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483 QUI SONT AU GRAND PORTAIL DE L’ÉGLISE CATHÉDRALE ET MÉTROPOLITAINE DE NOTRE-DAME DE PARIS, AVEC UNE INSTRUCTION TRÈS CURIEUSE SUR L’ANTIQUE SITUATION ET FONDATION DE CETTE ÉGLISE ET SUR L’ÉTAT PRIMITIF DE LA CITÉ, LE TOUT RECUEILLI DES OUVRAGES D’ESPRIT GOBINEAU DE MONTLUISANT gentilhomme chartrain, ami de la philosophie naturelle et alchimique, et d’autres philosophes très anciens, par un amateur des vérités hermétiques, dont le nom est ici en anagramme, Philovita o Uraniscus Dimitte corticem et recipe nucem ; tunc tibi sic revelatur mysterium sopho- rum et intelligitur omnis sapientia. 1 I. PRÉFACE PARABOLIQUE Je dis, en vérité et équité, les vertus de l’esprit éternel de vie, lesquelles Dieu a mises en ses œuvres dès le commencement du monde, et j’annonce sa science. Ecclésiastique XVI, 25. Le sage qui écoutera en sera plus sage, il entendra la para- bole et l’interprétation du sens caché, il comprendra les paroles des sages, leurs énigmes et leurs dits obscurs, parce que celui qui est instruit en la parole et en la connaissance du souffle animant et spirital de vie trouvera les biens et le souverain bonheur. Pro- verbes I, 5, 6, 33 et XVI, 20. Car ceux qui trouvent ces choses et leur révélation ont la vie et la santé de toute chair ; les maladies fuient loin d’eux. Prover- bes IV, 22. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. Apoca- lypse. 1. « Laisse l’écorce et prends l’amande ; alors ainsi t’est révélé le mystère des sages et comprise toute sagesse » ÉNIGMES ET HIÉROGLYPHES PHYSIQUES

Author: dangthu

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QUI SONT AU GRAND PORTAIL DE LGLISE CATHDRALE ET MTROPOLITAINE DE NOTRE-DAME DE PARIS, AVECUNE INSTRUCTION TRS CURIEUSE SUR LANTIQUE

SITUATION ET FONDATION DE CETTE GLISEET SUR LTAT PRIMITIF DE LA CIT,LE TOUT RECUEILLI DES OUVRAGES

DESPRIT GOBINEAU DE MONTLUISANTgentilhomme chartrain, ami de la philosophie naturelle et

alchimique, et dautres philosophes trs anciens,par un amateur des vrits hermtiques,

dont le nom est ici en anagramme,Philovita o Uraniscus

Dimitte corticem et recipe nucem ;tunc tibi sic revelatur mysterium sopho-rum et intelligitur omnis sapientia.1

I. PRFACE PARABOLIQUE

Je dis, en vrit et quit, les vertus de lesprit ternel de vie,lesquelles Dieu a mises en ses uvres ds le commencement dumonde, et jannonce sa science. Ecclsiastique XVI, 25.

Le sage qui coutera en sera plus sage, il entendra la para-bole et l interprtation du sens cach, il comprendra les parolesdes sages, leurs nigmes et leurs dits obscurs, parce que celui quiest instruit en la parole et en la connaissance du souffle animantet spirital de vie trouvera les biens et le souverain bonheur. Pro-verbes I, 5, 6, 33 et XVI, 20.

Car ceux qui trouvent ces choses et leur rvlation ont la vieet la sant de toute chair ; les maladies fuient loin deux. Prover-bes IV, 22.

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. Apoca-lypse.

1. Laisse lcorce et prends lamande ; alors ainsi test rvl le mystre dessages et comprise toute sagesse

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La lettre tue, le sens cach et spirituel vivifie. S. Paul,II Corinthiens III, 6.

Lhomme a sous ses yeux et en sa disposition la vie et lamort, le bien et le mal. Lui sera donn lun des deux opposs quillui plaira choisir. Ecclsiastique V, 17, 18 et Proverbes IV, 5, 6, XIII14.

Le bien est dans le monde contre le mal et la vie contre lamort ; lun est le remde de lautre. Ecclsiastique XXXIII, 15 ; Pro-verbes III, 16 ; XII, 28 ; Ecclsiaste III, 22 et VI, 8.

En effet, Dieu a fait toutes les nations du globe terrestrecapables de se gurir de leurs infirmits et de se rendre la sant.Sapience I, 14 ; zchiel XVIII, 23, 32.

Dieu a cr de la terre une mdecine souveraine, quelhomme sage, sens et prudent ne mprisera point pour la santet la conservation de ses jours. Ecclsiastique XXXVIII, 4.

Quiconque en possde la science a en main une source cer-taine de vie et de sant. Proverbes XVI, 22.

La vie est dans lunique voie et lusage de la sagesse. Prover-bes III, 22.

La sapience est la vie de lme. Proverbes XII, 28.

Qui conserve son me conserve sa vie. Proverbes XVI, 17.

La loi du sage est une fontaine de vie pour viter lcueil et laruine de la mort. Proverbes XIII, 14.

La sagesse est la vie des chairs du corps et la sant du cur.Proverbes XIV, 30.

Celui qui la trouvera trouvera la vie et il boira la potion salu-taire, envoye du Seigneur. Proverbes VIII, 35.

Ceux qui la possderont auront le bois de vie et seront heu-reux. Proverbes III, 18.

La sagesse augmentera les forces du corps et les grces duvisage, donnera au front une couronne brillante ; son fruit prser-vera le sage de toutes maladies et multipliera les annes de sa vie,parce quelle est sa propre vie. Proverbes IV, 9, 10, 11, 13.

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II. INSTRUCTION PRLIMINAIRE TRS CURIEUSE SUR LANTIQUE SITUATION ET FONDATION DE LGLISE DE NOTRE-DAME ET SUR LTAT PRIMITIF DE LA CIT DE PARIS

Lglise de Notre-Dame de Paris est situe, place et fonde la pointe de l le, o la rivire de Seine, se partageant et divisanten deux parties, semble embrasser le continent insulaire etlarroser de la fcondit vivifiante de ses eaux, cause parl immersion, en son sein, des rayons vivifiques du soleil venant delorient ; ce qui rendait le terroir gras et trs fertile et faisait regar-der la Seine comme la mre nourrice de tous les habitants decette le et le soleil comme leur pre. Ctait cette ide que lareligion naturelle des premiers citoyens devait son origine et sanaissance et, comme elle intressait essentiellement leur vie, ilsnavaient rien de plus prcieux. Pourquoi elle sest longtempsperptue chez eux avec opinitret.

Lon ne doit point stonner de ltude profonde que leursphilosophes faisaient de la nature, pour dcouvrir ses causesoccultes et en acqurir la connaissance et lusage, puisque ctaitpour leur propre utilit et le bonheur de leur vie. Ce dsir et cetteoccupation sont naturels lhomme. Aussi faisaient-ils la mesurede toutes les actions de ces habitants. Lart de se faire du bientait donc un motif lgitime que la nature leur inspirait, quelleleur dictait et gravait dans leurs curs. Ignorant alors la vraiedivinit et les prceptes de la loi de grce, apporte au monde parJsus-Christ longtemps aprs, pouvaient-ils suivre un meilleurguide que celui de la nature, qui leur prescrivait les devoirsimportants de leur conservation personnelle ? Le moyen artificielde se faire et conserver la vie heureuse a t, de tout temps,lobjet premier et principal, que les hommes raisonnables et sen-ss de toutes les nations du monde ont eu naturellement cur,par-dessus tous leurs autres devoirs humains. Ils y ont toujoursdirig leurs vux, leurs intentions, leurs recherches, leurs pei-nes, leurs travaux. La plupart, mme, en ont fait lobjet, le sujetet lacte de leur religion. Ce quils trouvaient de plus parfait etvertueux dans la nature, pour leur existence et flicit, tait cequils divinisaient. Ceux mme qui, par leurs contemplations oupar rvlation, ont t illumins den haut vnraient les vertusdivines infuses en la nature, sous l ide dune premire cause,

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prsidant tout pour faire leur bonheur. Ca t de cette sourcequest sortie la loi naturelle, qui a fait la rgle du paganisme.

Selon lopinion des anciens philosophes naturalistes, quiavaient communiqu leurs sentiments au peuple de la cit insu-laire de Paris, la Seine tait la cause fconde de tous les bnficesde la vie des citoyens, en ce quelle leur tenait lieu et quelle fai-sait loffice de la nature mme, librale pourvoyeuse leursbesoins. Ils feignaient quelle les alimentait dun lait succulent,vital et nourricier, reprsentant un humide radical de vie, impr-gn dun feu ou dune chaleur cleste, sortant du sein des eaux etdu giron de lhumide radical universel et invisible, parce quil estspirituel et produit par l infusion amoureuse de lesprit universelde vie dans le plus pur et candide de la nature sublunaire, delaquelle il est le moteur, le premier agent et lartiste. Ils en inf-raient que cet humide tait la figure de la vraie mre nourrice deshabitants, cest--dire de leur premire essence vitale, laquelleil se communiquait par analogie. Suivant eux, cet humide y estaussi attir par laimant secret de leurs mixtes, qui se le corpori-fient et identifient pour leur substance nourricire, leur accrois-sement, perfection et conservation. Cette action rciproque, ditevertu magntique, a fait appeler, par les sages, le sujet vis duplex,rebis, virbia, cest--dire double force, substance mle et femelle,vertu den haut et vertu den bas, unies et sympathiques lune delautre, pour oprer toutes les productions selon le genre, lespceet la forme des semences o elles sinsinuent et particularisent,en y donnant le mouvement et la vie.

Les lumires de la religion chrtienne ont vacu tous les fan-tmes ou les prestiges de celle naturelle, en nous rvlant lavrit de Dieu, comme le seul auteur et conservateur de la natureet de toutes les cratures qui sortent de son sein. Elles nousapprennent que ce mme humide radical de vie, dans le sensmystique, reprsente symboliquement la Vierge sainte, Mre deJsus-Christ, notre divin Sauveur, rparateur et conservateur,lequel a daign habiter en elle et se donner au monde pour sonsalut. Elle est la voie par laquelle Dieu vient nous et par laquellenous allons lui. En effet, par le Verbe incarn dans ses flancs, ilhabite aussi en nous, en fait son sjour de dlices et de plaisancepour notre conservation, tant que nous savons y maintenir sonrgne par la puret quil aime. Car il est la puret mme et il fuit

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et abhorre toute impuret. Cest ainsi que les curs des fidleschrtiens sont les autels de la majest divine et les habitacles destrsors et des grces que le Seigneur Dieu, en bon pre, rpanden eux, comme ses enfants chris.

L incarnation du Verbe divin a t faite la voie de notre vie etle moyen de notre salut. Elle nous a ouvert les portes du ciel etferm celles de lenfer. Notre me et notre esprit y trouvent desarmes victorieuses pour triompher de la mort par notre sanctifi-cation. Le feu, la lumire et la chaleur de vie, qui nous animent etqui soutiennent notre faible et corruptible nature humaine, nontpoint dautre principe. Nous en avons lobligation cette pousede Dieu, cette Vierge sans tache, qui intercde entre lui et nouset auprs de lui en notre faveur, qui est encore notre mdiatrice,la cit, la maison de Dieu et la porte du ciel ; enfin, notre vritablepatronne, laquelle nous traduit tous les bnfices clestes et nousfait enfants de Dieu et delle.

Comme cette Vierge, immacule et incorruptible parlopration de lEsprit-Saint en elle, a beaucoup damour pourDieu, le Verbe sacr est aussi rempli damour et de grce pourelle. Pourquoi il la choisie pour tre son saint tabernacle et lecanal des grces clestes sur tous les humains qui conservent leculte de son essence spirituelle par la puret de leurs curs. Cesgrces les assistent et les soutiennent, tant que loffence et lepch nirritent point sa bont dans le sjour o il prside, et lesprotgent contre lennemi destructeur. Et cette Vierge sainte, quinous communique ses faveurs et ces bienfaits divins, sy rendnotre secours merveilleux. Par l, elle fait notre vie, notre salut,notre me et notre esprit agrables Dieu, pour notre propre bienet bonheur. Ce double amour dunion, quelle transmet en nous,pour nous attacher notre crateur et conservateur, et qui rendnotre nature si honore et avantage, a t dit, par saint Jean,grce pour grce, que nous recevons du Tout-Puissant et delle. Etil na point fait les mmes dons toutes les nations de la terre,autres familles de la nature universelle. Car, selon Salomon, il aprfr notre soufre tout autre, par excellence. De tant et de sigrands avantages, nous devons rendre jamais les plus parfaitesactions de grces Notre-Dame, mre et tutrice.

Ces saintes vrits de notre religion avaient t entrevues et,mme, reconnues dans la physique de la nature, laquelle est le

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livre de Dieu et celui de sa connaissance et de sa science, par cer-tains mages, aropagites et philosophes, plus illumins que lespremiers, avant que la lumire de lvangile vnt clairer lesesprits. Ils y avaient lu et trouv, par leurs contemplations le-ves, lunique et vritable divinit suprme et sa vertu ternelle,comme la source et la pierre ferme triangulaire de la vie et dusalut. Ils en avaient mme rpandu, dans les Gaules, des idesmystiques, que les peuples grossiers de ces contres attriburentau pur naturalisme, o ils puisaient toute leur mythologie, quoi-que tous leurs anciens symboles donnent bien connatre le sensspirituel de la foi de nos mystres et dun souverain tre crateuret conservateur auquel, en la personne de ses cratures et en sesproprits divines, ils adressaient leur culte, sans connatre sadivinit, parce que leurs curs et l intelligence de leurs espritstaient trop aveugls sur les enseignements quon leur en avaitdonns. Et les insulaires parisiens, qui faisaient la plus petitepartie des Gaules, eurent le malheur derrer comme les autresdans cette ignorance, jusqu la rvlation manifeste, qui leur futapporte, de la parole vanglique.

Dieu sest communiqu particulirement, dit lhistorien delglise de Chartres, trois sortes de devins, avant l incarnationde son Verbe. Et lon pourrait admettre une autre espce de pro-phtes plus anciens, qui en ont eu et donn des notions claires etpositives avant tous les autres. Ce sont, comme les premiers,Herms, dit Mercure Trismgiste, et tous les sages instruits de sadoctrine, lesquels avaient acquis, dans ltude de la nature, etnous ont laiss, par tradition, la connaissance de nos mystres.Les autres auxquels la rvlation en a t accorde sont lesmages, les sibylles et les druides. Les mages, trs savants danslastrologie, qui enseignent toutes les oprations et les vne-ments de ce bas monde, dont les astres sont les tisserands, lesgouverneurs et annonciateurs par les vertus de leurs influences,ayant prvu que le Dieu du ciel devait natre un jour sur la terre,en attendaient lavnement avec une extrme impatience. Et Dieule leur manifesta, tant par une rvlation particulire que parlapparition dun signe de sa sagesse, cest--dire dune toileextraordinaire qui, du firmament, stait fray une voie lacte,blanche et splendide jusquau berceau de lenfant divin nouveau-n, Bethlem en Jude. Les sibylles ont reu le don de prophtie

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en rcompense de leur virginit, comme tant le symbole de lapuret, o rside et opre lamour de Dieu. Elles ont t par luiinspires et ont aussi pntr dans les plus grands mystres de lareligion chrtienne. Et les druides, qui avaient eu communicationavec les gyptiens, les Phniciens, les Grecs et les Juifs instruitsdu sens spirituel de notre religion et qui, mme, possdaientleurs livres et leur cabale mystrieuse, connurent, par un espritprophtique plutt que par une prdiction fortuite, quune Viergeenfanterait un jour pour le salut et la flicit de lunivers. Pour-quoi ils lui levrent des autels en plusieurs endroits, avec cetteinscription : Virgini pariturae, la Vierge qui doit enfanter. Mais,par un esprit daveuglement ou dgarement, pervertissant lesens mystique et prenant le signe pour la chose signifie, ilsinventrent, son sujet, mille imaginations dattributs naturels,quoique infiniment merveilleux, quils donnrent une idole pareux fabrique et quils rpandirent dans les esprits des Parisiens,lorsquils vinrent introduire leur religion chez eux, ainsi quon leverra dans la suite.

Les peuples des Gaules avaient leur origine plus ancienneque celle des Latins. Ltablissement de ces derniers dans le paysnomm Latium tait aussi beaucoup postrieur celui des Gau-lois dans le leur. Lorsque Romulus commena fonder Rome etson empire, la cit de Paris, dont le lieu tait enclav dans lesGaules, nexistait pas encore et ce lieu ne formait quune lemarcageuse, presque inhabite, mais qui, par sa situation, sedfendait naturellement contre l incursion dennemis, commeretranche par les bras de la Seine, lesquels lenvironnaient enservant de remparts et de fortifications au peuple qui vintlhabiter.

Les premiers et trs anciens habitants de cette lesappelaient Lutciens et le nom leur en fut donn du mot lutum,a luto, puis chez les Latins, qui staient rpandus dans les Gau-les et en ce lieu. Ce mot signifie boue et leur fut appliqu causeque le lieu de leur le et habitation tait tout boueux, cest--direque leur terrain, dtremp et liqufi par le mlange de leau ruis-selant travers ses pores abondamment et venant par la commu-nication des deux bras de la Seine, formait un limon de boue,relativement quoi ils prirent, pour armes de leur cit, les cra-pauds, dont le marcage de leur le fourmillait. Il reste mme

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encore quelques vestiges de ces armoiries sur certaines portesantiques de villes quils btirent ou soumirent leur obissancedans la suite.

Dans ces temps de tnbres et dignorance, ce peuple ne con-naissait et nadorait encore que des divinits du paganisme, aux-quelles il avait rig plusieurs chapelles dans cette le. Et commelcrit Csar : Mercure tait le principal dieu que les Gauloisavaient en vnration trs mystrieuse et ils lui rendaient plusdhonneurs qu tous les autres dieux. Pourquoi ils avaient fabri-qus beaucoup de ses simulacres et statues, ct desquels taitla figure du coq, son attribut trs honor. La raison de cette pr-dilection tait prise dans lopinion quils avaient, que ce Mercureleur apportait tous les biens du ciel, avec lequel il entretenait leurcommerce et leur union ; quil prsidait incessamment leur con-servation et quil tait l inventeur de tous les arts utiles leurpatrie et leur vie, dont il leur procurait tous les moyens, ce quiavait aussi allusion au mercure philosophique et ses grandstalents. Car ils le prtendaient distributeur de tous biens, dans lesens hermtique. Le coq, dans leur faon de penser, tait le signede la vigilance et du soin quavec chaleur, ils devaient apporter leur tude et au travail pour leur avantage, comme conditionncessaire au culte de Mercure, pour se le rendre favorable etobtenir leurs fins. Ils sentaient le besoin quils en avaient alorspour se polir et rendre leur vie plus gracieuse. Car, quoique assezbons guerre, ils taient fort rustiques, peu endoctrins et exp-riments dans les arts. Leurs habitations, mme, taient si gros-sirement bties quelles avaient la forme ronde et rustique duneglacire, couverte de chaume en pointe de clocher.

Le nom de Gaulois, qui fut originairement donn la nationforme de divers peuples rassembls, navait son tymologie all-gorique qu ce coq, comme consacr au soleil et Mercure, divi-nit favorite. Les Lutciens, ainsi que tout le gnral de lacontre, vnraient trs particulirement le coq, en signe et figurede la chaleur naturelle que, par lentremise de Mercure, messagercleste, il semblait tenir du soleil levant, quil annonce, par sonchant matinal, venir par ses bnignes influences revivifier lanature, comme pre et auteur de toute vie et production. La phi-losophie naturelle de ces Gaulois leur enseignait que la lumire etla chaleur du feu solaire, sous la substance dun humide radical

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quils appellaient Mercure, se traduisant sur leur hmisphre,faisaient en cette union, par le sjour, la vie, la sant, la rpara-tion et conservation de leurs tres. Pourquoi ils tmoignaient de sigrandes reconnaissances au coq, en latin dit gallus, quils prirentet portrent son nom. Et sous son hiroglyphe, ils difirent cesvertus et proprits vitales, quils jugeaient si ncessaires et bien-faisantes. Ils en ornaient mme le fate extrieur de leurs templeset les pointes dlvation, en dehors de leurs chaumires. Car,selon eux, le coq, le pigeon, laigle, la salamandre ou loiseau duparadis taient les symboles de cette chaleur naturelle et de cethumide radical unis ensemble, le premier pour la terre, le secondpour lair, le troisime pour le ciel solaire et astral et le quatrimepour le ciel archtype.

Les anciens Gaulois, comme le peuple latin Rome, dont ilsfurent longtemps les redoutables mules, tantt mme les con-qurants et dominateurs, tantt aussi les vasseaux et les sujets,taient dans lusage de faire des sacrifices, des libations et autrescrmonies superstitieuses. Ils pratiquaient laspersion de leaulustrale sur les biens de la terre, en une procession quils fai-saient dans les champs au mois de mai, pour obtenir du ciel laprosprit et labondance des fruits ncessaires la subsistancede leur vie. Plusieurs autres exercices de leur religion taientobservs fidlement chez eux, par des cultes ou fries solennelles.Ils avaient des ftes publiques, quils clbraient avec beaucoupde pompe, souvent mles dextravagances et de ridicule. Lesplus recommandables parmi eux taient celles en lhonneur deBacchus et de Crs, qui nallaient point lun sans lautre et, sou-vent, en la compagnie de Vnus. Ils les appelaient les petites etles grandes orgies, suivies des bacchanales. Elles avaient leurstemps marqus, pendant lesquels les arts et mtiers et tout autreexercice ou service cessaient, pour sy livrer librement. Les petitesorgies commenaient le onze novembre que, la moisson faite, lesgrains engrangs et battus taient bons servir daliments etque, la vendange aussi faite, le vin cuv et entonn commenait se faire goter et devenir potable. Ces rjouissances duraient plu-sieurs jours, souvent avec beaucoup de scandale.

Les grandes orgies taient le comble de tous les plaisirs etcommenaient la fin dcembre. Elles avaient plus longue dureque les premires et tenaient jusqu la fte, inclusivement, du

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roi en chaque famille, tir au sort de la fve dans un gteau. Carils usaient beaucoup de ptisseries, de galettes, de foues, deflans et autres friandises. Ces ftes taient tant en lhonneur deBacchus que de son pre Liber, pour montrer quils avaientlibert entire pour clbrer la fte de celui quils imaginaientl inventeur de lusage du vin, quils trouvaient en ce temps trsfait, de bon got et bien plus gracieux. Les repas, les danses et lesvolupts occupaient tous leurs loisirs. Lon peut bien juger desautres excs et inconvnients que cela produisait. Il ne faut pointomettre que les druides, en leur particulier, clbraient religieu-sement la fte du gui de chne le premier mars. Ils allaient enprocession en chercher dans les bois et forts, prtendant que cegui avait beaucoup de proprit pour servir de remde leursmaladies. Le signal de leurs processions tait de grands cris etdes acclamations quils faisaient, en disant : Au gui, lan neuf. Eten tenant une branche la main, ils buvaient en saluant la santles uns des autres.

Survenaient les ftes des bacchanales, qui commenaient lafin de fvrier et duraient pendant les premiers jours de mars.Ctait l le temps des plus grandes joies, des banquets, des fes-tins, de la bonne chre, des jeux, des farces, des mascarades etdes extravagances de toutes sortes, qui couronnaient les dborde-ments des prcdentes. Toutes les folies y taient permises et cesjours taient ouverts une entire licence, beaucoup de disso-lution et de dsordre. Ctait ainsi que se passaient les grandesftes de Bacchus et les superstitions de toute espce, ce qui argn longtemps ; et il a t bien difficile de rformer ces abuschez ce peuple, qui sen tait fait une pratique et observationscrupuleuse pour servir et honorer ses faux dieux et leur tmoi-gner ses reconnaissances des bienfaits utiles sa subsistance,quil croirait tenir deux. Lhabitude en matire de religion estdune force invincible et passe au fanatisme.

Cependant survint la secte des druides, peuple le plusfameux des Gaules et dont la rputation faisait trs grand bruitdans toutes les parties du monde. Ils sacrifiaient Teutats,Hsus, Blnus et Taramis et, principalement, Isis et Osiris, peu prs dans le mme sens de religion lutcienne. Les princi-paux druides passaient pour de grands philosophes, thologienset astrologues. Leurs prtres, qui avaient un grand prtre et

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sacrificateur leur tte, observaient beaucoup de puret dansleurs murs et de gravit respectable dans leurs offices, au pointquon les tenait pour les ministres des dieux et en si grande vn-ration quils taient consults par le gouvernement temporel pourtout ce qui intressait les affaires de la nation. Rien ne se faisait cet gard sans leurs avis, quon trouvait toujours trs judicieux.Ils taient aussi consults par les autres puissances et peuples detoute la terre, chez lesquels la renomme avait vant leur minis-tre recommandable. Les oracles quils rendaient taient rputsde la bouche des dieux et avaient autant de force et deffet que sile ciel et tout le conseil de lOlympe eut parl et prononc desdcrets. Ils tiraient leur science, leurs idoles et leur religion,comme jen ai touch quelque chose, des anciens Grecs, Juifs,Phniciens et gyptiens et en tenaient des coles publiques, o ilsprofessaient gratuitement. Souvent mme, en place publique, ilsen haranguaient le peuple. Cela a t longtemps en usage et lamode. Le savant naturaliste Albert le Grand haranguait la placeMaubert, dite de son nom. De l est venue la coutume des opra-teurs, qui vont dans les places prner la bont de leurs remdessophistiques.

La croyance et le culte religieux propres aux druides cau-saient, chez les trangers et partout, trop dadmiration etdestime pour ne pas faire dimpression sur les insulaires lut-ciens, leurs voisins. Ils stendirent et rpandirent chez eux debouche en bouche et sans contrainte. Et comme ils avaient beau-coup de conformit la religion de la cit, ils y furent reus etadopts avec confiance et y prirent aisment racine et empire. Ony fonda des temples, lhonneur des deux divinits paennes lesplus accrdites, et les chapelles, dj bties sous la ddicacedautres dits, furent changes sous l invocation dIsis etdOsiris, son mari, quon y substitua en observant les formalitsde leur culte.

Ce fut cette occasion que les habitants de cette le, qui for-mait la cit des Lutciens, comme qui dirait des boueux, chang-rent aussi de nom et que, de lavis de certains philosophesdruides et paens, ils en prirent un moins sale et plus relev danslide de leur paganisme, comme propre et spcial la divinitprincipale quils adoraient, en sappelant Parisiens, du mot para-Isis, qui veut dire selon Isis ou semblables elle, pour faire

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entendre que cette ville suivait son culte et que cette idole taitleur divinit tutlaire.

La desse Isis tait, lors, fort en vogue dans les Gaules et lesParisiens, agrandissant leur cit au-del de leur le sur les terri-toires adjacents et limitrophes, lui avaient difi des temples etdress des autels en divers lieux et villages, entre autres au lieudit aujourdhui labbaye Saint-Germain-des-Prs, attenantlglise. Lon prtend mme que sa chapelle subsiste encore et at conserve sous une autre ddicace, qui lui a t donnedepuis. Ils avaient semblable temple au village dIssy prs Paris etqui porte encore le nom de lidole qui y rgnait. Ce temple taitsuccursal de celui de Saint-Germain-des-Prs, beaucoup plusfrquent et comme fond sur son territoire. Ils en avaient tabliplusieurs autres au mme titre en divers endroits, dont on peutvoir la relation dans les antiquits de la ville de Paris.

Il nest pas indiffrent, pour les curieux, de savoir que lesGaulois avaient bti et ddi, en lhonneur du dieu Mars, un tem-ple magnifique sur la plus haute montagne des environs de Pariset qui commandait la cit. Cette montagne sappelait le mont deMars, aujourdhui dite Montmartre. La raison de cet difice en celieu tait, suivant lesprit des fondateurs naturalistes, que cemont fort lev tait le premier susceptible de l influence clestequi descend sur la terre revivifier la nature et les corps, lquinoxe du mois de mars, sous le signe du Blier, o com-mence la conception de la sve de tous les minraux, les vgtauxet animaux, pour produire leurs fruits, et qui est un temps fortprcieux et recommandable pour les vrais philosophes hermti-ques. Le secret de la nature avait grande allusion, mme, un rap-port particulier tous les hiroglyphes physiques quon aattribus Isis. Et ce temple tait une espce dhommage que lesGaulois rendaient cette influence et au prtendu dieu Mars enmme temps, car non seulement ils adoraient les plantes, maisencore leurs vertus et proprits nominales ou configurativesdans les diffrents tres naturels, comme mans dune divinitsuprme.

Suivant leur mythologie et la doctrine des druides, la desseIsis tait encore ce mme humide radical universel, influ de lalune, quils regardaient comme la mre originelle de toute gnra-tion et conservation. Le dieu Osiris, poux dIsis, tait la chaleur

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naturelle, influe du soleil en cet humide lunaire et oprante enlui, comme prtendant le soleil le pre et lauteur de tout mouve-ment et de toute vie, par consquent, de toute cration et produc-tion. Pourquoi Osiris tait souvent pris pour le soleil mme oulesprit de son soufre ign, comme Isis tait aussi prise pour lalune mme ou lesprit de son humide radical. Lopinion quils for-maient et concevaient de leur philosophie tait fonde sur unprincipe de la nature, reconnu par tous les physiciens. Ilslexpliquaient en disant que la chaleur naturelle et lhumide radi-cal, sa matrice, son enveloppe et son vhicule, appels pardautres soufre et mercure, feu et eau, faisaient une substance dematire premire et hylale, comme dcoction des quatre l-ments, dans laquelle taient encloses toutes les vertus et propri-ts du ciel et de la terre, non seulement virtuellement, maisencore activement ; que cette substance, se filtrant et insinuantdans les semences et les mixtes, plus ou moins rectifie, y intro-duisait la chaleur et lhumidit naturelles qui, par leur union,sjour et coopration, taient la vie et la sant de tous les corps ;et que ces corps tiraient, de ce canal, lorigine de lesprit animou de lme spirituelle, qui les faisait agir et subsister, qui mme,par art, pouvait les rparer, rgnrer et conserver.

Ce peuple avait pour systme un antique axiome des sages dela Grce, que leau tait la matrice, la ppinire et la mre delaquelle toutes choses drivent et par laquelle elles se font cequelles sont : Aqua est ea, aqua omnia fiunt2. Et sous l idedeau, il entendait un certain humide lunaire, qui en mane sousla forme dune essence remplie du feu solaire, donnant ltre, lavie, laction et la conservation toutes les gnrations. Et ctaitcette mme essence quil entendait reprsenter sous lemblmedIsis et l ide allgorique quil sen faisait. Pour expliquerlnigme en un seul mot, Isis figurait lassemblage de toutes lesvertus suprieures et infrieures en unit dans un seul sujetessentiel et primordial. Enfin, cette idole tait l image de toute lanature en abrg, le symbole de lpitome et du thlme de tout.Ctait sous cette allgorie que les philosophes avaient donn leur

2. Cest leau; par leau toutes choses se font.

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science la nation et quils avaient dpeint et assorti la naturemme ou la matire premire qui la contient, comme mre de toutce qui existe et qui donne la vie tout. Telle tait la raison pourlaquelle ils attribuaient tant de merveilles la nature, en la per-sonne de la fausse divinit dIsis. Mais, en ce sens, ilsnentendaient diviniser et nadorer que la nature et ses propritsinsignes. Ils ntaient point assez stupides et insenss pouradresser leur culte des figures inanimes, dor, dargent, depierres, de bois ou dautre matire, impuissantes et incapablespar elles-mmes daucun effet. Les grandes connaissances quilsavaient foncirement acquises dans la nature leur prsumenttrop de lumires sublimes pour avoir donn dans cette grossireabsurdit, trs loigne du sens commun et de la raison dpartis tous les hommes ds la cration du monde.

Lon peut mme observer la louange des philosophes paensque, sils nont pas eu le bonheur de rvler et connatre le vrita-ble et unique Dieu de lunivers, ltre suprme dont lesprit ter-nel gouverne le ciel, les astres, la terre et toutes les cratures, aumoins, ils prsumaient la ncessit de son existence et de savrit immortelle et que leurs curs et leurs esprits taient portsen contemplation vers lui. La plupart, en leur vie et la mort, enont confess la foi par des actes certains, dignes de mmoire. Lesfables mmes ingnieuses, quils ont inventes pour caractriserles vertus divines de la nature et lart secret de ses oprations,sont des fictions sous lesquelles ils ont cach ses mystres,comme ayant leur source dans la sagesse dun premier moteur,dont la majest respectable exigeait cette discrtion lgard dupeuple grossier et profane, qui tourne mpris et mal les cho-ses les plus sacres ; et ctait leffet de leur prudence.

Lon doit donc fixer son attention considrer que les Pari-siens, en adorant Isis, laquelle ils attribuaient, principalement,les proprits de la lune et celles du soleil unies elle, adoraientprcisment la nature et ses vertus divines. Par l, ils se faisaientune divinit de laquelle ils se disaient issus et quils vnraientreligieusement comme leur principe, pour leur conservation.Nous dcouvrons lexplication de cette divinit mystrieuse dansles traditions mmes des auteurs de lAntiquit. Le monumentdArius Balbinus portait cette inscription : Desse Isis, qui est uneet toutes choses. Plutarque, parlant dIsis, dit qu Sas, dans le

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temple de Minerve, quil croit tre la mme quIsis, on lisait : Jesuis tout ce qui a t, tout ce qui est et tout ce qui sera. Nul dentreles mortels na encore lev mon voile parfaitement. Apule, Mta-morphoses, fait parler Isis en ces termes remarquables : Je suis lanature, mre de toutes choses, matresse des lments, le commen-cement des sicles, la souveraine des dieux, la reine des mnes...Ma divinit uniforme en elle-mme, est honore sous diffrentsnoms et par diffrentes crmonies. Les Phrygiens me nommentPESSIMEXTIENNE, mre des dieux ; les Athniens, Minerveccropienne ; ceux de Chypre, Vnus ; ceux de Crte, DianeJICTINNE ; les Siciliens, Proserpine ; les leusiens, lancienne Crs ;dautres, Junon, Bellone, Hcate, Rhamnusie ; enfin, les gyptienset leurs voisins, Isis, qui est mon vritable nom.

Il faut donc maintenant se dpartir de tous prjugs vulgairessur le compte des paens et ne plus simaginer quils aient sup-pos divinits les statues matrielles quils vnraient, commetant la reprsentation seulement des vertus divines, qui faisaientlobjet de leur culte dans la nature. Il faut aussi se rendre lapreuve vidente que la nature, servante de la divinit, indus-trieuse et habile artiste de sa propre matire, a t, sous le per-sonnage dIsis, le sujet essentiel de la religion des peuplesanciens qui ont pass pour les plus senss et que la statue mat-rielle ntait aussi que l image des attributs clestes et des pro-prits merveilleuses de la mme nature. Mais il convient encorede rflchir sur lesprit dans lequel ils concevaient la nature ou samatire sommaire. Ils ne la regardaient point comme oprantepar elle-mme, sans moteur, adjuteur et agent ou arche, car ilstaient trop instruits des secrets de la physique, qui tablit la loicertaine que nul corps ne peut chauffer, mouvoir, animer et vivi-fier sa propre matire. Ils savaient parfaitement que la lune nesaurait engendrer et produire ses influences humides ignes si lesoleil ninflue, nagit et nopre en elle pour la faire concevoir etenfanter ses productions, bnfiques la temprature des corpssublunaires. Par la mme raison, ils nignoraient pas que lespritne peut rien si lme ne le meut, ne le gouverne et ne le fait op-rer, de la mme faon que le corps ne peut agir si lesprit animne lactionne, vivifie et gouverne. Ils taient plus verss dans laconnaissance de ces principes naturels quon ne lest de nos

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jours, o tout est pris au superficiel, la lettre de la fable et dansle got de linsipide folie, toujours aveugle.

Or, considrant la nature et sa matire en raccourci, par elles-mmes inanimes et non-mues, ils taient persuads quelles nepouvaient agir aux effets destins que par le moyen de lanimation,action, coopration et vivification dun premier moteur, quilsrputaient tre un esprit de feu invisible, infus en elles et proc-dant de la racine solaire. Selon leur interprtation, cet esprit defeu tait une certaine manation vertueuse dun premier et souve-rain tre, rgissant le soleil lui-mme et toutes les cratures, et ilscroyaient adorer cet tre suprme, sans le connatre, en rendantleurs hommages la nature et sa matire principale en abrg,lesquelles le contenaient en leur sein, pour le traduire et transmet-tre au monde, car ils tenaient pour maxime et point de doctrineque tout ce qui avait vie ne la possdait que comme origine cleste.Ovide lui-mme en a tmoign son sentiment, en disant que Dieuest en nous. Cicron et tous les grands personnages de lAntiquitont parl et pens de mme. Donc, ils reconnaissaient un dieu,auteur de la nature et de toutes choses, comme infus par sonesprit ternel oprant en elle, et leur conservateur.

Socrate et Platon, auxquels lon na pu refuser le nom dedivins, ont attest, lunivers entier, la vrit du seul dieu qui legouverne. Eux et les grands hommes de lAntiquit profane onttoujours entendu, sous le nom de Jupiter, ce dieu, roi et sei-gneur du monde, en la puissance duquel tout tait . Ce sont lestermes de leurs expressions. Ils sen sont expliqus clairement, en le nommant aussi trs bon, trs grand, la source do vientla vie de toutes choses, lme gnrale et universelle de tous lescorps et de toutes les cratures, lesprit divin qui produit et gou-verne lunivers ; et communment ils lappellent Dieu . Le philo-sophe Snque, aux Questions naturelles, crit que les plussages Anciens nont pas cru que Jupiter ou le dieu du ciel et de laterre ft tel quon le voyait au Capitole et s autres temples, avecle foudre la main, mais que, par lui, ils ont entendu unesuprme intelligence, un esprit gardien et recteur de limmenseunivers, un parfait architecte, qui a fait cette grande machine dumonde et qui la gouverne sa volont, ainsi que toutes les cra-tures qui en sont engendres et rgnres, comme tantlouvrage de la vertu et de la science de son esprit ternel de vie,

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de sorte quon le pouvait appeler destin, providence, nature,monde, univers et tout . Ce qui est assez conforme aux idesquen ont conues S. Basile, S. Thomas, S. Antoine et S. Augus-tin, qui disent : Quest-ce que la nature sinon Dieu ? Les senti-ments des autres Pres de lglise sy rapportent aussi.

Le mme Snque a fort bien expliqu le sens dans lequel ilcomprenait Dieu comme la nature mme. La pure nature, dit-il,nest autre chose que Dieu, sagesse. Nous lappelons destin,parce que de lui toutes choses dpendent, ainsi que lordre descauses, qui sont lune par-dessus lautre, cest--dire subordon-nes harmonieusement, et tout procde de lui. Nous le nommonsprovidence, parce quil pourvoit ce que le monde aille continuel-lement et perptuellement son cours dtermin et ordonn.Nous le disons nature, parce que de lui naissent toutes choses etpar lui est, vit, agit et se soutient ce qui a vie. Nous lappelonsencore monde, parce quil est tout ce quon voit. Il se soutient desa propre vertu. Ainsi, nous le croyons tre en tous lieux et rem-plir de soi toutes choses. Ce qua aussi exprim Virgile : Luniversest rempli du souverain Jupiter, quen plus dun endroit, il expli-que tre Dieu. Orphe disait quil est le premier et le dernier detoutes choses, alpha et omega, quil fut devant tous les temps qui jamais ont t et seront aprs tous ceux qui viendront ; quiltient la plus haute partie du monde et touche aussi la plus basse ;enfin, quil est tout en tous lieux. Ces autorits, de la bouchedes paens mmes, ne nous laissent point douter des notionsquils avaient de la divinit suprme. Sils ont abus de leurs con-naissances, il faut l imputer la dpravation de lesprit humain,qui se laisse aisment sduire par l illusion des apparences trom-peuses. Salomon lui-mme, que Dieu avait combl des dons de sasagesse, na-t-il pas eu la faiblesse de donner dans cet gare-ment, par son culte envers les idoles ? Il est vrai quil eut le bon-heur de reconnatre et de dtester son erreur.

Lon remarque que toutes les ides de religion des paensavaient leur source et leurs principes en la rgion cleste. Car,selon certaine tradition, Horus, quils faisaient le dieu des heuresdu jour et de la vie, tait par eux rput lenfant dIsis et dOsiris,cest--dire de la nature et de la chaleur du feu solaire, que nousappelons humide radical et chaleur naturelle, qui nous sontenvoys du plus haut des cieux par lesprit ternel de vie. On a

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mme vu, il y a peu dannes, quelques antiques statues placessur danciens temples, lesquelles reprsentaient Isis tenant entreses bras Horus ayant une longue barbe au menton pour montrersa vieillesse, quoiquil part renouvel, jeune et merveil chaquejour de lanne ; pourquoi on lui faisait la face blanche et les jouesdores. Son visage tait plus carr que rond, pour marquer queles heures taient prescrites aux quatre lments et aux corps,pour les travaux de leurs sphres, et quil les y circulait inces-samment avec le jour, selon lordre tabli dans la monarchie uni-verselle. Comme Horus passait mme pour la lumire et le dieudu jour, en qualit de fils dOsiris reprsentant le soleil, il portaitquelques attributs dApollon, aussi fils du soleil et le dieu de lalumire, suivant la fable ; pourquoi taient portrairiss, sescts, derrire lui et sa suite, vingt-quatre petits vieillards, quisignifiaient les vingt-quatre heures lesquelles, dorigine ancienne,divisaient le jour et la nuit en vingt-quatre parties. Tout cela for-mait bien la description des oprations de la nature, produitespar celles du ciel, en supposant que tout ce quils ont de vertueuxtait pass en la personne dHorus, sans en souffrir altration.

Les statues dIsis avaient tous les symboles de la lune, mmeceux du ciel astral et de la rgion terrestre, laquelle elle taitsense faire tant de bien. On a trouv plusieurs idoles de cettedivinit du paganisme, sur lesquelles lon voyait les marques deses dignits et proprits, comme si lon eut voulu personnifier enelle la nature universelle, mre de toutes productions, laquelle lespaens concevaient pour objet de la figure reprsentative. Tantt,elle tait vtue de noir, pour marquer la voie de la corruption etde la mort, commencement de toute gnration naturelle, commeelles en sont le terme et la fin, o tendent toutes les craturesvivantes dans la roue de la nature, pour se rgnrer et renouvel-ler, ainsi quil plat au crateur. La robe noire, quon donnait Isis, montre encore que la lune ou la nature ou bien encore lemercure philosophique, qui est leur diminutif et leur substanceoprative de toutes les gnrations, na point de lumire de soi,tant un corps opaque, mais que ce corps essentiel la reoitdautrui, cest--dire du soleil et de son esprit vivifiant, qui y estinfus et en est lagent. Tantt, elle avait une robe noire, blanche,jaune et rouge, pour signifier les quatre principales couleurs ou

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les degrs pour la perfection de la gnration ou de luvre secretdes sages, dont elle tait aussi le sujet, lobjet et l image.

Les autres hiroglyphes quon lui donnait ne sont pas moinscurieux et ils contiennent des sens cachs fort ingnieux, encorepris dans la nature. On lui mettait sur la tte un chapeaudauronne ou cyprs sauvage, pour dsigner le deuil de la mortphysique, do elle sortait et faisait sortir tous les tres mortelspour revenir la vie naturelle et nouvelle, par le changement deforme et les gradations la perfection des composs naturels.Son front tait orn dune couronne dor ou guirlande dolivier,comme marques insignes de sa souverainet, en qualit de reinedu grand monde et de tous les petits mondes, pour signifierlonctuosit aurifique ou sulfureuse du feu solaire et vital, quelleportait et rpandait dans tous les individus par une circulationuniverselle ; et en mme temps, pour montrer quelle avait lavertu de pacifier les qualits contraires des lments qui faisaientleurs constitutions et tempraments, en leur rendant et entrete-nant ainsi la sant. La figure dun serpent, entrelac dans cettecouronne et dvorant sa queue, lui environnait la tte pour noterque cette olaginosit ntait point sans un venin de la corruptionterrestre, qui lenveloppait et lentourait orbiculairement et quidevait tre mortifie et purifie par sept circulations plantairesou aigles volantes, pour la sant des corps. De cette couronnesortaient trois cornes dabondance, pour annoncer sa fconditde tous biens, sortant de trois principes ents sur son chef,comme procdant dune seule et mme racine, qui navait que lescieux pour origine.

Il semble que les naturalistes paens aient pris plaisir ras-sembler, en cette idole, toutes les vertus vitales des trois rgnes etfamilles de la nature sublunaire, laquelle ils entendaient encorereprsenter comme tant leur mre originelle, le sujet essentiel et,en mme temps, lartiste. Lon remarquait, son oreille droite,l image du croissant de la lune et, sa gauche, la figure du soleil,pour enseigner quils taient les pre et mre, les seigneur etdame de tous les tres naturels et quelle avait en elle ces deuxflambeaux ou luminaires pour communiquer leurs vertus, donnerla lumire et l intelligence au monde et commander toutlempire des animaux, vgtaux et minraux. Sur le haut du col,au derrire de la tte, taient marqus les caractres des plantes

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et les signes du zodiaque, qui les assistaient en leurs offices etfonctions, pour faire connatre quelle les portait et distribuaitaux principes et semences des choses, comme tant, par leursinfluences et proprits, les gouverneurs de tous les corps delunivers, desquels corps elle faisait ainsi des petits mondes.

Cette desse profane ou, plutt, cette statue de la natureidale et imaginaire tenait, en sa main droite, un petit navireayant pour mt un fuseau et duquel sortait uneaiguire dontlanse figurait un serpent enfl de venin, pour faire comprendrequelle conduisait la barque de la vie sur la saturnie, cest--diresur la mer orageuse du temps, quelle filait les jours et en ourdis-sait la trame. Elle dmontrait encore, par l, quelle abondait enhumide sortant du sein des eaux, pour allaiter, nourrir et temp-rer les corps, mme pour les prserver et garantir de la tropgrande adustion du feu solaire, en leur versant copieusement, deson giron, lhumidit nourricire, qui tait la cause de vgtationet laquelle adhrait toujours quelque venin de la corruption ter-restre, que le feu de nature devait encore mortifier, cuire, diriger,mrir, astraliser et perfectionner, pour servir de remde universel toutes maladies et renouveler les corps, dautant que le serpent,se dpouillant de sa vieille peau, se renouvelle et est le signe de lagurison et de la sant, ce quil ne fait au printemps, au retour delesprit vivifiant du soleil, quaprs avoir pass par la mortifica-tion et corruption hivernale de la nature. Cette statue avait, en samain gauche, une cymbale et une branche dauronne, pour mar-quer lharmonie quelle entretenait ainsi dans le monde et en sesgnrations et rgnrations, par la voie de la mort et de la cor-ruption, qui faisaient la vie dautres tres sous diverses formes,par une vicissitude perptuelle. Cette cymbale tait quatrefaces, pour signifier que toutes choses, ainsi que le mercure phi-losophique, changent et se transmuent selon le mouvement har-monieux des quatre lments, caus par la motion et oprationperptuelle de lesprit fermentateur, qui les convertit lun etlautre, jusqu ce quils aient acquis sa perfection.

De la mamelle droite du sein de cette desse imaginaire ounature universelle simule sortait une grappe de raisin et de lamamelle gauche naissait un pi de bl, dont le haut tait dor etreluisant, pour montrer quelle les engendrait, produisait et nour-rissait de son lait, pour servir de principaux aliments la vie des

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hommes et leur rparer, par la nutrition, les sucs et principesanimaux et spiritaux de leur existence. La couleur aurifique, quidominait sur la tte de lpi, faisait entendre que lor mme yavait sa semence premire, rgnrative, prolifique et multiplica-tive et que cette semence cache portait la livre de sa teinture,extraite du mlange de celles du soleil et de la lune, qui y avaientinflu leurs qualits et proprits.

La ceinture qui entourait le corps de la statue semblait toutemerveilleuse et couverte de mystres profanes. Elle tait attachepar quatre agrafes poses en forme de quadrangle, pour faire voirquIsis ou la nature ou bien encore sa matire premire tait laquintessence des quatre lments, qui se croisaient par leurscontraires, en formant les corps ; quainsi, la chose signifie etentendue tait une et tout, cest--dire un abrg du grandmonde, que lon appelle un petit monde. Un trs grand nombredtoiles tait parsem en cette ceinture, pour dire que ces flam-beaux de la nuit lenvironnaient pour clairer au dfaut de lalumire du jour et que ces lments ntaient point sans leursluminaires, non plus que les corps lments qui, tous, lestenaient delle. Plusieurs autres particularits curieuses y taientmarques ; certaines, mme, sont taire.

Lon voyait, sous les pieds de cette idole, une multitude deserpents et dautres btes venimeuses, quelle terrassait, pourindiquer que la nature avait la vertu de vaincre et surmonter lesesprits impurs de la malignit terrestre et corruptrice,dexterminer leurs forces et vacuer, jusquau fond de labme,leurs scories et terre damne. Ce qui exprimait, par consquent,que sa mme vertu en cela tait de faire du bien et dcarter lemal, de gurir les maladies et rendre la sant, de conserver la vieet de prserver dinfirmits mortifres ; enfin, dentretenir lescorps en vigueur et bon tat et dviter lcueil et la ruine de lamort, en renvoyant les impurets des qualits grossirement l-mentes et corruptibles ou corrompues dans les bas lieux de leursphre, pour les empcher de nuire aux tres quelle conservaitsur la surface de la terre. En ce sens est bien vrifi laxiome dessages : Nature contient nature, nature sjouit en nature, naturesurmonte nature ; nulle nature nest amende sinon en sa proprenature. Pourquoi, en envisageant la statue, il ne faut pas perdrede vue le sens cach de lallgorie quelle prsentait lesprit,

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pour pouvoir tre comprise. Car, sans cela, elle tait un sphinxdont lnigme tait inexplicable et un nud gordien impossible rsoudre.

Lon observait encore un petit cordon, descendant du brasgauche de la statue, auquel tait attache et suspendue, jusqulendroit du pied du mme ct, une bote oblongue, ayant soncouvercle et entrouverte, de laquelle sortaient des langues de feureprsentes. Ce qui dmontrait quIsis ou la nature personnifieportait le feu sacr et inextinguible, gard religieusement Romepar les vestales, lequel tait le vrai feu de nature, thr, essentielet de vie ou lhuile incombustible, si vante par les sages, cest--dire, selon eux, le nectar ou lambroisie cleste, le baume vitalradical et lantidote souverain de toutes infirmits naturelles.Lextrmit du lieu o se portait la bote faisait entendre que leshumeurs peccantes de la terrestrit, par la force et la vertu ducatholicon philosophique, se prcipitaient jusquen terre pour lefuir et sen loigner. La bote figurait la fiole, le vase ou lampoulecontenant ce baume aromatique ou onguent de parfums trs odo-rifrants, exquis et salutaires. Le cordon de couleur aure, enforme de filet dor, faisait connatre que ce prcieux restauranttirait son origine du ct daquilon de cette desse fictive. Je neparlerai point dun petit ruban rouge en feston, qui ornait le cor-don, parce quil est hors duvre et seulement pour enseignerque la nature na pas simplement ses fleurs, mais aussilornement de sa parure et de ses fruits qui, tant mris parlardeur du soleil et ayant acquis sa couleur de feu, nont plusbesoin de culture.

Du bras droit dIsis descendait aussi le cordonnet de fil dordune balance, marque pour symbole de la justice que la natureobservait et des poids, nombre et mesure quelle mettait en tout.La qualit et la couleur du fil disent assez ce qui lui est propre ouplus prochain, semblable, analogue ou homogne. Quant sonpoids ordinaire et strictement ncessaire, je ne lai pu apprendreque dans le Colloque, o lesprit le dclare Albert. Par rapportau poids de lanneau conjugal, elle destin et quon voyait dansla balance, je nen saurais rien si Morien ne me leut dit loreille, secrtement.

Au surplus, cette dit paenne ou la nature, signifie sousson personnage, avait la figure humaine, la forme du corps et les

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traits dune femme en embonpoint et dune bonne nourrice,comme si lon eut voulu manifester quelle tait corporifie per-sonnellement en cette nature et famille privilgie des troisrgnes, en faveur de laquelle elle disposait le plus abondammentde toutes ses grandes proprits, fcondes et souveraines, pourlallaiter, nourrir et entretenir. Quelques historiens dantiquaireset dimages des faux dieux ont ajout que la couleur naturelle deson teint tait dun jaune brun, diaphane et brillant ; que sonvisage semblait se dcouvrir dun voile de drap carlate tirant surle noir ; que ses cheveux taient teints dun soufre aurifique ; queses yeux paraissaient cres et tincelants, dune couleur olivtre ;et quelle avait plusieurs autres signes, mystrieux dans le paga-nisme. Tout cela en effet annonce bien de lextraordinaire et dumerveilleux, dont les savants de notre sicle ne sont point en tatdexpliquer le sens spirituel, parce quils ne veulent point lever lebandeau qui leur couvre les yeux de lesprit ni faire tomber lescailles qui les offusquent.

Certains naturalistes ont prtendu donner lexplication phy-sique de ces nigmes, en disant que la couleur du teint de lanature, figure par cette idole, la faisait reconnatre aismentdans la physique de la nature par les vritables philosophes. Ellelevait, ajoutent-ils, son voile pour se montrer naturellement auxvrais sages investigateurs, tandis quelle tait masque et cachepour les insenss et le vulgaire, sous les yeux desquels elle taitsans tre reconnue. La teinture de ses cheveux aurifiques dcou-vrait que, toute lunaire quelle tait, sa cime et son lvationtaient arbores des rayons solaires, qui faisaient sa motion et saperfection, aussi bien que son prcieux vermeil. La couleur aure,quelle portait ainsi sur sa tte, apprenait que la nature la produi-sait, parce quelle avait en elle-mme le germe, la semence et lesoufre de lor qui, tant exalt par son propre principe, donnait sateinture vgtable et multiplicative l infini. Ses yeux, dpeintsainsi quil est dit, prouvaient ses qualits, ses caractres, son tatnaturel et manifestaient que, malgr le brillant de sa lumire, elleavait quelque crudit, cre et indigeste, des bas lments et quidemandait tre purifie et perfectionne, pour voir en elle lapuret du luminaire blanc et, successivement, celle du luminairerouge, qui sont en elle virtuellement et en acte.

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Enfin, continuaient ces interprtes de la nature, il en estainsi des autres hiroglyphes quon lui donnait, lesquels avaientrapport au secret de la nature et de la science. Car toutes les fic-tions, elle allgoriques, ne faisaient sous-entendre, figurative-ment, dautres sens que celui de lart de ses oprations enlouvrage conomique et universel du grand monde et en luvresecret du petit monde des sages, lequel se fait l instar, par lemme sujet et les mmes ressorts. Apule dit que, dormant, luisembla voir la desse Isis laquelle, avec un visage vnrable, sor-tait de la mer . Sa vision donne encore entendre lantique opi-nion que les anciens naturalistes et les premiers Lutciens, enconformit, avaient de la nature ou de sa premire semence virgi-nale de chaleur naturelle et dhumide radical unis, comme princi-pes de leurs tres. Leur sentiment tait que cette semenceuniverselle procdait dune candide vapeur humide igne ouisienne et philosophique, sortant de la mer ou des eaux, parceque le soleil, la lune et les toiles, sy plongeant par leurs influen-ces immersives, en faisaient exhaler cette bnite vapeur, qui sefiltrait dans tous les corps, en quantit de matire premire, desve vierge et de substance nourricire ; raison pour laquelle elletait dite et rpute vnrable, dautant quelle est respecte etprise par les sages et quil ny a que le vulgaire insens qui lamprise et la dissipe imprudemment son dam.

Souvent, Isis tait accompagne dun grand buf noir etblanc, pour marquer le travail assidu avec lequel son culte philo-sophique doit tre observ et suivi dans lopration du noir et dublanc parfait, qui en est engendr pour la mdecine universellelunaire hermtique. Harpocrats, dieu du silence, mettant lesdoigts sur sa bouche, ctoyait toujours Isis, pour apprendre quilfallait taire les mystres philosophiques du sujet. Pourquoi, sou-vent, cette desse nigmatique tait estime tre le sphinx, pourmontrer, suivant lexpression mme des Anciens, que les chosesde la religion doivent demeurer caches sous les mystres sacrs,en sorte quelles ne soient entendues par le commun peuple, nonplus que furent entendues les nigmes du sphinx .

Suivant Apule, Isis parle ainsi de sa fte : Ma religion com-mencera demain, pour durer aprs ternellement , cest--direque la science religieuse de la nature et luvre de sa semencepremire, origine de toute production et des merveilles du monde,

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est dautant de dure que lunivers et sy observe et pratique cha-que jour. Il ajoute que, lorsque les temptes de lhiver serontapaises, que la mer mue, trouble et temptueuse sera faitecalme, paisible et navigable, mes prtres moffriront une nacelle,en dmonstration de mon passage par mer en gypte, sous laconduite de Mercure, command par Jupiter . Ceci est la clef dugrand secret philosophique pour lextraction de la matire dessages et luf dans lequel ils la doivent enclore et uvrer enlathanor tour, en commenant le rgime de la saturnie gyp-tienne, qui est la corruption de bon augure pour la gnration delenfant royal philosophique, qui en doit natre la fin des siclesou circulations requises. Peu de personnes en feront la dcou-verte, parce que les gens du monde sont trop prsomptueux deleur ignorance, quils croient science, pour se dpouiller de leursvains prjugs et sattacher scruter la science vritable de lanature universelle.

Les druides taient fort initis et doctes dans ces connaissan-ces. Mais, dans lopinion quils avaient, pour objet de leur reli-gion, dune divinit eux prdite, comble de perfections et devertus, cest--dire dune Vierge qui devait enfanter miraculeuse-ment, eux jusqualors inconnue, ils puisrent la source de lanature pour la trouver et, reconnaissant tout ce quelle cachait deplus puissant, parfait et merveilleux, ils simaginrent avoirdcouvert cette divinit en la personne mme de la nature que,par cette raison et erreur, ils prirent pour elle. Ce fut poutlhonorer, par un culte dirig vers elle, quils la reprsentrent enstatues, suivant les ides avantageuses quils sen taient for-mes, en leur appliquant et cumulant tous les symboles des ver-tus et proprits quils attribuaient la nature mme. En effet, ilslui ont dparti toutes celles, merveilleuses, que lesprit humainpouvait sefforcer dimaginer dans le monde. Et il faut confesserquils connaissaient bien parfaitement la nature pour la dpein-dre et signaler aussi expressment. Mais, en lui adressant leursvux et leurs prires, ils entendaient aussi les faire ltre destres, quils en croyaient lauteur, y prsider et oprer ncessaire-ment, en le regardant comme cause premire et la nature commecause seconde pour tous les bnfices de la vie. Ce fut donc ainsiquils personnalisrent la nature en une idole pour inspirer sa

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vnration, conformment l ide des plus anciens paens, quilavaient nomme Isis.

Comme la religion dIsis avait, en quelque faon, le mme fon-dement que la premire introduite dans les Gaules et chez lesLutciens, elle y eut grand crdit et y fut pratique dvotieuse-ment pendant grand nombre de sicles. Dans la suite, leurs cr-monies reurent des rformes, des extensions et des modes detoutes les espces, suivant les ides spirituelles ou les systmesque la pit faisait inventer. Chacun, successivement sa dvo-tion et dans sa faon de penser dogmatisant, y mit du sien et lesprtres dIsis, profitant de la crdulit du peuple, par des vuesparticulires leur juridiction religieuse et leurs propres int-rts, lui imposrent diffrentes formes scrupuleuses et de rigu-eur, sous des peines effrayantes quils lui inspiraient. De sortequon crut avoir beaucoup raffin le culte et que la religionisienne, dgnrant de la primitive loi naturelle, devint enfincharge de pratiques superstitieuses, trs onreuses pour ceuxde sa secte. Lon perdit mme lesprit du sens secret philosophi-que, quelle renfermait pour luvre de la mdecine salutaire descorps, laquelle en tait la principale intention mystrieuse. peine resta-t-il quelque sage qui en conservt le prcieux dpt.

Cependant, les Parisiens se polirent beaucoup et devinrentfort civiliss et polics. Ils faisaient mme de grands progrs dansles arts et mtiers. Leur cit, purge de crapauds et quittant sonantique rudesse, sembellissait. Enfin, le bon ordre en fit le gou-vernement, de faon quils se fortifirent, tendirent leur puis-sance sur leurs voisins, rendirent leur ville la capitale des Gauleset saffranchirent des dominations trangres. Ce qui leur fit don-ner le surnom de crapauds francos, cest--dire francs, libres deleurs anciens assujetissements. Et dans la suite, on leur substi-tua simplement celui de Francs, puis celui de Franais,aujourdhui dusage commun et qui en drive, comme signifiantpeuple libre.

Plusieurs sicles aprs la manifestation du Verbe divin,incarn pour la bienheureuse rdemption du genre humain,cest--dire aprs la naissance de Jsus-Christ, Fils unique deDieu et de la Vierge Marie, lequel a apport au monde la loi degrce et de salut, les disciples de ses aptres, suivant leurs mis-sions vangliques, venus de la Jude, ayant perc dans les Gau-

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les, y semrent les principes et tablirent les fondements de laseule vraie religion chrtienne. Et comme dit fort bien lhistoriende lglise de Chartres, ville qui, aprs celle de Dreux, tait leprincipal sige de la religion des druides, ceux qui furentenvoys dans ce pays pour y annoncer lvangile y firent beau-coup de progrs, parce quils y trouvrent des dispositions mer-veilleuses pour la conversion des peuples, par le rapport descrmonies des druides nos mystres .

Cependant, la perscution des tyrans romains sleva etdploya sa rage et ses barbares cruauts sur les chrtiens. Cesaptres des Gaules, fermes et courageux dans le ministre de leurvocation, aprs avoir essuy bien des travaux et des martyrespour ltablissement et la propagation de la foi catholique et duculte divin, poussrent et tendirent le progrs de la parole van-glique jusques dans le cur des Gaules, cest--dire en la villede Paris, devenue leur capitale. Ce ne fut quau prix de leffusionde leur sang quils dtruisirent les temples et les autels quilspurent trouver, consacrs au culte des faux dieux. Ils renvers-rent en leur passage le temple fameux de Mars, rig sur la mon-tagne dite Montmartre, prs Paris, celui clbre dIsis et dOsiris,tabli Issy, qui est un village aussi proche Paris. Peu peugagnant du terrain et de lempire sur les esprits, ils vinrent encircuit au lieu dit S. Germain-des-Prs, qui tait alors un terrainplant en bois, du surplus marais et prairie assez vague, ayantaussi un temple vou aux fausses divinits et, entre autres, Isis,quils renversrent aussi et dont il nest rest que peu de vestiges.Enfin, stant introduits dans la cit ou l le des Parisiens, villecapitale des Franais et dj renomme, ils dtruisirent encoretoutes les chapelles qui y taient ddies aux dieux et desses dupaganisme, telles que celles o sont aujourdhui les glises de S.Denis-de-la-Charte, Sainte-Marine et quelques autres, quilsmirent sous dautres invocations divines, en donnant quelques-unes le titre et le nom de leur pieux rparateur et instituteur.

Ce fut ainsi que ces zls missionnaires parvinrent ruiner etabolir tous les temples et toutes les fausses divinits du vil paga-nisme, qui rgnaient dans les Gaules, et y substituerladoration du vrai Dieu. Toutes les idoles furent brises, le vri-table culte divin tabli, ciment et pratiqu. Il ne subsista plus,chez les Parisiens, que quelques anciennes ftes et crmonies

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superstitieuses, quon fut oblig de tolrer, en les convertissantdans la suite, autant que lon put, au sens et au rite catholique.Comme presque toute religion a ses fanatiques, quelques-unsenfouirent, dans le territoire de S. Germain-des-Prs, une statuedor massif, image dIsis, de grandeur humaine, pour la prserveret garantir de sa destruction, dans le dsastre gnral du paga-nisme, et que lon prtend navoir jamais t retrouve.

Alors, la ville de Paris, auparavant si superstitieuse, et mmetoute la France commencrent voir clairement la lumire de lavrit. Si le peuple ne se dfit pas entirement de ses prjugs dereligion, au moins fut-il oblig de les cacher et tenir secrets, cequi, avec le temps, en fit perdre lide et le souvenir. Le gnral, laplus forte et saine partie, embrassa uniformment le christia-nisme et y entrana, par son exemple, les adversaires les plusentts et opinitres dans leurs sentiments errons. Quelqueshrsies causes par des faons diverses de penser, quineffleuraient point le fond de la doctrine, furent touffes aussi-tt quenfantes. Les murs devinrent meilleures, les beaux-artset les sciences accrurent. Enfin, les dogmes de notre foi, ensei-gns charitablement par de grands docteurs de notre sainte reli-gion, furent des armes plus puissantes et victorieuses que nelauraient t celles de la guerre pour gagner les curs et lesesprits, gnralement, et les tirer de lesclavage de l idlatrie.

Cependant, il restait encore, ces religieux missionnaires et leurs successeurs, couronner leurs travaux apostoliques parlrection dune glise cathdrale et mtropolitaine, o la fille deDieu, Mre de Jsus-Christ, son Fils unique, et la patronne deschrtiens ft reconnue et invoque suivant le rite du culte catho-lique. Au dixime sicle ou environ, la foi du peuple, son amour,son attachement pour la religion, saugmentant, leur en fourni-rent heureusement les moyens. Il fut lu un vque de la ville,charg de ladministration spirituelle et qui tenait mme beau-coup du gouvernement temporel et de la distribution de la justice.Son zle lui inspira lentreprise et le porta lever ce magnifiquemonument de lglise de Notre-Dame, en le fondant et consacrantsous sa ddicace, comme mre de la ville et la principale desautres glises ou chapelles difies dans la cit.

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Cet vque, qui avait t choisi pour remplir cette dignit, cause de sa profonde connaissance dans la philosophie naturelleet en la thologie, jugea ne point trouver de place plus convenablepour la fondation et lrection de cette glise, lhonneur de laMre de Jsus-Christ et des fidles chrtiens, que le lieu situ latte du continent insulaire et de la cit, cest--dire louverturedu giron de la Seine qui, se sparant en deux bras, semble pren-dre tous les habitants sous sa protection et les favoriser desrayons du soleil levant, que lesprit ternel du soleil de justiceleur traduit et communique. Le sens spirituel est trs mystique etle naturel fort ingnieux.

Lon institua et rgla les crmonies propres au culte de laVierge sainte, nouvellement tabli. Mais il fallut encore accorderquelque chose cet gard au gnie du peuple, qui conservaitquelque reste de superstition touchant les formalits de la reli-gion dIsis ou de la nature entendue par elle. Cette indulgenceparut ncessaire quant la forme, puisquelle ne changeait pointet ne faisait pas varier la vrit foncire, qui est une, inaltrable etimmuable. Il aurait t mme dangereux de prtendre supprimertout coup tout le crmonial populaire, dont la fausse religiondIsis avait, depuis nombre de sicles, jet des impressions et desracines si profondes dans les esprits scrupuleux, qui exigeaientquelque mnagement et douceur, pour tre rappels avec succs la droite et pure voie. On eut besoin de beaucoup de prudenceen cette occasion et cette politique sut parvenir ses fins, mieuxet plus srement que ne laurait fait la force ouverte, pour larforme gnrale. Pourquoi certaines anciennes crmonies, tol-res par necessit, eurent encore lieu longtemps avant de pouvoirtre abolies entirement. Il en tait rest une pratique jusqunotre sicle et qui a t retranche il y a quelques annes. Ctaitla figure dun dragon ail, quon portait tous les ans dans uneprocession lglise de Montmartre. Ce dragon tait un anciensymbole mystrieux de la philosophie naturelle et de la religiondes druides, des gymnosophistes et des mages gyptiens,quoiquon lait attribu un autre vnement, suivant la chroni-que vulgaire.

Le sens physique que les Parisiens avaient conu de la naturereprsente par Isis tait, selon eux, assez allgorique au sens

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mystique quils reurent de la Mre de Dieu et de leur propreMre chrtienne. Car ils feignaient trouver quelque ide de rap-port de lune lautre. Ce fut un grand moyen doprer leur con-version et dachever luvre de leur sanctification. En effet, larvlation quon leur annona de la vritable Vierge Mre prdite,qui avait enfant le Sauveur du monde, et leur bienfaitrice, euxinconnue jusqualors, fut un argument trs puissant pour leurpersuader les vrits de la foi et les faire aisment revenir de leurerreur, ignorance et mprise. Pourquoi ils eurent moins de peine rpudier leur idole, abjurer son culte et professer celui du chris-tianisme. Dans cet esprit, ils reconnurent et vnrrent, par deshonneurs lgitimes, leur Dame et la ntre, Mre de Jsus-Christ,comme laccomplissement des prdictions faites aux druides et eux.

Cependant il ne fut pas possible de les obliger changer lenom de leur cit et, quoique l ide et lesprit du paganisme ensoient ltymologie, ils lont conserv jusqu prsent, comme sil illusion dIsis ou la nature vnre comme divinit ou bien,aussi, sa semence premire, universelle, philosophique, si vante,avaient encore place la tte dune ville claire de la vritdivine et o rgne la Mre de Dieu et des chrtiens, de laquelle leshabitants de Paris devraient porter le nom saint et respectable, enabandonnant jusquau souvenir de l idoltrie. Et cet abus vientencore de ce quil a fallu saccommoder et sympathiser, en quel-que faon, aux ides et aux murs anciennes de la nation, sanscependant perdre de vue le sens sacr de la vraie religion, deve-nue dominante et qui sest soutenue par elle-mme, depuis, avechonneur et admiration, la gloire de Dieu, un en trois personnes,et de la bienheureuse Vierge Marie.

Le superbe temple de Notre-Dame est aujourdhui le chef-duvre de lart, le sjour de la saintet et de la grce, la vn-ration des peuples chrtiens, la terreur et le flau de l idoltrie.Nos rois trs chrtiens, nos reines, nos princes et nos princesses,dans le mme esprit, y ont toujours vou et signal admirable-ment leur pit et leurs actions de grces. Les vques et archev-ques, qui en ont rempli la chaire, avec toute la dignit duministre et de la charit apostolique, ont aussi toujours t desexemples difiants pour la dvotion des fidles. Et tous les eccl-siastiques, attachs son culte, par leur saints offices et la

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puret de leurs curs, louer Dieu et honorer la Sainte Vierge, yattirent la bndiction du ciel sur tous les citoyens, que leurdvotion fait accourir en foule ce saint lieu, avec le respect quilui est d, adorer le souverain crateur et conservateur et luiadresser leurs hommages et leurs prires par l intercession deleur bonne Mre et patronne, invoque par eux avec la pluspieuse et fervente vnration.

Lors de la fondation de cette glise, tous les officiers occups son culte, quon appelle aujourdhui chanoines, taient lesseuls mdecins de profession et deffet dans leur ville et ilstenaient cet office de charit et dhumanit, par tradition, desphilosophes et des prtres druides qui, lexemple des gyptiens,des prtres et des lvites chez les Juifs, lavaient enseign, exercet profess dans les Gaules. Et lusage sen tait fort fidlementconserv chez les Lutciens ou Parisiens, qui sen faisaient mmeun devoir principal de religion, ayant rapport la divinit et leurprochain et tant la base de la loi naturelle, parce que Dieu,auteur de la nature, donnant et conservant la vie tout, tait lepremier et le seul souverain mdecin, dont ils jugeaient devoirsuivre lexemple, en faisant part de ses bienfaits leurs sembla-bles, pour les soulager en leurs afflictions et les gurir de leursmaladies.

Lorigine de la profession et administration de la mdecine,en la personne de ces officiers ecclsiastiques, avait encore pourfondement la charge et commission apostolique, cest--dire lavocation expresse des aptres, qui tous, suivant leurs actes,taient mdecins des mes et des corps, l imitation de Jsus-Christ leur chef, qui avait opr toutes sortes de gurisons mira-culeuses. Leurs disciples, mme, en tablissant la religion chr-tienne dans la cit des Parisiens, en avaient eux-mmes aussidonn lexemple et fort recommand le service, en prenant occa-sion den montrer le devoir dhumanit, par lexercice que lesdruides paens mmes en avaient fait.

Ces chanoines furent dits de ce nom, cause quils rcitaienten chantant les points et articles fondamentaux prescrits dansleur rituel, qui enseignaient lesprit de la religion et les devoirs deson culte. Ces articles ou versets chants taient nommscanons, du mot latin cano, je chante, do est tir celui de cha-

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noine et de chantre. Ils en suivaient la rgle prescrite, en soignantles malades et les traitant avec beaucoup de charit. Ce qui estadmirable, cest quils les gurissaient de toutes leurs maladies etinfirmits (si la volont de Dieu nen avait autrement ordonn)par de vrais remdes naturels, dont ils acquraient la connais-sance et lusage dans ltude de la nature, qui les fournit, sansquil soit besoin davoir recours des moyens trangers, impuis-sants ou destructeurs. Pourquoi ils avaient leur cole de mde-cine tout attenant la rive du bras de rivire, o est aujourdhuilcole fameuse des docteurs de cette facult, rue du Fouar et dela Bcherie, et ils y communiquaient par un petit pont de bois,quils avaient fait jeter sur le bras de rivire et qui a encore le nomde Petit-Pont.

Cette digne occupation et ce service difiant et charitablepour des ministres de la Mre et fille de Dieu, Mre spirituelle deshabitants, neut plus dautre objet de leur pit et, dans leursbonnes uvres, lamour de Dieu et du prochain faisait tout leurdevoir et leur mrite, ce qui leur fit obtenir la construction, prsdeux, attenant lglise, dun hpital ou htel de charit, o lonapportait, recevait et traitait les infirmes et malades avec tous lessoins et les secours dont, par esprit dinstitution et dtat, ilstaient capables et se faisaient un point essentiel de religion. Ilstaient devenus de grands mdecins pour le spirituel et le tempo-rel. Par la grce de Jsus-Christ, Fils de Dieu et de la ViergeMarie, qui les assistaient, ils opraient des cures et gurisonsmiraculeuses, si surprenantes que cet hpital dinfirmerie futalors appel htel-de-Dieu.

Les remdes dont ils faisaient usage ntaient puiss quen lanature et leur vertu et efficacit sanative et salutaire procdait dela bndiction que Dieu y rpandait. Mais il ne faut passimaginer que ce fussent des remdes vulgaires ni des compossde la main des hommes, tirs de choses inanimes et sans vie. Ilstrouvaient la rparation de la vie et de la sant, par leur propreprincipe, dans une quintessence de la nature, exalte et astrali-se, qui contenait et rintroduisait aux corps lme, lesprit et lavie, dont ils souffraient altration, et qui les leur rparait en qua-lit de mdecine universelle, en dtruisant tout levain ou fermentdimpuret, de corruption et dhumeur peccante. Luvre secrtede la confection ne leur tait point inconnue et les oprations leur

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taient familires, parce quils connaissaient la science de Dieu etde la nature et les vertus de lesprit ternel de vie, lesquelles lemme Dieu de bont a mises en ses uvres, ds le commence-ment du monde, pour la sant des peuples de la terre, ses cratu-res. Ils possdaient parfaitement lart de lusage de cemdicament divin et de sapience, souverainement salutaire pourremdier toutes maladies, et ils lappliquaient toujours, avecsuccs et efficacement, lhonneur du Trs-Haut, qui en estlauteur et dispensateur.

Le fondateur de cette glise leur en avait laiss la traditionsecrte. Mais, depuis, ces hautes et sublimes connaissances desvertus occultes de la nature, en laquelle lesprit universel de vieest infus et oprant, se sont perdues, faute desprit intelligent enlart de la vraie mdecine et capable du secret important qui luiest d. Il prvit mme bien ce malheur dans lavenir et, pour enlaisser des monuments de vrit dans la postrit, pour lessavants et vritables mdecins, il avait fait faire, aux portails decette glise, toutes les figures hiroglyphiques de cette science etde luvre de cette bnite mdecine, lesquelles lon voit encoreaujourdhui et que tout homme sage et intelligent ne doit jamaisrvler vulgairement, si Dieu lui fait la grce dilluminer sonesprit du don de ce merveilleux arcane cleste. Gobineau deMontluisant a expliqu plusieurs de ces hiroglyphes, mais il en aomis beaucoup, cause du silence harpocratique et recommandet impos au secret.

Lon voit encore, lentre de lglise, la figure hiroglyphiquedu bienheureux Chrystophe, Christum ferens, trs significative,curieuse et instructive pour les vrais enfants de cette sciencedivine.

Les sages investigateurs remarqueront aussi, sur le colosse,nombre de symboles, habitations, tours et autres enseignementsphilosophiques, importants et ncessaires autant que myst-rieux, pour les conduire heureusement dans la voie troite etescarpe de la sagesse et les faire arriver sa possession, qui estle comble de toute flicit sur terre et seule capable de remplirdignement et souverainement le cur de lhomme sage et sens,pour sa sant, son salut et la vie ternelle au sein de la divinit.

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Dieu soit lou ternellement au trs saint sacrement delautel et que sa cit, chez tous les fidles, retentisse jamaisdactions de grces de ses bienfaits. Ainsi soit-il.

III. EXPLICATION TRS CURIEUSE DES NIGMES ET FIGURES HIROGLYPHIQUES, PHYSIQUES, QUI SONT AU GRAND PORTAIL DE LGLISE CATHDRALE ET MTROPOLITAINE DE NOTRE-DAME DE PARIS

Le mercredi 20 de mai 1640, veille de la glorieuse Ascensionde notre Sauveur Jsus-Christ, aprs avoir pri Dieu et sa trsSainte Mre Vierge en lglise cathdrale et mtropolitaine deNotre-Dame de Paris, je sortis de cette belle et grande glise et,considrant attentivement son riche et magnifique portail, dont lastructure est trs exquise, depuis le fondement jusqu la som-mit de ses deux hautes et admirables tours, je fis les remarquesque je vais expliquer.

Je commence par observer que ce portail est triple, pour for-mer trois principales entres dans ce superbe temple, seul corpsde btiment, et annoncer la Trinit de personnes en un seul Dieu,sous lesquelles, par lopration de son Esprit-Saint, son Verbesest incarn pour le salut du monde dans les flancs de la Viergesainte ; symbole des trois principes clestes en unit, qui sont lestrois principales clefs ouvrant les principes et toutes les portes,les avenues et les entres de la nature sublunaire, cest--dire dela sve universelle et de tous les corps quelle forme et produit,conserve ou rgnre.

1. La figure pose au premier cercle du portail, vis--vislhtel-Dieu, reprsente au plus haut Dieu le Pre, crateur delunivers, tendant ses bras et tenant, en chacune de ses mains,une figure dhomme en forme dange.

Cela reprsente que Dieu tout-puissant, au moment de lacration de toutes choses, quil fit de rien, sparant la lumire destnbres, en fit ces nobles cratures que les sages appellent mecatholique, esprit universel ou soufre vital incombustible et mer-cure de vie, cest--dire lhumide radical gnral, lesquels deuxprincipes sont figurs par ces deux anges.

Dieu le Pre les tient en ses deux mains, pour faire la distinc-tion du soufre vital ou huile de vie, quon appelle me, et du mer-cure de vie ou humide premier-n, quon nomme esprit, quoique

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ce soit termes synonymes, mais seulement pour faire concevoirque cette me et cet esprit tirent leur principe et leur origine dumonde surcleste et archtypique, o est le sige et le trne pleinde gloire du Trs-Haut, do il mane surnaturellement et imper-ceptiblement pour se communiquer, comme la premire racine, lapremire me mouvante et la source de vie de tous les tres engnral et de toutes les cratures sublunaires, dont lhomme estle chef de prdilection.

2. Dans le cercle au-dessous du monde surcleste et archty-pique est le ciel firmamental ou astral, dans lequel paraissentdeux anges la tte penche, mais couverte et enveloppe.

Linclination de ces deux anges, la tte en bas, nous donne entendre que lme universelle ou lesprit catholique ou, pourmieux dire, le souffle de la vertu de Dieu, cest--dire les influen-ces spirituelles du ciel archtypique, descendent de lui au cielastral, qui est le second monde, galement cleste, dit typique,o habitent et rgnent les plantes et les toiles, qui ont leurcours, leurs forces et vertus, pour laccomplissement de leur des-tination et de leurs devoirs, selon les dcrets de la providence, quiles a ainsi ordonns et subordonns afin doprer, par leur minis-tre et leurs influences, la naissance et gnration de tous lestres spirituels et de toutes choses sublunaires, participant delme et de lesprit universel. Et par les deux anges, la tte en baset qui sont vtus, nous est dsign que la semence universelle etspirituelle catholique ne monte point, mais descend toujours. Etlenveloppe dont elle est voile dans les corps nous enseigne quecette semence cleste est couverte, quelle ne se montre pointnue, mais quelle se cache avec soin aux yeux des ignorants etdes sophistes et nest point connue du vulgaire.

3. Au-dessous du firmament est le troisime ciel ou llmentde lair, dans lequel paraissent trois enfants environns de nua-ges.

Ces trois enfants signifient les trois premiers principes detoutes choses, appels par les sages principes principiants, dontles trois principes infrieurs, sel, soufre et mercure, tirent leurorigine et quon nomme principes principis, pour les distinguerdes premiers, quoique, tous ensemble, ils descendent du cielarchtypique et partent des mains de Dieu qui, de sa fcondit,remplit toute la nature. Mais toutes les influences spirituelles et

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clestes semblent tre manes des deux premiers cieux, avantde sunir aucun corps sensible, ce qui fait que toute manationspirituelle du premier ciel ou de larchtypique est appele me etcelle du second ciel ou firmament est nomme esprit.

Ce sont donc cette me et cet esprit, invisibles et purementspirituels, qui remplissent, de leurs vertus actives et vivantes, letroisime ciel, appel lmentaire ou le ciel typique, parce quecest le sjour des lments qui, mus, ordonns et subordonnspar les deux mondes suprieurs, agissent leur tour, par com-motion et mouvement descendant, ascendant, progrdiant et cir-culaire, sur tous les tres infrieurs et sur toutes les craturessublunaires, composs de leurs qualits mixtes, quon nomme lesquatre tempraments.

Or cette me mane dans le monde lmentaire, quelle rem-plit de sa lumire vivifiante, est appele soufre ; et lesprit mandu monde ou ciel firmamental, qui est en principe lhumide radi-cal de toutes choses, auquel ce soufre ou la chaleur lumineuseest attach et adhrent, comme son premier et dernier aliment,est appel mercure ou lhumide premier-n, qui est lhumideradical de toutes choses et, par consquent, indivisible du soufreou me thre laquelle, tant un feu cleste lumineux et chaud,ne peut subsister sans son union intime et indissoluble avec cetesprit, son humide radical. Mais cela est au-dessus de la portedes insenss.

Cette me et cet esprit, unis comme une seule et mmeessence, partant du mme principe et ne faisant, pour ainsi dire,quune mme chose, puisquils ne sont divisibles que par lesprit,ne peuvent tre vus ni touchs, mais seulement conus et com-pris par les sages investigateurs de la science de Dieu et de lanature. Cette me et cet esprit ne nous deviennent sensibles quepar le lien indivisible qui les attache lun lautre. Or ce lien,quon nomme sel, est leffet de leur union et amour mutuel et uncorps spirituel qui nous les cache et les enveloppe dans son sein,comme ne faisant quune seule et mme chose de trois. Ce queles gens ptris de prjugs nentendront et comprendront point.

Ce sel est celui de la sapience, cest--dire la copule et le liga-ment du feu et de leau, du chaud et de lhumide, en parfaitehomognit, et qui est le troisime principe. Il ne se rend pointvisible ni tangible dans lair que nous respirons, o il est subtil et

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fluide, et il ne manifeste son corps visible que par son sjour etdpt en rsidu dans les mixtes ou composs dlments, quilfixe et encloue, en se mlant intimement au soufre, mercure, etsel, qui sont des principes naturels, lui fort analogues et consti-tuteurs des cratures sublunaires.

Le sel cleste est le principe principiant, qui procde de lmeet de lesprit, cest--dire de leur action ou, pour mieux dire, dusoufre et du mercure thrs. Il est le moyen et le milieu qui lesunit dans leur action, pour se traduire en fluide dans le soufre, lemercure et le sel de nature, sous un corps visible et tangible, lorsappel par les sages de toutes sortes de noms, tantt sel alkali,sel armoniac, salptre des philosophes et, tantt, de mille autressurnoms symboliques, ou son origine ou sa descension oubien son essence corporelle, pour prouver qutant lme,lesprit et le corps universel de la nature, il est susceptible de tou-tes sortes de dtermination quil plaira la nature ou lartistede lui donner, selon lart de la sagesse.

Mais il ne faut point perdre de vue que cest du monde surc-leste que la source de la vie de toutes choses tire son origine etque cette vie est appele me ou soufre ; que du monde cleste oufirmamental procde la lumire, quon appelle esprit, autrementhumide ou mercure, et que, cette me et cet esprit remplissant deleur fcondit vivifique le troisime monde, appel lmentaire,leur action nergique et lastique perptuellement circulaire yporte et produit le feu tout divin, analogique de chaleur etdhumide radicaux, mais qui est imperceptible et invisible, nonvulgaire ni grossier et par lequel, comme feu de vie par essencenourrissant, rparateur, conservateur et non destructeur, leschoses deviennent palpables et de solidit corporelle. Do il fautconclure que ces trois substances, soufre, mercure et sel univer-sel, clestes, sont les vrais principes principiants de la gnrationde toutes choses et que ces trois substances naturelles et sublu-naires, dans lesquelles les trois premires se rendent infuses etcorporifies, sont les vritables principes principis, constituteursde la gnration des corps, par lenclouement et la fixation quilsfont des qualits lmentes, propres la temprature des indivi-dus, selon les dcrets de la providence.

Cest ce qui a fait dire aux sages que le sel spirituel, qui sertdenveloppe et de lien au soufre et au mercure clestes, tait la

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seule et unique matire dont se fait la pierre des philosophes etque, comme ces trois substances, identifies par leur union, nenfaisaient quune, la pierre ntait point faite de plusieurs choses,mais dune seule chose compose, trine en essence, unique deprincipe et quadrangulaire de quatre qualits lmentes. Cepen-dant, cela se doit entendre certains gards, qui puissent tombersous l intelligence de lesprit et des sens en mme temps, cest--dire quil ne faut pas simaginer que la matire de la pierre trian-gulaire et quadrangulaire des sages se doive ni puisse se prendreen son tat de fluide arien invisible, mais il faut entendre quilest ncessaire de chercher et trouver cette mme matire defluide arien infuse et corporifie en une terre vierge des enfantsde la nature, qui en sont les mieux partags, les plus hautementet copieusement favoriss et en qui les premiers et les secondsagents unis ont plus de dignit, dexcellence et de vertu. Car laracine du soufre des sages, de leur mercure et de leur sel est unesprit cleste, spirituel et surnaturel qui, par le vhicule de lairsubtil, se porte et se condense en air ou vapeur paissie et faitune matire universelle et lunique de toute procration.

4. Au-dessous de ces trois enfants, placs dans llment delair, est le globe de leau et de la terre, sur laquelle paissent desanimaux, comme un mouton, un taureau, etc.

Le globe de leau et de la terre nous dsignent les lmentsinfrieurs, tels que leau et la terre, dans lesquels le feu cleste etlhumide radical trs subtil, par le moyen de lair, s insinuentjusquau profond et y circulent incessamment par leur proprevertu, sous la forme invisible dun esprit surcleste et de vie qui,selon David, Psaume 18, 6, 7, 8, a son tabernacle dans le soleildo, par sa vertu nergique, comme un poux qui se lve de sacouche nuptiale, il slance pour parcourir la voie des lments,ainsi quun superbe gant qui mesure son lan et ses forces dansla vaste tendue de lair. Sa sortie est du plus profond des cieux.De l, il procde, pntre partout et ne laisse rien priv de la cha-leur de sa prsence vivifiante, de lexpression mme de Salomonen son Ecclsiaste 1, 5, 6. Cest ce mme esprit divin qui clairel immensit de lunivers ; qui, se poussant et repoussant parvertu nergique et lastique en circuit du centre lexcentre et enla capacit de tout, retourne sans cesse et perptuellement dans

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les cercles quil dcrit par son m