anne bonny, journal intime

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    Le 11 dcembre 1715 Je mappelle Anne Cormac et ce cahier mappartient. Il ma t offert par Mr Laurence, le prcepteur. Parfois il mennuie car il parle trop, mais aujourdhui il ma donn ce carnet et ma dit Anne, il ne suffit pas dcouter et dapprendre, il faut aussi pratiquer. Cest pour cela quil faut lire et crire le plus souvent possible. Prends donc ce cahier et cris tout ce qui te passera par la tte. Je ne le lirai pas, il est pour toi. Mais cris. Jai trouv lide amusante mais sans plus. Alors me voil en train dcrire ces mots pour lui faire plaisir. Ecrire chaque jour cela me semble trop. Et puis je nai pas autant de choses que a raconter ! A tout juste quatorze ans, ma vie nest pas encore laventure dont je rve : Pre veut que je voie Mr Laurence chaque jour et il a aussi demand ce que je commence la broderie. Pour tre une vraie femme, il ma dit. Bizarrement, je nen ai pas lenvie. Jai grandi avec mon pre, je lai vu jouer avec les chiffres (cest son mtier) et non avec des corsets, et les seules femmes que je vois sont les quelques domestiques qui sont venues travailler pour nous. Difficile donc dimaginer ce quest une vritable femme. En plus, Pre ne me laisse jamais sortir plus loin que le jardin. Je vais quelques fois avec Betty, une domestique, au march mais les femmes que je croise l-bas sont loin dtre des ladies. Je me souviens des cheveux sales et emmls des poissonnires qui vidaient leur marchandise, les mains baignant dans le sang, et de leurs vtements tachs. Autant dire que je nai aucune ide de ce que Pre attend rellement de moi en tant que vritable femme de la haute socit ! Ah si seulement javais une mre ! Elle aurait sans doute su me conseiller, me guider. Mais je ne sais mme pas qui cest ou encore o elle est. Je nose pas demander Pre. Voil que Mr Laurence mavait donn ce carnet o je comptais crire des rcits, car Pre dit toujours que jai beaucoup dnergie et dimagination que je ferais mieux dutiliser pour inventer des histoires que pour faire des btises, et je me retrouve y raconter ma vie. Mais lide me plat. Je continuerai crire demain, jentends Pre qui mappelle. Le 12 dcembre 1715 Hier soir jai eu une discussion avec Pre. Ctait pour me parler de la broderie et me dire que je commencerai lapprendre ds la semaine prochaine. Contrairement aux tudes avec Mr Laurence, lenseignement de la broderie se fera en groupe. Pre ma dit que cela me ferait du bien de voir dautres filles de mon ge, moi qui nai ni amie ni sur. Pour le peu de contact que jaie pu avoir avec dautres filles, cela ne mintresse pas. Je me souviens dun soir o Pre avait invit un autre homme de son mtier ainsi que sa femme et sa fille. Celle-ci tait venue avec sa plus jolie robe dcore de noeuds, qui pour moi tait dun vilain rose, et avait relev ses cheveux en un chignon parfait. Elle sexprimait bien et a mme glouss lorsque Pre la salue dun baisemain, sans doute pour la flatter. Puis lors du repas, elle na parl que de ses connaissances en langues, comme en franais par exemple o elle rcitait voix haute des posies idiotes. Je naimais ni sa robe ni ses manires. Etait-ce ceci, le comportement dune vraie jeune fille de quatorze ans ? Lorsque tous furent partis, Pre est venu vers moi et ma dit Quelle tait bien habille et bien leve la jeune Susan ! Cela voulait donc dire que oui, Susan tait une vraie jeune fille de quatorze ans. Maintenant, ses paroles me semblent tre des reproches. Cest vrai que je ne suis pas comme elle. Je ne mtais pas vtue dune toilette rose nuds, mais dune simple robe verte. Je

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    navais pas non plus pris la peine de me coiffer. Javais simplement laiss mes cheveux roux dtachs. Je navais pas besoin de plus, car je dteste ces robes trop troites qui empchent de respirer, et perdre mon temps dompter mes cheveux me parat inutile. Sauf que, pour en revenir au sujet principal (si Mr Laurence savait que jcrivais autant, il serait bien fier) choisir la plus belle robe, prendre ou perdre son temps se coiffer et parler de posie sont prcisment les activits auxquelles sadonnent toutes les jeunes filles de mon ge, et encore plus celles que je trouverai au cours de broderie. Ceci explique que je naie pas trs envie de my rendre Mais je veux faire plaisir Pre et mopposer lui serait une mauvaise ide. Jirai donc rejoindre ces futures dames. Mais, en attendant, je compte bien profiter de mes derniers jours de libert avant de devenir une vraie femme ! Le 4 janvier 1716 Aujourdhui jai fait ce que Pre pourrait qualifier de btise digne dAnne Cormac si seulement il avait t au courant de mes actes. Et je vais raconter mon aventure car il serait trop bte den oublier une seule seconde ! Pre tait parti en ville pour rgler une affaire et les domestiques taient occupes prparer la maison et cuisiner pour la venue damis le soir-mme. Jtais donc seule et sans aucune surveillance. Jusque l, javais pour simple occupation de lire un livre dans le jardin, pieds nus. Mais mon livre sest vite rvl aussi captivant que la discussion de Susan, et mon attention sen est rapidement dtache. Alors je me suis intresse aux alentours et jai regard les champs. Ctaient ceux que possdait Pre, des champs de canne sucre, dans lesquels travaillaient principalement des noirs et des Indiens. Je les observais parfois, les voyant transpirer et cuire sous le soleil brlant. Cependant, jamais je ne mtais aventure dans les champs et cet aprs-midi l, labsence de tout adulte me laissait enfin loccasion de les dcouvrir. Lentement, jai pos mon livre sur la table et je me suis faufile jusquau petit portail qui donnait sur les plantations. Un rapide coup dil ma permis de massurer que personne ne mavait vue et dun saut, je lai enjamb. Il faut me croire, peine le pied (toujours nu) pos au sol, jai ressenti une motion plus que troublante : un mlange trange entre la peur de dsobir et le bonheur de dcouvrir, qui faisait battre mon cur et trembler tout mon corps. La libert ! Dispense de toute autorit, livre moi-mme, je pouvais aller o bon me semblait ! Mme si jaime Pre de tout mon cur, je dois avouer que de ne pas entendre sa voix minterdisant davancer tait un sentiment tout fait exaltant. Je me suis donc aventure dans les champs, marchant au hasard et suivant mon instinct. Celui-ci sest rvl tre un excellent guide, car je me suis bien vite retrouve au bord dune petite falaise, face locan, sans avoir crois personne. Cest difficile dcrire maintenant ce que jai ressenti ce moment prcis, car ctait tellement fort et phmre que je crains ne pas tre totalement juste. Mais jtais l, le vent marin fouettant mon visage et lodeur de leau sale emplissant mes narines. Les champs taient derrire moi, moffrant un espace ouvert face limmensit de locan. Jentendais les vagues scraser dans un fracas mlodieux sur les rochers et les golands crier joyeusement. Jamais je ne mtais sentie aussi seule et aussi heureuse la fois. Je flottais comme dans un rve. Loin, Susan et sa robe rose ! Loin, les enseignements ennuyeux de Mr Laurence ! Les ordres de Pre ou de Betty ! Jtais matresse de moi-mme. Et jespre retrouver ce sentiment un jour. En plissant les yeux, je pouvais apercevoir le port en contrebas. Jamais je ny avais t et Pre ne cessait de me rpter que ctait un lieu dangereux. Pourtant, dici lendroit semblait plein

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    de vie et accueillant. De grands bateaux taient amarrs, des hommes courraient des ponts aux docks en transportant de grosses caisses et quelques fois, si le sens du vent le voulait bien, je percevais quelques sons. Des clats de rire et des discussions animes qui faisaient de ce port si dconseill un lieu attirant. Je me serais volontiers assise l pour contempler locan et le port, mais je ne pouvais pas risquer de rester plus longtemps, sinon quelquun allait finir par dcouvrir mon absence. Je me suis remise en route vers la maison, accompagne par le bruit de locan toujours en cho dans mon esprit. Comme laller, je nai crois personne dans la plantation. Avec autant de facilit que la premire fois, jai escalad le portail de bois et je me suis glisse silencieusement dans le jardin. Jallais, presque rampant dans lherbe, reprendre mon livre et faire semblant de my intresser quand une main ma attrape douloureusement par le bras. Alors on va se balader ? Ma demand Zilpha, la gouvernante, dune voix mchante. Jai essay de me dbattre mais elle ne faisait que resserrer ses doigts autour de ma peau. Non, mais une page de mon livre stait envole et je voulais la rcuprer Ai-je dit pour tenter de me justifier. Mais rien ny fit, Zilpha ntait pas dupe. Contrairement Betty, je navais jamais aim Zilpha. Car comme je viens de lcrire, justement, elle ntait pas nave. Ctait une vieille femme hargneuse qui passait son temps pier les autres, maugrant dans son coin des reproches tout-va. Elle voyait tout. Tout. Et elle avait ce talent vicieux de coincer nimporte qui commettait un acte rprimandable. Odieuse et maligne, deux adjectifs qui faisaient de cette femme un tre dtestable. Pre la gardait car il disait quelle avait plusieurs enfants et petits-enfants nourrir. Elle me serrait le bras de manire inadmissible, dautant plus quelle tait une domestique et moi une femme de la maison. Elle ma tire avec force jusquau pied dun grand arbre ombrageant le jardin. Sans me lcher, elle sest baisse et a attrap une branche. Puis Oh, je souffre encore rien quen lcrivant mais il faut que je continue de raconter ce moment car il va clore mon rcit Zilpha sest donc empare de ce bton et a commenc me corriger. Je le jure ! Elle abattait avec rage cette branche sur moi en me rptant quelle ne my reprendrait plus et que si elle me surprenait encore sortir du jardin, elle avertirait Pre qui menverrait srement dans un pensionnat ! Jen tremble encore. Comment a-t-elle os ? Je viens de poser ma plume pour regarder mon dos dans le grand miroir de ma chambre et il est toujours marqu de taches bleues. Je ne peux pas aller la dnoncer Pre car il serait alors au coura