[ balzac, h. ] ······ sÉraphÎta

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7/31/2019 [ BALZAC, H. ] ······ SÉRAPHÎTA http://slidepdf.com/reader/full/-balzac-h-seraphita 1/120  Séraphîta  par Honoré de BALZAC  À Madame Éveline de Hanska, née comtesse Rzewuska. Madame, voici l'oeuvre que vous m'avez demandée : je suis heureux, en vous la dédiant de pouvoir vous donner un témoignage de la respectueuse affection que vous m'avez permis de vous porter. Si je suis accusé d'impuissance après avoir tenté d'arracher aux profondeurs de la mysticité ce livre qui, sous la transparence de notre belle langue, voulait les lumineuses poésies de l'Orient, à vous la faute ! Ne m'avez-vous pas ordonné cette lutte, semblable à celle de Jacob, en me disant que le plus imparfait dessin de cette figure par vous rêvée, comme elle le fut par moi dès l'enfance, serait encore pour vous quelque chose ? Le voici donc, ce quelque chose. Pourquoi cette oeuvre ne peut-elle appartenir exclusivement à ces nobles esprits préservés, comme vous l'êtes, des petitesses mondaines par la solitude ? ceux-là sauraient y imprimer la mélodieuse mesure qui manque et qui en aurait fait entre les mains d'un de nos poètes la glorieuse épopée que la France attend encore. Ceux-là l'accepteront de moi comme une de ces balustrades sculptées par quelque artiste plein de

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    Sraphta

    par

    Honor de BALZAC

    Madame veline de Hanska,ne comtesse Rzewuska.

    Madame, voici l'oeuvre que vous m'avez demande : je suis heureux, en vousla ddiant de pouvoir vous donner un tmoignage de la respectueuse affectionque vous m'avez permis de vous porter. Si je suis accus d'impuissance aprs

    avoir tent d'arracher aux profondeurs de la mysticit ce livre qui, sous latransparence de notre belle langue, voulait les lumineuses posies de l'Orient, vous la faute ! Ne m'avez-vous pas ordonn cette lutte, semblable celle deJacob, en me disant que le plus imparfait dessin de cette figure par vous rve,comme elle le fut par moi ds l'enfance, serait encore pour vous quelquechose ? Le voici donc, ce quelque chose. Pourquoi cette oeuvre ne peut-elleappartenir exclusivement ces nobles esprits prservs, comme vous l'tes,des petitesses mondaines par la solitude ? ceux-l sauraient y imprimer lamlodieuse mesure qui manque et qui en aurait fait entre les mains d'un de nospotes la glorieuse pope que la France attend encore. Ceux-l l'accepterontde moi comme une de ces balustrades sculptes par quelque artiste plein de

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    foi, et sur lesquelles les plerins s'appuient pour mditer la fin de l'homme encontemplant le choeur d'une belle glise.

    Je suis avec respect, Madame, votre dvou serviteur,

    DE BALZAC.Paris, 23 aot 1835.

    CHAPITRE I

    SRAPHTUS

    voir sur une carte les ctes de la Norvge, quelle imagination ne seraitmerveille de leurs fantasques dcoupures, longue dentelle de granit omugissent incessamment les flots de la mer du Nord ? Qui n'a rv les

    majestueux spectacles offerts par ces rivages sans grves, par cette multitudede criques, d'anses, de petites baies dont aucune ne se ressemble et qui toutessont des abmes sans chemins ? Ne dirait-on pas que la nature s'est plu dessiner par d'ineffaables hiroglyphes le symbole de la vie norvgienne, endonnant ces ctes la configuration des artes d'un immense poisson ? Car lapche forme le principal commerce et fournit presque toute la nourriture dequelques hommes attachs comme une touffe de lichen ces arides rochers.L, sur quatorze degrs de longueur, peine existe-t-il sept cent mille mes.Grce aux prils dnus de gloire, aux neiges constantes que rservent auxvoyageurs ces pics de la Norvge, dont le nom donne froid dj, leurs

    sublimes beauts sont restes vierges et s'harmoniseront aux phnomneshumains, vierges encore pour la posie du moins, qui s'y sont accomplis etdont voici l'histoire.

    Lorsqu'une de ces baies, simple fissure aux yeux des eiders, est assez ouvertepour que la mer ne gle pas entirement dans cette prison de pierre o elle sedbat, les gens du pays nomment ce petit golfe unfjord, mot que presque tousles gographes ont essay de naturaliser dans leurs langues respectives.Malgr la ressemblance qu'ont entre eux ces espces de canaux, chacun a sa

    physionomie particulire : partout la mer est entre dans leurs cassures, maispartout les rochers s'y sont diversement fendus, et leurs tumultueux prcipices

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    dfient les termes bizarres de la gomtrie : ici le roc s'est dentel comme unescie, l ses tables trop droites ne souffrent ni le sjour de la neige, ni lessublimes aigrettes des sapins du nord ; plus loin, les commotions du globe ontarrondi quelque sinuosit coquette, belle valle que meublent par tages desarbres au noir plumage. Vous seriez tent de nommer ce pays la Suisse desmers. Entre Drontheim et Christiania, se trouve une de ces baies, nomme leStromfjord. Si le Stromfjord n'est pas le plus beau de ces paysages, il a dumoins le mrite de rsumer les magnificences terrestres de la Norvge, etd'avoir servi de thtre aux scnes d'une histoire vraiment cleste.

    La forme gnrale du Stromfjord est, au premier aspect, celle d'un entonnoirbrch par la mer. Le passage que les flots s'y taient ouvert prsente l'oeill'image d'une lutte entre l'Ocan et le granit, deux crations galementpuissantes : l'une par son inertie, l'autre par sa mobilit. Pour preuves,

    quelques cueils de formes fantastiques en dfendent l'entre aux vaisseaux.

    Les intrpides enfants de la Norvge peuvent, en quelques endroits, sauterd'un roc un autre sans s'tonner d'un abme profond de cent toises, large desix pieds. Tantt un frle et chancelant morceau de gneiss, jet en travers, unitdeux rochers. Tantt les chasseurs ou les pcheurs ont lanc des sapins, enguise de pont, pour joindre les deux quais taills pic au fond desquels grondeincessamment la mer. Ce dangereux goulet se dirige vers la droite par unmouvement de serpent, y rencontre une montagne leve de trois cents toisesau-dessus du niveau de la mer, et dont les pieds forment un banc vertical d'une

    demi-lieue de longueur, o l'inflexible granit ne commence se briser, secrevasser, s'onduler, qu' deux cents pieds environ au-dessus des eaux.Entrant avec violence, la mer est donc repousse avec une violence gale parla force d'inertie de la montagne vers les bords opposs auxquels les ractionsdu flot ont imprim de douces courbures. Le fjord est ferm dans le fond parun bloc de gneiss couronn de forts, d'o tombe en cascades une rivire qui, la fonte des neiges, devient un fleuve, forme une nappe d'une immensetendue, s'chappe avec fracas en vomissant de vieux sapins et d'antiquesmlzes, aperus peine dans la chute des eaux. Vigoureusement plongs au

    fond du golfe, ces arbres reparaissent bientt sa surface, s'y marient, etconstruisent des lots qui viennent chouer sur la rive gauche, o les habitantsdu petit village assis au bord du Stromfjord les retrouvent briss, fracasss,quelquefois entiers, mais toujours nus et sans branches.

    La montagne qui dans le Stromfjord reoit ses pieds les assauts de la mer et sa cime ceux des vents du nord, se nomme le Falberg. Sa crte, toujoursenveloppe d'un manteau de neige et de glace, est la plus aigu de la Norvge,o le voisinage du ple produit, une hauteur de dix-huit cents pieds, un froidgal celui qui rgne sur les montagnes les plus leves du globe. La cime de

    ce rocher, droite vers la mer, s'abaisse graduellement vers l'est, et se joint aux

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    chutes de la Sieg par des valles disposes en gradins sur lesquels le froid nelaisse venir que des bruyres et des arbres souffrants.

    La partie du fjord d'o s'chappent les eaux, sous les pieds de la fort,s'appelle le Siegdalhen, mot qui pourrait tre traduit par le versant de la Sieg,nom de la rivire.

    La courbure qui fait face aux tables du Falberg est la valle de Jarvis, jolipaysage domin par des collines charges de sapins, de mlzes, de bouleaux,de quelques chnes et de htres, la plus riche, la mieux colore de toutes lestapisseries que la nature du nord a tendues sur ses pres rochers. L'oeil pouvaitfacilement y saisir la ligne o les terrains rchauffs par les rayons solairescommencent souffrir la culture et laissent apparatre les vgtations de laflore norvgienne. En cet endroit, le golfe est assez large pour que la mer,

    refoule par le Falberg, vienne expirer en murmurant sur la dernire frange deces collines, rive doucement borde d'un sable fin, parsem de mica, depaillettes, de jolis cailloux, de porphyres, de marbres aux mille nuancesamens de la Sude par les eaux de la rivire, et de dbris marins, decoquillages, fleurs de la mer que poussent les temptes, soit du ple, soit dumidi.

    Au bas des montagnes de Jarvis se trouve le village compos de deux centsmaisons de bois, o vit une population perdue l, comme dans une fort cesruches d'abeilles qui, sans augmenter ni diminuer, vgtent heureuses, en

    butinant leur vie au sein d'une sauvage nature. L'existence anonyme de cevillage s'explique facilement. Peu d'hommes avaient la hardiesse des'aventurer dans les rcifs pour gagner les bords de la mer et s'y livrer lapche que font en grand les Norvgiens sur des ctes moins dangereuses. Lesnombreux poissons du fjord suffisent en partie la nourriture de seshabitants ; les pturages des valles leur donnent du lait et du beurre ; puisquelques terrains excellents leur permettent de rcolter du seigle, du chanvre,des lgumes qu'ils savent dfendre contre les rigueurs du froid et contrel'ardeur passagre, mais terrible, de leur soleil, avec l'habilet que dploie leNorvgien dans cette double lutte. Le dfaut de communications, soit par terreo les chemins sont impraticables, soit par mer o de faibles barques peuventseules parvenir travers les dfils maritimes du fjord, les empche des'enrichir en tirant parti de leurs bois. Il faudrait des sommes aussi normespour dblayer le chenal du golfe que pour s'ouvrir une voie dans l'intrieur desterres.

    Les routes de Christiania Drontheim tournent toutes le Stromfjord, et passentla Sieg sur un pont situ plusieurs lieues de sa chute ; la cte, entre la vallede Jarvis et Drontheim, est garnie d'immenses forts inabordables ; enfin le

    Falberg se trouve galement spar de Christiania par d'inaccessiblesprcipices. Le village de Jarvis aurait peut-tre pu communiquer avec la

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    Norvge intrieure et la Sude par la Sieg ; mais, pour tre mis en rapportavec la civilisation, le Stromfjord voulait un homme de gnie. Ce gnie paruten effet : ce fut un pote, un Sudois religieux qui mourut en admirant etrespectant les beauts de ce pays, comme un des plus magnifiques ouvragesdu Crateur.

    Maintenant, les hommes que l'tude a dous de cette vue intrieure dont lesvloces perceptions amnent tour tour dans l'me, comme sur une toile, lespaysages les plus contrastants du globe, peuvent facilement embrasserl'ensemble du Stromfjord. Eux seuls, peut-tre, sauront s'engager dans lestortueux rcifs du goulet o se dbat la mer, fuir avec ses flots le long destables ternelles du Falberg dont les pyramides blanches se confondent avecles nues brumeuses d'un ciel presque toujours gris de perle ; admirer la jolienappe chancre du golfe, y entendre les chutes de la Sieg qui pend en longs

    filets et tombe sur un abatis pittoresque de beaux arbres confusment pars,debout ou cachs parmi des fragments de gneiss ; puis, se reposer sur lesriants tableaux que prsentent les collines abaisses de Jarvis d'o s'lancentles plus riches vgtaux du nord, par familles, par myriades : ici des bouleauxgracieux comme des jeunes filles, inclins comme elles ; l des colonnades dehtres aux fts centenaires et moussus ; tous les contrastes des diffrents verts,de blanches nues parmi les sapins noirs, des landes de bruyres pourpres etnuances l'infini ; enfin toutes les couleurs, tous les parfums de cette floreaux merveilles ignores.

    tendez les proportions de ces amphithtres, lancez-vous dans les nuages,perdez-vous dans le creux des roches o reposent les chiens de mer, votrepense n'atteindra ni la richesse, ni aux posies de ce site norvgien ! Votrepense pourrait-elle tre aussi grande que l'Ocan qui le borne, aussicapricieuse que les fantastiques figures dessines par ces forts, ses nuages,ses ombres, et par les changements de sa lumire ? Voyez-vous, au-dessus desprairies de la plage, sur le dernier pli de terrain qui s'ondule au bas des hautescollines de Jarvis, deux ou trois cents maisons couvertes en noever, espce decouvertures faites avec l'corce du bouleau, maisons toutes frles, plates et qui

    ressemblent des vers soie sur une feuille de mrier jete l par les vents ?Au-dessus de ces humbles, de ces paisibles demeures, est une glise construiteavec une simplicit qui s'harmonise la misre du village. Un cimetireentoure le chevet de cette glise, et plus loin se trouve le presbytre. Encoreplus haut, sur une bosse de la montagne est situe une habitation, la seule quisoit en pierre, et que pour cette raison les habitants ont nomme le Chteausudois.

    En effet, un homme riche vint de Sude, trente ans avant le jour o cettehistoire commence, et s'tablit Jarvis, en s'efforant d'en amliorer la

    fortune. Cette petite maison, construite dans le but d'engager les habitants s'en btir de semblables, tait remarquable par sa solidit, par un mur

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    d'enceinte, chose rare en Norvge, o, malgr l'abondance des pierres, l'on sesert de bois pour toutes les cltures, mme pour celles des champs. La maison,ainsi garantie des neiges, s'levait sur un tertre, au milieu d'une cour immense.Les fentres en taient abrites par ces auvents d'une saillie prodigieuseappuys sur de grands sapins quarris qui donnent aux constructions du nordune espce de physionomie patriarcale. Sous ces abris, il tait faciled'apercevoir les sauvages nudits du Falberg, de comparer l'infini de la pleinemer la goutte d'eau du golfe cumeux, d'couter les vastes panchements dela Sieg, dont la nappe semblait de loin immobile en tombant dans sa coupe degranit borde sur trois lieues de tour par les glaciers du nord, enfin tout lepaysage o vont se passer les surnaturels et simples vnements de cettehistoire.

    L'hiver de 1799 1800 fut un des plus rudes dont le souvenir ait t gard par

    les Europens ; la mer de Norvge se prit entirement dans les fjords, o laviolence du ressac l'empche ordinairement de geler. Un vent dont les effetsressemblaient ceux du levantis espagnol, avait balay la glace du Stromfjorden repoussant les neiges vers le fond du golfe.

    Depuis longtemps il n'avait pas t permis aux gens de Jarvis de voir en hiverle vaste miroir des eaux rflchissant les couleurs du ciel, spectacle curieux ausein de ces montagnes dont tous les accidents taient nivels sous les couchessuccessives de la neige, et o les plus vives artes comme les vallons les pluscreux ne formaient que de faibles plis dans l'immense tunique jete par la

    nature sur ce paysage, alors tristement clatant et monotone. Les longuesnappes de la Sieg, subitement glaces, dcrivaient une norme arcade souslaquelle les habitants auraient pu passer l'abri des tourbillons, si quelques-uns d'entre eux eussent t assez hardis pour s'aventurer dans le pays.

    Mais les dangers de la moindre course retenaient au logis les plus intrpideschasseurs qui craignaient de ne plus reconnatre sous la neige les troitspassages pratiqus au bord des prcipices, des crevasses ou des versants.Aussi nulle crature n'animait-elle ce dsert blanc o rgnait la bise du ple,seule voix qui rsonnt en de rares moments. Le ciel, presque toujoursgristre, donnait au lac les teintes de l'acier bruni. peut-tre un vieil eidertraversait-il parfois impunment l'espace l'aide du chaud duvet sous lequelglissent les songes des riches, qui ne savent par combien de dangers cetteplume s'achte ; mais, semblable au Bdouin qui sillonne seul les sables del'Afrique, l'oiseau n'tait ni vu ni entendu ; l'atmosphre engourdie, prive deses communications lectriques, ne rptait ni le sifflement de ses ailes, ni ses

    joyeux cris. Quel oeil assez vif et d'ailleurs pu soutenir l'clat de ce prcipicegarni de cristaux tincelants, et les rigides reflets des neiges peine irises leurs sommets par les rayons d'un ple soleil, qui, par moments, apparaissait

    comme un moribond jaloux d'attester sa vie ? Souvent, lorsque des amas denues grises, chasses par escadrons travers les montagnes et les sapins,

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    cachaient le ciel sous de triples voiles, la terre, dfaut de lueurs clestes,s'clairait par elle-mme.

    L donc se rencontraient toutes les majests du froid ternellement assis sur leple, et dont le principal caractre est le royal silence au sein duquel vivent lesmonarques absolus. Tout principe extrme porte en soi l'apparence d'unengation et les symptmes de la mort : la vie n'est-elle pas le combat de deuxforces ? L, rien ne trahissait la vie. Une seule puissance, la forceimproductive de la glace, rgnait sans contradiction. Le bruissement de lapleine mer agite n'arrivait mme pas dans ce muet bassin, si bruyant durantles trois courtes saisons o la nature se hte de produire les chtives rcoltesncessaires la vie de ce peuple patient. Quelques hauts sapins levaient leursnoires pyramides charges de festons neigeux, et la forme de leurs rameaux barbes inclines compltait le deuil de ces cimes, o, d'ailleurs, ils se

    montraient comme des points bruns.

    Chaque famille restait au coin du feu, dans une maison soigneusement close,fournie de biscuit, de beurre fondu, de poisson sec, de provisions faites l'avance pour les sept mois d'hiver. peine voyait-on la fume de ceshabitations. Presque toutes sont ensevelies sous les neiges, contre le poidsdesquelles elles sont nanmoins prserves par de longues planches quipartent du toit et vont s'attacher une grande distance sur de solides poteauxen formant un chemin couvert autour de la maison. Pendant ces terribleshivers, les femmes tissent et teignent les toffes de laine ou de toile dont se

    font les vtements, tandis que la plupart des hommes lisent ou se livrent cesprodigieuses mditations qui ont enfant les profondes thories, les rvesmystiques du nord, ses croyances, ses tudes si compltes sur un point de lascience fouill comme avec une sonde ; moeurs demi monastiques quiforcent l'me ragir sur elle-mme, y trouver sa nourriture, et qui font dupaysan norvgien un tre part dans la population europenne. Dans lapremire anne du dix-neuvime sicle, et vers le milieu du mois de mai, teltait donc l'tat du Stromfjord.

    Par une matine o le soleil clatait au sein de ce paysage en y allumant lesfeux de tous les diamants phmres produits par les cristallisations de laneige et des glaces, deux personnes passrent sur le golfe, le traversrent etvolrent le long des bases du Falberg, vers le sommet duquel elles s'levrentde frise en frise. tait-ce deux cratures, tait-ce deux flches ? Qui les etvues cette hauteur les aurait prises pour deux eiders cinglant de conserve travers les nues. Ni le pcheur le plus superstitieux, ni le chasseur le plusintrpide n'et attribu des cratures humaines le pouvoir de se tenir le longdes faibles lignes traces sur les flancs du granit, o ce couple glissaitnanmoins avec l'effrayante dextrit que possdent les somnambules quand,

    ayant oubli toutes les conditions de leur pesanteur et les dangers de la

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    moindre dviation, ils courent au bord des toits en gardant leur quilibre sousl'empire d'une force inconnue.

    Arrte-moi, Sraphts, dit une ple jeune fille, et laisse-moi respirer. Je n'aivoulu regarder que toi en ctoyant les murailles de ce gouffre ; autrement, queserais-je devenue ? Mais aussi ne suis-je qu'une bien faible crature. Tefatigu-je ?

    Non, dit l'tre sur le bras de qui elle s'appuyait. Allons toujours, Minna ! laplace o nous sommes n'est pas assez solide pour nous y arrter.

    De nouveau, tous deux ils firent siffler sur la neige de longues planchesattaches leurs pieds, et parvinrent sur la premire plinthe que le hasard avaitnettement dessine sur le flanc de cet abme. La personne que Minna nommait

    Sraphts s'appuya sur son talon droit pour relever la planche longued'environ une toise, troite comme un pied d'enfant, et qui tait attache sonbrodequin par deux courroies en cuir de chien marin. Cette planche, paisse dedeux doigts, tait double en peau de renne dont le poil, en se hrissant sur laneige, arrta soudain Sraphts ; il ramena son pied gauche dont le patinn'avait pas moins de deux toises de longueur, tourna lestement sur lui-mme,vint saisir sa peureuse compagne, l'enleva malgr les longs patins qui armaientses pieds, et l'assit sur un quartier de roche, aprs en avoir chass la neige avecsa pelisse.

    Ici, Minna, tu es en sret, tu pourras y trembler ton aise.

    Nous sommes dj monts au tiers du Bonnet-de-glace, dit-elle en regardantle pic auquel elle donna le nom populaire sous lequel on le connat enNorvge. Je ne le crois pas encore.

    Mais, trop essouffle pour parler davantage, elle sourit Sraphts, qui, sansrpondre et la main pose sur son coeur, la tenait en coutant de sonorespalpitations aussi prcipites que celles d'un jeune oiseau surpris.

    Il bat souvent aussi vite sans que j'aie couru, dit-elle.

    Sraphts inclina la tte sans ddain ni froideur. Malgr la grce qui rendit cemouvement presque suave, il n'en trahissait pas moins une ngation qui, chezune femme, et t d'une enivrante coquetterie. Sraphts pressa vivement la

    jeune fille. Minna prit cette caresse pour une rponse, et continua de lecontempler. Au moment o Sraphts releva la tte en rejetant en arrire parun geste presque impatient les rouleaux dors de sa chevelure, afin de sedcouvrir le front, il vit alors du bonheur dans les yeux de sa compagne.

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    Oui, Minna, dit-il d'une voix dont l'accent paternel avait quelque chose decharmant chez un tre encore adolescent, regarde-moi, n'abaisse pas la vue.

    Pourquoi ?

    Tu veux le savoir ? Essaie.

    Minna jeta vivement un regard ses pieds, et cria soudain comme un enfantqui aurait rencontr un tigre. L'horrible sentiment des abmes l'avait envahie,et ce seul coup d'oeil avait suffi pour lui en communiquer la contagion. Lefjord, jaloux de sa pture, avait une grande voix par laquelle il l'tourdissait entintant ses oreilles, comme pour la dvorer plus srement en s'interposantentre elle et la vie. Puis, de ses cheveux ses pieds, le long de son dos, tombaun frisson glacial d'abord, mais qui bientt lui versa dans les nerfs une

    insupportable chaleur, battit dans ses veines, et brisa toutes ses extrmits pardes atteintes lectriques semblables celles que cause le contact de la torpille.Trop faible pour rsister, elle se sentait attire par une force inconnue en basde cette table, o elle croyait voir quelque monstre qui lui lanait son venin,un monstre dont les yeux magntiques la charmaient, dont la gueule ouvertesemblait broyer sa proie par avance.

    Je meurs, mon Sraphts, n'ayant aim que toi, dit-elle en faisant unmouvement machinal pour se prcipiter.

    Sraphts lui souffla doucement sur le front et sur les yeux. Tout coup,semblable au voyageur dlass par un bain, Minna n'eut plus que la mmoirede ses vives douleurs, dj dissipes par cette haleine caressante qui pntrason corps et l'inonda de balsamiques effluves, aussi rapidement que le souffleavait travers l'air.

    Qui donc es-tu ? dit-elle avec un sentiment de douce terreur. Mais je le sais,tu es ma vie. Comment peux-tu regarder ce gouffre sans mourir ? reprit-elleaprs une pause.

    Sraphts laissa Minna cramponne au granit, et, comme et fait une ombre,il alla se poser sur le bord de la table, d'o ses yeux plongrent au fond dufjord en en dfiant l'blouissante profondeur ; son corps ne vacilla point, sonfront resta blanc et impassible comme celui d'une statue de marbre : abmecontre abme.

    Sraphts, si tu m'aimes, reviens ! cria la jeune fille. Ton danger me rendmes douleurs. Qui donc es-tu pour avoir cette force surhumaine ton ge ? luidemanda-t-elle en se sentant de nouveau dans ses bras.

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    Mais, rpondit Sraphts, tu regardes sans peur des espaces encore plusimmenses.

    Et, de son doigt lev, cet tre singulier lui montra l'aurole bleue que lesnuages dessinaient en laissant un espace clair au-dessus de leurs ttes, et danslequel les toiles se voyaient pendant le jour en vertu de lois atmosphriquesencore inexpliques.

    Quelle diffrence ! dit-elle en souriant.

    Tu as raison, rpondit-il, nous sommes ns pour tendre au ciel. La patrie,comme le visage d'une mre, n'effraie jamais un enfant.

    Sa voix vibra dans les entrailles de sa compagne devenue muette.

    Allons, viens, reprit-il.

    Tous les deux ils s'lancrent sur les faibles sentiers tracs le long de lamontagne, en y dvorant les distances et volant d'tage en tage, de ligne enligne, avec la rapidit dont est dou le cheval arabe, cet oiseau du dsert. Enquelques moments, ils atteignirent un tapis d'herbes, de mousses et de fleurs,sur lequel personne ne s'tait encore assis.

    Le joli soeler! dit Minna en donnant cette prairie son vritable nom ; mais

    comment se trouve-t-il cette hauteur ? L cessent, il est vrai, les vgtations de la flore norvgienne, ditSraphts ; mais, s'il se rencontre ici quelques herbes et des fleurs, elles sontdues ce rocher qui les garantit contre le froid du ple. Mets cette touffedans ton sein, Minna, dit-il en arrachant une fleur, prends cette suave crationqu'aucun oeil humain n'a vue encore, et garde cette fleur unique comme unsouvenir de cette matine unique dans ta vie ! Tu ne trouveras plus de guidepour te mener ce soeler.

    Il lui donna soudain une plante hybride que ses yeux d'aigle lui avaient faitapercevoir parmi des silnes acaulis et des saxifrages, vritable merveilleclose sous le souffle des anges. Minna saisit avec un empressement enfantinla touffe d'un vert transparent et brillant comme celui de l'meraude, formepar de petites feuilles roules en cornet, d'un brun clair au fond, mais qui, deteinte en teinte, devenaient vertes leurs pointes partages en dcoupuresd'une dlicatesse infinie. Ces feuilles taient si presses qu'elles semblaient seconfondre, et produisaient une foule de jolies rosaces. et l, sur ce tapis,s'levaient des toiles blanches, bordes d'un filet d'or, du sein desquellessortaient des anthres pourpres, sans pistil. Une odeur qui tenait la fois decelle des roses et des calices de l'oranger, mais fugitive et sauvage, achevait de

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    donner je ne sais quoi de cleste cette fleur mystrieuse que Sraphtscontemplait avec mlancolie, comme si la senteur lui en et exprim deplaintives ides que, lui seul, il comprenait. Mais Minna, ce phnomneinou parut tre un caprice par lequel la nature s'tait plu douer quelquespierreries de la fracheur, de la mollesse et du parfum des plantes.

    Pourquoi serait-elle unique ? Elle ne se reproduira donc plus ? dit la jeunefille Sraphts qui rougit et changea brusquement de conversation.

    Asseyons-nous, retourne-toi, vois ! cette hauteur, peut-tre, ne trembleras-tu point ? Les abmes sont assez profonds pour que tu n'en distingues plus laprofondeur ; ils ont acquis la perspective unie de la mer, le vague des nuages,la couleur du ciel ; la glace du fjord est une assez jolie turquoise ; tu n'aperoisles forts de sapins que comme de lgres lignes de bistre ; pour nous, les

    abmes doivent tre pars ainsi.Sraphts jeta ces paroles avec cette onction dans l'accent et le geste connueseulement de ceux qui sont parvenus au sommet des hautes montagnes duglobe, et contracte si involontairement, que le matre le plus orgueilleux setrouve oblig de traiter son guide en frre, et ne s'en croit le suprieur qu'ens'abaissant vers les valles o demeurent les hommes. Il dfaisait les patins deMinna, aux pieds de laquelle il s'tait agenouill. L'enfant ne s'en apercevaitpas, tant elle s'merveillait du spectacle imposant que prsente la vue de laNorvge, dont les longs rochers pouvaient tre embrasss d'un seul coup

    d'oeil, tant elle tait mue par la solennelle permanence de ces cimes froides,et que les paroles ne sauraient exprimer.

    Nous ne sommes pas venus ici par la seule force humaine, dit-elle enjoignant les mains, je rve sans doute.

    Vous appelez surnaturels les faits dont les causes vous chappent, rpondit-il.

    Tes rponses, dit-elle, sont toujours empreintes de je ne sais quelle

    profondeur. Prs de toi, je comprends tout sans effort. Ah ! je suis libre.

    Tu n'as plus tes patins, voil tout.

    Oh ! dit-elle, moi qui aurais voulu dlier les tiens en te baisant les pieds.

    Garde ces paroles pour Wilfrid, rpondit doucement Sraphts.

    Wilfrid ! rpta Minna d'un ton de colre qui s'apaisa ds qu'elle eut regardson compagnon. Tu ne t'emportes jamais, toi ! dit-elle en essayant, mais en

    vain, de lui prendre la main, tu es en toute chose d'une perfectiondsesprante.

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    Tu en conclus alors que je suis insensible.

    Minna fut effraye d'un regard si lucidement jet dans sa pense.

    Tu me prouves que nous nous entendons, rpondit-elle avec la grce de lafemme qui aime.

    Sraphts agita mollement la tte en lanant un regard la fois triste et doux.

    Toi qui sais tout, reprit Minna, dis-moi pourquoi la timidit que je ressentaisl-bas, prs de toi, s'est dissipe en montant ici ? Pourquoi j'ose te regarderpour la premire fois en face, tandis que l-bas, peine os-je te voir ladrobe ?

    Ici, peut-tre, avons-nous dpouill les petitesses de la terre, rpondit-il endfaisant sa pelisse.

    Jamais tu n'as t si beau, dit Minna en s'asseyant sur une roche moussue ets'abmant dans la contemplation de l'tre qui l'avait conduite sur une partie dupic qui de loin semblait inaccessible.

    Jamais, la vrit, Sraphts n'avait brill d'un si vif clat, seule expressionqui rende l'animation de son visage et l'aspect de sa personne. Cette splendeurtait-elle due la nitescence que donnent au teint l'air pur des montagnes et le

    reflet des neiges ? tait-elle produite par le mouvement intrieur qui surexcitele corps l'instant o il se repose d'une longue agitation ? Provenait-elle ducontraste subit entre la clart d'or projete par le soleil, et l'obscurit des nues travers lesquelles ce joli couple avait pass ? peut-tre ces causes faudrait-il encore ajouter les effets d'un des plus beaux phnomnes que puisse offrir lanature humaine. Si quelque habile physiologiste et examin cette crature,qui dans ce moment, voir la fiert de son front et l'clair de ses yeux,paraissait tre un jeune homme de dix-sept ans ; s'il et cherch les ressorts decette florissante vie sous le tissu le plus blanc que jamais le nord ait fait l'unde ses enfants, il aurait cru sans doute l'existence d'un fluide phosphorique

    en des nerfs qui semblaient reluire sous l'piderme, ou la constante prsenced'une lumire intrieure qui colorait Sraphts la manire de ces lueurscontenues dans une coupe d'albtre. Quelque mollement effiles que fussentses mains qu'il avait dgantes pour dlier les patins de Minna, ellesparaissaient avoir une force gale celle que le Crateur a mise dans lesdiaphanes attaches du crabe. Les feux jaillissant de son regard d'or luttaientvidemment avec les rayons du soleil, et il semblait ne pas en recevoir, maislui donner de la lumire. Son corps, mince et grle comme celui d'une femme,attestait une de ces natures faibles en apparence, mais dont la puissance galetoujours le dsir, et qui sont fortes temps. De taille ordinaire, Sraphts segrandissait en prsentant son front, comme s'il et voulu s'lancer. Ses

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    cheveux, boucls par la main d'une fe, et comme soulevs par un souffle,ajoutaient l'illusion que produisait son attitude arienne ; mais ce maintiendnu d'efforts rsultait plus d'un phnomne moral que d'une habitudecorporelle.

    L'imagination de Minna tait complice de cette constante hallucination sousl'empire de laquelle chacun serait tomb, et qui prtait Sraphtsl'apparence des figures rves dans un heureux sommeil. Nul type connu nepourrait donner une image de cette figure majestueusement mle pour Minna,mais qui, aux yeux d'un homme, et clips par sa grce fminine les plusbelles ttes dues Raphal. Ce peintre des cieux a constamment mis une sortede joie tranquille, une amoureuse suavit dans les lignes de ses beautsangliques ; mais, moins de contempler Sraphts lui-mme, quelle meinventerait la tristesse mle d'esprance qui voilait demi les sentiments

    ineffables empreints dans ses traits ? Qui saurait, mme dans les fantaisiesd'artiste o tout devient possible, voir les ombres que jetait une mystrieuseterreur sur ce front trop intelligent qui semblait interroger les cieux et toujoursplaindre la terre ? Cette tte planait avec ddain comme un sublime oiseau deproie dont les cris troublent l'air, et se rsignait comme la tourterelle dont lavoix verse la tendresse au fond des bois silencieux. Le teint de Sraphts taitd'une blancheur surprenante que faisaient encore ressortir des lvres rouges,des sourcils bruns et des cils soyeux, seuls traits qui tranchassent sur la pleurd'un visage dont la parfaite rgularit ne nuisait en rien l'clat dessentiments : ils s'y refltaient sans secousse ni violence, mais avec cette

    majestueuse et naturelle gravit que nous aimons prter aux tres suprieurs.Tout, dans cette figure marmorenne, exprimait la force et le repos. Minna seleva pour prendre la main de Sraphts, en esprant qu'elle pourrait ainsil'attirer elle, et dposer sur ce front sducteur un baiser arrach plus l'admiration qu' l'amour ; mais un regard du jeune homme, regard qui lapntra comme un rayon de soleil traverse le prisme, glaa la pauvre fille. Ellesentit, sans le comprendre, un abme entre eux, dtourna la tte et pleura. Tout coup une main puissante la saisit par la taille, une voix pleine de suavit luidit :

    Viens.

    Elle obit, posa sa tte soudain rafrachie sur le coeur du jeune homme, qui,rglant son pas sur le sien, douce et attentive conformit, la mena vers uneplace d'o ils purent voir les radieuses dcorations de la nature polaire.

    Avant de regarder et de t'couter, dis-moi, Sraphts, pourquoi tu merepousses ? T'ai-je dplu ? Comment, dis ? Je voudrais ne rien avoir moi ; jevoudrais que mes richesses terrestres fussent toi, comme toi sont dj les

    richesses de mon coeur ; que la lumire ne me vnt que par tes yeux, commema pense drive de ta pense ; je ne craindrais plus de t'offenser en te

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    renvoyant ainsi les reflets de ton me, les mots de ton coeur, le jour de tonjour, comme nous renvoyons Dieu les contemplations dont il nourrit nosesprits. Je voudrais tre tout toi !

    Eh bien, Minna, un dsir constant est une promesse que nous fait l'avenir.Espre ! Mais si tu veux tre pure, mle toujours l'ide du Tout-Puissant auxaffections d'ici-bas, tu aimeras alors toutes les cratures, et ton coeur ira bienhaut !

    Je ferai tout ce que tu voudras, rpondit-elle en levant les yeux sur lui par unmouvement timide.

    Je ne saurais tre ton compagnon, dit Sraphts avec tristesse.

    Il rprima quelques penses, tendit les bras vers Christiania, qui se voyaitcomme un point l'horizon, et dit :

    Vois !

    Nous sommes bien petits, rpondit-elle.

    Oui, mais nous devenons grands par le sentiment et par l'intelligence, repritSraphts. nous seuls, Minna, commence la connaissance des choses ; lepeu que nous apprenons des lois du monde visible nous fait dcouvrir

    l'immensit des mondes suprieurs. Je ne sais s'il est temps de te parler ainsi ;mais je voudrais tant te communiquer la flamme de mes esprances ! peut-treserions-nous un jour ensemble, dans le monde o l'amour ne prit pas.

    Pourquoi pas maintenant et toujours ? dit-elle en murmurant.

    Rien n'est stable ici, reprit-il ddaigneusement. Les passagres flicits desamours terrestres sont des lueurs qui trahissent certaines mes l'aurore deflicits plus durables, de mme que la dcouverte d'une loi de la nature enfait supposer, quelques tres privilgis, le systme entier. Notre fragile

    bonheur d'ici-bas n'est-il donc point l'attestation d'un autre bonheur completcomme la terre, fragment du monde, atteste le monde ? Nous ne pouvonsmesurer l'orbite immense de la pense divine de laquelle nous ne sommesqu'une parcelle aussi petite que Dieu est grand, mais nous pouvons enpressentir l'tendue, nous agenouiller, adorer, attendre. Les hommes setrompent toujours dans leurs sciences, en ne voyant pas que tout, sur leurglobe, est relatif et s'y coordonne une rvolution gnrale, une productionconstante qui ncessairement entrane un progrs et une fin. L'homme lui-mme n'est pas une cration finie, sans quoi Dieu ne serait pas !

    Comment as-tu trouv le temps d'apprendre tant de choses ? dit la jeunefille.

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    Je me souviens, rpondit-il.

    Tu me sembles plus beau que tout ce que je vois.

    Nous sommes un des plus grands ouvrages de Dieu. Ne nous a-t-il pasdonn la facult de rflchir la nature, de la concentrer en nous par la pense,et de nous en faire un marchepied pour nous lancer vers lui ? Nous nousaimons en raison du plus ou du moins de ciel que contiennent nos mes. Maisne sois pas injuste, Minna, vois le spectacle qui s'tale tes pieds, n'est-il pasgrand ? tes pieds, l'Ocan se droule comme un tapis, les montagnes sontcomme les murs d'un cirque, l'ther est au-dessus comme le voile arrondi dece thtre, et d'ici l'on respire les penses de Dieu comme un parfum. Vois !les temptes qui brisent des vaisseaux chargs d'hommes ne nous semblent icique de faibles bouillonnements, et si tu lves la tte au-dessus de nous, tout est

    bleu. Voici comme un diadme d'toiles. Ici, disparaissent les nuances desexpressions terrestres. Appuye sur cette nature subtilise par l'espace, nesens-tu point en toi plus de profondeur que d'esprit ? N'as-tu pas plus degrandeur que d'enthousiasme, plus d'nergie que de volont ? N'prouves-tupas des sensations dont l'interprte n'est plus en nous ? Ne te sens-tu pas desailes ? Prions.

    Sraphts plia le genou, se posa les mains en croix sur le sein et Minna tombasur ses genoux en pleurant. Ils restrent ainsi pendant quelques instants,pendant quelques instants l'aurole bleue qui s'agitait dans les cieux au-dessus

    de leurs ttes s'agrandit, et de lumineux rayons les envelopprent leur insu.

    Pourquoi ne pleures-tu pas quand je pleure ? lui dit Minna d'une voixentrecoupe.

    Ceux qui sont tout esprit ne pleurent pas, rpondit Sraphts en se levant.Comment pleurerais-je ? Je ne vois plus les misres humaines. Ici, le bienclate dans toute sa majest ; en bas, j'entends les supplications et lesangoisses de la harpe des douleurs qui vibre sous les mains de l'esprit captif.D'ici, j'coute le concert des harpes harmonieuses. En bas, vous avez

    l'esprance, ce beau commencement de la foi ; mais ici rgne la foi, qui estl'esprance ralise !

    Tu ne m'aimeras jamais, je suis trop imparfaite, tu me ddaignes, dit la jeunefille.

    Minna, la violette cache au pied du chne se dit : Le soleil ne m'aime pas,il ne vient pas. Le soleil se dit : Si je l'clairais, elle prirait, cette pauvrefleur ! Ami de la fleur, il glisse ses rayons travers les feuilles de chnes, etles affaiblit pour colorer le calice de sa bien-aime. Je ne me trouve pas assezde voiles et crains que tu ne me voies encore trop : tu frmirais si tu me

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    connaissais mieux. coute, je suis sans got pour les fruits de la terre ; vosjoies, je les ai trop bien comprises ; et comme ces empereurs dbauchs de laRome profane, je suis arriv au dgot de toutes choses, car j'ai reu le don devision. Abandonne-moi, dit douloureusement Sraphts.

    Puis il alla se poser sur un quartier de roche, en laissant tomber sa tte sur sonsein.

    Pourquoi me dsespres-tu donc ainsi ? lui dit Minna.

    Va-t'en ! s'cria Sraphts, je n'ai rien de ce que tu veux de moi. Ton amourest trop grossier pour moi. Pourquoi n'aimes-tu pas Wilfrid ? Wilfrid est unhomme, un homme prouv par les passions, qui saura te serrer dans ses brasnerveux, qui te fera sentir une main large et forte. Il a de beaux cheveux noirs,

    des yeux pleins de penses humaines, un coeur qui verse des torrents de lavedans les mots que sa bouche prononce. Il te brisera de caresses. Ce sera tonbien-aim, ton poux. toi Wilfrid !

    Minna pleurait chaudes larmes.

    Oses-tu dire que tu ne l'aimes pas ? dit-il d'une voix qui entrait dans le coeurcomme un poignard.

    Grce, grce, mon Sraphts !

    Aime-le, pauvre enfant de la terre o ta destine te cloue invinciblement, ditle terrible Sraphts en s'emparant de Minna par un geste qui la fora devenir au bord du soeler, d'o la scne tait si tendue qu'une jeune fille pleined'enthousiasme pouvait facilement se croire au-dessus du monde. Je souhaitaisun compagnon pour aller dans le royaume de lumire, j'ai voulu te montrer cemorceau de boue, et je t'y vois encore attache. Adieu. Restes-y, jouis par lessens, obis ta nature, plis avec les hommes ples, rougis avec les femmes,

    joue avec les enfants, prie avec les coupables, lve les yeux vers le ciel danstes douleurs ; tremble, espre, palpite ; tu auras un compagnon, tu pourras

    encore rire et pleurer, donner et recevoir. Moi, je suis comme un proscrit, loindu ciel ; et comme un monstre, loin de la terre. Mon coeur ne palpite plus ; jene vis que par moi et pour moi. Je sens par l'esprit, je respire par le front, jevois par la pense, je meurs d'impatience et de dsirs. Personne ici-bas n'a lepouvoir d'exaucer mes souhaits, de calmer mon impatience, et j'ai dsappris pleurer. Je suis seul. Je me rsigne et j'attends.

    Sraphts regarda le tertre plein de fleurs sur lequel il avait plac Minna, puisil se tourna du ct des monts sourcilleux dont les pitons taient couverts denues paisses dans lesquelles il jeta le reste de ses penses.

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    N'entendez-vous pas un dlicieux concert, Minna ? reprit-il de sa voix detourterelle, car l'aigle avait assez cri. Ne dirait-on pas la musique des harpesoliennes que vos potes mettent au sein des forts et des montagnes ? Voyez-vous les indistinctes figures qui passent dans ces nuages ? Apercevez-vous lespieds ails de ceux qui prparent les dcorations du ciel ? Ces accentsrafrachissent l'me ; le ciel va bientt laisser tomber les fleurs du printemps ;une lueur s'est lance du ple. Fuyons, il est temps.

    En un moment, leurs patins furent rattachs, et tous deux descendirent leFalberg par les pentes rapides qui l'unissaient aux alles de la Sieg. Uneintelligence miraculeuse prsidait leur course, ou, pour mieux dire, leurvol. Quand une crevasse couverte de neige se rencontrait, Sraphts saisissaitMinna et s'lanait par un mouvement rapide sans peser plus qu'un oiseau surla fragile couche qui couvrait un abme. Souvent, en poussant sa compagne, il

    faisait une lgre dviation pour viter un prcipice, un arbre, un quartier deroche qu'il semblait voir sous la neige, comme certains marins habitus l'Ocan en devinent les cueils la couleur, au remous, au gisement des eaux.Quand ils atteignirent les chemins du Siegdalhen et qu'il leur fut permis devoyager presque sans crainte en ligne droite pour regagner la glace duStromfjord, Sraphts arrta Minna :

    Tu ne me dis plus rien ? demanda-t-il.

    Je croyais, rpondit respectueusement la jeune fille, que vous vouliez penser

    tout seul.

    Htons-nous, ma Minette, la nuit va venir, reprit-il.

    Minna tressaillit en entendant la voix, pour ainsi dire nouvelle, de son guide :voix pure comme celle d'une jeune fille et qui dissipa les lueurs fantastiquesdu songe travers lequel jusqu'alors elle avait march. Sraphts commenait laisser sa force mle et dpouiller ses regards de leur trop vive intelligence.Bientt ces deux jolies cratures cinglrent sur le fjord, atteignirent la prairiede neige qui se trouvait entre la rive du golfe et la premire range des

    maisons de Jarvis ; puis, presses par la chute du jour, elles s'lancrent enmontant vers le presbytre, comme si elles eussent gravi les rampes d'unimmense escalier.

    Mon pre doit tre inquiet, dit Minna.

    Non, rpondit Sraphts.

    En ce moment, le couple tait devant le porche de l'humble demeure omonsieur Becker, le pasteur de Jarvis, lisait en attendant sa fille pour le repasdu soir.

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    Cher monsieur Becker, dit Sraphts, je vous ramne Minna saine et sauve.

    Merci, mademoiselle, rpondit le vieillard en posant ses lunettes sur le livre.Vous devez tre fatigues.

    Nullement, dit Minna qui reut en ce moment sur le front le souffle de sacompagne.

    Ma petite, voulez-vous aprs-demain soir venir chez moi prendre du th ?

    Volontiers, chre.

    Monsieur Becker, vous me l'amnerez.

    Oui, mademoiselle.

    Sraphts inclina la tte par un geste coquet, salua le vieillard, partit, et enquelques instants arriva dans la cour du chteau sudois. Un serviteuroctognaire apparut sous l'immense auvent en tenant une lanterne.

    Sraphts quitta ses patins avec la dextrit gracieuse d'une femme, s'lanadans le salon du chteau, tomba sur un grand divan couvert de pelleteries, ets'y coucha.

    Qu'allez-vous prendre ? lui dit le vieillard en allumant les bougiesdmesurment longues dont on se sert en Norvge.

    Rien, David, je suis trop lasse.

    Sraphts dfit sa pelisse fourre de martre, s'y roula, et dormit.

    Le vieux serviteur resta pendant quelques moments debout contempler avecamour l'tre singulier qui reposait sous ses yeux, et dont le genre eut tdifficilement dfini par qui que ce soit, mme par les savants. le voir ainsi

    pos, envelopp de son vtement habituel, qui ressemblait autant un peignoirde femme qu' un manteau d'homme, il tait impossible de ne pas attribuer une jeune fille les pieds menus qu'il laissait pendre, comme pour montrer ladlicatesse avec laquelle la nature les avait attachs ; mais son front, mais leprofil de sa tte eussent sembl l'expression de la force humaine arrive sonplus haut degr.

    Elle souffre et ne veut pas me le dire, pensa le vieillard ; elle se meurtcomme une fleur frappe par un rayon de soleil trop vif.

    Et il pleura, le vieil homme.

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    CHAPITRE II

    SRAPHTA

    Pendant la soire, David rentra dans le salon.

    Je sais qui vous m'annoncez, lui dit Sraphta d'une voix endormie. Wilfridpeut entrer.

    En entendant ces mots, un homme se prsenta soudain, et vint s'asseoir auprsd'elle.

    Ma chre Sraphta, souffrez-vous ? Je vous trouve plus ple que decoutume.

    Elle se tourna lentement vers lui, aprs avoir chass ses cheveux en arrirecomme une jolie femme qui, accable par la migraine, n'a plus la force de seplaindre.

    J'ai fait, dit-elle, la folie de traverser le fjord avec Minna ; nous avons montsur le Falberg.

    Vous vouliez donc vous tuer ? dit-il avec l'effroi d'un amant.

    N'ayez pas peur, bon Wilfrid, j'ai eu bien soin de votre Minna.

    Wilfrid frappa violemment de sa main la table, se leva, fit quelques pas vers laporte en laissant chapper une exclamation pleine de douleur, puis il revint etvoulut exprimer une plainte.

    Pourquoi ce tapage, si vous croyez que je souffre ? dit Sraphta.

    Pardon, grce ! rpondit-il en s'agenouillant. Parlez-moi durement, exigez demoi tout ce que vos cruelles fantaisies de femme vous feront imaginer de plus

    cruel supporter ; mais, ma bien-aime, ne mettez pas en doute mon amour.

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    Vous prenez Minna comme une hache, et m'en frappez coups redoubls.Grce !

    Pourquoi me dire de telles paroles, mon ami, quand vous les savez inutiles ?rpondit-elle en lui jetant des regards qui finissaient par devenir si doux queWilfrid ne voyait plus les yeux de Sraphta, mais une fluide lumire dont lestremblements ressemblaient aux dernires vibrations d'un chant plein demollesse italienne.

    Ah ! l'on ne meurt pas d'angoisse, dit-il.

    Vous souffrez ? reprit-elle d'une voix dont les manations produisaient aucoeur de cet homme un effet semblable celui des regards. Que puis-je pourvous ?

    Aimez-moi comme je vous aime.

    Pauvre Minna ! rpondit-elle.

    Je n'apporte jamais d'armes, cria Wilfrid.

    Vous tes d'une humeur massacrante, fit en souriant Sraphta. N'ai-je pasbien dit ces mots comme ces Parisiennes de qui vous me racontez les amours ?

    Wilfrid s'assit, se croisa les bras, et contempla Sraphta d'un air sombre. Je vous pardonne, dit-il, car vous ne savez ce que vous faites.

    Oh ! reprit-elle, une femme, depuis ve, a toujours fait sciemment le bien etle mal.

    Je le crois, dit-il.

    J'en suis sre, Wilfrid. Notre instinct est prcisment ce qui nous rend si

    parfaites. Ce que vous apprenez, vous autres, nous le sentons, nous. Pourquoi ne sentez-vous pas alors combien je vous aime.

    Parce que vous ne m'aimez pas.

    Grand Dieu !

    Pourquoi donc vous plaignez-vous de vos angoisses ? demanda-t-elle.

    Vous tes terrible ce soir, Sraphta. Vous tes un vrai dmon.

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    Non, je suis doue de la facult de comprendre, et c'est affreux. La douleur,Wilfrid, est une lumire qui nous claire la vie.

    Pourquoi donc alliez-vous sur le Falberg ?

    Minna vous le dira, moi je suis trop lasse pour parler. vous la parole, vous qui savez tout, qui avez tout appris et n'avez rien oubli, vous qui avezpass par tant d'preuves sociales. Amusez-moi, j'coute.

    Que vous dirai-je, que vous ne sachiez ? D'ailleurs votre demande est uneraillerie. Vous n'admettez rien du monde, vous en brisez les nomenclatures,vous en foudroyez les lois, les moeurs, les sentiments, les sciences, en lesrduisant aux proportions que ces choses contractent quand on se pose endehors du globe.

    Vous voyez bien, mon ami, que je ne suis pas une femme. Vous avez tort dem'aimer. Quoi ! je quitte les rgions thres de ma prtendue force, je me faishumblement petite, je me courbe la manire des pauvres femelles de toutesles espces, et vous me rehaussez aussitt ! Enfin je suis en pices, je suisbrise, je vous demande du secours, j'ai besoin de votre bras, et vous merepoussez. Nous ne nous entendons pas.

    Vous tes ce soir plus mchante que je ne vous ai jamais vue.

    Mchante ! dit-elle en lui lanant un regard qui fondait tous les sentimentsen une sensation cleste. Non, je suis souffrante, voil tout. Alors quittez-moi,mon ami. Ne sera-ce pas user de vos droits d'homme ? Nous devons toujoursvous plaire, vous dlasser, tre toujours gaies, et n'avoir que les caprices quivous amusent. Que dois-je faire, mon ami ? Voulez-vous que je chante, que jedanse, quand la fatigue m'te l'usage de la voix et des jambes ? Messieurs,fussions-nous l'agonie, nous devons encore vous sourire ! Vous appelez cela,

    je crois, rgner. Les pauvres femmes ! je les plains. Dites-moi, vous lesabandonnez quand elles vieillissent, elles n'ont donc ni coeur ni me ? Ehbien, j'ai plus de cent ans, Wilfrid, allez-vous-en ! allez aux pieds de Minna.

    Oh ! mon ternel amour !

    Savez-vous ce que c'est que l'ternit ? Taisez-vous, Wilfrid. Vous medsirez et vous ne m'aimez pas. Dites-moi, ne vous rappel-je pas bienquelque femme coquette ?

    Oh ! certes, je ne reconnais plus en vous la pure et cleste jeune fille que j'aivue pour la premire fois dans l'glise de Jarvis.

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    ces mots, Sraphta se passa les mains sur le front, et quand elle se dgageala figure, Wilfrid fut tonn de la religieuse et sainte expression qui s'y taitrpandue.

    Vous avez raison, mon ami. J'ai toujours tort de mettre les pieds sur votreterre.

    Oui, chre Sraphta, soyez mon toile, et ne quittez pas la place d'o vousrpandez sur moi de si vives lumires.

    En achevant ces mots, il avana la main pour prendre celle de la jeune fille,qui la lui retira sans ddain ni colre. Wilfrid se leva brusquement, et s'allaplacer prs de la fentre, vers laquelle il se tourna pour ne pas laisser voir Sraphta quelques larmes qui lui roulrent dans les yeux.

    Pourquoi pleurez-vous ? lui dit-elle. Vous n'tes plus un enfant, Wilfrid.Allons, revenez prs de moi, je le veux. Vous me boudez quand je devrais mefcher. Vous voyez que je suis souffrante, et vous me forcez, je ne sais parquels doutes, de penser, de parler, ou de partager des caprices et des ides quime lassent. Si vous aviez l'intelligence de ma nature, vous m'auriez fait de lamusique, vous auriez endormi mes ennuis ; mais vous m'aimez pour vous etnon pour moi.

    L'orage qui bouleversait le coeur de Wilfrid fut soudain calm par ces

    paroles ; il se rapprocha lentement pour mieux contempler la sduisantecrature qui gisait tendue ses yeux, mollement couche, la tte appuye sursa main et accoude dans une pose dcevante.

    Vous croyez que je ne vous aime point, reprit-elle. Vous vous trompez.coutez-moi, Wilfrid. Vous commencez savoir beaucoup, vous avezbeaucoup souffert. Laissez-moi vous expliquer votre pense. Vous vouliez mamain ?

    Elle se leva sur son sant, et ses jolis mouvements semblrent jeter des lueurs.

    Une jeune fille qui se laisse prendre la main ne fait-elle pas une promesse, etne doit-elle pas l'accomplir ? Vous savez bien que je ne puis tre vous. Deuxsentiments dominent les amours qui sduisent les femmes de la terre. Ou ellesse dvouent des tres souffrants, dgrads, criminels, qu'elles veulentconsoler, relever, racheter ; ou elles se donnent des tres suprieurs,sublimes, forts, qu'elles veulent adorer, comprendre, et par lesquels souventelles sont crases. Vous avez t dgrad, mais vous vous tes pur dans lesfeux du repentir, et vous tes grand aujourd'hui ; moi je me sens trop faiblepour tre votre gale, et suis trop religieuse pour m'humilier sous une

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    puissance autre que celle d'En-Haut. Votre vie, mon ami, peut se traduireainsi, nous sommes dans le nord, parmi les nues o les abstractions ont cours.

    Vous me tuez, Sraphta, lorsque vous parlez ainsi, rpondit-il. Je souffretoujours en vous voyant user de la science monstrueuse avec laquelle vousdpouillez toutes les choses humaines des proprits que leur donnent letemps, l'espace, la forme, pour les considrer mathmatiquement sous je nesais quelle expression pure, ainsi que le fait la gomtrie pour les corpsdesquels elle abstrait la solidit.

    Bien, Wilfrid, je vous obirai. Laissons cela. Comment trouvez-vous cetapis de peau d'ours que mon pauvre David a tendu l ?

    Mais trs bien.

    Vous ne me connaissiez pas cette doucha greka !

    C'tait une espce de pelisse en cachemire double en peau de renard noir, etdont le nom signifie chaude l'me.

    Croyez-vous, reprit-elle, que, dans aucune cour, un souverain possde unefourrure semblable ?

    Elle est digne de celle qui la porte.

    Et que vous trouvez bien belle ?

    Les mots humains ne lui sont pas applicables, il faut lui parler de coeur coeur.

    Wilfrid, vous tes bon d'endormir mes douleurs par de douces paroles... quevous avez dites d'autres.

    Adieu.

    Restez. Je vous aime bien, vous et Minna, croyez-le ! Mais je vous confondsen un seul tre. Runis ainsi, vous tes un frre ou, si vous voulez, une soeurpour moi. Mariez-vous, que je vous voie heureux avant de quitter pourtoujours cette sphre d'preuves et de douleurs. Mon Dieu, de simples femmesont tout obtenu de leurs amants ! Elles leur ont dit : Taisez-tous ! Ils ontt muets. Elles leur ont dit : Mourez ! Ils sont morts. Elles leur ont dit : Aimez-moi de loin ! Ils sont rests distance comme les courtisans devantun roi. Elles leur ont dit : Mariez-vous ! Ils se sont maris. Moi, je veuxque vous soyez heureux, et vous me refusez. Je suis donc sans pouvoir ? Eh

    bien, Wilfrid, coutez, venez plus prs de moi, oui, je serais fche de vous

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    voir pouser Minna ; mais quand vous ne me verrez plus, alors... promettez-moi de vous unir, le ciel vous a destins l'un l'autre.

    Je vous ai dlicieusement coute, Sraphta. Quelque incomprhensiblesque soient vos paroles, elles ont des charmes. Mais que voulez-vous dire ?

    Vous avez raison, j'oublie d'tre folle, d'tre cette pauvre crature dont lafaiblesse vous plat. Je vous tourmente, et vous tes venu dans cette sauvagecontre pour y trouver le repos, vous, bris par les imptueux assauts d'ungnie mconnu, vous, extnu par les patients travaux de la science, vous quiavez presque tremp vos mains dans le crime et port les chanes de la justicehumaine.

    Wilfrid tait tomb demi-mort sur le tapis, mais Sraphta souffla sur le front

    de cet homme qui s'endormit aussitt paisiblement ses pieds. Dors, repose-toi, dit-elle en se levant.

    Aprs avoir impos ses mains au-dessus du front de Wilfrid, les phrasessuivantes s'chapprent une une de ses lvres, toutes diffrentes d'accent,mais toutes mlodieuses et empreintes d'une bont qui semblait maner de satte par ondes nuageuses, comme les lueurs que la desse profane versechastement sur le berger bien-aim durant son sommeil.

    Je puis me montrer toi, cher Wilfrid, tel que je suis, toi qui es fort. L'heure est venue, l'heure o les brillantes lumires de l'avenir jettent leursreflets sur les mes, l'heure o l'me s'agite dans sa libert.

    Maintenant, il m'est permis de te dire combien je t'aime. Ne vois-tu pas quelest mon amour, un amour sans aucun propre intrt, un sentiment plein de toiseul, un amour qui te suit dans l'avenir, pour t'clairer l'avenir ? Car cet amourest la vraie lumire. Conois-tu maintenant avec quelle ardeur je voudrais tesavoir quitte de cette vie qui te pse, et te voir plus prs que tu ne l'es encore

    du monde o l'on aime toujours. N'est-ce pas souffrir que d'aimer pour une vieseulement ? N'as-tu pas senti le got des ternelles amours ? Comprends-tumaintenant quels ravissements une crature s'lve, alors qu'elle est double, aimer celui qui ne trahit jamais l'amour, celui devant lequel on s'agenouilleen adorant.

    Je voudrais avoir des ailes, Wilfrid, pour t'en couvrir, avoir de la force tedonner pour te faire entrer par avance dans le monde o les plus pures joies duplus pur attachement qu'on prouve sur cette terre feraient une ombre dans le

    jour qui vient incessamment clairer et rjouir les coeurs.

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    Pardonne une me amie de t'avoir prsent en un mot le tableau de tesfautes, dans la charitable intention d'endormir les douleurs aigus de tesremords. Entends les concerts du pardon ! Rafrachis ton me en respirantl'aurore qui se lvera pour toi par del les tnbres de la mort. Oui, ta vie toi,est par del !

    Que mes paroles revtent les brillantes formes des rves, qu'elles se parentd'images, flamboient et descendent sur toi. Monte, monte au point o tous leshommes se voient distinctement, quoique presss et petits comme des grainsde sable au bord des mers. L'humanit s'est droule comme un simple ruban ;regarde les diverses nuances de cette fleur des jardins clestes ; vois-tu ceuxauxquels manque l'intelligence, ceux qui commencent s'en colorer, ceux quisont prouvs, ceux qui sont dans l'amour, ceux qui sont dans la sagesse et quiaspirent au monde de lumire ?

    Comprends-tu par cette pense visible la destine de l'humanit ? d'o ellevient, o elle va ? Persiste en ta voie ! En atteignant au but de ton voyage, tuentendras sonner les clairons de la toute-puissance, retentir les cris de lavictoire, et des accords dont un seul ferait trembler la terre, mais qui seperdent dans un monde sans orient et sans occident.

    Comprends-tu, pauvre cher prouv, que, sans les engourdissements, sansles voiles du sommeil, de tels spectacles emporteraient et dchireraient tonintelligence, comme le vent des temptes emporte et dchire une faible toile,

    et raviraient pour toujours un homme sa raison ? Comprends-tu que l'meseule, leve sa toute-puissance, rsiste peine, dans le rve, aux dvorantescommunications de l'Esprit ?

    Vole encore travers les sphres brillantes et lumineuses, admire, cours. Envolant ainsi, tu te reposes, tu marches sans fatigue. Comme tous les hommes,tu voudrais tre toujours ainsi plong dans ces sphres de parfums, de lumireo tu vas, lger de tout ton corps vanoui, o tu parles par la pense ! Cours,vole, jouis un moment des ailes que tu conquerras, quand l'amour sera sicomplet en toi que tu n'auras plus de sens, que tu seras tout intelligence et toutamour ! Plus haut tu montes et moins tu conois les abmes ! Il n'existe pointde prcipices dans les cieux. Vois celui qui te parle, celui qui te soutient au-dessus de ce monde o sont les abmes. Vois, contemple-moi encore unmoment, car tu ne me verras plus qu'imparfaitement, comme tu me vois laclart du ple soleil de la terre.

    Sraphta se dressa sur ses pieds, resta, la tte mollement incline, les cheveuxpars, dans la pose arienne que les sublimes peintres ont tous donne auxMessagers d'en haut : les plis de son vtement eurent cette grce

    indfinissable qui arrte l'artiste, l'homme qui traduit tout par le sentiment,devant les dlicieuses lignes du voile de la Polymnie antique. Puis, elle tendit

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    suivent les espaces ? Malgr le froid de la nuit, ma tte est encore en feu.Allons au presbytre ! entre le pasteur et sa fille, je pourrai rasseoir mes ides.

    Mais il ne quitta pas encore la place d'o il pouvait plonger dans le salon deSraphta. Cette mystrieuse crature semblait tre le centre rayonnant d'uncercle qui formait autour d'elle une atmosphre plus tendue que ne l'est celledes autres tres : quiconque y entrait subissait le pouvoir d'un tourbillon declarts et de penses dvorantes. Oblig de se dbattre contre cetteinexplicable force, Wilfrid n'en triompha pas sans de grands efforts ; mais,aprs avoir franchi l'enceinte de cette maison, il reconquit son libre arbitre,marcha prcipitamment vers le presbytre, et se trouva bientt sous la hautevote en bois qui servait de pristyle l'habitation de monsieur Becker. Ilouvrit la premire porte garnie de noever, contre laquelle le vent avait poussla neige, et frappa vivement la seconde en disant :

    Voulez-vous me permettre de passer la soire avec vous, monsieur Becker ?

    Oui, crirent deux voix qui confondirent leurs intonations.

    En entrant dans le parloir, Wilfrid revint par degrs la vie relle. Il salua fortaffectueusement Minna, serra la main de monsieur Becker, promena sesregards sur un tableau dont les images calmrent les convulsions de sa naturephysique, chez laquelle s'oprait un phnomne comparable celui qui saisitparfois les hommes habitus de longues contemplations. Si quelque pense

    vigoureuse enlve sur ses ailes de Chimre un savant ou un pote, et l'isoledes circonstances extrieures qui l'enserrent ici-bas, en le lanant travers lesrgions sans bornes o les plus immenses collections de faits deviennent desabstractions, o les plus vastes ouvrages de la nature sont des images, malheur lui si quelque bruit soudain frappe ses sens et rappelle son me voyageusedans sa prison d'os et de chair. Le choc de ces deux puissances, le Corps etl'Esprit, dont l'une participe de l'invisible action de la foudre, et dont l'autrepartage avec la nature sensible cette molle rsistance qui dfiemomentanment la destruction, ce combat, ou mieux cet horribleaccouplement engendre des souffrances inoues. Le corps a redemand laflamme qui le consume, et la flamme a ressaisi sa proie. Mais cette fusion nes'opre pas sans les bouillonnements, sans les explosions et les tortures dontles visibles tmoignages nous sont offerts par la Chimie quand se sparentdeux principes ennemis qu'elle s'tait plu runir.

    Depuis quelques jours, lorsque Wilfrid entrait chez Sraphta, son corps ytombait dans un gouffre. Par un seul regard, cette singulire craturel'entranait en esprit dans la sphre o la Mditation entrane le savant, o laPrire transporte l'me religieuse, o la Vision emmne un artiste, o le

    Sommeil emporte quelques hommes ; car chacun sa voie pour aller auxabmes suprieurs, chacun son guide pour s'y diriger, tous la souffrance au

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    retour. L seulement se dchirent les voiles et se montre nu la Rvlation,ardente et terrible confidence d'un monde inconnu, duquel l'esprit ne rapporteici-bas que des lambeaux.

    Pour Wilfrid, une heure passe prs de Sraphta ressemblait souvent au songequ'affectionnent les thriakis, et o chaque papille nerveuse devient le centred'une jouissance rayonnante. Il sortait bris comme une jeune fille qui s'estpuise suivre la course d'un gant. Le froid commenait calmer par sesflagellations aigus la trpidation morbide que lui causait la combinaison deses deux natures violemment disjointes ; puis, il revenait toujours aupresbytre, attir prs de Minna par le spectacle de la vie vulgaire duquel ilavait soif, autant qu'un aventurier d'Europe a soif de sa patrie, quand lanostalgie le saisit au milieu des feries qui l'avaient sduit en Orient.

    En ce moment, plus fatigu qu'il ne l'avait jamais t, cet tranger tomba dansun fauteuil, et regarda pendant quelque temps autour de lui, comme un hommequi s'veille. Monsieur Becker, accoutum sans doute, aussi bien que sa fille, l'apparente bizarrerie de leur hte, continurent tous deux travailler.

    Le parloir avait pour ornement une collection des insectes et des coquillagesde la Norvge. Ces curiosits, habilement disposes sur le fond jaune du sapinqui boisait les murs, y formaient une riche tapisserie laquelle la fume detabac avait imprim ses teintes fuligineuses. Au fond, en face de la porteprincipale, s'levait un pole norme en fer forg qui, soigneusement frott par

    la servante, brillait comme s'il et t d'acier poli. Assis dans un grand fauteuilen tapisserie, prs de ce pole, devant une table, et les pieds dans une espcede chancelire, monsieur Becker lisait un in-folio plac sur d'autres livrescomme sur un pupitre ; sa gauche taient un broc de bire et un verre ; sadroite brlait une lampe fumeuse entretenue par de l'huile de poisson.

    Le ministre paraissait g d'une soixantaine d'annes. Sa figure appartenait ce type affectionn par les pinceaux de Rembrandt : c'tait bien ces petits yeuxvifs, enchsss par des cercles de rides et surmonts d'pais sourcilsgrisonnants, ces cheveux blancs qui s'chappent en deux lames floconneusesde dessous un bonnet de velours noir, ce front large et chauve, cette coupe devisage que l'ampleur du menton rend presque carre ; puis ce calme profondqui dnote l'observateur une puissance quelconque, la royaut que donnel'argent, le pouvoir tribunitien du bourgmestre, la conscience de l'art, ou laforce cubique de l'ignorance heureuse. Ce beau vieillard, dont l'embonpointannonait une sant robuste, tait envelopp dans sa robe de chambre en drapgrossier simplement orn de la lisire. Il tenait gravement sa bouche unelongue pipe en cume de mer, et lchait par temps gaux la fume du tabac enen suivant d'un oeil distrait les fantasques tourbillons, occup sans doute

    s'assimiler par quelque mditation digestive les penses de l'auteur dont lesoeuvres l'occupaient.

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    De l'autre ct du pole et prs d'une porte qui communiquait la cuisine,Minna se voyait indistinctement dans le brouillard produit par la fume, laquelle elle paraissait habitue. Devant elle, sur une petite table, taient lesustensiles ncessaires une ouvrire : une pile de serviettes, des bas raccommoder, et une lampe semblable celle qui faisait reluire les pagesblanches du livre dans lequel son pre semblait absorb. Sa figure frache laquelle des contours dlicats imprimaient une grande puret s'harmonisaitavec la candeur exprime sur son front blanc et dans ses yeux clairs. Elle setenait droit sur sa chaise en se penchant un peu vers la lumire pour y mieuxvoir, et montrait son insu la beaut de son corsage. Elle tait dj vtue pourla nuit d'un peignoir en toile de coton blanche. Un simple bonnet de percale,sans autre ornement qu'une ruche de mme toffe, enveloppait sa chevelure.Quoique plonge dans quelque contemplation secrte, elle comptait, sans setromper, les fils de sa serviette, ou les mailles de son bas. Elle offrait ainsi

    l'image la plus complte, le type le plus vrai de la femme destine aux oeuvresterrestres, dont le regard pourrait percer les nues du sanctuaire, mais qu'unepense la fois humble et charitable maintient hauteur d'homme.

    Wilfrid s'tait jet sur un fauteuil, entre ces deux tables, et contemplait avecune sorte d'ivresse ce tableau plein d'harmonies auquel les nuages de fume nemesseyaient point. La seule fentre qui clairt ce parloir pendant la bellesaison tait alors soigneusement close. En guise de rideaux, une vieilletapisserie, fixe sur un bton, pendait en formant de gros plis. L, rien depittoresque, rien d'clatant, mais une simplicit rigoureuse, une bonhomie

    vraie, le laisser-aller de la nature, et toutes les habitudes d'une vie domestiquesans troubles ni soucis. Beaucoup de demeures ont l'apparence d'un rve,l'clat du plaisir qui passe semble y cacher des ruines sous le froid sourire duluxe ; mais ce parloir tait sublime de ralit, harmonieux de couleur, etrveillait les ides patriarcales d'une vie pleine et recueillie. Le silence n'taittroubl que par les trpignements de la servante occupe prparer le souper,et par les frissonnements du poisson sch qu'elle faisait frire dans le beurresal, suivant la mthode du pays.

    Voulez-vous fumer une pipe ? dit le pasteur en saisissant un moment o ilcrut que Wilfrid pouvait l'entendre.

    Merci, cher monsieur Becker, rpondit-il.

    Vous semblez aujourd'hui plus souffrant que vous ne l'tes ordinairement,lui dit Minna frappe de la faiblesse que trahissait la voix de l'tranger.

    Je suis toujours ainsi quand je sors du chteau.

    Minna tressaillit.

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    Il est habit par une trange personne, monsieur le pasteur, reprit-il aprsune pause. Depuis six mois que je suis dans ce village, je n'ai point os vousadresser de questions sur elle, et suis oblig de me faire violence aujourd'huipour vous en parler. J'ai commenc par regretter bien vivement de voir monvoyage interrompu par l'hiver, et d'tre forc de demeurer ici ; mais depuis cesdeux derniers mois, chaque jour les chanes qui m'attachent Jarvis se sontplus fortement rives, et j'ai peur d'y finir mes jours. Vous savez comment j'airencontr Sraphta, quelle impression me firent son regard et sa voix, enfin,comment je fus admis chez elle qui ne veut recevoir personne. Ds le premier

    jour, je revins ici pour vous demander des renseignements sur cette craturemystrieuse. L commena pour moi cette srie d'enchantements...

    D'enchantements ! s'cria le pasteur en secouant les cendres de sa pipe dansun plat grossier plein de sable qui lui servait de crachoir. Existe-t-il des

    enchantements ?

    Certes, vous qui lisez en ce moment si consciencieusement le livredesIncantations de Jean Wier, vous comprendrez l'explication que je puisvous donner de mes sensations, reprit aussitt Wilfrid. Si l'on tudieattentivement la nature dans ses grandes rvolutions comme dans ses pluspetites oeuvres, il est impossible de ne pas reconnatre l'impossibilit d'unenchantement, en donnant ce mot sa vritable signification. L'homme necre pas de forces, il emploie la seule qui existe et qui les rsume toutes, lemouvement, souffle incomprhensible du souverain fabricateur des mondes.

    Les espces sont trop bien spares pour que la main humaine puisse lesconfondre ; et le seul miracle dont elle tait capable s'est accompli dans lacombinaison de deux substances ennemies. Encore la poudre est-elle germainede la foudre ! Quant faire surgir une cration, et soudain, toute crationexige le temps, et le temps n'avance ni ne recule sous le doigt. Ainsi, endehors de nous, la nature plastique obit des lois dont l'ordre et l'exercice neseront intervertis par aucune main d'homme.

    Mais, aprs avoir ainsi fait la part de la Matire, il serait draisonnable de nepas reconnatre en nous l'existence d'un monstrueux pouvoir dont les effetssont tellement incommensurables que les gnrations connues ne les ont pasencore parfaitement classs. Je ne vous parle pas de la facult de toutabstraire, de contraindre la Nature se renfermer dans le Verbe, actegigantesque auquel le vulgaire ne rflchit pas plus qu'il ne songe aumouvement, mais qui a conduit les thosophes indiens expliquer la crationpar un verbe auquel ils ont donn la puissance inverse. La plus petite portionde leur nourriture, un grain de riz d'o sort une cration, et dans lequel cettecration se rsume alternativement, leur offrait une si pure image du verbecrateur et du verbe abstracteur, qu'il tait bien simple d'appliquer ce systme

    la production des mondes. La plupart des hommes devaient se contenter dugrain de riz sem dans le premier verset de toutes les Genses. Saint Jean,

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    disant que le Verbe tait en Dieu, n'a fait que compliquer la difficult. Mais lagranification, la germination et la floraison de nos ides est peu de chose, sinous comparons cette proprit, partage entre beaucoup d'hommes, lafacult tout individuelle de communiquer cette proprit des forces plus oumoins actives par je ne sais quelle concentration, de la porter une troisime, une neuvime, une vingt-septime puissance, de la faire mordre ainsi surles masses, et d'obtenir des rsultats magiques en condensant les effets de lanature.

    Or, je nomme enchantements ces immenses actions joues entre deuxmembranes sur la toile de notre cerveau. Il se rencontre dans la natureinexplore du Monde Spirituel certains tres arms de ces facults inoues,comparables la terrible puissance que possdent les gaz dans le mondephysique, et qui se combinent avec d'autres tres, les pntrent comme cause

    active, produisent en eux des sortilges contre lesquels ces pauvres ilotes sontsans dfense : ils les enchantent, les dominent, les rduisent un horriblevasselage, et font peser sur eux les magnificences et le sceptre d'une naturesuprieure en agissant tantt la manire de la torpille qui lectrise etengourdit le pcheur, tantt comme une dose de phosphore qui exalte la vie ouen acclre la projection, tantt comme l'opium qui endort la naturecorporelle, dgage l'esprit de ses liens, le laisse voltiger sur le monde, le luimontre travers un prisme, et lui en extrait la pture qui lui plat le plus, tanttenfin comme la catalepsie qui annule toutes les facults au profit d'une seulevision.

    Les miracles, les enchantements, les incantations, les sortilges, enfin lesactes improprement appels surnaturels ne sont possibles et ne peuvents'expliquer que par le despotisme avec lequel un Esprit nous contraint subirles effets d'une optique mystrieuse qui grandit, rapetisse, exalte la cration, lafait mouvoir en nous son gr, nous la dfigure ou nous l'embellit, nous ravitau ciel ou nous plonge en enfer, les deux termes par lesquels s'exprimentl'extrme plaisir et l'extrme douleur. Ces phnomnes sont en nous et non audehors. L'tre que nous nommons Sraphta me semble un de ces rares et

    terribles dmons auxquels il est donn d'treindre les hommes, de presser lanature et d'entrer en partage avec l'occulte pouvoir de Dieu. Le cours de sesenchantements a commenc chez moi par le silence qui m'tait impos.Chaque fois que j'osais vouloir vous interroger sur elle, il me semblait que

    j'allais rvler un secret dont je devais tre l'incorruptible gardien ; chaque foisque j'ai voulu vous questionner, un sceau brlant s'est pos sur mes lvres, et

    j'tais le ministre involontaire de cette mystrieuse dfense.

    Vous me voyez ici, pour la centime fois, abattu, bris, pour avoir t joueravec le monde hallucinateur que porte en elle cette jeune fille douce et frle

    pour vous deux, mais pour moi la magicienne la plus dure. Oui, elle est pourmoi comme une sorcire qui, dans sa main droite, porte un appareil invisible

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    pour agiter le globe, et dans sa main gauche, la foudre pour tout dissoudre son gr. Enfin, je ne sais plus regarder son front ; il est d'une insupportableclart. Je ctoie trop inhabilement depuis quelques jours les abmes de la foliepour me taire. Je saisis donc le moment o j'ai le courage de rsister cemonstre qui m'entrane aprs lui, sans me demander si je puis suivre son vol.Qui est-elle ? L'avez-vous vue jeune ? Est-elle ne jamais ? A-t-elle eu desparents ? Est-elle enfante par la conjonction de la glace et du soleil ? Elleglace et brle, elle se montre et se retire comme une vrit jalouse, ellem'attire et me repousse, elle me donne tour tour la vie et la mort, je l'aime et

    je la hais. Je ne puis plus vivre ainsi, je veux tre tout fait, ou dans le ciel, oudans l'enfer.

    Gardant d'une main sa pipe charge nouveau, de l'autre le couvercle sans leremettre, monsieur Becker coutait Wilfrid d'un air mystrieux, en regardant

    par instants sa fille qui paraissait comprendre ce langage, en harmonie avecl'tre qui l'inspirait. Wilfrid tait beau comme Hamlet rsistant l'ombre deson pre, et avec laquelle il converse en la voyant se dresser pour lui seul aumilieu des vivants.

    Ceci ressemble fort au discours d'un homme amoureux, dit navement le bonpasteur.

    Amoureux ! reprit Wilfrid ; oui, selon les ides vulgaires. Mais, mon chermonsieur Becker, aucun mot ne peut exprimer la frnsie avec laquelle je me

    prcipite vers cette sauvage crature.

    Vous l'aimez donc ? dit Minna d'un ton de reproche.

    Mademoiselle, j'prouve des tremblements si singuliers quand je la vois, etde si profondes tristesses quand je ne la vois plus, que, chez tout homme, detelles motions annonceraient l'amour ; mais ce sentiment rapprocheardemment les tres, tandis que, toujours entre elle et moi, s'ouvre je ne saisquel abme dont le froid me pntre quand je suis en sa prsence, et dont laconscience s'vanouit quand je suis loin d'elle. Je la quitte toujours plus

    dsol, je reviens toujours avec plus d'ardeur, comme les savants quicherchent un secret et que la nature repousse ; comme le peintre qui veutmettre la vie sur une toile, et se brise avec toutes les ressources de l'art danscette vaine tentative.

    Monsieur, tout cela me parat bien juste, rpondit navement la jeune fille.

    Comment pouvez-vous le savoir, Minna ? demanda le vieillard.

    Ah ! mon pre, si vous tiez all ce matin avec nous sur les sommets duFalberg, et que vous l'eussiez vue priant, vous ne me feriez pas cette

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    question ! Vous diriez, comme monsieur Wilfrid, quand il l'aperut pour lapremire fois dans notre temple :

    C'est le Gnie de la Prire.

    Ces derniers mots furent suivis d'un moment de silence.

    Ah ! certes, reprit Wilfrid, elle n'a rien de commun avec les cratures quis'agitent dans les trous de ce globe.

    Sur le Falberg ? s'cria le vieux pasteur. Comment avez-vous fait pour yparvenir ?

    Je n'en sais rien, rpondit Minna. Ma course est maintenant pour moicomme un rve dont le souvenir seul me reste ! Je n'y croirais peut-tre pointsans ce tmoignage matriel.

    Elle tira la fleur de son corsage et la montra. Tous trois restrent les yeuxattachs sur la jolie saxifrage encore frache qui, bien claire par les lampes,brilla dans le nuage de fume comme une autre lumire.

    Voil qui est surnaturel, dit le vieillard en voyant une fleur close en hiver.

    Un abme ! s'cria Wilfrid exalt par le parfum.

    Cette fleur me donne le vertige, reprit Minna. Je crois encore entendre saparole qui est la musique de la pense, comme je vois encore la lumire de sonregard qui est l'amour.

    De grce, mon cher monsieur Becker, dites-moi la vie de Sraphta,nigmatique fleur humaine dont l'image nous est offerte par cette touffemystrieuse.

    Mon cher hte, rpondit le vieillard en lchant une bouffe de tabac, pour

    vous expliquer la naissance de cette crature, il est ncessaire de vousdbrouiller les nuages de la plus obscure de toutes les doctrines chrtiennes ;mais il n'est pas facile d'tre clair en parlant de la plus incomprhensible desrvlations, dernier clat de la foi qui ait, dit-on, rayonn sur notre tas deboue. Connaissez-vous Swedenborg ?

    De nom seulement, mais de lui, de ses livres, de sa religion, je ne sais rien.

    Eh bien, je vais vous raconter Swedenborg en entier.

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    CHAPITRE III

    SRAPHTA-SRAPHTS

    Aprs une pause pendant laquelle le pasteur parut recueillir ses souvenirs, ilreprit en ces termes :

    Emmanuel de Swedenborg est n Upsal, en Sude, dans le mois de janvier1688, suivant quelques auteurs, en 1689, suivant son pitaphe. Son pre taitvque de Skara. Swedenborg vcut quatre-vingt-cinq annes, sa mort tantarrive Londres le 29 mars 1772. Je me sers de cette expression pourexprimer un simple changement d'tat. Selon ses disciples, Swedenborg auraitt vu Jarvis et Paris postrieurement cette date. Permettez, mon chermonsieur Wilfrid, dit monsieur Becker en faisant un geste pour prvenir touteinterruption, je raconte des faits sans les affirmer, sans les nier. coutez, etaprs vous penserez de tout ceci ce que vous voudrez. Je vous prviendrai

    lorsque je jugerai, critiquerai, discuterai les doctrines, afin de constater maneutralit intelligentielle entre la raison et LUI !

    La vie d'Emmanuel Swedenborg fut scinde en deux parts, reprit le pasteur.De 1688 1745, le baron Emmanuel de Swedenborg apparut dans le mondecomme un homme du plus vaste savoir, estim, chri pour ses vertus, toujoursirrprochable, constamment utile. Tout en remplissant de hautes fonctions enSude, il a publi de 1709 1740, sur la minralogie, la physique, lesmathmatiques et l'astronomie, des livres nombreux et solides qui ont clairle monde savant. Il a invent la mthode de btir des bassins propres

    recevoir les vaisseaux. Il a crit sur les questions les plus importantes, depuisla hauteur des mares jusqu' la position de la terre. Il a trouv tout la foisles moyens de construire de meilleures cluses pour les canaux, et desprocds plus simples pour l'extraction des mtaux. Enfin, il ne s'est pasoccup d'une science sans lui faire faire un progrs.

    Il tudia pendant sa jeunesse les langues hbraque, grecque, latine et leslangues orientales dont la connaissance lui devint si familire, que plusieursprofesseurs clbres l'ont consult souvent, et qu'il put reconnatre dans laTartarie les vestiges du plus ancien livre de la Parole, nommLes Guerres de

    Jhovah, etLes noncs dont il est parl par Mose dans lesNombres (XXI,

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    14, 15, 27-30), par Josu, par Jrmie et par Samuel.Les Guerres deJhovah seraient la partie historique, etLes noncs la partie prophtique dece livre antrieur la Gense. Swedenborg, a mme affirm que leJascharouleLivre du Juste, mentionn par Josu, existait dans la Tartarie-Orientale, avecle culte des Correspondances.

    Un Franais a, dit-on, rcemment justifi les prvisions de Swedenborg, enannonant avoir trouv Bagdad plusieurs parties de la Bible inconnues enEurope. Lors de la discussion presque europenne que souleva le magntismeanimal Paris, et laquelle presque tous les savants prirent une part active, en1785, monsieur le marquis de Thom vengea la mmoire de Swedenborg enrelevant des assertions chappes aux commissaires nomms par le roi deFrance pour examiner le magntisme. Ces messieurs prtendaient qu'iln'existait aucune thorie de l'aimant, tandis que Swedenborg s'en tait occup

    ds l'an 1720. Monsieur de Thom saisit cette occasion pour dmontrer lescauses de l'oubli dans lequel les hommes les plus clbres laissaient le savantSudois afin de pouvoir fouiller ses trsors et s'en aider pour leurs travaux. Quelques-uns des plus illustres, dit monsieur de Thom en faisant allusion la Thorie de la Terre par Buffon, ont la faiblesse de se parer des plumes dupaon sans lui en faire hommage. Enfin, il prouva par des citationsvictorieuses, tires des oeuvres encyclopdiques de Swedenborg, que ce grandprophte avait devanc de plusieurs sicles la marche lente des scienceshumaines : il suffit, en effet, de lire ses oeuvres philosophiques etminralogiques pour en tre convaincu. Dans tel passage, il se fait le

    prcurseur de la chimie actuelle, en annonant que les productions de la natureorganise sont toutes dcomposables et aboutissent deux principes purs ; quel'eau, l'air, le feu, ne sont pas des lments ; dans tel autre, il va par quelquesmots au fond des mystres magntiques, il en ravit ainsi la premireconnaissance Mesmer.

    Enfin, voici de lui, dit monsieur Becker en montrant une longue plancheattache entre le pole et la croise sur laquelle taient des livres de toutesgrandeurs, voici dix-sept ouvrages diffrents, dont un seul, ses Oeuvres

    Philosophiques et Minralogiques, publies en 1734, ont trois volumes in-folio. Ces productions, qui attestent les connaissances positives deSwedenborg, m'ont t donnes par monsieur Sraphts, son cousin, pre deSraphta.

    En 1740, Swedenborg tomba dans un silence absolu, d'o il ne sortit quepour quitter ses occupations temporelles, et penser exclusivement au mondespirituel. Il reut les premiers ordres du Ciel en 1745. Voici comment il aracont sa vocation :

    Un soir, Londres, aprs avoir dn de grand apptit, un brouillard pais serpandit dans sa chambre. Quand les tnbres se dissiprent, une crature qui

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    avait pris la forme humaine se leva du coin de sa chambre, et lui dit d'une voixterrible : Ne mange pas tant ! Il fit une dite absolue. La nuit suivante, lemme homme vint, rayonnant de lumire, et lui dit : Je suis envoy par Dieuqui t'a choisi pour expliquer aux hommes le sens de sa parole et de sescrations. Je te dicterai ce que tu dois crire. La vision dura peu demoments. L'ange tait, disait-il, vtu de pourpre.

    Pendant cette nuit, les yeux de son homme intrieur furent ouverts etdisposs pour voir dans le Ciel, dans le monde des Esprits et dans les Enfers ;trois sphres diffrentes o il rencontra des personnes de sa connaissance, quiavaient pri dans leur forme humaine, les unes depuis longtemps, les autresdepuis peu.

    Ds ce moment, Swedenborg a constamment vcu de la vie des Esprits, et

    resta dans ce monde comme Envoy de Dieu. Si sa mission lui fut contestepar les incrdules, sa conduite fut videmment celle d'un tre suprieur l'humanit.

    D'abord, quoique born par sa fortune au strict ncessaire, il a donn dessommes immenses, et notoirement relev, dans plusieurs villes de commerce,de grandes maisons tombes ou qui allaient faillir. Aucun de ceux qui firentun appel sa gnrosit ne s'en alla sans tre aussitt satisfait.

    Un Anglais incrdule s'est mis sa poursuite, l'a rencontr dans Paris, et a

    racont que chez lui les portes restaient constamment ouvertes. Un jour, sondomestique s'tant plaint de cette ngligence, qui l'exposait tre souponndes vols qui atteindraient l'argent de son matre : " Qu'il soit tranquille, ditSwedenborg en souriant, je lui pardonne sa dfiance, il ne voit pas le gardienqui veille ma porte. " En effet, en quelque pays qu'il habitt, il ne ferma

    jamais ses portes, et rien ne fut perdu chez lui.

    Gothembourg, ville situe soixante milles de Stockholm, il annona,trois jours avant l'arrive du courrier, l'heure prcise de l'incendie quiravageait Stockholm en faisant observer que sa maison n'tait pas brle : ce

    qui tait vrai.

    La reine de Sude dit, Berlin, au roi son frre, qu'une de ses dames tantassigne pour payer une somme qu'elle savait avoir t rendue par son mariavant qu'il mourt, mais n'en trouvant pas la quittance, alla chez Swedenborg,et le pria de demander son mari o pouvait tre la preuve du paiement. Lelendemain, Swedenborg lui indiqua l'endroit o tait la quittance ; maiscomme, suivant le dsir de cette dame, il avait pri le dfunt d'apparatre safemme, celle-ci vit en songe son mari vtu de la robe de chambre qu'il portait

    avant de mourir, et lui montra la quittance dans l'endroit dsign parSwedenborg, et o elle tait effectivement cache.

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    Un jour, en s'embarquant Londres, dans le navire du capitaine Dixon, ilentendit une dame qui demandait si l'on avait fait beaucoup de provisions : " Iln'en faut pas tant, rpondit-il. Dans huit jours, deux heures, nous serons dansle port de Stockholm. " Ce qui arriva.

    L'tat de vision dans lequel Swedenborg se mettait son gr, relativementaux choses de la terre, et qui tonna tous ceux qui l'approchrent par des effetsmerveilleux, n'tait qu'une faible application de sa facult de voir les cieux.

    Parmi ces visions, celles o il raconte ses voyages dans les terres astrales nesont pas les moins curieuses, et ses descriptions doivent ncessairementsurprendre par la navet des dtails. Un homme dont l'immense portescientifique est incontestable, qui runissait en lui la conception, la volont,l'imagination, aurait certes invent mieux, s'il et invent.

    La littrature fantastique des Orientaux n'offre d'ailleurs rien qui puissedonner une ide de cette oeuvre tourdissante et pleine de posies en germe,s'il est permis de comparer une oeuvre de croyance aux oeuvres de la fantaisiearabe.

    L'enlvement de Swedenborg par l'ange qui lui servit de guide dans sonpremier voyage, est d'une sublimit qui dpasse, de toute la distance que Dieua mise entre la terre et le soleil, celle des popes de Klopstock, de Milton, duTasse et de Dante. Cette partie, qui ser