aini bettouche

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Universit de Ouargla. Facult des lettres et des sciences humaines.

Dpartement des Langues Etrangres. Division de franais

Pour une approche pragmatique Des indices dnonciation dans

LOIN DE MEDINE de Assia DJEBAR Et dans

LA TRAVERSEE de MAMMERI.

Mmoire en vue de lobtention du diplme de magister

Option sciences du langage

Soutenu le 01/12/2003

Sous la direction du :. Prsent par :

Dr Djamel KADIK Aini BETTOUCHE

Membres du Jury

Prsident : Dr Sad KHEDRAOUI Rapporteur : Dr Djamel KADIK

Examinateur : Dr Foudil DAHOU Examinateur : Dr Abdelhamid DEBBACHE

Examinateur : Dr Samir ABDELHAMID

Anne universitaire : 2002 / 2003.

N dordre :

N de srie :...

A ma mre et la mmoire de mon pre.

A ma fille Djouher et mon poux.

A tous mes frres et surs.

A tous mes neveux et nices.

A ma belle famille.

Remerciements :

Je remercie tous ceux qui ont travers le chemin de ce mmoire et plus

particulirement :

Messieurs les membres de jury pour leur indulgence

Monsieur kadik Djamel pour son soutien indfectible et sa disponibilit au

cours de cette longue anne de travail.

Monsieur Dahou, Monsieur Debbache ainsi que Mademoiselle Mesghouni

pour leur aide prcieuse.

Messieurs Khenour, Kouraichi, Bouterdine, Meliani, Fetita, Halimi, Yahia

cherif, Hani, Chawki, Nadia Bouchellaleg et tous les enseignants du

dpartement des langues trangres qui mont encourage ne serait-ce que par un

sourire gentil mais combien prcieux pour la ralisation de mon travail.

Madame Doghmane qui ma communiqu son courage.

Tous mes enseignants en post-graduation notamment Monsieur BenSalah,

Monsieur Bouderbala, Monsieur Khedraoui,

Tous mes enseignants de la graduation :Madame Achour, Madame

Khedda, Madame Boualit, Madame Sari, Madame Ali Benali,

Mais je ne remercierai jamais assez Madame Janine Fve et Madame

Amokrane pour mavoir donn la force de continuer dcouvrir la littrature du

mme et de lautre.

Monsieur et Madame Djebar qui ont consacr du temps la lecture finale

de ce mmoire.

Je tiens aussi dire mille merci Souad, Kenza, Madame Boughazi et

toutes les amies que les circonstances ont mis sur mon chemin.

Mes copines :Nacira pour son aide et son soutien et Nouara.

Dehbia et Ami Rezki

Mes collgues du lyce.

Enfin, tous les tudiants de ma promotion avec qui jai partag un an de

ma vie.

Rsum. Le thme de notre travail de recherche porte comme titre Pour une pragmatique des indices

dnonciation dans Loin de Mdine dAssia Djebar et dans La Traverse de Mammeri . Il nous a t

inspir par les mthodes pragmatique et nonciatives applicables aux textes littraires. Le point de dpart

dune analyse sont les indices dnonciation.

Les deux dfinitions du concept indice qui ont t prises en considration dans ce travail sont

celles de Peirce et de Eco. La premire dfinition est synonyme du concept de dictique. Les dictiques sont

des traces reprables sur la feuille dimprimerie renvoyant au locuteur et son allocutaire. La seconde est

suggre par la prsence dun lment indiquant la manifestation du sujet parlant et de son destinataire

(lecteur). Toutefois, il faut savoir que la communication entre ces instances se fait deux deux.

La communication entre le locuteur et son allocutaire ou encore entre le sujet parlant et son

destinataire ne se fait pas uniquement dans le but dinformer mais leur langage fonctionne comme acte.

Pour mener terme ce travail de recherche, la critique de la thorie austinienne des actes de

langage, nous sert de base et de toile de fond pour reprer ces actes entre locuteur et allocutaire dans notre

corpus. La transtextualit de G. Genette nous permet de dtecter le deuxime niveau de communication

littraire en tant quacte entre un auteur et son lecteur.

Aprs avoir analys les deux romans appartenant la littrature maghrbine dexpression

franaise, nous sommes parvenus montrer que quel que soit le roman que lon lit ou que lon aborde, nous

percevons les deux niveaux de communication littraire : celui qui unit le locuteur et lallocutaire ; celui qui

unit lauteur et le lecteur. Ces deux derniers sont inscrits dans les romans surtout par des indices paratextuels.

Toutefois comme dans luvre de Mammeri, les indices paratextuels ne sont pas assez abondants que dans

luvre de Assia Djebar, seulement leur absence vhicule une signification toute aussi sense que dans cette

dernire.

Les actes de langage qui dominent dans les deux uvres sont : la subversion pour Assia Djebar et

la dnonciation dans le cas de Mammeri. En revanche, dautres micro-actes jalonnent les deux uvres.

The summary The present research paper has as a title For a pragmatic approach of utterance clues in Far from Mdine of Assia Djebar and the crossing of Mammeri. It is inspired from the pragmatic and utterance methods, that were

applied to literary texts. The first step of the analysis is the utterance clues.

Thus, the two definitions of the concept that are taken into accountin our work are those of Peirce and Eco. The first definition refers to Shifters synonymous. The Shifter designs traces that can be spotted on the on the shiftpaper, and that refers to the speaker and the listener. The second one is suggested by the presence of an element indicating the existence of the speaker and his addressee. However, the communication between the two

instances must be done in pairs.

The communication between the speaker and the listener is not only supposed to inform but also to function as an act.

To complete this work successfully, the Austian theorys criticism about language acts has served as a basis to spot these acts between the speaker and the listener in our corpus.the transtextuality of G.Genette allows us to detect the second level of literary communication as an act between the

author and the reader.

Analysing the two stories that belong to the literature of Maghreb of French expression, we have achieved to show the fact that whatever the story we read or we tackle, we detect two levels of literay communication: the one which joins the speaker and the listener, and the one which joins the author and the reader. These are noticed in novels mainly by some paratextual clues. These clues exists more plantifully in the work of Assia Djebar than of Mammeri . But this absence conveys a signification as sensible as in this

latter.

Language acts that are dominating in the two works are on one hand: the subversion for Assia Djebar and denonciationin the case of Mammeri. On

the other hand, other micro-acts mark out the two works.

.

.

) ( .

). (

. .

.

(transtextualit)

.

.

Paratexte

.

.

.

Avant-propos. Avant toute analyse des deux uvres formant notre corpus, il savre pour nous

important de faire une mise au point thorique susceptible dtayer notre mthode qui sera

dveloppe dans lintroduction. De mme, elle nous servira de rappel thorique sur cette

approche des textes littraires qui peut ventuellement servir le lecteur en glanant des

renseignements plus prcis quil souhaiterait peut-tre approfondir ou qui lui serviraient de

pistes pour dventuelles recherches

Si le verbe noncer est dfini dans le dictionnaire Le Petit Larousse (1992)

comme suite : exprimer en termes nets, sous une forme arrte (ce quon pense, ce quon

a dire) , lnonciation est donc la formulation crite ou orale dune pense, dun

sentiment du locuteur (celui qui crit ou parle) vers un destinataire (celui qui lit ou coute).

De l, il en dcoule que le produit de lnonciation est donc lnonc. Cette dfinition

prsuppose par le verbe noncer de lnonciation nest pas tout fait trangre

Benveniste ainsi qu dautres linguistes savoir Ducrot et Anscombre. En effet, ils

saccordent tous dfinir lnonciation comme un acte (activit), un ensemble doprations

mobilises individuellement par un locuteur, se traduisant dans linstrument quest la

langue.

Si lnonciation, telle quelle est dfinie par Benveniste, est la mise en

fonctionnement de la langue par un acte individuel dutilisation 1, il faut dores et dj,

signaler lexistence dune distinction importante dans lappropriation de lappareil formel

de la langue o il y a lacte dune part et le produit de lacte dautre part. Lacte tant

lnonciation (le fait de dire) et le produit de lacte (ce qui est dit). La mise en garde de

Benveniste est, ce sujet, trs claire Il faut prendre garde la condition spcifique de

lnonciation : cest lacte mme de produire un nonc et non le texte de lnonc qui est

notre objet. Cet acte est le fait du locuteur qui mobilise la langue pour son compte. 2.

Au dbut, donc, lnonciation soppose lnonc, comme le signale,

dailleurs, lopposition entre lacte et son produit. Cet acte, qui est le fait du locuteur

mobilisant la langue son compte, est un procs qui peut tre envisag sous trois formes.

1 Benveniste. E., Problmes de linguistique gnrale 2, Gallimard, Paris, 1974, p.80.

2 Ibid. p 80.

La premire cest que la langue se compose dun ensemble de phonmes et de morphmes.

Le locuteur se les approprie pour une ralisation et une combinaison nouvelles. Ds quil

se les approprie, dans des situations diverses de communication, il y a ralisation dactes

individuels nouveaux, ce qui nous projetterai dans le concept saussurien de parole . La

deuxime touche la transformation du sens en mots , problme de la

smantisation de la langue chez Benveniste qui, dune part, conduit la thorie du

signe et lanalyse de la signifiance, dautre part, demande llaboration dune grammaire

transformationnelle ainsi que dune thorie de la syntaxe universelle. La dernire de cette

relation locuteur/langue est le cadre formel de la ralisation de lnonciation o

sactualisent les oprations individuelles du sujet parlant. Lnonciation ainsi conue se

rvle difficile voire mme impossible se constituer en tant quobjet dtude. Ainsi

certains linguistes dont Todorov3 affirment que nous ne connatrons que le rsultat de

lacte savoir lnonc Dans tous ces cas, le seul fait saisi est une trace :

lnonc 4. Selon Kerbrart-Orecchioni, cest cette impossibilit qui conduit le terme

dnonciation subir une modification smantique dordre mtonymique : lacte devient le

produit. Un texte sera trait dnonciation en tant que rsultat, tandis que son processus est

appel acte dnonciation . Ds lors, il devient tout fait clair que cest lnonc qui est

devenu nonciation et la frontire entre les deux tend se resserrer ds que la seconde

cesse dtre la production du premier.

A lnonc conu comme objet-vnement, totalit

extrieure au sujet parlant qui la produit, se substitue [dans la

perspective dune linguistique de lnonciation] lnonc objet

fabriqu, o le sujet parlant sinscrit en permanence

lintrieur de son propre discours, en mme temps quil y inscrit

lautre , par les marques nonciatives 5.

Kerbrart-Orecchioni parle, de ce fait, dun premier glissement smantique qui

annonce un second, dans la mesure o le premier est estim comme tant tendu. Et les

thoriciens de lnonciation ont tt fait dtablir une hirarchie dans les constituants du

3 Todorov. Tzvetan, Problmes de lnonciation , Langages n17, 1970, p. 3, cit par Kerbrart-

Orecchioni, C., LEnonciation, De la subjectivit dans le langage, Armand Colin, Paris, 1999, p32. 4 Eluerd. R., La pragmatique linguistique, Fernand Nathan, Paris, 1985, p 40.

5 Provost Chauveau, 1971, p. 12- cit par Kerbrart-Orecchioni, dans LEnonciation , op. cit. p. 34..

cadre nonciatif en rduisant lextension de la notion. Nous pouvons, par exemple,

remarquer une certaine volution dans la conception de lnonciation chez Ducrot.

Quand en 1972, il traite de ces notions, il oppose, linstar de Benveniste, nonc

nonciation quil appelle aussi situation de discours . Est nonc toute suite de phrases

dites, crites ou imprimes, identifies sans rfrences un tel sujet particulier dans un

contexte spatio-temporel prcis. Il est prciser que le terme nonciation, en linguistique,

est considr dans son acception troite. En dautres termes, il nest vis ni le phnomne

physique dmission et de rception, ni les modifications subies par le sens global de

lnonc la suite des situations diffrentes. Ceux qui sont viss plutt ; sont les

lments appartenant au code de la langue et dont pourtant le sens dpend des facteurs qui

varient dune nonciation lautre ; par exemple je, tu, ici, maintenant, etc. 6.

Seulement, il faut, en passant, se demander sur la question de lextension et de

la restriction de ce concept entre Ducrot et Todorov dune part, et Kerbrart-Orecchioni,

dautre part. Pour ces premiers, nous venons de le voir, non seulement les sujets font partie

intgrante de lnonciation restreinte ou troite mais il y a aussi le temps et le lieu. Pour la

seconde, au contraire, les protagonistes du discours, les circonstances spatio-temporelles et

les diffrents lments constitutifs du cadre nonciatifs font parties de lnonciation

tendue, tandis que de tous ces lments, le paramtre locuteur-scripteur (ou auteur)

constitue lui seul lacception restreinte de lnonciation.

Deux ans plus tard, Ducrot nous donne une autre acception de lnonciation

quil considre comme tant lactivit langagire exerce par celui qui parle au moment o

il parle7, privilgiant ainsi le sujet metteur du message au dtriment des tous les lments

du cadre nonciatif. Quelques annes plus tard, une autre dfinition fait son entre dans le

champ dfinitionnel de lnonciation. Ducrot la dfinit de la sorte : Jappellerai

nonciation , le fait que constitue lapparition dun nonc, apparition que la

linguistique dcrit gnralement comme la ralisation dune phrase. 8 ; celle-ci est

dfinie, en effet, par son apparition, cest--dire que lnonciation en soi est considre

comme un vnement historique sans prouver la ncessit dintgrer le sujet. Pour lui

donc, ce qui importe cest le surgissement de lnonc dans un point du temps et de

6 Todorov. T, et Ducrot. O. Dictionnaire encyclopdique des sciences du langage, Seuil, Paris, 1972.

7 Voir ce titre Largumentation dans la langue, Ducrot. O., Anscombre. J.C. , Pierre Mardaga diteur, Bruxelles, 1974, p. 36)

8 Ducrot. O., Les mots dans le discours, dition de Minuit, Paris, 1980, p.33.

lespace, surgissement qui nimplique mme pas lhypothse que lnonc est produit par

un sujet parlant 9.

Il est donc important, travers cette srie de glissements smantiques, de

distinguer, non pas comme chez Benveniste, ce qui est dit et le fait de le dire, mais comme

chez Kerbrart-Orecchioni , ce qui est dit lnonc et la prsence du locuteur-scripteur

(auteur) lintrieur de son propre discours lnonciation . Du coup, lnonciation est

dfinie par Kerbrart-Orecchioni comme le mcanisme dengendrement du texte, le

surgissement dans lnonc du sujet dnonciation, linsertion du locuteur au sein de sa

parole 10. Pour elle, lnonciation est donc la manifestation dans lnonc du sujet

dnonciation, linsertion du sujet au sein de sa parole, du scripteur (auteur) dans son texte.

Cest notamment la prsence du locuteur-scripteur (auteur) au sein de son nonc ( travers

les traces linguistiques, les lieux dinscription, les modalits dexistence) qui fonde pour

cet auteur la subjectivit dans le langage.

Ceci est dautant plus suggestif pour notre travail qui se rapproche des indices

de cette nonciation dans les uvres formant notre corpus. Indices qui sinscrivent dans ce

que Kerbrart-Orecchioni appelle les faits nonciatifs qui sont dfinis comme tant

Les units linguistiques, quels que soient leur

nature, leur rang, leur dimension, qui fonctionnent comme

indices de linscription au sein de lnonc de lun et/ ou lautre

des paramtres qui viennent dtre numrs, et qui sont ce

titre porteuses dun archi-trait smantique spcifique 11.

Soulignons, toutefois, que les paramtres dont parle cet auteur sont spcifis

comme tant les protagonistes du discours, la situation de communication, les

circonstances spatio-temporelles, les conditions gnrales de la production/rception du

message, contexte socio-historique, etc.

Une autre dfinition de lnonciation qui peut tre suggestive pour notre travail est

celle propose par J. Dubois lnonciation est prsente soit comme le surgissement du

sujet dans lnonc, soit comme la relation que le locuteur entretient par le texte avec

linterlocuteur 12. Cette dfinition concide quelque peut avec la thse de Ducrot. En effet,

la description que lnonc donne de son nonciation, cest quil se prsente dabord

9 Ducrot. O., Les mots dans le discours, dition de Minuit, Paris, 1980, p.34.

10 Lnonciation, op. Cit. p. 34. 11

Ibid. p. 35. 12

Dubois. J. Enonc et nonciation , in langage n 13, 1969, p 100.

comme produit par un locuteur. Soulignant toutefois que locuteur est diffrent du sujet

parlant qui, dans notre contexte romanesque, est lauteur.

Quant la relation entre nonciation et la pragmatique des actes de langage, elle se

manifeste par le fait que lnonciation dun acte de langage, que ce soit pour Searle, Austin

et Rcanati, accomplit trois sortes dactes : un acte locutoire (ou locutionnaire) qui est

lacte de dire quelque chose ; un illocutoire (ou illocutionnaire) qui est lacte de faire

quelque chose en disant, et un acte perlocutoire (ou perlocutionnaire) qui est accompli en

produisant, par le fait de dire, des effets (persuader, demander, convaincre,).

Pour revenir au contexte dune uvre littraire, nous reconnatrons dans le

destinataire que nous appellerons parfois allocutaire implicite la cible de lactivit

langagire, ou encore le public auquel elle est adresse. Le destinataire est le produit

dune reprsentation sociale, et son statut est diffrent de celui dinterlocuteur 13. On le

voit donc, selon la pragmatique linguistique, chaque nonc supporte non seulement les

marques de son nonciation, mais aussi les actes accomplis dans lnonciation et le pouvoir

particulier qua cette dernire. Cest dans cet ordre dide que, pour Ducrot, lnonciation,

dans la reprsentation que fournit lnonc, est caractrise comme ayant certains

pouvoirs, comme ayant une force illocutoire.

Ducrot prcise, cet effet, que cette force imprative, interrogative ou assertive ne

prexiste pas lacte dnonciation, mais quelle est cense avoir son origine dans

lapparition mme de lnonc. Car comprendre un nonc comme un ordre, une promesse,

une interrogation, une menace ou une affirmation, cest supposer quil attribue son

nonciation le pouvoir dobliger, de faire esprer, de faire rpondre, de faire prendre au

srieux ou encore de faire croire vrai le fait annonc qui, avant lnonciation navait rien de

tel. Ainsi le locuteur dfinit-il sa relation avec linterlocuteur et se dfinit-il lui-mme, soit

comme locuteur vis--vis dun allocutaire, soit encore comme nonciateur vis--vis dun

destinataire. Lorsquil propose que lnonciation se caractrise comme un acte force

illocutoire, Ducrot veut insister sur le fait que locuteur et allocutaire ne sidentifient pas

avec les agents et objets de lacte illocutoire.

13

Bronckart. J.P. , Le fonctionnement du discours. Un modle psychologique et une mthode danalyse, Delachaux et Niestle diteurs, Neuchtel-Paris, 1985, p.32.

Introduction

Le travail que nous avons entrepris, dans le cadre de notre mmoire,

porte en titre Pour une approche pragmatique des indices dnonciation dans

Loin de Mdine de Assia Djebar et dans La Traverse de Mammeri . Il nous

a t inspir par lensemble des analyses labores par la pragmatique qui a

permis de proposer une mthodologie efficace dans lapproche des problmes

propres lnonciation.

Dabord, en partant de la dfinition de lnonciation comme tant la

mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel dutilisation 14,

force est de reconnatre que les tudes sur la langue ont longtemps t laisses

lcart et ont mme retard les travaux sur la parole. En effet, depuis les

travaux de Saussure, la dichotomie entre langue et parole ne cesse dtre

reprise pour donner naissance dautres oppositions comme la

comptence/performance (Chomsky). Plus tard, avec les recherches dEmile

Benveniste (cole europenne) ou avec les tudes anglo-saxonnes sur la

pragmatique, la linguistique stait oriente vers une autre direction. En

prouvant le besoin daborder les problmes inhrents la signification ainsi

que saisir la langue dans son fonctionnement affectif, elle sest retrouve donc

ramene vers le domaine nonciativo-pragmatique.

Ce domaine, traitant du langage en tant quacte de production propos

de certains rfrents rels ou imaginaires dans des situations spatio-

temporelles bien dtermines, dborde de loin le champ de recherche de la

seule linguistique. Car les problmes des articulations entre production

langagire, leur ralisation et le monde engage dautres disciplines

susceptibles de ltudier dans son intgralit savoir la psychologie, la

sociologie, lHistoire,

14

Benveniste, op. cit. p.80

Rappelons dores et dj que la thorie dnonciation se rclame en

elle-mme dabord de la rhtorique (technique de la production des discours

persuasifs en situation et dont ses successeurs ont fond dautres disciplines

telles que la stylistique, la smiotique, la potique ); puis la logique

travers le dveloppement des thories intentionnelles et le dpassement des

smantiques vriconditionnelles. Enfin des thories de largumentation

(discours).

Se rclamant alors dorigines forts diverses, la thorie dnonciation

revt de nombreux acceptions dictes par le cadre thorique dadoption. Il en

est de mme pour certains termes qui lui sont directement associs savoir le

terme de contexte, de signification, de situation, dactes de parole,

Il est donc important pour nous de prciser la faon dont sera

envisage, dans ce prsent travail, plac sous le cadre de la pragmatique, la

notion mme dnonciation.

Le linguiste Emile Benveniste accorde une grande importance lacte

dnonciation dans le langage. Ds les annes 60, il tablit une sparation

radicale entre la langue et la parole et tente dtudier comment cette dernire

est un exercice particulier dapprhension de la langue par un sujet.

[il y a une] diffrence profonde entre le langage comme

systme de signes et la langue assume comme exercice par

lindividu. Quand lindividu se lapproprie, le langage se tourne

en instance de discours15.

15

Benveniste. E. , Problmes de linguistique gnrale I, Gallimard, Paris, 1966, pp. 254-255.

La citation montre assez bien que ce linguiste remplace le concept de

parole par celui de discours. Pour lui, la langue contient certains lments qui

la transforme en discours. Ce sont des indicateurs appels aussi en franais

par un terme plus courant dictique qui sont dsigns par Roman

Jakobson, la suite dO. Jespersen, par le terme anglais de shifter. Il est

traduit en franais par le terme embrayeur qui dsigne certaines units du

code capables dembrayer le message sur la situation. Un autre terme utilis

par Peirce, traduit de langlais index , dsigne ces dictiques : cest le

concept dindice. En effet, Peirce, linstar de Benveniste, considre les

units linguistiques je , tu , ceci , cela , les adverbes de lieu et de

temps, etc. comme des indices. Do la premire dfinition du mot indice

(valable pour les dictiques) que nous retiendrons dans notre travail et qui

nous a t propose donc par Peirce.

Un signe ou une reprsentation qui renvoie son objet

non pas tant parce quil a quelque similarit ou analogie avec

lui, ni parce quil est associ avec les caractres gnraux que

cet objet se trouve possder, que parce quil est en connexion

dynamique (y compris spatiale) et avec lobjet individuel dune

part et avec les sens ou la mmoire de la personne pour laquelle

il sert de signe, dautre part16.

Cependant Benveniste fait remarquer quentre particulirement deux

indices dnonciation il y a relation dinterlocution.

Ds quil se dclare locuteur et assume la langue, il

implante lautre en face de lui, quel que soit le degr de

prsence quil attribue cet autre. Tout nonciation est,

explicite ou implicite, une allocution, elle postule un

allocutaire17.

16

cit par Eluerd R. , La pragmatique linguistique, dition Fernand Nathan, Paris, 1985. p.63. 17

Benveniste. E. , Problmes de linguistique gnrale II, Gallimard, Paris, 1974, p. 82.

La prsence de lallocutaire en face du locuteur suppose la relation

interlocutive de lnonciation. Ce qui implique une relation dchange de

parole dans un contexte bien prcis. Or, le contexte qui soffre nous, de

prime abord, est celui de luvre littraire. Et les indices dont il est question,

dans la mesure o ils sont considrs comme des signes, sont des traces

reprables dans lnonc. Certes, dans les uvres littraires dune manire

gnrale, nous trouvons le dialogue (polylogue ou monologue) o le locuteur

sadresse un allocutaire pour communiquer avec lui. En revanche, cette

communication nous situe un seul niveau de la communication littraire :

celui qui unie le locuteur son allocutaire ( le mot communication nest pas

prendre au sens o lentend Jakobson, il est synonyme pour nous de la co-

nonciation).

Remarquons que le concept de locuteur est un tre du discours et il

dsigne celui qui produit un nonc. Celui-ci est diffrent du sujet parlant qui

est un tre empirique, physiquement auteur du discours. Nous admettrons

ainsi dans cette acception, comme le recommande Ducrot, que dans un roman,

la premire personne est un tre du discours, le personnage qui parle et non le

sujet parlant, le romancier, qui est empiriquement lauteur du discours.

Seulement cette acception peut-elle se gnraliser toutes les uvres

littraires ? De mme, le concept indices est-il toujours synonyme de

dictiques qui inscrivent les co-allocutaires dans leur nonc et ne peut-il

pas avoir une autre acception susceptible dinscrire ce sujet parlant ainsi que

son lecteur dans son nonc, ici le roman ?

Le concept indice possde une autre acception trs suggestive pour

notre travail car elle nous situerai dans le deuxime niveau de communication

littraire : celui qui unit lauteur et son lecteur. En effet, pour Umberto Eco les

indices lient la prsence ou labsence dun objet des comportements

possibles de leur possesseur probable : des touffes de poils blancs sur un

divan sont lindice du passage dun chat angora. Toutefois, il renvoient en

gnral une classe de possesseurs possibles, et pour tre utiliss

extensionnellement ils requirent des mcanismes abductifs 18.

Cependant entre lauteur et son lecteur, mme si la relation

interlocutive nest pas perceptible , celle-ci existe belle et bien et elle est

suggre par des indices les inscrivant dans le roman. Pour mettre en lumire

cette change, nous tenons prciser dabord que lnonciation est, pour

Benveniste, synonyme de discours. Or, lnonciation telle quelle est dfinie

implique la prsence de traces existants sur une surface imprimable qui sont

les dictiques. Dautres indices tels que les pigraphes, lavant-propos, le

glossaire, etc. ne peuvent-ils pas tre considrs comme des indices de la

communication littraire inscrivant les deux protagonistes de lchange ?

Cest dailleurs pour cette raison que nous emprunterons G. Genette19 sa

thorie transtextuelle capable de conduire notre recherche terme.

De mme, le terme discours est oppos par Benveniste histoire

en se basant essentiellement sur des critres purement syntaxiques. Notons

que cette opposition est reprise par H. Weinrich comme opposition entre

narration et commentaire . Or, le commentaire qui correspond au

discours de Benveniste peut tre abord non pas uniquement travers ces

formes verbales mais aussi travers la thorie de Genette : la mtatextualit.

Ainsi, toutes les notions utilises et relevant certes de diffrentes

thories ne peuvent que consolider lclectisme de notre approche que nous

plaons toutefois sous le socle de la pragmatique.

18

Eco. U., Smiotique et philosophie du langage, P.U.F. Quadrige, Paris, 2001, p. 55. 19

Genette G., Palimpseste, ditions Seuil, Paris, 1982.

Le point de dpart dune analyse est le texte littraire. Notre choix sest

port sur deux romans chez qui nous tenterons de rpondre certaines

questions qui font notre proccupation.

Dabord, nous tenterons de savoir, en tudiant deux indices

dnonciation en situation dinterlocution dans le texte, ce qui dans leur

langage fonctionne comme acte.

Aussi, nous essayerons de voir si le langage du locuteur est tributaire de

la prsence de lallocutaire. Ceci dit, le statut pragmatique de ces

interlocuteurs sera clair linstar de la thorie austinnienne des actes de

langage. Cela nous situera sur ce que nous appellerons le premier niveau de la

communication littraire.

En outre, se demander sur lexistence dun deuxime niveau de

communication simpose de lui mme. En effet, nous tenterons de rechercher

sil y a un deuxime niveau de communication dans le texte susceptible

dinscrire lauteur et le lecteur travers dautres indices. De mme, il est se

demander sur la prsence de ces indices et sur le degr de leur manifestation

dans les deux romans. Ce qui permet davancer, l, une hypothse qui stipule

que quelle que soit lacuit avec laquelle se prsentent ces indices dans les

deux romans, la prsence de lauteur et du lecteur est imminente. De l, il est

vident donc de se demander sur le statut pragmatique de la fiction littraire

ainsi que sur la notion du contrat de lecture. Notre problmatique ainsi

dfinie, le discours des deux romans sera du coup analys pour dterminer

lintention des deux auteurs qui se rclament, premire vue, de deux projets

diffrents.

Quant au choix des romans des deux auteurs, il est dtermin par un

certain arbitraire guid par une subjectivit qui nous est personnelle. A ce

titre, nous emprunterons une citation de Guy Scarpetta qui semble

parfaitement traduire notre choix :

Il y a dans le commerce des livres quelque chose qui

tient un peu des rencontres [] avec leur part oblige de

subjectivit, de contingences, de hasard, de chance, dattirances

arbitraires et dindiffrences irraisonnes, qui laissent le jeu

infiniment ouvert20.

Cette citation exprime parfaitement la relation qui unit le lecteur et le

livre. En effet, cette relation rend compte dune subjectivit obissant une

certaine raison que la raison elle-mme ignore. Comme dans toute rencontre,

lire Assia Djebar nest pas du tout facile pour nous surtout que nous avons

commenc la lecture de ses romans un ge trs tendre. Vers les annes

quatre-vingt nous avons eu loccasion de lire Les Enfants du nouveau monde

alors que nous tions encore au lyce. Le livre a eu son effet et a fonctionn

sur nous comme acte de langage. La fascination quexera sur nous le

personnage de Chrifa na cesse dassouvir notre fin quant la lecture des

autres romans quand loccasion soffrait nous.

Lors de la publication du roman Loin de Mdine, nous lavons

dcouvert par hasard dans les rayons de la Librairie du Parti et le nom

dabord attira notre attention dautant plus que le prix tait abordable (dition

algrienne par lE.N.A.G.) par apport LAmour et la fantasia qui nous a

cot les yeux de la tte pour nous qui tions de simples tudiantes. La

quatrime de couverture a aussi retenu notre attention et tenu notre curiosit

en veille. Aussitt achet, nous nous sommes lancs dans sa lecture avec

frnsie et nous tions fascins par toutes ces femmes qui se disent dans le

roman mais sans comprendre pour autant lobjectif de lauteur. Nous avons

dcid ds lors, loccasion nous est offerte, de lanalyser dautant plus que

20 Cit par Rym Kheriji dans sa thse de doctorat, Boudjedra et Kundera, Universit Lyon II, 1999 /2000.

nous avons dcouvert des outils nous permettant de comprendre les diffrents

niveaux de communication littraire.

Quant luvre de Mammeri, nous lavons dcouverte au sein mme

des amphis universitaires. Nous lavons donc lue mais non sans percevoir

cette vision de la socit algrienne avec ses diffrences et ses conflits qui

nous ont tant peins. Car nous ne pensons pas que les conflits puissent

rsoudre les problmes identitaires en Algrie mais nous pensons plutt que

lacceptation de la diffrence comme point commun entre Algriens est le

seul moyen de vivre en paix. Cette diffrence, une fois accepte, sera perue

dans sa diversit comme un enrichissement renforant la crdibilit du pays.

Seulement quelque soit les raisons affectives qui ont dtermin notre

choix, il nen demeure pas moins que notre lecture antcdente a beaucoup

influenc celle daujourdhui. Nous estimons que nous somme passs en

marge de la vritable intention de lauteur que nous dsirons, ds lors,

redcouvrir en la soumettant lanalyse pragmatique.

Quant lide dune tude comparative entre une uvre de Mammeri et

une uvre dAssia Djebar, elle nen est pas vraiment une car le prsent travail

ne vise pas comparer deux uvres romanesques diffrentes, encore moins

deux crivains de sexe opposs et ayant des proccupations divergentes. Par

ailleurs, notre objectif est de relever dans lune et dans lautre uvre les

indices dnonciation susceptibles de rendre compte de plusieurs niveaux de

communication littraire savoir la communication intratextuelle et une autre

situationnelle (intertextuelle qui suggre lextratextuelle). De mme, montrer

que quelque soit le niveau communicationnel, il y a toujours une intention

explicite ou implicite qui se concrtise grce aux actes de paroles. Mme si

notre intention de dpart nest pas de comparer les deux uvres, car cette ide

peut paratre de prime abord infertile vu les raisons voques prcdemment,

il nen demeure pas moins que cette apparence divergente cache des

similitudes qui ne demandent qu tre dbusques.

Ceci dit, notre travail ne demande qua rpondre nos proccupations.

Pour cela, deux grands mouvements lui sont consacrs. Chacun deux tentera

de combler une facette de notre problmatique.

La premire partie traite de la communication interne dans les deux

romans, ce qui permet de dire que lnonciation ne saccomplit qu

lintrieur de lnonc. Celle-ci se subdivise son tour en deux parties : lune

consacr au dialogue et lautre ce que nous avons appel leffet

monologue . Nous montrerons que les indices des interlocuteurs renvoient

des personnages du texte et que leur dialogue fonctionne comme une suite de

micro-actes de langage qui ne sont l que pour anticiper sur le macro-acte

(trs apparent surtout dans luvre de Mammeri). De mme, le monologue

peut avoir une valeur dacte. A lintrieur de ses parties, se glissent certains

lments thoriques susceptibles dclairer davantage notre mthode

danalyse.

La deuxime partie traite de la communication interne mais qui suggre

un hors texte situationnel qui nous situe au deuxime niveau de la

communication littraire : celui qui unit lauteur et le lecteur. Pour cela, nous

avons opt pour lanalyse transtextuelle qui nous permet du coup lanalyse de

lnonciation nonc et lanalyse des indices textuels inscrivant et lauteur et

son lecteur. Enfin, lintrt de cette partie est nettement dvelopp dans un

point qui dtermine le statut de la fiction littraire comme acte de langage et

la notion du contrat de lecture.

Chapitre prliminaire.

Biobibliographie.

Les Auteurs et leurs uvres

Jusqu prsent les deux auteurs nont pratiquement pas t voqus

dans lintroduction. Cela nest que volontaire de notre part. En effet, de peur

dempiter lobjectif de notre travail, nous avons estim ncessaire de leur

rserver une place, ici, dans ce chapitre prliminaire.

Avoir quelques notions biographiques s'avre donc plus que ncessaire.

Cela va nous permettre de connatre les rapports tout personnels

qu'tablissent, par la publication de leurs uvres, nos deux auteurs avec leur

environnement cest--dire les milieux dans lesquels ils ont volu.

Nous voquerons la problmatique de lidentit ainsi que les tentatives

de sa qute travers leurs uvres. Toutefois, contrairement aux tudes

biographiques, nous ne chercherons pas expliquer l'uvre par la vie de

lauteur, dmarche qui a fait ses preuves une certaine poque, et qui est

aujourdhui obsolte. Nous serons tout simplement davantage lcoute de

Assia Djebar et de M. Mammeri. De mme, nous avons jug indispensable de

connatre les crivains dont nous tudions les textes. Ceci d'autant plus que le

point qui les unit, de prime abord, est sans conteste le rejet de la socit. Que

rejettent-ils dans la socit ? Nous tacherons de rpondre cette question en

recueillant le maximum dinformations dissmines dans les anthologies, les

ouvrages critiques, Internet... etc.

Afin que nos propos soient plus intelligibles, nous prsenterons les

deux auteurs sparment et nous commencerons, par simple courtoisie, par

Assia Djebar.

A / Combat pour une meilleure condition de la femme.

Fatima-Zohra Imalayne est ne en t 1936 Cherchell, petite ville

ctire situe tout prs de Tipaza. Son pre tait instituteur. Ce qui constitue

un avantage puisquil lui a permis dabord de frquenter lcole coranique

puis lcole primaire de Mouzaia o elle se jette dans la gueule du loup ,

pour reprendre lexpression de Kateb Yacine. Ensuite, elle part pour Blida et

Alger o elle poursuit ses tudes secondaires avant de senvoler pour lEcole

Normale Suprieure de Svres (France) o elle obtient une licence dhistoire

en 1958, puis prpare un diplme dtudes suprieures dhistoire D.E.A. Ce

qui influe sur sa production littraire future.

Au dbut des annes 70, elle tudie larabe classique pour largir son

champ dexpression et enrichir la langue franaise des sonorits propres

cette langue. D'ailleurs, cela sest manifest notamment dans ses uvres de sa

"deuxime renaissance" car la premire, elle l'a vcue aprs lapparition de

son roman intitul Les Alouettes naves, en 1967. Ce qui supposerai que ces

deux premiers romans ne lui ont pas valu un succs littraire. En effet, La Soif

est son premier roman qui a vu le jour en 1957 alors quelle navait que 20

ans. Elle le publie en cachette du pre sous le pseudonyme que nous lui

connaissons aujourdhui "Assia Djebar". Dans cette uvre de jeunesse,

lauteur met en scne des personnages qui la rvlation du corps tait plutt

importante ; ils se refusent tout traditionalisme qui les empche daller au

bout d'eux-mmes.

Les grandes mutations sociales et politiques du moment ne trouvent

donc pas leur place dans cette uvre. Ce qui a suscit lirritation de la

critique en la condamnant pour manque de nationalisme. La condamnation de

l'uvre littraire affecte du coup lauteur quon surnomme alors la

Franoise Sagan de l'Algrie musulmane 21. Lauteur, elle-mme, a

21

Chikhi Beida, Roman d'Assia Djebar, dit. O.P.U., Alger, 1990, p 6.

dsavou l'uvre en affirmant quil ne sagissait que d'un simple exercice de

style22. Elle continue jusqu prsent la considrer comme tel. Cela se

remarque dans sa thse soutenue en 1999. Le rapport de thse tabli par

Nadjet Khedda latteste clairement. Elle dclare que on dplore, que dans

une thse qui sattache lucider une trajectoire, les deux premiers romans

soient passs quasiment sous silence 23. Nous comprenons de cette citation

que le deuxime roman, paru en 1958 sous le titre Les Impatients, a eu le

mme sort que le premier. Le motif nest pas difficile deviner quoi que dans

ce roman, nous remarquons une certaine prise de position envers

lengagement mme sil sest manifest travers quelques aspects

fragmentaires de l'uvre : les personnages se rvoltent contre la bourgeoisie

passive et sclrose de lpoque.

Si lengagement politico-social fait dfaut dans ces deux premiers

romans, il nen va pas de mme dans la ralit. En effet, Assia Djebar

sengage pendant la guerre de libration dans de nombreuses initiatives

culturelles. Elle participe en 1956 la grve des tudiants algriens, collabore

comme journaliste aux cts de Frantz Fanon au Moudjahid du F.L.N.

En 1962, elle transpose ce combat pour lindpendance et la libert

dans son troisime roman Les enfants du nouveau monde, elle y traite donc de

l'engagement politique de ses personnages mais aussi du combat de la femme

pour son identit fminine, thme qui n'est pas absent dans La Soif et Les

Impatients.

Comme nous l'avons soulign prcdemment, la parution des Alouettes

naves propulse la carrire littraire de l'auteur vers un sommet peut tre

22

Ibid, p 7. 23

site Internet, article de Nadjet Khedda, Rapport de thse, File://A: 00000077.htm

inattendu de sa part. Il relance donc sa carrire d'crivain. Le thme de la

femme est toujours prsent dans ses deux derniers romans. Assia Djebar

retrace les aventures amoureuses de ses hrones qui se fraient un chemin au

dehors contrairement au dedans o elles taient enfermes.

Aprs un silence de treize ans, pass auprs des femmes de sa tribu

natale mais aussi auprs des femmes des autres rgions dAlgrie, elle se

ressource et publie Les Femmes d'Alger dans leur appartement (1980) qui

s'inspire largement du tableau du peintre impressionniste Delacroix. Cette

uvre se compose de six nouvelles dont la plus volumineuse est celle qui

porte le titre du recueil (57pages). Ces nouvelles sont encadres d'une

ouverture et d'une post-face o nous lirons la problmatique de l'auteur ainsi

que son approche. Ainsi nous comprenons que les nouvelles ne sont qu'un

prtexte pour expulser le malaise de l'auteur vis--vis du mutisme fminin,

vis--vis du silence impos par l'histoire masculine et expriment donc le dsir

de l'crivain de donner la parole aux femmes qui taient cartes dans un

premier temps par le "voile" puis le silence et la fin par l'histoire.

Prcisons que l'acception donne par Assia Djebar au "voile" n'est pas

celle de cet habit associ la coquetterie citadine ou la mystrieuse

odalisque mais ce voile associ une violation de droits par l'imposition d'une

idologie masculine rtrograde.

La question que nous nous sommes pose aprs lecture de ce recueil,

c'est de savoir quel vnement qui a fait exploser la verve potique de Assia

Djebar, travers ses narratrices, aprs un si long moment de silence. Nous

supposons que c'est le contexte politique sous les rgnes du socialisme qui a

gr l'Algrie aprs l'indpendance et qui est remis en question par de

nombreux intellectuels algriens. Nous savons tous que ce systme a cart

les femmes du pouvoir tout en les engorgeant de discours sur sa place dans la

socit socialiste modle. Toutefois nous ne pouvons l'affirmer avec certitude

car, pour cela, il faudra le dmonter et notre objectif de recherche ne peut

nous le permettre.

Mais de quelle faon va-t-elle rendre justice aux algriennes puisque

Assia Djebar estime que celle-ci leur a t spolie ? Elle opte pour l'criture et

donne donc la parole aux femmes exiles du monde sculpt sur les mesures et

les valeurs masculines. Thmatique que nous retrouverons dans ses romans

notamment dans Loin de Mdine.

Il a t soulign prcdemment, que la publication de L'Amour, la

fantasia (1985) apparat comme une vritable deuxime naissance de l'uvre

de Assia Djebar. Il constitue le premier volet du quatuor annonc par l'auteur

dans la premire page de Ombre sultane (1987) en affirmant que celui-ci "est

le second volet du quatuor romanesque commenc par L'Amour, la fantasia".

Sachons que quatuor est une uvre de musique densemble crite pour

quatre instruments ou quatre voix dimportance gale24. Nous nous

attendons donc lire deux autres rcits ayant des attaches aux deux premiers.

Dans LAmour, la fantasia, Assia Djebar mle ses propres souvenirs

denfance un pass lointain faonn par lhistoire : La conqute de LAlgrie

par les Franais ; la lutte de libration et la participation de la femme aux

combats. Seulement, lHistoire nest quun prtexte la production littraire

grce laquelle lauteur tente de se retrouver et donc de renouer les attaches

avec son peuple tout spcialement avec la catgorie fminine renouer avec

son peuple sera la manire ludique et non plus didactique de retrouver sa

propre histoire"25.

24

Dictionnaire, le Petit Larousse, 1992. 25

Bonn. C, Anthologie de la littrature algrienne, livre de poche, Paris, 1990.

Dans Ombre Sultane, nous sommes en prsence de deux femmes dun

mme homme. Adultes et maries donc, lune a une enfant, lautre est en

passe d'tre enceinte (c'est justement la priode de la vie de la narratrice de

LAmour, la fantasia qui a t accule et qui se poursuit ici). A premire vue,

elles se prsentent comme des rivales mais, en ralit, ce ne sont que les deux

faces contradictoires mais complmentaires dune mme femme. Hadjila,

quoique femme traditionnelle, arrive se librer en dfiant lhomme. En

revanche, Isma ne sest pas libre delle-mme, cest son pre qui lavait

arrach du Harem pour lintroduire lcole franaise. Ici nous remarquons

plusieurs indices renvoyant la vie de lcrivain qui continue son combat

fministe.

La critique journalistique na pas bien accueilli la parution de l'uvre

en estimant que le sujet est secondaire et occidental par rapport la

ralit de la femme de notre pays. Nous faisons rfrence larticle dArezki

Metref paru dans Algrie Actualit du 25/03/1987 qui condamne le roman et

donc l'auteur en disant que Assia Djebar a mis

son immense talent au service du voyeurisme moyen qui

dsire, mme si on rencontre des Algriennes dvoiles savoir

quels lvres se cachent derrire la violette en tules de la vieille

mnagre qui passe.

Il ajoutera qu'elle

rapproche des clichs expditifs et manichens par lequel

le fminisme militant tente de rsoudre les problmes de la femme

dans les socits occidentales. [...], son dernier roman convoque

les vieux thmes constamment rajeunis, du couple moderne qui se

recherche dans les frissons du dsir, de la femme entrave par les

sicles de traditions drastiques, qui joue son tout pour gagner la

libert de son corps[...]26.

Quant la critique littraire, elle na vu que le retour de certains thmes

chers Assia Djebar et qui sont notamment dvelopps dans La Soif, les

Impatients et les Enfants du nouveau monde27.

En octobre 1988, Assia Djebar est rentre au pays pour vivre avec les

siens le drame algrien qui rsulte du soulvement populaire Alger. Elle a

compris alors que des vnements plus dramatiques allaient venir et que

lavenir est craindre. Elle repart pour Paris o elle reprend lcriture de Loin

de Mdine quelle dite en 1991 Alger en mme temps qu Paris. Avant de

mettre le mot de la fin, les vnements se mlent et se dmlent en Algrie.

Cela se vrifiera quelques jours plus tard par l'arrt du processus lectoral

aprs que le F.I.S ait remport la majorit des siges au parlement. Le reste

nous nous passerons de le citer ici.

Assia Djebar, vu les circonstances, a rv dun Islam galitaire et

ouvert 28 quelle a crit dans son uvre. En effet, dans son article, elle

affirme

je me suis retrouve, dun coup, vivre en 632 aprs

J.C. Mdine, au moment o le Prophte Mohamed

(Q.S.S.S.L.) va mourir; Problme de la succession politique,

germe dj de la division, rle des pouses et des filles du

Messager, des compagnons, du premier Calife et, surtout,

irruption, sur lavant-scne, de Fatima, fille de Prophte, une

vritable Antigone avec sa voix de la douleur, de la colre

26Voir la critique de Beda Chikhi dans Etudes littraires maghrbines n 3, Paris, L'Harmattan, 1994. 27

Chikhi Beida, Etude littraire maghrbine n3, Harmattan, Paris, 1994 28

Assia Djebar, Idiome de l'exil et langue de l'irrductible, site, http://www.remue.net/cont/djebar.Doc

lucide et amre, de la protestation. De la protestation

vhmente de toutes les femmes, travers elle !29

Ce sont tous ces vnements que nous retrouverons dans l'uvre et que

nous analyserons. Ils sont rapports par des voix, des rawiyates, la narratrice...

Derrire ces voix ne se cacherai pas une Assia Djebar dsireuse de vivre

cette poque l ? Ne dit-elle pas elle-mme dans lavant-propos j'ai tente

l, pour rtablir la dure de ces jours que jai dsir habiter...30? Nous

essayerons de le voir travers la subjectivit du je que nous analyserons

dun point de vue pragmatico-nonciatif aussi qu travers dautres indices

qui font lobjet de notre tude.

Toutefois, une question simpose nous dans cette partie. Est-ce que le

roman Loin de Mdine fait parti du quatuor annonc ou le perturbe-t-il ? Dans

les deux tudes faites respectivement par Esma-Lamia Azzouz31 et par

Regaieg Nadjiba32, Loin de Mdine est cart de leurs corpus dtude car pour

la premire, cest un livre qui rpond lurgence en Algrie et pour lautre, ce

nest pas une uvre qui rpond aux normes de lautobiographie ce qui est le

cas des deux premiers volets du quatuor. La premire considre Vaste est la

Prison (1995) comme tant le troisime livre du quatuor. En effet, dans sa

thse, elle sen inspire pour tudier les deux premiers romans savoir

LAmour, la fantasia et Ombre Sultane.

Pour notre part, notre choix sest port sur Loin de Mdine non pas

pour son appartenance ou non-appartenance au quatuor mais pour ses

29

ibid. 30

Assia Djebar, Loin de Mdine, ditions Albin Michel, Paris, 1991 31

Azzouz Esma-Lamia, Mmoire, Voix resurgies, Narrations spcifique, thse de doctorat, Universit de Nice- Sophia Antipolis, septembre 1998.

32 Regaieg Nadjiba, De l'autobiographie la fiction ou le je(u) de l'criture, thse de doctorat, Universit Paris Nord, octobre 1995.

caractristiques textuelles qui rpondent amplement une analyse nonciative

et pragmatique.

Vaste est La Prison, donc, est le troisime roman de quatuor. En effet

dans cette uvre Assia Djebar poursuit sa qute identitaire en mettant en

scne une narratrice anonyme qui ne sidentifie qu' la 228 pages du roman

Isma, la narratrice de Ombre Sultane. Nous y retrouvons lexprience de

cinaste de lauteur. Le roman nous propose aussi une chronique fminine du

sicle et illustre les mutilations quont subit les femmes : La mre quittant le

voile pour rendre visite son fils, l'aeule marie 14 ans un riche

septuagnaire dcouvre plus tard son indpendance.

Trois uvres ont suivi ce roman. Dabord, Le Blanc de L'Algrie

(1996), un rcit voquant des tres victimes dune guerre sanglante : des

personnes ordinaires mais aussi des crivains clbres tel que Tahar Djaout,

des dramaturges comme Abdelkader Alloula .Puis Oran, langue morte

(1997), un recueil de nouvelles rapportant des tmoignages sur les

vnements qui ensanglantent le pays ainsi que des chroniques dattentats.

Enfin, Nuits de Strasbourg (1997), met en scne une femme algrienne de 30

ans nomme Theldja qui a laiss derrire elle mari et enfants pour rejoindre

Franois, un alsacien, avec qui elle se lie damour Strasbourg. Dautres

couples se forment loccasion et vivent tous dans lentente et lamour.

Seulement, cela est de courte dure.

En 1999, elle publie Ces Voix qui m'assigent, essai autobiographique

sur lacte dcriture. C'est aussi une exploration des voix multiples qui ont

nourri l'uvre de lauteur : larabe dialectal et le berbre des femmes qui ont

berc son enfance et le franais classique de son ducation.

Indpendamment de ses gots littraires, elle sest voue en1969 au

thtre et elle publie une pice intitule Rouge Laube. Au cours de la mme

anne, elle publie un recueil de pome, des Pomes pour l'Algrie heureuse ;

posie qui se dgage aussi de ses autres textes. Sa passion pour la peinture

prsente dans Les Femmes dAlger dans leur appartement se mtamorphose

en une passion pour la photographie. Et en 1993, elle publie Chronique dun

t algrien uvre o elle se consacre au commentaire des photographies

prises par des professionnelles des villes algriennes.

Sans oublier le talent de cinaste voqu dans une de ses uvres. Elle a

tourn deux longs mtrages : La Nouba des femmes de mont Chenoua pour

lequel elle obtient le prix de la critique internationale Biennale de Venise en

1979 et la Zerda et les chants de loubli.

Ajoutons cela sa vocation d'historienne due sa formation

universitaire qui s'exprime dans ses uvres par une matrise incontestable du

sujet ou thme. Ce travail de longue haleine est couronn bien videmment

par de nombreux prix littraires.

Une personnalit donc riche, avide de savoir et qui a le got des arts.

Peut-on rendre compte de sa spcificit travers ltude de Loin de Mdine ?

Sagit -il dabord dy rendre compte ? Non, bien sr, il sagit tous simplement

davoir ses informations en tte lors de notre analyse et tout au long de notre

dmarche. Remarquons que l'uvre de Assia Djebar est le fruit dune qute

identitaire personnelle mais aussi collective ainsi que le rsultat dun certain

contexte qui a fait exploser la verve potique de lcrivain.

Quen est -il alors de Mouloud Mammeri ?

B / Combat pour une Algrie plus libre, dmocratique et non

bureaucratique

Mouloud Mammeri est n le 28 dcembre 1917 Taourirt Mimoun, un

petit village perch sur les collines du Djurdjura. Son pre Amin (chef) du

village, lenvoie trs tt lcole. Dabord, il frquente les Imousnouenes (les

sages au verbe potique ) de Taourirt avant de partir Rabat, l'ge de 11

ans, pour poursuivre ses tudes au lyce Gourant. Le contact avec la langue et

la culture occidentales crent chez lui un choc motionnel pour un moment,

avant de s'prendre delles.

Il poursuit dailleurs ses tudes Alger avant de senvoler pour la

France o il obtient une licence s lettres classiques, franais, Latin, grec.

Contraint l'exil par la colonisation, il sest retrouv au Maroc de nouveau en

1957. Il a occup un poste de professeur dans un lyce aprs avoir enseign

en Algrie la mme anne.

Soulignons du coup aussi sa mobilisation pendant la deuxime guerre

mondiale et de l, il reoit un deuxime choc par l'effondrement des valeurs

de lhumanisme traditionnel. Celui-ci la d'ailleurs marqu et il la exprim

par le biais du personnage Arezki dans le Sommeil du Juste dit avant

lindpendance aux ditions Plon (1955). En effet, Arezki, ayant reu une

ducation occidentale qui essayait de promouvoir les valeurs humanistes par

le biais de lcole en la figure du matre a, dans un premier temps foi en

cette idologie. Il est all mme jusqu renier les siens, exprim dans une

lettre adresse Mr Poir je vous devrai mon cher matre, d'tre n la vie

(...) Vous bristes les portes de ma prison et je naquit au monde. Aprs sa

mobilisation, le personnage revient, aprs avoir ctoy l'autre et fait la

guerre en Italie, dsillusionn son village et brle tous ses classiques et

pisse sur les ides33.

Par la publication de ce second roman, Mammeri met en scne ltape

de la prparation, dans les esprits et dans la ralit, de la guerre de libration.

Ce qui nexiste pas dans La Colline oublie (1952). Le roman, visiblement est

selon la critique nationaliste, projette une certaine vie, heureuse hors du

temps, en mettant en scne deux clans qui nont dautres proccupations que

des rivalits de jeunesse : clan issu de familles aises occupant la chambre

den haut symbole de leur supriorit et celui compos de dmunis qui ne

trouvent rconfort leur misre que dans la pratique de la Sehdja. Paix qui

nest pourtant pas durable vu sa perturbation par la mobilisation dhommes

valides la guerre ; la strilit de Aazi, femme de Mokrane ; lchec de

lAmour entre Davda et Menach.

Autant de thmes qui, selon la presse nationaliste, ne rpondent pas au

vcu algrien. Cela a suscit son irritation. Nous citerons, ce titre, larticle

de Mohamed Cherif Sahli rpondant la lecture faite par la presse franaise,

qui voit dans le roman de Mammeri un beau roman kabyle (...) imprgn des

magies du terroir berbre (...) rvlation de l'me berbre (...) la fois

orientale et occidentale ; potique et religieux, traditionaliste et

rvolutionnaire et qui voit en Mammeri un crivain qui n'est pas, lui,

impermable la pense occidentale34. Celui-ci, donc s'interroge qu'y a t-il

de dshonorant dans La Colline Oublie pour mriter les loges de nos pires

adversaires35. Attaque dailleurs quil ne cache pas ds le titre de son article

La colline du reniement. Nous pouvons citer encore dautres articles allant

33

Mammeri M., Le Sommeil du juste, Plon, Paris, 1955. 34

El Hassar-Zeghari L. et Louanchi D., Mouloud Mammeri, co-dition, Fernand Nathan / S.N.E.D, coll. classique du monde Paris / Alger, 1982

35 Sahli M.C., La colline de Reniement , in le Jeune Musulman, 2 janvier 1953, cit par Nadjet-Lacette Tigziri, Relecture de La Colline Oublie, Mmoire de D.E.A., Paris VIII, juin 1998, p.20

dans le mme sens que celui de Sahli. Nous ne ferons rien, nous nous

contenterons simplement de dire que la plupart de ces articles sont domins

par le spectre de lassimilation qui na pas t revendiqu en ces moments l.

Le troisime roman de Mammeri est LOpium et le Bton, publi trois

ans aprs lindpendance. Il met en scne des personnages qui sengagent

dans la lutte de libration : Bachir Lazrak, bien que ce soit malgr lui qu'il

soigne les Moudjahidines blesss ; Ali, Amirouche, Omar qui luttent

honorablement aux maquis et qui tombent au champ d'honneur ; des femmes

tenant tte aux amis des Iroumiens savoir Tayeb, Ameur, Belaid.

Rappelons que ce roman est port lcran, ce qui est peut tre lavantage

ou au dsavantage de lauteur qui voit son uvre rduite Ali et

Ferroudja .

Depuis lindpendance, Mammeri rside en Algrie et ne la quitte

quoccasionnellement. Il occupe le poste de professeur denseignement

secondaire et professeur la facult de sociologie dAlger, puis directeur du

Centre de Recherche Anthropologique, Prhistoriques et Ethnologiques au

muse de Bardo. Il tait prsident de lUnion des Ecrivains Algriens quil

quitte pour ne pas flirter avec la politique impose par le parti unique.

Depuis 1965, aucune uvre romanesque na vu le jour sous sa

signature. Il a fallu attendre 1982 pour que La Traverse soit dite en France

(rdit en 1991 par Bouchne). Rappelons, toutefois, des faits qui pourraient

avoir eu un impact considrable sur son apparition. Citons entre autre les

interdictions de ses confrences. Dabord, en 1974, luniversit de

Constantine sest vu refuser la tenue du colloque international sur les

Littratures et expressions populaires au Maghreb actuel. Selon les

affirmations de Charles Bonn, ctait en partie cause de la communication

que devait faire Mouloud Mammeri sur la littrature kabyle ancienne. Ce

fut du moins cette communication qui servit de prtexte la compagne de

presse devant aboutir linterdiction, camoufle publiquement en report36

En 1980, la communication que devait faire Mammeri sur le mme

thme et, cette fois, luniversit de Tizi-Ouzou a t une fois encore

interdite, alors qu'il venait de publier un recueil de Pomes Kabyles Anciens

prcds dune importante analyse sur la littrature orale. Seulement, cette

interdiction avait provoqu la mobilisation des tudiants de la communaut

universitaire de Tizi-Ouzou et dAlger ainsi que la population locale. Un

troisime choc provoqu par ces vnements fait ragir l'crivain qui

l'exprime travers la thmatique de son roman : La Traverse.

En effet, la trame romanesque se veut une combinaison des pouvoirs

qui se traduisent par l'interaction des personnages et groupes auxquels ils

appartiennent socialement, donc idologiquement, qui sont mis en

mouvement dans deux espaces antinomiques : la ville (le Nord) et le grand

Sud. Indpendamment de cela, nous lirons une opposition des classes : d'une

part, les privilgis du systme formant "un club ferm"; de l'autre, les non-

conformistes, les victimes de l'abus du pouvoir.

Mourad, personnage central du roman appartient la deuxime classe.

Il travaille Alger Rvolution comme journaliste. Il constate amrement que

la libert pour laquelle il s'est battu est en fait lointaine. L'alternative de

s'expatrier apparat comme "un moyen de ne pas se trahir". Et dans l'attente

de ce jour, le journaliste part pour un reportage au Sud. Le roman consiste en

une dnonciation d'une certaine rpression du pouvoir qui conduit

36Bonn Charles, Littrature et oralit au Maghreb, Hommage M. Mammeri , , in Itinraire et Contacts

de culture, Volume n15 /16, 1et 2 semestre 1992, L' Harmathan, Paris, 1993.

l'explosion du 5 octobre 1988 d'abord, puis aux vnements que vit l'Algrie

aujourd'hui.

Ceci se manifeste travers toute une production intellectuelle soit

potique ou romanesque. Nous citerons les romans de Rachid Mimouni, les

pomes de Bachir Hadj Ali, les romans de Tahar Djaout, les romans d'Assia

Djebar et celui de Mammeri, pour n'en citer que cela. Chaque crivain,

chaque pote dploie un dispositif langagier et adopte ses propres techniques

pour parler de ce quotidien qui les harcle tous.

Notre travail ne consistera pas en une tude sociologique ou politique

des deux uvres constituant notre corpus. En revanche, nous nous

contenterons de confronter les deux textes pour dceler leurs indices

d'nonciation afin de voir comment est mobilis le langage qui rend compte

du glissement entre deux niveaux d'expression : l'un rel et l'autre fictif . Pour

arriver enfin dterminer le rle du texte littraire ainsi que le statut de

lauteur.

Hormis ces quatre romans, ce classique des annes 50 a aussi publi

deux pices de thtre : Fhn en 1968, mont par le T.N.A (Thtre National

Algrien) et en 1974, le Banquet prcd de La Mort absurde des aztques

prface de dix pages sur le gnocide et l'ethnocide des aztques. Leur

vocation dans la pice n'est qu'un prtexte pour parler des temps actuels et

des ethnies qui subissent le mme sort que ces derniers.

Il contribue aussi dans le domaine culturel berbre avec des travaux

anthropologiques, grammaticaux, linguistiques et littraires. Il a aussi son

actif un recueil de pomes o il rassemble de l'oral, des pomes de Si Mohand

Ou M'hand, un pote errant de la Grande Kabylie.

En 1987, Mammeri dclare qu'il compte toujours crire en prcisant

qu'un roman "se laisse crire". Un roman et deux recueils de nouvelles que la

plume fait couler doucement car comme il le confie dans un article

personnellement, j'cris () sous la pousse, je suis

incapable de me mettre devant une feuille de papier et de me dire

maintenant tu vas crire une histoire. Les potes crivent

d'inspiration. Je suis pote de ce ct l, souvent, ce que je sens

au dpart, c'est une sorte de motif comme on dit un motif musical

et o que je sois, j'cris mon bureau mais aussi une table de

caf, au volant d'une voiture, au milieu d'une foule37.

Mais la pousse n'est plus aujourd'hui. Elle est freine brutalement au

volant d'une voiture, en ce samedi, 25 fvrier 1989 Ain Defla, car la mort en

a dcid ainsi.

Le rle de cet aperu biobibliographique est de mettre en vidence les

points de ressemblance et de dissemblance entre nos deux crivains.

D'abord, malgr leur diffrence de sexe, d'ge, ils ont eu la chance, vu

les circonstances, de se scolariser et d'avoir des diplmes en "mtropole".

Leur formation, mme si elle est diffrente, elle faonnera leur criture et se

manifeste dans leurs uvres. Les deux crivains ont commenc l'criture

avant l'indpendance et ont publi des romans la mme priode quoi que

leurs proccupations taient diffrentes.

De mme, ils ont, connu tous les deux des ractions critiques hostiles

leur production. Ils sont aussi connus pour leur combat pour la libert et la

dnonciation du contexte social qui opprime la femme dans le cas de Assia

37 Mehdi Beradi, La littrature n'est pas un mtier, Journal la Tribune du jeudi, 29 fvrier 1996, p12

Djebar, la dnonciation de la "bureaucratie" d'une manire gnrale dans le

cas de Mammeri.

Enfin, pour les deux uvres qui nous intressent ici, elles ont vu le jour

dans des circonstances particulires : aprs les soulvements populaires.

Qu'en est-il pour leur langage ? Il est vident que nous ne pouvons

cerner la spcificit de leur criture par l'tude de deux uvres (une pour

chacun). Cependant, nous nous contenterons d'analyser le discours de Loin de

Mdine et de La Traverse pour parler partiellement des deux auteurs qui sont

trs riches en rebondissement.

Le point unificateur important qui mrite de retenir notre attention,

cest bien leur entre en littrature qui sest faite la mme poque. En effet,

pendant les annes 50 avec les romans de Feraoun, de Dib, de Kateb Yacine,

nous assistons la naissance de la littrature maghrbine. Nos deux auteurs

ont donc contribu, grce leur crit, la naissance de cette littrature. Ils ont

aussi suivi le mme parcours par le fait quils ont produit des uvres non

engages dans la lutte de libration donc appartenant, selon la critique, au

courant assimilationniste. Puis, avec leur uvre de leur premire renaissance

littraire, il y a eu prise de conscience donc engagement politique vis--vis de

la cause nationale.

Aprs lindpendance, la crise de cette littrature qui sexprimait dans

la langue de lAutre se fait connatre. Nombreux sont les crivains qui se

sont tus du fait quils considraient comme une trahison de continuer

produire en Franais alors que dautres se sont replis sur la problmatique

identitaire berbre. Avec les annes 70, nos deux crivains, pendant que les

autres glorifiaient le socialisme en Algrie ou lattaquaient ou encore

sattaquaient la tradition sculaire qui svissait encore, se sont adonns

dautres proccupations : ethnologie et culture orale berbre pour Mammeri,

combat pour la femme et culture orale fminine pour Assia Djebar.

Avec le dbut des annes 80, nous assistons ce que la critique appelle

le retour du rfrent . En effet, la littrature raliste annonce son retour

dans le champ littraire maghrbin. Certains spcialistes de la littrature

maghrbine dexpression franaise expliquent cela par le dsenchantement et

le dsappointement des socits daprs indpendance que les partis uniques

grent avec une main de fer. Mammeri appartient cette catgorie avec son

dernier roman.

Quant Assia Djebar, elle dveloppe la thmatique de la femme et de

la tradition qui locculte mais aussi avec les romans des annes 90, elle va de

la dnonciation au tmoignage sur ltat de lAlgrie actuelle. De ce fait, elle

continue produire auprs dune littrature beur qui a du mal, notre

avis, se faire accepter par le lectorat maghrbin et auprs dune production

paralittraire qui commence prendre de lampleur donc concurrencer

presque le champ de la rception de cette littrature. Avec la mort de la

majorit des monstres de la littrature maghrbine dont dernirement Dib, il

est se demander quelle est lavenir de cette littrature dans notre pays ?.

Chapitre :I Premier niveau de communication :

Dialogue entre interlocuteurs.

Performativit et discours des interlocuteurs..

Ltude de lnonciation nous amne considrer le langage en tant

quaction.

A linstar de la thorie austinienne du langage38, nous tenterons de prouver

l'existence du locuteur et de son allocutaire et nous essayerons de dcoder le

rapport existant entre eux dans les deux textes que nous nous proposons

dtudier.

Montaigne disait : "De la discussion jaillit la lumire". La citation

implique deux (ou plusieurs) protagonistes en situation dchange. Le rsultat

de la discussion est lentente exprime par le mot lumire. Ce qui nous

amne encore supposer quentre les protagonistes qui schangent des

propos par le biais du langage, il y a ralisation dune suite dactes de langage

qui aboutissent dans ce cas et selon lexpression d'Austin des conditions de

felicity.

Il est claire que la communication dont on parle dans la citation est la

communication authentique, relle. Or, dans notre travail, nous avons affaire

une communication littraire quon appellera pseudo-communication39. Il

faut entendre par communication littraire cette situation dchange entre

locuteur et son allocutaire dans le texte mais aussi cette forme de

communication entre lcrivain et son allocutaire implicite. Nous avons opt

pour cette appellation pour la distinguer de la situation dnonciation qui

suppose lexistence de plusieurs paramtres je, tu, ici, maintenant".( quoique

parfois la situation de communication rencontre la situation d'nonciation)

38 Austin J. L., Quand dire, c'est faire, Seuil, Paris, 1970

39 Terme inspir de la pseudo-nonciation de Dominique Maingueneau, Elments de linguistique pour le discours littraire, dition Dunod, Paris, 1993, p 10

Nos deux textes contiennent le dialogue que nous redfinirons comme

tant la conversation entre deux ou plusieurs personnages, celui-ci nest

pas prendre au sens courant dune interaction entre deux personnes. Il

englobera toute situation dchange entre deux ou plusieurs protagonistes.

Cependant, il faudrait bien mettre une restriction quant la manire

daborder ce dialogue. En effet, celui-ci ne sera pas tudi conformment la

thorie des analyses conversationnelles telle quelle a t prsente par

Catherine Kerbrart Orecchioni dans Les interactions verbales40, mais nous

allons dtecter ce qui, dans le langage des interlocuteurs est susceptible de

fonctionner comme acte.

Le dialogue met en scne des personnages qui parlent mais, ils ne

parlent pas simplement pour informer ou affirmer quelque chose, le langage

utilis a plutt un objectif qui se caractrise par la ralisation dactes. Parler

cest sans doute changer des informations, mais cest aussi effectuer un

acte41.

Ainsi dans cette partie de notre travail, nous nous concentrerons

essentiellement sur l'tude de deux indices d'nonciation en situation

d'interlocution et sur ce qui dans leur langage peut suggrer ou fonctionner

comme actes. Toutefois, nous nous poserons la question de savoir si le

langage des locuteurs est tributaire de la prsence des allocutaires et si le

langage du locuteur lui chappe au point de susciter des ractions inattendues

de la part de son allocutaire. Il faut toutefois prciser que le terme "indice"

dans cette partie est synonyme de "trace" formel reprable au niveau de

l'nonc. Il peut dsigner aussi la marque qui renvoie, par allusion ou

prsupposition, aux participants de l'change.

40 Les interactions verbales, dition Armand Colin, Paris, 1990,1998. 41 Kerbrart-Orecchioni. C., L'nonciation, dition Armand Colin, Paris, 1980, p. 185.

Pour y rpondre, nous prfrons aborder chaque texte part vu que les

deux auteurs, prime abord, nont pas les mmes techniques dcritures et

nabordent pas les mmes thmes mme sils sinscrivent tous deux dans une

perspective de contestation, de dnonciation. Aussi, nous avons adopt cette

dmarche mthodologique pour mieux nous faire comprendre donc tre plus

claire dans notre analyse.

Avant de commencer lanalyse de Loin de Mdine et de La Traverse,

nous avons jug ncessaire de faire une petite mise au point thorique.

A / Considration thorique.

Nous nous proposons de dmarrer d'une intuition qui stipule que tout

comportement apparat comme un ensemble dactes qui rpondent au souci de

parvenir des objectifs. Ces derniers, contenu vari, se manifestent, selon

des cas sous forme dvnements quon peut voir se produire ou sous forme

dactes dautrui quon vise faire accomplir, ils partagent tous un fond

commun qui est lintuition et la tentative de sa ralisation. Etant donn que la

communication entre protagonistes repose sur le langage, celui-ci donc se

conoit par transitivit comme un ensemble dactes ou simplement comme

acte. Pour tayer les propos, nous empruntons la thorie d'Austin qui a jou

un grand rle dans la philosophie analytique par ses confrences dont une

srie a t publie aprs sa mort sous le titre How to do things with words,

traduit en franais en Quand dire, cest faire42

Dans ces premires confrences, Austin avait tent de mettre fin

une question, faisant la proccupation des philosophes antiques qui

42

op. Cit., traduction faite par Lane G., How to do things with words, Cambridge, Mass. Harvard University Press, 1962.

considraient en logique les propositions comme tant soit vraies, soit fausses.

Lui, en renversant la question, sest demand si on pouvait considrer les

nonciations rellement descriptives, celles qui par leur fidlit reprsentent le

rel, comme des nonciations performatives. En dautres termes, il voulait

savoir si on pouvait les considrer comme des actes. De l est ne la

distinction entre nonciations performatives (ou les performatifs) et les

nonciations constatives.

Les nonciations constatives (ou constatifs ) visent dcrire. Elles

dsignent le type dnonciation que lon considre comme des affirmations au

sens classique du terme cest--dire quelles obissent au critre de

vriconditionnalit et peuvent donc tre juges par vrai ou faux.

Ainsi il en est, par exemple, de tout nonc scientifique ou de toutes

propositions visant informer sur des faits. En revanche, les nonciations

performatives permettent daccomplir laction nonce par le locuteur.

Les noncs performatifs, dit Austin,

ne dcrivent, ne rapportent, ne constatent absolument rien,

ne sont pas "vrais ou faux ", et sont tels que l'nonciation de la

phrase est l'excution d'une action qu'on ne saurait dcrire tout

bonnement comme tant lacte de dire quelque chose43.

Ce qui caractrise un nonc performatif, cest que son

nonciation constitue une action dun certain type, indiqu par son

contenu. Par exemple, par le fait mme quun locuteur prononce

lnonc je vous flicite davoir ralis ce travail, il pose une

action bien dtermine, qui le met dans une certaine relation vis

43 Austin J. L., op. Cit., p 40.

vis de son auditeur, cette relation prcisment qui est implique par

lexpression "je vous flicite44.

Comme le dit, de faon trs condense, Benveniste,

dans un nonce performatif, lacte dnonciation sidentifie

avec lnonc de lacte45

A titre dillustration, nous reprendrons des exemples qui ont t dj

cits. Ainsi, dire "je le veux " signifie que "je prends cet homme pour lgitime

poux" donc je me marie ou je te baptise. En prononant les

nonciations performatives, on accomplit donc un acte.

Cependant, aprs avoir oppos les constatifs et les performatifs,

Austin est arriv une constatation contrariante : il sest rendu compte, en

effet, que la majorit des nonciations nentraient pas exclusivement dans une

des deux catgories.

Lorsqu'un locuteur prononce cette demande passez-moi le sel, sil

vous plat cette nonciation ne peut tre qualifie de fausse ou de vraie.

Elle russit ou choue selon que le destinataire fait ou non ce quon le sollicite

de faire. En revanche, sil donne du "sucre " la place du sel, la

communication est toujours considre comme un chec mais dun autre

genre que le refus catgorique car il sagit dune erreur. Ainsi, si nous

examinons l'nonc prcdent, nous constatons quil contient un terme

rfrentiel en adquation avec la ralit. Or la correspondance ou la non

correspondance entre lnonc et un mot du rel relve du domaine de

lopposition entre "vrai" et "faux". En dautres termes, le mot sel relve du

44 Fossion A.et Laurent J. P., Les lectures nouvelles. Linguistiques et pratiques textuelles, dition Duculot, Paris, 1981, pp. 76.77

45 op. cit. p.77

descriptif, mme le mot moi qui renvoie lauteur de l'nonc. Nous

pouvons y inclure aussi le verbe passez vu que sa dsinence temporelle

renvoie au destinataire ou lallocutaire. Passez voque aussi une classe

dactes ralisable par la main qui est celle des actes consistant passer

quelque chose quelquun.

A loppos, "dcrire" ne pouvons-nous pas le considrer comme un

acte? La description que fait un locuteur un destinataire nest jamais

gratuite, elle est soutenue par une intention ou parfois plusieurs. Si un mari dit

sa femme qui sapprte sortir "il pleut "on peut y lire plusieurs intentions :

soit, il veut la dtourner de sortir, soit quil veut lui demander de shabiller en

consquence ou encore de prendre son parapluie Mme si la femme feint

d'ignorer lintention du mari, les descriptions sans intention(s) sont plutt

rares.

Nous pouvons encore multiplier des exemples pour mettre en vidence

la difficult distinguer les performatifs et les constatifs.

Pour quune nonciation soit performative, il est indispensable que le

locuteur soit lgitime do la ncessit pour en saisir la fonction de possder

un minimum dinformations sur le contexte dans lequel lnonc a t tenu.

Dans le contexte je te baptise , le locuteur est soit un prtre et lnonc est

performatif ; soit le locuteur nest pas un prtre et lnonc prend une toute

autre valeur (drision, ironie, en fonction des variations contextuelles ). De

ce fait, ce type dnonciation ne peut tre jug vrai ou faux au mme

titre quune affirmation classique, mais il est possible que lacte vis ne puisse

tre produit : lnonciation ne donne pas leffet souhait parce quelle nest

pas prononce au lieu et au moment adquat.

Il en est de mme lorsquil sagit dune promesse, je te promets ou

je m'excuse , lacte est accompli, mais peut ne pas tre ralis dans toute sa

plnitude cause de la mauvaise foi de celui qui la prononce. Les

nonciations performatives elles-mmes ne peuvent donc pas tre "vraies " ou

fausses. Pour dsigner la russite ou lchec du performatif, Austin emploie

les termes heureux ou malheureux .

Le critre de vriconditionnalit na pas permis Austin sa

classification. Alors il tente de distinguer les performatifs des constatifs en

assignant aux performatifs des indices qui permettent leur partage.

Lindicatif prsent est le premier de ces critres. Pour lui, tout nonc

performatif senracine dans lactualit de la parole et le prsent de lindicatif

est le temps par excellence qui indique le moment de la prise de parole. Ainsi

la phrase je jure de dire la vrit est un nonc performatif mais pas la

phrase j'ai jur de dire la vrit. Cependant le prsent de lindicatif

napparat pas toujours dans les noncs performatifs je ne ferai plus pour

dire je promets de ne plus le faire. Le deuxime critre est la classification

grammaticale par lemploi de la premire personne je qui sous-entend

lauto-implication du locuteur dans son nonc comme dans je te nomme

directeur.. Cependant, le je peut tre implicite comme dans la sance

est ouverte dclar publiquement par le prsident de lassemble.

Le dernier critre est la classification par les verbes qui constitue une classe

lexicale susceptible de produire des noncs performatifs (jurer, promettre

lguer, nommer etc.).

Aprs une tentative de classification des performatifs et des constatifs,

Austin saperoit quen ralit cette distinction nest nullement certaine, do

lchec. Il aboutit alors une autre classification de lacte de parole. Il en

distingue trois catgories : lacte de locution , lacte de illocution et

lacte de perlocution .

Lacte de locution (locutoire) est, dans une nonciation, tout ce qui est

uniquement sous la responsabilit de lnonciateur, tout ce qui est constitutif

de lnonc lui-mme et de sa production. Il en dcoule trois actes :

- l'acte phontique consistant en la production des sons particuliers ;

- l'acte phatique rsultant de l'emploi des vocables conformment une

grammaire ;

- lacte rhtique qui consiste employer des vocables conformment un sens

dtermin avec une rfrence plus ou moins explicite.

Lacte illocutoire se superpose lacte de locution. Autrement dit, il

est un acte effectu en disant quelque chose, par opposition lacte de dire

quelque chose 46, cest dire ce qui est dans lnonc et lnonciation. Cest

laction qui est pose au moment de lnonciation et qui exerce une force sur

les allocutaires et sur leurs relations mutuelles.

Lacte perlocutoire consiste en un acte produit par celui qui parle,

mais qui (ne) renvoie quindirectement lacte locutoire ou illocutoire ou

bien ny renvoie pas du tout .47 Il intervient quand tout ce qui est

communicationnel sest bien droul. Il concerne donc le rsultat qui est

dtachable de lnonciation et de la comprhension. Cependant, le rsultat

reste imprvisible et inattendu et rien dans la thorie dAustin nindique

quon peut le rattacher au perlocutoire puisque celui-ci appartient ce qui a

t envisag par le locuteur aux finalits quil a assignes son acte. Si les

rsultats sont autres que prvus, lacte de langage subit un chec.

46 Austin J. L , op. Cit, p.113. 47 ibid. p.114.

Austin donne les exemples suivants pour ses trois actes.

A /Acte locutoire.

Il ma dit tire sur elle, o tire renvoie tire et elle se rfrant

elle.

B /Acte illocutoire

Il me presse (me conseille, mordonne) de tirer sur elle;

C /Acte perlocutoire.

a / Il me persuada tirer sur elle.

b / Il parvient me faire tirer ( ou me fit tirer, etc...) sur elle"48

En rsum, Austin distingue les actes locutoires qui sont la

combinaison des actes phontiques, phatiques et rhtiques et qui ont une

signification ; les actes illocutoires o le fait de dire a une certaine valeur et

les actes perlocutoires qui consistent en lobtention de certains rsultats par la

parole.

De l, nous comprenons qu'Austin reconnat lacte de parole dans lacte

dillocution. Par la suite, il a tent de distinguer lacte dillocution de lacte de

perlocution.

En fait laffaire est loin dtre vidente (nous lavons signal

prcdemment). Nanmoins, il parvient faire persuader que lacte

48 ibid. 114.

dillocution nest pas la consquence directe de lacte de locution mais la

production de la locution. Pour distinguer entre les deux actes, il ajoute que

lacte dillocution est reconnaissable par son caractre conventionnel tout en

soulignant que la notion de "convention " nest pas vidente non plus.

Dautre part, Austin propose deux formules qui caractrisent

lillocution et la perlocution : "en disant" comme lillocution et par le fait de

dir