La Vie Devant Soi

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<p>Romain Gary (mile Ajar) La vie devant soi Mercure de France Mercure de France, 1975. N en Russie en 1914, venu en France l'ge de quatorze ans, Romain Gary a fait ses tudes secondaires Nice et son droit Paris. Engag dans l'aviation en 1938, il est instructeur de tir cole de l'air de Salon. En juin 1940, il rejoint la France libre. Capitaine l'escadrille Lorraine, il prend part la bataille d'Angleterre et aux campagnes d'Afrique, dAbyssinie, de Libye et de Normandie de 1940 1944. Il sera fait commandeur de la Lgion d'honneur et Compagnon de la Libration. Il entre au ministre des Affaires trangres en 1945 comme secrtaire et conseiller d'ambassade Sofia, Berne, puis la Direction d'Europe au Quai d'Orsay. Porteparole l'O.N.U. de 1952 1956, il est ensuite nomm charg d'affaires en Bolivie et consul gnral Los Angeles. Quittant la carrire diplomatique en 1961, il parcourt le monde pendant dix ans pour les publications amricaines et tourne comme auteur-ralisateur deux films, Les oiseaux vont mourir au Prou (1968) et Kill (1972). Il a t mari la comdienne Jean Seberg de 1962 1970. Ds l'adolescence, la littrature va toujours tenir la premire place dans la vie de Romain Gary. Pendant la guerre, entre deux missions, il crivait ducation europenne qui fut traduit en vingt-sept langues et obtint le prix des Critiques en 1945</p> <p>Les racines du ciel reoit le prix Goncourt en 1956. Son oeuvre compte une trentaine de romans, essais et souvenirs. Romain Gary s'est donn la mort le 2 dcembre 1980. Quelques mois plus tard, on a rvl que Gary tait aussi l'auteur des quatre romans signs mile Ajar. Ils ont dit : " Tu es devenu fou cause de Celui que tu aimes. " J'ai dit : " La saveur de la vie n'est que pour les fous. " Yfi'i, Raoudh al rayhn.</p> <p>La premire chose que je peux vous dire c'est qu'on habitait au sixime pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu'elle portait sur elle et seulement deux jambes, c'tait une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu'elle ne se plaignait pas d'autre part, car elle tait galement juive. Sa sant n'tait pas bonne non plus et je peux vous dire aussi ds le dbut que c'tait une femme qui aurait mrit un ascenseur. Je devais avoir trois ans quand j'ai vu Madame Rosa pour la premire fois. Avant, on n'a pas de mmoire et on vit dans l'ignorance. J'ai cess d'ignorer l'ge de trois ou quatre ans et parfois a me manque.</p> <p>Il y avait beaucoup d'autres Juifs, Arabes et Noirs Belleville, mais Madame Rosa tait oblige de grimper les six tages seule. Elle disait qu'un jour elle allait mourir dans l'escalier, et tous les mmes se mettaient pleurer parce que c'est ce qu'on fait toujours quand quelqu'un meurt. On tait tantt six ou sept tantt mme plus l-dedans. Au dbut, je ne savais pas que Madame Rosa s'occupait de moi seulement pour toucher un mandat la fin du mois. Quand je l'ai appris, j'avais dj six ou sept ans et a m'a fait un coup de savoir que j'tais pay. Je croyais que Madame Rosa m'aimait pour rien et qu'on tait quelqu'un l'un pour l'autre. J'en ai pleur toute une nuit et c'tait mon premier grand chagrin. Madame Rosa a bien vu que j'tais triste et elle m'a expliqu que la famille a ne veut rien dire et qu'il y en a mme qui partent en vacances en abandonnant leurs chiens attachs des arbres et que chaque anne il y a trois mille chiens qui meurent ainsi privs de l'affection des siens. Elle m'a pris sur ses genoux et elle m'a jur que j'tais ce qu'elle avait de plus cher au monde mais j'ai tout de suite pens au mandat et je suis parti en pleurant. Je suis descendu au caf de Monsieur Driss en bas et je m'assis en face de Monsieur Hamil qui tait marchand de tapis ambulant en France et qui a tout vu. Monsieur Hamil a de beaux yeux qui font du bien autour de lui. Il tait dj trs vieux quand je l'ai connu et depuis il n'a fait que vieillir. - Monsieur Hamil, pourquoi vous avez toujours le sourire ? 10</p> <p>- Je remercie ainsi Dieu chaque jour pour ma bonne mmoire, mon petit Momo. Je m'appelle Mohammed mais tout le monde m'appelle Momo pour faire plus petit. - Il y a soixante ans, quand j'tais jeune, j'ai rencontr une jeune femme qui m'a aim et que j'ai aime aussi. a a dur huit mois, aprs, elle a chang de maison, et je m'en souviens encore, soixante ans aprs. Je lui disais : je ne t'oublierai pas. Les annes passaient, je ne l'oubliais pas. J'avais parfois peur car j'avais encore beaucoup de vie devant moi et quelle parole pouvais-je donner moi-meme, moi, pauvre homme, alors que c'est Dieu qui tient la gomme effacer? Mais maintenant, je suis tranquille. Je ne vais pas oublier Djamila. Il me reste trs peu de temps, je vais mourir avant. J'ai pens Madame Rosa, j'ai hsit un peu et puis j'ai demand : - Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour? Il n'a pas rpondu. Il but un peu de th de menthe qui est bon pour la sant. Monsieur Hamil portait toujours une jellaba grise, depuis quelque temps, pour ne pas tre surpris en veston s'il tait appel. Il m'a regard et a observ le silence. Il devait penser que j'tais encore interdit aux mineurs et qu'il y avait des choses que je ne devais pas savoir. En ce moment je devais avoir sept ans ou peut-tre huit, je ne peux pas vous dire juste parce que je n'ai pas t dat, 11</p> <p>comme vous allez voir quand on se connaitra mieux, si vous trouvez que a vaut la peine. - Monsieur Hamil, pourquoi ne me rpondez vous pas? - Tu es bien jeune et quand on est trs jeune, il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir. - Monsieur Hamil, est-ce qu'on peut vivre sans amour ? - Oui, dit-il, et il baissa la tte comme s'il avait honte. Je me suis mis pleurer. Pendant longtemps, je n'ai pas su que j'tais arabe parce que personne ne m'insultait. On me l'a seulement appris l'cole. Mais je ne me battais jamais, a fait toujours mal quand on frappe quelqu'un. Madame Rosa tait ne en Pologne comme Juive mais elle s'tait dfendue au Maroc et en Algrie pendant plusieurs annes et elle savait l'arabe comme vous et moi. Elle savait aussi le juif pour les mmes raisons et on se parlait souvent dans cette langue. La plupart des autres locataires de l'immeuble taient des Noirs. Il y a trois foyers noirs rue Bisson et deux autres o ils vivent par tribus, comme ils font a en Afrique. Il y a surtout les Sarakoli, qui sont les plus nombreux et les Toucouleurs, qui sont pas mal non plus. Il y a beaucoup d'autres tribus rue Bisson mais je n'ai pas le temps de vous les nommer toutes. Le reste de la rue et du boulevard de Belleville est surtout juif et arabe. a continue 12</p> <p>comme a jusqu' la Goutte d'Or et aprs c'est les quartiers franais qui commencent. Au dbut je ne savais pas que je n'avais pas de mre et je ne savais mme pas qu'il en fallait une. Madame Rosa vitait d'en parler pour ne pas me donner des ides. Je ne sais pas pourquoi je suis n et qu'est-ce qui s'est pass exactement. Mon copain le Mahoute qui a plusieurs annes de plus que moi m'a dit que c'est les conditions d'hygine qui font a. Lui tait n la Casbah Alger et il tait venu en France seulement aprs. Il n'y avait pas encore d'hygine la Casbah et il tait n parce qu'il n'y avait ni bidet ni eau potable ni rien. Le Mahoute a appris tout cela plus tard, quand son pre a cherch se justifier et lui a jur qu'il n'y avait aucune mauvaise volont chez personne. Le Mahoute m'a dit que les femmes qui se dfendent ont maintenant une pilule pour l'hygine mais qu'il tait n trop tt. Il y avait chez nous pas mal de mres qui venaient une ou deux fois par semaine mais c'tait toujours pour les autres. Nous tions presque tous des enfants de putes chez Madame Rosa, et quand elles partaient plusieurs mois en province pour se dfendre l-bas, elles venaient voir leurs mmes avant et aprs. C'est comme a que j'ai commenc avoir des ennuis avec ma mre. Il me semblait que tout le monde en avait une sauf moi. J'ai commenc avoir des crampes d'estomac et des convulsions pour la faire venir. Il y avait sur le trottoir d'en face un mme qui 13</p> <p>avait un ballon et qui m'avait dit que sa mre venait toujours quand il avait mal au ventre. J'ai eu mal au ventre mais a n'a rien donn et ensuite j'ai eu des convulsions, pour rien aussi. J'ai mme chi partout dans l'appartement pour plus de remarque. Rien. Ma mre n'est pas venue et Madame Rosa m'a trait de cul d'Arabe pour la premire fois, car elle n'tait pas franaise. Je lui hurlais que je voulais voir ma mre et pendant des semaines j'ai continu chier partout pour me venger. Madame Rosa a fini par me dire que si je continuais c'tait l'Assistance publique et l j'ai eu peur, parce que l'Assistance publique c'est la premire chose qu'on apprend aux enfants. J'ai continu chier pour le principe mais ce n'tait pas une vie. On tait alors sept enfants de putes en pension chez Madame Rosa et ils se sont tous mis chier qui mieux mieux car il n'y a rien de plus conformiste que les mmes et il y avait tant de caca partout que je passais inaperu l dedans. Madame Rosa tait dj vieille et fatigue mme sans a et elle le prenait trs mal parce qu'elle avait dj t perscute comme Juive. Elle grimpait ses six tages plusieurs fois par jour avec ses quatre-vingt-quinze kilos et ses deux pauvres jambes et quand elle entrait et qu'elle sentait le caca, elle se laissait tomber avec ses paquets dans son fauteuil et elle se mettait pleurer car il faut la comprendre. Les Franais sont cinquante millions d'habitants et elle disait</p> <p>14</p> <p>que s'ils avaient tous fait comme nous mme les Allemands n'auraient pas rsist, ils auraient foutu le camp. Madame Rosa avait bien connu l'Allemagne pendant la guerre mais elle en tait revenue. Elle entrait, elle sentait le caca, et elle se mettait gueuler " C'est Auschwitz! C'est Auschwitz! ", car elle avait t dporte Auschwitz pour les Juifs. Mais elle tait toujours trs correcte sur le plan raciste. Par exemple il y avait chez nous un petit Mose qu'elle traitait de sale bicot mais jamais moi. Je ne me rendais pas compte l'poque que malgr son poids elle avait de la dlicatesse. J'ai finalement laiss tomber, parce que a ne donnait rien et ma mre ne venait pas mais j'ai continu avoir des crampes et des convulsions pendant longtemps et mme maintenant a me fait parfois mal au ventre. Aprs j'ai essay de me faire remarquer autrement. J'ai commenc chaparder dans les magasins, une tomate ou un melon l'talage. J'attendais toujours que quelqu'un regarde pour que a se voie. Lorsque le patron sortait et me donnait une claque je me mettais hurler, mais il y avait quand mme quelqu'un qui s'intressait moi. Une fois, j'tais devant une picerie et j'ai vol un oeuf l'talage. La patronne tait une femme et elle m'a vu. Je prfrais voler l o il y avait une femme car la seule chose que j'tais sr, c'est que ma mre tait une femme, on ne peut pas autrement. J'ai pris un oeuf et je l'ai mis dans ma 15</p> <p>poche. La patronne est venue et j'attendais qu'elle me donne une gifle pour tre bien remarqu. Mais elle s'est accroupie ct de moi et elle m'a caress la tte. Elle m'a mme dit - Qu'est-ce que tu es mignon, toi! J'ai d'abord pens qu'elle voulait ravoir son oeuf par les sentiments et je l'ai bien gard dans ma main, au fond de ma poche. Elle n'avait qu' me donner une claque pour me punir, c'est ce qu'une mre doit faire quand elle vous remarque. Mais elle s'est leve, elle est alle au comptoir et elle m'a donn encore un oeuf. Et puis elle m'a embrass. J'ai eu un moment d'espoir que je ne peux pas vous dcrire parce que ce n'est pas possible. Je suis rest toute la matine devant le magasin attendre. Je ne sais pas ce que j'attendais. Parfois la bonne femme me souriait et je restais l avec mon oeuf la main. J'avais six ans ou dans les environs et je croyais que c'tait pour la vie, alors que c'tait seulement un oeuf. Je suis rentr chez moi et j'ai eu mal au ventre toute la journe. Madame Rosa tait la police pour un faux tmoignage que Madame Lola lui avait demand. Madame Lola tait une travestie de quatrime tage qui travaillait au Bois de Boulogne et qui avait t champion de boxe au Sngal avant de traverser et elle avait assomm un client au Bois qui tait mal tomb comme sadique, parce qu'il ne pouvait pas savoir. Madame Rosa tait alle tmoigner qu'elle avait t au cinma avec Madame Lola ce soir-l et qu'aprs elles ont 16</p> <p>regard la tlvision ensemble. Je vous parlerai encore plus de Madame Lola, c'tait vraiment une personne qui n'tait pas comme tout le monde car il y en a. Je l'aimais bien pour a.</p> <p>Les gosses sont tous trs contagieux. Quand il y en a un, c'est tout de suite les autres. On tait alors sept chez Madame Rosa, dont deux la journe, que Monsieur Moussa l'boueur bien connu dposait au moment des ordures six heures du matin, en absence de sa femme qui tait morte de quelque chose. Il les reprenait dans l'aprs-midi pour s'en occuper. Il y avait Mose qui avait encore moins d'ge que moi, Banania qui se marrait tout le temps parce qu'il tait n de bonne humeur, Michel qui avait eu des parents vietnamiens et que Madame Rosa n'allait pas garder un jour de plus depuis un an qu'on ne la payait pas. Cette Juive tait une brave femme mais elle avait des limites. Ce qui se passait souvent, c'est que les femmes qui se dfendaient allaient loin o c'tait trs bien pay et il y avait beaucoup de demande et elles confiaient leur gosse Madame Rosa pour ne plus revenir. Elles partaient et plouff. Tout a,</p> <p>18</p> <p>c'est des histoires de mmes qui n'avaient pas pu se faire avorter temps et qui n'taient pas ncessaires. Madame Rosa les plaait parfois dans des familles qui se sentaient seules et qui taient dans le besoin, mais c'tait difficile car il y a des lois. Quand une femme est oblige de se dfendre, elle n'a pas le droit d'avoir la puissance paternelle, c'est la prostitution qui veut a. Alors elle a peur d'tre dchue et elle cache son mme pour ne pas le voir confi. Elle le met en garderie chez des personnes qu'elle connat et o il y a la discrtion assure. Je ne peux pas vous dire tous les enfants de putes que j'ai vus passer chez Madame Rosa, mais il y en avait peu comme moi qui taient l titre dfinitif. Les plus longs aprs moi, c'taient Mose, Banania et le Vietnamien, qui a t finalement pris par un restaurant rue Monsieur le Prince et que je ne reconnatrais plus si je le rencontrais maintenant, tellement c'est loin. Quand j'ai commenc rclamer ma mre, Madame Rosa m'a trait de petit prtentieux et que tous les Arabes taient comme a, on leur donne la main, ils veulent tout le bras. Madame Rosa n'tait pas comme a elle-mme, elle le disait seulement cause des prjugs et je savais bien que j'tais son prfr. Quand je me mettais gueuler, les autres se mettaient gueuler aussi et Madame Rosa s'est trouve avec sept gosses qui rclamaient leur mre avec des hurlements qui mieux mieux et elle a fait une vritable crise</p> <p>19</p> <p>d'hystrie collective. Elle s'arrachait les cheveux qu'elle n'avait dj pas et elle avait des larmes qui coulaient d'ingratitude. Elle s'est cach le visage dans les mains et a continu pleurer mais c...</p>

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