l'enfant de ma femme

Download L'enfant de ma femme

Post on 05-Jan-2017

221 views

Category:

Documents

2 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

  • Ch. Paul de Kock

    Lenfant de ma femmeLenfant de ma femme

    BeQ

  • Ch. Paul de Kock

    Lenfant de ma femmeroman

    La Bibliothque lectronique du QubecCollection tous les ventsVolume 890 : version 1.0

    2

  • Lenfant de ma femme

    3

  • I

    Voyage, accident, aventures.

    Nous narriverons jamais ce soir Strasbourg, Mullern !... Dis donc au postillon de fouetter ces maudits chevaux.

    Je le lui ai dj dit plus de vingt fois depuis une heure, mon colonel, et il ma rpondu qu moins de nous casser le cou tous les trois, nous ne pouvions pas aller plus vite.

    Henri ne sera plus Strasbourg quand nous y arriverons.

    Alors, mon colonel, nous continuerons de courir aprs lui.

    Et peut-tre ne latteindrons-nous pas assez temps pour prvenir le malheur que je redoute !...

    Si cela arrive, mon colonel, vous naurez rien vous reprocher ; car, en vrit, depuis six

    4

  • semaines que nous ne faisons que courir, jour et nuit, de Framberg Strasbourg, de Strasbourg Paris, et de Paris Framberg, ma culotte sest tellement attache mes fesses, que je me verrai forc, mon colonel, de montrer mon derrire la premire auberge o nous nous arrterons.

    Si du moins le but de ce voyage tait rempli !

    Ah ! si quelque bonne bouteille de vin pouvait dissiper lengourdissement de mes membres !... Mais, rien !... Pas mme un mauvais verre de piquette pour apaiser la soif qui me dvore ! Ah ! mon colonel, il faut que ce soit vous, pour que jendure aussi patiemment un pareil supplice !

    Es-tu fch de mavoir suivi, Mullern ? Moi, mon colonel, jirais avec vous au bout

    du monde, mais je voudrais au moins que cela ne ft point sans boire ni manger...

    Ici la conversation fut interrompue par un choc pouvantable qui brisa lessieu de la chaise de poste ; bientt le colonel Framberg et son

    5

  • compagnon de voyage roulrent tous deux dans un foss qui bordait le chemin : tout cela fut la faute du postillon, qui navait pas aperu, dans la rapidit de sa course, le foss o tombrent nos voyageurs.

    Pendant que le postillon soccupait des chevaux, Mullern courut relever son colonel.

    Ah ! mille millions de cartouches ! seriez-vous bless, mon colonel !

    Ce nest rien, Mullern ; il ny a que la jambe gauche qui me fait un peu souffrir.

    Morbleu ! vous avez une forte contusion !... Cela ne sera rien, te dis-je ; tchons de

    dcouvrir un endroit o nous puissions passer la nuit, car je vois bien quil faut renoncer lespoir darriver aujourdhui Strasbourg...

    Le postillon accourut dire ces messieurs quil y avait une auberge cinquante pas de l.

    Comment, maroufle ! tu oses verser dans un foss le colonel Framberg ! dit Mullern au postillon. Celui-ci sexcusa comme il put, et lon reprit le chemin de lauberge, en soutenant le

    6

  • colonel sous les bras.Nos voyageurs navaient pas march un demi-

    quart dheure, lorsquils aperurent une petite maison simple, mais de bon got : un rez-de-chausse, un premier tage et des greniers, composaient toute son tendue ; des volets verts garantissaient les habitants de lardeur du soleil, et plusieurs chnes touffus en ombrageaient lentre : tout enfin semblait annoncer que le matre de cette demeure, fatigu des plaisirs bruyants de la ville, stait retir dans cette solitude pour reposer ses sens dans le calme et la mditation.

    Tu appelles cela une auberge ! dit Mullern au postillon ; je crois, triple tonnerre ! que tu veux faire promener mon colonel !...

    Frappons toujours, rpondit le postillon, nous verrons bien mieux ce que cest lorsque nous serons dedans.

    Mullern frappe coups redoubls la porte : pas de rponse ; on refrappe encore, toujours inutilement. Pour comble de disgrces, la nuit devenait noire, et la blessure du colonel

    7

  • Framberg, irrite par la fatigue, le faisait souffrir horriblement.

    Quand le diable sen mlerait, mon colonel, vous ne pouvez pas coucher la belle toile, dans ltat o vous tes ; puisque les habitants de cette maison sont sourds, il faut tcher de nous passer deux.

    En disant cela, Mullern donne un violent coup de pied dans la croise du rez-de-chausse qui se trouvait la plus proche de la porte ; le volet, qui ntait pas en tat de soutenir lassaut, se brise et tombe ses pieds ; il casse avec son sabre deux carreaux, et entre dans la maison sans faire attention aux ordres de son colonel, qui lui reprsente quon ne doit pas ainsi violer le droit des gens, et que, si on lapercevait, on le prendrait plutt pour un voleur de grands chemins que pour un ancien marchal des logis.

    Sans sarrter dans son expdition, Mullern court la porte dentre, trouve une grosse clef pendue au mur, la prend, ouvre sans difficult, et introduit le colonel Framberg dans la maison abandonne.

    8

  • Puisque nous sommes dedans, dit le colonel, tchons au moins de nous conduire avec circonspection.

    Cest cela, mon colonel, donnez le bras ce maladroit postillon, qui est cause de notre msaventure, et je vais marcher devant vous, afin de vous prvenir en cas daccident.

    Nos voyageurs se mirent en marche ttons, car lobscurit tait si grande quon ne pouvait pas distinguer ct de soi. Dj ils avaient parcouru plusieurs pices sans rien dcouvrir, et Mullern, impatient, commenait jurer entre ses dents, lorsque quelque chose passa devant eux, et senfuit lgrement leur approche. Mullern, intrigu, court sans sarrter aprs ce qui fuit devant lui, mais ses pieds sembarrassent en rencontrant un tabouret : il perd lquilibre, et tombe la tte dans un baquet plein deau. Furieux, il se relve, ouvre une porte, croit marcher de plain pied, et roule du haut en bas dun escalier, en entranant dans sa chute un malheureux chat, cause innocente de tout ce tapage.

    Cependant, quoique trs tourdi par sa

    9

  • descente rapide, Mullern se relve et procde cette fois avec plus de prudence lexamen du lieu o il est.

    La fracheur de lendroit, et diverses bouteilles quil rencontre sous sa main, ne tardent pas le convaincre quil est tomb dans la cave. Rassur par cette dcouverte, il cherche lescalier par o il est descendu si rapidement, et veut remonter, afin dannoncer ses succs son colonel ; mais, pour la troisime fois, ses pieds sembarrassent dans quelque chose ; il tombe le visage sur le nez dun individu qui dormait tranquillement, et qui pousse un cri terrible en se sentant rveill si brusquement.

    10

  • II

    Les comtes de Framberg

    Avant de tirer Mullern de la surprise que lui a cause sa nouvelle rencontre, il est ncessaire dapprendre au lecteur quel tait le colonel Framberg, et de lui faire connatre le motif de son voyage.

    Le comte Hermann de Framberg, pre du colonel, descendait dune ancienne famille dAllemagne ; de pre en fils, les Framberg avaient pass leur jeunesse servir leur patrie, et le comte Hermann, aprs avoir recueilli au champ dhonneur les lauriers de la gloire, stait retir dans le domaine de ses aeux ; et l, auprs dune pouse chrie, il attendait avec impatience que la naissance de lenfant quelle portait dans son sein vnt mettre le comble sa flicit.

    Ce moment arriva ; mais ce jour dallgresse

    11

  • se changea en un jour de deuil et daffliction : la comtesse perdit la vie en mettant au monde un fils.

    Le comte ne se consola jamais entirement de cette perte ; mais, comme le temps adoucit les peines les plus cuisantes, il se rappela quil avait un fils, et se livra avec ardeur aux soins de son ducation.

    Elle ressembla celle de ses aeux. Le jeune Framberg apprit de bonne heure les exercices militaires ; son pre vit avec joie ses heureuses dispositions, et, lge de quinze ans, le jeune homme lui demanda la permission de partir pour larme.

    Le comte, quoique regrettant de se sparer de son fils, consentit sa demande ; le jeune Framberg quitta le chteau de ses pres pour se rendre au champ dhonneur, o, en trs peu de temps, ses belles actions lui valurent le grade de colonel.

    Le comte Hermann tait fier dun tel fils ; et lorsque le colonel Framberg venait passer ses quartiers dhiver au chteau de son pre, il y tait

    12

  • reu avec tous les honneurs militaires, embellis encore par la tendresse paternelle.

    Ce fut sur le champ de bataille que le colonel fit connaissance avec Mullern. Ce brave hussard se faisait remarquer par son courage, et de plus par la singularit de son humeur. Il avait toute la franchise et la rudesse dun bon soldat. Toujours prt exposer sa vie pour la personne quil aimait, il aurait aussi fait le tour du monde pour punir celui dont il aurait reu un affront. Il rvrait son colonel comme son suprieur, et laimait comme le plus brave de larme. chaque bataille, Mullern se trouvait ct du colonel, combattait devant lui, lui faisait souvent un rempart de son corps, et jamais il naurait pardonn celui qui lui aurait enlev le plaisir de mourir pour le sauver.

    Le colonel, de son ct, sattachait de plus en plus Mullern ; bientt ils devinrent insparables ; car le colonel, lev au milieu des camps, ne connaissait nullement les distances que le rang et la fortune tablissent dans le monde. Celui quil aimait, ft-il sans titre, sans richesse,

    13

  • nen tait pas moins estimable ses yeux, sil possdait les qualits qui lui faisaient rechercher son amiti ; en un mot, le colonel tait au-dessus de tous les