peplum - amelie nothomb - (nouvellebiblio.com)

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  • Amlie Nothomb

    PplumROMAN

    Albin Michel

  • 1Cherchez qui le crime profite. Lensevelissement de Pompi sous les cendres du Vsuve, en 79aprs Jsus-Christ, a t le plus beau cadeau qui ait t offert aux archologues. votre avis, qui a faitle coup ?

    Pas mal, comme sophisme. Et si ce nen tait pas un ? Que voulez-vous dire ? Cela ne vous a jamais paru bizarre ? Il y avait des milliers de villes dtruire. Comme par

    hasard, ce fut la plus raffine, la plus somptueuse, qui y passa. Cest une fatalit courante. Quand une bibliothque prend feu, ce nest pas

    la bibliothque municipale du quartier, cest la bibliothque dAlexandrie. Quand un boudin et unebeaut traversent la rue, devinez qui se fait craser ?

    Vous navez pas compris. Si je vous parlais de destruction pure et simple, vous pourriezinvoquer la fatalit. Mais ici, cest de chance quil sagit !

    Oui. Il est clair que vous ntiez pas lun de ces malheureux qui ont pri dans lruption. Ce ntaient pas des malheureux. Ctaient les riches de lpoque. Cest a. Dans deux secondes, vous allez dire : Bien fait pour eux ! Vous vous trompez de dbat. Ce que jessaie de vous expliquer, cest que si lon avait demand

    aux archologues modernes quelle ville ils auraient voulu prserver des dgts du temps, ils auraientchoisi Pompi.

    Et alors ? Vous croyez que le volcan a demand leur avis aux archologues modernes ? Le volcan, non. Qui dautre ? Je nen sais rien. Je dis seulement que cest trop fort. Ce ne peut pas tre un hasard. Que supposez-vous ? Que les archologues modernes ont commandit lruption ? Je ne les

    savais pas en si bons termes avec Hphastos. En loccurrence, cest plutt de Chronos que vous devriez parler. En effet ! Les archologues modernes nont pas eu les moyens de provoquer une ruption avec vingt

    sicles de retard, cest certain. Vous daignez les innocenter, alors ? Eux, oui. Eux, oui : que cache cette rponse sibylline ? Une question. Quelle question ? Les archologues du futur seront-ils capables de faire ce que les archologues modernes

    aimeraient faire ? Je ne comprends pas. Vous nosez pas comprendre. Auriez-vous lamabilit doser ma place ? Depuis les dcouvertes dEinstein, le voyage travers les sicles nest plus quune histoire de

  • temps. Ce sera laffaire du prochain millnaire. Quelle tentation, pour les scientifiques de lavenir, demodifier le cours du pass !

    Arrtez ! Ce nest pas seulement de la science fiction, cest du plagiat, ce que vous dites. Je sais. Mais ceux qui ont manipul cette ide nont pas pris le point de vue des archologues. Eh bien, ils ont eu raison. Larchologie, cest srieux. Vous croyez ? Et si les archologues taient de simples touristes ? Pour ma part, je nai jamais

    mis les pieds Pompi. Pourquoi men parlez-vous, en ce cas ? Parce que cette ide ma frappe de plein fouet. Je vais vous dire quoi quivaut cette

    affaire. Vous voquiez il y a deux minutes lincendie de la bibliothque dAlexandrie : nous savons peine quels chefs-duvre y furent dtruits. Imaginez je dis bien imaginez que le feu ait dciddpargner les uvres dun seul crivain et quil ait choisi, comme par hasard, le meilleur. Imaginezdonc que tous les livres aient t brls, sauf ceux du plus sublime penseur de lpoque. Que diriez-vous de cela ?

    Que cest du fantastique. Je suis bien de votre avis ! Cest pourtant ce qui sest pass en 79 aprs Jsus-Christ. Je ne vois pas le rapport. Il est pourtant vident ! Le feu est une force aussi aveugle que le Temps : lun et lautre ne se

    proccupent pas de savoir si ce quils dtruisent est un joyau de lhistoire de lart ou une uvre detroisime zone. Et Alexandrie, lincendie na pas jou au critique littraire. Alors, expliquez-moipourquoi le Temps a eu le bon got dpargner Pompi.

    Vous dlirez. Quand une ville est btie au pied dun volcan, elle court le risque dtre couvertede lave. Cest normal.

    Pensez-vous que ces gens auraient choisi, comme cit de plaisance o dployer les talents deleurs plus grands artistes, une ville dont le site tait aussi fragile ?

    Peu importe ce que je pense : ils lont fait. Ce nest pas la premire ni la dernire erreur quelhumanit aura commise.

    Je ne suis pas daccord. Les urbanistes antiques taient des modles dintelligence. Eh bien, Barthes a dit : Les btises des gens intelligents sont fascinantes. La preuve ! Admettez au moins que mon hypothse est sense. Quelle hypothse ? Vous ne lavez mme pas formule. Je la formule : les scientifiques du futur, qui auront les moyens de voyager dans le pass, sont

    les responsables de lruption du Vsuve en 79 aprs Jsus-Christ. Mobile du crime : prserver, sousles cendres et les laves, le plus bel exemple de cit antique mieux : le joyau historique de lart devivre ! Quest-ce que vous en pensez ?

    Je pense que vous avez besoin de repos. Je vais tlphoner votre diteur : il vous surmne. Inutile : du repos forc, je vais en avoir. Je rentre lhpital demain. Je dois tre opre

    durgence. Bravo. Une trpanation, jespre ? Hlas non. Je ne suis pas rassure. Cest grave ? Non. Mais cela ncessitera une anesthsie gnrale ; cest ce qui minquite. Sombrer dans le

    nant Cest ce qui est arriv Pompi.

  • Vous tes encourageant.

  • 2 mon rveil, lhpital tait mconnaissable. Ma chambre avait les dimensions dune salle debal. Jtais allonge, seule. Mon lit tait suspendu au plafond par des courroies : quand je bougeais, ilremuait comme une escarpolette.

    La distance qui me sparait du sol semblait de deux mtres. Jhsitai sauter. Quand je meretrouvai par terre, une douleur au ventre me rappela lopration que javais subie.

    Tant pis. Je nallais pas demander laide des infirmires pour si peu. Je me dirigeai vers laporte. Je louvris et je tombai dans le vide.

  • 3 Qui tes-vous ? Vous nauriez pas d quitter votre chambre. Il mest arriv quelque chose ? On peut dire a comme a, oui. Il va falloir me roprer ? Rassurez-vous, vous tes gurie. Quand puis-je quitter lhpital ? Lhpital ? Vous ntes pas lhpital. Vous tes la basilique, cest--dire chez moi. Vous tes prtre ? Pas exactement.Silence. Vous souvenez-vous du jour qui a prcd votre opration ? Pourquoi ? Je suis cense avoir perdu la mmoire ? Rpondez. Oui, je men souviens. En ce cas, vous pouvez comprendre pourquoi vous vous trouvez ici. Vous tes de la police ? Jai fait quelque chose dinterdit par la loi ? Vous trouvez que jai lair dun flic ? On ne sait jamais. Ils se dguisent, parfois. O suis-je ? Je vous lai dj dit : la basilique. Vous posez la mauvaise question. Vous auriez d

    demander : Quand suis-je ? Jai t opre le 8 mai au matin. Jai sans doute dormi longtemps, mais je suppose que nous

    sommes encore le 8 mai. Le 8 mai de quelle anne ? 1995. Cest le cinquantime anniversaire de larmistice. De larmistice ? La Seconde Guerre mondiale. Cela me dit quelque chose. Hlas, je suis au regret de vous rvler la vrit. Nous ne sommes

    pas le 8 mai 1995. Nous sommes le 27 mai 2580. Javais raison davoir peur de lanesthsie. Je suis trs srieux. Je comprends que le choc soit violent pour vous, mais vous ne nous avez

    pas laiss le choix. Cest cause de Pompi. Pompi ! Hier, jai parl de Pompi. Oui, sauf que ce ntait pas hier. Ctait il y a 585 annes et 19 jours. Et combien dheures ? Il est 18 h 15. Ctait donc il y a 585 annes, 19 jours, 2 heures et 8 minutes. Et combien de secondes ? Ce nest pas une plaisanterie. Pompi non plus. Vous tes archologue ?

  • Il ny a plus darchologues. Y a-t-il encore des anesthsistes ? Jaurais deux mots leur dire. Voulez-vous bien oublier votre petite personne, pour une fois dans votre vie ? Vous, alors, vous tes gonfl. Je vous parle de Pompi. Pompi est plus importante que vous. Cest une question de point de vue. Pompi nous a paru plus importante que les milliers de personnes qui y vivaient. plus forte

    raison, Pompi nous parat plus importante que vous. Javais raison ! Cest vous qui avez dclench lruption ! Lanne dernire, oui. Lanne dernire, donc en 2579 Je vois que la manie des anniversaires ne sest pas perdue. Ce ntait pas par souci danniversaire que nous avions choisi lan 79 aprs Jsus-Christ. Nous

    avons voulu rendre Pompi ternelle au moment o nous lavons trouve au fate de sondveloppement artistique. Ds lan 80, on annonait un arrivage de peintres dun genre nouveau quiallaient raliser de fcheux palimpsestes sur des chefs-duvre. Nous sommes intervenus juste temps.

    Et moi, on allait me peindre un palimpseste sur la figure ? Non. Mais vous avez t la premire souponner la vrit au sujet de Pompi. Et si vous maviez laisse en 1995, vous croyez que jaurais chang le cours des choses ? coutez-moi cette prtentieuse. Je regrette : si vous mavez arrache mon poque, cest que je gnais vos plans. parler franc, il nous serait impossible de prciser la raison pour laquelle nous vous avons

    convoque. Convoque ! Je vois que les litotes nont pas perdu leur pouvoir. Vous provoquiez une incertitude. Nous naimons pas lincertitude. Nous, nous ! Cest un nous majestatif ? Je parle au nom des scientifiques de la basilique. Comment vous appelez-vous ? Celsius. Vous tes sudois ? Il ny a plus de Sudois. Cela mtonne. Ce pays mavait lair solide. Il ny a plus de pays. Il ny a plus que deux orientations : le Levant et le Ponant. Je suis

    Ponantais. Et moi ? Vous, vous ntes rien. Vous navez pas chang. Ils sont aimables, les Ponantais. Votre faon de parler est un peu dsute. Mettez-vous ma place ! Je ne la trouve pas enviable. Nous sommes enfin daccord sur un point. Dites-moi, Celsius, cest vous qui tes charg de me

    surveiller ?

  • Cest moi qui suis charg de moccuper de vous, oui. Cest ce que je disais. Puis-je vous demander de mapporter des vtements ? Je suis toute

    nue, pour le cas o vous ne lauriez pas remarqu. Cela ne me drange pas. Moi, cela me drange. Je ne sais pas si jai des vtements pour vous. Une couverture, alors. Je nai pas de couverture non plus. Du papier journal ? La presse est supprime depuis longtemps. Mais faites quelque chose, enfin ! Je ne peux pas rester nue. Je vais voir ce que je trouve.

  • 4 Un pplum ? Cest cela ou rien. Le pplum est revenu la mode, en 2580 ? Non. Cest un costume de thtre. Pourquoi ne mapportez-vous pas un vtement ordinaire ? Vous voyez ma tenue ? Ce nest pas mal. Cest mme lgant. Cest un hologramme. Vous tes vtu dun hologramme ? Nous le sommes tous aujourdhui. Mais alors, vous tes nu ? Quelle importance, puisque vous ne le voyez pas ? Nous avons d supprimer les vtements. Ils

    cotaient trop cher lentretien, ils susaient. Un hologramme suffit pour une vie entire. Les gens ne se changent plus ? Changer dhologramme est une trop grande dpense dnergie. Et puis, pourquoi se

    changer ? Les hologrammes ne sont jamais sales, ils nont pas dodeur, ils permettent degrandir, grossir et maigrir volont, ils ne se dmodent pas ; on peut se laver et exercer ses activitssexuelles et excrmentielles sans les enlever.

    On ne se dshabille plus ? Cest pouvantable. On a calcul quteindre et allumer lhologramme cotait plus dnergie que de le laisser

    allum pendant les activits sexuelles et excrmentielles. Je nose pas vous en demander la dure. Pourquoi ne vous intressez-vous quaux dtails ? Ce qui aurait d vous frapper, dans mes

    explications, cest la question de lnergie. Si le monde a tant chang depuis votre poque, cest cause des terribles pnuries dnergie auxquelles les sicles passs ont d faire face et auxquelles noussommes confronts plus que jamais.

    Vous navez pas lair den manquer tant que cela. Provoquer une ruption volcanique vingt-cinq sicles dintervalle, cela doit consommer une nergie effroyable.

    Aussi nen aurons-nous plus assez pour recommencer. Cest rassurant. Sapercevoir que le seul vestige humain digne dtre prserv est vieux de vingt-cinq

    sicles, vous trouvez cela rassurant ? Dit de cette manire-l, non. Il ny a pas dautre manire de le dire. Et Lascaux ? Cest quoi ? La prhistoire, cela nexiste plus ? La prhistoire, cest vous. Bon. Racontez-moi tout, partir du 8 mai 1995, vers 10 heures du matin. Il ny a pas moyen de raconter une histoire aussi longue.

  • Dans les grandes lignes ! Il ny a quune ligne : lnergie. Il ny a quune seule Histoire : lnergie. Il ny a quune seule

    politique : lnergie. Cest lhymne national ponantais que vous me chantez l ? Ce sont les considrations les plus importantes de lunivers. On est potique, en 2580. Moquez-vous de nous ! Cest cause de votre inconscience que nous en sommes l. Ne me faites pas porter le chapeau. Je ne suis pas responsable des actes de mes contemporains. Voil : vous lavez dit. Vous venez de lpoque de lirresponsabilit. Je vous prviens : si vous madressez un rquisitoire, je me bouche les oreilles. Vous tes encore plus reprsentative de votre sicle que je ne le croyais. mon avis, vous ne

    passeriez pas les tests. Quels tests ? Les tests daccs loligarchie nergtique. Seule llite a droit lnergie. Moi qui vous

    parle, je suis oligarque. Compliments. Vous ne me demandez pas en quoi consistent ces tests ? Il est inutile de vous le demander. Quand un petit premier de la classe a eu une bonne note, il

    finit toujours par rciter les questions, les rponses et les flicitations. Nous sommes valus sur trois plans : notre intelligence (en ce, compris notre culture), notre

    caractre (en ce, compris notre honntet) et notre sant (en ce, compris notre beaut). Votre beaut ? ! Oui. Les laids ne sont pas admis. Cest dune injustice flagrante ! Pas plus que le reste. tre jug sur son intelligence est aussi injuste que dtre jug sur sa

    beaut. Lune et lautre sont, 65 %, des qualits innes. Ce sont donc des critres gaux en iniquit. Mais pourquoi faut-il tre beau pour faire partie de llite ? Ne jouez pas les scandalises. Ce critre existe de toute ternit. Notre poque sest contente

    de rendre officiel ce qui ne ltait pas. Eh bien, figurez-vous que cest une sacre diffrence ! Allez-vous autoriser le meurtre sous

    prtexte quil se pratique depuis toujours ? Inutile de vous poser en moraliste. Nous avons quelques raisons de croire que vous ntes pas

    taille pour ce rle. Dautre part, sachez que le critre de beaut a t ajout voil dix ans, parncessit. Les tests daccs loligarchie nergtique ont t crs il y a quatre-vingt-cinq ans. Trsvite, on a constat que llite tait compose de 80 % de laids : cette situation incommodait lliteelle-mme ! Oui, ce sont les laids qui ont pris cette dcision.

    Ils ne lauraient sans doute pas prise si les effets avaient t rtroactifs. Vous avez tout compris. Cela ne mtonne pas. Ce sont toujours les mochets qui critiquent le physique des autres

    mochets. Ce nouveau critre a entran des consquences inattendues : depuis dix ans, la proportion de

    femmes admises aux tests ne cesse de diminuer. Quoi ?

  • Oui. Nous avons eu loccasion de vrifier le vieil adage : Les femmes sont meilleures oupires que les hommes. Et il est vrai que, quand une femme est belle, elle clipse la beaut dunhomme. Mais la proportion de beauts est bien plus faible dans le groupe fminin que dans le groupemasculin. En outre, la proportion de laiderons est plus importante chez les femmes. La moyenneesthtique est nettement suprieure chez lhomme.

    Quelle chance pour vous, mon cher Celsius, davoir pass les tests il y a plus de dix ans ! Lors de ma dernire promotion, il y a huit ans, je les ai repasss et jai t reu premier en

    beaut. Ah ? Il semblerait que les critres de beaut aient chang. Jai 136 % de coefficient esthtique, ce qui est phnomnal. Coefficient esthtique ? Ils ont os ! Il le fallait. partir du moment o la beaut devenait un critre officiel, il nous fallait des

    bases objectives pour valuer lesthtique des sujets. Puis-je savoir qui a eu le mauvais got de fixer ces bases objectives ? Un comit esthtique a t constitu. Qui taient les membres de ce comit ? Je nai pas le droit de vous le dire. Cela ne mtonne pas. Je constate une certaine permanence au cours des sicles. mon

    poque, quand je rencontrais une personne dont le quotient intellectuel tait remarquable, saconversation tait le plus souvent celle dun abruti. Quant vous, vous ntes certes pasrepoussant, mais vous ntes pas terrible.

    Cest cela. Et vous, je devine que votre quotient intellectuel est en dessous de la moyenne. Jai refus de passer les tests. Cela dit, je suis en effet persuade davoir le

    quotient intellectuel dune jacinthe. Et jai quelques raisons de penser, vous regarder, quen 2580mon coefficient esthtique avoisinerait zro.

    Je ne ferai pas de commentaire. Voil une rponse qui en dit long. lpreuve dintelligence, lexaminateur ma demand Non, Celsius, je ne veux pas le savoir. Quel est cet obscurantisme ? Cela na rien voir, cest pidermique : je suis allergique aux premiers de la classe. Alors, je

    vous adresse toutes les flicitations que vous voulez, mais je nai pas envie dcouter le rcit de votreexamen en particulier sil sagit de votre preuve dintelligence. Je pressens que votre expos meconsternerait et me mettrait hors de moi.

    Javais raison : vous choueriez aux trois grands examens litaires. Surtout auxtests portant sur le caractre.

    Je men flatte. Raction typique des rats. Puisque je suis une rate en 2580, soyez cohrent : renvoyez-moi en 1995. Il nen est pas question. Vous ne reverrez jamais votre poque. Votre machine ne permet pas de renvoyer une personne son sicle ? Si. Mais vous resterez ici par prcaution politique. Allons ! Quel danger une pauvre rate peut-elle vous faire courir ?

  • Les rats sont souvent les plus nuisibles. Et vous semblez oublier Pompi. Pompi est dtruite depuis 2501 annes. Je ne vois pas en quoi mes conversations de 1995

    pourraient y changer quoi que ce soit. Dabord, Pompi nest pas dtruite, elle est prserve. Et puis, ce ntait pas il y a 2 501

    annes, ctait il y a un an. Vue de lesprit. Si vous aviez assist nos travaux, vous ne diriez pas cela. Je nai pas eu cet honneur. Renvoyez-moi mon poque. Avec tout ce que vous savez dsormais ? Comment oserions-nous vous relcher ? Je vous jure que je ne raconterai rien personne. Si javais un secret, ce nest certainement pas vous que je le confierais. Et pourquoi, sil vous plat ? Vous tes crivain, me semble-t-il. Je ncris pas des livres de science-fiction. Prcisment. Ce qui est arriv Pompi nest pas de la science-fiction. Si je le racontais dans un bouquin de 1995, pas un lecteur ne me croirait. On ne sait jamais. Vous me surestimez. Lisez les critiques de mon temps : on ne me prenait pas au srieux. Et vous, vous nous sous-estimez : si nous sommes capables de provoquer une ruption

    volcanique avec 2 500 annes de retard, nous sommes capables aussi de faire prendre au srieux uneplumitive dil y a 585 ans. Qui peut le plus peut le moins.

    On voit bien que vous ne connaissez pas le monde littraire de mon sicle. Provoquer uneruption volcanique me parat plus facile que de changer la rputation dun crivain.

    En tout cas, si vous criviez dans vos livres des normits comparables celle que vous venezde profrer, il ne fallait pas vous plaindre de ne pas tre prise au srieux.

    Je ne me plains pas ! Je demande seulement tre renvoye en 1995 ! Quelle inconsquence ! Pourquoi dsirez-vous regagner une poque qui vous accorde si peu de

    crdit ? Aujourdhui, nous vous prenons tellement au srieux que nous avons peur de vosrvlations. Vous devriez tre flatte.

    Au contraire. Jai horreur dtre prise au srieux. Cest pour cela que jaime 1995. 1995. Quelle faute de got. Jaime cette anne-l depuis une demi-heure environ, cest--dire depuis que je connais la

    vtre. Cest regrettable, car vous ne la reverrez jamais. Vous auriez d apprendre laimer plus tt. Cest un cauchemar. Je vais me rveiller dans un hpital europen, en 1995. En 2580, nous avons un moyen infaillible pour prouver aux gens quils ne rvent pas. Je hais le vingt-sixime sicle. Je ne veux pas connatre votre moyen infaillible. Si vous

    essayez de me le dire, je me bouche les oreilles. Il suffit deJe me bouchai les oreilles. Je voyais les lvres de Celsius qui continuaient remuer. Jprouvai un

    certain soulagement : en 2580, il tait encore possible de se boucher les oreilles. Tout ntait pasperdu.

    Quand les mouvements labiaux de mon hte sarrtrent, je baissai les mains.

  • Refuser dcouter la vrit, vous trouvez cela responsable ? En 1995 existait un animal qui mtait sympathique : on lappelait autruche. Lautruche existe plus que jamais. Elle a remplac la poule. Nous levons les autruches en

    usine : chaque animal produit 2 kg dufs par jour, ce qui est trs suprieur au rendement de la poule. Les pauvres btes peuvent-elles enfouir leur tte dans le sol de vos usines ? Impossible : cest du bton virtuel. Parce que mme le bton est virtuel aujourdhui ? Renvoyez-moi en 1995. Jamais. Examinons la question logiquement. Imaginons que je revienne en 1995 et que je sois devenue

    assez loquente pour convaincre les gens des agissements des Ponantais de 2580. Quest-ce que celachange pour vous ? En 1995, lruption du Vsuve est une ralit acquise depuis 1916annes. Alors, que je sois le moins srieux des crivains ou Prix Nobel de littrature, mes diresnauront aucun impact sur le sort de Pompi.

    Vous navez rien compris. Lruption du Vsuve est une ralit acquise depuis une anne. Sonhistoricit est trop fragile pour que nous prenions le moindre risque.

    Attendez, cela ne tient pas debout Mais si ! Savez-vous ce qutait Pompi en 2578 ? Non, ne vous bouchez pas les oreilles. En

    2578, il ny avait pas de Pompi. Il ny avait rien lendroit des ruines. Et mme au sein de llite, ilny avait personne pour savoir ce que signifiait ce mot trange : Pompi.

    Cest une aporie, ce que vous me racontez. Pas plus que votre prsence ici. Cest grce moi que Pompi existe nouveau. Cest

    moi, Celsius, le cerveau le plus brillant de ma gnration, qui ai dcouvert cette cit et qui ai prisconscience de son importance.

    votre place, je ne men vanterais pas. Vous ny tes pas, ma place ! Et figurez-vous que je suis trs fier de mon acte. Je lavais remarqu. Vous navez pas lair de vous rendre compte que, sans moi, vous nauriez jamais eu le bonheur

    dadmirer les ruines de Pompi. Avec ou sans vous, je nai pas eu ce bonheur. Je ne suis jamais alle Pompi. Quand je dis vous, je parle de la civilisation de votre poque. Faites leffort de ne pas tout

    ramener votre petite personne. Cest pour me donner une leon de morale que vous mavez convoque ici ? Un peu dhumilit vous sirait, je crois. Cest vous qui me parlez dhumilit ? Il y a une minute, vous vous traitiez de cerveau le plus

    brillant de votre gnration ! Et pour cause : cest moi qui ai eu lide de sauver Pompi du naufrage de lHistoire. Je me permets de vous signaler quun crivain de 1995 vous avait devanc. Devanc ? Amusant. Comment avez-vous pu devancer une ralit vieille de 1916 annes ? Tout lheure, vous disiez que lruption avait eu lieu il y a un an ! Pour nous, oui. Pas pour vous. Cela na pas de sens ! Si vous tiez vraiment intelligente, vous comprendriez. Jai t la seule de mon poque dcouvrir ce qui stait pass Pompi ! Sans me vanter, mon

  • cher Celsius, mon intelligence me semble la hauteur de la vtre. Nuance, mon enfant : il ne faut pas confondre intelligence et perspicacit. Vous avez eu assez

    de clairvoyance pour donner une interprtation exacte dun vnement datant de 1916 annes. Moi quivous parle, je ne me suis pas content dexpliquer des faits. Il nest dintelligence que cratrice, et jaicr.

    Cr ? Tuer la population dune ville, vous appelez cela crer ? Je vous rappelle quen 2578, il ny avait rien, absolument rien, lendroit des ruines de

    Pompi. Par une acrobatie logique sans prcdent, jai substitu ce nant les vestiges les mieuxprservs de lHistoire. Mon intelligence est celle dun dmiurge quand la vtre conviendrait tout auplus un dtective priv.

    Jtais romancire. Cest ce que je voulais dire. Dvelopper une ide par crit, cest une fantaisie, un passe-

    temps. Donner une ralit une ide telle que la mienne, vous nen auriez jamais eu les moyensintellectuels.

    Sans doute. Mais mme si jen avais eu les moyens, je ne laurais pas fait. Je naurais jamaispris la dcision de mettre mort des milliers de personnes.

    Cest normal. Les statistiques le confirment : le sens moral disparat au-del de 180 de quotientintellectuel.

    Et vous avez lair den tre fier, ma parole ! Pour que je sois capable de honte, il faudrait que jaie le sens moral, et comme mon quotient

    intellectuel est de 199 Eh bien moi, du haut de mon quotient intellectuel de jacinthe, je me permets de vous traiter

    non seulement de salaud, ce qui ne vous tonne pas, mais aussi dimbcile ! Amusant. Imbcile, oui ! Une personne qui oublie ses propres intrts est idiote. Jai oubli mes intrts ? En donnant un tel exemple aux sicles venir, vous vous exposez subir un

    sort identique, pauvre crtin !Celsius clata de rire. Je crains que votre quotient intellectuel ne soit infrieur celui dune jacinthe, ma chre. Vous

    navez rien compris. Nous avons prserv Pompi en tant que modle architectural. Regardez autourde vous. Larchitecture daujourdhui est un cauchemar grandiloquent. Nous ne courons donc aucunrisque.

    Vous nen savez rien. En 3125, les gens penseront peut-tre que ce cauchemar grandiloquenttait exquis.

    Vous oubliez la clef de vote de lunivers : lnergie. Lan pass, il nous a fallu en consacrerune telle quantit lruption, conjointe au recul dans le Temps, que lhumanit naura plus jamais lesmoyens de recommencer.

    Dici 3125, on aura trouv une nouvelle source dnergie. Impossible. De 2150 2400, un comit compos de vingt millions de cerveaux suprieurs a

    pass en revue la totalit des virtualits nergtiques prsentes et venir. Les conclusions furentformelles : on aura beau outrepasser les bornes de limagination scientifique, on ne trouvera plusdnergie dans notre systme solaire, moins dun nouveau big bang qui remettrait les compteurs zro.

  • Je nai jamais rien entendu daussi bte de ma vie. Jai peur que vous nayez pas assez dintelligence pour vous permettre ce verdict. Je regrette : prtendre avoir t exhaustif quant aux potentialits de lavenir, cest un sommet

    dans lhistoire de la sottise. Soyez certaine que votre jugement ne nous intresse pas. Je navais pas dillusions sur ce point. Mais plus vous dnigrez mon cerveau, moins

    je comprends votre peur de me voir retourner en 1995. Je vous lai dj dit : ce sont les petits esprits qui sont les plus nuisibles. Admettons. Cest sous langle logique que votre attitude mchappe. Car enfin, il

    est irrecevable que mon intervention puisse remettre en cause une ruption vieille de 1916 annes. Ne vous enfoncez pas l-dedans. Vous vous noyez dans lanachronisme. Vous ne pouvez pas

    savoir quil y a quarante ans, un chercheur du nom de Marnix a trouv une virtualit qui dpasse votrepauvre cervelle : le principe de quandoquit.

    Marnix. Un Hollandais ? Vous tes pleurer. Je viens de vous rvler lune des plus grandes prouesses de lintelligence

    humaine, et vous, la seule chose qui vous proccupe, cest cette question archologique de lanationalit !

    Vous mavez avertie dentre de jeu que je ny comprendrais rien. Alors, je me raccroche ceque mes misrables facults peuvent saisir.

    Mais que Marnix ait des anctres hollandais ou sudois, quest-ce que cela change ? Rien. En ce cas, pourquoi vous y intressez-vous ? Je ne sais pas. Peut-tre parce que a prouve une certaine continuit historique : les Hollandais

    ont toujours t un peuple brillant. Je dcouvre quils le sont rests. Et puis aprs ? Et puis aprs, rien. Cela mmeut. Ridicule. Soyez certain que votre jugement mindiffre, mon cher Celsius. Et le principe de quandoquit, cela vous intresse ? Comme tout ce que je ne comprends pas, oui. Hlas, je crains que vous ne le compreniez jamais. Jadore les choses que je ne comprendrai jamais. Comme la plupart des dcouvertes de gnie, la quandoquit repose sur une ide

    simplissime, qui est linsaisissabilit de lontogense. Cest merveilleux : jai dj cess de comprendre. Entre nous, votre ide simplissime porte un

    drle de nom. Tout le monde a fait cette exprience : il suffit de dire maintenant pour que ce mot ne soit

    plus valable. Le prsent ne correspond aucune ralit. En reliant ce maintenant avec le conceptde lieu et le concept dindividu, on obtient un point triple dtermination, que lon appelle

    Le M. I. M. ! Le point moi-ici-maintenant. Comment savez-vous cela, vous ? Votre quadrisaeul ntait mme pas encore dans le code gntique des spermatozodes de son

    quadrisaeul que les linguistes parlaient dj de ce point, mon petit Celsius.

  • Pour dplacer un point, il est ncessaire de dsintgrer ses coordonnes. Le maintenant futon ne peut plus simple dtruire. Pour dissiper la dtermination ici , il suffisait de mettre enapesanteur la chose que nous voulions transporter chose qui paraissait devoir tre un humain, cest--dire un individu. Faire disparatre ce moi fut autrement difficile. Comment enlever quelquunla conscience de son individualit sans toucher son quilibre mental ?

    Ces scrupules mtonnent de vous. Ce ntaient pas des scrupules. Pour que notre voyage ait une quelconque valeur, il nous fallait

    un voyageur sain desprit. Cela va de soi. Comment avez-vous fait ? Sans Marnix, rien net t possible. Il runissait deux formations sans rapport apparent : il

    tait physicien et spcialiste de lpilepsie. Et alors ? Lpilepsie, qui nest pas vraiment une maladie, est un phnomne beaucoup plus rpandu

    quon ne le croit. En dehors des crises, lpileptique est un sujet sain. Pendant, sa triple dterminationM. I. M. svapore compltement.

    Ne me dites pas que vous avez envoy en migration temporelle des pileptiques en pleinecrise !

    Mais si. Cest monstrueux ! Vous tes aussi borne que les comits thiques de votre sicle. O est le mal ? La crise

    dpilepsie, quelle soit grave ou bnigne, est une absence. Le sujet ne se rend absolument pas comptede la transplantation.

    Quest-ce que vous en savez ? Moi, rien. Mais vous, vous devriez le savoir. Cest malin. Jtais sous anesthsie gnrale. Non. Comment, non ? Nos exprimentations sont formelles. Il est impossible de faire migrer un dormeur, que son

    sommeil soit naturel ou artificiel. Le point M. I. M. nest pas effac par ltathypnotique. preuve, les rves, qui sont une persistance de lindividualit individualit certesmodifie, bien atteste cependant.

    En ce cas, comment avez-vous procd avec moi ? Enfantin. Nous avons attendu que vous ayez une crise. Une crise de quoi ? Dpilepsie, voyons. Mais je ne suis pas pileptique ! Eh si. Quoi ? ! Je vous le rpte : lpilepsie est beaucoup plus rpandue quon ne le croit. Certains cas sont

    trs difficiles diagnostiquer. Pas le vtre : il ma suffi de vous entendre parler pendant cinq minutespour comprendre.

    Vous mentez ! Vous essayez de mavoir ! Quel intrt aurais-je vous mentir ?

  • Aucun. Vous mentez par pure mchancet ! Allons, un peu de srieux, voulez-vous ? Il y a plusieurs sortes dpilepsies. La vtre est

    bnigne mais indubitable. Votre manire dinterrompre vos phrases au moment le plus incongru, deprfrence entre lauxiliaire et le participe, est typique. Votre dbit de parole tmoigne de fluctuationsincessantes de votre degr de conscience.

    Nimporte quoi ! Vous me faites rigoler, Celsius. Vous avez tort de rire de ces choses-l. Vous avez eu des crises moins innocentes, vous devriez

    le savoir. Je ne vois pas de quoi vous parlez. Si, vous le voyez. La nuit du 3 au 4 mai 1986 Taisez-vous. Deux jours avant votre opration, le 6 mai 1995 Je vous en prie, ne dites plus rien. Alors, ne niez plus. En outre, vous avez environ quarante phases dabsence par jour. Le 8

    mai, nous avons guett votre premire phase aprs lanesthsie, et hop ! Jaime ce hop . Le paradoxe, cest quil sest avr bien plus facile de transplanter des humains que des choses

    ou des phnomnes Mais je rve ! Vous pleurez ! Je suis bouleverse Je viens dapprendre que jtais pileptique, et je Quest-ce que cest que cette sensiblerie ? Jaimerais vous y voir. O est le mal ? Jules Csar tait pileptique. Je nai jamais eu envie dtre Jules Csar. Vous tes exasprante. Et puis, vous avez de bien meilleures raisons pour pleurer. Vous ne

    reverrez plus jamais votre poque : a, cest un bon motif de dsespoir. Lpilepsie, non. Vous avez le gnie de la consolation, vous. Je reprends mon raisonnement. Comment mettre une chose ou un phnomne en tat de crise

    pileptique ? Marnix a trouv la solution. Laissez-moi deviner : il a plong toute la population de Pompi dans une crise

    dpilepsie collective ? Nallez pas si vite en besogne. Je vous parle de recherches vieilles de quarante ans je ntais

    pas n, personne ne songeait Pompi. Ctait lpoque des pures exprimentations techniques. Onpropulsait des objets dans le pass.

    Les statues de lle de Pques ? Les pyramides dgypte ? Quelle drle dide ! Nous nallions pas nous embarrasser de ces grands machins. Non, nous

    avons employ des tissus Le suaire de Turin ? Arrtez, avec votre folklore deux sous, voulez-vous ? Non, des morceaux dtoffe, des

    mouchoirs. Lintrt ntait pas dans la nature de lobjet, mais dans le procd. Marnix stait efforcde rechercher, pour les choses, un quivalent lpilepsie. Ce fut alors quil dcouvrit une loiinespre, la rversibilit anionique. En bombardant un objet avec la valeur inverse de Mais je suisidiot de vous expliquer cela, vous ny comprenez rien.

    En effet.

  • Il fallut ensuite sattaquer aux phnomnes. Le plus facile fut lbullition. Grce larversibilit anionique, nous avons transplant des bullitions avec une prcision telle que nous avonspu cuire des ufs la coque la perfection.

    Jimagine le menu sophistiqu : Hors-duvre : ufs la coque cuits pendant la bataille deMarignan .

    Aprs, nous sommes devenus capables dexpdier des combustions pures et simples des datesprcises.

    Le buisson ardent, ctait vous ? Cessez ces enfantillages, sil vous plat. Pour les ruptions, nous avons fait comme les savants

    de votre poque avec la bombe atomique : nous nous exercions en des lieux dsertiques. Vu la pnuriednergie, nous navons pas eu la possibilit de faire plus de trois essais. La premire tentative fut unchec : Saint-Pierre fut dtruite, suite une erreur de calcul. Nous avions programm lruption dela montagne Pele pour quarante-cinq sicles plus tt. Nos appareils manquaient encore de prcision.

    Vous navez pas honte ? Je crains que votre poque nait aucune leon nous donner sur ce point. Mais vous avez entendu la lgret avec laquelle vous mentionniez ce petit incident

    technique ? Oui, je sais, en 1995, la plante entire et battu sa coulpe pendant cinquante ans. Et je vous

    pose cette question : quest-ce que cela et chang ? Et dire que, de mon temps, on me traitait de cynique. Vous, cynique ? Un enfant de chur. Il nous fallut attendre lanne dernire pour que le

    procd devienne sr 99,99 %. Vous voulez dire que vous avez quand mme pris le risque de tuer la population de Pompi

    pour rien ? Vous avez os prendre 0,01 % de risque de rater votre coup, de dtruire la cit en mmetemps que ses habitants ?

    Vous devriez savoir que la proportion 100 % est exclue tout jamais de la terminologiescientifique.

    Comment la morale a-t-elle pu se dgrader ce point ? La morale, cest un grand plat de viande. Il tait bien garni quand il est arriv sur la table. Il a

    circul dans lordre des prsances et, comme dhabitude, les premiers se sont trop servis. Quand leplat est arriv au bout de la table, il tait vide. Alors, furieux, les convives lss ont mang lamatresse de maison. Qui faut-il accuser ?

    Je ne polmiquerai pas. Il y a cependant un dtail qui mintrigue. Pourquoi avoir choisiPompi ?

    Vous dsapprouvez nos critres artistiques ? Non. Mais tant qu changer le cours de lHistoire, navez-vous pas t tents de faire plus

    grand ? Dannuler le gnocide nazi, par exemple, en supprimant ses responsables. Pour des raisons que je nai pas le droit de vous expliquer, cela ne nous intressait pas. Cela ne nous intressait pas ! Inqualifiable ! Je suis dsol, jtais ct du bain quand

    votre bb tait en train de sy noyer, mais je ne lai pas sauv parce que cela ne mintressait pas ! Comparaison sans aucune valeur. De toute faon, je nai pas le droit daborder ce sujet. Je vois que nous sommes en plein dans lre de la transparence. Autant qu votre poque. Mais nous, nous ne sommes pas hypocrites. Cette bonne vieille hypocrisie, comme elle me manque !

  • Nous avons eu rgler des questions tellement plus terribles que les vtres. Votre sicle taitcelui des Antigones, ivres de leur loquence au service du Bien. Le ntre est celui desCrons : nous, au moins, nous avons pris nos responsabilits.

    Cest a, vantez-vous ! Le plus drle, cest que ce changement dattitude na pas modifi la nature de vos actes.

    votre poque aussi, quand il fallait choisir entre le Beau et le Bien, le Beau lemportait toujours. Vous trouvez ? Mais oui. Je vous parle des vrais puissants de votre temps, qui taient les riches. Lors de leurs

    prestigieuses ventes aux enchres, ont-ils jamais mis en jeu une lproserie ? Une centrale nuclairedfectueuse ? Un orphelinat surpeupl ?

    Cest malin ! Qui en aurait voulu ? Si vous nous comprenez si bien, je ne vois pas ce que vous nous reprochez. Il ny a pas lieu de stonner que des riches se soient conduits en riches. Alors, ne vous tonnez pas que des personnes responsables se conduisent en personnes

    responsables. Et ce qui tait valable de votre temps lest encore et le sera toujours : de touteternit, le Beau est plus rentable que le Bien.

    Rentable ! Rflchissez. Le Bien ne laisse aucune trace matrielle et donc aucune trace, car vous savez

    ce que vaut la gratitude des hommes. Rien ne soublie aussi vite que le Bien. Pire : rien ne passe aussiinaperu que le Bien, puisque le Bien vritable ne dit pas son nom sil le dit, il cesse dtre leBien, il devient de la propagande. Le Beau, lui, peut durer toujours : il est sa propre trace. On parle delui et de ceux qui lont servi. Comme quoi le Beau et le Bien sont rgis par des lois opposes : le Beauest dautant plus beau quon parle de lui, le Bien est dautant moins bien quil en est question. Bref, untre responsable qui se dvouerait la cause du Bien ferait un mauvais placement.

    Pourtant, le Mal, on en parle ! Ah oui : le Mal est encore plus rentable que le Beau. Ceux qui ont investi dans le Mal ont fait

    le meilleur placement. Les noms des bienfaiteurs de votre poque sont oublis depuislongtemps, quand ceux de Staline ou de Mussolini ont nos oreilles des consonances familires.

    Soit. Vos origines sont sudoises. Si vous aviez t dorigine juive, le gnocide nazi vous etsans doute paru un enjeu suprieur.

    Rien nest moins sr. Les peuples tiennent leurs anctres martyrs. Cest la seule aristocratiequi ne leur soit jamais conteste.

    Soyez gentil, parlons dautre chose. Ma capacit de cynisme affiche complet. Je ne demande pas mieux, moi. Cest vous qui avez tenu aborder ces sujets oiseux, quand je

    vous parlais de choses nobles et senses, telles que nos recherches technologiques. Cest a. Parlez-moi de recherches technologiques, quon se marre un peu. La rversibilit anionique a pour inconvnient majeur son cot nergtique, qui est affolant.

    votre poque, avec le nuclaire, la note ne vous et pas paru si leve. Mais le nuclaire est puisdepuis longtemps, comme toutes les autres sources, dailleurs.

    Toutes les autres ? Il ny a plus de soleil ? Si, mais le malheureux ny et jamais suffi. Heureusement, il nous reste leau. Quoi ? Un tel potentiel dans la simple houille blanche ? Non : dans le contraire de la houille blanche. Vous allez rire : lessentiel de notre nergie nous

    vient dun systme lmentaire, bourr de dfauts et de rendement mdiocre, mais qui a la qualit

  • dtre inpuisable. Il sagit du surpresseur. Son principe est celui de la cale sche. Un cylindre vide estsuperpos un cylindre de diamtre peine suprieur et rempli deau, au fond duquel des tuyauxcommuniquent avec le cylindre vide. Le poids du cylindre vide le fait senfoncer lgrement dans lecylindre plein, ce qui pousse leau dans les tuyaux et donc dans le cylindre vide, ce qui le rend pluslourd et le fait senfoncer davantage, etc. il suffit quil y ait, en amont, une alimentation en eau pourreremplir le cylindre plein

    Attendez, il y a un point qui mchappe dans votre histoire Oui. Je me demande ce qui ma pris de vouloir vous lexpliquer. Mais le cylindre vide ne peut pas tre vide puisquil est plein Cest bien ce que je pensais : ce systme est trop simple pour que vous le

    compreniez. Ninsistez pas. Contentez-vous de savoir que le rendement du surpresseur est de10 %, autant dire rien. Mais il ne cote rien non plus, et nous en avons plac partout o il y avait deleau en amont sur cette plante. Ce qui fait beaucoup.

    Et cela vous sufft ? Non, mais cest lessentiel. Nous accumulons aussi les nergies annexes : le vent des

    tunnels, les courants dair citadins, laccumulateur orgastique Comment dites-vous ? On a observ que certaines femmes avaient des orgasmes extraordinaires auxquels

    correspondaient de non moins extraordinaires influx nergtiques. Et comment faites-vous pour capter cette nergie ? Nous invitons les femmes dotes de sens civique subir une petite intervention

    chirurgicale : nous plaons dans leur bas-ventre un accumulateur de la taille dun cachetdaspirine. Chaque mois, elles viennent la basilique dcharger leur accumulateur dans le silocentral ; le transfert se fait par une aimantation lmentaire, il nest donc pas ncessaire de roprer.

    Il ne manquerait plus que a. En plus, les femmes porteuses dun accumulateur bnficient tous les six mois dun examen

    gyncologique gratuit. Comme elles doivent tre heureuses ! Raillez, raillez. Vous navez pas pens rcuprer lnergie de la digestion des ruminants ? Il ny a plus de ruminants. Voil qui simplifie les choses. Mais alors il ny a plus de vaches ou de chvres ? En effet. Que leur reprochiez-vous donc, ces pauvres btes ? Rien. Leur rendement ntait pas suffisant. Le steak, le fromage, cest de larchologie ? Oui et non. En fait, nous avons remplac llevage des ruminants par celui des baleines. Quoi

    de plus rentable quun ctac ? La baleine na pas disparu ? Elle na jamais t aussi prsente. Nos ocans regorgent de baleines qui nous fournissent des

    tonnes de viande rouge trs pauvre en cholestrol, des hectolitres de lait Du lait ? Puis-je savoir comment lon procde pour traire une baleine ? Comme avec une vache, mais avec un grand seau et un grand tabouret. Non ; cest un systme

  • de capsules sous-marines avec sas, tuyaux, appel des animaux par ondes les baleines sontgentilles, amicales, elles se laissent traire sans difficult.

    Adorable. Au fond, le principe de votre poque, cest le gigantisme : les poules sontremplaces par les autruches, les vaches par les baleines

    Question de rendement : nous avons d installer tant et tant de surpresseurs sur terre que nousnavons plus beaucoup de place. Si nous avions pu faire de la vache un animal marin, nous aurionssans doute pu la conserver. Cela dit, vous navez pas tort : nous aimons ce qui est grand.

    Ne men veuillez pas dtre obsde par ce qui me concerne, mais cette tendance sest-ellepropage vos lectures ? Quel est le volume moyen des livres daujourdhui ?

    Cest toute une histoire. Vous rappelez-vous cette affaire qui avait tant amus les Europens devotre sicle ? Un important lectorat amricain avait demand que lon produise une nouvelle ditionde la Bible do seraient retranchs les passages tristes. Les croyants se disaient dmoraliss par leurlivre sacr. Le client est roi, le texte fut expurg des passages qualifis de tristes

    Ciel ! Il a d leur en rester peine une plaquette ! Oui, et une plaquette incomprhensible. Lhistoire de Job devenait celle dun richard qui se

    rjouissait de ne jamais avoir perdu un sou. Personne ne comprenait pourquoi Judas recevait trentedeniers des Romains, puisque le Christ ntait pas crucifi ce qui rendait sa rsurrectiondlicieusement absurde. Cette Bible, qui ne faisait pas cent pages, avait des allures de happeninglittraire : son succs de vente fut phnomnal.

    Qui let cru ? La happy Bible , comme on lappelait, eut une influence considrable sur la littrature

    amricaine. la lumire de ce triomphe inattendu, ldition comprit que le public navait besoin ni delogique narrative, ni de profondeur dramatique, ni de volume : on se mit publier une avalanche deromans de moins de cent pages, dont labsence dhistoire ne laissait pas place la moindremlancolie. Ce fut un raz de mare de best-sellers.

    Le glas des sagas ? Entre autres. Comme dhabitude, aprs stre beaucoup moqus des Amricains, les Europens

    les imitrent. Un grand diteur parisien lana une collection intitule Les gens heureux nont pasdhistoire vieux proverbe qui tait comme le slogan de linitiative amricaine. LEurope fit pluscourt encore : les romans ne dpassaient pas cinquante pages.

    Je connais des confrres qui ont d tre ruins. Ils se reconvertirent. Les plus bavards sessayrent au haku. Il y eut des versions happy des

    classiques : LAssommoir de Zola faisait quarante pages, tout Dostoevski tenait en deux feuillets. Si je comprends bien, ma suggestion tait fausse : les livres daujourdhui sont minuscules. Nallez pas si vite en besogne. Cest ce moment quest arrive la grande crise

    nergtique. Lconomie est devenue le mot cl : on a repris le principe du livre lger moins depapier , mais on a rsolu den relier plusieurs la fois conomie de couvertures. Dans le cas desuvres compltes, il ny eut pas de problme. Les hsitations apparurent pour les auteurs uvrerduite. On dut se rsoudre diter des ouvrages composites, ce qui aboutissait forcment desincongruits : cest ainsi que Baudelaire, Radiguet et Roch furent regroups en un seul volume etdevinrent introuvables lun sans les autres. Des hordes de cancres ne tardrent pas lesconfondre, parlant des Fleurs du comte dOrgel, du Spleen de Jules et Jim

    Potique. Ce ne fut pas lavis du public, qui hua les diteurs. Ces derniers, trouvant une application

    inattendue de ladage Timeo hominem unius libri , finirent par ne plus publier les auteurs uvre

  • rduite, qui sombrrent dans loubli. Quelle horreur ! Ds lors, les crivains furent victimes de la psychose de la productivit : comme ils navaient

    aucune chance dtre publis pour moins de cinq titres, ils se mirent bricoler des bouquins postichesdont le seul but tait de servir de livres annexes celui quils jugeaient important. Le jeu, en achetantun volume, devenait de trouver lequel des cinq romans publis avait la faveur de son auteur.

    Je devine que ce ntait pas toujours le meilleur, comme pour Voltaire et Candide. Cest arriv. Le rsultat est quaujourdhui les livres ne comptent jamais moins de huit cents

    pages. Ce qui confirme mes vues sur le gigantisme actuel. Tant mieux pour vous, dailleurs : de mon

    temps existait un modle du roman pompier qui sappelait Les Derniers Jours de Pompi. Grce sonpetit format, il vous aura t pargn.

    Cest curieux, je nai jamais entendu parler de ce livre. Tacite, Sutone, a vous dit quelque chose ? Pour qui me prenez-vous ? Oubliez-vous que jai t le dcouvreur de Pompi travers les

    textes anciens, que Du calme, monsieur le premier de la classe. Voyez-vous, si Sutone et Tacite vous sont

    familiers, il est normal que vous ne connaissiez pas Les Derniers Jours de Pompi. Mais jimaginevos enfants tombant sur ce roman ou sur le film pplum qui en fut tir : ils y verraient de la politique-fiction. Attendez quavez-vous dit il y a deux secondes ?

    Que je navais pas lu le livre dont vous parliez. Non. Vous disiez que vous aviez dcouvert Pompi travers les textes anciens. Cela ne tient

    pas debout ! Allons bon. Si les Latins ont tant parl de Pompi, cest parce quelle a t dtruite ! Or, vous navez pas pu

    lire la fameuse lettre de Pline le Jeune Tacite, racontant lruption ! De votre temps, si je puisdire, elle nexistait pas.

    En effet, je nen ai pas eu connaissance. Cette lettre na pu tre crite que depuis un an. Foutre, a na aucun sens, ce que je raconte ! Ce nest pas une raison pour tre vulgaire. Mais je me casse la tte avec cette aporie ! Ninsistez pas. Le Temps a beaucoup chang depuis votre temps. Expliquez-moi ! Vous ny comprendriez rien. Je vous ai dj dit que jaime ne pas comprendre. Moi, je naime pas expliquer en vain. Contentez-vous de savoir que cela dpasse votre

    entendement. Le Temps a des proprits que personne avant Marnix navait t capable de concevoir. Dites-moi les proprits du Temps ! Pourquoi ? Pour que vous vous rendiez compte de votre fermeture mentale ? Faut-il exclure 100 % que je puisse comprendre ? Oui. votre poque dj, le foss qui sparait llite des autres ne cessait de

    sapprofondir. Aujourdhui, ce gouffre est devenu insondable. Au passage, je me permets de voussignaler linanit de vos paroles : les auteurs latins nont pas attendu lruption pour parler de

  • Pompi. Figurez-vous quune ville na pas besoin dtre dtruite pour tre intressante. Je suis bien daccord. Mais, gnralement, les humains ne se penchent que sur

    les dcombres. Si Hiroshima navait pas t anantie, personne naurait jamais entendu ce nom endehors du Japon.

    Hiroshima ntait pas un joyau de lart nippon. Et moi, croyez-vous que mes contemporains me trouveront plus intressante, suite ma

    disparition ? Vous tes touchante. Au fait, il y a une question que je me pose. Comme je ne connais pas les proprits du

    Temps, je ne puis y rpondre. Peut-tre pourriez-vous maider ? Que voulez-vous savoir ? Suis-je ddouble ? Y a-t-il une autre A. N. qui poursuit son existence en 1995 ? Jaimerais

    savoir si mes proches sinquitent, l-bas. Votre l-bas mamuse. Il y a six sicles, si vous prfrez. Moi, je ne prfre rien. Cest vous de savoir ce que vous prfrez. Rflchissez : soit il y a

    toujours une A. N. en 1995 et donc vos proches ne sinquitent pas mais cette A. N. vous est unetrangre, vous navez aucune ide de ce quelle fait. Soit il ny a plus dA. N. en 1995 et vos prochesse tourmentent, mais au moins vous tes en possession de la totalit de votre personne, vous navezpas redouter les actes de votre moiti, vous savez ce qua t votre vie, sans zone dombre. Laquellede ces deux possibilits vous semble le plus acceptable ?

    Aucune. Dommage. Il ny en a pas dautre. Que ceci ne vous empche pas de me dire laquelle des deux est vraie. Laquelle des deux est vraie : jai limpression de parler avec le Petit Chaperon

    rouge. Aucune des deux nest vraie, voyons ! Rien nest vrai. Ladjectif vrai , comme le chiffrezro, est une expression indispensable du vide.

    Vos discours philosophiques sont trs jolis, Celsius, mais jaimerais quand mme savoir si ouiou non il y a encore une A. N. en 1995.

    Comment peut-on se soucier de pareils dtails ? Cest un dtail qui me tient cur. Nen dplaise votre cur, je nai rien vous rpondre. Mais vous tes un jean-foutre ! Vous provoquez des ruptions volcaniques avec 2 500 annes

    de retard, le jour de votre choix, et vous ntes mme pas fichu de me dire si jexiste encore le 9 mai1995 !

    La question de la persistance de votre existence mintresse aussi peu que possible. On ne vous demande pas de vous y intresser ! On vous demande de rpondre ! On serait avis de sentir que mon silence est peut-tre gentil. Gentil ! Cest la meilleure ! Vous menlevez, me squestrez et minsultez, et vous vous trouvez

    gentil ! Si vous aviez les cartes en main, vous me remercieriez. Ah non ! Ces dirigistes qui voudraient en plus quon les remercie, je ne peux pas les piffer ! Il

    mest arriv une chose terrible et vous trouvez gentil de me la cacher. Eh bien, je vous interdis dedcider ma place !

  • Quelle petite imbcile ! Vous voulez connatre la vrit, hein ? Figurez-vous quil ny en apas ! La seule vrit, cest celle que vous supporterez le moins : il ny en a pas.

    Arrtez vos sophismes et Ce nest pas un sophisme ! Efforcez-vous de comprendre cet aphorisme de Marnix : Entre ce

    qui a eu lieu et ce qui na pas eu lieu, il ny a pas plus de diffrence quentre plus zro et moins zro. Quest-ce que cest que ce charabia ? Cest le constat le plus effrayant qui ait t fait depuis que quelque chose existe. Ouais. Rien ne change ! Pour quun pontife soit tenu pour une autorit intellectuelle, il lui

    suffit de profrer une phrase solennelle et obscure et Et il y aura toujours dans la foule un crtin qui, sous prtexte quil ne comprend pas, dcrtera

    quil ny a rien comprendre. Rien ne change, en effet. Quand mme, de la part de quelquun qui avaitdes prtentions louverture

    Je les ai toujours. Ah ? En ce cas, cest navrant. Car laphorisme de Marnix na rien dopaque, il est seulement

    insoutenable : Entre ce qui a eu lieu et ce qui na pas eu lieu, il ny a pas plus de diffrence quentreplus zro et moins zro.

    Autrement dit, que jaie continu dexister aprs le 8 mai 1995 ou non ne fait aucunediffrence ?

    Une diffrence identique celle qui spare plus zro de moins zro. Aucune, quoi. Tout dpend de la manire dont vous utilisez le plus zro ou le moins zro. Cest partir de

    cette phrase que Marnix a dvelopp le principe de quandoquit. La quandoquit entire tient en cetteabsence despace qui spare plus zro de moins zro.

    Concrtement, cela veut dire quoi ? Concrtement ? Rien. Cest bien ce qui me semblait. Voyez-vous, si les gnies staient pos la question de savoir si concrtement leurs

    recherches menaient quelque chose, ou mme si concrtement les propositionsquils dveloppaient avaient un sens, ils nauraient jamais rien trouv. Et cest cependant partir decette zone abstraite, la diffrence entre plus zro et moins zro, quil a t possible deffectuer destransplantations travers le Temps. Transplantations dont vous saisissez mieux que personne lecaractre on ne peut plus concret.

    Mieux que personne, oui. Quand je pense que sans ces foutus plus ou moins zro, je seraisreste en 1995 !

    Ces foutus plus ou moins zro, pour vous citer, ny sont pour rien. Cest lutilisation que lecerveau de Marnix en a faite qui est en cause. Cela dit, je me permets de vous signaler que nombre devos contemporains auraient pay cher pour tre votre place.

    Ces gens-l avaient sans doute une vie infernale ou des ennemis fuir. Peut-tre surtoutnaimaient-ils personne. En ce cas, quitter 1995 devait leur tre indiffrent.

    Ces gens-l avaient une noble chose qui semble vous faire dfaut : une curiosit intellectuellequi transcendait leur petit moi. Je lai, cette noble chose.

    On ne dirait pas. Vous vous plaignez sans cesse. Il y avait en 1995 des personnes que jaimais. Je ne peux pas me rsigner lide de ne plus les

    revoir. Ce souci lemporte sur toutes les curiosits intellectuelles.

  • Sentimentalisme de concierge ! Eh bien oui. Vous tes impardonnable, Celsius : pourquoi mavez-vous choisie pour cette

    transplantation ? Pourquoi navez-vous pas slectionn lune de ces innombrables personnes quirvaient de venir ici ? Vous vous plaignez de ma mdiocrit intellectuelle, mais le seul coupable, cestvous : mon poque ne manquait pas de grands esprits. Pourquoi vous tes-vous embarrass de moi, quinavais aucune envie de quitter les miens ?

    Je vous rpte que je ne vous ai pas choisie. Cest cause de Pompi. Vous avez tla premire souponner la vrit, nous ne pouvions pas prendre le risque de vous laisser la raconter.

    Vous venez de vous trahir : autrement dit, il ny a plus aucune A. N. en 1995. Je trouve toujoursle moyen dobtenir les informations que lon cherche me cacher.

    Ma foi, si vous tenez tre dsespre Alors quoi ? Tout a cause dune parole malheureuse ? Eh oui. Tout a cause dune parole lance presque au hasard, sans y avoir rflchi ? Cest

    monstrueux. Cest comme a. Le pire, cest que a ne mtonne pas. a confirme ce que je pensais sur les

    paroles malheureuses : elles ont un pouvoir terrifiant ! Combien de fois nai-je pas vcu cettesituation : une parole sans aucune importance, dite par moi ou par un autre, qui provoquait descatastrophes dont les effets pouvaient durer des annes. Aucune ralit humaine nexprime aussi bienlide de destin que les paroles malheureuses et leurs consquences inexpiables.

    Quelle profondeur ! Moquez-vous de moi ! Sans cette proposition ne dun dtour de ma pense, et que jai

    prononce haute voix sans mme savoir pourquoi, sans cette accumulation dinanits, je ne seraispas aujourdhui en deuil de mon poque.

    Quand les gens de votre sicle mouraient dans des accidents de voiture, ce ntait pas pour desraisons plus srieuses.

    Votre analogie est loquente : cest exactement comme si jtais morte. Il faut bien mourir un jour. Le problme, cest que je ne suis pas morte. Ne me donnez pas de mauvaises ides. En clair ? En clair, quand un individu menace le groupe, on le liquide. Je vous menace, moi ? Comment voulez-vous quune pauvre victime vous menace ? Les pauvres victimes sont les pires menaces qui puissent peser sur une socit. Surtout quand

    elles sont aussi irritantes que vous. Si je suis si irritante que a, ne vous croyez pas oblig de faire salon avec moi. Allez jouer avec

    votre quandoquit ; il y a encore beaucoup de chefs-duvre anciens prserver sous des couches delave.

    Hlas, jai reu des consignes vous concernant. Ah ! Vous ntes donc pas le seul matre aprs Dieu, chez les Ponantais ? Non. Je suis la plus haute autorit intellectuelle. Mais le pouvoir est dtenu par ceux qui ont le

    plus haut quotient de longvit. Cest trs drle, votre histoire.

  • Cest trs srieux. Aprs des sicles et des sicles de ttonnements politiques plus ou moinsdsastreux, nous avons tabli de grandes statistiques, en nous basant non pas sur les vertus, mais surles dgts inhrents chaque rgime. Nous avons enfin pos la question du pouvoir dune manirelucide : au lieu de nous demander quel tait le meilleur rgime, nous nous sommes demand quel taitle moins nocif. La rponse nous a tonns : les dirigeants les moins catastrophiques ntaient pas lesplus intelligents, les plus charitables, les plus ralistes, les plus travailleurs, etc. Ctaient toutsimplement ceux qui avaient dur le plus longtemps.

    Raisonnement comme un autre pour devenir royaliste. Oui, enfin, un royalisme sans roi puisque le chef de loligarchie porte le nom de tyran. On a restaur la tyrannie ? Comme cest sympathique ! En tudiant le pass, nous nous sommes aperus que, si la tyrannie innomme tait nuisible, la

    tyrannie nomme tait le rgime le plus sain qui soit. Notre modle de gouvernement est celui dePisistrate.

    Mais cest formidable ! Pisistrate, ladmirable tyran qui publia lIliade et lOdysse ! Oui, enfin Notre politique ditoriale est un peu diffrente. Cest juste. Avez-vous publi des versions happy de l Iliade et de lOdysse ? Hlne est

    une brave fille qui parvient contenter son mari et son amant en mme temps, le chien dUlysse nemeurt pas

    Non. Ah ! Les scrupules existent encore ? Non. Mais le titre La guerre de Troie naura pas lieu tait dj pris. Je ne vous aurais pas cru capable dhumour. tre au gouvernement sans avoir dhumour, ce ne serait pas possible. Au fond, me transplanter de 1995 2580 fut de votre part une dmarche purement

    humoristique. Si vous prenez les choses comme a, la bonne heure ! Je ne les prends pas comme a ; cest vous qui mavez enleve avec ce qui semble tre de la

    dsinvolture, moins que ce ne soit du simple cynisme. Je vous le rpte : cest mon sens des responsabilits qui my a contraint. Jai suggr cette

    mesure au Tyran qui ma donn son feu vert, condition que je vous consacre la majeure partie demon temps.

    Pourquoi vous a-t-il donn un ordre aussi trange ? Il pensait que vous pourriez nous apporter des renseignements intressants sur votre poque. Je

    lui ai expliqu que vous ntiez pas le genre de personne capable de nous clairer et que je negagnerais rien converser avec vous.

    Trop aimable. Il na rien voulu entendre : votre qualification dcrivain lui jetait une telle poudre aux

    yeux ! Et me voici condamn vous faire la conversation alors que vous vous en doutez jai desoccupations autrement passionnantes. Aussi, de grce, cessez de suggrer que je vous ai transplantepour mon plaisir, cela devient irritant.

    Mon pauvre Celsius, retournez vos affaires ! La dlation, ce nest pas mon genre. Je ne dirairien personne. Vous pouvez me laisser seule jusquau sicle prochain, condition que vousmapportiez une liasse de papier vierge et de quoi crire.

    Il est hors de question que je dsobisse au Tyran. Jai prt serment.

  • Et le parjure, a nexiste plus ? Oh si. Tout comme la destitution politique. Voyez-vous, je tiens ma place. Je me demande ce que votre Tyran avait derrire la tte en vous donnant un tel ordre. Allez savoir. tes-vous clibataire ? De quoi vous mlez-vous ? Le Tyran a peut-tre des instincts dagence matrimoniale. Il aura pens que je suis un beau

    parti pour vous. Moi avec vous ? Mieux vaut entendre cela que dtre sourd. Vous tes dun galant ! Est-ce ma faute si vous profrez des suggestions aussi absurdes ? coutez, jai cru comprendre que daprs les critres actuels jtais une mochet, mais je nen

    suis pas moins un tre du sexe fminin L nest pas la question, enfin ! O est-elle, alors ? Le mariage a chang depuis votre poque. Il est devenu le contrat le plus sordide qui soit. Il na donc pas tellement chang. Si ! Sa lgislation a t calque sur celle du bail loyer. Je ne comprends pas. Le mariage est devenu un contrat rsiliable tous les trois ans. Quoi ? Oui. Tous les trois ans, les couples maris reoivent un formulaire administratif leur

    demandant sils veulent reconduire leur mariage. Il suffit que lun des deux ne signe pas pour que lecontrat soit annul.

    Vous me faites marcher, Celsius ! Non ! Cette volution tait devenue invitable. Il y avait de plus en plus de divorces. La seule

    manire denrayer ce phnomne tait de rendre le mariage renouvelable, et donc rsiliable. Au fond, ce nest pas si mal. Cest ce que nous avons cru, au dbut. Nous navions pas prvu que cela allait donner lieu

    une escalade de la mesquinerie conjugale. Les scnes de mnage donnent dsormais lieu auxchantages les plus bas : Et si tu nacceptes pas de, je rsilie ! ou : Et si tu ne cesses pasde, je rsilie ! sont devenues les phrases les plus courantes du nouveau discours matrimonial.

    Et cest pour cette raison que vous avez voulu rester clibataire ? Je ne vous aurais pas cru siromantique.

    Cest en effet ma principale raison. Sy ajoute que je naurais pas le temps de me marier. Vous avez pourtant le temps de me raconter tout a. Mais non ! Je vous ai dj dit que je nen avais pas le temps. Cest parce que le Tyran men a

    donn lordre. Bien fait pour vous. Vous naviez qu y rflchir deux fois, avant de dcider de me

    transplanter ! Vous allez encore me le reprocher longtemps ? Aussi longtemps que vous ne maurez pas renvoye mon poque. On ne vous renverra jamais ! Jamais !

  • En ce cas, je ne cesserai pas de vous le reprocher. Ce que vous tes agaante ! Et dire que vous mavez propos le mariage ! Moi, vous proposer le mariage ? Vous tes fou. Je regrette. Tout lheure, cest vous qui avez parl de mariage. Je parlais des intentions de votre Tyran, pas des miennes. On dit a. Je vois que la fatuit masculine est toujours lordre du jour. Vous ntes pas mon genre, vous

    savez. Vous non plus. En ce cas, nous sommes faits pour nous entendre. Comme vous y allez ! Dites-moi tout, Celsius : vous hassez le Tyran, nest-ce pas ? Non. Vous le mprisez, vous tes cur de devoir obir un imbcile, nest-ce pas ? Quest-ce que vous radotez ? Allons ! Vous qui tes au sommet de la pyramide ponantaise, comment tolrez-vous dtre aux

    ordres dun homme qui a la moiti de votre quotient intellectuel ? Les deux tiers. Vous voyez bien que vous y avez dj pens ! Je nai pens rien. Tout le monde connat le quotient intellectuel de tout le monde. Depuis combien de temps avez-vous envie de renverser le Tyran ? Avez-vous fini de profrer de pareilles normits ? Comment un tre aussi ambitieux que vous ne serait-il pas taraud par cette obsession ? Prcisment parce que je suis ambitieux. Le Tyran a beaucoup moins dinitiatives que moi. Si

    javais t tyran, jamais je naurais pu chafauder le projet Pompi. a, je suis certaine que vous ne voulez pas renoncer vos fonctions. Ce que je pense, cest que

    vous voulez les cumuler. Les cumuler ! Ce serait tellement plus commode de navoir pas consulter une autorit suprieure (et

    intellectuellement infrieure) chaque fois que votre cerveau gnial aura labor un plan nouveau ! Vous avez bientt fini de dlirer ? Cest votre dlire qui parle par ma bouche. Vous vous prenez pour une pythie politique ? Il suffit de voir avec quelle mauvaise grce vous obissez aux ordres du Tyran. Mauvaise grce ! Moi qui dpense des trsors damabilit pour vous parler ! Ah ! Je nose songer ce que serait notre change sans ces trsors damabilit . Je crois que vous ne vous rendez pas trs bien compte. cause dune parole malheureuse que

    vous avez dite par hasard, pour procurer un divertissement votre esprit qui est un monument defutilit et qui na mme pas lintelligence ncessaire pour en comprendre la porte, vous mavezcondamn vous entretenir, et donc cesser mes recherches. Dans ces conditions, je vois malcomment je pourrais tre plus aimable envers vous.

    Javais raison ! Vous en voulez au Tyran. Cest vous que jen veux, pas au Tyran, qui est un sage. Sil ma donn lordre de vous faire

  • la conversation, cest quil la jug bon. Voyez-vous a ! Un vrai petit premier de la classe ! Le professeur la dit, alors cest bien ! Cest des coups que vous voulez ? Vous noserez pas me frapper : le Tyran ne vous en a pas donn la permission. Quen savez-vous ? Je sens a. Et a, vous lavez senti ? Mais vous tes fou ! Vous lavez cherch. Je me plaindrai au Tyran ! Allez-y. Je vais avoir un il au beurre noir ! Vous surestimez ma force. Cest la premire fois de ma vie que je frappe quelquun : jai

    encore beaucoup apprendre. Vous naviez encore jamais frapp qui que ce soit ? Eh non. Il faut prciser que je navais jamais rencontr une personne aussi nervante. Jen suis trs flatte. Mfiez-vous. Au deuxime essai, lil au beurre noir pourrait tre effectif. Vous ne trouvez pas cela dgradant ? Non, je trouve a dfoulant. Vous mouvrez de nouveaux horizons. Encore heureux que vous ne vouliez pas vous marier. Il y a des femmes qui aiment a. Je nen fais pas partie. Dites-moi, Celsius, quen est-il des chtiments corporels au vingt-

    sixime sicle ? Notre poque est celle de la responsabilit. Cest votre rponse prfre, nest-ce pas ? Oui. Elle a lavantage de rpondre 95 % des questions. Si je comprends bien, on na rien contre les chtiments corporels aujourdhui ? Nous en usons autant que de votre temps, mais sans nous en cacher. On ne respecte plus le corps ? On a le plus grand respect pour sa beaut. Autrement dit, sil nest pas beau Quelle valeur pourrait avoir un corps dnu de beaut ? Une trs grande valeur, pour son propritaire. Personne nest propritaire de son corps. Les corps appartiennent la communaut. Une communaut sexuelle, alors ? Non. Le sexe nest plus la grande affaire de ce sicle. La-t-il jamais t ? Le sexe, au mieux, na fourni quun sujet de conversation : mes yeux, il a

    t le parent pauvre de toutes les poques, mme de celles qui prtendaient en faire une valeur. Les corps appartiennent la communaut esthtique. Cest une grande ncessit que de voir de

    beaux physiques autour de soi. Je lai toujours pens. Mais il me semble horrible den avoir tir un principe de gouvernement.

  • Typique de votre sicle. Tout le monde se targuait davoir des ides et, ds que lune dentreelles tait prise en compte par les dirigeants, ctait le toll.

    Il y a du vrai dans ce que vous dites. Il nempche que ce principe de communaut esthtiqueminquite.

    Nest-il pas moral de contraindre les gens llgance physique ? Souvenez-vous de votrepoque, du laisser-aller de certains corps qui ne rpugnaient cependant pas aux exhibitions les pluscurantes

    Je me souviens de tout cela. Mais le remde me parat pire que le mal. En plus, de montemps, quand je voyais une personne belle et gracieuse, jtais mue de cette offrande gratuite. Je medisais : Il ou elle a tenu tre beau ou belle pour faire de ce jour une uvre dart. Aujourdhui, sije voyais dambuler un joli corps, jen serais rduite penser : Tiens, voici quelquun qui obit laloi.

    Cest a. Vous mvoquez ces crtins du vingt-deuxime sicle qui sexclamaient : La posieau pouvoir !

    Je nai pas eu la chance de connatre le vingt-deuxime sicle. Estimez-vous heureuse. Le pire vous aura t pargn. Le pire, cest le vingt-deuxime sicle ? Je ne suis pas ici pour vous donner une leon dHistoire. Ne pourriez-vous pas, cependant, me retracer les grandes lignes des six derniers sicles ? Je vous les ai dj exposes : notre Histoire a t celle de lnergie. Cest un peu vague. Jaimerais plus de dtails. Contentez-vous de ceux que nous vous donnerons. Ouais. Il a d sen passer de belles. Vous pouvez vous douter que tout na pas t idyllique. Vous avez honte, nest-ce pas ? Honte, moi ? Sagissant dvnements qui ont eu lieu avant ma naissance, votre responsabilit

    vis--vis de ceux-ci est plus grande que la mienne. Cest vous davoir honte, ma chre. Au nom de ce que vous appelez la responsabilit collective , hein ? Oui. Dites-moi, Celsius, quest-ce que jaurais pu faire pour ne pas lendosser, votre responsabilit

    collective ? Refuser, seule de mon espce, dutiliser llectricit, le gaz, lessence ? Cela vous auraitavanc quoi ?

    rien. Quoi dautre, alors ? tre terroriste ? Poser des bombes chez les grands consommateurs

    dnergie ? Cela vous et fait plaisir ? Cet t grotesque. Bon. Vous voyez bien que je navais pas les moyens dagir ! Cest a. Et vous ny tes pour rien, nest-ce pas ? Forcment. Je navais aucun pouvoir. Et le pouvoir douvrir les yeux, vous ne laviez pas ? Vous tiez crivain : vous tait-

    il impossible de consacrer un livre la catastrophe qui vous pendait au nez ? Je ncrivais pas ce genre de livres. Magnifique rponse ! Vous me faites penser Braham, ce romancier du vingt et unime sicle

  • qui refusait de dcrire la misre de son peuple sous prtexte quil avait du mal orthographier leurspatronymes !

    Son peuple ? Quel peuple ? Cela ne vous regarde pas. Cest de votre sicle quil tait question. Ainsi, vous ncriviez pas

    ce genre de livres . Et puis-je savoir quel genre de livres vous criviez ? Eh bien euh cest difficile dire. Expliquez-vous, au lieu de patauger. De quoi traitaient vos bouquins ? Traitaient ? Ce ntaient pas des traits. Jcrivais des histoires o il se passait toutes sortes de

    choses. Des histoires o il se passait toutes sortes de choses ! Quelle subtile conception de la

    littrature ! Mais oui. Joubert, un superbe moraliste ami de Chateaubriand, crivait : Un grand livre est

    un livre o lon peut mettre beaucoup de choses. De mieux en mieux. Je vois que vous apparteniez la fine fleur intellectuelle de votre

    gnration. Vous avez tort de railler Joubert. Cest crit trop petit pour vous. Et vous, cest crit encore plus petit, si je comprends bien ? Oh, moi, jadorais les pitreries et jen remplissais mes bouquins longueur de pages. Que voil une noble philosophie. Ce nest pas une philosophie, cest un pis-aller. Cest aussi une leon

    dindulgence : ainsi, vous, mon brave Celsius, vous ntes bon qu transplanter les gens Pas seulement les gens ! Oui, enfin, les gens et les ruptions. Il ny a pas de sot mtier. Vous vous foutez de ma gueule ? Je ne me permettrais pas Eh bien moi, je ne men prive pas, espce de fabricante de livres pour botes gants ! Ne critiquez pas des bouquins que vous navez pas lus. Cest comme si ctait fait. Cest le propre de la btise que de dire cela. Je ne peux pas tre souponn de btise, mon quotient intellectuel est de Je regrette. Parmi les diverses varits de btises, il y a certainement aussi celle des quotients

    intellectuels de 190. 199 ! Laissez mes livres en paix, au nom du respect que devraient vous inspirer les choses disparues. Disparues ? Ce nest pas sr. Vous auriez transplant mes livres avec moi ? Je ne me serais pas donn cette peine. Mais on ne peut exclure lhypothse que certains soient

    conservs au Grand Dpt. Quoi ? Vous devriez vous voir : lcrivain apprenant que son uvre a peut-tre travers les

    sicles. Cest le spectacle le plus grotesque auquel il mait t donn dassister. Mettez-vous ma place ! Il me semble que jai mieux faire.

  • O est-il, ce dpt ? Doucement ! Je nai jamais dit que vous aviez le droit dy entrer. Allez-y vous-mme, alors ! Pourquoi ? a ne mintresse pas, moi, de savoir si vos bouquins ont travers les sicles. Vous tes dgueulasse, Celsius. Et vous, vous tes ridicule. Comment pouvez-vous imaginer un quart de seconde que lHistoire

    se rappelle vos scribouillages ? Je ne lai jamais imagin, jamais ! Cest vous qui me lavez mis en tte pour la premire fois

    de ma vie. Jai du mal vous croire. Souvenez-vous. Je vous disais juste avant : Laissez mes livres en paix, au nom du respect que

    devraient vous inspirer les choses disparues. Ctait une figure de style. Bon. De toute faon, si mes uvres taient au Grand Dpt, vous le sauriez. Vous tes cultiv. Pas certain. La littrature de la fin du dernier millnaire est celle que je connais le moins.

    preuve, ce Joubert dont vous parliez il y a peu, et dont je navais jamais entendu le nom. Maspcialit, cest lAntiquit romaine.

    En ce cas, allons au Grand Dpt ! Comme a, si mes livres y sont, vous aurez loccasion de leslire.

    Pourquoi ? Afin que je puisse percer les secrets de votre me ? Dsol, votre me nemintresse pas.

    Afin que vous cessiez de mdire de mes livres. Vous tes dune navet ! Vous semblez persuade que vos uvrettes me sduiraient. Jaimerais au moins que vous en mdisiez en toute connaissance de cause. Vous avez tort. Si je lisais vos bouquins, ils perdraient le seul attrait quils puissent exercer sur

    moi : leur mystre. Alors, respectez leur mystre et cessez de les dmolir. Vous devriez comprendre que cela me

    blesse. Vos sentiments ne me concernent pas. Et pourquoi nai-je pas le droit dy aller, ce dpt ? Qui est-ce que cela drangerait ? Nous navons pas envie que vous sachiez avec prcision ce qui sest pass au cours des six

    derniers sicles. Certains titres de romans pourraient vous en donner une ide. Jimagine une collection inspire des Derniers Jours de Pompi, comme Les Derniers Jours de

    Bruxelles, Les Derniers Jours de Tokyo, Les Derniers Jours de Maubeuge, etc. Mignon. Faisons un pacte. Je vous jure que je ne regarderai pas plus loin que lan 2000. Pourquoi ? Vous aviez lintention darrter si vite votre brillante carrire dcrivain ? Je nai jamais eu dintention de toute ma vie. Mais il semble, daprs vos rticences, quil y ait

    eu partir du vingt et unime sicle des choses dont je doive ignorer lexistence. En effet. Eh bien, bandez-moi les yeux et laissez-moi seulement voir ce qui va de 1992 2000 Impossible. Les livres sont classs par ordre alphabtique et non par ordre chronologique. En ce cas, si mes bouquins ont survcu, ils sont entre Nostradamus et Notker le Bgue.

  • Vous avez de la chance que le ridicule nait jamais tu personne. Pour votre information, lhumour ne tue pas, lui non plus. Qu cela ne tienne : mettez-moi un

    bandeau sur les yeux et laissez-moi regarder juste aprs Nostradamus et avant Notker le Bgue. Non. Au vingt-quatrime sicle, il y a eu un romancier du nom de Nothing dont je veux que

    vous ignoriez les titres. Nothing ? Un pseudonyme, je prsume ? On ne peut rien vous cacher. Et qua-t-il crit de si grave, ce Nothing ? Le vingt-quatrime sicle ne vous regarde pas. Pardon : comme vous lavez dit vous-mme, je porte la responsabilit collective des sicles qui

    ont suivi le mien. Alors, pour mieux me pntrer dune juste honte, vous devriez me dtailler lescatastrophes de ce futur qui pour vous, appartient au pass.

    Contentez-vous de savoir que ce fut pouvantable. Vous avez tort de me mnager. Ce nest pas pour vous mnager. Vous tes au secret, cest tout. Pourquoi ? Dcision du Tyran. Il est absurde, votre Tyran. Puisque je ne reverrai jamais mon poque, o est linconvnient de

    me renseigner ? Dcision du Tyran. Quand votre Tyran vous donne des ordres qui ne tiennent pas debout, vous obissez ? Les ordres de Tyran tiennent toujours debout quelque part. Quelle docilit ! Les lavages de cerveau du vingt-sixime sicle doivent tre dune efficacit

    extrme. Je nai subi aucun lavage de cerveau. Alors, cest encore plus grave. Notre sicle a enfin compris ce que le vtre niait : il est affreux dtre la plus haute

    autorit. Celui qui accepte cette position se sacrifie au bien commun. ce titre, nous avons envers luiun respect absolu.

    Mme quand ses ukases vont lencontre de la logique ? Peu importe. Il est vital quune autorit existe. Nous nuirions davantage notre cause en

    dsobissant quen obissant un ordre qui nous dpasse. Cest trs dangereux, ce que vous dites. Le contraire est encore plus dangereux. Nous avons pay les pots casss de

    votre dmocratie, nous savons de quoi nous parlons. Jaimerais rencontrer votre Tyran. Jai deux mots lui dire. Vous supposez quon rencontre le Tyran comme a ? Je nen sais rien. Il pourrait trouver intressant de parler quelquun du pass. Au vingtime

    sicle, si lon mavait amen une personne du quatorzime sicle, jaurais t enthousiaste. Le Tyran est occup, lui. Je vous trouve bien impertinent de prendre des dcisions sa place. Je ne prends pas de dcision sa place ! Si. Vous venez de dcrter quil navait pas le temps de me rencontrer, sans mme lui

  • demander son avis. Quel manque de respect envers un tre qui se sacrifie pour vous ! Lui faire perdre son temps avec un pitre de votre espce, l serait le vrai manque de respect. Vous avez tort, Celsius. Jallais plaider votre cause. Jallais expliquer au Tyran quil tait

    inutile de me surveiller et que vous aviez mieux faire. Que jaie mieux faire, cela va de soi. Mais quel argument auriez-vous pu employer pour

    prouver quil tait inutile de vous surveiller ? Je suis inoffensive. Dmontrez-le. Vous ne trouvez pas que jai lair plein de bonnes intentions ? Non. Je suis inoffensive parce que je nai aucun moyen de nuire. Ce nest pas sr. Comment, ce nest pas sr ? Je nai rien qui me permette de faire le mal. Les tres nuisibles trouvent toujours le moyen de nuire. Je ne suis pas un tre nuisible. Vous me parlez comme une terroriste. Je vous parle comme une manipulatrice de langage. Vous me surestimez. Cest le langage qui ma toujours manipule. Vous venez pourtant la seconde de le manipuler encore. Simple renversement du sujet et de lobjet. Cest la porte du premier venu. Je me mfie des premiers venus. Cest une sorte de gens qui a disparu. Et vous, vous avez une

    tte de premire venue. Cest trs drle, ce que vous dites. Tant mieux, si cela vous amuse. Bon. Admettons, je suis un tre nuisible. qui diable pourrais-je nuire ? Si vous me laissiez

    seule avec encre et papier, je ne rencontrerais personne Vous laisser seule avec de quoi crire ! Pourquoi pas avec un rseau de radio ? Mais enfin, qui voulez-vous que je prvienne ? Et de quoi ? Ninsistez pas. Vous tes au secret. Je naurai plus le loisir dcrire jusquau dernier de mes jours ? En effet. Cest infme ! Vous navez pas le droit. Vous mavez dj pris les gens que jaimais. Si vous

    menlevez lcriture, il ne me restera plus rien. Considrez quil ne vous reste plus rien. Non ! Vous tes trop ignoble. Nexagrons rien. Qutiez-vous en train dcrire, en ce moment enfin, je veux dire, en ce 8

    mai 1995 ? a ne vous regarde pas. Rpondez. Je veux savoir si ce que jai interrompu valait la peine dtre crit. Allez lire mes livres au Dpt et vous le saurez. Rflchissez ! supposer que vos uvres soient conserves au Grand Dpt, votre bouquin en

    cours ne peut pas y tre ! Et pourquoi, je vous prie ?

  • Parce que vous ne lavez pas fini ! Ce ne serait pas la premire fois que lon publierait un roman inachev. Vous tes touchante. Racontez-moi donc ce que vous tiez en train dcrire. Je suis incapable de raconter mes livres. Mille contre un que ctait une histoire damour. Disons plutt que ctait une histoire o, entre autres choses, il y avait de lamour. Jen tais sr. Ctait un bouquin pour concierges. Je nai aucun scrupule vous avoir

    interrompue. Alors pour vous, ds quil y a de lamour quelque part, on est dans lunivers des

    concierges ? Tristan et Iseut, Phdre, cest pour les concierges ? Vous avez lintention de me persuader que vous criviez lquivalent de Tristan et Iseut ? Ma question navait plus rien voir avec la littrature. Je veux savoir si lamour existe

    encore, au vingt-sixime sicle. Il faut, hlas, le supposer. Allez savoir ce qui se passe dans les basses couches de la population. Autrement dit, au sein de llite, ces pratiques ancestrales nont plus cours. Notre poque est celle de la responsabilit. Vous voulez dire que lamour est une attitude irresponsable ? Cest mme la plus irresponsable qui soit. Vouer toute sa vie, toute son attention, toutes ses

    penses une seule personne, ou deux personnes, cest ce que jappelle de la mauvaise gestion. Gestion ! Ne prenez pas vos grands airs. Je gre une population entire, moi. En quoi cela vous empche-t-il daimer quelquun ? Votre question est mal pose. Elle laisse supposer que jai envie de connatre lamour. Cest le

    contraire : je suis ravi dtre tranger cette hystrie. Et je vous prie de mpargner vos sarcasmes etvos airs apitoys.

    Rassurez-vous, je ne my apprtais pas. Je trouve trs bien que les technocrates mprisantssoient trangers lamour. Mais moi, pauvre scribouilleuse, je ne lui tais pas trangre, et je vousprie de croire que je souffre.

    Vous men voyez navr. Oui, vous vous en fichez. Je ne comprends pas cette sacro-sainte notion et les errements des millnaires

    prcdents. Comment voulez-vous que votre peine me touche ? Cela vous arrive, dtre touch par quelque chose ? Oui. Quand un raisonnement tombe juste, quand une construction mentale produit des effets

    rels. Je comprends a. Vous me dcevez, Celsius. Cest un lieu commun de croire quil faille

    opposer intelligence et motion. Lintelligence meut, nous sommes daccord. Alors, pourquoilmotion ne serait-elle pas un ressort de lintelligence ?

    Baratin. Racontez-moi plutt ce que vous savez de lamour. Je nai pas envie de vous le raconter. Vous ne voulez pas raconter vos livres, vous ne voulez pas raconter vos amours Vous ne

    voulez rien raconter. Je naime pas raconter lirracontable.

  • Alors, vous prtendez connatre lamour et vous ne voulez rien en dire ? Cest la preuve que je le connais. Le silence est la plus belle expression de lamour. Pourtant, dans vos livres crire et parler sont des choses bien diffrentes. Et puis, dans mes livres, il nest pas vraiment

    question de moi. Je nen crois pas un mot. Vous vous perdez dans les sophismes. Montherlant avait raison : ds

    quon parle damour, cest de la bouillie pour les chats. Cest pour a que je nen parle pas. Au fait, je suis tonne que vous connaissiez Montherlant. Vous avez tort dtre tonne. Je vous ai dit que jtais un spcialiste des auteurs classiques

    latins. Cest juste. cet gard, Montherlant doit vous tre moins incomprhensible que Catulle. Catulle, mes yeux, nest pas un auteur latin. Cest un pote italien. Quun peuple aussi

    dcousu que le peuple italien ait pu descendre du monde romain est pour moi lun des plus grandsmystres de lHistoire.

    Est-ce un mystre ? Toutes les civilisations sont mortelles. Pas la ntre. a, cest la meilleure ! Notre prospective est on ne peut plus claire sur ce point. Comme ltaient, sans doute, les prospectives des Sumriens. Les Sumriens ! Pourquoi ne nous comparez-vous pas aux dinosaures, tant que vous y tes ? Pourquoi pas, en effet ? Vous my faites mme singulirement penser. Pauvre petite harpie. Vous ne comprenez pas quaujourdhui, le dinosaure cest vous ? Vous allez exposer mon squelette dans un muse ? Quelle bonne ide. Squelette dcrivain belge du vingtime sicle : une curiosit. Je suis intrigue que les muses existent encore. Les muses existent plus que jamais. Cela ne me parat pas cohrent avec votre poque. Au contraire. Nous sommes conscients que notre vie sest appauvrie. Alors, nous avons un

    grand besoin de muses. Ne serait-il pas plus ingnieux de rendre la vie sa richesse originelle ? Nous nen avons pas les moyens. Vous avez les moyens de provoquer une ruption avec 2 500 ans de retard et vous navez pas

    les moyens de vivre pleinement ? Cest le lieu commun du progrs, ce que vous venez de dire. En tout cas, vous avez russi le muse le plus incroyable, Pompi : un muse en lave ! Pompi est beaucoup plus quun muse. Pompi est la vie mme. Vous avez une drle de conception de la vie. Allons ! Vous savez bien que quelques milliers de petites existences ne psent pas lourd sur la

    balance de la Vie de la Vie avec un V majuscule. Vous nauriez sans doute pas dit cela si ctait de votre vie quil avait t question. Dtrompez-vous. Si vous croyez que jaccorde de la valeur ce qui me tient lieu de vie ! Ce

    qui, dans mon existence, a le mieux voqu la Vie, le vraie Vie, ce fut ma dcouverte de Pompi. Vous avez prouv cette ville votre reconnaissance dune manire trange.

  • Je lui ai donn lternit. Vous parliez damour : nest-ce pas l le plus bel acte damour ? Donc, si vous tiez amoureux dune femme, vous la feriez empailler sur-le-champ, pour lui

    offrir cette fameuse ternit ? Il y a peu de risques que je tombe amoureux dun tre humain. Cest juste. Joubliais quil sagissait dune attitude irresponsable. Dailleurs, et je me rpte, je nai jamais compris que lon puisse tomber amoureux dun tre

    humain. Quel mauvais investissement ! Consacrer tant dnergie un modle aussi limit dans leTemps ! Je trouve aberrant dprouver de lamour pour une crature aussi peu durable. Pompi bienentretenue peut vivre des millnaires quand, dans le meilleur des cas, ltre humain natteint pas unsicle, et dans quel piteux tat de conservation !

    Vous avez raison, cest incontestable. Ce que vous navez pas lair de comprendre, cest quonne choisit pas. On ne dcide pas de tomber amoureux dun tre humain, on tombe amoureux dun trehumain. Cest, comme vous le dites, un mauvais investissement, mais il ne dpend pas de notre bonvouloir.

    Romantisme de collgienne ! Je me contente de vous dire ce qui mest arriv. votre place, je ne men vanterais pas. Je ne men vante pas. Ce qui vous est arriv prouve que vous navez pas le contrle de vous-mme. De quoi parlez-vous ? De mes amours ou de mon voyage au vingt-sixime sicle ? Des deux. Si vous aviez eu le contrle de vous-mme, vous ne seriez pas

    tombe amoureuse dun humain et vous ne vous seriez pas laisse aller profrer deshypothses scientifiques sur des sujets qui vous dpassent.

    Je ne me suis pas laisse aller rflchir sur le sort de Pompi, cest une ide qui maassaillie sans que jy puisse rien.

    Cest a. Einstein et trouv cela trs comique. Cest comme si E = MC2 lui tait tombdessus pendant quil achetait son journal.

    Mais les choses se passent souvent de cette manire ! Vous vous croyez qualifie pour en parler ? Vous avez une longue exprience de

    la recherche scientifique ? Aucune. Alors, au nom de quoi massenez-vous vos grandes vrits ? Ces choses-l sont connues. Cest en prenant son bain quArchimde a dit Eurka . Je me permets de vous faire remarquer que la baignoire tait en rapport direct avec son

    thorme. Vous nallez pas me dire que votre univers bruxellois tait en rapport direct avec Pompi. Gustave Guillaume, lillustre linguiste, tait toujours dans lautobus quand il mettait au jour la

    cohrence dun systme. Et vous, vous preniez le bus pour la place de Brouckre quand vous avez compris la vrit sur

    Pompi, cest cela ? Non, ctait dans le tram qui allait de la place Royale la place Louise. Comme cest pittoresque. Quel dommage que les trams nexistent plus ! Si un cerveau aussi

    mdiocre que le vtre y avait de si belles intuitions, le mien y et t fulgurant. Jen doute. Vous, vous avez une intelligence pour laboratoire. Ce nest pas sur votre genre de

    tte que tombe la grce.

  • Ai-je besoin de vous dire que je ny crois pas, votre grce ? Voyez-vous, ce nest pas uneinspiration divine qui ma permis dchafauder le projet Pompi. Cest mon intelligence, cestlacharnement de mon intelligence, qui ma men l. Et je ne suis pas prs de me fier autre chosequau travail dun cerveau.

    En ce cas, comment expliquez-vous que ma caboche indigente ait eu cette illumination ? Il existe srement une interprtation scientifique de ce phnomne. Depuis Marnix, nous

    savons que le Temps est structur comme une mmoire infinie ce qui rend possibles, sansintervention humaine, des glissements spontans, des sauts de penses