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  • 8/14/2019 De l'Existence Historique P. Aubenque Et Karl Lowith

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    DE L'EXISTENCE HISTORIQUE

    Author(s): P. Aubenque and Karl LwithReviewed work(s):Source: Les tudes philosophiques, Nouvelle Srie, 15e Anne, No. 4 (OCTOBRE - DCEMBRE1960), pp. 473-489Published by: Presses Universitaires de FranceStable URL: http://www.jstor.org/stable/20843452.Accessed: 29/09/2012 03:30

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    DE L'EXISTENCE HISTORIQUE(I)Pour nous, qui vivons et pensons dans Fhorizon de Thistoire, ce qui

    s'impose a nous comme evident, ce n'est pas la nature de Thommetoujours identique a elle-m ne, mais le changement de son existencehistorique. Ce qui nous frappe, c'est que toutes choses deviennentautres qu'elles n'etaient; ce qui nous echappe, c'est, a travers leschangements des circonstances, des genres de vie et des modes depensee, la fagon dont la nature de Thomme se maintient ? dans lamesure, il est vrai, oil Ton peut parler en general d'une permanencede Fhomme. Mais autant il est facile de manifester dans tous lesdomaines les transformations radicales et soudaines qui s'y produisent,ainsi que leurs dangers, autant il semble difficile et presque impossibled'exprimer de fagon convaincante ce qu'il y a de constant et de permanent dans F essence de Thomme. Car il manque a notre fagonmoderne de penser toutes les conditions qui seraient requises pourdistinguer et reconnaitre, dans le cours du temps, un element durable eteternel, que ce soit dans Fhomme ou dans la totalite du monde. Lorsque,a Tinterieur de la pensee moderne, Ton s'est efforct serieusementde ramener le permanent dans la vie de Fhomme et par la de mesurer,en prenant Veternel pour critere, la valeur du temporel et de l'actuel,cet effort s'est trouve condamne a l'echec. La parole de Kierkegaardsur ? Tinstant eternel ? et ? l'immutabilite de Dieu ? et le paradoxeanti-chretien de Nietzsche sur le ? retour eternel du meme ? sont,certes, issus Tun et l'autre de cette idee que nous avons besoin del'eternite pour pouvoir subsister dans le temps ;mais ce qui est immediatement convaincant, ce n'est pas Teternite a laquelle tendaient cesdeux penseurs, les plus radicaux du xixe siecle, mais bien la critiquedu temps, qui fut leur point de depart. Quelque chose d'aussi vieux etd'aussi indefiniment nouveau que Teternite ne se laisse pas ramener ala vie par des moyens aussi modernes. Aussi n'aurai-je pas la pretention d'exprimer de fagon convaincante la nature toujours identique de

    (i) Conference prononcee a l'Universite de Montpellier, le 4 mai i960. Cette conferencereprend des themes developpes dans Gesammelte A bhandlungen zur Kritik der geschichtlichenExistenz, Kohlhammer, Stuttgart, i960.

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    474 les Etudes philosophiquesrhomme au sein de la nature universelle ;mon propos sera plus limite :je voudrais apporter un correctif a notre obsession de Thistoire et deses changements et, pour cela, montrer, par quelques remarques critiques, que, dans tout le cours du temps, Yessentiel se conserve identique, dans lamesure ou il y a en general une essence des choses. Maismeme une entreprise limitee comme celle-la se heurte a notre fagonmoderne de penser, a cette pensee historique qui s'est laissee dechoirdans le temps.L'homme d'aujourd'hui ne vit pas dans le cadre de la nature, ilexiste dans Thorizon de Thistoire, et d'une histoire dont lemouvementest tel qu'il devient de plus en plus enveloppant et accelere et quenous devons le suivre tant bien que mal, si nous ne voulons pas que lesol se derobe sous nos pieds. En tant qu'histoire qui ne cesse de setransformer brusquement, elle exige de rhomme des decisions deter

    minees, par lesquelles il veut influencer son cours le plus possible. Enconsequence, ce par quoi, aujourd'hui, rhomme de la rue se trouvesurtout concerne, ce ne sont pas la naissance, la croissance et le declin,c'est-a-dire les phenomenes de la nature terrestre et encore moins lecours regulier, les ? re-volutions ? des corps celestes, mais les crises etles revolutions, les transitions et les declins de Thistoire. Le livre deSpengler Le declin de VOccident fut, a la fin de la premiere guerremondiale, le document le plus significatif de cette conscience generalede Fepoque ; et ce qui s'est passe depuis la premiere guerre, avecrevolution de la technique scientifique, n'a fait qu'aggraver cetteconscience historique de crise, meme si Ton ne veut plus savoir grandchose de la these de Spengler.Or ce qui a rendu possible ce declin menagant, c'est precisementcette science qui ne s'occupe pas de Thistoire, mais de la nature, etqui, en desintegrant Tatome, devient au plus haut point creatriced'histoire et intervient immediatement dans la politique des Etats. Lesdecouvertes de la technique et de la science, qui embrassent lemondemoderne dans son ensemble, n'ont pas seulement elargi de fagon imprevisible le domaine de Thistoire politique et accelere son cours. D'unefagon plus generale, elles ont, depuis le debut de la revolution industrielle, mis la nature au service du genre humain a un point jamaisatteint jusqu'alors. Ce qui s'offre naturellement de la nature semblen'?tre plus qu'un vestige de ce que rhomme n'a pas encore domineetmaitrise. Cet ebranlement que la technique scientifique a provoqu6dans tout ce qui etait jusqu'ici notre tradition historique, la traditionclassique comme la tradition chretienne, a avant tout mis en branleles fagons de penser de rhomme moderne ; au contraire, Tequilibre

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    K. LOWITH? i/EXISTENCE HISTORIQUE 475permanent

    du mouvement cosmique des corps celestes, ainsi que lanaissance et la disparition naturelles des phenomenes terrestres de lavie, le laissent indifferent, encore que la physique moderne tende deplus en plus a mettre en question Texistence d'un ordre eternellementstable de la nature. Ce sont done les evenements de notre histoire, ycompris ceux des sciences de la nature, qui ont amene Thomme modernek se faire de lui-meme une conception exclusivement historique.Mais pourquoi des generations humaines anterieures, qui avaientpourtant fait, elles aussi, des experiences tres frappantes avec Thistoire,n'en ont-elles pas tire lesmemes consequences pour Thomme commetel ? Etaient-elles en quelque fagon aveugles a la signification deThistoire, parce que celle-ci n'avait pas pour elles lam6me importanceexistentielle? Ou bien ont-elles pu renoncer a eriger Thistoire en absolu,parce qu'elles trouvaient encore dans la theologie chretienne et lacosmologie classique un critere pour la comprehension correcte deschangements historiques, de telle sorte que Texperience des relativitesde Thistoire n'a pu se constituer chez elles en experience independante ?Dans la pensee antique et le christianisme, Texperience de Thistoireetait encore liee, ordonnee et circonscrite :dans la pensee grecque, parTordre et le logos qui regnent dans le Cosmos physique, e'est-a-dired'une fagon cosmologique ; dans la foi chretienne, d'une fagon theologique par Tordre de la creation et la volonte de Dieu. C'est seulementavec la dissolution de ces deux convictions pre-modernes que naquitla croyance a Thistoire comme telle, Thistorisme. Car si TUniversn'est ni divin et eternel, comme il Tetait pour Aristote, ni corruptiblemais cree, comme il Tetait pour saint Augustin et saint Thomas,e'est alors seulement que surgit la possibility d'une ? existence historique ?, e'est-a-dire d'une existence qui n'a aucune place determineedans le tout de Tetre naturel et qui, pour cette raison, repose toutentiere sur elle-m^me et sa propre temporalite. Cest a partir de cetteemancipation de Thistoire temporelle a Tegard de tout ce qui pouvaitla contenir que s'explique Texpansion demesuree de la pensee modernehistorique. La croyance moderne a Thistoire comme telle est devenue,selon lemot de B. Croce, la ? derniere religion des hommes cultives ?.Mais comme la culture des cultives ne sufiit plus a faire front a Thistoire, cette ? derniere religion ? est en verite un refuge sans issue ; carqui pourrait encore croire reellement a Thistoire, maintenant queTepine dorsale de cette croyance, la croyance au progres, s'est brisee ?La croyance a Thistoire est un des resultats de notre eloignement dela theologie naturelle de TAntiquite et de la theologie surnaturelledu christianisme, qui, toutes deux, avaient donne un cadre k Thistoire

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    476 les Etudes philosoprtqueset fourni un horizon non-historique de l'experience et de la comprehension. C'est settlement la perte de cette limitation et de cette fondation de l'histoire dans la cosmologie classique et dans la theologiechretienne qui a erige l'histoire en cette instance absolue, que nousacceptons maintenant comme quelque chose qui va de soi, alors qu'elleest ce qu'il y a de plus problematique.

    L'expression la plus commune de la conscience historique derhomme moderne est ce qu'on appelle la ?transition ?vers une nouvelleepoque et les expressions correspondantes d'homme ? passe ? etd'homme ? futur ? comme si l'histoire avait jamais appris a rhommea devenir autre et a se transformer. Si l'homme se manifeste en effetdans l'histoire, comme dans un miroir grossissant et simplifiant, il n'yapparait pas comme toujours autre, mais comme toujours le m6me.L'homme a deja passe et depasse toutes sortes de passages, sans qu'ilait jamais cesse d'fitre ce qu'il a toujours ete. M6me la distinction de laculture et de la barbarie manifeste, dans des conditions differentes, lameme nature de rhomme, qui n'etait pas moins homme au debut del'histoire qu'il ne le sera a la fin. Leur difference reside seulement enceci, que les conditions plus favorables d'un etat ordonne par des loissemblent rendre rhomme meilleur. Nous vivons toujours dans desepoques de ? transition ?,m6me si ce n'est pas toujours consciemment,avec une conscience de crise, dans la crainte et dans l'espoir, commec'est le cas aujourd'hui. Et m?me quand on est ? k la croisee de deuxepoques ?, on ne peut vivre que parce qu'il y a, au milieu du temps, dela duree et du permanent. Ce qui s'affirme toujours de nouveau revientavec le temps comme une repetition du mfeme. Si rhomme d'aujourd'hui etait completement different de celui d'hier ou d'il y a plusieurs

    milliers d'annees, nous ne pourrions pas comprendre du tout leshommesdes temps passes ou ceux de cultures etangeres ni participer a leurscreations. Et m?me si nous admettons qu'il y ait une transformationhistorique dans l'essence de rhomme, cette transformation ne pourraitse produire que si rhomme demeure essentiellement identique k traverschangements et transformations ; car il n'y a que ce qui demeurequi puisse aussi changer. Autrement on ne pourrait pas reconnaitre,en tant que tel, ce qui a change ou qui s'est transforme. Celui quirevoit apres trente ans une vieille connaissance et la trouve fortementchangee ne peut avoir cette impression que parce qu'il reconnaitdans cet homme change la vieille connaissance d'autrefois. Les possibilites passees, presentes et futures d'une transformation historiquedans le mode d'etre de l'humanite exigent, pour 6tre fondees, unereflexion sur notre nature humaine permanente. Et si le changement

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    K. I^OWITH ? i/EXISTENCE HISTORIQUE 477historique de ce qui ne fait que subsister encore nous desoriente etdeconcerte m ne les plus habiles, parce que la conscience de crise nenous aide en aucune fagon a parer avec plus d' -propos aux dangersmenagants de Thistoire universelle, il ne reste plus alors qu'a s'orienterd'apres ce qui a en soi-meme permanence et duree ; car la marche deThistoire comme telle ne nous fournit jamais de critere pour juger dece qui arrive dans Thistoire. Si Thomme a venir n'etait rien de plusque Thomme de ? Tere atomique ? et d'un fitat totalitaire ou, selonle titre d'une satire de G. Orwell, Thomme de ? 1984 ? ou, plus generalement, Thomme de Tere copernicienne, ou, de la fagon la plus generale, un homme de Thistoire, il serait vain de vouloir dire quelque chosede lui qui puisse valoir plus de quelques siecles. Nous avons un senshistorique aiguise pour discerner les differences de genres de vie dans lesdifferentes cultures et epoques, mais nous sommes remarquablementinsensibles a la Constance beaucoup plus essentielle des besoins et despassions elementaires de Thomme, de ses capacites et de ses faiblesses.Parmi les historiens du xixe siecle, il n'y a qu'une exception celebre,Jakob Burckhardt. II remarque une fois, a Toccasion de ses etudeshistoriques, que Tesprit humairi est deja acheve depuis longtemps etque, s'il arrivait dans les temps anciens que Ton sacrifiat sa vie pourson semblable, on n'est pas alle plus loin sur ce point.

    Quelques exemples illustreront ce qu'il y a d'a priori dans notrepensee historique :nous disons ?Homere ? et nous pensons par lk deprime abord non a la verite permanente des hommes de Ylliade ou deYOdyssee, mais au fait qu'Homere etait un Grec du vme siecle avantJesus-Christ et vivait, par consequent, dans un tout autre monde queTolstoi ou Dante. Nous disons ?Dante ? et nous pensons par la a latheologie chretienne du Moyen Age et aux evenements politiques dansla Florence du xme siecle et nous oublions k ce sujet que la DivinaCommedia n'est pas seulement aussi eloignee de La Comedie humaine deBalzac, mais en est tout aussi proche que Test Dante lui-m6me de sonmaitre Virgile. Nous disons ?Shakespeare ? et nous pensons par la a laperiode elizabethaine de TAngleterre, comme si ses rois et ses regicidesn'avaient pour nous de signification qu'historique, sous pretexte queles maitres d'aujourd'hui et leurs adversaires ne sont pas des rois. Dememe, dans Thistoire de Tesprit, lorsque nous entendons les noms de? Platon ? et de ?Kant ?, nous pensons a la philosophic pre- et postplatonicienne, la philosophie pre- et post-kantienne, c'est-i-direk Thistoire de la pensee, sans nous interroger sur la verite de ce qui estpens6, c'est- -dire que nous pensons, hors de toute pensee, aux differents ? pro jets ?, ? interpretations ? et ? perspectives ?, relatifs a des

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    478 lbs Etudes philosophiquesmondes historiques determines, dans l'idee que Ton ne pourrait plus,apres Kant, penser lemonde physique d'une fagon pre-critique. Milledetails interessants et dignes d'etre connus sur les conceptions dumonde et de l'histoire se laissent ainsi degager ? au prix de la choseelle-m?me. Car qui pourrait contester que le monde physique lui-m6meetait lememe du temps de Platon et de Kant, bien qu'il fut comprisdifferemment, et que les mondes historiques differents d'Homere,Dante et Shakespeare ne seraient que des curiosites d'antiquaires, sinous ne nous reconnaissions dans leurs actions et leurs passions, dansleurs hommes et leurs femmes, dans leurs maitres et leurs valets, leurstraitres et leurs fideles, leurs ambitieux et leurs resignes ? Et ainsipouvons-nous retirer d'un historien grec ou romain, comme Thucydideou Tacite, des apergus tout a fait essentiels pour la comprehension denotre temps et de l'histoire en general, non parce que Tun etait unGrec de tel ou tel siecle et l'autre un Romain, mais parce que ces historiens classiques, sans aucune conscience historique de leur historicite,avaient un savoir, rarement egale depuis lors, sur l'essence permanentede l'homme et des affaires politiques.

    Une telle fagon de considerer l'homme et l'histoire sous Tangle dece qui perdure et semaintient dans le temps est aujourd'hui inactuelle,parce que notre pens6e, possedee par la conscience historique, ne veutpas reconnaitre le permanent et le perdurable et croit pouvoir s'enpasser. Si, en fait, nous pensons ? l'etre ? a partir du ? temps ?, c'estparce que nous ne connaissons rien d'eternel. C'est le grand meriteinvolontaire du livre de Heidegger, Sein und Zeit, d'avoir illustre cela.Et cependant tout temps historique tire sa subsistance du fait que,dans ce flux et ce reflux evanescents de Thistoire, il y a quelque chosede durable, meme s'il n'y a rien d'eternel. Les enseignements del'histoire perdraient tout interet et tout sens, si ce qui se passe dansl'histoire n'etait que passager et ne demeurait pas relativement durable.Meme les revolutions politiques, qui liquident les institutions existantes, n'ont de signification historique et ne meritent d'etre noteespar l'historien que lorsqu'elles ont des consequences durables et ainsise survivent a elles-memes. La duree est la forme la plus elementairede la science et de la vie historiques. Ce qu'il y a de plus etonnantdans l'histoire, ce ne sont pas seulement les grands changements, lespertes et les blessures, que l'humanite souffre de son propre fait,maisc'est aussi de voir que et comment elle renait toujours de telles mutilations et de telles catastrophes et se dresse de nouveau sur les ruines deson passe ? comme si presque rien ne s'etait passe. Le plus grandexemple qu'on en puisse donner est, dans la Bible, l'histoire de l'Arche

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    K. I.6WITH? i/EXISTENCE HISTORIQUE 479de Noe. Quand Dieu vit que la mechancete de l'homme envahissaittout, il se repentit d'avoir cree les hommes et resolut de les aneantir tous,k l'exception d'un homme pieux, Noe, et de sa famille? sur quoi l'histoire allait reprendre son cours. Ce que l'histoire, dans ce cas, porte ettransmet, ce n'est certes pas un evenement profane, mais l'avenementd'un salut, qui ne peut tre objet de savoir, mais seulement de foi.Mais si la duree constitue deja pour l'histoire profane un elementfondamental de sa marche, une reflexion sur Fhomme, sans qui iln'y aurait pas d'histoire, devra s'orienter sur ce qui lemet en etat desurvivre aux vicissitudes historiques. Le savoir inactuel relatif kl'essence durable de l'homme ne se laisse pas remplacer par la comprehension trop actuelle de son existence historique. C'est bien plutotla nature toujours ideiitique de l'homme qui peut, seule, fonder sonexistence historique. On doit done s'en tenir a ce fait que Fhomme est,certes, un etre qui est irreductiblement dans l'histoire et qui a unehistoire, mais qu'il ne vit pas d'elle et qu'il n'est pas son histoire, que,par suite, les concepts d'histoire et d'homme ne se recouvrent pas.Dans Guerre etpaix de Tolstoi, une ceuvre qui est, au plus haut sens duterme, messagere d'histoire, parce que Tolstoi est un connaisseur deThomme, tous les personnages et leurs rapports sont, certes, plus oumoins concernes par la campagne de Napoleon en Russie, mais cequ'il y a de proprement humain chez ces hommes ne s'en trouve paspour autant concerne, m?me s'ils perdent leurs biens et leurs vies parsuite des hasards de la guerre. Et de m^me, si l'histoire des deuxdernieres guerres mondiales a pu nous apprendre quelque chose, e'estque l'homme, en de telles periodes de l'histoire, ne peut que faire frontou faillir.

    Nous demandons alors : comment en est-on venu a ce moderne6garement, qui a dissous l'unite du Cosmos physique en une pluralitede mondes historiques et la nature toujours identique de l'homme enune multiplicite de modes d'existence historique ?Cette question ne selaisse pas resoudre sans une meditation d'ordre historique, mais detelle maniere que la reflexion historique se donne pour but de faireabstraction des constructions de la conscience historique moderne,pour mettre de nouveau en relief ce qui amene et fonde tout changement historique. Nous nous bornerons ici au petit nombre d'etapesprincipales, dans lesquelles la conscience historique a pris son essorpour aboutir de nos jours a l'assimilation si problematique de l'hommeet de l'histoire. Les pas decisifs sur ce chemin de l'historisme ont etefaits par le philosophe de l'histoire italien G. Vico au xvme siecle etpar Hegel et Marx au xixe.

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    K. IyOWITH i/EXISTENCE HISTORIQUE 4?Idoute, et selon laquelle le mondo civile, lemonde civilise par Thomme,a ete fait tres certainement par rhomme, alors qu'on ne peut en direautant de la nature. Les principes de cemonde civil? ? civil> au sensde civitas ? peuvent etre trouves dans les modifications de Tesprithumain, parce que Tesprit humain est un produit, au mfime titre queles mondes d'Homere ou de Dante. La Science nouvelle est done unephilosophic et en meme temps une histoire de l'humanite. Par la,Vico a ete le premier a penser Thistoire dans le cadre de la philosophicUne philosophic de Thistoire est possible, parce que la nature deThomme et des peuples est en elle-meme historique, ce qui veut direpour Vico : elle ne nous est pas etrangere, ni donnee d'avance avecdes qualites physiques qui la determineraient une fois pour toutes,mais la natura de Thomme apparait nascendo, k Tetat naissant, dansle processus de la production du monde humain par Thomme. Vico apose par la le fondement des futures sciences historiques de Tesprit,bien qu'il fut encore tres eloigne de Thistorisme moderne. Car sonmondo civile est encore pense a la fagon des Anciens comme lemondepublic de la polis ou de la civitas, sur la base de la nature sociale deThomme, dont les modifications historiques

    ne sont qu'une variation,obeissant certaines regies, de ce qui est toujours identique et dontle declin lui-m6me se laisse prevoir a partir de ces regies. A un corsode civilisation determine succede un ricorso a la barbarie.Vico etDescartes sont done arrives a un resultat exactement opposedans leur definition de ce que Ton peut connaitre avec une certitude

    scientifique. Au regard de la division du monde en un monde naturelet un monde historique, Vico reste cependant tout a fait cartesien.Cette distinction fondamentale, qui determine la pensee des adversaires m6me de Descartes, s'est maintenue jusqu'a nos jours presquesans changement, aussi bien du cote des sciences de la nature que dessciences historiques de Tesprit.C'est dans la conscience de ce qu'il y avait d'intenable dans cetteseparation que Hegel a inaugure contre Descartes sa philosophic deTesprit, un esprit qui, comme esprit universel et absolu, embrasseaussi bien la raison qui est dans la nature que celle qui est dans Thistoire. La difference entre la nature et Thistoire reside en ceci que lapremiere agit sans conscience, qu'elle est depourvue de la consciencede soi. Ce que Hegel presuppose comme principe, ce n'est pas la raisonpropre a Thistoire, mais cette idee qu'il y a, d'une fagon generale, dela raison dans lemonde, par exemple dans le mouvement, regie pardes lois, des corps celestes, et que, par suite, elle doit Stre aussi recherchee dans le monde historique. C'est, selon lui, la nature universelle

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    482 les Etudes philosophiquesde Fesprit qui se d6ploierait dans chacun des deux mondes commedans un ?16ment particulier et Ton devrait parvenir a cette idee queles fins de la sagesse 6ternelle se sont manifestoes, ? tout autant quesur le terrain de la nature, sur celui de Fesprit qui est a Fceuvre danslemonde?. Le monde historique est, pour Hegel, une sorte de

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    K. LOWITH? i/EXISTENCE HISTORIQUE 483pouvons epiloguer

    sur cette instability, et? comrae le changementdestructeur n'est pas ici l'oeuvre de la nature, mais des hommes t?avec indignation. Aucun resultat consolant ne fait contrepoids kcelui-ci, a mpins que Yon se dise :c'est ainsi, c'est le destin, iln'y a riena y faire, Mais ? et c'est par la que Hegel conclut ses considerationspreliminaires ? lorsque nous considerons l'histoire comme cet ? etalde boucher ? sur lequel sont sacrifies le bonheur des peuples, la sagessedes Etats et la vertu des individus, une question vient necessairement al'esprit :pourquoi, k quelle fin, ces sacrifices ont-ils ete faits ?Hegelaffirme que cette question du sens, du pourquoi, apparait ? necessairement f> ans notre pens6e, k savoir dans notre pensee occidentale,qui ne peut se satisfaire, comme la pensee orientale, de l'acceptation dudestin. Pour ? nous ?, l'histoire serait l'histoire de Fesprit et, par la,de la liberte, en vertu de quoi Thistoire de TEurope progresse vers desdegres toujours plus hauts de son accomplissement. De cette maniere,la representation de Talternance pure et simple de la mort et de la vie,de Taurore et du crepuscule, serait remplacee par Tidee d'un accomplissement et d'un achevement progressifs. Mais, en r6alit6, cette conception ? occidentale ? de Thistoire, selon laquelle elle a une directionirreversible vers un terme futur, n'est pas purement et simplement? occidentale ? ainsi manquait-elle aux Grecs ? mais elle est lieeau christianisme. C'est une representation sptcifiquement bibliqueque celle d'apres laquelle le passage de l'Ancien au Nouveau Testaments'oriente comme le passage d'une promesse k son accomplissement,lequel est dirigt par la Providence d'une volonte divine. Le postulatde Hegel, selon lequel une Raison divine est a l'ceuvre dans le processushistorique, ne fait que laiciser la croyance chretienne en un Royaumede Dieu k venir, Apres l'analyse que Hegel consacre aux limites duconcept de la liberte chez les Grecs, il etudie la croyance chretienne ala Providence pour montrer qu'elle est fondamentalement d'accordavec sa th?se que la raison gouverne lemonde, bien que la croyancek la Providence soit trop etroite et trop imprecise pour pouvoir rendreintelligible la demarche concrete de l'histoire universelle. La philosophic heg ienne de l'histoire est dans cette mesure une ? theodicee ?,une justification e Dieu, qui est ?Esprit ?,dans l'histoiredumonde.C'est seulement de cette fagon, selon Hegel, que l'esprit pensant de1'homme pourra 6tre recondite avec ce qu'il y a de mal moral et de malphysique dans l'histoire universelle, et il n'est rien qui exige autantque l'histoire universelle un tel savoir rtconciliateur.Pour mettre en harmonie l'histoire universelle, teUe qu'elle apparait k premiere vue, avec le plan universel de Dieu ou, ce qui revient

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    4?4 les Etudes philosophiquesau m ne, avec la raison, Hegel

    se sert de ce qu'il appelle la ? ruse de laraison ?,qui est a Tceuvre derri re les interns et les passions egoistes deshommes. Cesar et Napoleon croyaient lutter pour assurer leur positionpersonnelle. Pourtant, ils realisaient precisement par Ikm6me un but universel et superieur dans Thistoire de TEurope. Car ce que de tels individushistoriques font sans le savoir n'est pas ce qui est voulu consciemmentpar eux, mais quelque chose qu'il leur faut vouloir, en vertu d'unepassion qui parait aveugle et qui, pourtant, voit beaucoup plus loinque les interets conscients et personnels. Ils accomplissent avec unecomprehension instinctive ce que Tesprit universel a prevu d'accompliravec eux. Certes, ils croient agir d'eux-memes, mais ils sont circonvenuspar la ? ruse de la raison ? et sont ? agis ?par elle. Cette ruse de la raisonest le concept philosophique qui correspond chez Hegel k la croyance ala Providence. C'est alors seulement que Hegel jette un second coupd'oeil sur le monde, qui, vu maintenant avec ? Tceil de la raison ?,offre un aspect rationnel. Cet aspect intelligible, consider^ dans sesgrandes lignes, est, en bref, le suivant: Thistoire universelle commenceen Orient et elle se termine et s'acheve en Occident. Elle commenceavec les grands Empires orientaux de la Chine, de TInde et de la Perse.Avec la victoire decisive des Grecs sur les Perses, le processus intelligible de Thistoire se deplace dans lemonde mediterraneen, vers Rome,pour s'achever apr s les grandes invasions dans les Empires chretiensgermaniques. L'Europe, dit Hegel, est ?purement et simplement la finde Thistoire ?. Pour Hegel, Thistoire universelle est essentiellementune histoire d'avant et d'apres Jesus-Christ. C'est seulement en presupposant la verite de la Revelation chretienne que Hegel pouvaitreconstruire systematiquement Thistoire universelle depuis la Chinejusqu'a la Revolution frangaise. II est le dernier philosophe dont lesens historique fut determine et circonscrit par la tradition chretienne.II conclut le chapitre sur Tentree du christianisme dans Thistoire universelle par cette phrase : ?Ainsi la division entre Tinteriorite du coeuret Texistence exterieure est-elle depassee ?, et tous les sacrifices quifurent offerts sur Tautel de Thistoire pour cette ultime reconciliationse trouvent par la justifies. En tant que realisation de TEsprit chretien,Thistoire du monde est une theodicee, la justification de Dieu dansle devenir du monde. Avec cette transposition philosophique de la foichretienne dans Thistoire profane ou, comme dirait Hegel lui-m me,avec cette realisation de TEsprit absolu, Hegel croyait 6tre restefidele k Tesprit du christianisme et ne faire qu'expliciter le Royaumede Dieu sur la Terre. Et comme Hegel transferait Tattente chretienned'un ultime accomplissement dans le processus historique comme tel,

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    K. LOWITH? i/EXISTENCE HISTORIQUE 485il pouvait voir dans l'histoire universelle le jugement universel. Autaritcette proposition a un sens religieux dans sa motivation originelle,selon laquelle lemonde, a la fin de toute histoire, se presente devantle jugement de Dieu, autant elle est athee lorsqu'on l'inflechit dans lesens de la philosophie de l'histoire. Pour que cette consequence atheesoit degagee de la philosophie de Hegel, il faudra attendre Marx. Cen'est pas en tant qu'elle reposait sur l'ensemble d'une philosophie del'esprit et sur son arriere-plan chretien que la philosophie hegeliennede l'histoire a agi sur ses disciples; ce qui eut alors d'autant plusd'influence, ce fut le retrecissement de la perspective precedente dansune pensee proprement historique. La remarque incidente de Hegel,selon laquelle aucune philosophie ne depasse son temps, devint chezses disciples le dogme selon lequel toute philosophie et, d'une fagongenerale, l'esprit ne seraient rien d'autre que l'expression ideale derapports historiques determines ;de la, il n'y a qu'un pas pour aboutira la theorie marxiste des ideologies et a la theorie de Dilthey selonlaquelle la philosophie serait, a chaque fois, la ? conception du monde ?caracteristique d'une certaine epoque. Le ?materialisme historique ?deMarx est la forme la plus extreme, et par la particulierement instructive, d'une pensee radicalement historique, telle qu'elle se degageaitde la philosophie hegeliennede l'esprithistorique.Ce qui fait l'unite de la doctrine de Marx, le cadre qui contient etembrasse toutes ses parties, c'est une certaine idee de l'histoire et lafoi en elle. Pas plus que les successeurs bourgeois de Hegel, Marx nepense dans le cadre du monde naturel et d'une nature immuable del'homme, mais dans l'horizon d'une histoire universelle et d'une humanite qui se transforme historiquement. Mais, a la difference des prophetes bourgeois du ? tournant de l'histoire ?,Marx, lorsqu'il parled'histoire passee et d'homme passe, n'en parle pas k partir du pressentiment incertain de ce qui vient et de ce qui est a venif, mais il croitconnaitre d'avance ce qui vient et ce qui est a venir et il croit pouvoirinstituer socialement ? l'homme nouveau ? d'une societe entierementnouvelle par une critique radicale du present et une action revolutionnaire. Le communiste de la societe sans classe est cet homme nouveaud'un nouveau monde historique, par rapport auquel ? toute l'histoirepassee ? n'est qu'une simple ? prehistoire ?.Dans la premiere partie deXIdeologic allemande de 1845-1846, Marx a exprime en quelques pagessa conception generale de l'histoire. L'ouvrage commence, de fagoncaracteristique, par la phrase suivante : ?Nous ne connaissons qu'uneseule science : la science de l'histoire. ? Elle est pour Marx la seule,parce qu'elle est la manifestation exhaustive de l'essence humaine.

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    488 les Etudes philosophiquesest persuadee avec Marx, mais aussi avec Nietzsche et Heidegger, quele ?vieil ?homme doit se transformer et que toute l'histoire passee dumonde europeen et de sa philosophic est arrivee a son terme. C'estpourquoi aussi elle ne se nomme plus du tout ? philosophie ?,mais?pensee de l' tre ? ou de ce ?qui est ?maintenant et dans l'avenir, maisnon pas toujours. Elle partage aussi a sa fagon la these ?materialiste ?,selon laquelle ce n'est pas la conscience qui determine l'?tre, maisl'etre la conscience. Elle croit aussi peu que Marx k un ? esprit dumonde ? a la fagon de Hegel et elle est d'accord avec Marx pour penserqu'on ne peut aller plus loin sur le chemin qui a conduit a Hegel, maisque de ce sommet de la metaphysique europeenne on ne peut que? redescendre ? et renoncer a l'absolu et a l'inconditionne. Elle est,ce qui n'est pas le moins important, tout aussi athee que lemarxisme,bien qu'elle ne soit pas aussi satisfaite d'elle-m?me que l'etait l'atheismedu xixe siecle, du temps oil il etait a sa fagon une foi.Mais ? et c'est la un ?mais ?lourd de sens : la philosophie d'aujourd'hui, malgre sa parente posthume avec Marx, n'a pas de dogmes ;cela veut dire qu'elle n'a, en ce qui concerne l'histoire, rien k enseignerqui puisse repondre au defi marxiste. IImanque a la pensee historiquedu demi-marxiste, du marxiste converti et de l'anti-marxiste lecaractere absolu du materialisme historique. Certes, Ton se tienttout autant que lui sur le sol mouvant d'une conscience historique,d'une conscience de crise, mais Ton pense d'une fagon relative etrelativiste, alors que Marx et lemarxisme croient savoir ? ce qui est ?,ce qu'il faut faire et vers quelle fin tend Thistoire. Et parce que laphilosophie non marxiste n'a pas de doctrine, elle ne peut non plusendoctriner les masses. C'est la son avantage et son inconvenient.D'un point de vue historique, c'est 1 un inconvenient manifeste ;d'un point de vue philosophique et humain, c'est la un avantagecache. Cet avantage de Tabsence de dogme ou, en termes positifs,de la skepsis, ne peut 6tre cependant revendique que si Ton est pr6t amettre aussi en question les presuppositions dogmatiques de la penseenon marxiste. Or c'est une telle presupposition franchement dogmatique de la pensee contemporaine que constitue l'historisme et, d'unefagon g6nerale, la croyance a la signification absolue des faits les plusrelatifs.

    Une critique philosophique radicale du marxisme ne pourraitlimiter son ambition ou m?me se complaire a critiquer, sous la rubriquede la ? liberte ?, les rapportspolitiques de fait dans les ?tats quivivent sous le dogme du marxisme. Elle devrait plutdt mettre fondamentalement en question l'abandon de l'homme a la pensee historique

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    K. I.6WITH? i/EXISTENCE HISTORIQUE 489qui s'accomplit dans la croyance marxiste a l'histoire et au progres.La capitulation dcvant la pensee historique n'est pas cependantpropre au materialisme historique et, d'une autre maniere, a lametaphysique historiste de Hegel. Elle caracterise aussi bien toute la penseepost-hegelienne et post-marxiste. Dans l'Occident capitaliste bourgeois, dont la doctrine de Marx est le produit, on ne croit davantageni a un Cosmos vivant ni a un Royaume de Dieu. On se contente laencore de croire a ? l'esprit du temps ?,au Zeitgeist, au wave of thefuture,au ? destin historial ? que Ton entende cela d'une fagon vulgaire ousublime. Pourtant, si l'histoire peut nous apprendre quelque chose,c'est manifestement ceci, qu'elle n'est rien a quoi Ton puisse se teniret d'apres quoi Ton puisse s'orienter. Vouloir, quand on est au milieude Thistoire, s'orienter d'apres elle, c'est comme si, dans un naufrage,Ton voulait s'accrocher aux vagues.

    (Traduit de l'allemand par P. Aubenque.)Karl Lowith.