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Allier action publique et pratiques collectives citoyennes dans la lutte contre la pauvreté? Une approche par la monoparentalité.

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  • Agrandir les marges de manuvre

    Allier action publique et pratiques collectives citoyennes dans la lutte contre la pauvret?

    Une approche par la monoparentalit.

    Fvrier 2013avril 2015 Flora asbl Bruxelles

  • 2

    Recherche-action finance par le Collge Runi de la Commission Communautaire Commune

    de la Rgion de Bruxelles capitale Projet soutenu par Mesdames Evelyne Huytebroeck et Brigitte Grouwels

    jusquen mai 2014 Mme Cline Frmault et Mr Pascal Smet

    depuis mai 2014

    Recherche ralise par Flora asbl Charge de projet: Amlie Daems

    vzw Flora asbl

    323/7, rue du progrs 1030 Bruxelles

    tel: 02/204.06.42 [email protected] www.florainfo.be

  • 3

    Prambule ....2

    Points de dpart ....3

    Mode demploi ...4

    ENQUTE ..5

    RECHERCHE - ACTION 6 Implication dune varit dacteurs6

    Accompagnement de plusieurs pratiques 6

    Latelier de recherche-action : mergence dune pratique collective ..7

    Deux moments publics : le bazar co -cratif du 7 novembre 2013 et le matin dinvention politique du 2 avril 2014.. 8

    Des pratiques collectives mergentes qui fonctionnent comme des recherches -actions.9

    Des recherches-actions dun certain genre .10

    MONOPARENTALITS .11

    Un mot, plusieurs ralits 11 A lenvers des catgories ..11

    Quelques constats chiffrs...11

    Genre et pauvret..12

    Mesures cibles v/s politiques gnralises.13

    Quelques contours des vcus14 Puzzle...14

    Emploi & emplois du temps15

    Ltau se resserre... 16

    Le non recours aux aides ...16

    Prendre soin18 Le care comme enjeu commun.18

    Pratiques collectives de soin (de soi et dautres que soi).19

    Empowerment et marges de manuvre..20

    COMPLEMENTARITES .21 Analogie par quatre chemins...22

    Liens institutionnels.22

    Complmentarit et rapports de pouvoir24

    Complmentarit et libert...25

    Complmentarits et professionnalisation...26

    Co-constructions bruxelloises. 26

    Circonstances propices la cration de complmentarits.26

    RECITS ..28

    INFORFEMMES LE TROC DU MARDI ..30

    HABITAT SOLIDAIRE LEMMENS - LES CLES DU BONHEUR ...32

    LE GRENIER DES CASSEUSES DE CRISEMAISON MOSAIQUE.. 34

    FIBRE BRUXELLOIS INTERCATIVE (F.B.I.)36

    PISTES POLITIQUES CONCRETES...38

    Avoir lieu . 39

    Librer du temps ..41

    Les cartes-rcits, pratique denqute collective .43

    Soutenir lmergence .48

    PERSPECTIVES 50

  • 4

    Prambule

    Ce texte rend compte dune recherche-action dune dure de deux ans finance dans le cadre du budget allou par le Collge Runi de la Commission Communautaire Commune (COCOM) aux projets de lutte contre la pauvret.

    La COCOM est lorgane lgislatif bruxellois bilingue comptent sur les matires dites personnalisables, cest--dire relatives la sant et laide sociale. Sur ces matires, la COCOM vise la cration de synergies entre diffrents pouvoirs plusieurs chelles daction publique. Son travail sinscrit dans une logique intersectorielle, intergouvernementale et interinstitutionnelle. Le Collge runi de la COCOM rassemble tous les Ministres de la Rgion de Bruxelles Capitale.

    FLORA asbl est une association fdrale base Bruxelles dont le champ daction se situe lintersection de 3 ensembles thmatiques: prcarit, citoyennet et insertion socio-professionnelle. Combinant des pratiques de recherche-action et de formation destination des professionnels de linsertion au sens large, Flora asbl promeut une approche sensible au genre et uvre la mise en partage des savoirs associatifs, acadmiques, politiques et des savoirs des publics concerns.

    LATELIER DE RECHERCHE - ACTION est le collectif de rflexion runi par Flora asbl loccasion de ce travail de recherche. Le groupe rassemble des personnes impliques dans des pratiques collectives (mamans solos notamment), des travailleurs dassociations et des chercheurs, tous tant considrs ici comme co-experts. Ses membres sont: Laurence Nol (Observatoire de la sant et du social), Quentin Mortier (SAW-B), Arnaud Bilande (Priferia), Agns Derinck (Gaffi), Elke Gutierrez (EVA), Isolde Vandemoortele (Flora), Lodhi Asfnan et Hanane Zihani (FBI), Catherine Bourlet (Solo mais pas seul), Nomie Cheval, Clotilde Cabale, Elise Leveugle (Infor-Femmes), Stphanie Keijzer (ULAC), Charlotte Chatelle et Akira Zambrano (Maison Mosaque).

    La recherche-action a t accompagne par un COMITE DE PILOTAGE compos de reprsentants des Cabinets (Luc Notre Dame et Martine Motteux puis Rocco Vitali et Christine Dekoninck), de Gille Feyaerts, charg de recherche lObservatoire de la sant et du social, de Martin Wagener, sociologue auteur dune thse sur la monoparentalit (UCL / La Strada) et de Mark Trullemans, reprsentant du Pacte territorial pour lemploi dActiris o il coordonnait la plateforme technique sur la monoparentalit.

    A qui sadresse cette publication? Aux principaux concerns. Cest--dire: aux personnes touches par les questions de monoparentalit, de prcarit, daction collective. Aux acteurs de politique publique responsables divers paliers (local, rgional, fdral) de mesures visant la rduction des pauvrets et, en premier chef, aux Ministres qui ont financ ce travail et leurs collgues du groupe intercabinet. Aux coordinations sociales, qui, Bruxelles, ont un rle de nud, de courroie de transmission entre une varit dacteurs institutionnels et citoyens lchelle locale. Aux associations et fdrations dassociations qui interrogent leurs pratiques au regard des transformations et urgences actuelles et pensent leurs liens aux actions citoyennes spontanes. Aux acteurs conomiques privs (fondations, entreprises, ) qui peuvent soutenir ces pratiques collectives citoyennes. Et enfin, tous ceux qui croient en la possibilit dexprimenter la co-construction de mesures politiques sociales impliquant les principaux concerns.

    MERCI lquipe Flora, aux membres de latelier de recherche-action et du comit de pilotage et tous ceux qui ont apport leur contribution ce travail: Batrice Chapel, Willy Daems, Vanessa Daems, Sofie Giets, Benedikte Zitouni, Marcelle Stroobants, Maryam Kolly Foroush, Alice Rodrique, Linda Struelens, Coline Sauvand, Ann Snick, Hlne Detrooz, Piet Van Merelbeek, Amlie Carpentier, Thierry Decuypere, Mounia Ahammad, Lara Denil, Jean Blairon, Franois Jegou, Fatima Maher, Adle Jacot, Melody Peduzzi, Vanessa Gomez, Analisa Gadaleta, Caroline de Papa Douala, Anne Devresse, Melody Nenzi, Quentin Verniers, Pierre Huygebaert, Manu Demeulemeester, Elise Neirinckx, Bhakti Mills, Thomas Dawance, Vrane Vanexem, Marie Desmet, Nicole Mondelaers, Sandrine Blaise, Didier Demorcy, Fred Serroen, Rafaella Houlstan-Hasaert, Selma Tunakara, Aby Kamara, Isabelle Marchand. Et un immense merci aux habitants (femmes et enfants) de la maison Lemmens, aux agent(e)s du FBI, aux dames du mardi chez Infor-femmes et aux casseuses de crise en gnral.

  • 5

    Points de dpart

    Monoparentalit et pauvret : renforcer lempowerment est le titre initial de cette recherche-action mene entre fvrier 2013 et avril 2015 au sein de lasbl Flora. Elle sinscrit dans le prolongement de deux travaux antrieurs de lassociation raliss en 2012 avec le soutien financier de B. Delille, alors Secrtaire dEtat lEgalit des chances et avec le support de la plateforme technique de la monoparentalit pilote par le Pacte territorial pour lemploi dActiris:

    Une tude sur le vcu de la monoparentalit chez des parents bruxellois dorigine trangre - rapport en ligne ladresse http://www.florainfo.be/IMG/pdf/binder1-4.pdf

    Une journe de rflexion sur le thme Politique bruxelloise et familles monoparentales politique impose ou co-construite ?

    Ltude de 2012 a montr qu ct des mesures institutionnelles daide sociale adresses aux mnages monoparentaux de faon individualise, certains parents simpliquent dans des micro-initiatives collectives lances par des associations, des coles, des crches, ou par des collectifs citoyens de faon spontane. Il sagit par exemple de groupes de discussion, dexpriences dhabitat solidaire, de tables dhtes, despaces dchange dinformations et de services, de groupes dpargne collective,

    d auto-organisation de garde denfants ou dactivits extrascolaires ou dune combinaison de plusieurs choses la fois

    Lhypothse de dpart de notre recherche-action est la suivante: ces pratiques collectives sont vcues par les parents qui y prennent part comme un lieu o se dveloppe, de manire collective, un pouvoir daction. De telles expriences ont un effet limit sur leur prcarit financire mais elles renforcent le maillage de soutiens leur permettant de faire respecter leurs droits, de rsister lisolement et daugmenter leur marge de manuvre. De cette manire, elles sont susceptibles de complter les protections sociales que ltat a pour vocation dassurer.

    On va le voir, ces pratiques sont un point de contact entre des acteurs aux intrts diffrents voire divergents: Institutions publiques, groupes citoyens, associations tablies et, parfois, acteurs conomiques privs. Ce qui sy joue, cest lopportunit de crer entre eux des synergies, des alliances. De penser leur possible complmentarit daction dans la lutte contre la pauvret. Quelles sont les formes de complmentarit luvre? Ou crer? Avec quelles prcautions ? Quest-ce que ces complmentarits impliquent pour les diffrents acteurs? A quelles difficults se confrontent-elles? Ces pratiques ne risquent-elles pas dtre considres comme des solutions low cost entrinant le dmantlement dramatique du systme de protection sociale ? Quelles questions dordre politique soulvent-elles?

    Pendant deux ans, nous avons travaill faonner les contours de cet outil politique qui, avant tout, est un outil penser. Un outil qui revendique la possibilit de co-construire, avec les publics concerns, des mesures de lutte contre la pauvret qui tiennent compte des ressources quils dploient eux-mmes pour tenter de sen sortir.

  • 6

    Mode demploi Nous sommes plusieurs nous tre impliqus dans ce travail de recherche-action. Engage en fvrier 2013 chez Flora, jai coordonn le processus et rdig ce rapport. Ds le dbut de cette enqute, jai runi des acteurs venus dhorizons et de pratiques varis. Ce qui tait sens tre un comit daccompagnement est devenu lAtelier de recherche action et, progressivement, de pratique individuelle, le travail denqute est devenu pratique collective. Quand un nous apparat dans le texte, il nest pas le nous un peu distant de la langue acadmique, dont on sait quil dsigne souvent un seul et mme chercheur, mais un nous collectif: celui des participants de lA telier.

    Le rapport se dploie en 3 parties. Bien que solidement entrelaces, elles peuvent tre lues sparment.

    Enqute La partie Enqute synthtise en 3 chapitres les dveloppements analytiques issus de ce travail.

    Le chapitre intitul Recherches-actions expose le processus denqute et entre dans le vif du sujet en prsentant les 4 pratiques collectives citoyennes accompagnes.

    Monoparentalits prsente les principaux apports dune approche de la pauvret et des pratiques collectives dentraide partir des situations monoparentales.

    Complmentarits traite des liens entre pratiques collectives exprimentales et systme institutionnel daide sociale et tente de penser leur articulation.

    Rcits La partie Rcits raconte, sous la forme de cartographies commentes, les 4 pratiques collectives accompagnes. Elle permet aux lecteurs dentrer dans les situations concrtes qui ont nourri le processus de fabrication de cet outil de rflexion et aborde quelques unes des questions politiques que de telles pratiques posent. Le mode demploi des cartes-rcits est une des pistes politiques concrtes proposes en troisime partie du rapport.

    Pistes politiques concrtes En introduction de cette troisime partie, jopre un dtour par les principes de la permaculture dont je tire les concepts qui fondent la charpente de la proposition politique. La partie consacre aux pistes politiques concrtes se dploie ensuite en quatre chapitres: avoir lieu / librer du temps / les cartes-rcit: pratique denqute collective / soutenir lmergence. Chaque piste est labore en deux temps: approche gnrale, dabord, spcifique ensuite, travers une traduction possible en actes politiques concrets.

    On peut lire lensemble de ce texte de faon linaire, de la premire la dernire page. Le document a aussi t pens de manire pouvoir en consulter sparment les diffrentes parties, sauter de lune lautre. Dans les marges du document, il y a de la matire vivante, des dveloppements possibles et des pas de ct qui nourrissent le cur de la rflexion.

    Les illustrations ont t ralises par Coline Sauvand, artiste qui nous a dessins louvrage, sur le vif, lors de la rencontre publique de restitution intermdiaire organise le 2 avril 2014. Pour dcouvrir son travail: http://colinekopec.blogspot.be/

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    ENQUTE

    Cette partie du texte propose une synthse des analyses labores au fur et mesure de lenqute. Cest une mise en musique de plusieurs types de savoirs : ceux produits au fil de la recherche par lAtelier avec des savoirs issus de recherches rcentes sur la monoparentalit, sur les exprimentations sociales et sur les transformations du monde du travail.

    Ce volet du cahier se dcline en 3 chapitres: Recherche-action dtaille le droulement du processus denqute et prsente les pratiques collectives accompagnes. Le chapitre Monoparentalits traite de lapport de la question de la monoparentalit aux analyses de la pauvret et des pratiques collectives. Complmentarits sinterroge sur les pratiques collectives mergentes comme vecteur de transformation sociale par la critique constructive et comme occasion dimaginer des formes dalliance entre plusieurs niveaux et pratiques de lutte contre la pauvret.

  • 8

    RECHERCHE - ACTION

    L es pratiques de recherche-action renvoient une tradition dj ancienne qui, en sciences sociales, connat plusieurs tendances.

    Considrons ici que la recherche-action est un travail denqute et dexprimentation qui vise dboucher sur des propositions concrtes. A prendre en compte et ngocier des possibles travers une dmarche collaborative laquelle

    prennent part les principaux concerns.

    Cette recherche-action a impliqu de prs ou de loin des profils varis : acteurs des sphres politiques, administratives, acadmiques, et du champ associatifs, parents concerns par les questions de monoparentalit ou de pauvret, praticiens de laction collective. Ponctuellement, le temps dune rencontre ou dun entretien pour certains. Pour dautres, notamment les personnes engages dans les pratiques collectives accompagnes, plusieurs mois durant. Et pour les participants de lAtelier de recherche-action, tout au long du parcours, pendant presque deux ans.

    Implication dune varit dacteurs

    Lenqute a t guide par laction et lexprience plus que par les concepts et la littrature. Le mode dinvestigation sest construit ad hoc , comme on se fraie un chemin sur une carte trace de multiples routes, parfois en coupant travers champ. Cest l un point commun avec les pratiques collectives tudies, qui nappliquent pas de mthodologies toute faite mais composent, au fur et mesure, un

    processus ajust leurs intentions.

    Initialement, il tait prvu que la recherche se concentre sur le suivi de 2 pratiques collectives et soit soutenu par un Comit daccompagnement. Une premire dcision a t de composer non pas un mais deux organes daccompagnement. Le premier - appel le comit de pilotage au rle de garant du respect des termes de la commande officielle et dlaboration des questions de recherche partir de savoirs reconnus comme experts. Le second lAtelier de recherche-action comme lieu collectif dexpr imentation, de reformulation des questions et dlaboration de lanalyse; groupe hybride et ouvert, form en fonction dun croisement dintrts et pour les apports complmentaires que nous pouvions nous offrir.

    Pourquoi avoir spar comit de pilotage et Atelier? Pour garantir la recherche deux modes dvaluation et assurer que lun ncrase pas lautre. Dun ct, une

    valuation-contrle, (lil sur lobjectif) et de lautre, une valuation-signe (Vercauteren, 2010), attentive ce que les concerns font importer, prte bifurquer en cours de route et suivre des voies imprvues (lil sur le processus). Le comit de pilotage est compos des reprsentants des cabinets qui financent la recherche, de lobservatoire de la sant et du social, de la plateforme technique sur la monoparentalit et de M. Wagener, sociologue auteur dune thse sur la monoparentalit Bruxelles. Le groupe transdisciplinaire de lAtelier comprend des professionnels dassociations concerns par les pratiques collectives ou leur mise en rcit, des parents impliqus ou non dans des pratiques collectives, une reprsentante de lobservatoire de la Sant et du Social. Deux rythmes de travail, deux rles distincts, deux climats. Le comit de pilotage sest runi 8 reprises. LAtelier, quasiment une fois par mois.

    Il faut souligner le fait que lapproche se situe du ct des pratiques collectives. Elle nexplore pas de manire dtaille le point de vue des institutions, ni des parents pris individuellement : il sagissait, travers le processus de recherche-action, et en partant de pratiques concrtes, dtre au plus prs des agir collectifs tout en restant ouvert sur les diffrents niveaux et acteurs de pouvoir potentiellement concerns, vitant ainsi de restreindre demble lamplitude du champ daction politique possible.

    Accompagnement de plusieurs pratiques

    Une deuxime dcision a t daccompagner 4 pratiques collectives et non pas 2 comme initialement prvu: la friperie gratuite du grenier des casseuses de crise , le comit les cls du bonheur form par les habitantes dun logement solidaire, le collectif FBI, et le troc du mardi. Le choix des 4 pratiques accompagnes a t dtermin par plusieurs critres: toutes sont bruxelloises, sortent du cadre strict des cercles familiaux/amicaux. Toutes sont des pratiques qui relvent de la co-construction et de la cogestion : elles reposent sur la mise en uvre de complmentarits entre acteurs htrognes (groupes citoyens, acteurs associatifs, acteurs conomiques, institutions), complmentarits que nous allons analyser. Enfin, elles sont mergentes (en construction) et, bien sr, toutes impliquent des parents seuls.

    Dans chacune, ma position a t diffrente, dcide au cas par cas en fonction des contextes et des

    Au fil de cette enqute sur les pratiques collectives impliquant des parents solos, un nous indit a peu peu pris forme: le nous de lAtelier de Recherche-action. Au sein de lAtelier, notre collaboration est devenue une sorte dagir collectif. Ensemble, nous avons prouv les intrts, exigences et alas des pratiques que nous cherchions penser. Et celles-ci, chemin faisant, nous sont de plus en plus apparues fonctionner comme de vritables recherches en actes. Cest cet exercice en miroir que propose ce chapitre: jy prsente le processus denqute et les pratiques collectives citoyennes accompagnes en tant que dispositifs de recherche-action collaborative.

  • 9

    besoins (voir tableau). Loin dune position dextriorit ou dautorit claire consistant pointer dans lhistoire des lments que les protagonistes nauraient pas vus, mon attitude a t de chercher ensemble, dans une logique de recherche-action collaborative. Comme indiqu dans le tableau en page suivante, jai co-anim les sances du troc du mardi, particip aux runions mensuelles des cls du bonheur et initi avec elles un travail de cartographie. Jai collabor la rnovation du grenier et y ai anim des moments ponctuels de retour sur lexprience. Cest aussi sur ce mode que nous avons travaill avec le FBI notamment travers lorganisation de rencontres croises entre le FBI et dautres collectifs impliqus dans la recherche-action.

    En parallle, des entretiens individuels ont nourri la rflexion, motivs par le souhait de faire varier sons de cloches et questions. Entretiens portant notamment sur dautres pratiques collectives rencontres en cours de route (journal intime de quartier, Papa Douala, la Poissonnerie, le 123, la Grande Famille, Hritage des femmes, collectif ESPERE, self city, common Josapaht, CLT) dcouvertes grce au bouche--oreille ou croises lors des nombreux vnements publics qui, ces deux dernires annes, ont t organiss Bruxelles sur les pratiques collectives, la gestion des communs ou linnovation sociale (Brussels Academy, festival des liberts, Forum de lutte contre la pauvret, etc). Lactualit nationale et internationale rcente sur les questions daction collective est, il faut le souligner, particulirement bouillonnante.

    Au sein de Flora, deux recherches-action menes par Isolde Vandemoortele, portant sur linnovation sociale co-crative en situation de prcarit (les projets PICCA et Het klikt!) ont largement contribu affiner et prouver la rflexion. Chez Flora, ces projets et cette recherche-action-ci ont grandi ensemble.

    Latelier de recherche-action : mergence

    dune pratique collective

    Outre laccompagnement des pratiques collectives, jai anim mensuellement, partir de janvier 2014, les rencontres de lAtelier de Recherche-action. LAtelier est un moment collectif ouvert qui cr une interruption dans le quotidien, ouvre une brche o interroger et situer les pratiques et rflexions de chacun en les croisant dautres expriences, points de vue, et savoirs.

    Au sein de lAtelier, nous nous sommes attachs documenter, dcrire, mettre en rcit, et discuter ce qui permettait, freinait, animait les pratiques collectives accompagnes. A dgager des questions transversales qui, bien que nes de situations spcifiques, les dbordent et puis transformer ces ides particulires en rflexions plus gnrales. En ligne de mire: la construction de loutil politique. Quest-ce qui fait la

    particularit des pratiques en question? A quoi tiennent-elles? Comment la question de la monoparentalit y intervient-elle? Quest-ce quun outil politique de lutte contre la pauvret? Quelles seraient les implications de telle ou telle proposition politique? LAtelier est devenu, comme lappellerait le sociologue Pascal Nicolas-Le Strat, un dispositif de coopration pour agir et penser (Nicolas-Le Strat, 2013: 1). Notre travail commun sest progressivement construit sur le mode des ateliers denqute politique (Rafanell I Ora): dans lide dun partage dexpriences potentiel

    transformateur.

    Dune sance lautre de lAtelier, le groupe change. Certains viennent aux runions titre personnel et dautres dans le cadre de pratiques professionnelles. Coproduire la rflexion avec les concerns impose daccepter des modes dimplication plus lgers, des participations plus ponctuelles, en fonction des disponibilits et des priorits. Dans sa manire de fonctionner, lAtelier cherche mettre en place les prmisses dun forum hybride au sens o lentend le sociologue de linnovation Michel Callon (2001): espace composite associant des experts, des professionnels, des citoyens autour de questions complexes.

    Bas Flora, LAtelier est pour un temps devenu itinrant. Plusieurs sances se sont droules dans les lieux occups par les pratiques accompagnes. Nous avons galement organis une sance dexprimentation cartographique latelier de

    Ces deux projets de recherche ont abouti deux publications

    consultables sur le site de Flora

    (www.florainfo.be):

    Vandermoortele, I. (2014) Cocreatie met kwetsbare groepen.

    Focus op cultuur en vrije tijd.

    Brussel: Flora vzw

    Vandermoortele, I. (2014) Een prototype Handelingsmodel voor

    Publieke Innovatie door Complementaire Cocreatieve

    Acties. Sociaalecologische veerkracht vergroten via sociale

    innovatie en aandacht voor kwetsbaarheid. Brussel: Flora

    vzw.

    Pour M. Callon, cit par Quentin Mortier (2013) dans son article

    sur linnovation sociale, les forums hybrides rassemblent 5

    fonctions : identifier les groupes concerns et leurs problmes ; permettre lexpression, par les

    concerns, des questions qui les affectent ; rassembler des donnes

    et lancer des investigations ; faciliter lexploration de solutions

    par un processus dessais et erreurs. A quoi nous ajouterions

    une fonction politique: inspirer voire orienter les logiques

    institutionnelles locales et supra-

    locales.

    Descriptif Implication Flora

    Grenier des casseuses de crises (Laeken)

    Groupe gomtrie variable (entre 3 et 12 femmes, une partie tant monoparentale) form la Maison Mosaque (asbl Vie Fminine) autour de lamnagement dun lieu de troc et dchange de vtements et de matriel pour adultes et enfants

    Accompagnement occasionnel sur place (amnagement du grenier, runions dvaluation)

    Troc du mardi (Anderlecht)

    Groupe entre 4 et 15 femmes dont plusieurs mamans solos qui, au dpart dune table de conversation en franais lance par une association dducation permanente Infor- femmes- tentent de mettre sur pied un troc de bons plans sur Bruxelles

    Co-animation des rencontres avec lanimatrice salarie entre septembre 2014 et juin 2015

    Les cls du bonheur (Anderlecht)

    Groupe de 7 mamans et 21 enfants installs dans un habitat solidaire mis en place dans le cadre dun partenariat entre lUnion des Locataires Anderlecht Curreghem et la Maison Rue Verte (maison daccueil). Le collectif cherche, petit petit, lancer des activits lintrieur de lhabitat en vue de progressivement les ouvrir sur le quartier

    Accompagnement participatif depuis linstallation des familles (rencontres bimensuelles puis mensuelles)

    Le FBI N de linitiative dune maman dans une cole de Laeken, le FBI rassemble aujourdhui une dizaine de femmes. Ses activits: une cole de devoir en nerlandais autogre, des excursions avec les enfants, la grande fte du mouton, laction sans faim, une vido sur lintgration

    Organisation de 2 rencontres entre le FBI et Infor-femmes pour changer sur les pratiques collectives, participation conjointe une prsentation du FBI laide des cartes-rcits

  • 10

    graphisme participatif Made in Kit. Mthodologiquement, il nest pas inutile de souligner le soin qui a t accord aux sances de latelier pour en faire des moments agrables, o il sagissait de travailler en y prenant plaisir. Cest ce quapprennent les pratiques collectives: il faut soigner les liens, les lieux, les situations o lon se rencontre. Sans quoi la dynamique collective ne dure pas.

    La mise en valeur des savoirs des uns et des autres, la construction progressive dun climat de confiance, lattention aux liens, la dmarche exprimentale font de lAtelier une pratique collective mergente. Mais une pratique bien particulire : en raison du financement, je suis tenue une obligation de rsultat, un dlai et une attente dcide du dehors . Si tel navait pas t le cas, notre cheminement, notre rythme de travail, nos relations auraient bien sr t trs diffrents. Cette ambivalence se retrouve dans bon nombre de pratiques associatives actuelles ddies la stimulation et au renforcement professionnel de pratiques citoyennes dont on attend paradoxalement quelles soient et restent spontanes.

    Le processus de recherche-action et lhistoire de lAtelier ont t marqus par deux vnements, tous deux organiss sur le mode du forum hybride, mais plus grande chelle: le Bazaar cocreatief et le matin dinvention politique.

    Deux moments publics : le Bazaar co-creatief du 7 novembre 2013 et le matin

    dinvention politique du 2 avril 2014

    Le 7 novembre, 2013 lasbl Flora organisait une rencontre entre 80 acteurs considrs comme pionniers venus de toute la Belgique. Une rencontre autour des leviers politiques de linnovation sociale cocrative impliquant des publics en situation conomique prcaire: Le

    Bazaar Cocreatief. Thmatiques des workshops: participation la culture, pratiques collectives de soin, fracture numrique, nouvelle formes dvaluation et monnaies complmentaires. Cette journe fut loccasion dune premire rencontre avec les futurs membres de lAtelier de recherche action. Ce moment nous fournira une partie de notre matire rflexion puisque cest cette occasion que des premires pistes daction politique ont t fabriques.

    En continuit avec ce premier vnement, nous avons consacr plusieurs sances de lAtelier concevoir lorganisation, mi-parcours, dun vnement public: le matin dinvention politique du 2 avril 2014 sur le thme parents solos et expriences collectives dentraide . Par rapport au premier vnement, qui rassemblait des pionniers professionnels, celui du 2 avril voulait justement croiser, dans chaque atelier, diffrents types dexpertise: professionnelles et non professionnelles, politiques, dexprience etc. Nous tions une soixantaine plancher sur plusieurs pistes de rflexion dgages dans lAtelier.

    Le processus de recherche-action combine ainsi plusieurs modes de construction et de croisement de savoirs qui se nourrissent et sinterrogent mutuellement: les entretiens de recherche, laccompagnement de 4 pratiques collectives, les rencontres du comit de pilotage, les sances mensuelles de lAtelier, et, pour finir, lorganisation de moments de mise lpreuve collective des pistes politiques sous la forme de forums hybrides grande chelle. Tout ce processus, sur quoi porte-t-il?

    Des pratiques collectives mergentes qui

    fonctionnent comme des recherches-actions

    Cette recherche sintresse un vaste ensemble dactions collectives que nous choisissons de nommer pratiques collectives mergentes .

    www.madeinkit.be

  • 11

    6 caractristiques des pratiques

    collectives mergentes:

    1. transversales, elles se trouvent souvent la croise de

    plusieurs thmes lis la vie

    quotidienne et la prcarit;

    2. exprimentales, +/- formalises, leurs manires de faire et de penser sont parfois

    indites. Elles peuvent russir, chouer, bifurquer en cours de route. Ce sont des processus

    lissue incertaine;

    3. coproduites, elles sont bases sur des rapports de coopration

    qui brouillent lasymtrie des rles (aidant aid, animateur,

    public etc);

    4. situes, elles dpendent du contexte et des gens qui les

    lancent et sy impliquent;

    5. dsires, elles naissent dun dsir partag, dune ncessit, et

    ne se maintiennent que tant quelles continuent dtre

    souhaites. Leur utilit mais aussi le plaisir et la joie quelles

    procurent font partie de leurs

    conditions dexistence;

    6. cologiques, elles font avec les moyens du bord , combinant

    et hybridant des ressources souvent limites mais varies prsentes dans

    lenvironnement: celles dautres citoyens (prts, dons, changes de

    temps et de savoirs), du march (dons, sponsors, soutiens divers)

    et des institutions (allocations, subsides, comptences et

    ressources matrielles).

    Pratiques: Il sagit dagencements dactes, de possibilits et de conditions concrtes.

    Collectives: Non restreintes lenceinte prive, ces pratiques ne sont pas forcment publiques. Parfois nes dune initiative individuelle, elles sont le plus souvent petite chelle mais peuvent aussi impliquer des foules entires.

    Emergentes: portes et animes par des groupes en fonction de ce qui compte pour eux, elles reposent sur des exprimentations et ne sont pas (encore) institutionnalises.

    Volontairement, lappellation est large et lexpression relie dinnombrables sortes dagir collectif. A travers cette amplitude, il sagit pour nous de comprendre celles de ces pratiques qui, dans le contexte actuel, sont soutenues ou entraves dans leur dveloppement et de comprendre comment elles le sont. Emergentes semble sous-entendre neuves , innovantes ou indites . Or ces pratiques collectives, extrmement varies, sinsrent dans un tissu vaste et ancien qui sobserve partout dans le monde et ce, pourrait-on dire, depuis la nuit des temps:

    Confronts la crise du logement et laugmentation fulgurante des prix du march locatif et aussi par envie, des familles tentent des expriences dhabitat collectif. Des rseaux locaux dchanges de services non monnays couvrent toute une srie dactes dordinaire payants. Pour remdier la pnurie des systmes de garde, des collectifs de parents mettent en place des crches parentales ou organisent des activits rgulires avec les enfants en dehors de lcole. Ils forment ou intgrent des groupes dpargne collective. Ils se cotisent et achtent en grande quantit, pour payer moins cher une alimentation de qualit ; font ou rcoltent des dons; redistribuent ou produisent eux-mmes leurs lgumes en cultivant des terrains acquis auprs des communes ou des propritaires privs. Des groupes de parole sorganisent pour se confronter collectivement une question quotidienne, sociale ou culturelle. Et ainsi de suite

    Des pratiques anciennes, mais deux lments font aujourd'hui la diffrence: lampleur et lenchevtrement des crises que nous connaissons (cologique, conomique, sociale, financire, ) et internet. Lenchevtrement des crises leur confre un caractre urgent et les TIC ont transform leurs modalits de fonctionnement. Elles leur ont aussi dans une certaine mesure, offert un espace dchange, un espace o se raconter. Une vitrine. Des exprimentations varies, dconnectes, minuscules grains de sables se voient soudain rassembls, relis comme participant dun mme mouvement. Associs, ces grains de sables pourraient dplacer des montagnes.

    A lchelle mondiale, on parle dconomie solidaire ou collaborative, Peer to Peer, de lconomie du partage et du don, conomie des communs ....Chaque expression impliquant des variantes. On annonce la transition vers une nouvelle conomie ne dans des niches et dveloppant dautres faons de faire socit bases notamment sur un renouvellement des

    conceptions du travail.

    Il sagit dune diversit de pratiques. Qui oprent diffrentes chelles, sur des questions varies et de multiples manires. Quont-elles en commun ? Une logique de dbrouille qui fait systme. Systme D visant sen sortir ou, tout le moins, amliorer les conditions de vie dans un contexte socioconomique devenu hostile et qui noffre pas satisfaction certains besoins lmentaires : accs au logement, la culture, lducation, la sant, au travail. Ces pratiques sont des agencements locaux, pragmatiques. Qui se dploient dans une certaine dure. Elles reposent sur un fonctionnement collectif souvent bnvole et dployant une intelligence fine des situations, en fonction des gens qui y participent, des contextes et des vnements qui surviennent. Extrmement exigeantes (en temps, en inventivit, en nergie), elles se heurtent une grande varit de difficults, freins et parfois impasses.

    Les 4 pratiques accompagnes dans le cadre de cette recherche-action, chacune leur faon, font partie de ces expriences concrtes qui sont, comme le dit Pascal Nicolas le Strat, des recherches en actes (Nicolas-Le Strat, 2013). Des processus qui mettent lpreuve des ides voire des utopies et sont sous-tendues par une rflexion mene au fur et mesure que sont poss des actes. Ces pratiques reposent sur la construction et le partage dexpertises et de

    ressources entre acteurs multiples.

    Elles fonctionnent sur un principe dexprimentation, par un mouvement dessais-erreurs, se caractrisent par limportance de la dimension relationnelle, affective et du ncessaire plaisir pris tre ensemble. Ces pratiques sont tisses daccords et de conflits. Elles tentent, de permettre chacun de sexprimer partir de ce qui fait savoir et exprience pour lui, de faire valoir sa contribution et de la voir tre respecte et reconnue. Ce sont aussi des lieux dexpression et de cration de rapports de pouvoir.

    Des recherches-actions dun certain genre.

    Isabelle Stengers et Vinciane Despret nous racontent dans Les faiseuses dhistoires que les chercheuses fministes ont fait une diffrence dans le monde acadmique parce quelles y ont t porteuses de nouvelles questions et pratiques de recherche. Elles refusaient notamment catgoriquement de baser leurs sciences sur une division rpute mesurable, entre lobjectif et le non objectif, entre le vrai et le faux, entre limportant et le secondaire. Pour les penseuses fministes, les donnes dites objectives sont marques: celles qui servent dtalon, de point de repre, sont en gnral mles, blanches et de niveau socio-conomique ais. (Despret, Stengers, 2011: 33-45). Remettre en question lobjectivit prsume, cest souvrir dautres ralits, dautres savoirs possibles.

    Les pratiques de recherche fministes rsistent aux mots dordre et jugements qui hirarchisent priori les points de vue, distinguant les donnes dignes dintrt de celles qui ne le sont pas. Elles dveloppent une recherche quon peut qualifie de careful . Careful ne veut pas dire ici mticuleuse mais lcoute et attentive aux

  • 12

    lments qui rsistent, aux objections, .Attentionne, et donc soucieuse de placer les concerns en capacit de mettre lpreuve et de contredire les savoirs produits. Cultivant le doute, les hsitations et la vigilance.

    Cest ce genre de recherche que nous avons voulu exprimenter dans le cadre de ce travail, et cest celui que nous avons reconnu dans les pratiques collectives accompagnes. Un genre de recherche engag, offrant une possibilit pour les groupes de se renforcer et pour les institutions dtre interroges afin de chercher ensemble de nouveaux possibles .

    Bibliographie Andersen, J. & Bilefeldt, A. (2013) Social innovation in public elder care, the role of action research. In : Moulaert, et al. The international handbook on social Innovation. Cheltenham: E. Elgar

    Callon, M., Lascoumes P., Y. Barthes (2001) Agir dans un monde incertain. Essai sur la dmocratie technique. Paris: Le Seuil, collection la couleur des ides .

    Despret, V. & I. Stengers (2011) Les faiseuses dhistoires. Que font les femmes la pense? Paris: La Dcouverte.

    Middel, B. (2005) Actie-onderzoek tegen marginalisering, MO Samenlevingsopbouw, 24/204, maart 2005, pp 8-12

    Mortier, Q. (2013) Innovation, innovation sociale et innovation socitale : du rle des parties surprenantes , SAW-B 2013consultable en ligne: http://www.saw-b.be/spip/IMG/pdf/a1309_sens_mesurer_social.pdf

    Mortier, Q., P. De Leneer, M. Tott (2014) Et quest-ce que a change? Rcits de lconomie sociale. Les dossiers de lconomie sociale, Monceau-sur-Sambre: SAW-B et Inter-mondes.

    Nicolas-Le Strat, P. (2009) Moments de lexprimentation, Montepllier: Fulenn Editions.

    Nicolas-Le Strat, P. (2013) Quand la sociologie entre dans laction, Sainte Gemme: Presses Universitaires de Sainte Gemme.

    Raffanel i Ora, J. (2011) En finir avec le capitalisme thrapeutique, Paris: La Dcouverte.

    Stengers, I. (2013) Une autre science est possible! Manifeste pour un ralentissement des sciences. Paris: La Dcouverte.

    Vandemoortele, I. (2014) Cocreatie met kwetsbare groepen. Focus op cultuur en vrije tijd, Brussel: Floravzw.

    Vercautreren, D. (2011) Micropolitique des groupes, pour une cologie des pratqiues collectives, Paris: les prairies ordinaires.

    .

    Il sagit dun type de lutte en affinit profonde avec ce pour

    quoi les femmes ont lutt et luttent toujours: une lutte pour

    que nulle position ne puisse dfinir comme lgitime la mise

    sous silence dautres, qui sont censes ne pas compter. Mais

    aussi une lutte ou lhumour, le rire, la drision envers le

    pouvoir des idaux abstraits sont cruciaux. Dmobiliser,

    apprendre apprcier le paysage au lieu de le traverser vitesse maximale cest pour les chercheur.e.s apprendre rire de ceux qui les menacent

    de dchance sils nosent pas se consacrer tout entiers, sans

    questions oiseuses, lavancement de la

    science. (Stengers, 2013: 50).

  • 13

    MONOPARENTALITS

    L engagement dans une recherche transforme invitablement le regard. Soudain, le sujet devient omniprsent.

    On le voit partout, on en entend parler sans arrt. Au-del de cette dformation, il faut reconnatre quon assiste ces derniers temps une dferlante de la question monoparentale dans les mdias. De nombreux articles de presse, missions, projets et recherches la mentionnent ou sy consacrent. Elle apparat au dtour de tous les discours actuels sur la pauvret.

    Reliant la situation des adultes, surtout des femmes, celles des enfants qui en dpendent, la monoparentalit offre loccasion de penser les mcanismes de pauprisation sous un angle particulirement complexe et, du coup, particulirement intressant. Faire entrer les parents solos sur la scne politique serait loccasion de questionner radicalement certains principes de fonctionnement du Systme socioconomique actuel au bnfice de tous en profitant, notamment, des apports offerts par une analyse de la pauvret

    sensible au genre.

    Comme annonc au chapitre recherche-action , la perspective sur la monoparentalit adopte ici est partielle: elle sattache au vcu des parents et naborde pas la question du point de vue de leurs enfants. Ensuite, elle privilgie une approche collective et nentre quexceptionnellement dans les parcours individuels. Et enfin, elle se concentre sur le vcu des mres.

    Un mot, plusieurs ralits

    Limite par le pass des profils bien particuliers (filles-mres, veufs et veuves ou rares parents divorcs), la situation monoparentale est progressivement devenue ralit courante et simultanment, elle sest diversifie. Pas plus quil nexiste de dfinition unanime de la famille, il nexiste aujourdhui de dfinition simple de la monoparentalit. On ne peut que la dcliner au pluriel.

    56762 Chefs de mnage de famille monoparentale vivent en rgion Bruxelloise (Wagener,

    forum 2013).

    Monoparental ne circonscrit pas un groupe homogne et stable. Qualifi par certains auteurs dabus de langage (Lefaucheur, 1991), le terme amalgame une nbuleuse de situations trs varies qui ont nanmoins un point commun: elles surexposent les familles qui les vivent certains risques sociaux. Prs dun tiers des familles monoparentales connait un risque accru de pauvret et Bruxelles, o le taux de monoparentalit est le plus lev, leur prcarit est encore plus visible (Wagener et Lemaigre, 2013). En raison de ce r isque plus grand de cumuler les difficults, on conoit limportance de faire exister la catgorie statistique de parent isol .

    A lenvers des catgories

    Si la catgorie mnage monoparental apparat dans le revenu du minimex ds les annes 70 (Wagener, 2013: 154), laction publique commence vraiment en tenir compte dans les annes 90 (Chainaye, 2014:10) et ce nest que trs rcemment, en 2004, que la case parent isol apparait dans les formulaires des allocations de chmage. Les allocations familiales la prcisent en 2007 et les lgislations relatives la mutuelle (statut OMNIO) lui octroient peu prs en mme temps des protections spcifiques. Avec quels effets?

    Ct pile, lexistence de la catgorie dsigne des groupes dindividus concerns par une situation, par des mesures et, de la sorte, les rend visibles. En leur reconnaissant une existence administrative spcifique, elle indique que les cadres de rfrence de laction publique et certains modes de fonctionnement du systme socio-conomique sont en dcalage avec les situations vcues. La catgorie dfinit les contours dun public spcifique et lui ouvre

    ainsi des possibilits de revendication.

    Ct face, les dsignations standardises produisent de nouvelles normes, et donc de nouvelles frontires. Celles-ci ne sont pas sans effet. Etre tiquet monoparental agit aujourdhui comme un stigmate, synonyme de familles problme, de dmunis, de publics fragiliss.

    Bruxelles est peuple dune varit de formes de familles avec enfants. Le mnage deux parents levant leur(s) propre(s) enfant(s), norme-rfrence des politiques sociales, ne reprsente quune version possible des trajectoires familiales. Une version parmi dautres. Plus dun enfant bruxellois sur quatre grandit aujourdhui dans une famille dite monoparentale. Pour un temps du moins car les situations sont changeantes. Et pourtant, les constats tirs des publications rcentes traitant de la question sont unanimes: bien quil sagisse de situations courantes, banales pourrait-on dire, monoparentalit rime avec prcarit. Justement: quest-ce que la monoparentalit nous apprend de plus sur les questions de pauvret et de prcarit? Que nous fait-elle voir que nous naurions pas vu sans elle? Limplication de parents solos dans des pratiques collectives garantit-elle voire agrandit-elle leurs marges de manuvre?

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    Effet pervers des mots qui, comme le soulignent chercheurs et principaux concerns, crent un climat de mfiance allant jusqu entraver laccs des parents solos lemploi ou au logement (Wagener et Lemaigre, 2013). Monoparental fait leffet dune nouvelle tare sociale. Dsignant les personnes sur le mode du manque, de lincompltude, le mot est charg dun contenu moral. Il dlivre, de manire certes floue mais tangible, des informations lies lintimit. La catgorie, initialement conue pour diminuer des ingalits, a donc leffet paradoxal de les

    renforcer.

    Lexprience de cette recherche-action, a mis au devant de la scne dautres dimensions des vcus, plus invisibles et pourtant bien prsentes. Pour toutes les mres rencontres, la sparation conjugale (faisant parfois suite des situations de violence) a invitablement occasionn une nouvelle manire de prendre place dans la vie de famille et, par extension, dans la socit. La situation monoparentale, si contraignante soit-elle, a aussi ouvert un horizon de possibles, et parfois offert des marges de manuvre dont certaines ne bnficiaient pas en couple. Mais lautonomie et lmancipation acquises dans la sparation peuvent tre touffes par des contraintes quotidiennes lies aux modes de fonctionnement du systme socio-conomique. Dans certains cas, la violence conjugale a cd la place une violence institutionnelle.

    En accord avec les recherches rcentes sur la question (Franck 2006; Claude 2013; Wagener 2013; Chainaye 2014), il sagit ds lors dinsister sur lide que la monoparentalit nest pas source de problmes en soi. Les difficults que ce phnomne exacerbe touchent en ralit, divers degrs, de nombreux adultes ayant ou non charge de famille. Elles por tent essentiellement sur la non-articulation des rles et des temps du quotidien (cole, emploi, administrations, commerces, ), sur les phnomnes de rtrcissement et de marchandisation des missions de service public (crches, soins de sant, mobilit, ), sur les effets dun march de lemploi (mais aussi du logement, de la sant) bouch, incertain et de plus en plus exigeant et ceci dans un contexte daccroissement de la pauvret et de renforcement des ingalits. Face ce contexte, les parents seuls sont forcs de redoubler defforts et dinventivit. Dans le groupe du troc du mardi, les mamans solos avaient dailleurs mis lide de mettre sur pied un Groupe des Mamans Fortes, non pour devenir fortes mais pour se transmettre leurs forces et leurs ficelles. Se montrer lune lautre comment elles font pour sen sortir. Les stratgies collectives font partie des ressources dployes/mobilises pour faire face aux impasses quotidiennes auxquelles confronte le Systme.

    Quelques constats chiffrs

    A linstar du travail de la Plateforme technique sur la monoparentalit Bruxelles, utilisons en guise de point de repre une dfinition de la monoparentalit qui la situe sur un plan socio-conomique en qualifiant de monoparentales les familles o un parent assure en majeure partie seul(e) au quotidien la charge financire et ducative

    du / des enfants relevant de sa responsabilit, quil ait droit une rente ou non (Wagener et Lemaigre, 2013).

    Les profils monoparentaux sont plus nombreux en ville. A Bruxelles, en 2010, un enfant de moins de 25 ans sur 4 est majoritairement pris en charge par un seul de ses deux parents (Wagener et Lemaigre, 2013) et, en Belgique, 86% ce sont les mres (ONAFTS, 2008). Les risques sociaux auxquels exposent les situations monoparentales touchent donc essentiellement des femmes. Cela dit, le nombre de pres seuls augmente mais leurs parcours sont diffrents: selon les chiffres de lObservatoire bruxellois de lemploi (Claude, 2013) en 2009, 46 % des mres seules de deux enfants et plus sont au chmage contre 26% des hommes en situation similaire. Et parmi celles qui ont un emploi, 40% travaillent temps partiel contre 10% des hommes dans le mme cas ce chiffre varie en fonction du nombre denfants et de leur ge. Autre constat: les pres sont plus nombreux se remettre en couple. Trs clairement, trajectoires professionnelles et trajectoires conjugales / familiales, bien que traites politiquement de manire isole, sont en ralit dans un rapport dinterdpendance (Wagener et

    Lemaigre, 2013).

    Genre et pauvret

    A Bruxelles, 2 fois plus de familles monoparentales que de familles biparentales vivent sous le seuil de la pauvret (Wagener, 2009 :4). Et on la dit, il sagit principalement de mnages pilots par une femme. Comme lindique le sociologue, la pauvret (ou son risque) nait de linterdpendance entre diffrents domaines de lexistence (emploi, sant, couple, enfants, logement, revenus et temps) et de leffet cumul de plusieurs facteurs de diffrenciation (les ressources disponibles, le niveau de scolarit, lorigine et la situation sur le march de lemploi notamment) parmi lesquelles le genre a un effet dterminant.

    Cest le premier grand apport de la monoparentalit aux analyses de la pauvret: montrer que le fonctionnement conomique actuel repose sur une rpartition genre des tches domestiques et familiales que les mouvements fministes ont dvoile mais ne sont que trs partiellement parvenus renverser. Lampleur prise par lemploi rmunr ou sa recherche suppose quil y a un partage des tches domestiques et familiales au sein du mnage. Par consquent, les parents pour lesquels ce nest pas le cas courent tout le temps...

    Mais il y a plus: selon la philosophe Emilie Hache, les politiques actuelles axes sur la responsabilisation des individus face leur situation -se traduisant par des pratiques accrues de contrle et dactivation- renforcent les ingalits de genre. La philosophe lexplique bien, de nombreuses fministes ont montr que la notion de

    responsabilit de chacun face sa situation promue lre de lEtat Social Actif repose sur lide dun soi autonome, indpendant, et donc dcharg de ses responsabilits vis--vis de tiers (enfants, parents gs, ). Cette conception de lautonomie ignore le fait que la socit repose

    Clotilde aimerait pouvoir valoriser son parcours de

    vie dans son curriculum vitae : ses deux filles ont

    aujourdhui un diplme universitaire alors quelle na pas termin ses tudes secondaires et quelles ont

    vcu 3 sur son seul salaire, dmonstration de ses capacits de gestion,

    d'organisation et de sa

    tnacit.

    La plateforme technique sur la monoparentalit

    Bruxelles, cre en 2010 au sein du pacte territorial pour lemploi dActiris a rassembl pendant 5 ans

    une trentaine dacteurs (dont Flora) concerns par

    la question et sest concentre sur le pilotage

    de plusieurs projets consacrs la question, notamment la thse de

    Martin Wagener ralise dans le cadre du

    programme Propsective

    Research for Brussels.

  • 15

    principalement sur des rapports dinterdpendance et la dlgation dune srie de tches ceux /celles qui, ds lors, nont ni le temps, ni le loisir, ni les moyens dtre compltement responsables delles-mmes puisquelles sont dabord responsables dautrui (Hache, 2015).

    Le terme empowerment est parfois utilis dans laction publique comme dans laction sociale pour dsigner ce transfert des responsabilits aux individus : il sagit, par laction sociale, de dployer la capacit dagir des personnes sur leur propre situation dans un contexte qui, lui, est pris pour acquis. Lappel au dveloppement de pratiques collectives dentraide peut se voir mobilis au service de cette mme logique. Oprant le transfert de responsabilits de lEtat vers les citoyens, lencouragement de pratiques collectives dites dempowerment peut venir entriner une progressive dlgation aux individus et aux groupes de tches relevant du rle de lEtat.

    Mesures cibles v/s politiques gnralises

    Second grand apport de la monoparentalit ltude de la pauvret: elle confronte la logique des publics ou groupes-cible, typique de laction publique, qui opre selon un double mouvement de diffrenciation et de standardisation. Par tant du constat que les parents isols qui nont pas la possibilit de dlguer dautres les tches domestiques ni de placer lenfant en crche ou dans une activit extrascolaire (vu le cot ou la pnurie des quipements) sont littralement expulss du march de lemploi et de la formation, des mesures cibles cherchent leur garantir une meilleure protection et un accompagnement spcifique. Au dpart, le ciblage vise limiter ce quon appelle leffet Matthieu, selon lequel

    des mcanismes institutionnels, mme involontairement, renforcent les acquis des catgories les plus favorises de la population et chouent garantir loctroi des aides ceux qui en ont le plus besoin. A larrive, et assez paradoxalement, les aides cibles crent en ralit de nouvelles formes dingalits et dexclusions. Notamment parce que le ciblage complexifie ce point loctroi des aides quil

    les rend quasiment confidentielles.

    Par ailleurs, en lien avec ce qui vient dtre dit au paragraphe prcdent, voulant rationaliser la distribution des aides, la pratique du groupe-cible consacre la logique nolibrale de responsabilisation individuelle des profils prcaires face leur situation: plutt que de sattaquer aux problmatiques structurelles fondamentales qui creusent les ingalits, et auxquelles des situations confrontent plus particulirement, on cible des profils risques . La responsabilit (et donc aussi les moyens et les chances de sen sortir) reste ainsi du ressort des individus, et non du systme.

    Toutes les tudes rcentes saccordent le rappeler : lindividualisation des responsabilits contraste avec la non-individualisation des droits. En termes de droits, notamment le droit aux aides sociales, (RIS, allocations de chmage, ) lindividu est compltement li la situation de son mnage. Avec leffet pervers de favoriser le statut disol. Pour prendre un exemple li aux pratiques collectives, faire lexprience dune cohabitation plusieurs familles pour favoriser lentraide et diminuer le cot du loyer implique, par le passage au statut cohabitant , une baisse radicale des allocations. Quand on est parent seul, on tient donc son statut administratif disol, parfois au prix -non

    La loi de Mathieu (en rfrence une citation de lvangile selon St Mathieu) reprise par lconomiste R. K. Merton dit ceci: Car on donnera celui qui a, et il sera dans labondance, mais celui qui na pas, on tera mme ce quil a. R. K Merton: The Matthew effect , Science vol.159, n3810, 1968, pp. 56-

    63.

    Je lai toujours dit mes

    enfants: notre famille,

    cest comme une petite

    cooprative. Pour

    quelle tourne, il faut

    quon sy mette tous

    ensemble.

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    souhait- dun certain isolement.

    Plutt quune politique cible, qui multiplie normes et catgories, le sociologue M. Wagener table sur une politique gnraliste qui favoriserait la rduction des ingalits de genre et des ingalits lies au revenu. Une telle politique, sans les stigmatiser, serait forcment favorable aux personnes connaissant des situations ou des pisodes monoparentaux.

    Comme jai pu le constater ds le dbut de la recherche, les pratiques collectives dont il est question ici ne fonctionnent pas selon la logique du groupe cible, exception faite des projets mis en place linitiative dassociations ou dinstitutions subventionnes qui reposent, en vertu dexigences des pouvoirs financeurs, sur la dsignation de publics-cibles. A contrario, les collectifs accompagns tels que le FBI, le grenier des casseuses de crise, se sont forms autour dune occasion, dun dsir ou dun besoin spcifique plus qu partir dune tiquette dont on sait quelle rassemble des situations en ralit trs diverses. Bien souvent, la varit des situations professionnelles, familiales et conjugales prsente dans le groupe est dailleurs un lment qui renforce laction collective, voire la rend possible. Constat partag avec les habitantes du logement solidaire de la place Lemmens: se trouvant toutes dans la situation de maman seule, elles prouvent des rticences se demander une aide rcurrente, craignant dalourdir une charge dont elles-mmes prouvent le poids.

    En matire daction collective, la monoparentalit nest pas un critre spcifique et rarement une question centrale. Par contre, on cultivera une sensibilit, une attention pour permettre aux mres seules de participer, en veillant aux horaires, la localisation, aux possibilit que les enfants soient prsents, aux exigences en termes dimplication et dengagement. Car sans cette attention, on sait que celles/ceux dont les contraintes temporelles et financires sont les plus aigues disparatront du groupe.

    Au fil de la recherche, nous nous sommes souvent dit dans le cadre de lAtelier On a de nouveau oubli la monoparentalit !. Y voyant un travers, un dfaut de notre groupe aux profils mlangs. Peut tre fallait-il au contraire y voir un lment essentiel: la monoparentalit en soi ne pose pas de question spcifique concernant laction collective. Elle accentue des problmatiques auxquelles tout groupe peut tre confront et attire lattention sur ce qui permet ou empche rellement dy prendre part.

    Quelques contours des vcus

    Elever un ou des enfants demande de pouvoir compter sur un maillage de soutiens - institutionnels, professionnels, familiaux, amicaux et de voisinage- sur plusieurs fronts la fois : logement, emploi, formation, sant physique et psychique, sociabilit, Car les parents sont tiraills dans une double attente en

    termes de disponibilit : disponibilit la famille dun ct, et lemploi ou sa recherche, de lautre.

    Je suis sur la brche 7 jours sur 7, 24h sur 24. Pas un jour o je me repose. Face au temps, face largent, les parents solos prcariss sont dans un rapport de calcul serr. Quand on a peu dargent, tout prend plus de temps. Jongler avec les finances et le temps est une proccupation constante, au point d occuper toute la tte . Le logement, la sant, les frais lis la scolarit et la nourriture passent en priorit, avant dautres dpenses permettant laccs au bien-tre (physique, psychique), la culture et aux loisirs. En situation conomiquement prcaire, on vit au jour le jour. Quand, du fait dun imprvu, la mcanique senraye, les effets tombent en cascade. La matrise de cet quilibre nest jamais valorise or elle exige

    une vritable expertise.

    Je me partage

    Pour les mres rencontres, le quotidien sapparente donc -en termes temporel et financier- un vritable puzzle entre les ressources, les aides, les obligations et les possibilits dconomiser du temps et de largent. Il faut constamment organiser lagencement dun quotidien entrecoup entre mondes de lemploi, de la formation, des administrations et services, des coles et autres milieux daccueil des enfants. Quotidien rythm par les trajets jusqu lcole, parfois 3x sur la journe pour viter le cot de la garde tartine , ou par le timing du bus scolaire. Entre les lieux, la gestion des trajets fait office de nud. Mais elle a un cot temporel et financier! Aller dun endroit lautre, a demande un temps fou. Dans le temps chronomtr des parents solos, les possibilit de croisement sont ponctuelles et fragiles. En matire daction collective, la flexibilit horaire et les solutions de proximit sont des conditions essentielles. Les trajets sont penss de manire pouvoir faire dune pierre deux coups, lment qui joue aussi dans la participation aux pratiques collectives, rellement envisageables condition quelles ne requirent pas une prsence constante, gardent une flexibilit horaire et nimposent pas de longs trajets supplmentaires, au risque damplifier la pression dj ressentie. La sensation dessoufflement, dpuisement face aux exigences du collectif ne sont pas ngliger et peuvent avoir raison des motivations les plus tenaces.

    Outre les difficults trouver une place en crche et dans les coles proximit ( Bruxelles, peine 1/3 des besoins en matire daccueil de la petite enfance sont couverts) plusieurs mres ont soulev le manque de lieux o laisser les enfants quelques heures, le temps dune dmarche ou simplement dun rpit. A Bruxelles, la distr ibution gographique des espaces de ce type est trs ingale. Lextrascolaire, lui aussi coteux et souvent satur, reprsente souvent le chanon manquant (Chainaye, 2014) qui permet de concilier les temporalits quotidiennes. Des

    Le cot de lcole a t sujet plusieurs discussions: ce cot

    augmente, notamment avec lapplication de la taxe de garderie qui

    incite les parents ne travaillant pas venir rcuprer leurs enfants sur le

    temps de midi. La taxe multiplie par le nombre denfants et de jours de

    semaine reprsente un budget

    mensuel consquent.

    Quand je ne travaillais pas, les moments changs avec les autres mamans devant lcole, ctait les

    seuls o je ne parlais pas bb . Quand ma fille a grandi, je nai plus

    d laccompagner lcole et jai

    perdu ces moments l .

  • 17

    lieux de rencontre gratuits enfants admis cogrs par des parents, proximit du logement ou des coles (voire mme dans lenceinte des coles) ont t rvs par plusieurs mamans rencontres au cours de cette recherche. Ceux qui existent dj (Baboes, Maisons vertes, ludothques, ) semblent assez peu connus ou le sont une chelle ultra locale. Comme discut lors du matin dinvention politique du 2 avril, vu le timing serr des parents solos, il faudrait partir des obligations, des lieux incontournables (crches, coles, commerces, services, ) pour crer des occasions de rencontre et dauto-organisation. En tenant compte que les obligations se transforment mesure que les enfants grandissent. Lide semble vidente, elle se heurte pourtant plusieurs dfis en matire de rglementation, de configuration spatiale (imaginer des espaces qui permettent une circulation plus autonome tout en tant dans lenceinte de lieux ddis une fonction particulire) et dorganisation (instaurer la cogestion avec les concerns). Sur ces questions, lEtat a un rle jouer.

    Emploi & emplois du temps

    La prcarisation des familles monoparentales renvoie aux difficults daccs des parents seuls, particulirement des mres, au march de lemploi et, sur le march, des emplois dont le revenu les maintient au dessus du seuil de pauvret. A Bruxelles, 43,3% des chefs de famille monoparentale ont un emploi (contre 65% des parents en situation biparentale). On trouve 2 x plus de parents seuls parmi les demandeurs demploi que de parents en couple et 8 fois plus parmi les bnficiaires du RIS (Wagener et Lemaigre, 2013). 41,4% des mres isoles entre 25 et 49 ans travaillent temps partiel (touchant un revenu qui savre

    souvent insuffisant pour faire face aux dpenses du mnage). Aujourdhui, la multiplication des emplois prcaires (contrats articles 60, titres services, interim, temps partiels, emplois-formation, ALE) a transform selon le sociologue R. Castel (2007), le salariat en prcariat . Cest visible: les formes actuelles de la pauvret sont plus diffuses, davantage lies des situations spcifiques qui installent durablement les personnes dans une prcarit professionnelle (par un enchanement entre formations, emplois prcaires, priodes o lon peroit les allocations de chmage, le revenu dinsertion ou les indemnits de mutuelle) qu des distinctions binaires entre travailleurs et chmeurs. Avoir un diplme, un emploi rmunr ne suffit plus se tenir au dessus du seuil de pauvret.

    On la dit, lorganisation actuelle du march de lemploi est base sur une conception du travail qui valide et reproduit les ingalits de genre puisquelle repose sur la fausse vidence dun partage quitable des tches domestiques et familiales au sein du mnage et entre mnage et tat. En ne valorisant et ne protgeant que lactivit donnant lieu un change montaris tax -lemploi, considr comme seul vrai travail- le Systme socio-conomique actuel dvalorise dautres formes demploi du temps: temps occup par le travail ducatif, domestique, communautaire, temps pour soi et temps requis pour articuler lensemble. Il passe ainsi sous silence les multiples formes dactivit ncessaires au fonctionnement et la survie de la socit. Tu as pilot une famille seul, tu as pris soi de toi et de la socit, et quand tu arrives sur le march de lemploi, on te dit que tu nas rien fait, quil faut retourner lcole. Ton exprience elle ne compte pas. Travail domestique, travail de soin, travail ducatif et militant sont donc rendus invisibles, les 2 premiers par lamour maternel et les 2 derniers par le sens de lengagement. Plutt que de renverser cet ordre des choses, les mesures dveloppes jusquici

    Luniversit Populaire des Parents dAnderlecht est ne dun lieu de rencontre parents-enfants install dans un local prt lassociation Vie Fminine dans le cadre dun contrat de quartier . Les parents pouvaient venir y dposer leurs enfants quelques heures sans motivation particulire. Certains profitaient du moment pour faire connaissance avec dautres parents et cest petit petit quest ne lide de mettre sur pied, avec lanimatrice de lasbl Vie Fminine prsente sur place, un dispositif denqute collectif sur les milieux daccueil Bruxelles. Laccs au lieu leur ayant t retir la fin du contrat de quartier, le collectif il sest teint. Hlne et Dina men parlaient comme de leur paradis perdu. En savoir plus: http://www.riepp.be/

    spip.php?article19

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    pour permettre une meilleure conciliation entre vie de famille et vie professionnelle (interruptions de carrire, temps partiel, ) ont tendance consacrer la place secondaire des femmes sur le march du travail et confirmer leur rle principal dans la gestion des tches familiales.

    Dans un tel contexte, quelle place reste-t-il pour lexprimentation collective? Reste-t-il du temps libre? La plupar t des femmes en situation monoparentale que nous avons rencontres et qui participent aux pratiques collectives accompagne touchent des revenus du CPAS, des allocations de chmage, de mutuelle ou sont sans aucun revenu. Dailleurs, quand lactivit dpend dune structure associative, les horaires de ces activits collectives ne concident pas avec ceux des travailleurs et de la formation. Pour que puissent y assister les mamans en formation, les runions des cls du bonheur se tiennent dsormais le samedi matin, en prsence des plus jeunes enfants. Seul crneau qui convient celles qui sont en formation ou sous contrat. Les bnvoles du grenier des casseuses de crise reconnaissent quelles ne touchent pas les femmes qui travaillent ou suivent une formation. En cadre associatif comme dans le cadre dactivits plus spontanes, trouver un emploi ou une formation, par la tension temporelle qui samplifie, impose parfois le retrait du collectif.

    Ltau se resserre

    Le contexte actuel des politiques daustrit amplifie deux mouvements amorcs depuis longtemps: la mise sous condition des aides sociales et la polarisation des politiques sociales sur le retour lemploi. Malgr le fait que, comme le disent M. Wagener et MC Chainaye, le retour lemploi est un leurre tant quon ne dveloppe pas en parallle les mesures de soutien proportionnes aux exigences de lactivation: systmes de gardes gratuits en suffisance, adaptation des horaires, gratuit des transports publics, accs au logement, la sant, la culture... ce qui est loin dtre le cas (Wagener et Lemaigre, 2013: 53).

    Les comportements solidaires exposent ceux qui cherchent un emploi des sanctions. J ai pu observer tout au long de lenqute les effets anxiognes du renforcement des contrles de lONEM et du CPAS sur les mamans. Je suis toujours prise par le temps et par cette pression de lemploi. Les chiffres ne sont pas connus pour Bruxelles, mais en Wallonie, les chefs de mnage sont surreprsents parmi les sanctionns ou exclus du rgime des allocations de chmage (Alter chos, 2014). Ainsi, les mres seules participant aux pratiques accompagnes avaient subi des sanctions ou vivaient dans langoisse dune exclusion du chmage. Parmi elles, certaines, le temps que leur dossier soit trait, se sont retrouves sans revenu pendant plusieurs mois. Forces de vivre crdit. En suspens. Aux cls du bonheur , elles sont trois avoir t sanctionnes aprs avoir dmnag. Au FBI et au grenier, plusieurs remettaient en question leur engagement par crainte des

    contrles. Les pratiques collectives sont risques: elles exposent des sanctions dans le cadre des mesures dactivation et dintensification des contrles de disponibilit. Manifestation dun syndrome contemporain: le syndrome de

    lactivation paralysante.

    Il faut rendre des comptes partout disent les mres rencontres. Mme son de cloche du ct des travailleurs sociaux de lducation permanente et de linsertion socioprofessionnelle. Ceux-ci, mobiliss pour appliquer les nouvelles directives, sont obligs de faire du chiffre (en termes de mise lemploi ou en formation) pour prouver lefficacit de leur action et justifier le bienfond des subsides allous. Placs dans une logique de march tourne vers le profit et la rentabilit comme horizon, ils y perdent parfois le sens initial de leur travail lui-mme ralis dans des conditions de plus en plus prcaires. On doit tout justifier, il faut montrer des rsultats. Mais convivialit, ce nest pas un rsultat, a ne suffit pas. Les dispositifs dvaluation de leur travail ne leur permettent pas de rendre compte de leur vrai travail ni de lexercer. Ce nest pas rendre des comptes qui pose problme, cest la manire de le faire.

    Pour les allocataires des aides sociales soucieux de respecter les obligations administratives, limplication dans les pratiques collectives est limite par lobligation de se plier des dmarches administratives. Moi, je lai dit lONEM que je suis bnvole ici. Je considre que cest une sorte de formation. Japprends plein de choses concrtes, sur le terrain. Les personnes percevant des allocations de chmage doivent introduire lavance une demande, mme pour une journe, via lorganisme qui paie les allocations: le formulaire C45B. LONEM a alors 15 jours pour autoriser lactivit ou sy opposer, pouvant lui dterminer un cadre et des limites. Une lgislation a galement t tablie pour rglementer la participation aux SEL et autres pratiques dchange. De lavis des professionnels qui suivent ces procdures, les autorisations sont de moins en moins souvent accordes.

    Le non recours aux aides

    Le non recours aux aides sociales est un phnomne observ dans presque tous les domaines de la scurit sociale et de laide sociale (Rapport pauvret 2014, Observatoire 2014). Aprs largent et le temps, linformation est sans aucun doute une troisime ressource essentielle qui peut faire dfaut et enliser les personnes dans la prcarit. Cest souvent par hasard, au dtour dune conversation que les mamans rencontres prennent connaissance dinformations capitales concernant des ressources auxquelles elles ont droit. Le phnomne du non recours tmoigne de la complexit des procdures: les aides se transforment, les dmarches changent, les catgories se modifient. Comment sy retrouver dans le ddale des conditions? A chaque domaine son guichet, sa logique, ses critres. Le cloisonnement des formes daides (entranant un saucissonnage entre ce qui a trait au logement, lemploi, la sant, lenfance, aux crances alimentaires, aux services juridiques, ) vise une rationalisation. Mais

    La scurit sociale est prsente comme un pige lemploi en raison de lcart trop faible entre le salaire et les allocations lavantage

    du chmeur. Ce pige traduit pourtant bien plus,

    toutes les analyses le montrent, la fragilisation des

    conditions des travailleurs. Les politiques visant

    rendre le chmage moins attractif (dgressivit,

    contrles accrus, activation) ne crent pas doffre

    demploi de qualit sur le march mais poussent les allocataires accepter des

    emplois prcaires et peu

    valorisants.

    Selon le rapport sur ltat de la pauvret en Belgique

    (2014), 40% des personnes ayant droit une aide ne

    font pas valoir ce droit.

    Les rformes successives du systme de chmage et de

    laide sociale entranent quune partie des personnes

    disparat compltement du systme dassurance

    publique. Elles ny ont plus recours du tout, on perd leur

    trace. Dans les rcents rapports sur ltat de la

    pauvret, ce phnomne est nomm sherwoodisation

    en rfrence la fort de Robin des Bois o se rfugient les pauvres

    accabls par la politique du

    shrif.

  • 19

    saucissonnage et bureaucratisation freinent laccs aux aides.

    A cet gard, soulignons que les pratiques collectives que nous avons accompagnes sont toutes des lieux de circulation dinfo. Des occasions de partager, dans un climat de confiance, les difficults auxquelles le quotidien confronte (on ne peut pas connatre les aides qui existent tant quon a pas loccasion dchanger sur les problmes quon rencontre) et de partager des connaissances, mme parcellaires, sur les ressources disponibles. Certaines mres sont, mesure de leur parcours, devenues de vritables bureaux dinformation elles seules. Cest dailleurs partir de ce constat quest ne lide du Troc du mardi chez Infor-femmes.

    Angoissante car toujours cheville la possibilit dun refus, la demande daide est prouvante. Elle engage des cots importants (trajets, dmarches, files) sur un budget temporel et financier dj serr. Sans garantie de succs. Le phnomne du non recours rvle aussi un recul des ayant-droit face lintrusion dans lintimit quexige toute requte et au sentiment dhumiliation quelle gnre parfois. La suspicion de fraude sociale implique une forme de contrle plus appuye. On est vraiment dans le rapport ngatif de la chmeuse qui peut se faire contrler. Mme si on sait que cest tout le systme qui est en crise. On doit se raconter dans tous les services sociaux. En permanence, tre ramen des questions lies lintime, dans un rapport asymtrique entre celui qui demande laide et celui qui laccorde ou la refuse. Le non recours peut donc aussi tre dlibr, anim par la volont de se soustraire la pression du contrle et ltiquette d assist . Il est en tous cas charg dune dimension politique. Cest un signal fort que donnent laugmentation des contrles et la problmatique du non recours : celui dune

    perte de confiance rciproque entre Etat et

    citoyens.

    Cette recherche-action montre que la problmatique du non-recours est tout autant dactualit en matire daction collective et les paradoxes qui sy jouent ressemblent ceux dcrits pour les situations individuelles. En matire daction collective, le non recours na bien sr jamais t statistiquement valu, mais vu du terrain, on peut diffrencier :

    -le non-recours des parents des type daide collective (groupes de parole et dentraide, ) mis en place par les institutions. Beaucoup dasbl parlent de leur difficult mobiliser les parents, le public . Ce non recours peut tre involontaire et li un manque dinformation ou volontaire et li une rticence se trouver dans un dispositif collectif parfois vcu comme infantilisant, stigmatisant, intrusif ou contrlant, notamment quand il impose limplication dans un projet alors que les parents demandent parfois justement un temps de

    rpit.

    -le non-recours des collectifs mergents des

    formes de soutien auxquels ils pourraient prtendre (via les budgets par ticipatifs, le systme de Growfunding, les systmes de prt de matriel ou de locaux, des financements ponctuels publics, ou privs type mcnat, sponsoring, crowdfunding...) qui peut tre involontaire, et li un parpillement ou un dficit dinformation ou la complexit des procdures (souvent crites) qui permettent de les obtenir (la paperasse). Il peut aussi tre volontaire et justifi par le souhait de dviter une forme dinstrumentalisation et/ou de prserver une autonomie et une libert dans les modes de fonctionnement. (Quand tu demandes un aide, tu dois rentrer dans des cases).

    La monoparentalit te force tre impudique. Pour savoir quoi tu as droit, on te demande sans cesse de te raconter, de dvoiler ton intimit. Tu dois te

    mettre nu pour tout. .

    Lautomatisation des droits sociaux, chaque fois quelle est possible, pourrait constituer un vritable pas en avant dans laccs aux droits fondamentaux pour les familles en situation de pauvret. () Ce renversement dapproche nexigerait plus de la part de la personne en difficult dtre une fois encore plac dans une posture d assiste qui qumande de laide alors quil est en ralit ici question de lapplication, dans une socit dmocratique, du respect et de lapplication dune srie de droits fixs par la loi. (Fondation. Roi Baudouin,

    CSB, 2014:35)

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    - Enfin, last but not least, il est une forme de non-recours dont on parle moins souvent et qui est apparue avec force dans le cadre de cette recherche-action: le non-recours des institutions et acteurs de politique publique aux savoirs qui se dploient dans les pratiques collectives mises en place par des groupes citoyens. Savoir s incarns, en pr ise concrte avec des questions politiques. Do lurgence de dvelopper et multiplier les forums hybrides dcrits plus haut (p.9).

    Prendre soin

    Quand les mres parlent de leur moteur, de leur principale source dnergie, elles voquent la plupart du temps leurs enfants. La parentalit est avant tout un rapport damour et de soin. Les enfants, leur bien-tre, leur bonheur, leur sant, leur scolarit sont au centre de lattention des parents. 7 jours sur 7. Ce prendre soin touche toutes les dimensions de lexistence : sant, logement, ducation, culture, formation On pourrait dire que tout y est li. Ou plutt quil en est le liant, le ciment. Il est la fois ce qui demande et ce qui donne de lnergie. Mais quelle est la place rserve au soin dans lorganisation actuelle du systme socio-conomique?

    Dans le langage de laction publique, on dsigne lensemble des activits lies au soin sous le terme anglais de care. Le care, fait rfrence aux activits lies la satisfaction des besoins physiques et motionnels des individus. Historiquement, le soin relevait de la sphre domestique et des solidarits familiales et de voisinage. Cest par la mise en place de dynamiques associatives (Degavre, Nyssens, Oulhaj, 2004) quil a petit--petit t intgrs aux programmes de lEtat via linstauration de financements publics. Lentre massive des femmes dans le salariat a conduit les institutions mettre en place des services collectifs pour soutenir les familles. Progressivement, le care est devenu un secteur de laction publique. Et simultanment, il sest marchandis. En matire de care, les responsabilits sont aujourdhui partages entre familles, Etat (systme scolaire, systmes de garde denfants, organisation des soins de sant, aides familiales, financements associatifs...), march (dveloppement dun secteur priv de systmes de garde, titres-service, activits pour enfants.) et milieux associatifs (accueil extrascolaire, maisons mdicales, centres de jour, maisons daccueil, haltes accueil, .).

    Devenant un secteur dtermin de laction publique et du march, on a perdu de vue la dimension centrale et transversale du soin envisag sous langle plus ordinaire, celui des pratiques quotidiennes. Au niveau domestique comme au niveau professionnel tout une partie de la fonction soignante a t rduite au travail des petites mains , pour reprendre lexpression de Mounia Ahammad du Rseau Sant-Prcarit coordonn par le centre de sant mentale Le Mridien. Cette somme dinnombrables actes ordinaires lis aux corps, au psychique, reste largement une affaire de

    femmes. Les mtiers qui lui sont lis (pensons aux infirmires, aux aides familiales, au personnel dentretien, ) sont en gnral sous pays, prcaires et occups majoritairement par ceux (celles, surtout) qui nont dautres choix.

    Ce sont donc bien des rapports ingaux de pouvoir qui se lisent dans la gestion du care. Plutt que de faire du soin, y compris dans ses dimensions plus ordinaires, un secteur de relgation (position subalterne, non qualifie, sale boulot ), la question monoparentale nous invite prendre au srieux et placer au devant de la scne la philosophie politique du care. Ceci afin de rendre visible la ralit fondamentale de linterdpendance humaine, chacun tant en mme temps responsable et pris en charge par la diversit de ce qui fait soin, au niveau institutionnel, professionnel et informel, notamment au travers de pratiques collectives citoyennes. Dans le contexte actuel du retrait de lEtat de ses missions de service public et de la responsabilisation croissante des individus face leur situation, le rapport de parentalit et de care sont nouveau revendiquer comme terrains de lutte et de rsistance collectives.

    Le care comme enjeu commun

    Dans la famille, je lai toujours dit aux enfants, on fonctionne comme une petite cooprative . Particulirement en situations monoparentales, le premier rseau de soin, il est lintrieur de la cellule familiale. Les grands soccupent des plus petits et les tches familiales sont partages. Au-del de la famille, les tches de soin sont distribues entre un rseau parfois dense dacteurs pris dans des rapports institutionnels, professionnels et informels. Cest de la qualit et de la densit de ce maillage que dpendent les marges de manuvre des parents (Wagener, 2013). Cest--dire aussi leur possibilit de pouvoir faire face limprvu ou de pouvoir compter sur un autre type de support quand lun est dfaillant.

    Les mres rencontres prennent parfois soin de leurs enfants au prix du soin quelles peuvent saccorder elles-mmes. Les institutions tournes vers la justification productive et rentable de leur action passent ct dun lment essentiel: le soin accorder ceux qui soignent. Car au-del du temps, de largent et de linformation , cest lnergie qui est la ressource principale du parent. Et dans le contexte actuel, cette nergie, sapparente parfois de la survie. A ce sujet, Amlie, qui portait un projet dhabitat collectif, nous disait quil lui semblait parfois fonctionner au quotidien en mode guerrire.

    Des micro-pratiques collectives autogres permettent une redfinition collective de la situation. Passant dune conception individualise et responsabilisante (voire

    Les gens ont une vie hors de leur profession, ou hors de leur

    entreprise. Mais le reste de leur vie est trait de manire

    superficielle, avec les catgories imparfaites dune pense qui

    drive de la profession . A.N.Whitehead (1967) Science

    and the modern world, New Yok,

    The free press, p.177)

    Au niveau gnral, nous suggrons que le care soit

    considr comme une activit gnrique qui comprend tout ce

    que nous faisons pour maintenir, perptuer et rparer notre

    monde , de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que

    possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mmes et notre

    environnement, tous lments que nous cherchons relier en un

    rseau complexe, en soutien la vie . Tronto, J. (2009) Un monde

    vulnrable-Politiques du care,

    Paris: la dcouverte: 143.

    A common may arise whenever a group of people decides that it

    wishes to manage a resource in a collective manner, with a special

    regard for equitable access, use

    and long term stewardship.

    Bolliner, D (2014) Think like a commoner, a short introduction to

    the life of the commons. New

    society publisher.

  • 21

    culpabilisante) une dimension plus collective, elles replacent les vcus dans leur contexte social. Ce faisant, les parents se rapproprient des questions qui sont les leurs et inventent des faons de sortir des logiques marchandes/institutionnalises par des principes dorganisation collective: sances de dtente, moments dcoute, partage dinfos et de savoir-faire, formulation de revendication. Mon exprience pourrait servir dautres jeunes mamans, suggrait Clotilde, qui a lev seule ses deux filles. Ressources et proccupations (re)deviennent communes, selon des exigences qui ne tiennent pas de la rentabilit mais de lutilit effective, de lefficacit: briser isolement et solitude, tre reconnecte des ressources existantes ou en fabriquer de nouvelles, formuler des points de vue collectifs et mme (on le verra au chapitre suivant) inventer des types demploi ajusts

    lvolution des modes de vie.

    Pratiques collectives de soin (de soi et dautres

    que soi)

    Cette exprience, a nous transforme disent les habitantes de lhabitat solidaire de la place Lemmens. A y regarder de prs, chacune des pratiques collectives accompagnes a des effets concrets : une conomie sur les dpenses de la famille en partageant le cot dun prof particulier; un gain de temps du fait davoir appris lexistence dun club de karat gratuit dont linstructeur fait des miracles; un regain de courage li une discussion; la formulation collective de revendications politiques au Parlement... Il sagit de renforcer lestime de soi, de trouver le moyen de dgager un temps de rpit (pour souffler ou se consacrer des activits (r-)cratives), dprouver du plaisir tre ensemble, un soulagement partager ses expriences, de formuler une rflexion critique et collective, parfois (mais pas systmatiquement!) en visant un mme objectif.

    Aujourdhui, de telles pratiques collectives, si

    elles ne sont pas encadres par des acteurs agrs (administrations, institutions, asbl reconnues) sont la plupart du temps ignores voire dcourages par les instances officielles. En tout tat de cause, elles sont peu considres et valorises. Et pourtant, elles sont dune grande exigence: il sagira de trouver les locaux et les moments qui conviennent, de penser la prsence des enfants, dimaginer des modes de fonctionnement simples, peu coteux, de faire face des situations de conflit, de fonctionner tout en tant un groupe fluctuant, car tous les membres ne jouissent pas dune mme disponibilit. De ttonner, exprimenter ensemble sans garantie de succs, en prenant des risques. Essayer, chouer parfois, insister, tenir bon. (R-) apprendre fonctionner ensemble, cooprer. Pour que de telles pratiques tiennent, il faut que chacun(e) y trouve rellement son compte. Un vrai dfi. Ce sont aussi des lieux de reproduction des ingalits quand les profils plus fragiles, moins disponibles sen voient progressivement exclus.

    Des formes locales, plus ou moins autonomes, daction collective lies au soin peuvent inspirer des mesures politiques calibres sur les possibilits et motivations relles des gens. Mais pas nimporte quelle condition. Car de de telles pratiques ne vont pas de soi! Beaucoup de mres que jai rencontres mont dit quelles auraient aim y participer, mais quelles nen avaient pas rencontr ou ne se sentaient pas les ressources (temps, argent, info, nergie) de le lancer elles-mmes. Pour quelles soient possibles, lEtat doit assumer sa mission et garantir la ralisation des droits fondamentaux Comme le soulignent unanimement les chercheurs qui ralisent les rapports pauvret en Belgique, le dveloppement de formes locales et

    Parlant de lespace de partage dinformations et de services quelle tente de mettre en place Jodoigne (lasbl Solo mais pas seul ), Catherine, elle-mme maman clibataire de 5 enfants, dit: Mon rve, ce serait que ce lieu valorise les femmes. La prcarit, a dvalorise. On steint, on se trouve nulle. Il faut des lieux pour rveiller ce qui

    sommeille .

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    coconstruites de supports collectifs ne peut se penser quen parallle du renforcement des solidarits institutionnelles redistributives (Ghijs & Oosterlynck, 2013).

    Empowerment et marges de

    manuvre

    La participation de parents solos des pratiques collectives mergentes renforce-t-elle leur empowerment? Pour rpondre cette question, il faut commencer par prciser ce quon entend par empowerment . Le terme est aujourdhui largement utilis. Ce sur quoi toutes les dfinitions du terme saccordent, cest lide de sortir du sentiment dimpuissance. Mais au-del de ce point commun, le terme peut tre investi de logiques contradictoires.

    Pour schmatiser, on peut dire que dun ct, il est mobilis par ceux qui pensent que lEtat ne peut plus tout grer et quil est temps que les citoyens prennent les devant, se retroussent les manches , sortent de lassistanat et se responsabilisent quant leur situation. Lempowerment correspond alors lide dune responsabilit libratrice , version de lmancip