blanchot l'ecriture du desastre

Download Blanchot L'Ecriture Du Desastre

Post on 05-Jul-2015

2.246 views

Category:

Documents

16 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

MAURICE

BLANCHOT

L'CRITURE DU DSASTRE

G A L L I M A R D

Il a t tir de l'dition orignale de cet ouvrage vingt exemPlaires sur vlin d'Arches Aromari-Prioux numrots de 1 20.

ditons Gamrd, 1980.

Le dsastre ruine tout en laissant tout en l'tat. Il n'at teint pas tel ou tel, je ne suis pas sous sa menace. C'est dans la mesure o, pargn, laiss de ct, le dsastre me menace qu'il menace en moi ce qui est hors de moi, un autre que moi qui deviens passivement autre. Il n'y a pas atteinte du dsastre. Hors d'atteinte est celui qu'il menace, on ne saurait dire si c'est de prs ou de loin - l'infni de la menace a d'une certaine manire rompu toute limite. Nous sommes au bord du dsastre sans que nous puissions le situer dans l'avenir : il est plutt toujours dj pass, et pourtant nous sommes au bord ou sous la menace, toutes f o n u l a rions qui impliqueraient l'avenir si le dsastre n'tait ce qui ne vient pas, ce qui a arrt toute venue. Penser le dsastre (si c'est possible, et ee n'est pas possible dans la mesure o nous pressentons que le dsastre est la pen se), c'est n'avoir plus d'avenir pour le penser. Le dsastre est spar, ce qu'il y a de plus spar. Quand le dsastre surient, il ne vient pas. Le dsastre est son imminence, mais puisque le futur, tel que nous 7

le concevons dans l'ordre du temps vcu, appartient au dsastre, le dsastre l'a toujours dj retir ou dissad, il n'y a pas d'avenir pour le dsastre, comme il n'y a pas de temps ni d'espace o il s'accomplisse.

Il ne croit pas au dsastre, on ne peut y croire, que l'on vive ou que l'on meure. Nulle f o i qui soit sa mesure, et en mme temps une sorte de dsintrt, dsintress du dsastre. Nuit, nuit blanche - ainsi le dsastre, cette nuit laquelle l'obscurit manque, sans que la lumire l'claire.

Le cercle, droul sur une droite rigoureusement pro longe, reforme un cercle ternellement priv de centre.

La fausse unit, le simulacre d'unit la compro mettent mieux que sa mise en cause directe qui au reste n'est pas possible.

crire, serait-ce, dans le livre, devenir lisible pour cha cun, et, pour soi-mme, indchifrable? (abs ne nous l'a-t-il pas presque dit?)

8

Si le dsastre signife tre spar de l'toile (le dclin qui marque l'garement lorsque s'est interrompu le rapport avec le hasard d'en haut), il indique la chute sous la ncessit dsastreuse. La loi serait-elle le dsastre, la loi suprme ou extrme, l'excessif de la loi non codifable : ce quoi nous sommes destins sans tre concer ns? Le dsastre ne nous regarde pas, il est l'illimit sans regard, ce qui ne peut se mesurer en t e r e d'chec ni comme la perte pure et simple. Rien ne s u f t au dsastre; ce qui veut dire que, de mme que la destruction dans sa puret de ruine ne lui convient pas, de mme l'ide de totalit ne saurait mar quer ses limites : toutes choses atteintes et dtruites, les dieux et les hommes reconduits l'absence, le nant la place de tout, c'est trop et trop peu. Le dsastre n'est pas majuscule, il rend peut-tre la mort vaine; il ne se superpose pas, tout en y supplant, l'espacement du mourir. Mourir nous donne parfois ( tort, sans doute) le sentiment que, si nous mourions, nous chapperions au dsastre, et non pas de nous y abandonner - d'o l'illusion que !c slicide libre (mais la conscience de l'illusion ne la djss!pe pas? ne nous laisse pas nous en dtourner). Le dsastre dont il faudrait attnuer - en la renforant - la couleur noire, nous expose une cer taine ide de la passivit. Nous sommes passifs par rap port au dsastre, mais le dsastre est peut-tre la passi vit, en cela pass et toujours pass. 9

Le dsastre prend soin de tout.

Le dsastre : non pas la pense devenue folle, ni peuttre mme la pense en tant qu'elle porte toujours sa folie.

Le dsastre nous tant ce refuge qu'est la pense de la mort, nous dissuadant du catastrophique ou du tra gique, nous dsintressant de tout vouloir comme de tout mouvement intrieur, ne nous p e r e t pas non plus de jouer avec cette question : qu'as-tu fait pour la connaissance du dsastre?

Le dsastre est du ct de l'oubli; l'oubli sans mmoire, le retrait immobile de ce qui n'a pas t trac - l'imm morial peut-tre; se souvenir par oubli, le dehors nouveau.

Est-ce que tu as soufert pour la connaissance? Cela nous est demand par Nietsche, condition que10

nous ne nous mprenions pas sur le mot soufrance : le subissement, le pas du tout fait passif en retrait par rapport toute vue, tout connatre. A moins que la connaissance ne nous porte, ne nous dporte, tant connaissance non pas du dsastre, mais comme dsastre et par dsastre, frapps par elle, cependant non tou chs, face face avec l'ignorance de l'inconnu, ainsi oubliant sans cesse.

Le dsastre, souci de l'infme, souverainet de l'acci dentel. Cela nous fait reconnatre que l'oubli n'est pas ngatif ou que le ngatif ne vient pas aprs l ' a f r a tion ( a f r a t i o n nie), mais est en rapport avec ce qu'il y a de plus ancien, ce qui viendrait du fond des ges sans jamais avoir t donn.

Il est vrai que, par rapport au dsastre, on meurt trop t r d . Mais cela ne nous dissuade pas de mourir, cela nous invite, chappant au temps o il est toujours trop tard, supporter la mort inopportune, sans rapport avec rien que le dsastre comme retour.

Jamais du, non par faute de dception, malS la dception tant toujours insufsante.11

Je ne dirai pas que le dsastre est absolu, au contraire il dsoriente l'absolu, il va et vient, dsarroi nomade, pourtant avec la soudainet insensible mais intense du dehors, comme une rsolution irrsistible ou imprvue qui nous viendrait de l'au-del de la dcision.

Lire, crire, comme on vit sous la sureillance du dsastre : expos la passivit hors passion. L'exalta tion de l'oubli. Ce n'est pas toi qui parleras; laisse le dsastre parler en toi, ft-ce par oubli ou par silence.

Le dsastre a dj dpass le danger, mme lorsque nous sommes sous la menace de - . Le trait du dsastre est qu'on n'y est jamais que sous sa menace et, comme tel, dpassement du danger.

Penser, ce serait nommer (appeler) le dsastre comme arrire-pense. Je ne sais comment j'en suis venu l, mais il se peut que j'en arrive la pense qui conduit se tenir dis tance de la pense; car elle donne cela: la distance. Mais12

aller au bout de la pense (sous l'espce de cette pense du bout, du bord), n'est-ce pas possible seulement en changeant de pense? De l cette injonction : ne change pas de pense, rpte-la, si tu le peux.

Le dsastre est le don, il donne le dsastre: c'est comme s'il passait outre l'tre et au non-tre. Il n'est pas avnement (le propre de ce qui arrive) - cela n'arrive pas, de sorte que je n'en arrive mme pas cette pen se, sauf sans savoir, sans l'appropriation d'un savoir. Ou bien est-il avnement de ce qui n'arrive pas, de ce qui viendrait sans arive, hors tre, et comme par drive? Le dsastre posthume?

Ne pas penser: cela, sans retenue, avec excs, dans la fuite panique de la pense.

Il se disait : tu ne te tueras pas, ton suicide te prcde. Ou bien : il meurt inapte mourir .

L'espace sans limite d'un soleil qui tmoignerait non pour le jour, mais pour la nuit libre d'toiles, nuit multiple.13

q Connais quel rthme tient les hommes. (Archiloque.) Rythme ou langage. Promthe : ( Dans ce rthme, je suis pris . Confguration changeante. Qu'en est-il du rythme? Le danger de l'nigme du rythme.

q A moins que n'existe l'esprit de quiconque a rv les humains jusqu' soi rien qu'un compte exact de purs moti rthmiques de l'tre, qui en sont les reconnaissables signes. (Mallarm.)

Le dsastre n'est pas sombre, il librerait de tout s'il pouvait avoir rapport avec quelqu'un, on le connatrait en terme de langage et au terme d'un langage par un gai savoir. Mais le dsastre est inconnu, le nom inconnu pour ce qui dans la pense mme nous dissuade d'tre pens, nous loignant par la proximit. Seul pour s'ex poser la pense du dsastre qui dfait la solitude et dborde toute espce de pense, comme l'afrmation intense, silencieuse et dsastreuse du dehors.

Une rptition non religieuse, sans regret ni nostalgie, retour non dsir; le dsastre ne serait-il pas alors rp14

tltIOn, afrmation de la singularit de l'extrme? Le dsastre ou l'invrifable, l'impropre.

Il n'y a pas de solitude si celle-ci ne dfait pas la soli tude pour exposer le seul au dehors multiple.

L'oubli immobile (mmoire de l'immmorable) : en cela se d-crit le dsastre sans dsolation, dans la passi vit d'un laisser-aller qui ne renonce pas, n'annonce pas, sinon l'impropre retour. Le dsastre, nous le connaissons peut-tre sous d'autres noms peut-tre joyeux, dclinant tous les mots, comme s'il pouvait y avoir pour les mots un tout.

Le calme, la brlure de l'holocauste, l'anantissement de midi - le cale du dsastre .

.

Il n'est pas exclu, mais comme quelqu'un qui n'entre rait plus nulle part.

15

Pntr par la passive douceur, ainsi il a comme un pressentiment - souvenir du dsastre qui serait la plus douce imprvision. Nous ne sommes pas contemporains du dsastre : c'est l sa difrence, et cette difrence est sa menace fraternelle. Le dsastre serait en plus, en trop, excs qui ne se marque qu'en impure perte.

Dans la mesure o le dsastre est pense, il est pense non dsastreuse, pense du dehors. Nous n'avons pas accs au dehors, mais le dehors nous a toujours dj touchs la tte, tant ce qui se prcipite. Le dsastre, ce qui se dstend, la dstendue sans l'astreinte d'une destruction, le dsastre revient, il serait toujours le dsastre d'aprs le dsastre, retour silencieux, non ravageur, par o il se dissimule. La dissimulation, efet de dsastre.

Mais il ny a, mes yeux, de grandeur que dans la dou ceur. (S.W.) Je dirai plutt: rien d'extrme que par la douceur. La folie par excs de douceur, la folie