histoire critique de la littérature latine

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Extrait de l'ouvrage

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  • Prface

    Ouvrons la meilleure de nos histoires de la littrature latine : tout y est 1, pour notre commodit, en place, depuis lge archaque jusqu lAntiquit tardive ; sous le cadre chronologique, le plus neutre, le plus objectif en appa-rence, tous nos auteurs sont l, offerts notre attention, sinon notre admi-ration, constitutifs au mme titre dun mme prcieux hritage ; chacun y est quip de sa biographie, de la liste de ses uvres ; une priodisation, de grands ensembles se dessinent : Rpublique, Principat, Haut, puis Bas-Empire, ou encore : ge des Gracques, ge de Cicron, ge dAuguste, sicle des Flaviens, sicle dHadrien, des Antonins Un schma historiographique domine le tout, hrit de Florus : Plaute ou lenfance, Catulle ou ladolescence, Virgile ou la pleine maturit, Lucain ou la snescence ; autour des valeurs sres se massent et sordonnent les auteurs de second ordre, les oublis, les disparus.

    Do tenons-nous toutes ces informations ? Et qui ne pressent que ce qui est donn ainsi avec tant de lumineuse vidence est une pure construction, le fruit dune reconqute passionne, voire hroque, condition dune appro-priation qui sest poursuivie, tantt consensuelle, aussi souvent conflictuelle,

    1. Jai ador, tudiant, la Littrature latine de Jean Bayet (1934, cent fois rdite), cet ouvrage de grand got je dois les premires joies, les premiers merveillements qui ont dcid de ma vocation de latiniste. mes propres tudiants jai eu loccasion de recommander, aux commenants, louvrage dHubert Zehnacker et Jean-Claude Fredouille (1993), modle denchiridion (cest le livre qui tient dans la main) pour ses cadres clairs et ses irremplaables mises au point ; aux plus avancs et mes amis lettrs , le livre de mon matre Pierre Grimal (1994), qui est une mditation continue sur le double dialogue (ou combat ?) de lcrivain avec son temps et avec la langue, do la suite de miracles qui au cours des sicles ont fait la pense humaine ; ceux qui lisaient litalien, jai conseill le Manuale storico de Gian Biagio Conte (1987), qui enrichit la philologie traditionnelle des apports de la thorie littraire postrieure aux annes 1970. Notre livre, on le verra par la perspective choisie, na aucunement lambition de se substituer ces grands manuels, auxquels il faudra toujours revenir.

  • HISTOIRE CRITIQUE DE LA LITTRATURE LATINE8

    sur un millnaire et demi ? Cest lhistoire de cette histoire que lon voudrait raconter ici.

    la recherche de lhritage perdu : Scribes and scholars 2

    Tout commence, cest la partie la mieux connue, avec la qute, le sauvetage in extremis de ce qui nest en dfinitive quune faible partie dun immense continent englouti.

    Force est de partir de la dcomposition du monde antique, amorce avec les premires invasions, acheve avec leffondrement, entre le vie et le viiie sicle, des restes de lEmpire romain dOccident. Tandis quil ne subsiste plus une seule des vingt bibliothques de la ville de Rome, on ne fait plus de copies, les manuscrits sont abandonns, ou dtruits, ou lavs pour faire place des textes plus demands (les palimpsestes). Certains auteurs sont malgr tout solidement implants (Cicron, Virgile, Horace), dautres tiennent par un fil trs fragile. Des uvres matresses de la littrature latine survivent par un seul tmoin : Catulle, Properce, Ptrone, Tacite, Apule. Dans son ensemble, le legs antique est dans un tat aussi ruiniforme que ltat actuel du forum romain.

    Un mcanisme de transmission sest pourtant mis en place : la culture se rfugie dans les bibliothques des scriptoria monastiques, puis dans les coles cathdrales et les bibliothques capitulaires. Aprs 540, Cassiodore fonde Vivarium dans le sud de lItalie, vers 529 saint Benot de Nursie a fond la rgle des Bndictins au Mont-Cassin au sud de Rome, puis les Irlandais viennent fonder Luxeuil, Corbie, Bobbio, Saint-Gall, les Saxons Fulda et Hersfeld, et Reichenau sur le lac de Constance. Le relais sera pris lors de la renaissance carolingienne par la bibliothque impriale (Alcuin), quand, depuis Aix-la-Chapelle, lieu dintense activit de copie, les exemplaires essaiment le long du Rhin et vers louest, vers Ferrires et Tours ; puis par la renaissance du xiie sicle.

    De sorte que nul ne se risquerait plus dire, aprs les travaux de Munk Olsen 3, confirmant le mot de Michelet ( Cette re [sc. la Renaissance] et t certainement le xiie sicle si les choses avaient suivi leur cours naturel ), que les classiques latins avaient disparu en dehors dun canon allg dauctores qui, copis et recopis, constituaient les piliers de lcole. On mesure mieux, grce Gilson, Cassirer, Klibansky, la force de lenlightment que furent, chaque

    2. Cf. L. D. Reynolds and N. G. Wilson, Scribes and Scholars : A Guide to the Transmission of Greek and Latin Literature, Oxford, 1968, 1974 ; trad. fr. et mise jour par P. Petitmengin, DHomre rasme. La transmission des classiques grecs et latins, Paris, CNRS, 1988.

    3. Ltude des auteurs classiques latins aux xie et xiie sicles, 4 vol., Paris, CNRS, 1982-1989 ; I classici nel canone scolastico altomedievale, 1994 ; Latteggiamento medievale di fronte alla cultura classica, Rome, 1994 ; La rception de la culture classique au Moyen ge (ixe-xiie sicle), Viborg, 1995.

  • 9PRFACE

    fois phmres, les deux renaissances mdivales : sur tous ces points, quil est toujours salutaire et parfois ncessaire de rappeler, ce quon a appel la rvolte des mdivistes a largement port ses fruits. Mais la rcup-ration des textes net pas t la formidable aventure que dcrit Remigio Sabbadini 4 sils avaient t accessibles au public lettr, sil navait pas fallu quun Ptrarque, un Boccaccio, un Coluccio Salutati, parcourent lEurope et dverrouillent la porte des grandes abbayes pour y dcouvrir parfois, dun texte classique, lunique tmoin survivant. Le contexte prcdent navait pas permis aux classiques latins de jaillir en une grande flambe (Reynolds et Wilson) : cette fois leur retour est massif et peu sen faut quivaut ce dont nous disposons aujourdhui (les sicles suivants accrotront seulement le patrimoine de quelques grands textes, comme la Rpublique de Cicron ou les Lettres de Fronton, retrouvs en palimpsestes, ou, comme pour les Epigrammata Bobiensia, dune section manquante dun ouvrage dj connu) ; et leur circulation par les changes et les copies, leur stockage dans les biblio-thques des papes et des Mdicis, puis leur multiplication par limprimerie, font quils vont demeurer avec nous pour toujours.

    La premire dmarche des humanistes sera donc le rassemblement des textes existants mais pars, la reconstitution matrielle du corps dOsiris, le corpus. Louvrage de Sabbadini rappelle les circonstances de la remise au jour (dailleurs mutile) dun immense patrimoine grec, latin, patristique : impulsion des princes (les papes : les grands humanistes sont abrviateurs ou secrtaires apostoliques ; les ducs de Florence), rle dAvignon, qui ouvre les voies des monastres franais, importance du concile de Constance (Saint-Gall, Reichenau, les quatre voyages du Pogge), tandis que le concile de Florence, puis la prise de Byzance provoquent lafflux de manuscrits grecs. De grandes figures, outre la triade florentine, prennent dans cette qute un relief hroque, tous voyagent, non pour dcouvrir des passages vers lOrient, mais pousss par lardeur de retrouver les manuscrits perdus, de les copier et bientt, grce une invention rvolutionnaire, limprimerie, de les imprimer. Le couple Pannartz et Sweynheim, install dabord au monastre de Subiaco o il publie en 1465 Donat et le De oratore, puis Rome, o, entre 1467 et 1472, il donne ldition princeps de vingt-huit auteurs thologiques et classiques, est le premier dune longue ligne dditeurs humanistes qui comptera les Alde, les Junte, les Estienne, les Plantin, les Elzvir 5 On nimprime pas seulement les plus grands, dont les palimpsestes rvleront plus tard de nouveaux fragments, mais tous ceux quon peut ramener la

    4. Le scoperte dei codici latini e greci ne secoli XIV e XV (2 vol.), Florence, Sansoni, 1905 et 1914 ; rist. 1967.

    5. Voir, dans la ligne des travaux dHenri-Jean Martin, Le Livre dans lEurope de la Renaissance. Actes du XXXVIe colloque international dtudes humanistes de Tours, direction de Pierre Aquilon, Promodis et Cercle de la librairie, Paris, 1988.

  • HISTOIRE CRITIQUE DE LA LITTRATURE LATINE10

    lumire, dubia et auteurs mineurs : ils fourniront les collections commen-ces ds la fin du Quattrocento, mais qui constitueront, dabord avec les deux Pieter Burman, lAncien et le Jeune, au sicle des Lumires, puis avec Emil Baehrens et ses successeurs, ou Meyer et Riese au xixe sicle, les deux grandes bibliothques suppltives de lAnthologia Latina et des Poet Latini Minores, en partie intgres, en partie complmentaires des grandes sommes des uvres classiques latines qui succdent la srie Ad usum Delphini publie pour lducation du fils de Louis XIV sous la direction de Pierre Daniel Huet 6 : telles (pour ne citer ici que les sries limites au texte et au commentaire) les collections de Nicolas loi Lemaire en France (1819-) 7, des ditions Teubner en Allemagne (1849-) 8, appartenant aujourdhui Walter de Gruyter, lOxoniensis en Angleterre (1898-) 9, le Corpus scriptorum latinorum Paravianum en Italie (1916-) 10, ces dernires concurrences depuis 1919 par la Collection des universits de France (405 volumes pour la partie latine en 2014), qui, comme dj Panckoucke et Nisard, puis Garnier, ajoute la traduction au texte critique et lannotation.

    Mais retrouver ces textes poursuivis dans un climat dintense ferveur, que lon copiait dabord dans lcriture humanistique claire, intelligible, appele la lettre antique , ctait aussi les rendre leur vrit originelle. Rappelons la plainte de Ptrarque : Si daventure Cicron ou Tite-Live revoyaient le jour, est-ce que, relisant leurs uvres ils les comprendraient ? Ou plutt, arrts chaque pas, ne les prendraient-ils pas pour des uv