses dplacements ne seraient plus que des visites officielles. Sa vie seraitbeaucoup plus complique quauparavant, et plus dangereuse aussi, si lon songeait ce qui venait dese passer.Les membres du Parlement et larchevque les attendaient dans la chapelle. Les ministresaffichaient un air solennel. Larchevque annona quil sagissait dun vnement la fois triste etheureux.Quand il eut parl de son pre pendant quelques minutes, Sylvie, Sam et Max comprirent de quoiil sagissait et se mirent tous les trois pleurer dmotion. Ils nauraient jamais imagin quun telvnement ft possible.Le Premier ministre avait retir des coffres la couronne de la mre de Christianna, ainsi quelpe de son pre. Quand il eut doucement pos la couronne sur sa tte, Christianna sagenouilladevant larchevque et celui-ci, lui effleurant les paules du plat de lpe, rcita les formulestraditionnelles en latin, et institua Son Altesse Royale Christianna princesse rgnante duLiechtenstein. Les larmes ruisselaient sur le visage de la princesse. A part la couronne de sa mre,datant du XIVe sicle et lourdement orne de diamants, son seul bijou tait lanneau de Parker, quinavait jamais quitt son doigt depuis Venise.Christianna se retourna pour faire face ses ministres et ses trois fidles employs, tandis quelarchevque les bnissait tous. A travers ses larmes, elle regarda ceux qui taient ses nouveauxsujets.Elle paraissait jeune et fragile, coiffe de cette lourde couronne et vtue de la simple robe noirequelle portait depuis le matin.Cependant, si elle avait lair dune enfant, elle tait prsent Son Altesse Royale Christianna,princesse rgnante du Liechtenstein.Chapitre 21Les funrailles nationales organises pour son pre et pour Freddy furent clbres en grandepompe dans la cathdrale Saint-Etienne de Vienne. Le cardinal, deux archevques, quatre vques etdix prtres entouraient lautel. Christianna se tenait au premier rang, spare de lassistance parplusieurs gardes arms. Lannonce de son intronisation avait t faite trois jours plus tt.La messe dura deux heures et fut chante par le chur des petits chanteurs de Vienne quiinterprta, selon la volont de Christianna, les morceaux prfrs de son pre. Ce fut une crmoniedchirante, et Christianna ne cessa de pleurer, seule, sans personne pour la soutenir ou simplement luitenir la main. Sam et Max, assis un peu plus loin, avaient le cur serr de la voir ainsi, mais ils nepouvaient rien faire pour elle. En tant que princesse rgnante, elle devait affronter dans la solitude lesmoments les plus douloureux comme les tches les plus difficiles. Lexistence officielle de SonAltesse Royale Christianna commenait.Quand le chur chanta lAve Maria, elle ferma les yeux, tandis que sous son voile pais leslarmes roulaient sur ses joues.A la fin de la crmonie, elle descendit lentement la nef centrale de la cathdrale derrire lesdeux cercueils, en songeant son pre et Freddy. Les gens murmuraient sur son passage, blouis parsa beaut et mus par son extrme jeunesse face tant dpreuves.Deux mille invits assistrent aux funrailles. Des chefs dEtat et des monarques de toutelEurope staient dplacs. Ils furent reus ensuite au palais Liechtenstein. Ce fut le jour le plus longde la vie de Christianna. Victoria tait l, mais elle la vit peine. Sa cousine ne stait toujours pasremise de sa surprise de la voir monter sur le trne. En vrit, Christianna non plus. Elle tait encoresous le choc.Sa voix trahissait son puisement lorsquelle appela Parker, aprs le service funbre. A 21heures, elle quitta Vienne et arriva Vaduz peu aprs 3 heures du matin. Elle avait voyag en convoi,prcde et suivie par les voitures du service de scurit. Aucun groupe nayant revendiqu lattentat,toutes les prcautions taient prises pour protger Christianna. Alors quil ny avait que trois joursquelle rgnait, elle sentait toute la solitude et le poids de sa fonction, et elle nignorait pas que ceserait encore pire plus tard. Elle ne se souvenait que trop bien, prsent, de lpuisement et dudcouragement qui semparaient quelquefois de son pre. Ce sort tait dsormais le sien.Assis avec elle dans la voiture, Sam et Max lui demandrent plusieurs reprises si elle se sentaitbien. Trop puise pour parler, Christianna ne put quacquiescer en silence.Elle alla se coucher ds son arrive Vaduz. Elle devait se lever 7 heures le lendemain, lacrmonie tant prvue 10 heures.Celle-ci fut encore plus mouvante que la prcdente, car elle se droulait dans la ville que sonpre avait aime, dans laquelle il tait n, et o lui et son fils avaient trouv la mort. Tandis quellesuivait une nouvelle fois les deux cercueils vides, Christianna avait limpression de porter toute ladouleur du monde sur ses paules. La musique lui parut encore plus poignante que la veille, et elle sesentit dautant plus seule quelle se trouvait sur les lieux de son enfance et que sa famille ny taitplus. Vaduz, les obsques runirent toute la population, et le palais fut en partie ouvert pour larception qui suivit. Les impratifs de la scurit transformaient le chteau en camp retranch mais,malgr cela, des quipes de tlvision du monde entier filmrent Christianna.Parker suivit les crmonies la tlvision. A Boston, il tait 4 heures du matin quand il vitChristianna sur CNN. Elle ne lui avait jamais paru plus belle, ni plus majestueuse, que lorsquelledescendit la nef principale de lglise, coiffe de son voile. La veille, il avait aussi regard lesfunrailles Vienne. A sa faon, il lavait accompagne tout au long des crmonies. Quand ellelappela cette nuit-l, trs tard, elle semblait totalement puise. Il eut beau lui dire combien ilpensait elle, elle fondit en larmes. Cette semaine avait t la plus affreuse de son existence.Veux-tu que je vienne, Cricky? proposa-t-il.Cest impossibleTous avaient les yeux fixs sur elle, et tous les deux savaient quelle serait trs surveille pendantlongtemps. Elle devait diriger son pays de manire responsable, en vitant toute source de scandale.Sa vie appartenait dsormais son peuple.Elle avait jur de respecter la devise de sa famille - Honneur, Courage et Compassion - commeson pre avant elle, et comme tous ceux qui les avaient prcds et dont elle devait suivre les traces.Elle navait donc absolument aucune ide de la date laquelle elle pourrait revoir Parker. Il nyaurait plus ces week-ends vols, Paris ou Venise, au cours desquels elle pouvait disparatrequelques jours. Elle tait condamne assumer ses responsabilits, jusqu la fin de sa vie.Son existence de souveraine commena le lendemain des funrailles. Elle tait en grand deuil,mais on ne lui laissa gure le temps de pleurer les siens, entre les conseils des ministres, les visitesdes chefs dEtat venus lui prsenter leurs condolances, les runions conomiques et les rendez-vousavec les grandes banques de Genve. Au bout de quatre semaines, elle avait limpression de senoyer, mais le Premier ministre lui assura quelle sen sortait trs bien. Selon lui, son pre ne staitpas tromp: Christianna tait lhomme de la situation .Elle annula les vacances Gstaad, car il ny aurait pas de Nol pour elle cette anne. Dune part,parce quelle navait pas le cur le fter; dautre part, parce quil avait t dcid que lesrjouissances officielles seraient suspendues pendant six mois, par respect pour la mmoire de sonpre. Quand elle devait recevoir des personnalits, Christianna les invitait un simple djeuner.Elle rencontra les membres de la fondation et dna souvent en tte tte avec le Premier ministre,qui lui apprenait tout ce quelle devait savoir sur ses nouvelles responsabilits. Christianna lcoutaitet retenait tout ce quil lui transmettait.Avec son pre, elle avait souvent discut des dcisions quil prenait et des mandres de la viepolitique; ces sujets ne lui taient donc pas inconnus. Mais prsent, ctait elle qui exerait lafonction de chef dEtat, et ctait elle que revenaient les dcisions.Sylvie restait avec elle jour et nuit. Max et Sam ne la quittaient pas dune semelle. Le lourddispositif de scurit navait pas encore t lev. Quand Victoria tlphona pour lui annoncer quelleallait venir la distraire, Christianna lui rpondit sans ambages que ctait impossible. Elle navaitplus le droit de samuser et devait dsormais se consacrer des tches srieuses. Elle commenait sajourne 7 heures dans lancien bureau de son pre et travaillait jusque tard dans la nuit, comme lui-mme lavait fait.La seule chose qui avait chang, cest que Parker pouvait maintenant lappeler. Mais il tait excluquelle le rencontre, mme pour une simple visite amicale. Etant souveraine, elle devait veiller cequaucun souffle de scandale ne vienne leffleurer. Comme elle le lui expliqua, il ne pouvait pasvenir la voir avant au moins six mois, mme pour un dner informel entre deux vieux amis ayanttravaill ensemble en Afrique.Parker ne la harcelait pas, au contraire. Il tait son soutien le plus constant. Elle lappelait chaquesoir, lorsquelle avait fini de travailler, et il tait quelquefois minuit. Heureusement, pour Parker, ilntait que 18 heures. Il parvenait la faire rire et tait devenu, en plus de lhomme quelle aimait,son meilleur ami.Christianna fascinait la presse et elle tait photographie ds quelle quittait le palais, ce quelletrouvait pnible tout en sachant que ctait invitable.Dans sa vie, tout avait chang, lexception de son fidle compagnon quatre pattes. Charlesfaisait prsent partie des meubles du bureau, et le personnel parlait de lui en plaisantant comme duchien royal. Il se montrait toujours aussi exubrant, espigle - et quelquefois mal lev -quauparavant. Ctait sa matresse qui avait chang. Elle ne pensait plus autre chose qu incarnerson pays aux yeux du monde. Christianna comprenait de mieux en mieux le sens du devoir tel que leconcevait son pre et, au fil des jours, elle pensait lui avec une tendresse et un respect toujoursaccrus.Dans les semaines qui suivirent la mort de Freddy et de Hans Josef, quand les affaires de lEtatne requraient pas tout son temps, elle dut se livrer la pnible tche de mettre leurs affaires enordre.On vendit discrtement les voitures de son frre, et les effets personnels de son pre furentrangs. Christianna dtestait passer devant son appartement vide et se sentait toujours une intrusedans son bureau, mais elle tait profondment reconnaissante au personnel de son pre de son soutienindfectible Deux jours avant Nol, quand elle tlphona Parker, il eut limpression quelle navaitjamais t aussi fatigue.Tu ne vas pas faire quelque chose pour Nol, mon amour? Tu ne peux pas rester toute seulecomme a!Il tait profondment attrist dentendre la solitude et lpuisement qui transparaissaient dans lavoix de Christianna. Elle tait devenue la princesse solitaire du palais de Vaduz. Sa famille disparue,elle navait personne avec qui passer les ftes, et sa seule sortie serait la messe de minuit.Sinon, elle comptait travailler, mme le jour de Nol. Elle avait tellement apprendre, tellement faire, tellement comprendre.Selon Parker, elle exigeait trop delle-mme, mais il ne pouvait absolument rien faire pourlaider, part lui parler tous les soirs. Leur sjour Venise semblait remonter des annes-lumire,et le seul souvenir qui en subsistait tait le mince anneau orn dmeraudes quelle portait toujours.Parker prvoyait de passer les ftes avec son frre, New York.Ses recherches laccaparaient trop pour quil puisse aller en Californie voir son pre. La veillede Nol, Christianna neut pas le temps de lappeler, et elle se promit de le faire aprs la messe deminuit.Elle dna seule, avec le chien ses pieds. En songeant aux moments heureux, lorsque son pre etson frre taient l, son cur se serra. Jamais elle navait prouv un tel sentiment de solitude.Max et Sam, devenus ses gardes du corps attitrs, laccompagnrent Saint-Florin. La nuit taitglaciale. Le sol couvert de neige. Quand Christianna descendit de voiture et marcha jusqu lglise,lair vif la saisit malgr lpais manteau noir dont elle tait enveloppe. Sous sa capuche releve, ondistinguait peine son visage. Elle alla sasseoir, au milieu de lglise, sans se faire remarquer.La messe fut magnifique. Quand le chur entonna Douce Nuit en allemand, des larmes roulrentlentement sur ses joues. Les siens lui manquaient cruellement et ces dernires semaines avaient tinfiniment douloureuses. Mme Parker ntait plus quune voix dsincarne au bout du fil; sonsouvenir lui paraissait lointain, son existence irrelle.Il tait toujours lhomme quelle aimait, mais elle ignorait quand ils se reverraient. La nuit,tendue dans son lit, elle rvait toujours de ses caresses.Au moment de la communion, elle suivit pas lents les habitants de Vaduz, qui taient prsentses sujets. Malgr sa tristesse, elle leur sourit, comme pour les remercier de la foi quils avaient enelle.Tous lui avaient tmoign beaucoup de gentillesse depuis la mort de son pre et elle semployaitde toutes ses forces gagner leur confiance. Honneur, Courage, Compassion Christianna avait finipar comprendre la pleine signification de ces mots.Elle tait presque parvenue lautel, lorsquun homme, assis sur un banc juste devant elle, seleva et pivota. Quand elle vit son visage, elle sarrta net, nen croyant pas ses yeux. Que faisait-ilici? Il lui avait dit quil fterait Nol New York, et pourtant il tait l et lui souriait. Trsdoucement, il lui prit la main et posa quelque chose dans sa paume. Comme elle ne voulait pas attirerlattention sur eux, Christianna continua davancer, la tte basse, un sourire heureux sur les lvres.Parker!Les doigts referms sur le minuscule paquet quil lui avait gliss dans la main, elle reut lacommunion. Elle saperut alors que Max tout comme Sam lobservaient en souriant. Tous les deuxavaient remarqu Parker. Revenue sa place, elle baissa la tte et pria pour son pre, pour son frre,pour les gens auxquels elle devait tant et, enfin, pour Parker. Quand elle se redressa et que ses yeuxse posrent sur sa nuque, elle le fixa avec un dsir et un amour immenses. la fin de la messe, elle attendit pour sortir quil atteigne son banc et sarrte pour la laisserpasser. Elle le regarda bien en face et le remercia, tandis que les gens autour delle souriaient. Parkerla suivit ensuite jusquau parvis, o elle serra de nombreuses mains. Il se tenait parmi les fidles, etelle le dvisagea avec un amour non dissimul lorsquil sapprocha delle.Je suis juste venu te souhaiter un joyeux Nol, lui dit-il en souriant. Je ne supportais pas lideque tu sois toute seule.Je ne comprends pasJe suis descendu dans un htel Zurich, et je repars demain matin, pour passer Nol avec monfrre et ses enfants.Mais quand es-tu arriv?Etait-il l depuis quelques jours? La veille encore, elle lui avait pourtant parl Boston.Ce soir. Je suis venu juste pour la messe de minuit.Christianna fut profondment touche par son geste. Il avait fait le voyage jusquen Europesimplement pour quelle ne se sente pas seule! Elle aurait voulu lui dire quelle laimait, mais ctaitimpossible avec la foule qui les entourait. Max et Sam vinrent saluer Parker, et il fut alors videntque tous les quatre taient de vieux amis.Christianna avait gliss le petit paquet dans sa poche et elle regrettait de navoir rien donner Parker en change, except son amour.Je ne peux pas temmener au palais, chuchota-t-elle.Il rit, puis chuchota son tour:Je le sais. Je viendrai une autre fois. Dans cinq ou six mois Je voulais juste te donner a,ajouta-t-il en pointant le doigt vers sa poche.Comme ils sloignaient ensemble de lglise, encadrs par Sam et par Max, elle prit la main deParker dans la sienne et la serra avec force. Mais de nombreuses personnes voulaient la voir et lasaluer.Elle leur souhaita tous un joyeux Nol, avant de se tourner vers Parker, le cur douloureux.Comment pourrais-je te remercier?Nous en reparlerons. Je tappellerai de lhtel.Il sinclina alors devant elle, la manire de ses sujets, lui sourit, se dirigea vers la voiture quilavait loue, la regarda une dernire fois et partit. Elle avait limpression davoir eu une vision.Jamais on ne lui avait fait une telle surprise! Une fois installe dans sa voiture avec Sam et Max, elleplongea la main dans sa poche pour toucher le petit paquet. Elle ne pouvait pas deviner son contenu,mais il paraissait envelopp de coton. Parker stait merveilleusement dbrouill: personne navaitrien remarqu. Comme toujours, il avait t l quand elle avait eu besoin de lui, puis il tait partisans rien lui demander, mais en lui ayant normment donn.Elle attendit dtre seule dans sa chambre pour ouvrir son cadeau, en regrettant une fois de plusde navoir rien eu lui offrir en retour.Elle dfit le papier avec prcaution et carta doucement le coton.Quand elle la vit, elle resta bouche be.Ctait une bague, orne dun petit diamant serti dans une monture ancienne, et elle sutimmdiatement ce que cela signifiait.Mais comment pouvait-elle accepter? Si son pre ntait plus l pour les sparer, elle tait prsent responsable dun pays et de ses habitants. Ce ntait pas plus envisageable que trois moisauparavant, au contraire.Cependant, il existait tout de mme une diffrence puisqu prsent elle tait princesse rgnante,ce qui lui permettait dtablir les rgles et lautorisait proposer des lois. De fait, elle pouvait enproposer une qui lui permettrait dpouser un roturier et la soumettre lapprobation de la maisonprincire. Si ses membres acceptaient sa requte, ils octroieraient vraisemblablement un titre Parker. Mais ctait beaucoup leur demander et elle devait rester prudente.Assise sur son lit, Christianna contempla longuement la bague love au creux de sa main puis,avec limpression dtre redevenue une toute jeune fille, elle la glissa son doigt. Lanneau lui allait la perfection, comme sil avait t fait pour elle. Le petit diamant tait trs beau et dj beaucoupplus prcieux, ses yeux, que sa couronne.Elle le regardait toujours avec merveillement quand Parker, de retour son htel, tlphona.Comment peux-tu avoir fait une chose pareille? lui demanda-telle, ravie.Jaurais bien aim te la passer moi-mme au doigt, dit-il dune voix pleine damour. Est-cequelle te va?A la perfection.Parker prit alors une profonde inspiration, avant de lui poser la question suivante:Alors, Votre Altesse Royale, quen pensez-vous?Tout en sachant trs bien quoi il faisait allusion, Christianna ne savait que lui dire. La rponse cette question ne lui appartenait pas.Jen pense que tu es lhomme le plus merveilleux que je connaisse et que je taime de tout moncurEh bien? demanda-t-il nerveusement. Est-ce oui ou non?Cest la maison princire et au Parlement den dcider. Et, par respect pour la mmoire demon pre, je ne crois pas pouvoir le leur demander avant plusieurs mois.Je peux attendre, Cricky, dit-il rassur.Ils attendaient depuis quil avait quitt lAfrique, fin juillet. Il ny avait que cinq mois, mais celaleur semblait une ternit.Je pourrais peut-tre annoncer nos fianailles dans six mois, avana Christianna avecprudence. Mais nous ne pourrions pas nous marier avant la fin de lanne.A Nol prochain, peut-tre, dit Parker dune voix pleine despoir. Quelle sera la raction de lamaison princire, ton avis?Je pourrais leur demander de te donner un titre de comte, afin de faciliter les choses. Pour trehonnte, jignore ce quils en penseront. Et pour ton travail, que se passerait-il? demanda-t-elle,soudain inquite.Elle ne pouvait pas lui demander de tout abandonner pour elle. Ce ne serait pas juste.Mais Parker y rflchissait depuis des mois et sa dtermination stait encore renforce. Il taitsr de lui.Dici l, mon projet sera termin. Et je pourrais travailler ici, car il y a, Zurich, une cliniquede pointe spcialise dans la recherche sur le sida.Je ne sais pas ce quils en penseront, rpta-t-elle. Je peux le leur demander. Mais silsdisaient nonA cette pense, les larmes lui montrent aux yeux. Elle ne pouvait pas le perdre maintenant; maisil lui semblait tout aussi impossible dabandonner le peuple auquel elle avait promis de vouer sonexistence.Quand pars-tu? lui demanda-t-elle brusquement.Elle mourait denvie de le voir, mais ctait totalement inenvisageable. Il ne pourrait pas reveniravant des mois. Et, le cas chant, il faudrait que ce soit dans les rgles, car il tait prsent excluquelle disparaisse, mme un week-end. Tout se ferait au grand jour, il serait accueilli au palais et luiferait une cour en bonne et due forme.Elle devait agir avec honneur et courage, en pensant aux autres avant de penser elle-mme,quitte perdre beaucoup, y compris lhomme quelle amait.Mon avion part 10 heures, demain matin. Je dois me prsenter lenregistrement 8 heures,et je quitterai donc lhtel vers 7 heures.Jai quelques coups de fil passer. Je taime, Parker. Je te donnerai ma rponse avant que tupartes. Mais sache que je taime et que je taimerai toujours.La bague tait celle de ma grand-mre, prcisa-t-il.Son pre la lui avait donne Thanksgiving. Mais ce ntait pas la bague que Cricky voulait,ctait lui.Je laime beaucoup, assura-t-elle, mais je taime encore plus.Christianna passa ensuite un unique coup de fil, mais son correspondant tait sorti. Allonge surson lit, elle pensa toute la nuit Parker. Et il en alla de mme pour lui. Le lendemain matin, sansnouvelle delle, cest le cur lourd quil prit la direction de laroport.Le Premier ministre rappela Christianna 8 heures. Aprs lui avoir fait jurer le secret, elle luiposa les questions cruciales quelle avait prpares. Il lui rpondit que cela stait dj produit dansdautres pays et quil ne voyait pas pourquoi ce serait impossible dans le leur, si Christianna jugeaitla chose convenable. En ralit, elle avait le droit de passer outre lavis de la maison princirecomme celui du Parlement.Je juge la chose plus que convenable! scria-t-elle avec une joie quelle navait pas ressentiedepuis des mois.Elle naurait pas voulu lavouer au Premier ministre, mais la crmonie de son intronisationnavait pas compt autant pour elle.Il faudra vous montrer discrets pendant les cinq ou six mois venir. Ensuite, les gensshabitueront progressivement cette ide.Quant moi, je ferai ce que je pourrai pour vous aider, promit-il.Christianna avait limpression dentendre un oncle bienveillant plutt quun Premier ministre.Elle lui souhaita un joyeux Nol, puis raccrocha. Sa montre affichait 8 h 15. Parker ne lavait pasappele, ce qui tait normal puisquelle avait dit quelle le ferait. Elle contacta alors le service descurit pour quon lui envoie Max, tout en prcisant quil ny avait rien de grave. Quand il seprsenta devant sa porte, cinq minutes plus tard, elle avait griffonn quelques mots sur un bout depapier.Combien de temps faut-il pour aller Zurich? A laroport, prcisa-t-elle en lui tendant uneenveloppe dans laquelle elle avait gliss la feuille de papier.Une heure, peut-tre un peu plus. Cest urgent?La question tait purement rhtorique car, son regard, il avait compris que ctait important. Ilsourit, sachant pertinemment vers qui elle lenvoyait.Cest trs urgent. Cest pour Parker. Son avion dcolle 10 heures pour New York.Bien, Votre Altesse Royale. Je le trouverai.Merci, Max, dit-elle en se rappelant avec nostalgie lpoque o Sam et lui lappelaient Cricky, Senafe.Ces jours staient enfuis jamais, comme tant dautres choses dans sa vie. Mais dautres avaientpris leur place, et ce ntait pas fini.Elle esprait que Max arriverait temps; sinon, elle appellerait Parker New York. Mais ellesouhaitait quil ait la rponse avant de partir.Elle lui devait bien cela, aprs tout ce quil avait fait pour elle.Max emprunta lune des voitures du service de scurit et fona vers laroport. Ds quil eutrepr lit porte dembarquement sur le tableau daffichage, il sy rendit pour attendre Parker. Cinqminutes plus tard, il le vit arriver, lair fatigu. Il semblait perdu dans ses penses et il sursauta envoyant Max. Celui-ci lui souhaita un joyeux Nol avec un grand sourire, puis lui tendit lenveloppeque Christianna lui avait remise. Ctait une petite enveloppe blanche, sur laquelle figurait soninitiale surmonte dune couronne. Les mains de Parker tremblaient quand il louvrit, mais un sourirespanouit lentement sur son visage quand il prit connaissance de son message: Oui. Je taime, C. Aprs avoir repli la feuille de papier, il la glissa dans sa poche puis, souriant jusquauxoreilles, il donna une tape amicale Max.Je pourrais lui parler? demanda-t-il, alors quon appelait les passagers de son vol.Il riait en lui-mme. Il lavait demande en mariage, elle avait accept, et ils ne staient mmepas embrasss!Et il ne lui avait pas gliss la bague au doigt, mais avait parcouru des milliers de kilomtres pourla lui donner, et la voir quelques minutes lors de la messe de Nol! Mais ils taient fiancs. Sansdoute les choses se passaient-elles diffremment avec une princesseMax appela le service de scurit du palais sur son portable, et lui demanda de le mettre encontact avec Son Altesse Royale. Au moment o il prononait ces mots, il sourit Parker. Tous lesdeux se souvenaient de lpoque o, pour eux comme pour les autres Senafe, elle ntait queCricky. Deux minutes plus tard, il tendit le tlphone Parker.Tu as eu mon petit mot? lui demanda-t-elle avec une joie mle dapprhension.Oui, rpondit-il avec un immense sourire. Que sest-il pass?Jai appel le Premier ministre et, selon lui, rien ne sy opposerait. Comme il la soulign, asest fait dans dautres pays, alors pourquoi pas dans le ntre? Nous nous modernisons grands pas,ces derniers temps Pour dire la vrit, je pourrais de toute manire imposer mon choix. En toutcas, nous avons le soutien inconditionnel du Premier ministre.Cela leur faciliterait les choses. Quant la promesse de son pre sa mre, Christianna nejugeait plus indispensable de lhonorer. Elle sourit en regardant sa bague. Elle navait jamais rien vude plus beau.Elle la portait au mme doigt que lanneau dmeraudes.Cela signifie-t-il que nous sommes fiancs? chuchota Parker en se dtournant pour que Max nelentende pas.Oui. Enfin! sexclama-t-elle dun ton victorieux.Ils avaient souffert et montr beaucoup de patience pour y arriver. Le destin sen tait ml - demanire cruelle - mais, finalement, le bonheur leur souriait.Le Premier ministre nous conseille de ne rien dire pendant six mois et je suis daccord aveclui, car je ne voudrais pas manquer de respect envers mon pre et Freddy.Cela ne me pose pas de problme, assura Parker, qui navait jamais t aussi heureux.On appelait les passagers de son vol pour la dernire fois, et Max lui tapota lpaule.Cricky, il faut que je me dpche, je vais rater mon avion. Je tappellerai de New York.Je taime Merci pour la bague Merci dtre venu Merci dtre toi, enchana-t-elle toute vitesse avant quil ne raccroche.Je vous remercie, Votre Altesse Royale, dit-il avant de refermer le portable, quil rendit Maxavec un sourire.Bon voyage, lui dit Max en lui serrant la main. Allons-nous revoir Monsieur bientt? ajouta-t-ildun air narquois.Dabord, ne mappelle pas Monsieur Et, oui, tu me reverras En juin, et ensuitesouvent Joyeux Nol! lui cria-t-il avec un signe de la main, tout en courant vers lavion.Il fut le dernier monter et on referma la porte ds quil fut bord. Une fois assis sa place, ilsourit, les yeux dans le vague, en songeant combien Christianna tait belle quand il lavait vue laveille, dans lglise. Tandis que lavion dcrivait un cercle au-dessus de laroport avant de sediriger vers New York, Parker revit tout ce qui stait pass ces dernires heures. Quelques minutesplus tard, alors quils survolaient Vaduz, le pilote indiqua le chteau en prcisant quune vraieprincesse y vivait. Parker sourit. Il ne parvenait toujours pas le croire, et avait encore limpressionde vivre un conte de fes.En Afrique, il tait tomb amoureux dune fille coiffe dune natte et chausse de grosseschaussures, qui stait rvle tre une princesse vivant dans un chteau. Et cette princesse taitdsormais lui, et le serait pour toujours. Lhistoire se terminait comme dans les contes de fes. Ilsvcurent heureux et eurent beaucoup denfants songea-t-il avec un sourire radieux.Dans son chteau, la princesse souriait, elle aussi.